Internationale Kommunistische Partei

Bilan 26

La réconciliation des français et l’Unité Syndicale

Un souffle d’air frais a traversé la France le 6 décembre dernier : le parlement a vécu une „journée historique“ lorsque Blum, Thorez, Ybarnegaray ont scellé la „réconciliation des français“. Désormais, plus de luttes meurtrières ne doivent ensanglanter la France républicaine et démocratique. Tout le monde va fraternellement désarmer. Le fascisme est vaincu. Le Front populaire a sauvé les institutions républicaines. Si ces événements n’entraînaient à leur suite des millions d’ouvriers français, s’ils ne contenaient tellement de faits répugnants, l’on serait tenté de rire aux éclats devant les bouffonneries qu’ils contiennent. Personne ne menaçait la République bourgeoise et tous la voulaient menacée. La droite accusait la gauche et vice-versa. Le Front populaire proclamait son civisme républicain alors que La Roque et ses Croix de Feu répétaient la même litanie. Les formations Croix de Feu – certes plus puissantes et infiniment mieux armées que les ouvriers – ne menaçaient pas plus la République que les formations de combat ou d’auto-défense du Front populaire, puisque les uns et les autres se mettaient à son service pour renforcer la domination capitaliste qui est d’autant plus républicaine qu’elle y trouve largement con compte.
Il a donc suffit d’un simple débat parlementaire se déroulant suivant le rite consacré dans une „atmosphère fiévreuse“ pour provoquer une embrassade générale des ennemis irréductibles d’hier. Pourquoi cette réconciliation soudaine ? Pourquoi l’affaire des ligues, dont nous avions dénoncé tout le bluff ici-même, s’est-elle dégonflée piteusement du jour au lendemain ? À notre avis parce que ceux qui font la besogne du fascisme en France ne sont pas là où on veut les mettre ; parce qu’il fallait obtenir le désarmement complet de la volonté de classe des ouvriers auxquels s’opposent Croix de Feu et Front populaire.
L’histoire rocambolesque des Ligues a eu une double signification : empêcher la lutte des ouvriers contre l’avalanche des décrets-lois de Laval en concentrant leur attention sur des plans de mobilisation des Croix de Feu, aussi fantaisistes qu’idiots. Enfin, et c’est là l’essentiel, faire admettre par les ouvriers eux-mêmes, comme des victoires, des mesures dirigées apparemment contre les ligues, mais, en fait contre les rassemblements de classe des ouvriers. Le prolétariat français, aussi bien qu’en Allemagne, en Italie, ne peut plus constituer des groupes ouverts ou secrets ayant pour objectif le renversement de la domination capitaliste. Ces mesures, aujourd’hui inutiles du fait de l’emprise du Front populaire et de l’égarement des ouvriers deviendront une réalité terrible que les prolétaires payeront avec leur vie au cours des situations de la prochaine guerre. C’est donc le Front populaire qui a fait le véritable travail du fascisme en France en jetant les ouvriers non seulement derrière le drapeau tricolore, mais aussi en permettant – sur le fond d’une aggravation de l’exploitation de classe – que le capitalisme adopte les mesures qui devront d’ores et déjà l’armer contre d’éventuelles tentatives révolutionnaires, car le prolétariat inscrit et devra inscrire à son programme la destruction violente de la domination de la bourgeoisie.
Au point de vue de la situation immédiate, les dupes de la journée historique du 6 décembre sont incontestablement les ouvriers. Déjà, après leur résistance de Brest et de Toulon, ils furent qualifiés de „provocateurs“ par les chiens déchaînés du Front populaire. Après la „réconciliation“, le prolétaire qui tentera de résister par la violence à la violence capitaliste sera assommé, injurié et remis par les adeptes du Front populaire entre les mains des agents de la police. Contre les spartakistes, disait Rosa Luxemburg, les social-patriotes mobilisèrent ciel et terre, déchaînèrent le fer et le feu : Spartakus devait être massacré ! En France, le Front populaire, fidèle à la tradition des traîtres, ne manquera pas de provoquer au meurtre contre ceux qui ne se plieront pas devant le „désarmement des français“ et qui, comme à Brest et à Toulon, déclencheront des grèves revendicatives, des batailles de classe contre le capitalisme et en dehors de l’emprise des piliers du Front populaire.
Certes, nous n’ignorons pas qu’après le 6 décembre, les centristes et les Croix de Feu essayèrent d’atténuer les répercussions de l’embrassade générale du parlement. Mais, en fait, le coup avait porté et les ouvriers avaient compris que, désormais, ils devaient confier leur sort à la répression étatique sans émettre la moindre résistance aux attaques capitalistes.
Pour qui voudrait consulter l’histoire de la IIIe République, il serait possible de retrouver des phénomènes presque analogues à celui que nous venons de vivre et où l’apparence de menaces – inexistantes dans la réalité – contre la République, permit d’entraîner les ouvriers français – lors de l’affaire Dreyfus – derrière la bourgeoisie jusqu’à l’entrée de Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau. D’autre part, la lutte contre les congrégations religieuses – toujours au nom de la défense de la démocratie républicaine – permit à la bourgeoisie, sous Jules Ferry et Waldeck-Rousseau en particulier, d’obtenir l’adhésion des ouvriers à des mesures qui visaient bien plus à détruire l’esprit de classe de leurs organisations syndicales qu’à autre chose.
Les communistes français doivent trouver dans les expériences actuelles et passées la force d’en finir avec les litanies démocratiques et républicaines. Il n’y a aucun problème de choix entre République démocratique et fascisme qui puisse les retenir. Seule, la lutte impitoyable contre toutes les formes de domination capitaliste, pour l’érection de la dictature de classe du prolétariat, sans formule intermédiaire, sans „moindre mal“, doit les guider. Aujourd’hui, ce qui importe, c’est d’opposer aux mesures, en apparence contre les ligues, en réalité contre le prolétariat, un travail d’agitation au sein des syndicats unifiés. Cela est d’autant plus pressant que les coups de théâtre sur la scène politique française s’accompagnent d’une aggravation de la situation internationale qui permet à la bourgeoisie de nourrir la propagande patriotique du Front populaire au sein des masses et de détourner l’attention de ces dernières de leurs problèmes immédiats.
Précisément, parce que la situation se précipite, le travail des communistes au sein des syndicats acquiert une grande importance que les événements de la guerre mettront en lumière. À cet effet, et aussi pour arriver à se relier aux réactions de classe que la précipitation des situations peut faire naître, il convient de faire quelques observations que suggère le déroulement de la reconstitution de l’unité syndicale. Avant tout, il s’avère que, presque nulle part, les Unitaires n’ont obtenu une représentation proportionnelle dans les organes de direction. Ce sont les réformistes qui détiennent non seulement la majorité – ce qui était inévitable – mais la presque totalité des postes et des mandats. Il s’agit donc plus d’une liquidation de la C.G.T.U. que d’une fusion proprement dite. Les centristes n’ont pas fait grand cas de la violation de la „démocratie syndicale“, car dans l’enseignement, ils furent heureux de la voir s’effectuer contre les oppositionnels unitaires, qualifiés par eux de „sectes trotskistes“. En outre, ils comprennent parfaitement, maintenant que le P.C. est devenu un futur part gouvernemental, que la structure de la C.G.T. correspond mieux à l’oeuvre d’étranglement des ouvriers et de leur incorporation à l’État et qu’il vaut mieux s’y dissoudre. La C.G.T. est reliée à l’État par la participation de Jouhaux au Conseil Économique Supérieur, au B.I.T., etc. ; les unitaires qui sont venus vers les confédérés sur la base de l’étouffement des luttes revendicatives devaient donc s’incorporer à des organisations syndicales qui réalisaient déjà une liaison avec l’État, laquelle ne fera que croître au fur et à mesure que se précipiteront les événements.
Autre chose est l’opposition entre réformistes et centristes au sujet du cumul des mandats syndicaux et politiques. Nous avouons franchement que la position des uns et des autres est tout aussi réactionnaire et étrangère aux intérêts de classe des travailleurs. En effet, rappelons tout d’abord que la C.G.T.U. a supprimé en 1929, l’article de son statut défendant le cumul afin de jeter les syndicats dans la bagarre électorale derrière le P.C. Il s’agissait de cette période où les syndicats unitaires durent accepter – il serait plus juste de dire où on leur imposa – la ligne du parti, dont on proclamait le rôle dirigeant. Pour les réformistes, la lutte contre le cumul signifie „l’indépendance du syndicalisme“ des partis et des politiciens. Chacun sait que cela ne signifie pas la sortie de Jouhaux des Conseils „économiques“ bourgeois ou du B.I.T. et la remise en vigueur des principes de la lutte des classes. Il s’agit d’une variante „socialiste“ d’une idéologie d’incorporation corporative des syndicats à l’État. Les ouvriers ne pourront plus former leur conscience de classe dans les syndicats où les répercussions des événements politiques seront étouffées. Pour les réformistes, c’est la conséquence de l’interdiction des fractions qui servit aussi de justification dans la suppression de la représentation proportionnelle dans l’enseignement : „il ne faut pas tolérer la cristallisation de tendance“, c’est ce qu’écrivait à ce moment le „Populaire„. Les centristes sont parvenus à faire triompher le cumul dans les syndicats des cheminots. Entre compères on peut s’arranger et les réformistes n’y verront aucun mal car, pour le P.C., l’activité politique signifie rattachement des syndicats au parlement. En Angleterre, en Belgique, il est courant de voir des secrétaires de syndicats, députés, voire ministres. Dans ces deux pays, les syndicats servent à alimenter la propagande électorale et se relient politiquement à la machine étatique, alors que, simultanément, une incorporation organique, administrative, se vérifie. En France, cumul ou interdiction du cumul représentent deux solutions de de tendances capitalistes. Il est évident que nous revendiquons le droit pour les militants politiques d’occuper des postes syndicaux, mais aujourd’hui, le prolétariat doit lutter pour le droit des fractions qui, seules, changeront le caractère réactionnaire que réformistes et centristes veulent donner et donneront aux syndicats unifiés. Autour de cette revendication, qui doit se relier à un programme de revendications immédiates, il faut attirer l’attention des ouvriers en opposition aux contrastes entre centristes et réformistes qui vont à l’encontre des intérêts prolétariens et se situent sur le front de la consolidation de la domination capitaliste. C’est seulement ainsi qu’il est possible de maintenir debout un drapeau prolétarien qui permettra, au cours de la guerre, aux prolétaires de retrouver leur véritable voie, leur véritable guide.

La situation en Allemagne : L’exécution de R. Claus

Le 17 décembre dernier, le centriste Claus était exécuté pour son activité au profit du Secours Rouge. Le fait lui-même caractérise la férocité de la répression contre le prolétariat dans une phase où l’impérialisme allemand retranché sur lui-même se prépare fébrilement pour la guerre alors que c’est l’Italie qui occupe l’attention internationale.
On sait qu’au procès de Neuköln, où 23 communistes ont eu à répondre de leur activité, le procureur a également exigé des têtes. D’autre part, il suffit de parcourir la presse de l’émigration allemande pour constater une recrudescence de la répression contre les militants de toutes tendances.
Nous ne pouvons laisser passer ces faits en nous contentant, comme les socialistes ou les centristes, d’appeler les ouvriers des pays démocratiques et la „conscience universelle“ (qui délivra le „héros Dimitrov“ dont la gloire vient du cadavre de Van der Lubbe) à faire reculer les bourreaux fascistes. À part notre profond mépris pour cette „conscience“ qui se vautre aux pieds de la contre-révolution internationale, qui se tait lorsque des ouvriers vraiment révolutionnaires sont assassinés en Russie, ou qui se rue sur des prolétaires isolés comme Van der Lubbe, nous ne voulons pas nous associer aux spéculations infamantes des agents du capitalisme qui brandissent le cadavre de Claus et de tant d’autres pour mobiliser les ouvriers au nom de la République Française et contre l’Allemagne fasciste. Nous sommes solidaires de tous les ouvriers – socialistes ou centristes – que le fascisme frappe en Italie et en Allemagne. Nous ne voulons pas, en principe, apporter le moindre obstacle à des campagnes susceptibles d’améliorer leur situation matérielle. Mais ici, ce n’est pas le cas. Il faut relever la signification de l’accentuation de la répression en Allemagne afin de transformer la solidarité internationale du prolétariat en une compréhension de la situation, face à tous ceux qui, au nom de cette solidarité lient les ouvriers au capitalisme démocratique en vue de la conflagration. D’autre part, nous tenons à mettre en garde les militants allemands contre une politique aventuriste – que nous avons connue en Italie – et qui consiste à faciliter l’oeuvre des bourreaux fascistes par des entreprises sans lendemain et qui doivent servir à entretenir les officines qui de l’étranger lancent de flamboyantes directives.
De même que l’évolution des situations en Allemagne jusqu’en Mars 1933 (date de l’avènement du fascisme), suivit presque la même courbe qu’en Italie – avec cette différence colossale que le centrisme n’avait pas ici la même puissance, que son cours de dégénérescence n’était pas aussi accentué et que notre courant de gauche se consolida idéologiquement – de même nous verrons surgir dans l’émigration allemande des conceptions identiques à celles que nous avons connues dans l’émigration italienne.
Tous les mois, socialistes, centristes, sapistes (socialistes indépendants constitués d’une tendance détachée du groupe de Brandler (K.P.O.) et de gauchistes de la social-démocratie) et trotskistes verront avec beaucoup de perspicacité la chute imminente du fascisme. Les centristes allemands vendront même „la peau de l’ours avant de l’avoir tué“ et très sérieusement ils écriront être prêts à soutenir un gouvernement de front populaire pour autant que les masses ne voudraient encore lutte pour les Soviets. Les socialistes se cramponneront aux catholiques et autres fractions bourgeoises qui se rendraient compte qu’Hitler conduit l’Allemagne à la ruine et dans ce chemin ils seront bientôt dépassé par les centristes qui deviendront plus catholiques que le Pape. Le S.A.P., cet ancien allié de Trotski verra dans l’accentuation de la répression, les difficultés économiques actuelles, les signes certains de la chute prochaine du fascisme et, comme les centristes, examinera sérieusement ce qu’il faudra mettre à la place de ce dernier. Les trotskistes expliqueront gravement que l’échec de la lutte d’Hitler contre l’Église catholique provient du fait qu’il a perdu sa base de masse. Ils feront des allusions voilées et modestes au sujet du bonapartisme, la dictature du sabre, si chère à Trotski et qui si souvent lui fit perdre la tête. En définitive toutes les tendances de l’émigration allemande ne feront que répéter les bavardages que nous connaissons depuis longue date. Tous verront la situation sous cet angle : la répression actuelle est un ultime sursaut de la dictature fasciste. Elle doit crouler soit parce qu’existent des menaces d’inflation soit parce que la situation économique est catastrophique. Tous ces prophètes seront évidemment démentis régulièrement mais ils n’en auront cure. Il faut que la marche de l’histoire se conforme à leurs prévisions sinon ils nient la réalité et un inventent un développement fantaisiste des événements.
Cependant, si la répression actuelle a un sens et si l’on veut examiner même superficiellement l’expérience italienne, il est certain que la seule force qui puisse jeter bas la domination fasciste est l’intervention du prolétariat. En dehors de cette force historique le capitalisme peut toujours trouver une solution à ses difficultés économiques. Quant aux luttes entre fascistes, catholiques, démocrates, elles se relient probablement à des contrastes dans la structure même du capitalisme allemand, mais dans leur conclusion elles servent le renforcement de la domination capitaliste en servant de diversion et en couvrant les antagonismes réels et de classe qui subsistent en Allemagne. Ni les catholiques, ni les démocrates n’appuieront les intérêts de la révolution prolétarienne allemande mais seront solidaires dans l’oeuvre d’écrasement des ouvriers.
De toute façon, le développement du conflit italo-abyssin ne doit pas nous faire perdre de vue l’évolution de la situation en Allemagne où dans la répression actuelle contre le prolétariat se lit la nécessité d’une politique extérieure beaucoup plus active que celle qu’a actuellement la bourgeoisie allemande.
Jusqu’ici chaque aggravation des conditions d’existence du prolétariat a été marquée par des victoires extérieures (sortie de la S.D.N., victoire de la Sarre, réarmement et dénonciation du traité de Versailles) qui ont entraîné les ouvriers allemands dans des mouvements patriotiques. L’intervention de l’Italie au premier plan de la scène a obligé l’Allemagne à se retrancher dans une politique diplomatique de soi-disant neutralité alors qu’il lui fallut pousser à fond son programme de réarmement. En outre, il est vrai que le vaste programme de travaux publics commencé en 1934 touche à sa fin et que cela signifie une aggravation du chômage qu’aucun secours d’hivers ne pourra rendre moins terrible. Enfin, le rationnement de l’alimentation, la pénurie des graisses, indiquent qu’un capitalisme fortement industrialisé, potentiellement puissant mais pauvre en matières premières doit chercher la solution au problème de la préparation du nouveau partage du monde dans un renforcement de l’exploitation des masses. La répression actuelle marque nettement que l’évolution de l’Allemagne vers la guerre va s’accélérer du fait qu’il est impossible au capitalisme de dépasser une certaine limite où la reproduction du prolétaire n’est plus possible et qu’aujourd’hui les difficultés intérieures prouvent que nous approchons de cette limite. Dans une pareille phase, tout geste d’ouvrier sera réprimé férocement alors que l’appareil étatique au lieu de se disloquer resserrera son emprise et sévira impitoyablement. C’est seulement dans des périodes où il mobilise les masses autour des objectifs du capitalisme […coupure de la seconde moitié de ligne…] et dangereuse toute propagande des militants prolétariens, que le fascisme relâche un peu son étreinte. C’est ce que nous connaissons en Italie avec la guerre africaine.
Il faut donc proclamer fermement que rien ne permet de supposer que nous allons vers un affaiblissement du fascisme en Allemagne et qu’au contraire sa répression indique un renforcement considérable de sa dictature en liaison avec des difficultés réelles qu’il ne pourra surmonter sans le déclenchement de la guerre mondiale. Le prolétariat allemand, quant à lui, n’a rien de commun avec les élucubrations des groupes contre-révolutionnaires de l’étranger qui ne sont en définitive que des pions que le capitalisme jettera sur la scène politique en cas d’attaque révolutionnaire. C’est en Allemagne même que les ouvriers avancés apprennent la politique de l’avenir, celle qui doit les conduire vers la dictature du prolétariat. Et, à ce propos, il est criminel de monter des entreprises „illégales“ qui permettront à tel ou tel courant de se revendiquer de procès intentés par le fascisme contre des prolétaires socialistes ou communistes. Nous vivons une période en Allemagne où actuellement le geste du militant ne peut pas remplacer le développement de la situation, mais où ce geste ne peut être toléré par le fascisme qui ne peut encore diriger l’attention du prolétariat vers de grands mouvements nationalistes. Ne pas comprendre cela c’est jeter des ouvriers entre les mains de leurs assassins. Il est vrai que socialistes et centristes en sont les complices et que sapistes et trotskistes les compléments idéologiques de ces derniers.
Nous saluons donc en Claus tous les ouvriers qui tombent sous les coups des fascistes allemands, mais nous mettons le prolétariat en garde contre toutes les tendances qui l’empêchent de retirer de ses défaites ses enseignements et qui doivent lui permettre de un parti de classe – qui se fera en dehors et contre sapistes et trotskistes qui, démagogiquement, s’en revendiquent – alors que ces tendances font le jeu du fascisme par leur aventurisme et leur légèreté politique.
Enfin, il nous semble que ces éléments peuvent nous permettre de conclure que l’heure est venue en Allemagne de reprendre une politique extérieure active : l’effort de réarmement ayant atteint ses limites de classe compatibles avec la situation économique de l’Allemagne.
Le prolétariat des différents pays saluera les victimes allemandes en se donnant des bases pour affronter dans la conflagration que plus rien en peut empêcher, les problèmes de l’insurrection et en accentuant sa lutte contre ceux qui ont une responsabilité terrible dans l’assassinat de centaines d’ouvriers en Italie, en Allemagne.

