Διεθνές Κομμουνιστικό Κόμμα

Bilan 42

La répression en Espagne et en Russie

Ce n’est pas occasionnel. Ces événements sont intimement liés parce qu’ils font partie d’un seul et même processus. La répression des gouvernements antifascistes de Valence et Barcelone s’abat sur les ouvriers à l’initiative de la même force politique qui est au pouvoir en Russie, là où plus aucune miséricorde n’existe : on peut avoir capitulé mille fois, on peut ne jamais avoir été trotskiste, on peut avoir toujours été de stricte observance stalinienne, on n’aura pas grâce : du moment que l’on a été de l’équipe de 1917, on devra passer sous la hache du bourreau.

Qu’arrive-t-il en Espagne ? Nous ne savons pas si la nouvelle annonçant que le cadavre de Nin a été retrouvé dans les rues de Madrid sera confirmée ou non. Mais nous savons, dune façon certaine, que Nin a été transporté de Barcelone à Madrid et mis sous le contrôle non des geôliers de la République, mais des policiers du parti communiste, et le “Frente Libertario”, organe des milices de Madrid, a publié un appel disant que depuis un mois toutes les recherches pour savoir ou était détenu André Nin, ex-secrétaire de l’Internationale Syndicale Rouge, ex-ministre de la Justice du gouvernement de Barcelone entre septembre et décembre 1936, avaient été infructueuses.

Nous savons aussi comment Berneri a été assassiné. Deux policiers se présentent d’abord chez lui. “Nous sommes des amis”, disent-ils. Dans quel but viennent-ils ? Ils viennent se rendre compte où se trouvent deux fusils. Ils retournent, pour faire une simple perquisition, et ils emmènent les deux armes. Ils reviennent une dernière fois et cette fois c’est pour le coup final. Ils sont sûrs que Berneri et son camarade sont désarmés, qu’aucune possibilité de défense ne leur reste, ils procèdent à leur arrestation en vertu d’un mandat légalement décerné par les autorités d’un gouvernement dont font partie les amis politiques de Berneri, les représentants de la C.N.T. et de la F.A.I. Les femmes de Berneri et de Barbieri apprendront, par la suite, que les cadavres de leurs camarades sont à la Morgue.

Nous savons enfin que dans les rues de Madrid et de Barcelone, cela devient courant désormais. Des escadres armées, à la solde des centristes, parcourent les rues et tuent les ouvriers soupçonnés d’idées subversives.

Et tout cela, sans que l’édifice des socialisations, des milices, des syndicats gérant la production, ne soit encore anéanti par une nouvelle réorganisation de l’État capitaliste.

Ah ! que nos polémiques d’après le mois de juillet avec les courants qui parlaient révolution en Espagne, prennent aujourd’hui une signification cruelle !

Qu’arrive-t-il au juste en Espagne ? Les ouvriers italiens, en lisant les nouvelles qui peuvent filtrer à travers des frontières du Front Populaire (car il y a un gouvernement de Front Populaire du côté français, comme du côté catalan de la frontière), les ouvriers italiens ne manqueront pas de faire un sinistre rapprochement entre ces escadres centristes qui tuent et celles qui dévastaient les Maisons du peuple et massacraient les ouvriers dans les rues. En Espagne, tout comme en Italie, la police répondra la même chose : “Déposez plainte, pour le moment nous sommes impuissants.”

Quoi ? Ces assassinats par des forces extra-légales vont-ils révéler que les centristes acquièrent, dans la situation actuelle, le rôle qu’eurent les fascistes ? Car il ne s’agit pas ici d’incidents dans la vie sociale en Espagne, mais d’un ensemble d’événements oui menacent de se répéter dans l’Espagne toute entière.
Les paroles menaçantes prononcées par Radek, à l’adresse des trotskistes (le capitalisme invente toujours une formule inoffensive pour éviter que la répression qu’il exerce ne soit immédiatement féconde d’enseignements pour les ouvriers : avant la guerre c’était la qualification “d’anarchiste”, aujourd’hui celle de “trotskiste”), de tous les pays, cette menace que tous passeront par les mains du bourreau, ne commence-t-elle pas à se réaliser en Espagne, alors que dans tous les pays, la campagne est déchaînée pour faire chasser les révolutionnaires des organisations syndicales et de toute organisation de masse ? Entre-temps les socialistes sont à leur place. Ils luttent pour l’unité élection, pour le parti unique, ils construisent le Front Populaire où le gaz fumigène de l’antifascisme sera lancé à grande profusion pour empêcher que les ouvriers voient les tombeaux s’ouvrir pour enterrer leurs frères, ceux qui luttent pour la révolution communiste.

