Plomb, Mitraille, Prison: ainsi répond le Front Populaire aux ouvriers de Barcelone osant résister à l’attaque capitaliste
PROLÉTAIRES !
Le 19 juillet 1936, les prolétaires de Barcelone, AVEC LEURS POINGS NUS, écrasèrent l’attaque des bataillons de Franco, ARMÉS JUSQU’AUX DENTS. Le 4 mai 1937, ces mêmes prolétaires, MUNIS D’ARMES, laissent sur le pavé bien plus de victimes qu’en juillet, lorsqu’ils doivent repousser Franco et c’est le gouvernement antifasciste – comprenant jusqu’aux anarchistes et dont le P.O.U.M. est indirectement solidaire – qui déchaîne la racaille des forces répressives contre les ouvriers. Le 19 juillet, les prolétaires de Barcelone sont une force invincible. Leur lutte de classe, affranchie des liens de l’État bourgeois, se répercute au sein des régiments de Franco, les désagrège et réveille l’instinct de classe des soldats : c’est la grève qui enraye fusils et canons de Franco et qui brise son offensive. L’histoire n’enregistre que des intervalles fugitifs au cours desquels le prolétariat peut acquérir son autonomie entière vis-à-vis de l’État capitaliste. Quelques jours après le 19 juillet, le prolétariat catalan arrive à la croisée des chemins : ou bien il entrait dans la PHASE SUPÉRIEURE de sa lutte en vue de la destruction de l’État bourgeois ou bien le Capitalisme reconstituait les mailles de son appareil de domination. A ce stade de la lutte où l’instinct de classe ne suffit plus et où la CONSCIENCE devient le facteur décisif, le prolétariat ne peut vaincre que s’il dispose du capital théorique accumulé patiemment et avec acharnement par ses fractions de gauche érigées en partis sous l’explosion des événements. Si, aujourd’hui, le prolétariat espagnol vit une aussi sombre tragédie, c’est dû à son immaturité à forger son parti de classe : le cerveau qui, SEUL, peut lui donner force de vie. En Catalogne, dès le 19 juillet, les ouvriers créent spontanément, sur leur terrain de classe, les organes autonomes de leur lutte. Mais, immédiatement, surgit l’angoissant dilemme : ou engager à fond la BATAILLE POLITIQUE pour la destruction totale de l’État capitaliste et parachever ainsi les succès économiques et militaires, ou bien laisser debout la machine oppressive de l’ennemi et lui permettre alors de dénaturer et de liquider les conquêtes ouvrières. Les classes luttent avec les moyens qui leur sont imposés par les situations et le degré de tension sociale. En face d’un incendie de classe, le Capitalisme ne peut même pas songer à recourir aux méthodes classiques de la légalité. Ce qui le menace, c’est l’INDÉPENDANCE de la lutte prolétarienne conditionnant l’autre étape révolutionnaire vers l’abolition de fa domination bourgeoise. Le Capitalisme doit donc renouer les fils de son contrôle sur les exploités. Ces fils, qui étaient précédemment la magistrature, la police, les prisons, deviennent, dans la situation extrême de Barcelone, les Comités des Milices, les industries socialisées, les syndicats ouvriers gérant des secteurs essentiels de l’économie, les patrouilles de vigilance, etc. Ainsi, en Espagne, l’Histoire pose à nouveau le problème qui, en Italie et en Allemagne, a été résolu par l’écrasement du prolétariat : les ouvriers conservent à leur classe les instruments qu’ils se créent dans le feu de la lutte pour autant qu’ils les tournent contre l’État bourgeois. Les ouvriers arment leur bourreau de demain si, n’ayant pas la force d’abattre l’ennemi, ils se laissent à nouveau attirer dans les filets de sa domination. La milice ouvrière du 19 juillet est un organisme prolétarien. La “milice prolétarienne” de la semaine suivante est un organisme capitaliste approprié à la situation du moment. Et, pour réaliser son plan contre-révolutionnaire, la Bourgeoisie peut faire appel aux Centristes, aux Socialistes, à la C.N.T., à la F.A.I., au P.O.U.M., qui, tous, font croire aux ouvriers que L’ETAT CHANGE DE NATURE LORSQUE LE PERSONNEL QUI LE GÈRE CHANGE DE COULEUR. Dissimulé dans les plis du drapeau rouge, le Capitalisme aiguise patiemment l’épée de la répression qui, le 4 mai, est préparée par toutes les forces qui, le 19 juillet, avaient brisé l’échine de classe du prolétariat espagnol. Le fils de Noske et de la Constitution de Weimar, c’est Hitler ; le fils de Giolitti et du “contrôle de la production”, c’est Mussolini ; le fils du front antifasciste espagnol, des “socialisations”, des milices “prolétariennes”, c’est le carnage de Barcelone du 4 mai 1937.
ET, SEUL, LE PROLÉTARIAT RUSSE RIPOSTA, A LA CHUTE DU TSARISME, PAR L’OCTOBRE 1917, PARCE QUE, SEUL, IL PARVINT A CONSTRUIRE SON PARTI DE CLASSE AU TRAVERS DU TRAVAIL DES FRACTIONS DE GAUCHE.
PROLÉTAIRES !
C’est à l’ombre d’un gouvernement de Front Populaire que Franco a pu préparer son attaque. C’est dans la voie de la conciliation que Barrios a essayé, le 19 juillet, de former un ministère unique pouvant réaliser le programme d’ensemble du Capitalisme espagnol, soit sous la direction de Franco, soit sous la direction mixte de la droite et de la gauche fraternellement unies. Mais c’est la révolte ouvrière de Barcelone, de Madrid, des Asturies, qui oblige le Capitalisme à dédoubler son Ministère, à départager les fonctions entre l’agent républicain et l’agent militaire liés par l’indissoluble solidarité de classe. Là où Franco n’est pas parvenu à imposer sa victoire immédiate, le Capitalisme appelle les ouvriers à le suivre pour “battre le fascisme”. Sanglant guet-apens qu’ils ont payé de milliers de cadavres en croyant que, sous la direction du gouvernement républicain, ils pouvaient écraser le fils légitime du Capitalisme : le fascisme. Et ils sont partis pour les cols de l’Aragon, les montagnes de Guadarrama, des Asturies, pour la victoire de la guerre antifasciste. Encore une fois, comme en 1914, c’est par l’hécatombe des prolétaires que l’Histoire souligne en traits sanglants l’opposition irréductible entre Bourgeoisie et Prolétariat. Les front militaires : une nécessité imposée par les situations ? Non ! Une nécessité pour le Capitalisme afin d’encercler et d’écraser les ouvriers ! Le 4 mai 1937 apporte la preuve éclatante qu’après le 19 Juillet, le prolétariat avait à combattre Companys, Giral tout autant que Franco. Les fronts militaires ne pouvaient que creuser la tombe des ouvriers parce qu’ils représentaient les fronts de la guerre du Capitalisme contre le Prolétariat. A cette guerre, les prolétaires espagnols – à l’exemple de leurs frères russes de 1917 – ne pouvaient riposter qu’en développant le défaitisme révolutionnaire dans les deux camps de la Bourgeoisie : le républicain comme le “fasciste”, et en transformant la guerre capitaliste en guerre civile en vue de la destruction totale de l’État bourgeois. La fraction italienne de gauche a été soutenue uniquement, dans son tragique isolement, par la solidarité du courant de la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique, qui vient de fonder la fraction belge de la gauche communiste internationale. Seuls, ces deux courants ont jeté l’alarme, alors que, partout, l’on proclamait la nécessité de sauvegarder les conquêtes de la Révolution, de battre Franco pour mieux battre Caballero ensuite. Les derniers événements de Barcelone confirment lugubrement notre thèse initiale et ils découvrent que c’est avec une cruauté égalant celle de Franco que le front populaire, flanqué des anarchistes et du P.O.U.M., s’est jeté sur les ouvriers insurgés du 4 mai. Les vicissitudes des batailles militaires ont été autant d’occasions pour le Gouvernement républicain de resserrer son emprise sur les exploités. En l’absence d’une politique prolétarienne du défaitisme révolutionnaire, les succès comme les échecs militaires de l’armée républicaine n’ont été que les étapes de la sanglante défaite de classe des ouvriers : à Badajoz, Irun, Saint Sébastien, la République du Front Populaire apporte sa contribution au massacre concerté du prolétariat tout en resserrant les liens de l’Union Sacrée, parce que, pour gagner la guerre antifasciste, il faut une armée disciplinée et centralisée. La résistance de Madrid, par contre, facilite l’offensive du Front Populaire qui peut se débarrasser de son valet d’hier : le P.O.U.M., et ainsi préparer l’attaque du 4 mai. La chute de Malaga renoue les fils sanglants de l’Union Sacrée, tandis que c’est la victoire militaire de Guadalajara qui ouvre la période se concluant par les fusillades de Barcelone. Dans l’atmosphère d’ivresse guerrière peut ainsi germer et éclore l’attaque du 4 mai. Parallèlement, dans tous les pays, la guerre d’extermination du capitalisme espagnol nourrit la répression bourgeoise internationale, et les morts fascistes et “antifascistes” d’Espagne accompagnent les assassinés de Moscou, les mitraillés de Clichy ; et c’est aussi sur l’autel sanglant de l’antifascisme que les traîtres rassemblent les ouvriers de Bruxelles autour du capitalisme démocratique lors des élections du 11 avril 1937. “Des armes pour l’Espagne” : tel a été le mot d’ordre central qui a résonné aux oreilles des prolétaires. Et ces armes ont tiré sur leurs frères de Barcelone. La Russie soviétique, en coopérant à l’armement de la guerre antifasciste, a aussi représenté la charpente capitaliste pour le récent carnage.Aux ordres de Staline – qui étale sa rage anticommuniste le 3 mars – le P.S.U.C. de Catalogne prend l’initiative du massacre. Encore une fois, comme en 1914, les ouvriers se servent des armes pour s’entretuer au lieu de s’en servir pour la destruction du régime d’oppression capitaliste.
PROLÉTAIRES !
Les ouvriers de Barcelone ont repris le 4 mai 1937 le chemin qu’ils avaient emprunté le 19 juillet et dont le capitalisme avait pu les rejeter en s’appuyant sur les forces multiples du Front Populaire. En déclenchant la grève partout, même dans les secteurs présentés comme des CONQUETES DE LA RÉVOLUTION, ils ont fait front contre le bloc républicano-fasciste du capitalisme. Et le gouvernement républicain a répondu avec autant de sauvagerie que l’a fait Franco à Badajoz et Irun. Si le gouvernement de Salamanque n’a pas exploité cet ébranlement du front de l’Aragon pour pousser une attaque, c’est parce qu’il a senti que son complice de gauche remplissait admirablement son rôle de bourreau du prolétariat. Épuisé par dix mois de guerre, de collaboration de classe de la C.N.T., la F.A.I., le P.O.U.M., le prolétariat catalan vient d’essuyer une terrible défaite. Mais cette défaite est aussi une étape de la victoire de demain, un moment de son émancipation, car elle signe l’arrêt de mort de toutes les idéologies qui avaient permis au capitalisme de sauvegarder sa domination, malgré le soubresaut gigantesque du 19 juillet. Non, les prolétaires tombés le 4 mai ne peuvent être revendiqués par aucun des courants qui, le 19 juillet, les ont entraînés hors de leur terrain de classe pour les précipiter dans le gouffre de l’antifascisme. Les prolétaires tombés appartiennent au prolétariat et uniquement à lui. Ils représentent les membranes du cerveau de la classe ouvrière mondiale, du parti de classe de la révolution communiste. Les ouvriers du monde entier s’inclinent devant tous les morts et revendiquent leurs cadavres contre tous les traîtres : ceux d’hier, comme ceux d’aujourd’hui. Le prolétariat du monde entier salue en Berneri un des siens, et son immolation à l’idéal anarchiste est encore une protestation contre une école politique qui s’est effondrée au cours des événements d’Espagne : c’est sous la direction d’un gouvernement à participation anarchiste que la police a répété sur le corps de Berneri l’exploit de Mussolini sur le corps de Matteotti !
PROLÉTAIRES !
Le carnage de Barcelone est le signe avant coureur de répressions encore plus sanglantes sur les ouvriers d’Espagne et du monde entier. Mais il est encore le signe avant coureur des tempêtes sociales qui, demain, déferleront sur le monde capitaliste. Le capitalisme, en dix mois seulement, a dû épuiser les ressources politiques qu’il comptait consacrer à démolir le prolétariat, en entravant le travail que celui-ci accomplissait pour fonder son parti de classe, arme de son émancipation, et de la construction de la société communiste. Centrisme et anarchisme, en rejoignant la social-démocratie, ont, en Espagne, atteint le terme de leur évolution, comme ce fut le cas en 1914 lorsque la guerre réduisit la Deuxième Internationale à l’état de cadavre. En Espagne, le capitalisme a déclenché une bataille d’une portée internationale : la bataille entre le fascisme et l’antifascisme qui, au travers de la forme extrême des armes, annonce une tension aiguë des rapports de classe sur l’arène internationale. Les morts de Barcelone déblaient le terrain pour la construction du parti de la classe ouvrière. Toutes les forces politiques qui ont appelé les ouvriers à lutter pour la révolution en les engageant dans une guerre capitaliste ont toutes passé de l’autre côté de la barricade et devant les ouvriers du monde entier s’ouvre l’horizon lumineux où les morts de Barcelone ont écrit avec leur sang de classe déjà tracée par le sang des morts de 14-18 : LA LUTTE DES OUVRIERS EST PROLETARIENNE A LA SEULE CONDITION DE SE DIRIGER CONTRE LE CAPITALISME ET SON ETAT ; ELLE SERT LES INTERETS DE L’ENNEMI SI ELLE NE SE DIRIGE PAS CONTRE LUI, DANS TOUS LES INSTANTS, DANS TOUS LES DOMAINES, DANS TOUS LES ORGANISMES PROLETARIENS QUE LES SITUATIONS FONT SURGIR. Le prolétariat mondial luttera contre le capitalisme même lorsque celui-ci passera à la répression contre ses valets d’hier. C’est la classe ouvrière et jamais son ennemi de classe qui est chargée de liquider le compte de ceux qui ont exprimé une phase de son évolution, un moment de sa lutte pour l’émancipation de l’esclavage capitaliste. La bataille internationale que le capitalisme espagnol a engagée contre le prolétariat ouvre un nouveau chapitre international de la vie des fractions de tous les pays. Le prolétariat mondial qui doit continuer à lutter contre les “constructeurs” d’Internationales artificielles sait qu’il ne peut fonder l’Internationale prolétarienne qu’au travers de l’ébranlement mondial du rapport des classes ouvrant la voie de la Révolution communiste, et seulement ainsi. Face au front de la guerre d’Espagne, qui annonce l’éclosion de tourmentes révolutionnaires en d’autres pays, le prolétariat mondial sent que le moment est venu de nouer les premiers liens internationaux des fractions de la gauche communiste.
PROLÉTAIRES DE TOUS LES PAYS !