Sur le chemin du capitalisme - Le Stakhanovisme en Russie

Le centrisme et ses admirateurs petits bourgeois étalent actuellement un nouveau phénomène social qui prouverait que l’Union Soviétique s’avance à grands pas vers le socialisme. Nous voulons parler des derniers records du travail auxquels le mineur Stakhanov a donné son nom. Nous voulons examiner ce phénomène pour prouver qu’il est plutôt la consécration suprême, le critère infaillible du caractère foncièrement contre-révolutionnaire qu’a acquis la Russie non seulement au point de vue international, mais aussi pour ce qui est de la direction, des particularités, du rythme de l’économie soviétique.
À notre avis, le stakhanovisme juge définitivement toute la période des plans quinquennaux et prouve lumineusement les notions suivantes : pour édifier le „socialisme en un seul pays“, le centrisme sacrifia le prolétariat russe et international. En échange d’une aide économique du capitalisme mondial, il étrangla la lutte révolutionnaire des ouvriers dans tous le pays. Mais, parallèlement, il devait frapper les forces vives du prolétariat russe et envoyer dans les isolateurs des milliers de communistes de gauche. Aujourd’hui que nous avons dépassé la période des premiers plans et que l’URSS est entrée dans le jeu des compétitions inter-impérialistes (alors que le prolétariat international est balayé d’une façon nette de l’arène politique), le problème essentiel pour la bureaucratie centriste en Russie est d’activer la production en vue de la guerre et d’amener les ouvriers dans une situation où plus aucune perception de classe ne leur soit encore possible. C’est pourquoi nous verrons d’une part se développer une répression féroce – et en réponse des mouvements terroristes – d’autre part une exploitation toujours plus profonde et enfin des records monstrueux de travail qui masqueront les nécessités d’accroître la productivité du travail par la rationalisation et de jeter les énergie de classe des ouvriers russes dans l’abrutissement propice au développement de la psychose de guerre.
Il s’avère donc que le stakhanovisme couronne l’idée centrale du centrisme, à savoir que la réalisation du socialisme est irréalisable en dehors d’une accroissement de l’exploitation des ouvriers. La condamnation des plans quinquennaux ne devait donc pas s’inspirer uniquement du fait qu’ils consacraient la défaite des ouvriers dans tous les pays, mais aussi du fait qu’ils prouvaient que c’était vers un accroissement de l’exploitation des ouvriers que le centrisme situait le socialisme. Ceux qui ont accepté les plans doivent en tirer toutes les conséquences et admettre la rationalisation actuelle qui correspond aux nécessités de la défense de l’URSS, laquelle n’est réalisable que par la disparition complète de la conscience de classe des ouvriers russes.
Mais il est autre chose qui doit attirer notre attention : nous ne pouvons suivre le déroulement excessivement complexe des phénomènes économiques en Russie et surtout établir leur connexion avec telle ou telle autre modification dans la structure politique. Mais néanmoins les événements politiques qui se déroulent en Russie, certaines réformes économiques, nous incitent à croire que d’importantes stratifications sociales apparaissent à la veille de la guerre et qu’elle influencent les tendances officielles de la Russie tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Autrement, comment comprendre l’ampleur de la répression, la nécessité de masquer la rationalisation par des parades de masses et ce qui est le plus important, la réforme des Soviets par l’élargissement des droits de vote des pays, le rétablissement du grade de maréchal dans l’Armée Rouge – qui ne se distingue plus d’une vulgaire armée bourgeoise. Nous ne pensons pas que le capitalisme pourra se rétablir pacifiquement et par évolution en Russie. En effet, le centrisme doit renforcer sa pression sur le prolétariat, faire certaines concessions aux couches paysannes des kolkhozes, permettre aux forces économiques de couches privilégiées de s’exprimer avec plus d’aisance, mais il doit plus que tout maintenir sa domination avec toutes ses équivoques car là est la condition pour mener le prolétariat russe dans la guerre. Tous les contrastes de classe enfantés par le développement économique en Russie, les couches sociales opposées, trouveront leur expression dans la guerre impérialiste.
Pour en revenir au stakhanovisme qui préoccupe tous les milieux qui glorifient la Russie maintenant qu’elle est devenue le symbole de la contre-révolution, nous ne voulons lui donner que la signification d’un indice de la direction suivie par l’économie soviétique (accroissement de l’exploitation du travail par la rationalisation) qui condamne principiellement le „socialisme“ qu’il prétend fonder : nous y voyons la nécessité de jeter les ouvriers russes dans l’atmosphère de la guerre impérialiste en étouffant toute réaction de classe et en glorifiant les records de travail au même titre que les démonstrations militaires pour la plus grande des „patries soviétiques“.
En soi, le stakhanovisme n’est que bluff et mensonge. De vieux réformistes, nouveaux admirateurs de la Russie dégénérée, tels Shaw, le secrétaire international de la Fédération du Textile a fait remarquer très justement que si les chiffres records donnés par les autorités soviétiques pour textile étaient vrais, ils auraient nécessité que l’ouvrière se déplace en avion ou en auto pour surveiller les centaines de métiers indiqués. D’autre part, Dumoulin, dans le „Populaire“ sans vouloir froisser ses compères centristes fait justement remarquer qu’en France des recordmen mineurs parviendraient difficilement à abattre 2à tonnes de charbon alors que Stakhanov aurait abattu 102 tonnes et que d’autres mineurs auraient atteint plusieurs centaines de tonnes. Il suffit d’examiner tous les chiffres donnés pour les différents secteurs industriels, pour percer la vantardise qui ne sert qu’à aveugler les ouvriers russes et à leur faire admettre des méthodes de travail exténuantes. La presse soviétique parle d’augmentation de salaires adéquats à l’augmentation de la productivité du travail. Jusqu’ici il est clair que seule une aristocratie du travail, les oudarniki et stakhanovistes jouissent de gros salaires et de privilèges multiples. Mais même en admettant une augmentation générale des salaires, l’exploitation des ouvriers par rapport à la production du travail n’en sera qu’accrue et le „socialisme“ se sera réalisé par l’abrutissement des masses. Travail aux pièces, brigades de choc, stakhanovisme, voilà qui marque la direction suivie en Russie. Et comment serait-il possible d’admettre que de profonds bouleversements ne se préparent pas dans les sous-sols de la société soviétique quand à chaque période croît l’exploitation ouvrière, quand s’édifient des industries sur l’anéantissement du prolétariat en tant que classe ?
Dans les isolateurs, les prisons, se forgent en Russie comme en Allemagne, en Italie, des militants qui symbolisent le sort que réserve le centrisme à la conscience révolutionnaire du prolétariat. C’est vers eux que doit se diriger notre attention et non vers les „stakhanoviades“. En outre, un courant de terrorisme a surgi en Russie, en réponse à l’isolement et à l’épuisement terrible du prolétariat russe qui depuis 1917 a fourni un effort gigantesque. Le trotskisme s’est liquidé politiquement par son incompréhension de l’évolution interne de la Russie, par sa capitulation internationale devant la social-démocratie. Les ouvriers russes ont tout à recommencer. Et si cet effort s’est exprimé politiquement par des actes de terrorisme, la raison en est dans les difficultés de la situation russe, dans l’impasse idéologique où s’est fourvoyé le communisme russe. Il faut donc expliquer aux ouvriers de tous les pays la signification de ces actes en les appelant à l’aide des ouvriers soviétiques et non en faisant uniquement des professions de foi sur le terrorisme opposé au marxisme.