L’antifascisme qui engendre le fascisme, de son propre sein, au cours d’une guerre antifasciste, au nom de la victoire de la guerre antifasciste. Voilà peut-être le thème des conversations de Negrin et Giral à Paris, où les deux ministres antifascistes s’étaient rendus pour disputer les grâces du gouvernement anglais surtout, dont on avait entrevu l’orientation nouvelle, favorable à la reconnaissance du droit de belligérance à Franco. Delbos et Blum auront-ils donné tous les apaisements à leurs interlocuteurs, après avoir été tranquillisés et édifiés sur les capacités du Front Populaire à maintenir la domination capitaliste ? Le fait est qu’ensuite les assassinats dans les rues d’Espagne se sont généralisés en même temps que le gouvernement lance des notes pour assurer que les droits de la défense seront respectés. Exactement comme en Italie, comme en Allemagne.

En Russie la persécution continue ses ravages. Combien sont-ils ceux qui sont déjà tombés sous le couperet du bourreau ? Combien de centaines ? Nous ne le savons et personne ne pourrait encore l’établir. Le fait est que maintenant on passera au deuxième acte et ce sera au tour des groupes d’ouvriers qui oseront ne pas se plier à l’exploitation terrible dont ils sont l’objet.

Allez-y parmi les ouvriers, pour protester contre les exécutions en Russie. Ils vous répondront que cela est très mal ce qui arrive là-bas, mais qu’enfin la Russie soutient les antifascistes en Espagne et qu’il faut considérer que ce fait a une importance énorme, décisive. Et si vous insistez, les ouvriers diront qu’enfin Staline doit avoir raison, car il serait inconcevable qu’en Espagne il aide à la lutte contre les fascistes, alors qu’en Russie il tuerait des révolutionnaires ou tout simplement des ex-révolutionnaires.

Aux ouvriers il faut dire la vérité. Et la vérité nie la prétendue contradiction entre l’action des centristes en Russie et en Espagne. Non, il y a une concordance parfaite. En Espagne, on soutient une guerre impérialiste pour l’écrasement des ouvriers, et en Russie on fait la même chose. Dans les autres pays, le centrisme, flanqué du Front Populaire, s’apprêtent à faire également la même chose pour le compte du capitalisme. Voilà la vérité. Seuls peuvent la dire aux ouvriers, ceux qui ont lutté contre la mystification de la guerre antifasciste, ou les autres qui, après l’égarement, ont compris l’énormité de leur faute et veulent reprendre la lutte pour le communisme, renforcés par la leçon terrible qu’offrent les morts d’Espagne, tous les morts, ceux sur les tranchées, qu’ils soient fascistes, antifascistes, maures, italiens ou allemands, les autres qui tombent dans l’arrière-garde fasciste, comme ceux qui tombent dans l’arrière-garde antifasciste.

De Almeira à la reconnaissance de la belligérance

A Ibiza est-ce l’avion républicain, ou le navire allemand qui a tiré le premier ? Cette question a été résolue par le seul bombardement d’Almeira et non par une conflagration mondiale comme ce fut le cas en 1914, après le meurtre de Sarajevo. Le problème ne se pose seulement de voir comment un incident d’une telle gravité a pu ne pas avoir une répercussion correspondante dans un conflit généralisé, mais le problème essentiel consiste à voir quelle a été l’évolution ultérieure et dans quelle direction cet événement a agi.
La brouille au Comité de non-intervention, survenue après le prétendu incident du “Leipzig”, a failli plusieurs fois tourner vers une rupture définitive du système dit de la non-intervention, et à l’heure actuelle, nous ne savons pas si l’intransigeance italo-allemande, russe ou franco-anglaise ne finiront pas par torpiller le dit Comité. Car tous les gouvernements sont très intransigeants, tout au moins le premier jour que tourne une scène au Comité de Londres. Ensuite les angles s’arrondissent, une possibilité de compromis s’échafaude jusqu’au moment où une nouvelle note remet tout sur le tapis.