Votre classe est invincible ; elle représente le moteur de l’évolution historique : les événements d’Espagne en apportent la preuve, car c’est votre classe, UNIQUEMENT, qui constitue l’enjeu d’une lutte qui convulsionne le monde entier ! Ce n’est pas la défaite qui peut vous décourager : de cette défaite vous retirerez les enseignements pour votre victoire de demain ! Sur vos bases de classe, vous reconstituerez votre unité de classe au-delà des frontières, contre toutes les mystifications de l’ennemi capitaliste ! En Espagne, aux tentatives de compromissions tendant à fonder la paix de l’exploitation capitaliste, répondez par la fraternisation des exploités des deux armées pour la lutte simultanée contre le capitalisme ! Debout pour la lutte révolutionnaire dans tous les pays ! Vivent les prolétaires de Barcelone qui ont tourné une nouvelle page sanglante du livre de la Révolution mondiale ! En avant pour la constitution du Bureau International en vue de promouvoir la formation des fractions de gauche dans tous les pays ! Élevons l’étendard de la Révolution communiste que les bourreaux fascistes et antifascistes ne peuvent empêcher les prolétaires vaincus de transmettre à leurs héritiers de classe. Soyons dignes de nos frères tombés ! Vive la Révolution communiste dans le monde entier !
LES FRACTIONS BELGE ET ITALIENNE DE LA GAUCHE COMMUNISTE INTERNATIONALE.
Nous nous trouvons aujourd’hui devant un phénomène qui ne se produit ni pour la première fois ni pour la dernière fois au sein du mouvement ouvrier international. Ce qui pouvait représenter hier une affirmation de continuité historique et d’attachement à la lutte des classes est devenu une affirmation d’Union Sacrée et la négation de toute évolution de la classe prolétarienne. C’est que la réponse aux antagonismes sociaux ne git pas dans les institutions que le prolétariat parvient à se donner mais dans l’évolution de sa perception des contrastes fondamentaux de la société capitaliste et de de son programme d’émancipation sociale. Chaque étape de l’évolution historique est en même temps une liquidation où des institutions prolétariennes modifient leur fonction, passent dans le camp ennemi parce que l’époque qui les a vu naître a épuisé tous les problèmes qu’elle a fait surgir. Si au sein d’un parti d’avant-garde, par le mécanisme des tendances et des fractions, une continuité se manifeste c’est uniquement parce que la nouvelle période et les problèmes qu’elle mûrit peuvent être perçus et recevoir dans leur scission leur consécration définitive.
Pour le syndicat, nous avons trop longtemps affirmé sans approfondir que la confluence en son sein des contrastes élémentaires qui sur le plan économique opposent le travail au capital nous permettrait, dans des circonstances favorables, de le détacher de l’emprise des traîtres qui en ont fait un instrument de l’État capitaliste et de l’étouffement des prolétaires. Mais ici aussi, le critère n’était pas suffisant. Le terrain de classe c’est le terrain où le prolétariat peut évoluer objectivement dans des conditions lui permettant de forger sa conscience de classe : et quand le syndicat s’incorpore à l’État capitaliste, c’est que les conditions anciennes qui nous permettaient de poser le problème sur la première base sont devenues caduques et la révision la plus nette et la plus profonde, tenant compte de la liquidation e fait qui s’est accomplie, doit s’effectuer afin de se rattacher au seul terrain où le prolétariat peut être lui-même.
Pour l’État prolétarien, le problème est plus simple car loin d’’être un organisme au travers duquel se manifeste l’évolution du prolétariat, il est un instrument que l’évolution du prolétariat (se manifestant dans le parti) utilise nécessairement, et la répression dans son emploi est l’indice d’une progression dans le programme d’émancipation générale des ouvriers. Dans la mesure où le prolétariat cesse d’être lui-même et quitte son véritable chemin de classe, l’État prolétarien devient l’instrument d’une dictature réactionnaire et l’affirmation de défense de cet État est une affirmation de solidarité avec l’œuvre d’étranglement de la conscience prolétarienne. Comme le parti traître doit être détruit, comme les syndicats d’Union Sacrée seront balayés, l’État prolétarien opprimant le prolétariat devra être détruit de fond en comble.
C’est dans cette direction qu’évolue la liquidation objective déterminée par les événements et la maturation révolutionnaire des positions des classe qui s’élèvent dans les fractions de la gauche communiste. Renouveau des idées du prolétariat signifie renouveau des artères qui véhiculeront ce sang nouveau.
Aussi abstrait que cela puisse paraître — et dans un certain sens cela est forcément abstrait pour ceux qui résolvent ces problèmes et réfléchissent après — le moteur de la lutte des classes ne passe plus par ces institutions qui après avoir accompagné l’expansion révolutionnaire, se sont incorporées au système capitaliste, mais au même titre (bien plus profondément du fait de leur origine prolétarienne) que les instruments de domination de la bourgeoisie, elles compriment toute expression de classe et c’est leur destruction qui libère l’évolution du prolétariat vers la révolution communiste.
Le problème de l’abstraction est au fond le problème même de la méthodologie marxiste qui se distingue de toutes les écoles bourgeoises en ce qu’elle cherche non ce qui est est mais ce qui sera et qu’elle y arrive uniquement en repérant les lois qui guident l’évolution historique. Plus encore, la négation de ce qui est sera la condition de formuler les positions exprimant le mouvement réel de la lutte des classes, et comme ce mouvement n’atteint son apogée première que dans la révolution prolétarienne, les groupes soi-disant “abstraits” seront ceux qui conduiront les ouvriers vers leur émancipation lors que les “réalistes” atteints du mal des “foules” tomberont dans le bourbier ainsi que les événements d’Espagne nous l’ont prouvé une fois de plus.
Ces quelques considérations générales auront leur utilité au cours de l’examen du derniers discours de Staline. Nous nions farouchement que la Russie des centristes soit un lieu par où passe encore la lutte internationale du prolétariat. Malgré la révolution d’Octobre, tout, de la première à la dernière pierre de l’édifice construit sur le martyre des ouvriers russes devra être balayé car c’est là la seule condition permettant d’affirmer une position de classe en URSS. Nier la “construction du socialisme” pour arriver à la révolution prolétarienne, voilà où l’involution de ces dernières années a conduit le prolétariat russe. Si l’on nous objecte que l’idée de la révolution prolétarienne contre un État prolétarien est un non sens et qu’il s’agit d’harmoniser les phénomènes en appelant cet État un État bourgeois, nous répondrons que ceux qui raisonnent de la sorte ne font qu’exprimer une confusion sur le problème déjà traité par nos maîtres : les rapports du prolétariat et de l’État, confusion qui les conduira vers l’autre extrême : la participation à l’Union Sacrée autour de l’État capitaliste de la Catalogne. Ce qui prouve que, tant du côté de Trotski où sous prétexte de défendre les conquêtes d’Octobre on défend l’État russe, que de l’autre côté où l’on parle d’un État capitaliste en Russie, il y a une altération du marxisme qui conduit ces gens à défendre l’État capitaliste en Espagne.
Le prolétariat n’est pas et ne sera jamais “l’État”, il affirme un programme historique et lorsque les circonstances le mettent dans l’impossibilité de compléter ce programme, il laisse son nom aux institutions qu’il a créées, il reste dans ces institutions comme un prisonnier dans sa prison, elles sont prolétariennes et pourtant elle ne sont plus classe prolétarienne et il faudra les détruire pour reconstituer les éléments du programme de la révolution prolétarienne. L’État peut rester prolétarien et la société soviétique devenir essentiellement anti-prolétarienne. Et que l’on ne pense pas qu’il s’agisse ici d’un contraste pouvant être exploité au profit du prolétariat car ce n’est pas la première fois que nous nous trouvons devant une société capitaliste où avec l’appui de l’impérialisme mondial subsiste par exemple un État semi-féodal.
Ce qui pousse inexorablement les ouvriers russes à la révolution prolétarienne c’est le fait essentiel que la vie économique, sociale et politique est capitaliste (cela s’exprime clairement au travers de l’exploitation croissante du prolétariat et des phénomènes de l’évolution économique) et que l’État prolétarien de Staline est l’instrument d’un ordre capitaliste. En affirmant l’existence d’une classe capitaliste en Russie nous nions l’apparition d’une phénomène historique qui pèse considérablement sur l’évolution de la lutte des classes dans tous les pays et qui est la domination du capitalisme à ajouter à la dictature du centrisme, nouvelle forme de fascisme.
Le problème des rapports entre le prolétariat et l’État ne se résout jamais en considérant l’un par rapport à l’autre, mais en considérant la formation, l’évolution du parti conjointement à la formation et à l’évolution de la classe prolétarienne. La classe ouvrière ne peut fonder l’État prolétarien et lui conserver son caractère d’instrument subordonné à ses objectifs finaux qu’à la condition de se retrouver dans un parti et de maintenir ce parti sur les rails de la révolution internationale.
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En quoi réside l’importance du discours de Staline ? Après les derniers procès et la fameuse Constitution “Démocratique”, il marque l’apogée de la dictature centriste et la lutte impitoyable que le régime mène au même titre que tous les pays capitalistes contre l’apparition des contrastes de classe dans le tourbillon infernal de situations de guerre impérialiste qui s’est déchaîné. Déjà dans les derniers procès furent anéantis les hommes qui jetèrent sur les principes de la révolution mondiale les bases des institutions soviétiques pour le compte du prolétariat international. Qu’importaient leurs capitulations successives : ils représentaient la génération dont le centrisme venait d’anéantir de fond en comble l’œuvre et après l’effort gigantesque de l’industrialisation, la vague monstrueuse du stakhanovisme plongeant le fer rouge de l’exploitation capitaliste dans les chairs des travailleurs, détruisant des masses de capitaux dans des entreprises économiques improductives parce que cette destruction devant s’accompagner d’un anéantissement de toute conscience prolétarienne, il fallait couronner l’œuvre réalisée et passer au massacre des vieux bolcheviks. Sous ses première et deuxième versions, dans les procès, se lisaient la situation où était plongé le prolétariat russe et la solidarité définitive du centrisme avec tous les régimes capitalistes passant au massacre des ouvriers. Ce n’est vraiment pas une coïncidence si les procès de Moscou eurent lieu au moment des événements d’Espagne et en définitive nous nous trouvions devant deux manifestations de l’attaque capitaliste contre le prolétariat international.
Le développement des événements dans tous les pays, les convulsions sociales qui embrassent l’ensemble du système capitaliste ont vu dans tous les pays la bourgeoisie tenter d’harmoniser sa lutte contre le prolétariat d’après la note espagnole. À la guerre impérialiste d’Espagne devait correspondre un état de guerre dans tous les pays au cours duquel le capitalisme tentait de jeter les convulsions sociales dans des formes d’anéantissement de toute possibilité de reprise de la lutte des classes. En Russie, les mêmes contrastes qui voyaient s’agiter Blum dans la dévaluation, l’arbitrage, l’industrie de guerre, les massacres de Clichy, et Mussolini dans une intervention massive en Espagne, des manœuvres de large envergure en Italie, voyaient Staline passer à la lutte impitoyable contre le prolétariat. L’épouvantail, le revenant du trotskisme servait de prétexte car en soi le trotskisme ne peut représenter un danger révolutionnaire comme le prouvent sa défense de l’URSS et son passage dans le camp antifasciste espagnol et international. Parallèlement, les différents partis communistes puisaient dans la campagne soviétique les éléments complémentaires pour épauler l’attaque de leur propre capitalisme contre les éléments révolutionnaires. L’expérience de 1917 faisait comprendre la nécessité d’asphyxier et d’assassiner dans les tous les pays les groupes pouvant représenter des bastions prolétariens dans les tourmentes sociales de l’avenir. Au delà du trotskisme, ce que le capitalisme voulait obtenir de ses agents c’était la compression des contrastes sociaux et le matraquage de tous ceux pouvant représenter un élément discordant dans le chœur de l’Union Sacrée.
Staline a donc lancé la massue du bourreau non seulement contre le prolétariat russe mais aussi contre les ouvriers de tous les pays. Au massacre d’Espagne doit correspondre un massacre de toutes les aspirations révolutionnaires des ouvriers. Partout, les centristes devront prendre la tête de la répression et leur évolution les conduira à dépasser leurs confrères socialistes que leur férocité fera parfois hésiter. Staline a posé trois points dans son discours au Comité Central du parti communiste russe et nous en ajouterons un quatrième dont les effets se lisent en Espagne, en Italie, en France, en Belgique et vraisemblablement aussi en Allemagne.
Tout d’abord, le travail de sabotage effectué au point de vue économique par ce qu’il appelle les trotskistes ; ensuite la pénétration d’agents étrangers et de trotskistes dans les postes responsables de l’État soviétique ; enfin les lacunes de la campagne de répression contre les soi-disant trotskistes dans l’ensemble du pays. Nous y ajouterons les massacres de Barcelone où le PSUC a joué un rôle important, les dénonciations à la police italienne de militants communistes qui depuis des années se trouvent dans l’impossibilité d’être eux-mêmes, la collusion avec la police belge, française et même la fameuse Gestapo allemande. Qui est saboteur et que signifie cette expression pour Staline ? Dans une brochure assez fouillée, M. Yvon1 nous donne des indications sur la situation de l’ouvrier soviétique. Les chiffres méritent d’être cités :
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Avant-guerre
1925-1927
1933
1934
1935
1936
Salaire mensuel de l’ouvrier moyen en roubles.
30
100
130
150
170
190
Prix du kilo de pain de seigle en roubles.
0.05
0.125
0.30
0.50
1
0.85
Pouvoir d’achat mensuel du salaire en pain de seigle (kg).
600
800
430
300
170
225
Vers la fin de la NEP la situation de l’ouvrier soviétaique est de loin supérieure à celle qu’il connait aujourd’hui et l’apogée de sa misère correspond à l’apogée des plans quiquennaux. Comment en régime capitaliste, nous avons d’une part le développement fabuleux de moyens de production et d’autre part la misère croissante du prolétariat. Le sabotage consiste ici pour Staline dans l’opposition sourde des exploités à l’aggravation de leur situation. Cette hostilité que l’on peut canaliser sur la Place Rouge dans des apothéoses où le chant de l’Internationale s’accompagne du vrombissement des moteurs d’avions reste cependant ancrée dans les chairs des ouvriers car elle trouve sa source dans les contrastes capitalistes de la société soviétique. Ce sont ces contrastes que Staline qualifie de “saboteurs” et comme l’agent de police qui voit la main du meneur ou le centriste français ou espagnol voit le “provocateur” dans chaque mouvement social, il qualifie de “trotskiste” tout ce que le bouillonnement de la situation russe jette sur l’arène sociale.
L’exploitation du prolétariat dans tous les pays a ses lois internes et la croissance des formes collectives de la production ayant comme contre-partie la croissance de l’exploitation ouvrière est en définitive le contraste mortel de la société capitaliste marquant sa décadence. Il faut approfondir la production de plus-value et contenir dans les cadres du système capitaliste les formes de la production. Le prolétariat russe trouve dans le développement de son exploitation la confirmation de l’impasse où avec l’ensemble du système capitaliste est tombée la Russie. On y détruit des capitaux dans des entreprises mirifiques pour pouvoir continuer à soustraire une plus-value croissante du travail ouvrier. Mais dans ce processus git l’inévitabilité du contraste entre la dictature centriste et les millions d’opprimés, et inévitablement, surgit la nécessité de trouver une solution : problème qui sous toutes les dictatures du capitalisme se pose dans des termes fondamentaux analogues. Staline ne résout pas autrement le problème que Mussolini : contre l’assaut des contrastes sociaux et économiques la répression policière et une série d’organisations pour prévenir l’opposition ouvrière, la canaliser et la frapper à coup sûr.
Il y a une logique évidente dans le discours de Staline. Tout d’abord, frapper le “sabotage économique”, c’est-à-dire maintenir les bases de l’exploitation ouvrière intégralement. Détourner l’attention des prolétaires sur des vieux bolcheviks qu’il fallait détruire non en raison de leurs connaissances techniques leur permettant de saboter mais pour leur passé politique en faisant des représentants d’une époque où l’on luttait encore pour la révolution. Ils ne sabotent pas aujourd’hui, dit Staline, mais ils pourraient saboter demain lorsque le prolétariat se réveillera et qu’il faudra lui tenir tête. Qu’on les frappe donc pour le sabotage présumé ou éventuel. Le fascisme allemand ou l’impérialisme japonais sont là pour justifier la qualité d’espion des “trotskistes” et l’union s’effectue aisément entre les bourreaux des différents pays se prêtant main forte contre les militants révolutionnaires.