La situation actuelle en Italie, pivot de la situation internationale

Dans le numéro précédent nous avons indiqué au sujet de l’appréciation de l’entreprise italienne en Abyssinie qu’il y avait deux points de vue au sein de notre fraction. Cependant aucune divergence principielle et politique n’existe quant aux positions autour desquelles le prolétariat italien et international aussi bien que les exploités nègres pourront se regrouper en vue de la défense et de la victoire de leurs intérêts et de leur lutte contre la guerre : les uns et les autres nous revendiquons comme seule base de rassemblement des ouvriers, celui de leurs intérêts de classe et une opposition simultanée contre le fascisme italien et les autres forces impérialistes qui l’épaulent ouvertement ou indirectement, aussi bien contre le Négus et les puissances impérialistes qui en défendent la cause. Pour ce qui est de la perspective elle-même, aucune question de principe ne divise les membres de notre organisation car ceux qui prévoient l’éventualité d’un compromis entre l’Italie et les autres impérialismes considèrent néanmoins qu’à la base de ce compromis se trouve une manifestation nécessaire de solidarité entre tous les impérialismes autour du fascisme italien forcé de recourir à la guerre en Éthiopie afin de déverser dans cette direction la fermentation politique plus élevée et plus intense en Italie qu’ailleurs du fait de la situation d’infériorité de cet impérialisme par rapport aux autres.
Aucune des considérations qui inspirent la politique social-centriste au sujet des forces de paix n’entre donc ici en ligne de compte puisque loin d’attribuer à l’impérialisme anglais une position de défense de la paix et de la démocratie contre la dictature, les camarades qui soutiennent que l’issue de la situation actuelle sera un compromis, voient ce compromis comme un produit non de la lutte, mais de la solidarité de l’Angleterre avec le fascisme italien. En définitive, la divergence au sein de la fraction n’atteint pas, ou ne peut pas encore atteindre la hauteur d’une divergence principielle et le tout se réduit à cette opposition secondaire : la guerre en Éthiopie est-elle le prologue direct de la conflagration internationale ou est-elle simplement une nouvelle occasion pour en hâter la préparation ? Répétons enfin que quant aux questions politiques qui peuvent surgir au répit plus ou moins étendu qui s’offrirait au capitalisme italien pour dépasser la phase extrêmement critique qu’il traverse, l’accord est unanime : demain ou plus tard, c’est seulement par une lutte sur les deux fronts : contre le fasciste et l’antifasciste que le prolétariat italien pourra remporter sa victoire ou faire fructifier une éventuelle défaite temporaire vers un triomphe ultérieur.
Mais il en est tout autrement pour ce qui concerne les positions que défend notre fraction et celles qui sont défendues par les autres courants politiques agissant au sein de l’émigration italienne et qui n’apparaissent pas en Italie malgré la clameur soulevée à l’étranger par les parasites centristes de la tragédie du prolétarien italien ; les socialistes et aucune organisation n’existent actuellement en Italie. Ici nous verrons apparaître des problèmes d’une importance exceptionnelle qui dépassent de loin les frontières politiques italiennes et qui intéressent au premier chef le mouvement ouvrier mondial. Nous nous efforcerons, dans les limites de cet article, d’en indiquer les contours essentiels d’autant plus que la C. E. de notre fraction vient de décider de fixer et de préciser en une résolution les positions politiques qu’elle défend et la critique des positions affirmées par les différents courants politiques.
Marx nous a donné l’arme qui permet de gratter l’écorce des affirmations idéalistes, des buts affichés, pour rechercher la véritable fonction des forces de classe agissant dans l’évolution historique. Aussi quand nous entendons aujourd’hui Hoare, Eden ou Roosevelt prêcher la croisade de la démocratie contre les régimes de dictature, nous savons fort bien qu’il ne s’agit point là d’une déclamation purement vaine et inconsistante, destinée simplement à leurrer les exploités du monde entier, mais nous y voyons aussi l’expression d’une tendance politique réelle, ou du moins une tentative d’agir dans la direction de cette tendance, en même temps que l’indication de certaines prémisses politiques permettant aux vampires impérialistes de dissimuler les intérêts de leur classe sous l’enveloppe des déclamations anti-dictatoriales. Il en est de même pour ce qui concerne les appels enflammés de Hitler ou de Mussolini au sujet des intérêts de „la patrie prolétarienne“ contre les puissances impérialistes repues et accaparant le monde entier. Déjà, en 1926, immédiatement après la proclamation des lois exceptionnelles en Italie, notre fraction précisait en un document politique (Plateforme de la gauche) introduit par le canal du P. C. français que le remplacement du dilemme „dictature démocratique ou bourgeoise du capitalisme – dictature du prolétariat“, par celui de „démocratie-dictature“ recélait les idées qui auraient accompagné l’orchestre du capitalisme mondial pour la mobilisation des masses envers la guerre. Déjà alors, dans ce document, nous indiquions la manœuvre fasciste reprenant à son compte des formulations de classe pour appeler les ouvriers à défendre la „nation prolétarienne“.
Plus donc que de simples affirmations d’imposteurs nous voyons dans les déclarations anti-dictatoriales ou anti-impérialistes qui occupent actuellement les matches oratoires des Hoare, Staline, Laval, Hitler, Roosevelt, Mussolini, etc., la révélation des forces de classe, et en définitive les mailles du filet qui devra emprisonner le prolétariat dans le régime capitaliste, anéantir toute capacité de lutte pour sa libération. Démocratie d’un côté, nation prolétarienne de l’autre nous apparaissent ainsi sous ce double angle : ou bien la substance de cette politique peut jeter les uns contre les autres les prolétariats des différents pays, ou bien la substance de cette politique accompagne les derniers sursauts du prolétariat révolutionnaire mondial en vue de l’ouverture d’une nouvelle phase historique de reprise du capitalisme dans les différents pays ce qui nous obligerait à remettre dans sa gaîne le sabre de l’insurrection pour la phase historique que nous vivons actuellement. Le capitalisme international joue dans son secteur italien cette carte d’une importance exceptionnelle. Ainsi que nous l’avons dit nous ne pouvons nous borner dans cet article, qu’à indiquer les éléments primitifs de cette analyse.
Tout d’abord, une remarque. Il est parfaitement évident que le capitalisme agit dans la direction d’une résorption de la crise qu’il traverse en essayant de faire l’économie de la guerre ; le tout est de voir si au point de vue historique des possibilités s’ouvrent à lui dans cette direction ou bien si ces conditions n’existant pas, la guerre viendra malgré tous les efforts qu’il fait pour la conjurer.
Nous croyons ne pas devoir approfondir l’analyse de la nature même de la guerre en Éthiopie et tenons pour établi (nous avons examiné ce problème dans les numéros précédents de „Bilan„) qu’il ne s’agit pas ici d’une banale entreprise coloniale pouvant se développer sans mettre aux prises les différents impérialismes, mais de l’éclosion de leurs contrastes et de la rupture de l’équilibre capitaliste mondial existant précédemment. Que nous allions directement à la conflagration mondiale ou que le capitalisme parvienne à mettre debout un nouvel équilibre, il n’en reste pas moins vrai que la guerre en Éthiopie a bouleversé profondément tous les rapports sur l’échiquier mondial en même temps qu’elle a profondément aggravé la situation en Italie, ou mieux qu’elle en a révélé la gravité extrême. Au cas d’une guerre mondiale, aussi bien d’ailleurs qu’au cas d’une guerre se bornant à l’Italie et à l’Angleterre agissant par le truchement de l’Éthiopie, des bouleversements sociaux de grande importance sont connexes a l’éclosion des contrastes s’exprimant primitivement par la guerre. Là-dessus Marx d’abord et Rosa ensuite nous ont expliqué que la chaîne qui conduit à la guerre conduit aussi au déclenchement des mouvements révolutionnaires. Une rapide analyse historique nous permettra de confirmer cette thèse.
Tous les mouvements au cours desquels le prolétariat est parvenu à poser le problème du pouvoir et à lutter pour sa conquête, sont redevables d’une situation internationale ayant abouti à la maturation des contrastes sur lesquels est assis le régime capitaliste. Ici se pose un problème que l’état actuel de nos connaissances. ne permet pas encore de trancher d’une façon définitive : à savoir si la guerre est une manifestation directe des nécessités expansionnistes des États impérialistes, ou bien si la guerre n’est en définitive qu’une expression, sous d’autres formes, de la lutte de classe, alors que son enjeu ne consisterait pas dans la victoire d’un groupe impérialiste contre l’autre, mais dans la destruction par les deux constellations impérialistes solidaires du prolétariat international et de ses secteurs dans les pays „ennemis“ comme dans leur propre pays. Nous basant sur l’idée maîtresse de la lutte des classes, que nous voyons confirmée par l’expérience historique, nous croyons que l’éclosion des contrastes entre les différents impérialismes n’est que facteur secondaire et que l’essentiel réside uniquement dans la lutte du capitalisme mondial contre le prolétariat. Cela nous semble être confirmé non seulement par le souci que prendra Bismarck d’aider son „ennemi“ à écraser la Commune, mais aussi par le Traité de Versailles qui se préoccupera d’armer l’Allemagne et l’Autriche en vue de permettre à ces capitalismes de vaincre le mouvement révolutionnaire.
C’est donc en fonction de considérations exclusivement internationales que nous pourrons comprendre la signification de la guerre, et c’est également en fonction des mêmes considérations internationalistes que nous pourrons saisir la signification réelle des mouvements révolutionnaires d’un prolétariat donné, que nous pourrons émettre des perspectives dans cette direction. Enfin il nous faudra remarquer, pour ce qui concerne le duel des classes sur l’arène historique, que si les victoires du capitalisme pour façonner le monde à l’image de ses intérêts et pour évincer le pouvoir féodal, ont pu suivre le chemin des guerres, il n’en est nullement de même pour le prolétariat qui devant arriver à supprimer les classes dans chaque pays et dans le monde entier, ne peut confier cette mission qu’à la classe ouvrière de chaque pays dirigeant son effort vers la fondation d’une Internationale dont le mot lui-même signifie éruption des mouvements émancipateurs dans chaque pays en vue de l’abolition des frontières et non d’un élargissement des frontières de tel ou tel autre État. Ces considérations générales nous semblent pleinement confirmées par l’analyse historique. C’est en 1848, que les prolétariats français, allemand et autrichien se posent pour la première fois (en des formes très confuses déterminées par la faiblesse de la classe ouvrière de l’époque) le problème du pouvoir. Les prémisses historiques pour ces luttes existaient dans l’évolution victorieuse des révolutions bourgeoises, alors que l’économie mondiale était profondément bouleversée par l’essor de la production industrielle. La Commune de Paris se fonde sur l’horizon historique qui est dominé par la conclusion du cycle des révolutions bourgeoises et l’écrasement définitif du pouvoir féodal, pris dans son expression mondiale. Enfin, la révolution de 1905, en Russie, annonce les profondes transformations provoquées par l’apparition de l’impérialisme alors qu’en Asie va se construire un maillon du capitalisme mondial de tout premier ordre : le Japon. C’est donc surtout dans ce domaine que les bouleversements dans les différents pays trouvent leur cause fondamentale, mais il faut les considérer comme des parties d’un tout unitaire et mondial et non comme des membres épars et non reliés que seraient les différents États capitalistes. La révolution russe de 1917 a été possible parce qu’elle exprimait les intérêts et les revendications historiques de la classe ouvrière mondiale, une expérience ayant une valeur directement internationale. Si l’artère capitaliste s’est brisée en Russie, c’est que ce pays en fonction des nécessités de l’économie mondiale présentait la moindre capacité de résistance à l’attaque combinée du prolétariat et des forces historiques se frayant un chemin pour la transformation du régime social dans tous les pays. Ceci explique pourquoi le prolétariat international a fait sienne la revendication des ouvriers russes et a monté la garde autour de cette victoire prolétarienne. Ceci nous permet aussi de comprendre que ce sont seulement les défaites allemande, chinoise et celles des différents pays qui ont progressivement lié l’État soviétique en le jetant à la fin, sous la direction du centrisme, dans les bras du capitalisme mondial.
Il est évident que tout le processus de la vie du régime capitaliste est hérissé de contradictions. Il ne pourrait en être autrement pour un régime basé sur la division en classes, l’opposition et l’exploitation de classe. Mais le tout est de ne pas en arriver à conclure que puisque le cours historique est accidenté et contradictoire la solution l’est aussi et que le capitalisme serait condamné à être la victime fatale des contrastes qui accompagnent sa naissance et son développement. Le capitalisme aussi incapable qu’il puisse être d’expulser la force qui, dans le prolétariat, détruira son régime, peut toujours s’armer et il s’armera jusqu’aux dents au travers de la violence et de la corruption pour briser la force historique qui est appelée à fonder la nouvelle société. Le cours contradictoire peut donc se résoudre sur une ligne qui conduit à la survivance du régime capitaliste. La contradiction historique : bourgeoisie-prolétariat ne peut s’affirmer qu’à la condition que ce dernier parvienne à se donner l’organisme de sa victoire : son parti de classe. Si, au cours de la guerre qui est la manifestation la plus violente des contrastes inter-capitalistes, le prolétariat ne parvient pas à réaliser sa victoire, cette manifestation sanglante des contradictions se résoudra par le raffermissement de la bourgeoisie des différents pays.
Depuis 1917, il est clair que toutes les manifestations politiques doivent être reconduites au duel fondamental entre les deux classes protagonistes : la bourgeoisie et le prolétariat. Ce point de vue nous permet de comprendre pourquoi en réponse aux mouvements de 1919-20 le capitalisme italien eut recours au fascisme ; pourquoi le cours de la contre-révolution en Allemagne rejoignit la même issue en 1933 ; pourquoi, dans les autres pays l’évolution du capitalisme se soit dirigée vers une altération profonde des organisations ouvrières en les expurgeant de toute substance de classe. Depuis 1917 l’enjeu de la lutte de classe consiste dans l’attaque qu’a déchaîné le prolétariat pour la prise du pouvoir. La défaite de 1927 en Chine et sa suite immédiate : la conclusion du cours opportuniste de l’Internationale accouchant, avec le centrisme, une force de tout premier ordre pour la conservation du capitalisme, accompagnent – au point de vue économique – la courbe qui après avoir atteint le point culminant de la reconstruction de l’appareil productif que la guerre avait bouleversé, se précipite vers l’éclosion de la crise mondiale.
Nous avons toujours considéré cette crise, et nous continuons de la considérer, non selon le point de vue classique de la rotation des périodes de prospérité et de crises cycliques permettant la réadaptation du mécanisme productif à la phase plus élevée déterminée par la technique de production, mais comme une crise dont l’issue ne pourra que se déverser dans la guerre, une fois que le prolétariat a été brisé en tant que force historique de la révolution mondiale. Ce n’est pas seulement au point de vue économique que nous trouverons la confirmation de cette appréciation de la crise de 1929, mais nous pourrons aussi établir la contre-épreuve politique et historique. En effet, le caractère de cette crise ne consiste pas en une liquidation de toutes les entreprises incapables de s’adapter aux nouvelles nécessités de la production, mais elle entame l’appareil économique dans son entier. Partout l’on devra recourir aux opérations chirurgicales, non seulement au travers de la destruction de masses énormes de produits dont l’écoulement devient impossible, mais aussi au travers de l’amputation de la valeur or des monnaies (au travers de la dévaluation) qui n’est en somme que la destruction d’une masse de plus-value dépassant la capacité d’expansion de la production dans les limites qui lui sont fixées par le régime capitaliste. En définitive, ces manœuvres monétaires ne feront que traduire, au point de vue économique, l’écrasement du prolétariat qui se vérifie dans le domaine politique. La crise qui s’est ouverte en 1929 a donc envahi le mécanisme économique dans son ensemble et aucune des améliorations qui se sont manifestées en tel ou tel pays n’est due à un assainissement de la situation économique, sinon à l’intervention de manœuvres qui prouvent par elles-mêmes l’incapacité du régime capitaliste de permettre l’expansion nouvelle des forces de production. Même au terme de ces manipulations nous assisterons à la tentative de réglementer la production dans les limites établies entre les différents trusts. Au point de vue politique, les événements les plus importants qui ont marqué les années que nous venons de vivre sont d’abord les tentatives des ouvriers de déchaîner leurs mouvements de défense, en Amérique aussi bien qu’en Europe ; ensuite les mouvements de février 1934 en Autriche et d’octobre de la même année en Espagne. Leur caractère désespéré, qui rend ces épisodes d’autant plus glorieux qu’ils ont demandé des sacrifices immenses aux ouvriers insurgés, l’incapacité où s’est trouvé le prolétariat des autres pays d’en saisir la signification ; la résignation de ce prolétariat laissant aux sociaux-centristes prêchant déjà la politique de la réconciliation nationale, reprendre à leur compte les suites de ces formidables mouvements, nous semblent prouver suffisamment que loin de pouvoir représenter une phase de reprise de l’offensive du prolétariat mondial, ils représentent les derniers sursauts de vie d’une classe ouvrière devenue provisoirement incapable de jouer son rôle historique.
La crise économique qui s’est ouverte en 1929, les événements politiques que nous avons rapidement rappelés accompagnent la chute de l’État ouvrier faisant enfin son entrée dans la Société des Nations. Il y prend une bonne place parmi les États capitalistes auxquels il fournira une justification bruyante de leur politique, par la déclaration que Staline fera à Laval, lequel (par hasard évidemment) se rendra en Russie le 1er mai. Comme on sait, cette déclaration consiste à proclamer que la force réelle de la paix est une armée de fer aussi bien d’ailleurs que le salut du prolétariat d’un pays donné consiste dans la force et l’expansion de son capitalisme respectif. La partie décisive, l’enjeu de la lutte de classes dans les situations de l’après guerre, la conquête du pouvoir, en un mot le sort de l’État prolétarien qui a été définitivement joué au point de vue politique pas l’expulsion des gauches marxistes en 1927, a-t-il été joué également au point de vue historique ? Pouvons-nous assister à la réconciliation définitive entre des régimes basés sur la propriété privée des moyens de production et le régime basé sur la socialisation de ces moyens ? En un mot, le fait d’avoir renversé le rôle politique de l’État ouvrier jusqu’à en faire un chaînon de la contre-révolution, peut-il suffire à la reconstruction du régime capitaliste bouleversé par la guerre de 1914 et par les mouvements révolutionnaires de l’après-guerre ? Et, ce qui est plus, la situation économique mondiale peut-elle évoluer dans la direction d’un assainissement qui laissera s’épanouir une nouvelle phase du capitalisme ?
Ces interrogations vont recevoir leur réponse dans les événements actuels et dans la situation italienne en particulier. C’est donc une partie historique de tout premier ordre qui se joue actuellement. Aucun parallèle n’est possible entre l’Espagne et l’Italie car aucun point de contact n’existe au fond entre la dictature de Primo de Rivera et la dictature fasciste ; entre les conditions économiques et politiques qui produisirent les deux types de dictature en Espagne et en Italie. En prouvant l’impossibilité d’établir ce parallèle politique il n’y a pas seulement le fait qu’en Espagne la dictature a pu s’accommoder avec la persistance d’organismes syndicaux et même politiques agissant au sein de la classe ouvrière, comme d’ailleurs de formations politiques d’opposition bourgeoise, mais aussi le fait qu’à l’heure actuelle, en Italie, loin d’assister à une dislocation du bloc bourgeois autour de la dictature (ainsi que nous l’avons vu en Espagne) nous constatons un resserrement des liens autour du fascisme de tous les courants bourgeois (pour la première fois depuis sa victoire l’unanimité s’est faite au Sénat italien autour du gouvernement fasciste). Si en Espagne nous pouvions donc assister à une bataille qui ne jetait pas dans la lutte les classes capitaliste et ouvrière en une compétition à portée directement internationale, il en sera tout autrement en Italie où le fascisme qui avait été la rançon imposée au prolétariat pour avoir osé lever le drapeau de la bataille révolutionnaire, ne sera détruit que par une classe ouvrière reprenant le drapeau que la violence a provisoirement brisé.
La première phase de la guerre où nous assistons inévitablement à la possibilité pour le capitalisme de mobiliser en bloc les masses autour de la nécessite de la guerre et de la conquête de la victoire, ne doit pas nous amener à exclure l’éventualité des mouvements ouvriers. Bien qu’actuellement, malgré les fanfaronnades sociaux-centristes, aucun mouvement ne se fait encore jour en Italie, il est absolument certain que dans la phase ultérieure de la situation actuelle, nous verrons à nouveaux se déclencher de puissants mouvements prolétariens. La grande inconnue qui plane sur la situation en Italie est celle qui dérive de la nature même de la crise qui s’est ouverte en 1929. Au cas où en réalité s’ouvrait une nouvelle phase d’expansion du régime capitaliste, il s’avérerait que la prévision qui a dominé tout le mouvement communiste se trouverait controuvée et nous assisterions à un processus de la révolution mondiale s’échelonnant sur plusieurs dizaines d’années. Nous qui sommes fort loin de partager une telle prévision, nous ne serions nullement en difficulté pour maintenir intégralement les positions marxistes qui ne souffriraient aucun démenti du fait que le cours de la révolution devrait s’étendre pendant une période qui ne serait certainement pas si étendue que celle qu’a requis le cycle des révolutions bourgeoises. Rien ne serait changé dans l’inévitabilité de la révolution du prolétariat. Tout l’enseignement résultant des terribles expériences vécues consisterait à armer le prolétariat des notions idéologiques qui lui permettront de garder à sa cause l’État qu’il fondera au nom de la révolution mondiale, d’empêcher que le capitalisme puisse s’en servir pour en faire un instrument du sauvetage de son régime, au point de vue politique aussi bien qu’économique. Car, à ce dernier sujet, il faut considérer l’importance qu’acquiert le marché soviétique pour l’économie capitaliste mondiale : un secteur immense qui, du fait qu’il ne sera pas ouvert aux convoitises compétitives des différents capitalismes ; du fait qu’il ne représentera pas non plus un secteur industriel pouvant désarticuler par son industrialisation le mécanisme de l’économie mondiale ; du fait donc qu’il n’est pas non plus une colonie, peut constituer un marché immense où pourront s’estomper les manifestations contradictoires de l’économie capitaliste mondiale.
Les considérations qui précèdent nous permettent de voir ce que voudraient exprimer au point de vue politique les chansons anti-dictatoriales, ou celles de la défense de „la patrie prolétarienne“ contre l’impérialisme. Dans la mesure où la situation économique permettrait un assainissement de l’économie mondiale elles représenteraient le chant funèbre entonné sur les funérailles du prolétariat international, provisoirement évincé de la scène historique ; et les centristes pourraient revendiquer une place de premier ordre pour le sauvetage du régime capitaliste. Au cas où, par contre, la situation économique ne permettait pas une telle reprise de l’économie mondiale, alors les deux chansons qui nous assourdissent aujourd’hui ne seraient pas autre chose que les hymnes consacrant l’accouplement du prolétariat avec le capitalisme pour le déclenchement de la guerre. À part ces deux hypothèses fondamentales qui planent sur la situation italienne actuelle et qui en font le pivot de la situation internationale, il reste encore la double perspective dérivant du succès ou de l’insuccès des mouvements du prolétariat italien se trouvant en butte à un ennemi fasciste formidablement organisé et qui peut se prévaloir de la solidarité active de toutes les forces politiques existantes, alors que le prolétariat des autres pays a été anéanti. Les sociaux-centristes ont fait l’impossible, avec la politique des sanctions, pour empêcher que le prolétariat italien retrouve son chemin de classe, mais nous persistons à croire que les fondements du parti de la révolution communiste ont été jetés dans les prisons, les îles de déportation, les foyers ouvriers meurtris par les assassinats fascistes. Ce parti est de taille à se battre contre le monde d’ennemis qui, du fasciste au centriste, s’oppose à lui, et même si le capitalisme pouvait au travers d’une orgie de sang répondre à son premier effort libérateur, ce serait là non point sa défaite, mais le premier pas de sa victoire au nom et pour le compte du prolétariat mondial.