On peut en déduire deux choses : que les contradictions entre les puissances impérialistes étant insolubles, ce qui n’est pas résolu aujourd’hui, par la force des armes, le sera demain au travers d’une conflagration mondiale. Mais si cela était, nous devrions assister à un succès des puissances qui détiennent actuellement une supériorité au point de vue économique, militaire et politique. La presque unanimité des Etats, à part l’Allemagne et l’Italie, sont derrière les gouvernements dits démocratiques et la Russie. Si à Londres, dans les différents atermoiements du Comité, il ne s’agissait que de remettre la partie au moment le plus favorable, nous devrions assister à une imposition de la France et Angleterre à leurs adversaires pour qu’ils cessent tout au moins le ravitaillement du gouvernement de Franco. Par contre ce sont von Ribbentrop et Grandi qui mènent le jeu et après Almeira, Bilbao est tombé à la suite de l’intervention massive des troupes italiennes et allemandes.

Il en a été, tout autrement quand il s’est agi des menaces de construction de bases d’attaques au Maroc espagnol : à ce moment-là le gouvernement du Reich a fourni toutes les explications, une enquête a été faite et Delbos qui avait frappé du poing sur la table a eu un succès indiscutable.

Il en fut aussi tout autrement en 1905, en 1911, et lors des guerres balkaniques, les trois prodromes de la guerre de 1914. A cette époque les tentatives d’opérations militaires, tout autant nue l’intervention aux Balkans étaient ou arrêtées du coup ou scrupuleusement circonscrites à la suite d’un contrôle qui n’était pas théorique, ainsi que Poincaré le prouva très nettement.

Mais aujourd’hui ? Les opérations militaires suivent leur cours et l’on pourrait penser que le rôle du Comité de non-intervention est simplement de faire gagner du temps à l’Italie, et à l’Allemagne pour permettre le ravitaillement qui est indispensable à Franco pour obtenir la victoire contre le gouvernement républicain.

Mais il ne s’agit pas seulement d’une œuvre de couverture que l’on fait à Londres. On y travaille pour éviter la généralisation du conflit espagnol, mais cela dans l’ordre subsidiaire, car la menace réelle du conflit mondial n’existe pas, autrement si ce conflit n’éclatait pas à cause de la disproportion des forces, nous assisterions au fait que le plus fort impose sa loi à l’adversaire.

Mais ce à quoi on travaille d’arrache-pied à Londres, tout aussi bien d’ailleurs que dans les différends gouvernements et leurs annexes des Fronts Populaires, c’est à réaliser les conditions les plus favorables pour égorger les ouvriers espagnols des deux secteurs, et y encastrer la lutte contre la révolution communiste dans tous les pays.

Les événements les plus récents, montrent nettement que certaines possibilités existent aujourd’hui pour déterminer une conciliation des intérêts antagoniques des impérialismes. Londres qui avait déjà faite la preuve de concilier les intérêts de sa domination, avec ceux de l’indépendance politique (qui ne supprime pas la sujétion économique, loin de là) des territoires qui forment son Empire, a changé d’attitude envers Franco et, en échange du respect des intérêts anglais aux Asturies, elle a offert, en sous-main, la reconnaissance de la belligérance. D’ailleurs, dès le début des événements espagnols, l’Angleterre n’avait-elle pas homologué la politique du Portugal, une presque-colonie anglaise et qui était manifestement de connivence avec Franco ? Et la France du Front Populaire, n’a-t-elle pas prise l’initiative de cette politique de non-intervention qui, devait favoriser non seulement l’attaque de Franco, mais aussi la politique d’Union Sacrée prônée par tous les partis antifascistes qui ont trouvé, justement dans cette politique, l’explication aux revers de l’armée républicaine, et la nécessité de continuer la guerre jusqu’au bout sous le mot d’ordre de la “liberté pour l’Espagne républicaine de s’armer et de se ravitailler” ?