Le second point doit forcément être celui qui est à l’ordre du jour de tous les États capitalistes dans la phase de guerre impérialiste. Consolider l’appareil d’État et renforcer son intervention au sein des masses. Des agents étrangers et des trotskistes pénètrent dans les postes responsables. Qui sont-ils ? Piatakov, Boukharine, Radek et d’autres personnalités de ce calibre ?
L’histoire est de par trop fantaisiste et ce n’est que la façade des choses.
La réalité c’est la nécessité de justifier à tout prix par “l’entourage capitaliste” l’urgence à armer l’État d’un complément de force répression contre les prolétaires. Pour cela Staline s’est efforcé d’expliquer ce qu’était un courant politique et les raisons qui lui font qualifier le “trotskisme” de banditisme politique. Il n’a pas hésité un seul instant à exploiter avec un cynisme de bandit d’envergure ses massacres des vieux bolcheviks afin de prouver que Zinoviev-Kamenev, qui n’ont pourtant avoué que ce que Staline voulait qu’ils avouent, avaient dit et redit n’avoir aucun programme politique. Pour la seconde charrette de morts la version imposée par le Guépéou fut différente et ici aussi Staline s’est paré ignoblement des lamentables déclarations qu’ils imposa à Piatakov et consorts.
La conclusion est claire : le massacre de la vieille garde était le prélude au renforcement de la pression d’un État atteignant les formes monstrueuses que lui donne le capitalisme dans sa phase de décadence. Désormais, les centristes ne pourront plus se laisser prendre par des déclarations de repentir d’ouvriers ou de militants un instant égarés dans le chemin de classe. Comme le fasciste, plus que lui, il faudra frapper impitoyablement et dans la répression, aller au fond des choses en atteignant tous ceux qui directement ou indirectement, volontairement ou involontairement, auraient réagi contre le mécanisme de la domination centriste.
Les ouvriers révolutionnaires sont des bandits. En URSS, il y a, Dieu merci, encore de bons isolateurs et de bonnes prisons, comme il y a encore d’excellents bourreaux tuant avec dextérité. Voilà le second point du discours de Staline et le troisième s’y rattache immédiatement car il marque la nécessité d’emporter définitivement les masses dans une agitation limité par deux pôles : le tourbillon de la guerre impérialiste et le massacre de toute la génération qui fit et concrétisa Octobre 1917. le centrisme déclenche une offensive préventive et puisque un danger révolutionnaire ne peut se manifester dans un organisme d’avant-garde que Trotski a liquidé avec sa politique de compromission et d’Union Sacrée pour la défense de l’URSS, l’offensive est dirigée contre les contradictions de la société soviétique dans l’espoir — partagé par tous les pays capitalistes — que son développement détruira tout espoir de réveil prolétarien. Mais la contradiction git en ceci : pour créer une ambiance de guerre impérialiste et fonder l’économie de guerre, le capitalisme évolue vers une tension des rapports entre les classes et cela se traduit également dans la sphère soviétique.
Ainsi, dans ce discours de Staline est photographiée l’évolution des situations en Russie et quand Staline part en guerre contre le trotskisme international, il ne fait que se joindre à tous les autres massacreurs qui veulent en finir avec le “communisme” et plongent leurs poignards dans les contrastes qui font surgir les ouvriers sur l’arène politique.
Mais la croisade contre les militants révolutionnaires d’avant-garde dont Staline a pris la tête porte en elle une série d’enseignements que le capitalisme a retiré de la précédente tourmente sociale. Qui donc mieux que le centrisme peut repérer les rares noyaux qui demain pourraient prendre la tête des masses ? Qui mieux que lui peut les faire assassiner avec l’assentiment des prolétaires emportés par la guerre impérialiste ? Quand l’État soviétique dénonce les “trotskistes-fascistes”, qu’il s’abouche avec les différentes polices ou qu’il charge les partis communistes de ce travail délicat, on peut toujours faire reculer la méfiance ouvrière avec les grandes phrases sur l’édification du socialisme.
Staline sait — et son discours en est une preuve — qu’en Russie restent des institutions avec l’étiquette prolétarienne alors que les principes de classe qui en permirent la fondation ont été transférés dans les groupes restreints de la gauche communiste ? Ces principes il faut les briser dans les individualités, les groupes qui s’en sont armés et qui demain pourraient les employer contre toutes les formes de domination capitaliste, y compris celle du centrisme. La lutte de classe est aujourd’hui cette lutte impitoyable entre ces groupes de la gauche communiste et toutes les forces et formes de la domination capitaliste.
Mais si la répression, la délation, l’assassinat peuvent enlever des têtes précieuses à la lutte prolétarienne, rien ne peut supprimer les principes qui ont courroné l’évolution douloureuse des travailleurs et leur martyre alimente sans cesse l’effort révolutionnaire pour maintenir intégralement le bagage idéologique du prolétariat et surtout — ce qui est la seule façon de le maintenir — de le compléter.
Les bourreaux ont donc parlé. Le prolétaire au travers de ses fractions de gauche leur répond en hissant son drapeau de révolution communiste et en restant sur le chemin qui lui a permis, jusqu’ici, de lutter contre le centrisme, qui lui permet de voir dans la forme soviétique une nouvelle forme d’écrasement des ouvriers et qui lui permet de comprendre que si des institutions croulent, des conquêtes ouvrières sont gagnées à la cause de l’ennemi, le programme de la révolution n’a pas fait faillite mais trouve une nouvelle confirmation dans les cataclysmes qui se déchaînent sur la société capitaliste malgré la liquidation d’Octobre 1917.
Notes
M. Yvon, Ce qu’est devenue la Révolution Russe. ↩︎
Les contrastes — pour parler américain — entre “l’unionisme de métier” (craft-unionism) et “l’unionisme d’industrie” (industrial-unionism) entre le système d’organisation “horizontal” et “vertical”, que nous retrouvons d’ailleurs déjà dans le passé, et qui seulement ces derniers temps ont pris une forme accentuée en liaison surtout avec l’expérience de Roosevelt, tout cela n’est qu’un des aspects et des plus superficiels des problèmes sociaux qui préoccupent les Etats-Unis.
La Fédération américaine du Travail (A.F.L.), depuis qu’elle a été fondée (en 1886) par Samuel Gompers, a été basée sur les petits syndicats de métiers dont il en existe souvent une dizaine dans une même industrie— et elle regroupe essentiellement des ouvriers qualifiés (le Skilled Labor). Les ouvriers non qualifiés et les manœuvres en étaient jusqu’à ces derniers temps presque complètement exclus. Pour Gompers et ses épigones l’A.F.L. ne devait pas être une organisation de masses mais l’expression de l’aristocratie ouvrière, des artisans et des ouvriers spécialisés qui, ayant acquis la possession d’un art ou d’un métier, avaient droit d’exiger du patronat un traitement privilégié. Pour eux la “closed shop” contrat conclu avec les patrons d’après lequel était reconnu à l’Union,. c’est-à-dire au syndicat, l’autorité de traiter au nom des ouvriers, stipulait aussi que tous les ouvriers non inscrits à l’Union devaient être exclus du travail. Pour obtenir cela, l’A.F.L. n’a pas hésité à recourir aux moyens les plus radicaux — même terroristes — qui faisaient un étrange contraste avec la politique réformiste de cette organisation. Le contraste était latent à mesure que l’A.F.L. (dans sa forme dépassée du Trade Unionisme) était dans l’impossibilité d’organiser les 25 millions d’ouvriers semi ou non spécialisés qui étaient devenus peu à peu l’énorme majorité employée dans les industries de base. Mais la divergence n’éclata dans sa forme la plus accentuée qu’en 1933, quand l’illusion suscitée par la N.I.R.A. détermina une poussée dans les syndicats, correspondante avec la nouvelle politique de Roosevelt. Les syndicats recrutèrent donc à tour de bras… mais parmi les “unskilled” évidemment. Et c’était précisément cela que ne voulaient pas les dirigeants de l’A.F.L.
Les bonzes de la vieille école : les Green, les Woll, virent dans cela le spectre de la débâcle : débâcle idéologique de leur politique traditionnelle – aussi de la doctrine de Monroe appliquée dans le mouvement ouvrier au travers de l’hostilité, pour établir un contact permanent avec les ouvriers d’Europe – désastre personnel parce que l’invasion des “barbares”, c’est-à-dire des non spécialisés et des manoeuvres dans l’A.F.L. aurait fini avec la création d’une nouvelle bureaucratie syndicale qui les aurait balayés. D’autres bonzes plus progressifs (ou plus aventuristes),.John L. Lewis en tête virent, par contre, s’ouvrir devant eux la perspective alléchante de 25 millions d’éventuels syndicables, une mine d’or et d’influence à exploiter près des pouvoirs constitués.
Les autres, par contre, plutôt que d’accepter la forme industrialiste qui aurait permis l’organisation de ces masses ont préféré briser l’organisation. Pour ne pas courir le risque de. perdre leur sinécure ils ont expulsé les adhérents à la C.O.I. (Commission d’Organisation Industrielle) même si cela signifiait amputer leurs effectifs de presque la moitié.
Cela ne veut pas dire évidemment que les bonzes de l’A.F.L. voulaient rompre avec Roosevelt, livrer bataille sur ce terrain au gouvernement Fédéral.
Tout autrement, nous les verrons entrer avec leurs adversaires industrialistes dans la Non Partisan Labor League, qui fut créée pour patronner la réélection en 1936, de Roosevelt. Ils n’entendaient certes pas renoncer à leur fonction de “Labor lieutenant” du capitalisme, mais il était seulement question de dissensions pour mieux remplir leur fonction.
Ce fut après que le Congrès d’Atlantic City de l’A.F.L. refusa de donner une “Charte” industrielle aux syndicats d’industrie à production de masses (réclamée par la minorité de celle-ci groupant les 40 % des votants au Congrès), que cette minorité se constitua en novembre 1935 dans le Comité pour l’Organisation Industrielle (C.I.O.). En septembre 1936, deux mois avant le Congrès annuel, le Comité Exécutif de l’A.F.L. suspendit la C.O.I. et ne permit pas la participation au Congrès de 10 syndicats rattachés au C.O.I. qui comptaient près d’un million de membres. Le Congrès de Tampa de novembre 1936 sanctionna cette mesure tout en évitant de prononcer l’exclusion formelle mais prolongeant la “suspension” des organisations “rebelles”. La C.I.O. compte aujourd’hui 15 Unions industrielles avec deux millions d’adhérents, alors que l’A.F.L. reste avec deux millions 700,000. adhérents.
C’est durant cette époque que s’est développée la grande vague de grèves.
Alors qu’en 1933 l’on comptait à peine 800,000 grévistes, ils se comptèrent en 1934 à un million et en 1935 à 1 million et demi au cours de 2,014 conflits : le chiffre le plus élevé rencontré depuis 1921 (mais encore inférieur à celui de 1919 quand il fut de plus de 4 millions au cours de 3,630 conflits). En 1937 il y eut également de nombreuses grèves au cours desquelles se manifesta la nouvelle forme d’occupation des usines. La presque totalité de ces grèves eurent lieu sous les auspices de la C.I.O. et il suffit de se rappeler les grèves de l’industrie de l’automobile, dans les usines de la Général Motors chez Chrysler. L’attaque fut déclenchée successivement contre les magnats du Trust du fer et de l’acier pour obtenir les mêmes résultats atteints dans l’industrie de l’automobile. Mais malgré la forme souvent violente atteinte par l’agitation, ces grèves américaines n’eurent pas substantiellement un caractère subversif : la reconnaissance des syndicats de la part des dirigeants de l’industrie à fabrication de masse (Automobile. Acier, Caoutchouc), qui avaient jusqu’alors manœuvré avec leurs syndicats jaunes (Company Unions) alors que les masses d’unskilled étaient laissées désorganisées par l’A.F.L.
Les industrialistes de la C.I.O. organisèrent ces dernières avec le bénévole appui de Roosevelt et réclamèrent pour elles le droit de négocier collectivement les contrats envisagés dans la NIRA et dans la loi Wagner qui a supplanté la NIRA pour les parties invalidées par la Cour Suprême.
Si par la suite les masses, dans le feu de la lutte, passèrent outre la volonté des dirigeants, ce fut la force armée, pour les mineurs de la Pennsylvanie comme la troupe et le gaz — pour les ouvriers qui occupèrent les fabriques, parce qu’il ne fallait pas démentir que Roosevelt,-plus-que la face “socialiste” que glorifie le Front Populaire, montre plutôt la gueule “fasciste” qui transparaît dans toute sa politique d’intervention étatique accentuée sur tous les terrains économiques, afin de sauver la baraque bourgeoise. Même la loi “Wagner”, la charte nouvelle de l’organisation syndicale et des contrats collectifs, envisage la possibilité d’anéantir le droit .de grève avec l’inculpation d’illégalité.
Le changement de la politique du capitalisme américain est dicté par la nécessité du développement de l’industrie américaine et c’est cet aspect substantiel que nous ne devons pas perdre de vue dans l’appréciation des récents événements d’Amérique.
C’est une nécessité de vie pour un pays où la concentration capitaliste est la plus avancée, où la rationalisation fut poussée à l’extrême – exception faite pour le stakhanovisme russe – et où la crise mondiale sévit plus particulièrement avec un chômage catastrophique.
A mal extrême, remèdes héroïques. A ce propos, il est opportun de se rappeler comment une grande partie de la politique “ouvrière” de Roosevelt fut déjà envisagée par la Commission Wickersham, instituée par Hoover, à peine venu au pouvoir en 1929. Mais elle ne présenta ses conclusions que 3 ans après quand il allait terminer sa période présidentielle. Et ces mesures envisagées par le gouvernement “républicain” de Hoover furent appliquées par le gouvernement “démocratique” de Roosevelt.
D’autre part, le rôle hégémonique qui, dans le passé fut tenu par les ouvriers spécialisés, ainsi que nous l’avons déjà vu, échoit de plus en plus aux masses non qualifiées. Ford a prouvé que dans son industrie 80 % du travail pouvait être appris en une semaine, et seulement 1 % du travail nécessitait un apprentissage d’un an. Ces considérations valent d’ailleurs pour les autres industries.
Pour se rendre compte de l’importance croissante des masses non spécialisées ; rappelons que de 1921 à 1933 le pourcentage des grèves dirigées par les Unions a toujours diminué au point qu’en 1933, c’est seulement la moitié des grèves qui furent contrôlées par les Unions alors que les autres grèves furent sauvages.