La situation en Amérique du Sud

Malgré l’extrême tension de la situation internationale, le développement de l’aventure de l’impérialisme italien en Afrique Orientale et l’avance de l’impérialisme japonais en Extrême-Orient, qui tiennent en alerte l’attention générale, l’Amérique a, elle aussi, récemment occupé l’attention par le soulèvement „communiste“ du Brésil, le coup de main manqué de Callés au Mexique, la mort du dictateur Gomès, qui pendant 26 ans a terrorisé le Vénézuela, la brusque rupture des relations diplomatiques entre l’Uruguay et l’U.R.S.S., etc.

LA SITUATION AU MEXIQUE

Au Mexique, les Blancs (créoles espagnols descendant des conquérants espagnols) sont en diminution – 2 000 000 d’après les chiffres officiels, en réalité, un demi-million tout au plus -, les Indiens purs (bien qu’il soit difficile de les distinguer de ceux qui ne le sont plus) se chiffrent à 4 millions et demi et, enfin, les métis qui forment aujourd’hui la grande majorité de la population avec 9 millions. Le Mexique, à l’encontre du Brésil, dont nous parlerons par après, n’est pas un pays de peuplement, mais uniquement d’exploitations. Pour celà, il lui manque l’immigration de la main d’œuvre étrangère. Les Indiens sont bergers, porteurs, mineurs et surtout „peones“ dans les plantations ; pour eux, trois siècles de conquête espagnole, un siècle „d’indépendance“ n’ont pas apporté de grands changements à leur situation, eux qui dans les civilisations précolombiennes des Mayas, du Yucatan et des Aztèques, travaillaient comme serfs de la glèbe dans les champs d’autrui, ou bien, comme esclaves faisaient office de bêtes de sommes, inconnues à cette époque.
À côté des Blancs, qui forment l’aristocratie des grands propriétaires fonciers, les Métis constituent au Mexique la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie (surtout petits propriétaires, fermiers, intellectuels, fonctionnaires et artisans).
Dans notre précédent article, nous avons traité de la lutte entre les impérialismes anglais et américain pour l’hégémonie économique et, par conséquent, politique du pays ; la pénétration américaine qui s’était développée pendant les 34 années de dictature de Porfirio Diaz avait à la veille de la guerre mondiale, atteint le même niveau que les investissements anglais (800 millions de dollars). Maintenant les États-Unis, y ont investi 1 milliard et demi et de cette manière, ce sont eux qui y ont la prédominance, bien que les investissements anglais ne soient pas beaucoup inférieurs à ce chiffre et viennent, en importance, après les capitaux anglais investis en Argentine.
Le Parti Communiste du Mexique – tenu sur les fonds baptismaux par Borodine, qui devait plus tard devenir l’artisan de la politique centriste en Chine – s’est montré digne de son parrain. Il s’est mis à la remorque de la bourgeoisie nationaliste, sous le masque de lutte anti-impérialiste, quoique cette bourgeoisie et surtout petite-bourgeoisie „nationaliste“ représentait les intérêts du capitalisme nord-américain. Il soutint inconditionnellement Obregon et Calles, en les faisant passer comme les défenseurs de l’indépendance nationale. Même quand se fut évanouie la démagogie initiale anti-cléricale et favorable à la réforme agraire et que ces derniers ne firent plus figure que d’agents de Wall Street, le Parti Communiste continua à les soutenir, en avalisant leur politique de répression contre le mouvement des travailleurs des champs.
3 millions 600 000 peones – 70 % de la population travailleuse du Mexique – ne possèdent aucune terre ou très peu et sont obligés de travailler dans des conditions d’esclavage, dans les domaines des grands propriétaires (934 latifundistes possèdent plus de la moitié du sol) malgré l’existence de 72 millions d’hectares de prés non utilisés et malgré que l’État possède beaucoup de terres susceptibles d’être partagées.
L’unique et réelle tentative de réforme agraire fut celle des Zapata, en 1911, qui réclamaient la distribution d’un tiers des latifundia aux travailleurs agricoles dépourvus de terre. Les successives réformes agraires de Carranza, en 1915, de la Constitution de 1917 qui proclamait l’État possesseur du sous-sol, celles de Obregon, de Calles surtout, ont bien promis la terre aux paysans, mais cela reste sur le papier ou dans les programmes électoraux (Madeiro qui dirigea la révolution bourgeoise de 1910 et renversa Porfirio Diaz et le régime féodal de dictature, Carranza et Obregon étaient eux-mêmes des Latifundistes).
Les Communistes continuèrent de donner leur appui, en 1928, au Gouvernement provisoire de Portes Gill, en couvrant cette tactique de trahison avec les mots d’ordre : „Gouvernement des Ouvriers et des Paysans“. Quand ils furent enfin, contre leur volonté, obligés de cesser cette politique et qu’ils se virent rejetés dans l’illégalité, toute leur mise en scène s’effondra. Et le P. C. qui, tandis qu’il manifestait confondu avec les ouvriers de la Confédération Ouvrière Régionale mexicaine, avait pu donner une impression de force, se trouva réduit au néant.
La C.R.O.M. qui compte, au moins sur le papier, un million d’adhérents, et dont le chef Morones avait été appelé par Calles au Gouvernement, continua sa politique d’appui au Parti National Révolutionnaire, le parti de Calles qui lança, à la fin de 1933, le plan de six ans – similaire au plan quinquennal russe – qui devait être réalisé pendant la période présidentielle de l’actuel président Cardenas. On trouve seulement de la démagogie dans ce plan qui „promettait“ aux travailleurs ruraux sans terre un nouveau partage du sol et aux ouvriers la garantie du droit au travail, à la journée des 8 heures, au salaire minimum.
Ce ne sont pas les terres à partager qui manquent : à côté de ce que possède l’État il y a le latifundium à morceler. D’après le recensement agraire de 1930, treize mille cinq cents propriétaires fonciers possèdent plus de mille hectares chacun, c’est-à-dire 83 % de toutes les terres cultivables et parmi eux 1 800 propriétaires possèdent plus de 10 000 hectares, soit du tiers environ de toute la surface du Mexique. Or, sur cet ensemble de terres seulement 11 % est cultivée. Le plan des six ans trace évidemment des limites si étroites au partage que sûrement aucun propriétaire des grands latifundia ne sera touché. Dans les 23 ans de pouvoir du parti national révolutionnaire, seulement une infime quantité de paysans obtint quelques hectares de terrains avec une masse de promesses… Et naturellement cela ne changera pas pour l’avenir. Seul les Zapata avaient montré l’unique voie pour obtenir le partage de la terre.
Récemment au sein du parti national-révolutionnaire, une crise qui couvait depuis longtemps a éclaté avec la rupture ouverte entre les partisans du président Cardenas et ceux de Calles, dictateur politique du parti, et „l’homme fort“ du Mexique. Pour tout observateur superficiel il semblerait que Cardenas défend les droits des travailleurs alors que Calles les attaque. En effet, ce dernier a pris position contre la vague des grèves – 1 200 dans la première moitié de l’année passée dont beaucoup dirigées contre le capitalisme étranger et américain surtout, comme par exemple la grève dans la grande compagnie des téléphones et dans les entreprises pétrolifères – en soutenant que les travailleurs devaient éviter de créer des embarras au gouvernement au moment où il travaillait pour les intérêts du prolétariat. Cette attitude permit à la C. R. O. M. d’inviter les paysans et les ouvriers à défendre le gouvernement „socialiste“ représenté par Cardenas contre Calles qui représenterait la réaction anti-ouvrière et le fascisme .
Un mouvement fasciste se manifeste depuis quelques temps avec des organisations qui s’appellent chemises „brunes“ et „vertes“.
Il y a dans ces organisations tous les éléments de la réaction et les couches déclassées : généraux en quantités, parce que après 25 ans de révolutions et contre-révolutions continuelles, il est plus facile de rencontrer un général qu’un caporal ; anciens officiers et fonctionnaires ; petits bourgeois alarmés par la concurrence juive et chinoise ; agents des Impérialismes opposés aux États-Unis et surtout des catholiques qui sont frappés par la politique religieuse du gouvernement. Dans cette situation, il est très difficile de prévoir si les mouvements qui se sont manifestés dernièrement avec l’arrivée subite de Callès au Mexique, signifiaient réellement, le déclenchement d’une nouvelle révolution ou s’il s’agissait uniquement d’un prétexte choisi par le gouvernement pour une défense préventive contre Callès qui quand même groupe autour de lui beaucoup de forces, surtout paysannes et qui a l’appui ouvert des États-Unis.

LA SITUATION AU BRÉSIL

La trahison de la Révolution chinoise, au travers de la politique néfaste pratiquée par l’Internationale Communiste s’alliant au Kuomintang aurait dû pousser ses dirigeants à jeter un voile sur cet épisode. Bien au contraire, la dégénérescence du centrisme est désormais arrivée à un point tel que, au 7e Congrès de l’I. C., le délégué du Brésil, Lacerda, a pu s’exprimer ainsi : „Au Brésil aujourd’hui, le puissant front populaire anti-impérialiste qui s’y est formé, occupe une place centrale, il marche à un rythme accéléré à des actions de masses décisives, vers l’instauration d’un gouvernement national-révolutionnaire. L’alliance de la libération nationale créée à la fin de 1934 est ce qu’était le Kuomintang de Chine en 1925, c’est-à-dire une coalition de plusieurs classes groupées en un front unique contre l’impérialisme, le latifundisme, le fascisme. La différence c’est que dans le Kuomintang une des principales forces du front national, (la seule, ajoutons-nous) était la bourgeoisie nationale, tandis que l’initiative de la création de l’Alliance de Libération nationale appartient au mouvement ouvrier“.
Ces affirmations datent du mois d’août 1935. À fin novembre, les garnisons des capitales des États de Rio-Grande, Del-Norte et de Pernambuco se soulevèrent pour instaurer „le gouvernement populaire national-révolutionnaire“. À Natal, il subsista quatre jours, à Recife, il ne parvint même pas à s’affirmer.
Le Brésil, on le sait, fut une colonie portugaise, puis un empire indépendant et, finalement, en 1889, une révolte militaire fomentée par les grands propriétaires fonciers à la suite de l’abolition de l’esclavage, le transforma en République.
Par une Bulle du Pape Alexandre VI, en 1493, le partage des contrées à découvrir avait été fait entre les Portugais et les Espagnols, en divisant le monde au moyen du méridien qui passait à 100 lieues à l’Ouest du Cap Vert. Toutes les terres qui se trouveraient à l’Ouest de ce méridien étaient attribuées à l’Espagne, celles situées à l’Orient, au Portugal. En fait, le Portugal n’eut qu’une colonie : le Brésil, mais une colonie de 8 millions et demi de km2, presque aussi grande que l’Europe entière et qui n’est dépassée en surface que par l’U.R.S.S., la Chine et le Canada.
Sur une telle étendue se trouvent seulement 35 millions d’habitants : indiens (peu nombreux et répandus dans les forêts), blancs descendants des anciens conquérants portugais qui sont les propriétaires du sol ; et la masse de la population qui est formée par les métis et les millions d’émigrés européens employés à la mise en valeur des richesses du pays.
Après la défaite du mouvement insurrectionnel toute la presse capitaliste du monde s’est empressée de présenter ces événements comme l’œuvre de Moscou et comme une révolte communiste. En réalité, il s’agit avant tout de la lutte qui a toujours constitué la substance des luttes politiques au Brésil. Les États qui ont pris part à la révolte sont ceux qui ont toujours été en opposition avec le gouvernement fédéral. C’est surtout l’État de San Paolo, le plus riche et le centre des agissements du capitalisme anglais qui a voulu conquérir l’autonomie complète. Louis Carlos Prestes, le chef de l’insurrection et de l’alliance de la libération nationale, est lui-même un ancien officier de San Paolo où il dirigea la révolution de 1924.
Le Président Vargas, après la révolution de 1930, avait été le candidat des politiciens de Minas Geraes. Il fut élu contre le candidat de San Paolo. À cette défaite électorale les politiciens de ce dernier État répondirent par une révolution, qui fut réprimée par Vargas. Celui-ci fit approuver la loi sur la sûreté de l’État qui lui permettait de frapper tous les partis d’opposition. À côté des oppositions de nature politique, la situation de Vargas était aggravée par les difficultés économiques. Le Brésil est un pays typique de la monoculture. Il dépend de l’étranger et notamment de ses exportations de café. La baisse des prix de ce produit a profondément ébranlé l’économie nationale. En outre, les difficultés endémiques du Trésor ont été augmentées par les récentes dépenses des soldes militaires et des constructions urbaines. Un mouvement de réaction populaire qui avait des attaches avec les intellectuels et l’armée : l’alliance nationale de libération, surgit. Prestes chercha l’aide des classes paysannes et ouvrières. Il se rendit à Moscou et en 1930 de l’Argentine où il s’était réfugié il lança un appel au peuple du Brésil où il invitait celui-ci à s’apprêter à la lutte contre „le régime féodal de propriété agraire qui réduit une grande partie de la population dans un état de demi esclavage“. Le parti communiste naturellement appuya ce mouvement qui se présentait comme un mouvement d’émancipation nationale et comme „la mouche du coche“ il affirma ensuite – comme il ressort des déclarations que nous avons déjà citées du Congrès de Moscou -, que c’était lui qui avait donné naissance à ce mouvement. Il ajoutait, d’autre part, que Prestes jouissait d’une grande autorité dans l’armée et près de quelques gouverneurs d’États, ce qui était indispensable pour le succès de la révolution.
Ce fait pour le centrisme est beaucoup plus intéressant que la constatation que son influence dans les campagnes est presque nulle et que le parti est formé de petits noyaux se trouvant dans quelques villes seulement.
C’est la même situation qu’au Mexique où le parti se réjouit „qu’un des points d’appui de notre parti dans la lutte des masses contre le fascisme c’est l’association des écrivains et des artistes révolutionnaires qui, avec l’aide de la Fédération des étudiants et d’autres organisations d’intellectuels et petits commerçants avait réussi à mettre sur pied un Congrès contre la guerre et le fascisme“.

* * *

Dans toute l’Amérique latine, il s’avère donc que les partis communistes sont incapables de promouvoir une politique de classe. Leur activité vise à „exploiter“ une soi-disant lutte entre impérialistes à la remorque des partis bourgeois et petits-bourgeois „nationalistes“ avec leurs politiciens démagogues qui s’appellent ou s’appelaient Sandino au Nicaragua, Callès au Mexique, Raya de la Torre au Pérou, Grovers au Chili, Prestès au Brésil, etc., etc.
La politique de scission au point de vue syndical, la confusion et le compromis au point de vue politique, voilà le bilan de l’activité centriste dans l’Amérique du Sud.

Gatto MAMMONE

Parti - Internationale - État Pt.12

La partie conclusive de notre étude doit, à notre avis, fixer la tendance historique où peut évoluer la doctrine de la dictature du prolétariat jaillissant de l’expérience de la Révolution russe et de sa critique.
L’État et la Révolution“ de Lénine remet sur le tapis le problème de la dictature du prolétariat en se basant sur la seule expérience historique existant à cette époque, la Commune de Paris, en l’analysant également sur la base des écrits de Marx et Engels précédant et succédant à cette expérience de dictature du prolétariat. Mais les conclusions auxquelles arriva Lénine étaient fonction d’une position du problème qui ne dépassait pas et ne pouvait pas dépasser les contours de l’État, à tel point que nous pouvons affirmer que la révolution russe triomphe alors que la formule de la dictature du prolétariat s’identifie avec celle de la dictature de l’État prolétarien : Lénine n’ayant pu retirer de la critique de la Commune que des enseignements ayant trait essentiellement à la position, à la fonction et à la lutte de l’État prolétarien contre les classes contre-révolutionnaires. La Commune, au surplus, ne se prêtait nullement à une analyse portant sur la question du parti car en 1871, à sa tête ne se trouvait aucunement un parti pouvant prétendre représenter la classe prolétarienne, mais un bloc de trois tendances : les blanquistes, les démocrates et les proudhoniens. Et la confusion au sujet du parti était telle que, ainsi qu’Engels le mit en lumière, nous assistâmes à cette époque à un renversement brusque des positions précédemment défendues par les deux courants spécifiquement ouvriers amenant, au sein de la Commune, les proudhoniens qui s’étaient toujours opposés à la constitution des grandes associations productives à en défendre la fondation, les centralistes blanquistes à prêcher le fédéralisme et la dissolution immédiate de tous les instruments de défense de l’État contre le capitalisme.