Ibiza, Almeira, le “Leipzig”, Londres, autant de moments qui prouvent deux choses : tout d’abord que même lorsqu’il s’agit d’un point crucial des antagonismes inter-impérialistes (et c’est le cas pour l’Espagne avec Gibraltar sans compter l’importance exceptionnelle des mines de minerai qui s’y trouvent) les événements peuvent évoluer dans une direction de conciliation entre les brigands impérialistes.

Ensuite, que, pour ce qui concerne la lutte pour l’écrasement du prolétariat espagnol et international, une solidarité de fer s’établira entre les différents gouvernements renforcés par l’appui des Fronts Populaires et leurs annexes de tous les pays, pour le succès de l’œuvre de la contre-révolution capitaliste.
Entre-temps l’évolution s’accentue en prenant comme point d’appui les événements d’Espagne.

Socialistes et centristes en France voteront le budget de 1938 où les deux, tiers du budget de la Trésorerie sont absorbés par l’industrie de guerre, le Labour Party décidera de voter les crédits pour la Défense Nationale, le gouvernement belge pourra nommer l’un des secrétaires de la Commission Syndicale en qualité de commissaire aux armements, en Russie l’emprunt pour le renforcement de l’armée sera lancé en même temps que l’on égorge tous ceux qui commirent le crime de participer à la révolution d’Octobre. Dans tous les pays, l’Union Sacrée est la preuve éclatante que si les contrastes inter-impérialistes peuvent évoluer vers une conciliation, il y a un contraste qui ne souffre aucune possibilité de compromis, c’est le contraste de classe, l’antagonisme entre le capitalisme et le prolétariat. Les champs de bataille d’Espagne en sont la preuve éclatante. Le capitalisme de tous les pays peut se croire à l’abri de la révolution, parce qu’il peut circonscrire le brasier espagnol et y brûler les corps des prolétaires bernés par l’antifascisme. Mais le fait à lui seul que la bourgeoisie ait dû recourir au moyen extrême de la guerre pour donner une issue au contraste de classe qui l’oppose au prolétariat est l’indice de la liquidation de toutes les voies intermédiaires de la corruption, le prodrome qui annonce à l’horizon, les batailles révolutionnaires du prolétariat luttant pour la révolution communiste.

L’assassinat des frères Rosselli

Le 27 mai passé, sous le gouvernement du Front. Populaire édition n°1, ayant le “camarade” Max Dormoy au Ministère de l’Intérieur, le directeur de “Giustizia e Libertà” (hebdomadaire libéral-socialiste de l’émigration italienne), Carlo Rosselli et son frère Nello ont été assassinés à Bagnoles. L’enquête judiciaire pour découvrir les assassins n’a duré que quelques jours. Ensuite tous les organes du Front Populaire se sont passés la consigne et s’ils ont continué à parler du meurtre afin de continuer leur politique contre-révolutionnaire, ils ont cessé de parler de l’assassinat et des conditions mystérieuses où il a été perpétré et qui ont permis ensuite le sauvetage des responsables.

Les assassinés sont deux intellectuels bourgeois pourvus de hautes capacités. Carlo, antifasciste militant, s’était enfui des îles de Lipari où il avait été déporté après avoir accompli un acte de noble solidarité en aidant à l’évasion du vieux réformiste italien, Turati. Arrivé en France, il avait, à un premier moment, donné son adhésion à la “Concentration Antifasciste”, mouvement de coordination suscité par le parti socialiste qui, à cette époque, était encore dirigé par la vieille garde socialiste et n’était pas tombé sous la coupe de l’aventurier Nenni, l’ex-fasciste de la première heure qui, après avoir dirigé la lutte dans le Parti maximaliste contre la tendance de gauche d’abord, contre celle de droite ensuite, était rentré au Parti réformiste. Aujourd’hui Nenni est à la tête du Parti Socialiste et le dirige ouvertement dans le sillon du centrisme : il faut avouer que pour une besogne aussi sale, l’homme est parfaitement indiqué.