Il n’est pas. étonnant que Roosevelt ait appuyé l’organisation industrialiste et aidé les bonzes de l’A.F.L. à reprendre le contrôle des agitations ouvrières. En 1933-34 les trois quarts des grèves se sont vérifiées, en effet, de nouveau sous les auspices de l’A.F.L., mais évidemment sous la direction de la C.I.O. Cette partie de la bourgeoisie qui est partisan d’un gouvernement fédéral centralisé et qui soutien le New Deal est la même qui encourage l’Unionisme industriel. A la centralisation industrielle doit correspondre la concentration de la masse ouvrière sous la férule d’une bureaucratie dévote et corrompue. Les syndicats d’industrie sont ceux-là qui correspondent le mieux à l’”interventionnisme social”, envisagé par Roosevelt. Les bonzes de l’A.F.L. n’ont pas voulu le comprendre, préoccupés par leur égoïsme étroit. Mais Lewis l’a compris. Celui-ci est aujourd’hui le Benjamin de toute la presse du Front Populaire. “Lewis entend consolider la démocratie dans la vie économique et sociale” a écrit Mertens, secrétaire de la Commission Syndicale de Belgique, de retour d’Amérique. Qui est Lewis ? Le vieux compétiteur de Gompers à la présidence de l’A.F.L., qui a toujours employé dans ses syndicats les méthodes traditionnelles de la bureaucratie américaine et qui a laissé abandonnés à eux-mêmes, en 1922, les grévistes non spécialisés de la Pennsylvanie et en 1928, ceux de la Pennsylvanie d’Ohio. Cela sans se préoccuper de regrouper les non spécialisés et non organisés au cours des années les plus sombres pour les ouvriers américains, celles de 1929-33. C’est seulement en 1933, quand Roosevelt vit l’utilité, d’organiser ceux-ci, que Lewis et les autres chefs de la C.I.O. actuelle se sont mis au travail. Mais les différents Lewis, Doubinsky, Hillman, sont liés par un double fil, à Roosevelt et à sa politique trompeuse du New Deal. Ils sont devenus des agents électoraux de celui-ci et ce sont ces “gauchistes” qui, à New York ont créé le parti travailliste américain avec la Vieille Garde,. c’est-à-dire l’extrême droite socialiste. Ils ont présenté Roosevelt, premier candidat de la liste ouvrière et se vantent d’avoir apporté 250,000 voix aux 27 millions obtenus par Roosevelt en 1936.
Ce ne seront certainement pas eux, les dirigeants du nouvel unionisme américain, qui donneront vie à ce troisième parti que nous trouvons depuis 100 ans, comme une perspective jamais réalisée dans le mouvement ouvrier américain. L’A.F.L., comme l’on sait, fut toujours contre cette aspiration, non par apolitisme, comme la vieille C.G.T. ; mais parce qu’elle préférait marchander ses voix aux deux partis de la bourgeoisie.
C’est plutôt le parti socialiste qui depuis près de 40 ans a sollicité le vote des prolétaires, et qui obtint près d’un million de voix (897,000 en 1912 avec Debs, 850,000 en 1932), pour tomber à 187,000 en 1936. Le parti ouvrier socialiste (D. Léon), a participé depuis 50 ans aux luttes électorales mais toujours en recueillant une quantité bien plus restreinte de votes. Le parti communiste obtint 80,000 voix aux dernières élections. A côté de la participation continue de ces partis politiques, on observe une quantité de tentatives sporadiques allant de 1866 (avec le National Union Party) à 1924, avec le Farmers Labours Party. Tous ces mouvements n’eurent pas de lendemain.
Le vieux mouvement ouvrier est en dislocation aux U.S.A. Laissons de côté le Parti Ouvrier Socialiste, le plus vieux parti, mais qui végète aujourd’hui dans le souvenir du passé. Prenons au contraire le parti socialiste qui fut pour des dizaines d’années l’organisation fondamentale des ouvriers américains. Le Congrès de 1934 (Détroit), approuva à une grande majorité, une nouvelle déclaration de principe qui, tout en étant revêtue de phrases révolutionnaires, était en substance vague et pacifiste. La droite du parti qui contrôlait la direction se refusa de souscrire à celle-ci et commença ouvertement à préconiser la scission, appuyée sur le contrôle de toutes les institutions à rendement financier et “respectables”, à commencer par l’entreprise du quotidien juif de New-York.
La nouvelle majorité des “Militants” (ainsi s’appelait la soi-disant gauche), fut tellement homogène et cohérente qu’à plusieurs reprises elle chercha le compromis. Ce fut en réalité la Vieille Garde qui voulut la scission et créa l’organisation distincte : La Fédération Social-Démocrate.
Le Congrès de 1936, à Cleveland, sanctionna cet état de fait et nous assistâmes au bloc de la “gauche” de Norman Thomas, avec le groupe Hoan, qui représente l’administration socialiste de Milwaukee, ce qui est également une affaire financière.
Il est symptomatique que Norman Thomas, chef de “la gauche” et candidat présidentiel, tout comme Hoan, sort du clergé. Il y a d’ailleurs pas mal de clergymen dans le parti socialiste américain. Le parti communiste est une filiation de la gauche socialiste, (expulsée en 1919 du parti socialiste et qui avait sa base dans les Fédérations de langue — slaves surtout — secouées par la Révolution d’Octobre). Le Parti communiste, ou mieux, les Partis communistes, car il y en eut deux, furent rejetés rapidement dans l’illégalité au cours de la féroce répression de 1920 et ils s’assagirent vite dans cette situation permettant souvent de justifie une inactivité manifeste. Une fois dépassée la nécessité de l’illégalité, d’impératives directives de l’I.C. furent nécessaires et l’on dut passer à une âpre lutte intérieure et de nouvelles scissions pour les décider à passer à l’action ouverte (en un premier temps, dans un Workers Party légal, doublé d’un parti illégal). Si nous rappelons les luttes internes qui se sont vérifiées ensuite en leur sein, c’est pour retrouver la genèse des mouvements actuels de la gauche communiste et afin de ne pas nous laisser égarer par les nouveaux masques des vieux brouillons repeints à neuf.
Lovestone fut celui qui, à partir de 1925 dirigea le bal au rythme de Moscou. Forster représente l’opposition dans attente de lui succéder et le troisième de cette honorable compagnie, Cannon, louvoya entre l’un et l’autre. Parce que Lovstone jura en Boukharine, Forster se fit l’instrument de Staline et l’un et l’autre essayèrent de se coller mutuellement le stigmate de “trotskiste”.
Forster dénonça Lovestone comme le péril de droite qui “objectivement” entretenait et aggravait le péril trotskiste, mais il fut lui-même dénoncé comme un conciliateur faisant le jeu des trotskistes. L’un et l’autre se trouvèrent d’accord en 1928 pour exclure l’aile plus ouvertement trotskiste, Cannon, Schachtman, Abern.
Au Congrès de 1929 Lovestone disposait de 95 % des délégués et pour maintenir la direction il fit approuver une résolution d’âpre condamnation de Boukharine et d’approbation sans réserve de Staline, Mais tout fut inutile quoique le C.C. se transféra au complet à Moscou pour apaiser le Dieu courroucé. La minime minorité de Forster reçu la direction du parti et, peu de mois après, Lovestone, Cannon, Gitlow et Wolfe, furent à leur tour exclus du parti. Ils se constituèrent alors en Communist Party of U. S. A. (Opposition) et ils n’ont pas renoncé à l’espoir de rentrer dans la grâce de Moscou, eux qui ont toujours soutenu la politique du “socialisme en un seul pays” et acquis leurs galons dans la lutte anti-trotskiste. La vie de l’opposition de gauche fut mouvementée comme toute opposition de gauche qui se respecte elle a une origine de droite que Trotsky a décorée pour des nécessités de manœuvre politique d’opposition de gauche. Le groupe de Cannon fut en fait le premier, en 1923, à s’associer à Pepper et, en 1925, à faire bloc avec Lovestone contre Trotsky.
Exclu du parti, le groupe du “Militant” se constitua en “Communist League of America” (Opposition), qui en août 1932 se rallia unanimement aux thèses de Trotsky pour une nouvelle internationale. En fait il s’unit en 1934 avec Workers Party (qui surgit au début d’une opposition syndicale et qui devint le réceptacle d’intellectuels, corrompus, type Eastman ou de vieux opportunistes de droite du temps du vieux parti communiste illégal, les Lore et Salutasky-Hartman). Cannon et Muste fondèrent ensemble le Workers Party avec le nouveaux journal “New Militant”. Ce parti eut une vie courte et pleine de luttes intestines : en 1935 on expulsa un groupe de gauche (Ochler-Stam), bien qu’il se réclama d’un tiers des membres. Il faut tenir compte que lorsqu’il s’agit de groupes américains les membres se comptent non par centaines niais par dizaines.
Les trotskistes américains furent naturellement d’accord pour le nouveau tournant : entrer dans les partis socialistes. Prenant prétexte de la résolution de Cleveland de 1936 qui, selon eux, représentait un climat favorable pour une action en Faveur du “socialisme révolutionnaire” ainsi qu’on lit en sous-titre dans leur organe “The Socialist Appel” de juin 1936, Cannon et Schachtmann firent approuver la dissolution du Workers Party et l’entrée dans le parti socialiste dans lequel Cannon rejoignit son ex-camarade Goldman qui l’avait déjà précédé : D’autres comme Spector sont restés en dehors parce qu’opposés à la nouvelle orientation et ils représentent une éventuelle réserve pour demain.
Mais pour compléter l’énumération des groupes qui se réclament du communisme de gauche au Etats-Unis, nous devons parler de quelques autres groupes. L’un est la Ligue Communiste de Combat (Communist League of Struggle), c’est-à-dire les “communistes internationalistes” qui ont pour chef Weisbord. Ce groupe a surgi en 1931 d’une scission dans la Ligue trotskiste et à- l’époque du Secrétariat International de Paris a contesté aux autres de représenter le véritable communisme de gauche. Dans “Bilan” nous avons en son temps défini nos rapports avec ce groupe qui, ces derniers mois, a renouvelé ses tentatives de redonner vie à un mouvement international envoyant en Europe, d’abord Vera Bush, ensuite Weisbord, Vient ensuite la Ligue Ouvrière Révolutionnaire (Revolutionary Workers League), c’est-à-dire le groupe Oekler-Stamm, qui fut exclu en 1935 du Workers Party. Ce groupe de “marxistes internationalistes” publie un journal (Fighting Worker), pour la IVe Internationale et a même présenté un candidat à l’élection présidentielle de 1936.
Il reste enfin une Ligue pour un Parti Révolutionnaire (League for a Revolutionnary Workers Party) qui a une genèse plus compliquée. Gitlow, qui avait abandonné l’organisation de Lovestone (après la scission) avait créé un comité d’organisation pour un nouveau parti révolutionnaire, avec l’appui de Field, un économiste entré et sorti de la Ligue Trotskiste, à plusieurs reprises, et qui fut exclu lors de la grève de l’alimentation. Il créa avec un groupe d’ouvriers la Ligue pour le Parti Révolutionnaire. Field était pour “se relier aux masses” à tout prix et tant lui que Gitlow, voulaient créer le parti d’abord et discuter ensuite. Tout comme pour le parti socialiste révolutionnaire de Dauge en Belgique, Gitlow plus, tard, a échoué dans le parti socialiste et Field est resté seul dans la Ligue qui ces derniers temps s’est disloquée et n’a plus donné signe de vie.
C’est avec ces deux derniers groupes que les camarades de notre fraction en Amérique ont eu récemment des discussions qui n’ont pas conduit à des résultats positifs.
Ceci est donc l’examen de la situation en Amérique. Si nous avons cité tant de noms ce n’est pas pour leur valeur en soi mais parce que dans bien des cas, c’est l’unique moyen pour pouvoir se retrouver dans ce maquis où l’idée et le principe manquent trop souvent et où les différents courants, dit communistes de gauche, le remplacent avec un simplicisme vraiment déconcertant.
Il est vrai qu’entre nous et eux il y a aussi un océan idéologique.
La situation internationale est dominée par les faits suivants :
1°) L’Etat russe jaillissant d’une économie basée sur la socialisation des moyens de production, se manifeste solidaire des intérêts d’Etats surgissant d’économies basées sur les principes opposés de l’appropriation privée des moyens de production.
2°) L’ossature capitaliste de l’État républicain d’Espagne se concilie avec l’institution de formes d’économies socialisées, alors que les organisations syndicales prennent- en main, en Catalogne, la gestion des plus importants départements de la production.
3°) L’ensemble des organisations politiques et syndicales agissant parmi les masses, y compris ces groupements issus de la dégénérescence de l’Internationale Communiste qui ne sont pas parvenus à prendre la forme organique des fractions de gauche, appellent les ouvriers à participer directement ou à soutenir la guerre en Espagne qui se déroule sous la direction d’un Etat capitaliste.
4°) Le capitalisme international, au travers du Comité de non-intervention, et par la participation en son sein des Etats ayant des intérêts profondément opposés entre eux (même sur l’échiquier espagnol) parvient à éviter que le brasier ibérique ne déchaîne la conflagration internationale. Par contré une unité solide se manifeste entre tous les Etats, y compris la Russie Soviétique, pour la destruction physique et politique du prolétariat espagnol et international.
5°) Les organisations syndicales, tout en pouvant Maintenir leur programme de classe et en prenant la-tête des luttes revendicatives des ouvriers se concluant par leur succès, s’intègrent dans l’Etat capitaliste, et deviennent un facteur décisif clans l’établissement d’économies de guerre dans les pays dit démocratiques.
1 — Les critères marxistes de l’analyse de la situation internationale actuelle
L’ensemble de ces constatations doit s’accompagner avec la reconnaissance du heurt qui se manifeste entre ces faits et tout un système de positions politiques qui avaient permis d’appliquer les principes de la lutte des classes et avaient incarné les luttes du prolétariat au cours des situations qui s’avèrent être révolues.
Le caractère spécifique du marxisme consiste non seulement dans sa progressivité permanente, mais aussi dans la proclamation de son incapacité de conclure, par des solutions politiques, les problèmes que les situations historiques n’ont pas encore posés. La méthode d’analyse, qui reste valable pour toutes les époques, conduit à des thèses centrales exprimant une phase donnée de l’évolution de la lutte des classes, thèses appelées à atteindre une sphère plus haute en rapport avec les nouveaux problèmes historiques surgis. En même temps, la méthode elle-même subit une transformation intrinsèque en acquérant une puissance supérieure de pénétration des événements, par le rejet d’instruments formels d’analyse que les situations démontrent incompatibles avec la doctrine marxiste.
C’est dans tous les domaines que s’impose la vérification des données fondamentales inscrites dans le programme précédent de la lutte prolétarienne : dans celui de la dialectique marxiste, aussi bien que dans les autres du déterminisme économique et du matérialisme historique.
Déjà Lénine, par la critique de l’”empiriocriticisme” devait prouver que les déviations dans l’analyse économique, les erreurs politiques avaient leur source première dans une fausse interprétation de la méthode marxiste d’investigation des phénomènes sociaux. A cette époque, l’empirisme consistait à considérer que l’engendrement de l’antithèse du prolétariat ne pouvait résulter que de la maturation de la thèse bourgeoise, laquelle se présentant comme une inévitabilité historique et contenant aussi l’inéluctabilité de sa négation ultérieure, devait être accélérée dans son cours, par l’action du prolétariat qui aurait ainsi conquis de meilleures positions pour le triomphe de ses intérêts. Pour confirmer cette thèse ; les mencheviks se reportaient aux conclusions auxquelles Marx était arrivé dans l’action politique qu’il mena au cours du cycle des révolutions bourgeoises et où il se basa sur la possibilité de faire surgir l’antithèse prolétarienne de la lutte du capitalisme contre le féodalisme. Lénine prouva que, puisque la nouvelle situation ne posait plus le problème des révolutions bourgeoises, mais celui des révolutions prolétariennes, l’antithèse de la classe ouvrière ne pouvait résulter que d’une lutte simultanée contre le féodalisme et la bourgeoisie alors qu’elle devait reprendre à son compte certaines transformations sociales qui formèrent autrefois le contenu des luttes pour le pouvoir du capitalisme contre le féodalisme.