Dans l’état tout à fait primaire de l’expérience historique où, à quelques jours de la chute de la Commune, Marx écrivit la „Guerre Civile en France“, et où, 20 ans plus tard, Engels rédigea sa préface, le problème du parti n’est même pas effleuré et Lénine, reprenant la doctrine de la dictature du prolétariat, devait diriger sa critique sur le problème central issu de la Commune : la faiblesse extrême de la lutte contre le capitalisme et ses institutions. Dans le cadre de la „dictature de l’État“, Lénine en arrivait à concevoir le dépérissement de l’État comme devant se vérifier par la dissociation de ce qu’Engels avait considéré être les deux branches essentielles de l’État, à savoir : la bureaucratie et l’armée. Au surplus, Lénine, suivant en cela Marx et plus particulièrement Engels, considérait que les mesures édictées par la Commune au sujet de l’éligibilité et l’amovibilité des fonctionnaires représentaient les prémisses nécessaires à la sauvegarde de la nature prolétarienne de l’État conquis par les travailleurs.

Nous croyons attribuer le fait que Lénine se soit fait, par la suite, le partisan le plus résolu d’un renforcement des pouvoirs de l’État soviétique dans tous les domaines, au stade rudimentaire où se trouvait la théorie de la dictature du prolétariat au moment même où la classe ouvrière mondiale était portée, par les situations, à affirmer sa victoire dans le secteur russe de l’économie mondiale.
Dictature de l’État, voilà en quels termes fut réellement posé le problème de la dictature du prolétariat lors de la victoire de la révolution russe. Il est indiscutable que la thèse centrale qui ressort de l’expérience russe, prise dans son entièreté, est bien celle de la dictature de l’État ouvrier. Le problème de la fonction du parti est foncièrement faussé par le fait que sa liaison intime avec l’État conduisait progressivement à intervertir radicalement les rôles, le parti devenant un rouage de l’État qui lui fournissait les organismes répressifs permettant le triomphe du centrisme.

La confusion entre ces deux notions de parti et d’État est d’autant plus préjudiciable qu’il n’existe aucune possibilité de concilier ces deux organes, alors qu’une opposition inconciliable existe entre la nature, la fonction et les objectifs de l’État et du parti. L’adjectif de prolétarien ne change pas la nature de l’État qui reste un organe de contrainte économique et politique, alors que le parti est l’organe dont le rôle est, par excellence, celui d’arriver non par la contrainte, mais par l’éducation politique à l’émancipation des travailleurs. Si les communistes revendiquent la nécessité de l’État dans la phase transitoire, c’est parce qu’en se basant sur une analyse historique portant sur tous les domaines, en fonction de l’évolution productive, ils constatent que l’heure de la victoire du prolétariat n’arrive pas quand les prémisses ont mûri pour la fonction de la société communiste, mais que cette heure arrive bien avant et cela en conséquence du délabrement du régime capitaliste dans son expression mondiale. Les communistes n’ont aucune peine pour expliquer scientifiquement que les conditions pour la victoire se réalisent auparavant dans les pays à économie retardataire et qui présentent, par cela même, les conditions les moins favorables à l’établissement de la société communiste. En marxistes, ils peuvent fort bien expliquer que le déroulement de la vie d’une société divisée en classes permettra aux bourgeoisies, disposant de l’appareil industriel le plus riche, de manœuvrer au sein de la classe ouvrière pour corrompre son effort destiné à créer un parti de classe, alors que dans les autres pays désavantagés sur l’échiquier mondial, ces possibilités sont infiniment moindres, si ce n’est inexistantes et le seul moyen s’offrant au capitalisme sera celui de la dictature ayant pour contrepartie la possibilité d’une sélection des cadres formant l’ossature du parti de la victoire prolétarienne. Enfin, leur vision internationale des situations permet aux marxistes de comprendre que le régime capitaliste s’effondre dans ses parties qui, étant les plus retardataires, sont aussi les plus faibles, et ne peuvent absorber les progrès techniques (s’étant vérifiés ailleurs sur un rythme plus ou moins graduel) qu’au prix de bouleversements sociaux et de révolutions. La loi de la révolution prolétarienne n’est donc pas régie par l’automatisme économique, mais par l’éclosion des contradictions qui briseront le mécanisme du régime capitaliste mondial en ses chaînons les plus faibles.

Ce contraste entre maturation des conditions économiques pour la société communiste et victoire du prolétariat est à la base de la nécessité de la période transitoire et impose aux communistes de supporter l’existence de l’État. Parallèlement à cette nécessité d’ordre économique, il en surgit une autre – d’une importance analogue au point de vue historique – et qui fait que les ouvriers arrivent à devoir conquérir le pouvoir politique alors qu’ils ne disposent pas encore d’une conscience communiste s’étendant à l’ensemble de toute leur classe. En un mot, le prolétariat, qui doit hériter d’un organisme – l’État – qui n’est nullement conforme à la poursuite et à la réalisation de ses buts historiques, hérite aussi d’un état idéologique sortant des entrailles de la société bourgeoise, où de puissantes organisations culturelles, de presse, de religion, etc., ont fait de l’esclave économique un esclave politique et idéologique. La tâche du parti est loin de s’éteindre avec la prise du pouvoir, car les ouvriers ne peuvent pas acquérir d’un coup une conscience complète de classe et s’ils sont parvenus à abattre le pouvoir de la bourgeoisie, ce n’est nullement parce que, précédemment, ils ont pu réaliser des conditions politiques de capacité nécessaires (nous répétons que le capitalisme est là pour les en empêcher et briser, par tous les moyens, l’habilitation des minorités ouvrières qui se donnent pour but de construire le parti de classe), mais c’est parce que l’évolution productive mondiale a brisé, en un ou plusieurs endroits, le mécanisme de domination du capitalisme. Certes, en fonction même des situations révolutionnaires, les ouvriers parviennent à acquérir une conscience lucide de leurs intérêts de classe (et à ce moment les traîtres seront là pour mettre tout en œuvre et briser l’élan prolétarien), mais il s’agit d’éclaircies idéologiques ne durant que provisoirement. Les ouvriers ont donc un intérêt primordial à l’existence et au développement du parti de classe, seul instrument capable de les conduire à la victoire mondiale.

Ce contraste entre prise du pouvoir et immaturité des conditions économiques, idéologiques et politiques pour l’exercice du pouvoir de la classe ouvrière dans l’intérêt du triomphe de la révolution mondiale, nous fait rejeter les positions défendues par les camarades hollandais aussi bien que la thèse centrale du camarade Hennaut. Suivant ces derniers camarades, le dilemme serait le suivant : ou bien la classe ouvrière en est capable et alors la révolution se justifie et, dans ce cas, il faut réaliser une pleine disposition de l’appareil de production de la part des ouvriers, ou bien cette classe n’est pas capable d’exercer le pouvoir et alors la dégénérescence devient inévitable et la seule condition pour l’arrêter ou la conjurer consiste toujours dans cette libre disposition des ouvriers qui pourront au moins enrayer la formation d’une nouvelle classe exploiteuse s’établissant sur les fondements mêmes de l’État ouvrier. A notre avis, l’immaturité de la classe ouvrière ne lui est nullement imputable, mais est l’héritage de siècles d’exploitation économique et politique. Toutefois, puisqu’elle résulte du processus contradictoire de l’évolution de la société divisée en classes, aucune possibilité n’existera pour faire adhérer l’appareil productif et politique aux vertèbres de la masse des travailleurs dont l’histoire ne verra jamais la formation définitive d’une réelle classe car, au moment où la maturité économique et politique se sera faite pour l’achèvement de la conscience de classe des ouvriers, à ce moment l’heure aura sonné pour la disparition même des classes et la fondation de la société communiste.

Pour conclure à ce sujet, il s’agit d’un processus contradictoire de la chute du régime capitaliste mondial et d’un processus contradictoire de la fondation de la société communiste devant traverser une phase transitoire au cours de laquelle la seule planche de salut ne consiste pas en des victoires militaires, économiques et politiques de l’État ouvrier sur l’échiquier mondial, ne réside pas non plus dans l’impossible réalisation des conditions socialistes à l’intérieur du pays où le prolétariat a vaincu, mais uniquement dans l’œuvre victorieuse de fondation du parti international du prolétariat, ce qui n’est que la conclusion de la victoire mondiale de la classe ouvrière.

Dans le domaine économique, nous avons longuement expliqué, en reprenant le „Capital“, que la socialisation des moyens de production n’est pas une condition suffisante pour sauvegarder au prolétariat la victoire qu’il a conquise. Nous avons aussi expliqué pourquoi nous devons revoir la thèse centrale du 4ème Congrès de l’Internationale qui, après avoir considéré comme „socialistes“ les industries étatiques et „non-socialistes“ toutes les autres, en arrivaient à cette conclusion : la condition de la victoire du socialisme se trouvait dans l’extension croissante du „secteur socialiste“ évinçant les formations économiques du „secteur privé“. L’expérience russe est là pour nous prouver qu’au terme d’une socialisation monopolisant toute l’économie soviétique, nous ne verrons nullement une extension de la conscience de classe du prolétariat russe et de son rôle, mais la conclusion d’un processus de dégénérescence amenant l’État soviétique à s’intégrer au monde capitaliste qui a pu avoir raison de lui – au point de vue politique et révolutionnaire – justement dans la mesure où s’accroissaient les pouvoirs monopolistes de l’État dans le domaine économique et politique.

Nous avons mis à l’avant-plan, non une notion de structure et d’organisation de la société prolétarienne, dans sa phase de transition, mais une notion de vie intérieure du mécanisme économique, tout en soulignant que l’État, même prolétarien, loin de se diriger vers la sauvegarde des intérêts ouvriers, tend à enfreindre ce qui nous semble être le fondement d’une économie prolétarienne. A ce dernier propos, nous préférerions l’expression beaucoup moins prétentieuse d’économie prolétarienne en lieu et place d’économie socialiste. Marx avait trouvé l’explication de toute l’économie capitaliste et la source du privilège de classe dans l’existence et le développement progressif absolu ou relatif de la plus-value. Nous reportant à la même base, nous avons indiqué la source primaire de l’économie prolétarienne en opposant au taux de l’accumulation capitaliste s’accompagnant, dans son évolution, avec la croissance du taux de l’exploitation ouvrière, le taux de la croissance des salaires absolue et relative, aux dépens inévitables du taux de l’accumulation. Pour nous, il s’agit donc, ainsi que nous l’avons dit, d’un problème interne du mécanisme économique, les questions de la socialisation ne pouvant être considérées que comme des conditions initiales auxquelles doit suivre un changement radical dans toute la vie productive. A l’opposé du 4ème Congrès de l’Internationale, qui voyait un problème formel de croissance de l’industrie étatique, nous avons opposé un problème de tendance et avons aussi expliqué que l’industrie étatique n’est nullement prolétarienne d’elle-même et surtout qu’elle ne le deviendra jamais si on lui assigne comme but celui d’un taux d’accumulation qui, étant plus élevé que celui du secteur privé, permettrait d’évincer ce dernier, dans le duel entre les deux formes de la vie économique. A la conception courante d’une industrialisation progressive attribuant aux ouvriers, dans le futur, ce qui leur serait enlevé immédiatement pour renforcer militairement et économiquement le prolétariat, nous avons opposé l’autre thèse de l’inévitabilité d’une croissante extraction de plus-value aux ouvriers du moment que l’on s’est placé sur le chemin de l’augmentation continuelle du taux de l’accumulation. Il nous semble donc que l’on ne peut rester marxistes qu’à la seule condition de considérer que la faculté de poser tel ou tel geste demain est conditionné par ce que nous faisons aujourd’hui. D’autre part, ainsi nous serons inévitablement entraînés à la suite de ces mêmes tendances économiques, politiques et historiques que, loin d’avoir combattues, nous aurons validées par une décision programmatique du parti. Sur le même plan, nous avons expliqué pourquoi, au sujet de l’État soviétique, le dilemme ne se pose pas en réalité entre communisme de guerre et NEP car, dans l’une aussi bien que dans l’autre des deux politiques économiques, les germes pouvaient se glisser (et ils s’y sont glissés) pour fausser le mécanisme économique en le faisant rouler au désavantage des intérêts immédiats et historiques du prolétariat.
Pour terminer ce bref rappel des notions centrales que nous avons développées précédemment, nous marquerons que la nécessité de préciser la formule générale de „dictature du prolétariat“ est une condition de tout premier ordre pour clarifier le problème, si complexe, de l’État prolétarien, puisque l’expérience russe nous prouve qu’elle ne s’est épanouie qu’au travers d’une dictature de l’État et cela après que les travaux théoriques de Lénine eussent révélé les erreurs de la Commune, l’insuffisance de cette fermeté nécessaire à la vie de l’État ouvrier dans ses différentes manifestations, sans que ses travaux puissent entamer le problème essentiel – à notre avis – celui du parti, de son action, des bases mêmes où il doit s’asseoir pour s’acquitter de son rôle dans l’intérêt de la révolution mondiale.
S’il est vrai que le syndicat est menacé dès sa fondation de devenir l’instrument des courants opportunistes, cela est d’autant plus vrai pour l’État dont la nature même est d’enrayer les intérêts des masses travailleuses pour permettre la sauvegarde d’un régime d’exploitation de classe, ou pour menacer, après la victoire du prolétariat, de donner vie à des stratifications sociales s’opposant toujours davantage à la mission libératrice du prolétariat. Toutefois, il ne peut être question de se passer de cet instrument avant que la technique de production n’aura permis, avec la possibilité de la pleine satisfaction des producteurs, de passer à la destruction définitive des classes. Si, au cours de la vague révolutionnaire mondiale qui a permis au prolétariat d’un certain pays de prendre le pouvoir, l’État ouvrier se trouve, par la force même des situations révolutionnaires, devoir mettre au second plan les questions économiques pour apparaître comme un instrument donné de la lutte du prolétariat qui marche à l’écrasement du capitalisme mondial, il n’en est nullement de même pour la seconde phase où l’assaut de la classe ouvrière mondiale ayant été brisé momentanément par le capitalisme, une période s’ouvre où il faudra non se jeter à l’aventure et livrer bataille à l’ennemi dans des conditions devenues provisoirement défavorables, mais résoudre tous les problèmes économiques et politiques propres à cette phase d’attente d’une nouvelle poussée révolutionnaire de la classe ouvrière mondiale. Les problèmes de la vie de la dictature du prolétariat, déjà très importants au début de la révolution, deviendront extrêmement plus compliqués du fait de la modification de la conjoncture de la lutte de classe internationale.
Vouloir préciser en „dictature du parti communiste“ la formule générale de la dictature du prolétariat, c’est tout d’abord reconnaître qu’au travers de l’État et de ses institutions de répression, aucune possibilité n’existe de maintenir le prolétariat vainqueur dans les rails de la révolution mondiale. Si c’est du fait de considérations économiques que nous devons inévitablement supporter la nécessité de l’État, c’est surtout dans ce domaine que nous devrons concevoir l’activité de l’État, sans pour cela estomper toutes les considérations déjà émises sur le taux de l’accumulation, sur la nécessité d’un correctif prolétarien aux tendances inévitables de l’État de s’écarter des règles d’une économie prolétarienne pour entrer dans le domaine compétitif de l’économie internationale en vue d’obtenir une plus haute et rentable production industrielle. Au point de vue politique, la thèse centrale que l’État sert à la lutte contre les velléités réactionnaires des classes vaincues ne nous paraît nullement suffisante en face d’une expérience qui prouve la possibilité d’arriver à un monopole essentiel de la domination de l’État et du parti dans l’État, à l’évincement total des anciennes classes exploiteuses tout en aboutissant à un renversement absolu de la fonction de cet État devenu un instrument de la contre-révolution mondiale. A ce sujet aussi, il nous faudra un correctif prolétarien et il s’agit d’en établir non seulement les fondements, mais aussi les possibilités réelles.