Lorsqu’une scission se fit dans la Concentration, Carlo Rosselli avait fondé “Guistizia e Libertà” qui se donnait pour but de déterminer une concentration antifasciste en dehors et non au-dessus des partis, concentration se basant sur la nécessité préjudicielle de l’action, en même temps qu’une œuvre de rénovation idéologique du socialisme aurait permis de reconstruire une unité prolétarienne agissante. Au point de vue physiologique, Carlo Rosselli était dans le sillage de ces tentatives de restauration des valeurs idéales et morales bourgeoises que le fascisme a foulées au pied et qui ne pourront plus jamais ressusciter. Pourvu d’abondants moyens matériels, Rosselli avait trouvé dans les facilités qui en résultaient pour le mouvement politique, une incitation à méconnaître les réalités de la lutte des ouvriers pour la révolution et à surestimer les possibilités individuelles de la lutte contre le fascisme. Au cours des événements d’Espagne, Rosselli s’était jeté à corps perdu dans cette lutte, en vue de défendre les “intérêts de l’Italie” menacés par la barbare intervention fasciste.

Nello Rosselli qui, après une très courte parenthèse d’activité politique, s’était retiré dans une vie d’étude, doit la mort au fait de s’être trouvé en vacances avec son frère et il n’est pas exclu que c’est en se servant de ses traces que les assassins venus d’Italie, ont pu atteindre leur proie.

Devant ces deux cadavres, les prolétaires s’inclinent mais n’oublient toutefois pas que les idéologies pour lesquelles Carlo a lutté ne peuvent non seulement pas aider à la victoire des travailleurs, mais représentent un obstacle très grave pour la formation de- la conscience de classe du prolétariat. Pas d’équivoque donc. Carlo Rosselli et son frère, bien que tués par le fascisme, ne peuvent nullement être revendiqués par le prolétariat. S’ils étaient restés vivants, ils auraient certainement occupé une place de tout premier ordre dans la tentative que le capitalisme fera d’obvier au triomphe de la révolution communiste, au travers d’un nouveau camouflage de la domination bourgeoise. En s’inclinant devant ces deux cadavres, les prolétaires qui veulent lutter pour le socialisme et non pour “l’honneur de l’Italie”, honorent deux victimes du fascisme et se. proposent de faire l’opposé du Front Populaire qui a laissé s’échapper les assassins, ils se proposent de châtier demain les coupables au travers de la victoire de la révolution prolétarienne.

L’assassinat des frères Rosselli est survenu à une date très voisine du treizième anniversaire du meurtre de Matteotti et dans une situation d’extrême tension sociale en Italie. Deux problèmes apparaissent avec grande clarté : pourquoi a-t-on eu besoin de ce crime, crime qui, par la rapidité, la précision de l’exécution, la sûreté de la fuite des assassins, ne peut être considéré que comme un crime d’État, directement agencé par le gouvernement fasciste ? Pourquoi enfin n’avons-nous pas assisté à l’explosion d’une vague d’indignation semblable à celle qui ébranla l’Italie non seulement, mais le monde entier, en 1924, l’occasion de l’assassinat de Matteotti ? La première question nous semble trouver sa réponse dans l’état d’exaspération sociale existant en Italie et se répercutant directement au sein du fascisme où les incartades dans le domaine diplomatique, sont le pendant des autres manifestations de virulence des patrouilles de l’avant-garde fasciste poussée par la situation à des aventures tragiques du type de celles de Bagnoles. La deuxième question trouve sa réponse dans la différence des situations actuelles par rapport à celle de 1924. Il n’est plus possible au capitalisme de canaliser et faire reflouer dans le garage de la “question morale”, un mouvement d’opposition au fascisme. Il n’y a plus place, dans l’atmosphère incendiaire d’Italie, pour l’Aventin et pour la question morale. Aujourd’hui, c’est le mouvement prolétarien qui lève le drapeau de la lutte révolutionnaire et la question morale consiste dans la lutte pour la destruction du régime capitaliste. Nous ne pouvons pas prévoir quelle sera l’occasion qui donnera le signal à la lutte ouvrière, mais il est certain que même s’il devait s’agir d’un assassinat fasciste, les ouvriers ne se laisseraient plus berner par les mouvements d’opposition bourgeoise et frayeraient la voie à la lutte pour la révolution communiste.