La méthode dialectique précédente se basant sur l’inévitabilité d’une succession de régimes sociaux avant d’en arriver à pouvoir poser le problème de la conquête du pouvoir par le prolétariat, fera place à l’autre méthode fondée sur l’inévitabilité des bonds dans l’évolution historique. Il devenait empirique de méconnaître les changements intervenus dans la situation, d’appliquer à celles-ci le schéma du passé et pour s’introduire dans le cours des situations et exprimer les intérêts du prolétariat, le marxiste devait agir dans le sens de l’évolution réelle des luttes de classe. L’opposition du capitalisme au féodalisme tout en étant une lutte de classe, parce qu’elle ne pouvait pas atteindre la phase supérieure de la révolution, était appelée à se conclure par une composition des deux classes se coalisant contre la menace de l’assaut prolétarien.
Des problèmes de la même espèce sont révélés par la situation actuelle. La pensée marxiste fécondera le mouvement exprimant l’évolution de la réalité, à la condition de s’axer sur le pivot où se détermine le heurt entre la classe prolétarienne et toutes les autres formations sociales appelées à se coaliser contre elle.
Il est faux de penser que le marxisme est une négation formelle de l’idéalisme auquel il opposerait les facteurs économiques déterminant l’évolution historique sous le choc de coalisations homogènes d’intérêts et par la victoire de celle qui aura réussi à prendre la maîtrise de l’Etat pour consacrer exclusivement la défense de ses intérêts. Les limites de cette conception se trouvent dépassées par les événements actuels qui ont vu le prolétariat russe anéanti par le centrisme, et cela sans que l’organisation sociale du pays ait été bouleversée et l’Etat capitaliste reconstitué. Le marxisme n’est pas l’affirmation d’une évolution inconsciente de l’histoire, mais la proclamation que la sujétion des hommes aux forces de l’économie rend impossible un développement social conforme aux besoins Ces producteurs. Sur la trame de cette sujétion économique, se forment des régimes divisés en classes antagonistes, mais le front où se déroule la lutte des classes n’est pas celui de la simple opposition de la propriété privée et de la socialisation des moyens de production. Certes la victoire du prolétariat n’est possible que par la destruction de la machine étatique capitaliste sanctifiant le règne de la propriété privée, mais le dégagement de cette victoire n’est possible que par l’établissement d’une organisation sociale où la socialisation des moyens de production ne fait office que de simple condition élémentaire et le problème fondamental consiste à éviter que, malgré cette nouvelle formule des rapports sociaux, une oppression ne s’exerce sur les producteurs sans qu’il soit nécessaire pour cela que l’Etat passe aux mains d’une classe exploiteuse. Reprendre aujourd’hui les formules qui avaient contresigné la phase du développement du mouvement socialiste d’avant-guerre, c’est s’exposer aux démentis des événements de tous les pays : partout en effet le camp de la propriété privée est profondément entamé tandis que le mouvement ouvrier subit une crise profonde de désarticulation.
Le matérialisme historique doit se défaire de cette conception d’automatisme économique qui est d’ailleurs étrangère à la pensée de nos maîtres. Les facteurs économiques agissent comme crans d’arrêt de l’évolution sociale, mais leur déclenchement peut aussi s’accompagner de l’aggravation de l’exploitation économique et de l’oppression des producteurs, comme il en est le cas en Russie. Pour arriver à la véritable libération des producteurs, il faut que ces derniers parviennent à établir une structure du mécanisme productif qui, par une atténuation de l’exploitation, réalise les conditions pour atteindre un plus haut niveau de leur vie et les délie du circuit de l’économie capitaliste des autres pays évoluant vers l’issue de l’économie de guerre. L’opposition qui n’est jamais entre les formes des rapports sociaux, pouvait, dans la période d’avant-guerre, exprimer un contraste de nature au travers des formulations de la propriété privée et de la socialisation des moyens de production. Par contre dans la situation actuelle c’est uniquement au travers d’une opposition de structure de l’économie que se manifeste l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat et reprendre l’ancienne formule c’est favoriser le massacre des ouvriers croyant combattre pour le socialisme parce qu’ils ont socialisé une partie importante des moyens de production.
D’autre part le contraste de classe qui se révélait autrefois dans le domaine économique au travers de la lutte ouvrière pour la conquête de plus hauts salaires ne manifeste plus dans ce camp restreint. En effet le développement gigantesque de la technique de production détermine une si haute accumulation de plus-value que l’attribution d’un salaire plus élevé peut ne pas déterminer l’ouverture du contraste de classe. Ce dernier se transfère dans une zone supérieure d’un côté le capitalisme qui, dans l’impossibilité d’investir dans la production les immenses capitaux existant doit passer à toutes formes de manipulations pour une amputation de la puissance productive, de l’autre côté le prolétariat qui ne peut dégager ces richesses colossales qu’à condition d’entamer la lutte révolutionnaire. La valeur du travail et l’impossibilité de sa réalisation resteront toujours le moteur de l’évolution antagonique de la société capitaliste : seulement la substance de ce contraste qui se manifestait auparavant au travers de la forme des luttes pour les revendications immédiates, se manifestera désormais au travers de la lutte pour le pouvoir ; l’extraction progressive de plus-value aux producteurs étant tellement élevée que le capitalisme peut en céder la partie insignifiante qui permet une augmentation de salaires. L’époque impérialiste du capitalisme se révèle être celle où la zone déterminant le contraste de classe est celle dont les objectifs ne sont plus limités aux luttes partielles, mais seulement à la lutte suprême pour la révolution communiste.
Cela semblerait contredire la formule que, dans son époque décadente, le capitalisme se trouve dans l’impossibilité d’améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière. Cependant une correcte compréhension des intérêts mêmes partiels des ouvriers, nous permettra de comprendre, qu’en réalité, les conditions de vie des exploités ne sont nullement améliorées par les augmentations de salaires qui ont conclu les derniers mouvements grévistes en France, Belgique, Amérique et les augmentations de salaires que Mussolini et Staline ont alloués aux ouvriers de ces pays. En effet, en quoi consiste l’intérêt immédiat du prolétariat, sa revendication partielle, dans la situation d’aujourd’hui ?
Il est impossible de nier que si la situation économique a pu être fouettée dans les différents pays, cela est dû uniquement à l’établissement d’une économie de guerre, au fait que les industries des armements sont devenues le centre moteur de toute la vie économique. Cette transplantation de l’axe de la production capitaliste a comme répercussion directe dans la structure du système, une élévation gigantesque du taux de la plus value sans que la production qui en résulte occasionne immédiatement l’éclosion des contrastes spécifiques au régime bourgeois. En effet la production des armes n’arrive pas jusqu’au marché, et n’alimente pas une nouvelle force de travail qui représenterait un puissant facteur de congestion directe du mécanisme productif. Dans la formule de Marx, le capital variable est le facteur décisif de l’éclosion des contrastes car il est la source d’une nouvelle masse de plus-value que le marché est incapable d’absorber, le producteur étant toujours forcé de ne réaliser qu’une partie infime de la valeur de son travail. L’économie actuelle, dominée par l’hégémonie de la production de guerre, permet d’éviter que le marché soit immédiatement encombré par l’invasion de la partie prédominante de la production, et de ce fait, l’éclosion des contrastes économiques aussi bien que de classe se déplace : ce n’est plus le marché qui révèle la base antagonique de la structure capitaliste, mais le fait que désormais la plus grande partie de la production se trouve être privée de toute possibilité de trouver un débouché. L’économie capitaliste qui est, au point de vue fondamental, une production de marchandises et transforme le producteur lui-même en une marchandise est arrivée au terme extrême de sa vie parce que le produit du travail n’arrive plus directement au marché.
L’industrie de guerre étant celle où l’industrialisation est la plus élevée, est aussi celle où le taux de la plus-value et de l’exploitation ouvrière est le plus fort, ce qui détermine — au point de vue des économies nationales, aussi bien que de l’économie mondiale — une possibilité de manœuvre pour la bourgeoisie qui pourra se plier à certaines exigences de la classe ouvrière et laisser se terminer par un succès les luttes revendicatives sans qu’il en résulte un réel progrès des capacités révolutionnaires du prolétariat.
En définitive, dans les nouvelles situations économiques qui ont succédé à la crise gigantesque qui s’ouvrit en 1929, la revendication immédiate de la classe ouvrière ne consistait point dans l’augmentation des salaires, mais dans la lutte pour empêcher l’instituation d’économies de guerre. Le Front Populaire a représenté l’arme qui a permis au capitalisme d’opérer ce bouleversement dans la structure même de sen économie.
Le marxisme trouve donc sa confirmation éclatante, mais à la condition toutefois de comprendre la modification produite dans la situation, par la marche de l’évolution capitaliste. Puisqu’en définitive la compréhension de la réalité n’est possible qu’après avoir reconduit l’ensemble du système économique à la formule centrale révélant l’inévitabilité des antagonismes résultant de l’accumulation de la plus-value, il nous faudra indiquer comment cette accumulation se détermine dans la situation actuelle. Les industries de guerre sont directement dépendantes de l’Etat capitaliste qui doit fournir les capitaux et se trouve dans l’impossibilité de les obtenir du marché puisque ce dernier ne fonctionne plus et n’offre que des possibilités extrêmement restreintes de réaliser la valeur du travail. Il est suggestif, qu’en France, par exemple, Blum ne parvienne pas à dégeler les capitaux gisant dans les Banques et soit forcé de lancer de vains appels aux détenteurs de capitaux qui ne se persuadent pas de l’utilité de souscrire à des emprunts lancés d’ailleurs à des conditions extrêmement favorables. Cela ne dépend pas d’une hostilité politique du capitalisme envers le Front Populaire car ce dernier, comme nous l’avons déjà dit, a trouvé dans ce gouvernement le valet qui lui a permis d’opérer le bouleversement dans la structure capitaliste, mais du fait que le capital ne se dirige vers les Caisses de l’Etat que lorsqu’il provient d’un cycle de production qui a trouvé, dans le marché, la possibilité de réaliser une partie de la valeur du travail. Ces conditions n’existant pas, le capital gisera dans les Banques et les appels de Blum resteront sans réponse.
Les manipulations monétaires, douanières. les conditions fabuleuses offertes pour l’emprunt des 10 milliards. ont permis à l’État capitaliste français d’alimenter l’industrie de guerre alors que l’état dans lequel se trouvait la production du pays ne permettait pas d’employer les capitaux existant. Toutefois, ces expédients ne peuvent que retarder l’éclosion de l’antagonisme qui prendra des formes bien plus violentes et qui résultent du nouvel élément : la plus-value qui se réalisait auparavant en partie seulement dans le marché ne se réalise désormais que pour une partie infime ; la production utile de biens étant devenue un accessoire de l’économie actuelle.
La transformation qui s’est opérée dans l’économie, révèle les caractères profonds de l’époque impérialiste et démontre que l’enjeu véritable des luttes de classe se trouve désormais dans le dilemme : révolution ou guerre.
Dans les périodes précédentes le cours du devenir de la classe ouvrière résultant de l’opposition entre le capital variable et la plus-value, se manifestait au travers de la lutte des ouvriers pour la conquête d’augmentations de salaires. Actuellement, puisque cette opposition a été transplantée dans l’autre zone du capital variable dirigé dans une productions soustraite au marché, l’antagonisme de classe ne peut surgir que du contraste entre le capitalisme instituant une situation de guerre impérialiste, et le prolétariat luttant pour la révolution communiste.
Les rapports sociaux qui résultent de cette transformation économique qui s’est opérée, révèlent dans tous les pays, une maturation extrême des situations.
Le fascisme qui a représenté la forme à laquelle ont dû recourir les bourgeoisies ayant à faire face aux situations les plus complexes et hérissées de contrastes sociaux, révèle l’impossibilité où se trouvent ces capitalismes de supporter les moindres mouvements de classe des ouvriers et laisse présager que l’éclosion des contrastes dans ces pays, prendra des formes violentes qui poseront directement le problème de la révolution communiste. Dans les autres pays, les actions du prolétariat, sont portées — par les éléments de la situation objective — à prendre les formes extrêmement avancées (occupations des usines en France) alors que la moins forte tension des rapports sociaux ne permettra pas aux ouvriers de poser le double problème de la fondation du parti de classe et de la lutte pour la révolution communiste.
S’approprier des facteurs de la réalité historique que nous vivons, c’est aussi retrouver la confirmation éclatante de la nature de la doctrine marxiste bien que les formes nouvelles que prennent actuellement les positions politiques et tactiques de la lutte prolétarienne semblent s’opposer à celles qui représentèrent autrefois le patrimoine du mouvement socialiste.
La situation internationale nous révèle l’encastrement dans l’économie, capitaliste de l’économie russe basée sur la socialisation des moyens de production, des formes collectives de gestion économiques en Catalogne ; des organisations syndicales clôturant les grèves par une augmentation de salaires, les congés payés, la semaine de 44 ou de 40 heures. Entre-temps, un Etat capitaliste peut mener une guerre impérialiste tout en ne procédant pas à une répression immédiate des ouvriers d’avant-garde et en laissant subsister des formes d’armement autonomes des ouvriers. Tous ces événements n’opposent aucun démenti à la théorie marxiste qui, de l’analyse de la réalité sociale, établit la forme de l’expression compatible avec l’époque historique donnée et ne se sert nullement de cette forme pour prospecter la phase nouvelle de l’évolution qui s’est ouverte. L’opposition de classe qui est toujours une opposition de nature ne pouvait se manifester, dans l’époque impérialiste de l’économie, qu’autour des objectifs finaux de la guerre ou de la révolution. Les événements d’Espagne prouvent que la compatibilité peut se manifester entre les formes économiques et politiques qui étaient autrefois l’expression de l’antagonisme de classe (gestion collective, milices ouvrières, expulsion violente des individualités capitalistes) et cela parce que l’enjeu unique de la lutte entre les classes était uniquement constitue par le dilemme de la révolution et de la guerre.
2 — La guerre impérialiste
La conception courante dans le mouvement socialiste au sujet des bases antagoniques de la société capitaliste, tout en partant de la considération d’une double contradiction initiale, en arrivait à la conclusion de l’éclosion de deux cours contrastants : celui devant opposer les États se disputant la maîtrise des marchés et des colonies, l’autre déterminant l’opposition des classes et, en ordre principal, de la bourgeoisie et du prolétariat. L’on ajoutait que l’éclosion des contrastes inter-impérialistes aurait fourni l’occasion la plus propice à la manifestation violente de l’antagonisme de classe, et fort souvent, dans l’analyse des événements, l’on était porté à déterminer l’action du prolétariat après en avoir précisé la signification : s’il s’agissait d’une lutte ou d’une guerre inter-impérialiste, le prolétariat n’avait qu’à poser le problème de la transformation en guerre civile, dans le cas contraire les conditions spécifiques se trouvaient réalisées pour le développement d’une action autonome de classe du prolétariat.
L’inévitabilité des contrastes inter-capitalistes nous faisait aussi considérer la fatalité de la chute du régime capitaliste par l’exclusion de la possibilité d’une composition de ces antagonismes et par la prédiction certaine de l’éclosion des cataclysmes des carnages de la guerre.
Il est indéniable que l’analyse historique des événements précédant la guerre de 1914-1918 confirme pleinement cet ensemble de conceptions, et présente le schéma de la réalité que nous vivons sous les lunettes du passé avec le double aspect du précipice des contrastes inter-impérialistes et des contrastes de classe. La situation actuelle nous oblige à réexaminer, les événements passés pour nous rendre compte de la loi essentielle régissant le régime capitaliste et, pour comprendre que, même les événements qui avaient pris une expression exclusive de contrastes inter-impérialiste, n’étaient en définitive qu’une manifestation de la lutte entre les classes et exprimant un moment du duel que se livrent le capitalisme et le prolétariat autour du problème central du maintien ou de la destruction des bases de la société actuelle.