Considérant – suivant Engels – l’État comme un fléau dont hérite le prolétariat, nous garderons, à son égard, une méfiance presqu’instinctive et c’est du côté du parti que nous dirigerons notre vision en posant comme condition primaire que la direction de l’action générale du prolétariat vainqueur ne peut appartenir qu’à l’Internationale politique, seul organe capable de conduire la classe ouvrière des différents pays à la victoire. Mais cette considération générale ne nous dispense pas de la solution des problèmes tenant à l’organisation même de la dictature du prolétariat, à l’exercice de la dictature du parti communiste. Il nous faut tout d’abord donner la justification de cette dernière notion, tout en tenant compte de l’impossibilité d’arriver, en une phase qui s’appelle de transition à des notions fixes, complètes, ne souffrant aucune contradiction logique et exemptes de toute idée de transition. A notre avis, de multiples contrastes donnant vie à la victoire du prolétariat en une partie seule du monde ne peuvent avoir d’autre résultat que de faire apparaître les solutions politiques concernant l’organisation de la dictature du prolétariat sous leur angle réel et nullement comme un processus logique où chaque partie se relie au tout. Nous devrons, par contre, reconnaître dès l’abord que des contradictions se présenteront et leur solution ne peut jamais être trouvée dans les limites territoriales de l’État prolétarien, mais au-delà, dans des considérations internationales de la lutte ouvrière et sous les auspices de l’Internationale prolétarienne.

Dictature du parti ne peut devenir, par souci d’un schéma logique, imposition à la classe ouvrière des solutions arrêtées par le parti, ne peut surtout pas signifier que le parti puisse s’appuyer sur les organes répressifs de l’État pour éteindre toute voix discordante en se basant sur l’axiome que toute critique, toute position provenant d’autres courants ouvriers est, par cela même, contre-révolutionnaire, ou, en germe, un attentat au pouvoir prolétarien, ou bien enfin une possibilité qui s’ouvre pour l’ennemi de se frayer un chemin au travers de la division de la classe ouvrière résultant d’une lutte de tendance, ou de fractions. Dictature du parti communiste ne peut signifier autre chose qu’affirmation claire d’un effort, d’une tentative historique que va faire le parti de la classe ouvrière. Ce parti ne posera pas comme un axiome que tout ce qu’il fera est juste pour le prolétariat, ou que c’est seulement de son sein que surgiront les solutions valables pour la cause révolutionnaire. Par contre, ce parti proclamera sa candidature pour représenter l’ensemble de la classe ouvrière dans le cours compliqué de son évolution en vue d’atteindre – sous la direction de l’Internationale – le but final de la révolution mondiale. Encore faut-il que les supports de classe existent et puissent agir dans leur pleine ampleur, sans le moindre obstacle venant des organes répressifs de l’État. Ainsi, le chemin spécifique où peut s’effectuer et s’épancher ensuite la conscience de classe des ouvriers est celui de la lutte pour les revendications immédiates qui constituent, d’autre part, un correctif indispensable pour retenir l’État dans les rails de la révolution prolétarienne. Les organisations syndicales représentent donc, à notre avis, un des supports essentiels pour l’œuvre du parti. En leur sein, les prémisses nécessaires pour faire confluer l’activité déterminée autour de la sauvegarde des intérêts immédiats des ouvriers vers les intérêts historiques et finaux du prolétariat consistent dans la construction des fractions politiques qui doivent être reconnues non seulement pour le parti communiste, mais aussi pour tous les autres courants agissant au sein de la masse, qu’ils soient anarchistes ou socialistes.

Ici nous voulons rencontrer de suite une réponse polémique qui semblerait devoir détruire toute notre argumentation. Si l’on reconnaît la faculté aux anarchistes ou aux socialistes de construire leurs fractions au sein des syndicats, d’avoir, à cet effet, une presse, un réseau d’organisation, pourquoi ne leur donne-t-on pas la possibilité de former des partis ? Et, dans ce cas, où va donc la théorie de la dictature du prolétariat ? Ou bien encore, pourrait-on nous dire : les fractions au sein des syndicats sont en même temps des organismes politiques et même, si on ne leur donne pas la possibilité de former d’autres partis hors le parti communiste, nous ne serions plus dans la période de la dictature du parti communiste, puisqu’il existerait déjà des organisations au sein des syndicats, expressions médiates ou immédiates des partis politiques. Nous avons déjà dit que l’idée même de la période de transition ne permet pas d’arriver à des notions toutes finies et que nous devrons admettre que les contradictions existant à la base même de l’expérience que va faire le prolétariat se reflètent dans la constitution de l’État ouvrier. Si le syndicat est reconnu comme un instrument nécessaire, même en période de transition, il est évident que ce syndicat ne peut vivre qu’à la condition qu’y soit tolérée la plus ample liberté de discussion entre tous ses membres et aussi la construction des seuls organismes pouvant refléter les idées des ouvriers, à savoir les fractions syndicales. Et dans le domaine des fractions syndicales, le parti ne devrait pas avoir, dans la Constitution, plus de droits que n’importe quel autre courant agissant au sein des ouvriers. Si l’on posait le problème en fonction du fait que les communistes ont l’État dans leurs mains, il s’ensuivrait inévitablement que leur position au sein des syndicats deviendrait en réalité monopoliste et qu’il serait puéril d’affirmer dans la Constitution que les organes de la répression de l’État ne peuvent intervenir en aucune des questions surgissant dans les syndicats. Ainsi l’on en arriverait non pas seulement à détruire notre argumentation, mais à anéantir toute possibilité de déterminer, dans n’importe quelle direction, des sauvegardes politiques : tout devant finir en une inévitable dégénérescence de l’action du prolétariat ou de son parti.

Le maintien des fractions au sein des syndicats se justifie donc par la nécessité de ces organisations dans la période transitoire et l’interdiction à ces fractions d’arriver au rang d’un parti politique – aussi bien, d’ailleurs, que la signification politique de ces fractions – font partie de la phase transitoire elle-même dont nous allons préciser plus encore les contours. La direction de l’État prolétarien par l’Internationale étant acquise, nous devons en arriver à déterminer plus exactement ce qu’est, en réalité, la dictature du parti communiste. Ce parti soulève, quant à la gestion économique et politique, un programme donné qui est soumis à la double critique et de la classe ouvrière et des événements. Il ne peut toutefois être soumis à la critique d’autres tendances politiques qui, à cette fin, mobiliseraient les ressorts de ce qu’on appelle généralement la démocratie. Cela pour des considérations principielles. Au sujet de la démocratie, reprenant les positions principielles de Marx, d’Engels, de Lénine surtout, nous avons déjà expliqué que le jour où les conditions existeront pour l’exercice réel de la démocratie, dans son acception courante de possibilité de faire agir les majorités en même temps que de permettre aux minorités d’agir en vue de devenir majorités, ce jour-là aucune nécessité n’existera plus d’établir la société sur des bases „démocratiques“, la disparition des classes permettant la libre expansion des besoins humains. Et tant qu’il y aura des classes (et elles ne disparaîtront nullement du fait du renversement de la bourgeoisie), la démocratie est plus que fiction, manifestation bruyante non de contrastes se vérifiant entre les idées des uns ou des autres, mais de contrastes de classes se vérifiant en fonction des intérêts fondamentaux de ces classes ; la démocratie, dans sa version restreinte ou élargie, représente donc un mécanisme social de domination de classe.

La thèse de Rosa contre les bolcheviks affirmant que même les institutions parlementaires reflètent, aux moments révolutionnaires, les intérêts du prolétariat et peuvent même servir ce dernier, est pleinement controuvée par les événements que Rosa n’eut malheureusement pas la possibilité de vivre (pour le grand bien de ses détracteurs actuels qui auraient ainsi perdu la possibilité de lutter contre le „léninisme“ en vue d’ébaucher le „luxembourgisme“, nouveau canal pour la corruption de la classe ouvrière). En effet, dans l’immédiat après-guerre, nous avons vu que la seule voie qui restait au capitalisme pour briser l’attaque révolutionnaire des ouvriers, c’était justement d’étendre à l’impossible la peau de sa domination parlementaire pour y attirer les ouvriers, lesquels, étourdis par les concerts des Assemblées Constituantes, furent ainsi détournés de leur chemin, qui ne pouvait aboutir qu’à la condition de briser ces institutions bourgeoises. Au surplus, en Hongrie, même après la victoire sur la bourgeoisie, c’est bien le recours aux procédés parlementaires du partage du pouvoir avec la social-démocratie qui est à la base de la victoire de la contre-révolution capitaliste. Les Parlements et les Constituantes pouvaient être utiles pour les révolutions bourgeoises devant construire leur édifice de classe et devant dissimuler aux masses la réalité de la lutte des classes pour leur faire croire que leurs intérêts et leurs volontés allaient enfin triompher. Il en est tout autrement pour le prolétariat qui n’a rien à dissimuler, qui peut ouvertement affirmer que c’est seulement une minorité (son parti) qui l’a guidé à la victoire et que c’est seulement dans la longue voie du progrès de la révolution mondiale qu’il sera possible d’habiliter la majorité et l’entièreté des masses à s’acquitter de la mission historique qui leur incombe.

L’État prolétarien ne peut reprendre à son compte la structure parlementaire en la portant à sa perfection en se basant sur le fait que l’obstacle représenté par les intérêts du capitalisme aurait disparu après son renversement. Ce qui empêche la structure parlementaire de guider l’évolution historique, c’est la considération fondamentale que la classe ne se configure nullement à l’image des volontés s’exprimant par le vote à n’importe quel degré, mais dans le domaine productif.

Lorsque nous avons traité de la théorie de la classe et de l’État, dans leurs fondements primaires, nous avons expliqué que la classe d’abord, l’État ensuite, trouvent leur source dans la différence existant entre un degré donné de la technique de production, la masse des produits y correspondant d’une part et, d’autre part, l’ensemble des besoins de tous les membres de la société. L’insuffisante évolution de l’instrument de production ne permettant que la satisfaction des besoins d’une minorité, conduit à l’inévitabilité de la classe et de l’État. Et le fait que la bourgeoisie recoure à l’État parlementaire ne dépend nullement de l’idéal démocratique du capitalisme, mais de la nature socialiste de l’instrument de production. En effet, le divorce qui s’est effectué entre le travailleur et l’instrument de production oblige celle-ci à chercher ailleurs que dans le régime du servage (qui garantit la continuité de la vie économique par la liaison personnelle et physique du travailleur à la terre, à l’outil industriel, continuité détruite par la nouvelle phase de la technique de production devenue collective) un système de fonctionnement de son régime, de sa société. Le parlement, le système électif interviendra et le vote remplacera, en définitive, la chaîne de l’esclave au maître, le lien personnel du serf envers le seigneur. Toutefois, il n’existe pas d’incompatibilité de principe entre capitalisme et parlement, ce qui est d’ailleurs prouvé par le fascisme dans la phase de déclin définitif du capitalisme, alors que l’effort du prolétariat révolutionnaire a été brisé. Le capitalisme se passera du système électif ; mais cela ne veut nullement dire que le principe démocratique puisse se hausser en un facteur de principe commandant l’évolution historique, d’autant plus que l’explication du fascisme nous ne la trouvons nullement dans le péché anti-parlementaire qu’aurait commis le capitalisme, mais dans le fait que la phase des révolutions s’étant ouverte, les organismes prolétariens dépassant les cadres du régime doivent être violemment anéantis. Et c’est ici que nous trouvons les bases du fascisme et nullement en une prétendue crise de la démocratie. A ce sujet, le rôle d’accoucheuses du fascisme qu’ont joué les forces démocratiques est un élément définitif pour repousser toutes les jérémiades social-centristes autour des libertés démocratiques. Enfin, l’analyse historique nous permet de bien nous rendre compte qu’à la base de l’utilisation du système électif de la part du capitalisme, il y a le fait essentiel qu’il fallait avoir recours à un procédé qui parvienne à combler le vide existant entre la masse de la production et les besoins de la société considérée comme un ensemble de membres ; par un procédé qui donna une justification juridique et idéaliste à la formation, la consolidation et la défense du privilège conquis par la bourgeoisie, après avoir substitué au lien personnel du servage médiéval un autre lien de sujétion des ouvriers.

Après la victoire du prolétariat, cette situation s’est-elle modifiée de fond en comble, assistons-nous à la possibilité d’assouvir les besoins de l’ensemble de la société ? Si cela était le cas, faudrait-il traverser une phase transitoire ? Mais nous savons qu’après la victoire de l’insurrection, la situation sera telle que, loin de penser à la possibilité de l’épanchement libre des besoins, nous devrons constater jusqu’à l’impossibilité d’établir une position d’égalité parmi tous les membres de la société quant aux besoins eux-mêmes ; l’héritage séculaire des régimes de domination de classe fait que du paysan à l’ouvrier manuel, jusqu’à l’ouvrier spécialisé, toute une gamme existe et les parties des travailleurs qui ont toujours été les plus exploitées ne peuvent même pas parvenir à percevoir l’horizon des besoins plus étendus que connaissent les parties les plus élevées, alors qu’elles se trouvent dans l’impossibilité morale, intellectuelle et physique de pouvoir en jouir. Enfin, la thèse que nous avons déjà rappelée sur l’inexistence des possibilités d’une égalité dans le vote tant que l’évolution productive ne nous aura pas permis de détruire les classes, et sur le caractère superfétatoire des élections dans la société communiste, doit être toujours considérée comme valable, même après la victoire du prolétariat. Ce dernier se devra de ne pas leurrer les travailleurs et de ne pas se leurrer lui-même ; s’il fait recours au système électif dans ses organisations, c’est parce qu’aucun autre procédé ne lui est offert et que, au surplus, quant au fonctionnement définitif de ses organes de défense et de lutte, c’est le mécanisme des cadres faisant apparaître et agir des minorités qui peuvent en être capables qui assurera le fonctionnement, la vie et la victoire de sa classe et nullement le principe démocratique et électif.
En face de l’ennemi, le prolétariat trouvera une justification historique pour l’institution de sa dictature et, tout en étant majorité de la société, il expulse la minorité capitaliste, parce que c’est uniquement par l’exercice de la violence qu’il pourra briser l’échine d’une éducation séculaire d’esclave faussant, à la base, toute possibilité de vie et d’épanchement automatique des possibilités historiques que recèle la masse des travailleurs. Pour ce qui concerne maintenant la classe ouvrière, nous devons insister sur le fait que le parti étant une expression de cette dernière, et tout en ne pouvant qu’encadrer une minorité de travailleurs, ne peut se hausser au niveau de son rôle que dans la mesure où il exprime une croissance continuelle de la conscience des travailleurs se dirigeant vers la voie de leur dissolution en tant que classe, simultanément aux progrès de la technique de production amenant la disparition des classes et la fondation de la société communiste. Si donc il ne pourra pas instituer sa dictature sur la base des soviets fonctionnant avec un système électif parfait, puisque ce n’est pas sur la base du principe démocratique qu’il pourra organiser sa dictature, le prolétariat devra toutefois instituer et faire vivre réellement sa classe, en frayant les chemins à son élévation continuelle au niveau de la fonction historique qu’il doit accomplir.

C’est ici que se place la thèse de la dictature du parti du prolétariat, qui sauvegarde au syndicat, non seulement l’entière possibilité d’action pour la défense des intérêts immédiats des travailleurs, mais aussi la possibilité de fonder des fractions en son sein. Dictature du parti, parce qu’il est impossible de se baser sur le système électif, parce qu’il est impossible de reprendre à son compte le système de la rotation des partis (même de ceux s’intitulant ouvriers), dictature du parti qui est, au fond, un engagement en face de la classe ouvrière, un engagement en bloc sur tout un programme historique qui ne pourra être réalisé que par la classe ouvrière elle-même. Enfin, la possibilité de fondation de fractions au sein du parti ne doit nullement être exclue, mais il faut voir en ces fractions une voie de sauvegarde du parti aux intérêts de la classe ouvrière.

Au fond, nous voyons la voie de la sauvegarde de la dictature du prolétariat non dans la direction électoraliste, mais dans la voie d’un fonctionnement complet des organismes de classe des ouvriers, et de leur assainissement au travers de la reconnaissance de la constitution des fractions en leur sein. D’un autre côté, à la thèse qui fait ressortir l’expérience russe conduisant à l’identification de la dictature de l’État prolétarien, en la dictature du prolétariat, et de la dictature du prolétariat en la dictature de l’État prolétarien, nous voyons la nécessité d’opposer la dictature du parti du prolétariat. En même temps, nous considérerons le fait que le parti est au gouvernement sous l’angle plus limité d’une délégation de celui-ci dans l’État. Nous confions aux instruments effectifs de lutte des ouvriers, les syndicats, et non à de simples affirmations programmatiques et statutaires, le soin de surveiller l’État, de le maintenir dans la voie de la révolution mondiale et sous la direction de l’Internationale prolétarienne.

Il nous reste maintenant à réfuter un argument qui semble avoir une grande importance et qui consiste à s’interdire tout effort d’élaboration idéologique puisqu’au fond, du moment que l’État a été fondé et que celui-ci se trouve aux mains du parti dont on a justifié la dictature, il serait inévitable que ce parti, ou sa direction, aient recours à tous les moyens de la répression pour garder le pouvoir, et cela en se situant progressivement dans le cours qui mène non au triomphe de la révolution mondiale, mais à la consolidation du régime capitaliste. Nous avons déjà expliqué que l’affirmation : tout le mal vient de la fondation de l’État, rien ne sera fait tant qu’on n’aura pas supprimé l’État ; ou celle-ci : tout le mal vient de ce qu’on ne permet pas aux travailleurs de disposer des moyens de production, que ces deux affirmations reposent sur une équivoque historique, puisque les conditions fondamentales pour l’anéantissement de l’État et de l’habilitation des travailleurs à gérer la société ne se présentent pas au travers de la victoire insurrectionnelle en un pays, mais qu’elles se trouvent au terme du processus du triomphe de la révolution mondiale, ce qui est l’expression politique d’une élévation de la technique de production capable de jeter les bases réelles de la société communiste.

Le prolétariat ne peut évidemment pas inventer les conditions historiques qui lui permettraient de passer immédiatement à la destruction de l’État ou de laisser s’épancher une conscience historique des ouvriers s’étendant à toute leur classe et non seulement à une minorité d’entre eux. Par contre, le prolétariat, conscient de la nature contradictoire du processus de la révolution mondiale, peut ériger des bastions idéologiques, politiques, capables de ne pas le rendre prisonnier de l’État et de l’ennemi capitaliste, mais de jalonner la route de la victoire internationale pour la fondation de la société communiste. Tout autant qu’il a été capable de construire, au sein même de la société capitaliste, les organes qui l’ont conduit à la victoire insurrectionnelle, il pourra construire les organes qui lui permettront de ne pas être la proie de l’État qu’il est forcé de supporter, de ne pas être vaincu par le capitalisme mondial. Pas de fatalisme ou d’optimisme (l’État prolétarien conférerait un cachet communiste à n’importe quel geste), ni pessimisme (le prolétariat ne pouvant être que ligoté par le mécanisme de l’État). Sur la base de l’expérience de la révolution bourgeoise de 1789-93, Marx et Engels ont dressé les premières idées de la dictature du prolétariat. Sur la base de la Commune, Marx et Engels, Lénine ensuite – se basant aussi sur 1905 – purent établir une première critique de l’expérience de 1871 pour en arriver à la conclusion de la nécessité de la destruction de tout l’appareil de domination de l’ennemi capitaliste. Sur le brasier des événements que constitue la révolution russe, il faut arriver à des conclusions capables de guider l’action du prolétariat vainqueur de demain. Notre effort critique, même s’il n’aboutit pas à une solution définitive de ce problème extrêmement compliqué, aura quand même servi à dépasser les limites qui ont toujours été assignées à ce sujet jusqu’à maintenant et qui voulaient réduire à une question d’hommes le plus formidable problème de notre époque.

La précision que nous croyons devoir apporter à la formule de la dictature du prolétariat, et l’appellation de dictature du parti communiste procèdent, ainsi que nous l’avons démontré, d’une position du problème située au-delà des limites de ce qui nous a été légué par les communards et les bolcheviks. Notre étude, ainsi que nos conclusions, tiennent à indiquer, dans le domaine économique aussi bien que politique, les tendances historiques auxquelles le prolétariat doit se relier, les notions politiques fondamentales pouvant représenter la charnière de l’organisation de son pouvoir.

Nous basant sur les principes marxistes, nous avons repoussé toute solution se trouvant dans la direction d’un élargissement du mécanisme de la démocratie, en tenant compte de la considération fondamentale que le vote ne peut représenter que l’expression d’un lien, d’une sujétion tant que les classes existent. C’est dans une toute autre orientation que nous avons cherché la solution et indiqué des solutions. C’est dans l’établissement de garanties pour la vie et le développement des organismes de classe du prolétariat, ceux inhérents à la défense des intérêts immédiats (les syndicats) aussi bien que les intérêts finaux de la classe ouvrière : le parti. Si nous sommes pour la constitution des fractions syndicales des différents courants politiques et non pour l’élévation de ces courants jusqu’au rang du parti, c’est parce que cette dernière idée procède de l’institution d’un régime démocratique et que nous estimons ce dernier foncièrement hostile au développement de la mission historique du prolétariat ; si nous revendiquons la liberté de la constitution des fractions syndicales, c’est parce que ces dernières se rapportent à un organisme que nous considérons indispensable à la mission du prolétariat, aussi bien qu’à freiner les tendances de l’État à s’échapper des mains du prolétariat tout en ne bouleversant pas les bases d’un régime qui peut continuer de se prévaloir des principes de la socialisation des moyens de production tout en s’insérant dans le mécanisme du capitalisme mondial. Admettre la nécessité du syndicat, c’est aussi admettre la nécessité de la fraction syndicale et la mise sur un pied d’égalité, en leur sein, du parti communiste et des autres courants agissant au sein des masses.

Quant aux soviets, nous n’hésitons pas à affirmer, pour les considérations déjà données au sujet du mécanisme démocratique, que s’ils ont une importance énorme dans la première phase de la révolution, celle de la guerre civile pour abattre le régime capitaliste, par la suite ils perdront beaucoup de leur importance primitive, le prolétariat ne pouvant pas trouver en eux des organes capables d’accompagner sa mission pour le triomphe de la révolution mondiale (cette tâche revenant au parti et à l’Internationale prolétarienne), ni la tâche de la défense de ses intérêts immédiats (cela ne pouvant être réalisé qu’au travers des syndicats dont il ne s’agit nullement de fausser la nature en en faisant des chaînons de l’État). Dans la deuxième phase de la révolution, les soviets pourront toutefois représenter un élément de contrôle de l’action du parti qui a tout intérêt à se voir entouré de la surveillance active de l’ensemble de la masse qui se trouve regroupée en ces institutions.

Quant au parti lui-même, qu’il nous suffise d’insister que notre considération fondamentale, qui voit en lui le pilier de la dictature du prolétariat, ne nous empêche nullement de revendiquer la possibilité – sanctionnée au point de vue programmatique – de constituer des fractions en son sein. Il est évident que le fait même de la constitution d’une fraction au sein du parti représente un danger quant à l’achèvement de la mission du prolétariat. Mais nous persistons à penser que, même sans la constitution de la fraction, ce danger se présenterait et que, par contre, la fondation de cet organisme représente la seule voie pouvant permettre, en définitive, le salut du parti et peut exprimer les tendances historiques du prolétariat qui réagit contre les déviations de l’organisation du parti ou de sa majorité.

Nous sommes arrivés au bout de notre effort avec la pleine conscience de notre infériorité en face de l’étendue du problème qui était devant nous. Nous osons toutefois affirmer qu’une cohérence ferme existe entre toutes les considérations théoriques et politiques que nous avons traitées dans les différents chapitres. Peut-être cette cohérence pourra-t-elle représenter une condition favorable à l’établissement d’une polémique internationale qui, prenant pour base notre étude, ou l’étude d’autres courants communistes, en arrive enfin à provoquer un échange de vues, une polémique serrée, une tentative d’élaboration du programme de la dictature du prolétariat de demain qui, tout en étant incapable d’atteindre la hauteur que les gigantesques sacrifices du prolétariat de tous les pays ont effectué, tout en ne pouvant pas se mesurer avec les tâches grandioses de l’avenir de la classe ouvrière, en arrive tout de même à représenter un pas vers cette direction ; un pas nécessaire, un pas qui, si nous ne le franchissions pas, nous mettrait demain devant les pires responsabilités, dans l’incapacité de donner une théorie révolutionnaire aux ouvriers reprenant à nouveau les armes pour leur victoire contre l’ennemi.

L’échec des premières discussions avec le groupe "Communist Class Struggle"

Le Bulletin de ce groupe américain publie un résumé de sa première discussion avec les camarades de New-York de notre fraction et où furent traitées les questions syndicale, nationale, coloniale, la révolution permanente. Faute d’espace, nous devons renvoyer nos lecteurs au Bulletin de la „Communist Class Struggle“ et nous borner à publier ici la réponse qui fut faite par notre groupe de New-York. Pour ne pas modifier un procédé que nous connaissons depuis de nombreuses années, les camarades américains, après avoir mis leur âme en paix par un semblant de critique politique, concluent que nos positions sont celles d’extrêmes droitiers de la pire espèce. Pour un début, ce n’est pas mal, surtout que le Bulletin conclut à l’inutilité de poursuivre toute discussion, puisqu’il se serait avéré impossible d’établir un travail commun entre les deux organisations. Nous nous apprêtions à acter avec regret cette décision des camarades américains, quant il nous envoyèrent une nouvelle lettre que nous publions ci-dessous avec la réponse de notre C.E.
Toutefois, nous croyons devoir indiquer que si les camarades américains n’abandonnent pas le petit jeu qui consiste à caricaturer nos positions, aucun espoir n’existe d’arriver à la clarification politique que nous souhaitons de toutes nos forces.
Ceci dit, nous publions la réponse du groupe de New-York de notre fraction :

Dans la „Struggle of Class“ de Novembre 1935, Weisbord relatant la discussion entre son groupe et le nôtre, falsifie complètement notre position sur la question syndicale, sur celle de la guerre et de la révolution permanente. Pour ce qui concerne les syndicats, nous contestons que l’A. F. of L. soit une organisation composée exclusivement d’ouvriers spécialisés, et si nous excluons d’avance toute possibilité de pousser vers le mouvement révolutionnaire la bureaucratie greeniane, nous n’en arrivons nullement à la conclusion qu’il faille abandonner ces organisations qui englobent toutefois des millions d’ouvriers. La minorité communiste ne peut avoir le rôle que voudrait lui assigner Weisbord, celui de créer une nouvelle organisation des masses ouvrières mais bien de créer ses fractions au sein des syndicats de l’A. F. of L. afin d’aider le prolétariat à faire servir ces organismes à la défense de leurs intérêts.
Quant à la question de la guerre, nous ne pensons nullement que le syndicat puisse devenir fondamental de la lutte pour la révolution (ce rôle revenant au parti) mais seulement un organisme où les masses ouvrières pourront se concentrer pour se diriger vers leurs luttes de classe. La guerre italo-éthiopienne ne pose nullement le problème de la nécessité de la solidarité du prolétariat international avec le régime du Négus, ce qui conduit à amalgamer la classe ouvrière avec la position que défend actuellement l’impérialisme anglais. C’est uniquement sur un front de classe que le prolétariat de tous les pays peut aider le prolétariat italien – en une opposition simultanée et fondamentale contre le fascisme et le régime du Négus, les deux étant solidaires entre eux et solidaires du capitalisme de tous les pays. Enfin, sur la question de la révolution permanente nous persistons à croire que l’on ne peut dépecer le processus de la révolution prolétarienne en autant de morceaux dont chacun, l’agraire, le colonial, le national, pourrait acquérir une signification progressive et révolutionnaire, s’exprimant dans le paysan, le nègre, le nationalisme „révolutionnaire“, en dehors donc de la classe ouvrière ; mais il faut considérer ce processus comme étant unitaire et prenant sa signification et sa force uniquement dans le fait que le prolétariat résoudra ces différents problèmes en les situant dans le cours de l’évolution de la révolution prolétarienne.
Sur les trois questions envisagées, il est apparu que la nature même des divergences entre nos deux groupes parvient difficilement à apparaître car si nous devions nous en tenir à certaines affirmations du camarade Weisbord, nous devrions constater qu’entre l’affirmation de vouloir oeuvrer à la fondation d’un nouveau parti et d’une nouvelle Internationale et les positions politiques défendues, il y a une marge qu’il sera vraiment difficile de combler.

Le groupe de New-York de la fraction italienne de la gauche communiste.

* * *

Voici maintenant la lettre que la „Communiste League of Struggle“ a adressée à notre fraction :

Chers camarades,

Nous avons devant nous votre lettre du 17 octobre et l’article dans le numéro 22 de Bilan : „Projet de résolution sur les liaisons internationales“, et nous répondons à tous les deux.
Dans la résolution on conclut que la convocation d’une conférence internationale telle que nous l’envisageons est „prématurée“, ainsi que nos efforts pour créer une fraction internationale. Vous dites ne pas connaître la Communist League of Struggle et c’est ce manque de connaissance qui, en grande mesure, détermine vos conclusions. Dans la lettre vous tirez des conclusions de la série de discussions que nous avons tenue à New-York avec les camarades de votre fraction.
Nous aussi, nous avons trouvé des divergences de principe assez profondes avec vos camarades. Vous trouverez dans le numéro de novembre du „Class Struggle“ notre compte-rendu de ces discussions. Mais il faut faire certaines observations au sujet du „Projet de Résolution“.
Il nous semble d’abord que par votre refus de collaborer, vous contribuer vous-mêmes à créer les mêmes obstacles dont vous vous plaignez pour la formation de relations internationales. L’isolement et l’absence d’une confrontation internationale entre groupements de gauche depuis de longues années ne contribuent-ils pas aux divergences entre les conceptions idéologiques des différents groupes qui se réclament de la lutte contre l’opportunisme ?
Dans tous vos articles et résolutions, vous soulignez toujours ce fait que les nouveaux partis ne se créeront que comme résultat des luttes de classe et de la conjonction des travaux théoriques des fractions avec les luttes de classe. Cependant, vous refusez obstinément de participer à certaines activités qui en certains cas peuvent se lier intimement avec les luttes de classe, par exemple à des conférences „anti-guerre“. Vous ne faites pas la distinction nécessaire entre des conférences ayant pour but de réaliser des liaisons organiques entre partis et groupes et, d’autre part, des conférences qui réunissent des tendances politiques telles les conférences anti-guerre, qui ne sont autre chose que le front unique. Dans celles-ci, les groupes de gauche peuvent participer comme minorité, en luttant pour leurs positions sans nullement compromettre l’indépendance de leur groupe. Ce fut dans ce sens que la fraction bolcheviste participa aux conférences de Berne, de Zimmerwald et de Kienthal. Selon vous, le seul moyen de combattre la guerre, c’est de créer de nouveaux partis, et puisqu’on ne les a pas créés, ces nouveaux partis, la guerre est inévitable. Notre opinion est qu’avec une pareille attitude négative, les nouveaux partis ne se créeront jamais. Ce n’est qu’au cours de la lutte idéologique contre les tendances réformistes et centristes, ainsi que dans la participation concrète des fractions dans la lutte de classe qu’on développera le programme juste et que l’on groupera les ouvriers autour de ce programme. En refusant de vous associer de quelque façon que ce soit avec tous les groupes, la fractions italienne se condamne à vivre dans l’isolement, détachée non seulement des activités des autres groupes oppositionnels, même de ceux qui sont assez proches du vôtre à certains égards, mais en outre détachée des activités de la classe ouvrière, en tant que ces activités se manifestent au travers de ses organisations politiques. Un pareil isolement vous menace d’une stérilité qui ne contribue nullement au développement d’idées justes.
Quant à la conférence internationale, nous persistons à croire à la nécessité d’organiser une confrontation des groupes de gauche en vue de l’organisation d’un nouveau centre. À notre avis, seule la confrontation internationale peut déterminer s’il existe ou non assez d’accord pour créer le nouveau centre. En refusant d’y participer, vous devenez responsable pour perpétuer le manque d’accord qui existe. Votre abstention cependant ne nous empêchera pas d’échanger nos opinions pour autant que cela pourra se faire.
Avec nos salutations communistes,

Vera Buch, pour la Communist League of Struggle.