Dans les trois domaines : l’économique, le politique et le social, c’est la lutte des classes qui est la loi de l’évolution historique. L’impossibilité pour le capitalisme du construire une société harmonieuse, ne signifie pas que la division du monde en Etats capitalistes antagoniques, la division de la société entre les classes ayant des intérêts opposés, engendre ou puisse engendrer le cours de la destruction de la société capitaliste, D’autre part, puisque la destruction des bases d’une société est inconcevable sans que le problème de la construction d’une autre société ne soit simultanément posé, les désharmonies, les contrastes mêmes de la société capitaliste ne peuvent qu’exprimer les manifestations du cours fondamental opposant les deux classes et les deux régimes d’organisation sociale qui leurs sont propres.
La conclusion de n’importe quel événement confirme d’ailleurs cette position centrale, car les points terminaux des situations ont toujours vu se réaliser autour du capitalisme d’un pays donné le bloc de toutes les forces, même des Etats qui lui sont foncièrement opposés, pour faire face à la menace prolétarienne et révolutionnaire qui s’étend sur le monde entier et ne peut nullement être localisée à un pays donné. La conclusion de la guerre de 1914-1918 et la victoire de l’Entente ne sont nullement le produit des vicissitudes miliaires, les Empires Centraux détenant une position manifeste de supériorité à cause de l’écroulement total du secteur russe et des défaites cuisantes sur le front italien. Ce qui décida de la guerre, c’est uniquement le cours de reprise de la lutte des classes en Russie et ses répercussions qui furent plus violentes dans les Empires Centraux que dans les pays de l’Entente (ce qui révélait la moindre résistance organique de ces capitalismes et une plus grande puissance du prolétariat). Tous les événements successifs de l’après-guerre s’expliquent non en fonction d’une démolition continuelle des impérialismes qui sortirent vaincus en 1918, mais en fonction d’une aide de la part de la France et de l’Angleterre pour reconstituer les secteurs capitalistes de l’Allemagne, de l’Autriche et les sauvegarder de la menace d’une révolution prolétarienne.
Répondre à cet événement historique d’une portée incalculable, en invoquant le fait que le capitalisme se trouvait dans l’impossibilité d’agir autrement, que les guerres n’éclatent pas du seul fait de la volonté d’un certain Etat de sauvegarder son hégémonie et que par exemple, en 1923, la France aurait voulu faire une nouvelle guerre contre l’Allemagne, (pour la Ruhr) alors que c’est l’Angleterre qui l’en a empêchée, c’est tout d’abord ne pas expliquer la participation importante de la France au relèvement économique de l’Allemagne, c’est ensuite méconnaître la réalité des événements de 1923 qui ont trouvé, dans l’occupation française de la Ruhr, la base essentielle qui permit au capitalisme allemand et international de parer à l’attaque du prolétariat révolutionnaire, et ensuite de préparer au travers de la lutte contre le Traité de Versailles (menée par les fascistes aussi bien que par les centristes) la vertèbre qui aura permis non point d’arracher des colonies à d’autres Etats impérialistes, mais d’écraser la classe ouvrière et d’établir le régime fasciste en Allemagne. Il en fut tout autrement en Russie, en 1917, alors que sous la direction des bolcheviks, le contraste de classe put s’épanouir complètement parce qu’il parvint à arracher le prolétariat des contrastes reflouant au sein du régime capitaliste et à la logique même de ces contrastes qui est d’accrocher le prolétariat à leur suite et d’en empêcher l’apparition en tant que facteur décisif des événements : à la guerre s’opposa la révolution.
Les guerres du siècle passé exprimaient le cours devant se conclure par la victoire de la bourgeoisie sur le féodalisme et il serait vain de penser que les succès foudroyants des armées napoléoniennes correspondaient à des possibilités réelles d’extension de la puissance française dans le monde. A cette époque, Marx défendit l’idée de l’appui du prolétariat aux guerres d’indépendance non parce qu’il pensait que la guerre pouvait devenir un instrument du triomphe du socialisme, mais parce qu’il escomptait que le cours des révolutions prolétariennes pouvait s’insérer dans celui des révolutions bourgeoises. C’est uniquement un problème de classe que Marx envisage et ce serait lui faire une suprême injure que de lui prêter l’idée qui fut celle des traîtres et suivant laquelle l’extension de la puissance économique et militaire des pays bourgeois de l’époque devait être souhaitée pour le bien du prolétariat, de ce prolétariat que Marx avait déjà désigné. dans le Manifeste comme la victime de l’exploitation capitaliste.
Il en sera de même pour Lénine au sujet des guerres coloniales, où il voit une possibilité d’encastrer le cours des révolutions prolétariennes dans celui des luttes contre l’impérialisme. Il envisage la perspective d’un bond prolétarien et ne croit pas que la classe prolétarienne puisse être engendrée par l’établissement d’un régime bourgeois. Nous avons d’ailleurs traité de ce problème dans la première partie de ce rapport quand nous parlions de la critique que fit Lénine des positions des mencheviks au sujet des problèmes de la révolution prolétarienne en Russie.
Le caractère capitaliste ou impérialiste de la guerre n’est pas donné par l’objectif circonstanciel de la conquête des colonies, mais par le fait qu’elle représente une forme, et la forme la plus violente de l’éclosion des contrastes fondamentaux du capitalisme, la forme extrême de la lutte de classe du capitalisme contre le prolétariat. Faire intervenir le prolétariat dans la tourmente de la lutte des classes qu’est la guerre, voilà l’objectif que poursuivent Marx et Lénine. Objectif qui est conditionné par l’état de la lutte de classe de l’époque, et non parce que l’affirmation de la classe ouvrière puisse résulter de la négation que présente la bourgeoisie par rapport au féodalisme, ou la bourgeoisie indigène par rapport à l’impérialisme. Marx et Lénine ont uniquement en vue la négation que représente le prolétariat par l’apport à la bourgeoisie et entrevoient la possibilité que cette négation puisse survenir au cours du cataclysme social qui se produit au travers de la guerre. C’est donc en vue d’une guerre civile que Marx et Lénine agissent et si leur perspective a été démentie par les événements c’est uniquement à cause des plus grandes possibilités que le capitalisme a vu s’ouvrir devant lui et nullement parce que les principes de la lutte des classes n’aient guidé l’oeuvre politique de nos maîtres.
Il s’agit de voir maintenant si dans la situation actuelle, l’expression ultime des contrastes inhérents au régime capitaliste, n’est en définitive que l’expression ultime du duel entre la bourgeoisie et le prolétariat, si donc l’objectif de la guerre qui n’a jamais été qu’extérieurement celui de la conquête des marchés, mais celui d’une opposition entre les classes, conditionnée par le niveau atteint par les forces de production puisse se manifester aujourd’hui au travers de la seule guerre civile contre le prolétariat, alors que le problème des marchés et des colonies peut ne pas se poser.
Ce problème ne peut être élucidé que par l’analyse de la structure même de la production capitaliste, telle que les événements de l’après-guerre nous l’ont révélée et qui prouve la saturation extrême atteinte par l’économie bourgeoise. Le problème du marché ou de la colonie peut se poser pour un Etat capitaliste donné, tout autant que pour le capitalisme international, seulement jusqu’au moment où le niveau des forces de production permet d’écouler une partie de la production dans des marchés où l’acheteur n’est pas un prolétaire et ne donne donc pas lieu aux phénomènes spécifiques de l’économie capitaliste. Dans la situation actuelle ce problème ne se pose plus et l’élément antagonique du capitalisme n’est plus l’industrialisation des colonies sous la direction des bourgeoisies indigènes, mais le prolétariat, seul facteur pouvant développer ces économies retardataires, parce qu’il est le seul facteur historique pouvant opposer à la structure capitaliste de la production, la structure opposée de l’économie prolétarienne en vue du triomphe de la révolution communiste.
Le point terminal de l’évolution des contrastes, dans la période impérialiste : la guerre s’avère donc être la forme extrême de la lutte du capitalisme entre la classe ouvrière. Dans le domaine économique, ainsi que nous avons essayé de le prouver dans la première partie de ce rapport, l’objectif même circonstantiel du capitalisme ne consiste plus dans la conquête des marchés, et la destruction violente des produits et des prolétaires, pour débarrasser l’économie d’un excès débordant les cadres du régime. Dans les situations actuelles, le niveau des forces de production rend inopérante la destruction d’une masse donnée de production et de forces humaines de travail, le problème se reposant à nouveau dans toute son ampleur, ainsi que le prouvent les crises survenues dans l’après guerre, après les destructions cycloniques de la période 1914-1918. L’enjeu des guerres est autre et celles-ci ayant perdu toute possibilité de se conclure par une adaptation de la structure de l’économie bourgeoise par rapport au développement technique, n’ont d’autre signification que celle de dévier l’attaque révolutionnaire du prolétariat.
Les événements d’Espagne sont extrêmement suggestifs. Il est indéniable que le Comité de non-intervention n’est pas une simple manoeuvre du capitalisme international pour tromper les ouvriers espagnols et de tous les pays, mais il représente l’Etat-major du capitalisme international qui parvient à établir une unité solidaire de tous les impérialismes et de la Russie Soviétique pour diriger les antagonismes qui les opposent vers la seule issue de l’écrasement du prolétariat ibérique et international. La base économique des guerres, dans la situation actuelle, étant celle d’une destruction permanente et non plus provisoire (limitée à la période des opérations militaires), de la plus value-accumulée et ne pouvant pas se transformer en capital, faute de possibilité d’investissement dans la production, l’établissement d’une économie de guerre représente l’aboutissant, dans le domaine de la production, des contrastes propres à l’économie capitaliste.
Dans le domaine politique il s’agissait de briser l’opposition du prolétariat à la politique devant se conclure par le lancement de milliards dans les industries de guerre. Ce problème a été résolu par le capitalisme au travers de ses trois formes de dominations, la démocratique, la fasciste, la centriste. L’inexistence de fronts militaires où les ouvriers sont assassinés par milliers ne peut nous empêcher de considérer que les changements fondamentaux intervenus dans le domaine économique et politique n’ont pas la signification extrême de la guerre parce qu’ils ne se manifestent pas dans le carnage ainsi qu’il en fut le cas dans la première phase de l’économie impérialiste. En marxistes, nous parvenons à comprendre la réalité des événements actuels, parce que nous fondons notre analyse sur leur base économique et leur répercussion politique et tout en ne réglant pas notre attitude sur l’hypothèse que la guerre mondiale a été rayée définitivement de l’histoire, nous ne nous refuserons pas de reconnaître que l’établissement d’économies de guerre dans tous les pays, et la constitution de gouvernements d’Union Sacrée, révèlent l’existence, à l’heure actuelle d’une situation de guerre impérialiste, qui donne à l’évolution des luttes de classes l’expression grandiose qu’ont pris les grèves de France, de Belgique, les événements d’Espagne, alors que dans les pays fascistes mûrissent des tempêtes sociales ’d’une importance définitive pour le sort de la révolution mondiale.
3. – Le centrisme, troisième forme de domination de la bourgeoisie
C’est un critère de classe que nous employons pour déterminer la nature d’une organisation ou d’une force politique. Lorsque ces dernières, tout en se réclamant formellement d’un programme socialiste ou communiste, agissent pour la défense d’un régime qui opprime la classe ouvrière, elles acquièrent la nature et la fonction d’une forme de domination de l’ennemi. Le centrisme en Russie est l’expression politique d’une structure économique qui étant basée sur la loi de l’accumulation capitaliste détermine une exploitation sur le prolétariat. Le fait que le bénéficiaire de cette exploitation de classe qui peut l’utiliser au profit de l’organisation sociale qui lui est propre, ne se trouve pas à l’intérieur des frontières de l’État Soviétique, mais soit le capitalisme international, ne change pas aux conséquences d’un mécanisme productif basé sur l’extraction croissante de la plus-value sur la valeur du travail.
Les Partis Communistes et l’Internationale Communiste ont été, dès leur fondation, condamnés à une évolution dont la clef n’avait pas été située dans les solutions tactiques et politiques aux problèmes de la lutte prolétarienne, mais faisait dépendre ces dernières, des vicissitudes de l’État prolétarien, de son oscillation primitive autour de la classe ouvrière – lorsque l’élan du prolétariat mondial constituait le facteur décisif de la poursuite de l’œuvre révolutionnaire du prolétariat russe -, de sa chute ensuite dans le système du capitalisme mondial.
C’est le rôle joué par l’État au sein des partis communistes et de l’Internationale qui a déterminé une brusque rupture dans la nature des partis communistes et l’impossibilité où s’est trouvé le prolétariat d’y fonder des fractions de gauche pouvant représenter le trait d’union entre les anciennes organisations que l’ennemi devait enfin gagner pour la défense de son régime, et les futurs partis de classe reprenant le drapeau de la révolution communiste.
D’autre part, le fait que la nature de classe de l’Etat, dépendant de la forme de la société toujours basée sur la socialisation des moyens de production, n’avait pas change au profit de la restauration bourgeoise,. a permis à cet Etat d’intervenir d’une façon toujours plus croissante dans le processus de la lutte des classes des différents pays.
La fonction réactionnaire de l’Etat russe pouvait s’accompagner avec le maintien de sa nature de classe, alors qu’en général le mouvement ouvrier restait sur la positon précédente que la forme de l’organisation sociale (propriété privée ou socialisation) contenait en elle-même les explosifs du contraste de classe et de son éclatement. Nous avons déjà dit que l’expression formelle plus achevée, correspondante à la phase supérieure de l’évolution historique que nous vivons actuellement, est celle reflétant la structure de l’économie, son mécanisme, la loi de l’accumulation subordonnant la marche des progrès industriels à l’attribution d’une partie toujours supérieure de la valeur du travail au capital variable.
Cette fonction internationale de l’Etat russe, dans le domaine de la lutte des classes des différents pays a trouvé en Espagne son aboutissant, et il est à prévoir que l’heure a enfin sonné pour l’explosion du contraste que recèle l’équilibre que le capitalisme mondial avait pu conquérir grâce à l’appui qu’il a trouvé dans l’Etat russe dégénéré, s’appuyant sur une structure économique anti-prolétarienne. Les partis communistes dans les pays où le Front Populaire a été constitué, aussi bien que dans les autres où il prêche d’autres formes de collaboration de classe, est l’élément d’avant-garde poussant l’aile socialiste à la réalisation d’une politique d’Union Sacrée et au déclenchement de la guerre impérialiste. En Espagne, avant les événements de juillet 1936 déjà, il représentait l’élément vital d’une politique qui devait aboutir à mûrir les conditions pour l’attaque fasciste de Franco. Dernièrement, en Catalogne, c’est le parti communiste qui a pris l’initiative du déclenchement de la répression violente contre les ouvriers et les autres partis et organisations de la coalition y font figure d’éléments de frein de la rage réactionnaire des centristes.
Le discours de Staline du 3 mars 1937 appelant les centristes de tous les pays à mener une action vigoureuse pour l’expulsion des “trotskystes” (sous ce nom, sont désignés les prolétaires qui continuent à rester fidèles au programme de la lutte des classes, alors que les trotskystes soit en Espagne, soit sur le problème de la défense de l’U.R.S.S., ont pris les positions qui les rejettent dans le camp ennemi) du sein des organisations syndicales et de toute organisation ouvrière, prouve que le centrisme est devenu une des forces essentielles de la domination du capitalisme dans tous les pays.
Au cours des futurs mouvements révolutionnaires, il est certain que le centrisme développera un rôle contre-révolutionnaire de tous premier ordre et il est à prévoir qu’il se chargera même de l’organisation d’expéditions punitives pour le massacre des militants révolutionnaires.
Les situations qui ont révélé, dans le centrisme, la troisième forme de domination de la bourgeoisie, imposent aux marxistes des conclusions qui intéressent non seulement l’avenir de l’Etat prolétarien de demain pour en déterminer ses assises sur la base de la critique de l’expérience soviétique, mais aussi le processus actuel de reconstitution du parti de la classe ouvrière. En effet les fractions de gauche ne peuvent être fondées que sur un terrain politique représentant une opposition fondamentale et de classe à celle où, sous l’enseigne de la défense des intérêts des ouvriers, agissent les partis communistes isolés ou en coalition avec d’autres organisations de la classe bourgeoise. L’expérience du Front Populaire est décisive, en France tout aussi bien qu’en Espagne : il a représenté la forme la plus ample de la concentration des masses, il a pu coïncider avec des succès dans l’ordre des revendications partielles des ouvriers, il a pu aller jusqu’à s’appuyer sur des formes collectives de la gestion économique, et malgré tout cela il a abouti, en Espagne surtout, à la forme la plus violente de la répression contre le prolétariat. S’introduire dans le Front Populaire, dans l’espoir qu’une contradiction éclate entre sa base prolétarienne et les chefs agissant pour le compte de l’ennemi a signifié pour nombre de groupes issus de la dégénérescence centriste, l’emprisonnement dans les tenailles de la troisième forme de domination capitaliste sur le prolétariat et leur chute dans le précipice de la guerre impérialiste.
4 — Pour la constitution des fractions de gauche dans tous les pays
La situation en Espagne, la formation de gouvernements d’Union Sacrée en d’autres pays, le déplacement de l’axe de l’économie dont l’industrie de guerre est devenue le centre moteur, révèlent que nous sommes entrés dans la phase de l’éclosion des contrastes du système mondial que le capitalisme avait pu construire après la défaite chinoise de 1927, sa répercussion au sein du parti de la classe ouvrière, au travers de la victoire du centrisme et de l’expulsion des marxistes et ensuite, l’entrée ouverte de la Russie Soviétique dans la Société des Nations.
Il est évidemment impossible de prévoir le rythme qui déterminera l’apparition de la riposte prolétarienne à la chute des situations dans le cyclone de la guerre impérialiste, tout aussi bien qu’il est impossible de se baser sur une hypothèse historique qui exclue d’une façon définitive de déclenchement de la conflagration mondiale. Ce sont les éléments de la situation actuelle sur lesquels les marxistes doivent se baser, pour établir une action qui permettra au prolétariat de faire face aux multiples hypothèses jaillissant des circonstances dans lesquelles nous vivons.
Pour ce qui concerne les organisations agissant au sein des masses, tout aussi bien que les groupes restreints des prolétaires s’appliquant à une œuvre de reconstruction des matériels idéologiques et politiques de la classe ouvrière, la considération fondamentale qui devra nous guider dépend de la nature même de la situation que nous vivons. A la forme exaltée de la collaboration de classe que représente le gouvernement d’Union Sacrée, dans son expression mondiale et non limitée à un pays donné, ne peut correspondre qu’une expression également exaltée de l’indépendance de la classe ouvrière. Il est inconcevable qu’au sein d’une formation se reliant directement ou indirectement à l’Union Sacrée, une tendance puisse s’épanouir qui rejoigne le chemin de la lutte des classes. Le caractère spécifique de l’Union Sacrée consiste justement dans le fait que toute vie de la classe ouvrière est brisée dans les organisations qui en forment le fondement. Les tendances d’opposition qui y surgissent, loin d’avoir pour fonction d’engendrer les éléments de la reconstitution de la classe ouvrière, ont celle d’attirer dans le giron de la collaboration de classe, les prolétaires susceptibles d’oeuvrer à la formation des fractions de gauche dans les différents pays.
Au cours de la guerre de 1914-1918, le travail des bolchéviks pour renouer les membres politiques et idéologiques de la classe ouvrière mondiale, put se faire malgré leur participation à des Conférences qui se plaçant sur le terrain des déclamations pour la paix, donc sur un terrain de classe qui n’était point celui du prolétariat, mais celui de la bourgeoisie, représentaient la forme d’extrême gauche de l’emprise capitaliste sur le prolétariat. Que ces Conférences se plaçaient sur une base de nette opposition aux intérêts fondamentaux de la classe ouvrière, cela est prouvé par le fait que le Parti Socialiste, qui fut l’initiateur de la Conférence de Zimmerwald, a représenté,, lorsque la tourmente révolutionnaire éclata en Italie, en 1919-20, l’élément qui jeta la plus grande confusion au sein des prolétaires, permettant ainsi au capitalisme, de construire la planche de salut qui sauva le régime.
Par contre, les bolcheviks qui tinrent une position d’opposition au sein de cette Conférence et n’y jouèrent aucun rôle décisif, ont permis au prolétariat russe de trouver, en eux, l’élément décisif de leur classe permettant la victoire d’Octobre 1917.
La phase ultérieure que nous vivons actuellement, par rapport à 1914-18, impose aux marxistes d’adopter une politique bien plus intransigeante, alors que les différentes rééditions actuelles des Zimmerwald se sont révélées être de lamentables caricatures où jusqu’à des forbans de la politique ont pu y figurer. L’Union Sacrée de chaque pays, exprime, sur le plan national, l’Union Sacrée existant au point du vue mondial. La Russie Soviétique représente une pièce maîtresse de la phase ultime de la collaboration de classe. Les trotskystes qui arborent encore aujourd’hui la défense de l’U.R.S.S. et qui en arrivent jusqu’à considérer que ce problème central est en définitive celui qui règle l’évolution des événements des autres pays (guerre éthiopienne, Espagne), sont eux-aussi encastrés dans l’Union Sacrée. Il en est de même pour toutes les formations s’appelant “communiste de gauche”, qui ont soutenu la possibilité de féconder la guerre civile de la progression et de l’achèvement de la guerre antifasciste en Espagne. Toutes ces formations politiques ne contiennent plus de sang ouvrier et aucun travail commun n’est possible avec elles, sous peine d’altérer et compromettre la base même de la formation des fractions de gauche. D’autre part la situation de guerre impérialiste que nous vivons, impose aux fractions de gauche de chaque pays de sortir de la phase précédente d’isolément où elles vivaient et où, suivant Marx, il leur était possible d’avoir une vie internationale, sans qu’une organisation internationale n’existe. Les assises de l’organisation de la fraction de gauche sont devenues d’ordre international et c’est seulement la réalisation de cette prémisse qui pourra sauvegarder l’existence des fractions de gauche dans chaque pays. Enfin, la situation actuelle engendre une série de nouveaux problèmes dont les semences se trouvaient au sein des différents prolétariats, et la construction de la synthèse pouvant devenir le sang de la fraction de gauche d’un pays donné, n’est possible qu’à la condition de renouer les premiers fils d’une organisation internationale.
En dehors de la Belgique, il n’y a point de pays où une fraction de gauche existe. Le devoir de la fraction italienne est de faire un effort, non point en vue de se substituer aux prolétariats des différents pays, mais en vue de dissiper la confusion existante et de permettre aux énergies prolétariennes existantes de se reconnaître, de se retrouver, de se relier et coordonner en vue de la constitution de la fraction de gauche. Ce travail représente la condition même de la vie de notre fraction laquelle, loin de pouvoir penser à exporter, en d’autres pays, les positions politiques qui déterminent sa nature, trouvera dans ce travail international, la possibilité de s’assimiler les éléments vitaux et indispensables provenant des autres prolétariats.
Les fractions de gauche se relient au processus réel de la lutte des classes à la condition toutefois de ne pas conditionner l’appartenance de leurs membres aux organisations syndicales, à la discipline que ces dernières, encastrées dans l’appareil de l’Etat capitaliste, pourraient leur imposer. Les tendances qui agissent au sein des organisations syndicales dans le but d’en ébaucher une action de classe des ouvriers, et qui proclament leur discipline aux directions (devenues des représentants de l’État capitaliste au sein des masses), proclament, par voie détournée leur discipline à l’Etat capitaliste lui-même. Aucune possibilité ne se présente d’établir une politique de front unique à leur égard et les fractions de gauche resteront reliées au processus réel de la lutte des classes, dans la mesure dans laquelle, même au risque de l’exclusion de leurs membres de ces organisations, elles alerteront les ouvriers sur l’inévitabilité de leur écrasement comme conséquence de l’établissement d’une économie de guerre emportant dans son vertige l’organisation syndicale elle-même. Les revendications immédiates peuvent ne pas représenter le lieu spécifique où se développe la lutte des classes, alors que cette dernière-ainsi que nous l’avons dit — se déroule dans l’autre zone de la destruction des masses de plus-values accumulées en fonction de l’économie de guerre. Cette élévation de la zone où se produit le heurt de classe ne peut que déterminer de grandes bourrasques sociales, au cours desquelles les fractions de gauche se trouveront dans la possibilité de se relier aux masses ouvrières et prendre la direction de leurs mouvements parce qu’elles ne se seront pas laissées entraîner dans la courbe économique qui, tout en laissant tomber la bride d’une concession partielle aux ouvriers, aura emporté ces derniers dans le giron de la guerre impérialiste. Le devoir de la fraction dans la situation actuelle, outre celui de favoriser la constitution de fractions de gauche, dans les autres pays, consiste dans sa contribution à la constitution du premier noyau de l’Internationale de demain, au travers de l’institution d’un Bureau International soit-il même limité aux deux fractions actuellement existantes : la belge et l’italienne.
L’expérience des bolchéviks, les documents fondamentaux de la fraction, sa longue expérience de travail sont une garantie pour l’avenir, à la seule condition toutefois, qu’ils soient utilisés en correspondance avec les changements profonds intervenus dans les situations actuelles et ne deviennent pas des pièces inertes qui désarticuleraient les organes de la vie de la fraction et nous mettraient dans l’impossibilité de remplir la mission que les ouvriers italiens nous ont confié en luttant en des conditions atroces pour le triomphe de la révolution communiste en Italie et dans le monde entier.
Nous donnons ci-dessous, le premier document de base de la fraction belge, nous réservant de revenir, dans notre prochain numéro, sur l’importance que revêt la constitution de cet organisme dans le mouvement belge et international.
1. — Le Parti est une fraction du prolétariat. — Dans l’ère des révolutions prolétariennes, le Parti exprime effectivement la conscience et la capacité politique du prolétariat dans une phase de flux révolutionnaire où se pose directement le problème du pouvoir.
La Fraction est un élément du Parti, organique ou extra-organique selon le rapport des classes. Sa nature procède de la nature même du parti. Pas plus que celui-ci, la fraction n’émane uniquement de la volonté d’individualités révolutionnaires mais elle exprime avant tout un produit de la lutte des classes, surgissant lorsque le mouvement prolétarien trace une courbe descendante. Elle apparaît comme une nécessité assurant la survivance de la fonction historique du parti, lorsque ce dernier devient la proie de l’opportunisme.
Quand le parti passe ouvertement au capitalisme, en trahissant, la fraction constitue la base de formation, le noyau du parti en devenir qui reprendra la succession historique du parti défaillant.
De par sa substance sociale, la fraction, loin de s’isoler de la lutte des classes, reste étroitement liée à toutes les réactions prolétariennes qui s’y déterminent et elle s’enracine par conséquent à tout le développement ultérieur de cette lutte. De son côté, le prolétariat, malgré la défaite, trouve dans la fraction l’endroit politique où peut se concentrer et se raffermir sa conscience de classe, condition de sa capacité d’action dans les situations mûre, de demain.
La trahison des partis de la IIIème Internationale a fécondé les conditions historiques pour l’apparition de nouveaux partis communistes, mais elle résulte d’une maturation des contrastes sociaux alors que s’ouvre la phase de la transformation des fractions en partis sur la base des nouvelles données historiques que les fractions ont élaborées.
Dans la période actuelle, les fractions de gauche vivent en substance une situation analogue à celle vécue par les courants et les fractions de gauche de la IIème Internationale pendant le déchainement de la guerre impérialiste, qui va de la trahison de 1914 à octobre 1917, alors que se constituent les prémices de la nouvelle Internationale.
Aujourd’hui, que les fractions de gauche ont du rompre totalement avec les partis de la IIIème Internationale, et que la situation les empêche d’agir comme des partis, elles se trouvent ou à peu prés — exclusivement confinées dans les limites du travail théorique, au sein d’une évolution qui précipite la société capitaliste vers le gouffre de la guerre impérialiste.
Outre la formation des cadres du futur parti, la tâche fondamentale des fractions est de forger l’arme doctrinale qui fraiera à la lutte du prolétariat la voie vers le triomphe de la révolution.
Le noyau issu de la scission qui s’est opérée au sein de la Ligue des Communistes Internationalistes déclare se constituer en fraction, en s’inspirant des considérations qui .précèdent. Elle se revendique du communisme sur la base des principes fondamentaux posés par les deux premiers Congrès de l’Internationale Communiste, elle se situe par conséquent dans la lutte prolétarienne en tant que continuité historique de la théorie marxiste fondée sur le déterminisme économique, le matérialisme dialectique et la lutte des classes. Elle s’affirme en tant qu’organisme progressif se fixant l’objectif central de pousser le mouvement communiste à un stade supérieur de son évolution doctrinale en apportant sa contribution propre à la solution internationale des problèmes nouveaux posés par les expériences de la révolution russe et de la période de déclin du capitalisme, solution que la IIIème Internationale n’a pu élaborer de par les conditions historiques.
En outre, la fraction a comme tâche de répondre aux problèmes spécifiques de la lutte prolétarienne en Belgique, en fonction des principes généraux régissant la lutte mondiale du prolétariat.
La fraction, oeuvrant pour la reconstruction du parti du prolétariat et celle de l’internationale prolétarienne, pose comme condition fondamentale de cette tâche le refus catégorique de se relier organiquement ou non à des courants politiques historiquement condamnés comme forces rétrogrades et ennemies : social-démocratie, partis de la IIIème Internationale, ou bien encore à des groupement communistes qui ont altéré leurs bases politique et idéologique en se rattachant directement ou indirectement à des forces appartenant à ces courants. Par là, la fraction sauvegarde son propre développement en même temps que le triomphe de la révolution prolétarienne.
La fraction déclare accepter uniquement les affiliations individuelles sur la base d’une adhésion sans réserve à la présente déclaration de principes.
La fraction, dès sa fondation, marque sa position internationaliste en affirmant vouloir collaborer dans l’élaboration du travail théorique avec tout organisme politique se revendiquant d’un autre prolétariat, pourvu que cet organisme agisse dans la voie de la fraction telle qu’elle est tracée dans cette déclaration. Sur cette base, et voulant marquer sa ferme volonté contre la confusion extrême qui domine actuellement le mouvement communiste, résolue à contribuer au renforcement du prolétariat, la fraction affirme sa conjonction internationale avec la fraction italienne se revendiquant déjà de la position principielle affirmée ci-dessus et décide d’adopter la dénomination de fraction belge de la gauche communiste internationale.
Les points suivants posent leu notions politiques essentielles appelées à s’intégrer à la charpente idéologique et programmatique de la révolution prolétarienne.
2. — Les fractions communistes ne peuvent forger l’arme théorique indispensable au triomphe de la révolution qu’à la condition de comprendre le mécanisme interne de la société capitaliste dans sa phase de déclin historique et de relier étroitement l’analyse des événements à la signification de l’époque.