* * *

Voici, enfin, la réponse de notre C.E. :

Chers camarades,

Votre lettre du 23 novembre 1935 va nous permettre de préciser certaines de nos positions qui, nous semble-t-il, prêtent encore à équivoque. Nous nous refusons d’une façon catégorique à collaborer à toute initiative de formation d’une organisation internationale, si nous ne sommes pas garantis contre la répétition des nombreuses entreprises de confusion qui ont infecté le mouvement communiste ces dernières années. À la thèse courante que nous devrions profiter de n’importe quoi pour faire avancer le travail pour la construction de la nouvelle Internationale, nous opposons une autre thèse, à savoir que cette Internationale jaillira de la reprise des mouvements révolutionnaires du prolétariat international et que pour sa préparation idéologique, la condition primordiale à réaliser sera de situer, au point de vue organisatoire et politique, le moindre pas qui sera fait dans cette direction. Lors de la visite d’un de vos délégués, nous avions marqué notre accord pour favoriser une prise de contact entre les différents groupes communistes luttant contre les deux Internationales – et non affiliés à aucune d’entre elles – et pour constituer un centre assurant l’échange de la documentation, publiant un Bulletin de clarification politique. Mais votre groupe a vite fait de changer son opinion de fond en comble et nous avons reçu une invitation à participer à une conférence internationale siégeant pendant plusieurs semaines et s’assignant comme but de réaliser un programme pouvant servir de base à la nouvelle Internationale. Or, nous dénions à nous-mêmes, aussi bien qu’à vous et à tout autre groupe, la capacité de formuler un tel programme qui ne peut résulter que d’un changement de la situation internationale et qui ne peut être favorisé que par une action excessivement prudente : à l’heure actuelle, une conférence du type de celle que vous nous proposez nous semble être une véritable aventure sans autre résultat que d’ajouter un peu plus de confusion à celle qui existe déjà.
L’autre point que vous traitez est celui de la participation à „des conférences qui réunissent des tendances politiques de plusieurs nuances dans le but d’organiser l’action concrète contre la bourgeoisie, telles les conférences anti-guerre, qi ne sont autre chose que le front unique“. À ce sujet, notre position est assez ancienne mais pourtant très claire. Il existe pour nous un seul organisme où la lutte de classe peut se développer sans exclure aucun courant agissant au sein de la classe ouvrière et c’est le syndicat où les ouvriers adhèrent pour défendre leurs intérêts immédiats. Et c’est uniquement sur la base des syndicats que nous concevons la possibilité d’établir le front unique. Mais, nous objecterez-vous, les possibilités qui n’existent pas pour développer une action au sein des syndicats, peuvent se présenter pour développer une action de différents courants, de plusieurs minorités ou tronçons de partis. Cette objection n’est à notre avis que la paraphrase de la position suivante : puisqu’il n’est pas possible d’établir une action en fonction et sur la base des intérêts de classe des ouvriers et avec la participation active de ces derniers, nous aiderons ou participerons à la convocation de Conférences où il y aura autant de programmes de classe qu’il y aura de groupes représentés.
La Conférence anti-guerre de Paris est un exemple vivant de ce qu’il ne faut pas faire pour ne pas transformer la perspective tragique qui pèse sur la classe ouvrière en une farce où pourront parader les pires opportunistes qui infectent le mouvement ouvrier. En un mot, il n’existe à notre avis dans la situation actuelle, aucune autre base que les syndicats pour mener des luttes de masse et pour établir le Front Unique.
Quant au centre international, nous maintenons notre accord pour une initiative limitée aux buts que nous avons indiqués et qui nous semblaient concorder avec les opinions de votre délégué. Mais nous ne pourrons pas participer à une Conférence qui aurait d’autres objectifs, surtout s’ils devaient être aussi étendus que ceux que vous aviez proposés. Malgré notre refus de participer à une telle conférence et tant que vous maintiendrez votre lutte principielle contre les deux Internationales existantes et tous les courants qui s’y rattachent (même ceux de l’extrême gauche trotskiste) nous considérerons toujours utile une polémique d’éclaircissement entre nos deux organisations sur les problèmes qui se posent devant le prolétariat. À cet effet, notre groupe de New-York est tout désigné pour suivre ces discussions avec vous.
Avec nos salutations communistes,

Pour la F.I.G.C. : Jacobs

En marge des Thèses de Rome

Nous publions ci-dessous une lettre de Bordiga de Mai 1924, au sujet d’une critique de l’’Exécutif de l’I.C. des thèses de Rome. Nous avons tenu également à mettre sous les yeux de nos lecteurs les appréciations de Radek – auteur de cette lettre – et qui furent présentées en Italie comme la position de l’I.C., en 1924.

UNE DÉCLARATION DE BORDIGA

Cher „Stato Operaio“,

Il est indispensable de publier cette déclaration que je fais en ma qualité de membre du Comité Exécutif du parti à l’époque où le fait se produisit. La lettre du président de l’I.C. au C.C. du parti d’Italie, contenant une critique des thèses sur la tactique présentées au Congrès de Rome de 1922, n’a aucune valeur officielle. Nos délégués de retour de l’Exécutif Élargi de février de cette même année, Terracini et Roberto, le déclarèrent au nom du Présidium lui-même. La lettre fut écrite par un membre du présidium qui en avait été chargé : ce camarade dut partir de Moscou aussitôt après avoir rédigé la lettre que le Bureau du Secrétariat, par erreur, envoya au Parti Communiste Italien alors que le Présidium, à une réunion ultérieure, après examen du texte, ne le trouvait pas opportun. Puisque la lettre a été publiée en tant qu’expression de l’Internationale Communiste, je crois qu’il faut rectifier qu’elle ne le fut pas, en remettant les choses au point suivant les rappels précis de faits cités.
Ajoute, cher „Stato Operaio“, si tu le veux, que le rédacteur de la lettre était Radek auquel je reparlai de la question à la Conférence prolétarienne de Berlin. En vérité il ignorait alors qu’après son départ le texte n’avait pas été approuvé. Je m’abstiens ici de toute appréciation politique.
Salutations communistes,

Amadéo Bordiga.

Mai 1924.


Observations du Présidium de l’Exécutif de l’I.C. sur les thèses de Rome sur la tactique du P.C.I.

Chers Camarades,

L’Exécutif de l’I.C. s’est occupé du projet de programme publié dans le journal „Il Comunista“ du 31 décembre de l’année écoulée et le présidium de l’Exécutif considère nécessaire de vous adresser les considérations qui suivent :

1) Le document ne contient pas un projet de programme, mais des thèses sur la tactique du P.C.I.

Un programme ne devrait pas seulement indiquer les tendances du développement et les formes de réalisation de vos buts finaux ; il devrait au contraire établir les buts transitoires pour lesquels nous appelons actuellement les masses à la lutte, actuellement alors que malheureusement il ne s’agit pas encore de la conquête du pouvoir mais de la conquête de la majorité des travailleurs. De cela on ne parle pas dans vos thèses. Bien que ces thèses concernent la tactique du parti, nous devons constater qu’elles sont écrites de telle façon que, non seulement la majorité du parti ne saura les comprendre, mais en plusieurs de leurs points importants, elles sont en contradiction avec les thèses du 3eme Congrès  [1]. Nous allons essayer de le prouver.

2) Problème de la conquête de la majorité.

Dans les thèses sur la tactique acceptées par le 3eme Congrès, on dit : „la conquête de l’influence décisive sur la majorité de la classe ouvrière, la tâche de conduire à la lutte la partie la plus progressive d’elle, est la tâche principale de l’Internationale Communiste“. Ce point a été accepté après une lutte contre les représentants de la minorité de gauche parmi lesquels furent également vos délégués. Vos thèses retournent à l’erreur qui fut repoussée par le Congrès.
Au paragraphe 16 de vos thèses, vous dites : „D’autre part on ne peut pas exiger qu’à une époque donnée, ou à la veille d’entreprendre des actions générales, le parti doive avoir réalisé la condition d’encadrer sous sa direction, de grouper directement dans ses propres rangs la majorité du prolétariat. Un tel postulat ne peut être posé à priori sans connexion avec le développement dialectique réel du processus de développement du parti et n’a aucun sens, même si l’on s’abstient de comparer le nombre de prolétaires groupés dans l’organisation disciplinée et unitaire du parti, ou à sa suite avec le nombre des éléments inorganisés, dispersés ou réunis dans des organismes corporatifs incapables de liaison organique“.
Ces argumentations n’ont qu’un seul but : elles diminuent, rendent moins importante, la nécessité de la lute pour la majorité de la classe ouvrière ; elles cachent donc la tâche la plus importante qui s’impose à un parti aussi jeune que le P.C.I. Au lieu de dire au parti : lutte pour chacun des ouvriers, essaye de les conquérir, essaye de conquérir la majorité de la classe ouvrière, les thèses avancent des objections doctrinaires qui visent à démontrer qu’il ne s’agit pas d’une affaire très urgente. Il y a en cela un danger tellement grave que l’Exécutif ne renoncera à aucun moyen pour mettre le parti en garde contre ce péril.

3) Situation et possibilités de lutte.

La deuxième revendication importante que le 3eme Congrès a établi pour les partis communistes – et il s’agit d’un enseignement tiré des expériences de l’action de masse – était la considération des faits et des arguments qui mettent en relief les difficultés de l’action. Tout le sens de nos thèses, pour autant qu’elles se rapportent aux actions peut être résumé dans l’idée que le parti communiste peut entrer dans la lutte seulement dans une situation où les larges masses considèrent cette lutte comme une nécessité. En contraste avec cette doctrine, les thèses du C.C. du parti communiste d’Italie déclarent dans les paragraphes 24 et 25 : voir „Bilan“ n°23 où ces paragraphes sont publiés.
Que signifient ces argumentations, si l’on essaye – ce qui n’est certes pas facile – de comprendre le sens de mots qui se rapprochent plus des phrases vides de la sociologie bourgeoise que du marxisme ? Elles signifient ceci : exploiter pour la lutte les situations qui se créent historiquement serait de l’opportunisme. La conscience critique peut ne pas attendre des occasions favorables : elle ne dépend pas de ces dernières. Elle peut choisir librement l’initiative pour la lutte. Qu’y a-t-il d’autre en cela si ce n’est une nouvelle édition de la théorie de l’offensive qui fut repoussée par le 3eme Congrès ?
Il est vrai que le point suivant des thèses essaye de voiler ce fait et de masquer avec quelques mots cette théorie d’aventurisme, mais il reste comme un élément dangereux des thèses, comme un élément, lequel – s’il existait non seulement sur le papier mais aussi dans les têtes des membres du parti – représenterait le plus grand danger pour le P.C. Lui-même.

4) Le Front Unique.

Le 3eme Congrès de l’I.C. a caractérisé dans ses thèses sur la tactique nos aspirations de créer le front unique en disant ce qui suit :

„Là où la situation de la masse devient toujours plus insupportable, les partis communistes ont le devoir de faire toutes les tentatives pour les conduire à la lutte pour leurs intérêts. Étant donné qu’en Europe Occidentale et en Amérique, où les masses ouvrières sont organisées en syndicats et en partis politiques, on peut compter sur des mouvements spontanées seulement en des cas très rares, les partis communistes ont le devoir de provoquer – en employant toute leur influence dans les syndicats et en augmentant leur pression sur les autres partis ouvriers – une tendance commune à la lutte pour les intérêts immédiats du prolétariat ; si les partis non communistes sont entraînés dans cette lutte, la tâche des communistes consiste à préparer dès le début les masses à l’éventualité de la trahison de la part des partis non communistes lors de la phase successive de la bataille à aiguiser, à pousser de l’avant les situations pour être capable de diriger éventuellement la lutte, indépendamment des autres partis. (Voir la lettre du parti communiste unifié d’Allemagne, laquelle peut servir d’exemple comme point de départ pour des actions)“.

Contre ces thèses se dirigent consciemment le C.C. du parti Communiste d’Italie dans le paragraphe 36 défendant le front unique syndical et s’opposant à la formation de comités dirigeants de lutte et de propagande, où soient représentés ensemble avec les partis communistes, les partis social-démocrates. Contre toutes les argumentations que les thèses du P.C. d’Italie avancent, se trouvent des contre-argumentations dans les thèses du 3eme Congrès, lesquelles, dans le chapitre sur les luttes et revendications partielles disent ce qui suit :

„Les ouvriers qui luttent pour des revendications partielles sont automatiquement forcés de lutter contre toute la bourgeoisie et son appareil étatique. Dans la mesure où les luttes partielles des groupes ouvriers croissent et tendent à devenir la lutte commune de la classe ouvrière contre le capitalisme, dans la même mesure le parti communiste doit élever ses mots d’ordre et les rendre plus généraux jusqu’aux mots d’ordre du renversement de l’adversaire.“

Si le C.C. du P.C. d’Italie avait étudié attentivement cette question, il aurait constaté que vouloir limiter le front unique aux syndicats n’est en définitive qu’un point de vue syndicaliste parce que l’on ne pourra éliminer les partis politique à la seule condition d’admettre que les plus importants problèmes de classe puissent être résolus au moyen de la lutte syndicale. S’il n’en est pas ainsi, si toute grande lutte économique devient une lutte politique, alors le parti communiste a le devoir de déclencher la lutte pour les intérêts du prolétariat ensemble avec les autres partis ouvriers, forçant ces derniers à s’encadrer en un front commun. Seulement de cette façon le parti communiste obtient la possibilité de démasquer ces partis au cas où craignant la lutte, ces partis se refusent d’adhérer au front unique.
Cette question est désormais résolue par la décision de l’Exécutif élargi. Si le P.C.I. ne veut pas manquer à la discipline internationale – et nous sommes persuadés qu’il ne le voudra pas – il devra changer son point de vue dans cette question pratiquement décisive et se mettre d’accord avec l’Exécutif de l’I.C. pour l’application de la lutte pour le front unique en Italie.

5) Le mot d’ordre du gouvernement ouvrier.

Le front unique a une énorme importance en Italie. Les partis bourgeois se démontrent toujours moins capables d’organiser un régime stable. Le gouvernement ne parvient pas à surmonter les crises. Le parti socialiste n’a ni le courage de se détacher de la bourgeoisie et de commencer la lutte contre le gouvernement, ni le courage d’entrer ouvertement au gouvernement. En une telle situation, le parti ne peut pas se contenter de lancer le mot d’ordre du gouvernement des Soviets en disant aux masses que le parti socialiste ne veut pas lutter pour un gouvernement des Soviets ; il a le devoir de dire aux masses : vous craignez la lutte pour la dictature, vous voulez rester sur le terrain de la démocratie, eh bien, ce terrain ne suffira même pas à la satisfaction des plus petits besoins de la classe ouvrière. Vous serez forcés d’entrer dans la lutte pour l’instauration de la dictature du prolétariat. Mais regardez le chaos complet qui règne en Italie et dont vous souffrez plus que tous. Si vous ne voulez pas vous détacher des moyens démocratiques de lutte, mais alors pourquoi ne pas profiter de ces mêmes moyens pour faire au moins une tentative pour sortir de la situation d’anarchie ?
Nous invitons le parti italien à lutter pour la dissolution de la Chambre dans le but de l’instauration d’un gouvernement ouvrier.
Fixant un programme minimum à réaliser par le gouvernement ouvrier, les communistes doivent se déclarer prêts à former un bloc avec le parti social-démocrate et l’appuyer pour autant qu’il défend les intérêts de la classe ouvrière. Si le parti socialiste accepte, des luttes commenceront, lesquelles seront transportées du terrain parlementaire dans d’autres domaines. Par cela la réponse est donnée à l’objection que le mot d’ordre du gouvernement ouvrier ne signifie autre chose qu’une combinaison parlementaire. Si le parti socialiste rejette notre proposition alors les masses se persuaderont que nous leur avons montré une voie concrète alors que le parti socialiste ne sait que faire. Toutes les préoccupations des Camarades de gauche qu’une telle tactique pourrait faire oublier les différences qui existent entre socialistes et communistes sont directement ridicules. Ou il n’est pas vrai que le parti socialiste trahit à tout moment les intérêts du prolétariat et il serait alors ridicule de l’affirmer et de le faire croire aux ouvriers car le parti communiste ne peut pas baser son existence sur un mensonge de propagande, ou bien cela est vrai et c’est nous seulement qui défendons les intérêts vitaux du prolétariat italien. Dans ce cas toute tentative réussie ou non réussie de former le front unique servira à démasquer le parti socialiste et à renforcer le parti communiste.
Nous espérons que le P.C.I. se soumettra aux version de l’Exécutif Élargi, non seulement extérieurement, mais que par contre la discussion qui eut lieu à cette séance contribuera à un éclaircissement des questions et à une véritable acceptation du point de vue de l’Exécutif de l’I.C. de la part du P.C.I.
Nous renonçons à décrire ici en détail toutes les affirmations et formulations fausses que nous avons trouvées dans les thèses du C.C. italien, parce qu’il nous semble que ce que nous avons déjà dit suffit pour démontrer combien sont erronées les thèses dans leur direction essentielle.
Le paragraphe 49 des thèses italiennes dit : „Le parti, libre des préoccupations inhérentes à la période du commencement doit se dédier complètement à son travail de pénétration toujours plus ample parmi les masses au travers de la constitution et de la multiplication des organes de liaison entre elles et lui“.
L’Exécutif de l’I.C. serait heureux s’il pouvait acter cet avis du parti d’Italie. Malheureusement il n’en est pas ainsi. Les thèses de la direction du parti prouvent qu’elle n’a pas dépassé l’infantilisme, la maladie d’un jeune radicalisme stérile, d’un radicalisme qui se résout en une peur sectaire du contact avec la vie réelle, en un défaut de confiance en ses propres forces et dans les tendances révolutionnaires de la classe ouvrière lorsqu’elle entre en lutte, soit aussi pour des buts transitoires. L’Exécutif espère que le Comité Central du parti comprendra ses faiblesses et fera tout son possible pour les dépasser ; pour ce faire il faut commencer par changer les thèses du parti. Ce serait mieux pour le parti de se contenter des thèses du troisième Congrès et de celles de l’Exécutif Élargi renonçant à l’élaboration de thèses au lieu de se présenter avec les siennes qui forceront l’Exécutif de l’I.C. à lutter publiquement et de la façon la plus âpre contre les conceptions du C.C. D’Italie.

Le Présidium de l’I.C.