L’Impérialismes ou dernière étape du capitalisme a orienté l’évolution sociale vers une impasse les forces productives dans leur ensemble, ne peuvent plus se développer dans le cadre du système capitaliste parce qu’elles ont atteint le niveau maximum compatible avec la nature de ce système. En d’autres termes, la forme socialiste de la production et le mode bourgeois de production et de répartition des produits sont entrés en un conflit irréductible qui nourrit la crise générale de la société bourgeoise évoluant dans les limites d’un marché saturé de marchandises.
Le reflux des forces productive pose objectivement la nécessité de la révolution prolétarienne et de l’avènement du communisme en même temps qu’il ouvre une phase décisive de la lutte des classes : “l’époque de décadence capitaliste est l’époque de la lutte directe en vue de la dictature du prolétariat.” (2ème Congrès de l’I. C.)
L’antagonisme fondamental entre la bourgeoisie et le prolétariat devient l’axe de l’évolution historique autour duquel gravitent tous les contrastes secondaires, y compris les contrastes inter-impérialistes. Cela veut dire que désormais la vie de la société capitaliste oscille entre les deux issues ouvertes par l’évolution des rapports sociaux : Guerre impérialiste ou révolution prolétarienne.
La guerre impérialiste est la rançon sanglante de la survivance anachronique du capitalisme, lorsque le prolétariat est impuissant à imposer sa propre solution : le Communisme, au travers de sa dictature de classe.
Le capitalisme pourrissant ne peut subsister qu’en dévorant sa propre substance, en provoquant des pertes énormes de travail accumulé (chômage des machines, destruction des produits, dévaluation monétaires) et de travail humain (chômage, utilisation pour la production de guerre, etc.) Quand la guerre éclate, c’est que les contrastes internes de la production bourgeoise ne trouvent plus d’autre issue que celle constituée d’une part par la destruction massive des richesses productives qui, parce qu’elles ont dû refluer dans le cadre des économies de guerre, ont engendré leur propre négation en se transformant en moyen de destruction ; d’autre part, par le massacre du prolétariat, vivante antithèse de la société capitaliste.
C’est la nature de cette société, fondée sur l’antagonisme irréductible entre la bourgeoisie et le prolétariat qui détermine le mobile fondamental de la guerre impérialiste et son contenu social, mais non la lutte entre les Etats capitalistes ou entre fractions bourgeoises d’un même Etat : les antagonismes inter-impérialistes sont seulement l’expression de la contradiction entre la tendance à l’universalité du système capitaliste et sa division en nations résultant de l’appropriation privée des richesses.
Dans l’époque de la décadence bourgeoise, le prolétariat doit se désolidariser de toutes les guerres dirigées par le capitalisme ou ses agents démocratiques, que leur drapeau soit celui de la Révolution bourgeoise ou des nationalités opprimées, ou de l’émancipation nationale des colonies, ou de l’antifascisme, ou encore du “socialisme en un seul pays”.
Le prolétariat reconnaît et accepte uniquement la guerre civile déclenchée par ses propres forces et sous le contrôle de son parti de classe, contre et pour l’abolition de l’Etat capitaliste.
La Révolution prolétarienne trouve sa condition objective dans la condamnation historique du capitalisme, mais la force motrice, capable de la propulser doit être recherchée par dans l’économie, mais sur le terrain politique . une société pourrie ne peut tomber que sous la poussée d’une classe révolutionnaire. — Le prolétariat, en forgeant son parti de classe, devient cette classe révolutionnaire capable d’abattre la bourgeoisie, d’empêcher la guerre et la décomposition de la société.
3. — La démocratie bourgeoise est l’expression politique du “libéralisme” économique qui a favorisé l’accumulation du capital dans la phase de croissance du système bourgeois de la production. En même temps, derrière le paravant de l’”égalité” politique, il tendit à dissimuler au prolétariat croissant en nombre et en force politique, la réalité de la société divisée en classe. Bien que le prolétariat ne pouvait encore poser concrètement le problème du pouvoir, il s’opposa cependant à l’Etat capitaliste en fondant ses propres organisations de classe et, par là, heurtait aussi le principe démocratique qui constituait la charpente de l’édifice juridique-politique de la bourgeoisie. Les organismes prolétariens de lutte surgissent contre la volonté de l’Etat démocratique et non pas grâce à l’existence de cet Etat ; mais en même temps, ils se laissaient pénétrer par la corruption de l’idée démocratique, d’autant plus puissante qu’elle baignait dans une ambiance de prospérité. D’autre part, le capitalisme pouvait donner satisfaction partielle aux revendications ouvrières alors que celles-ci ne menaçaient pas encore le fonctionnement même du système capitaliste, mais pouvaient au contraire se greffer sur son développement.
Par contre, la décadence du capitalisme non seulement s’oppose à une élévation (absolue aussi bien que relative) des conditions de vie du prolétariat mais exige l’exploitation intensive de celui-ci sur la base de l’étranglement de ses luttes.
Pour la défense de ses intérêts, le prolétariat ne peut pas s’accrocher aux institutions démocratiques, celles-ci n’étant pas son oeuvre propre, mais celles de la bourgeoisie et qu’elles ne subsistent que dans la mesure où elles empêchent le prolétariat de poser ses revendications de classe et d’acquérir la conscience politique qui lui fasse découvrir la nécessité de détruire l’Etat bourgeois démocratique.
La démocratie et le fascisme sont deux formes de domination d’une même classe : la bourgeoisie mondiale.
Leur choix est déterminé en fonction non d’intérêts particuliers et contradictoires de cette classe, mais de son intérêt historique, fondamental : l’écrasement du prolétariat.
Le prolétariat ne peut empêcher l’avènement de la domination fasciste que dans la mesure où, appuyé sur ses organisations de classe il s’oppose à la réalisation du programme capitaliste visant à son anéantissement en tant que classe, dans la mesure où il parvient à s’acheminer vers son propre objectif : la révolution communiste.
Les expériences “démocratiques”, depuis 1918, ont démontré que la défense de la démocratie était la négation de la lutte des classes, étouffait la conscience du prolétariat et conduisait son avant-garde jusqu’à la trahison — aujourd’hui consommée — des partis communistes sans empêcher l’instauration du fascisme là où il s’imposait, mais en y contribuant : la tragédie, du prolétariat espagnol jeté dans le gouffre de la guerre “antifasciste” a définitivement marqué au fer rouge les défenseurs, conscients ou non, de la démocratie bourgeoise.
4. — La position des communistes à l’égard des syndicats se rattache au critère central qui affirme que le programme de lutte pour les revendications immédiates doit être le pôle de concentration du prolétariat dans une phase, où celui-ci n’agit pas en tant que classe consciente de ses buts historiques et où ce programme apparaît comme le seul qui heurte de front le programme capitaliste. La conscience prolétarienne peut renaître dans la mesure où les batailles économiques partielles se développent jusqu’à atteindr’ la phase supérieure politique qui pose le problème du pouvoir. “A l’époque où le capitalisme tombe en ruine, la lutte économique du prolétariat se transforme en lutte politique beaucoup plus rapidement qu’à l’époque du développement pacifique du régime capitaliste. Tout conflit économique important peut soulever devant les ouvriers la question de la révolution” (2ème Congrès de l’I. C.). Les communistes ont pour devoir de militer dans les syndicats réformistes qui sont actuellement les seules organisations unitaires de masses.
Mais c’est à la condition de ne pas devoir sacrifier leur activité, sauvegarde de la lutte prolétarienne, que les communistes légitiment leur présence dans les syndicats.
Les syndicats fascistes ne sont pas des organisations ouvrières mais des créations du capitalisme qui empêchent tout travail révolutionnaire.
Lorsque l’arme économique des prolétaires a été anéantie par le fascisme, les communistes ont pour devoir d’œuvrer à la constitution de nouveaux syndicats de classe. Ceux-ci ne peuvent cependant surgir que du bouleversement des rapports sociaux. De même un nouveau type d’organisation unitaire ne peut être un produit artificiel, mais un phénomène social surgissant de situations révolutionnaires où le prolétariat se dirige vers l’instauration de son propre pouvoir et est amené à en créer les organes de base, tels les soviets.
5. — La Révolution prolétarienne d’octobre 1917, par ses traits fondamentaux, détermine le contenu des révolutions prolétariennes de demain.
Dans le développement de la lutte des classes, elle représente la continuité progressive de la Commune de Paris et de la Révolution russe de 1905 et apporte la vivante preuve historique des prémisses théoriques suivantes.
a) La révolution prolétarienne ne se réalise que par la destruction de l’Etat capitaliste et la fondation de l’Etat prolétarien qui est inévitable dans la phase de transition entre le capitalisme et le communisme ;
b) Pour atteindre son objectif historique – l’extinction des classes – le prolétariat doit instaurer sa propre dictature sous la direction de son parti de classe.
Le parti n’étant que la fraction la plus consciente du prolétariat n’a pas d’intérêts se différenciant de ceux de la classe, mais il exprime les intérêts d’ensemble de cette classe, leur vénalité sociale. Par définition comme du point de vue de la réalité historique, il y a identification absolue entre dictature de classe et dictature du parti.
Par contre, il existe une opposition irréductible entre la dictature prolétarienne et la dictature de l’Etat. Le prolétariat ne peut sauvegarder sa dictature de classe et, par conséquent, son programme historique qu’en asservissant l’Etat à la réalisation de ce programme.
La dégénérescence prolétarienne trouve son terrain spécifique non dans la dictature du parti, mais dans l’incorporation au parti à l’appareil d’Etat. Par contre, le contenu positif des révolutions prolétariennes, sans cesse grandissant, réside dans le dépérissement de l’Etat et non dans le développement de ses organes de coercition et de répression.
L’une des tâches essentielles des fractions communistes est d’élaborer une solution de principe au problème capital de la gestion d’un état prolétarien, solution que les bolcheviks n’ont pu donner, faute de matière expérimentale.
Les enseignements tirés de la révolution russe fournissent dès à présent les données suivantes du problèmes :
a) La révolution prolétarienne ne peut suivre un cours autonome qui serait fondé sur l’originalité du milieu géographique et social. Elle n’est pas la résultante de prémices matérielles développées dans le pays où elle surgit, mais le produit d’une maturation politique des contrastes de classe et – ce, à l’échelle internationale. Le critère de maturité économique ou culturelle est à rejeter tout aussi bien pour les pays à développement supérieur que pour les pays retardataires. La maturité de la révolution prolétarienne est donnée par l’époque historique, telle que nous l’avons définie au point 2° ;
b) La révolution prolétarienne prend racine sur le terrain. national, mais ne peut se développer qu’en se greffant sur la lutte du prolétariat mondial et en mettant l’Etat prolétarien au service de cette lutte. L’affirmation centrale du marxisme que la révolution politique doit précéder la révolution économique n’acquiert sa pleine signification que sur l’arène internationale, sur la base d’un écrasement politique du capitalisme, au moins dans ses centres vitaux ;
c) Le socialisme mondial, préface au communisme, ne peut pas être la juxtaposition d’économies “socialistes” nationales, mais il est l’expression de la division internationale du travail telle qu’elle a surgi du développement capitaliste, une organisation unitaire composée de secteurs interdépendants et solidaires ;
d) Même après la fondation d’un Etat prolétarien et jusqu’au triomphe de la révolution mondiale, les lois de la production capitaliste continuent à s’exercer — dans une plus ou moins grande mesure — au sein de cet Etat, sous la pression des classes ennemies expropriées mais non détruites, et du capitalisme mondial. Celui-ci ne peut pas être vaincu sur le terrain des compétitions économiques mais sur le terrain politique, au travers d’une exacerbation de la lutte mondiale des classes. A celle-ci doivent donc être subordonnées les tâches d’un prolétariat victorieux par rapport à sa propre économie. Les limites du programme économique sont tracées par la place spécifique qu’occupera l’économie prolétarienne dans l’organisation socialiste mondiale ;
e) En outre, le contenu social de la révolution prolétarienne ne se mesure pas essentiellement au développement des forces productives, mais au mobile et à la destination de la production, au degré de satisfaction des besoins des masses.
L’U.R.S.S., en rompant avec le prolétariat mondial sur la base du socialisme national a imprimé à son économie un cours capitaliste se dirigeant vers l’issue de la guerre impérialiste : l’industrialisation soviétique se traduit par l’édification d’une économie de guerre.
Le devoir des fractions communistes est de rejeter toute défense — même conditionnée — de l’U.R.S.S., instrument de l’impérialisme mondial.
Ils ont disparu à quelques semaines de distance : l’un dans une maison de santé où il avait été hospitalisé après que de nombreuses années de captivité cellulaire et de torture avaient donné le coup de grâce à sa santé vacillante ; l’autre brutalement assassiné à Barcelone par des procédés portant le cachet fasciste : extrait de son domicile et retrouvé à la morgue, le jour après, criblé de coups.
Le capitalisme a supprimé physiquement l’un et l’autre, parce que, malgré les responsabilités de l’un dans la genèse du centrisme, malgré la fonction négative et contre-révolutionnaire de l’idéologie anarchiste défendue par l’autre et condamnée par les événements d’Espagne, Gramsci et Berneri pouvaient, par leur passé, par l’honnêteté de leurs convictions que tant d’arrivistes et d’aventuriers flagellaient, devenir une menace pour l’ordre constitué, le “fasciste” tout aussi bien que le “démocratique”. En effet, l’un et l’autre auraient pu retrouver le chemin de la révolution communiste, sur la base des expériences qu’ils avaient vécues eux-mêmes, et cette évolution aurait représenté pour l’ennemi un danger d’autant plus grand que leur passé de lutte sans merci contre le capitalisme avait fait grandir leur influence parmi les masses des opprimés.
Et ainsi, alors que, d’une part, le régime de Mussolini a lentement assassiné celui que le centrisme italien a appelé “chef” du prolétariat italien, qu’il détenait sous ses griffes, d’autre part, le régime espagnol du Front Populaire n’a pas hésité à supprimer physiquement et violemment une des figures les plus représentatives et certainement la plus digne parmi celles qui ont représenté et représente un des piliers les plus solides de la manoeuvre capitaliste de l’”antifascisme”.
GRAMSCI, chef du prolétariat italien ? Non, parce qu’à aucun moment il n’a su mettre au profit de la classe ouvrière son grand talent, son esprit de sacrifice, sa fermeté dans la lutte contre l’ennemi. Gramsci, provenant d’un milieu intellectuel qui en avait déjà faussé la formation, n’avait pas su s’approprier l’esprit du marxisme qu’il avait pourtant étudié avec tant d’endurance. Et c’est cela qui donne à sa lutte un caractère encore plus noble. Sans pouvoir saisir l’évolution réelle des événements, sans pouvoir contribuer à leur orientation révolutionnaire, il a donné sa vie à la cause du prolétariat !
BERNERI, un chef des anarchistes ? Non, parce que, même après son assassinat, la C.N.T. et la F.A.I. mobilisent les ouvriers sur le danger de leur évincement d’un gouvernement qui est recouvert du sang de Berneri. Ce dernier avait cru pouvoir s’appuyer sur l’école anarchiste pour contribuer à l’œuvre de rédemption sociale des opprimés et c’est un ministère comprenant des anarchistes qui a lancé l’attaque contre les exploités de Barcelone !
Les vies de Gramsci et de Berneri appartiennent au prolétariat qui s’inspire de leur exemple pour continuer sa lutte. Et la victoire communiste permettra aux masses d’honorer dignement les deux disparus, parce qu’elle permettra aussi de mieux comprendre les erreurs dont ils furent les victimes et qui ont dû certainement ajouter, aux services de l’ennemi, le tourment intime de voir les événements contredire tragiquement leurs convictions, leurs idéologies.
De Gramsci et de Berneri nous reparlerons plus longuement dans le numéro prochain de Bilan.