A l’occasion du meurtre des frères Rosselli, un hebdomadaire fasciste qui se publie à Paris a soulevé l’hypothèse qu’il y aurait là une représaille d’éléments anarchistes à la suite des événements de Barcelone du 4 mai écoulé, et cela parce que Rosselli n’aurait pas pris une part active à la lutte contre les responsables des assassinats de Berneri et des ouvriers de Barcelone. Bien évidemment ce détachement fasciste où se rencontrent quelques canailles qui, après avoir mangé au râtelier antifasciste, bouffent actuellement au râtelier de Mussolini, sait pertinemment bien que, si les anarchistes avaient dû exercer une représaille, ils seraient allés ailleurs qu’à “Giustizia e Libertà” ; ils se seraient dirigés vers les véritables responsables des journées de mai de Barcelone. Mais il fallait jeter la confusion et surtout favoriser l’évasion des assassins qui ont d’ailleurs trouvé tout l’appui qui leur était nécessaire dans la police dirigée par le Front Populaire et son ministre de l’Intérieur.

Vers la révolution communiste en Italie

Il pourrait paraître que, en fonction de l’importance gigantesque d’un événement, l’analyse des situations devrait revêtir une grande richesse de détails, afin que l’hypothèse qui en résulte soit confirmée par un ensemble de données méticuleusement établies. Et pourtant, notre perspective sur l’approche de grandes tourmentes révolutionnaires en Italie ne se base que sur deux éléments concrets de la situation actuelle, complétés par un examen de l’évolution politique qui se dessine dans les milieux de l’antifascisme, qui aspirent à prendre la succession du fascisme dans la défense des intérêts du capitalisme italien.
Les deux éléments de la situation sont : la faillite de la victoire en Éthiopie, l’intervention hégémonique de l’Italie en Espagne.

Les conquêtes coloniales ont toujours révélé une haute maturation des possibilités économiques de l’État capitaliste. L’économie du pays ayant atteint un point fort élevé, la nécessité se présentait pour le capitalisme de s’annexer des territoires pour y écouler une partie de la production, pour en retirer des matières premières, ou pour y diriger le surplus de la main-d’œuvre qu’il n’était plus possible d’employer dans le pays, les lois de l’économie capitaliste ne le permettant plus. A la victoire militaire pour l’annexion de la colonie, suivait généralement un assainissement de la situation économique, l’ouverture d’un nouvel horizon pour le capitalisme vainqueur. L’élargissement des bases du mécanisme économique ouvrait aussi la possibilité à une atténuation des antagonismes sociaux au sein de la société capitaliste et les exploités indigènes faisaient les frais de la nouvelle ère de paix sociale.

Or, qu’est il arrivé en Italie, après la victoire complète et foudroyante en Éthiopie ? La situation économique du pays n’a fait que s’empirer et Mussolini n’avait pas encore terminé de prononcer le mot que désormais l’Italie se trouvait dans le rang des “nations satisfaites”, qu’il a dû prendre, le premier, l’initiative d’une intervention massive en Espagne.

Pour mieux s’expliquer la situation successive à la victoire éthiopienne, il faudra songer à l’état de tension où se trouvaient l’économie et l’ambiance sociale du pays, avant la guerre en Afrique, faits qui avaient rendu cette guerre inévitable. Toutes les ressources, toutes les manœuvres avaient été épuisées par le capitalisme : les ouvriers forcés de travailler à de salaires de famine, et ceux d’entre eux qui osaient lutter contre les conventions collectives établies par les corporations fascistes déférés au Tribunal Spécial, où de très lourdes condamnations étaient prononcées, afin de servir d’exemple à tous les travailleurs. Les paysans et les ouvriers agricoles sous la coupe des inquisitions fiscales n’avaient plus aucune possibilité devant eux : les grands travaux de bonification, aussi bien que tous les autres travaux en vue de rendre l’Italie “indépendante de l’étranger et capable de se suffire à elle-même”, étant terminés. Enfin les industriels, les capitalistes et les propriétaires fonciers, qui avaient dû recourir à l’arme extrême de la défense de leurs privilèges, l’appel à l’État, pour que celui-ci étende les tentacules de son contrôle à toute la vie économique ; qui, pendant de nombreuses années avaient dû s’en référer à l’État afin qu’il gère d’une façon constante leur capitaux, en étaient arrivés à un point où il n’était plus possible, dans les limites nationales, de continuer à faire fonctionner le régime de leur exploitation sur les travailleurs.
C’est dans cette situation que l’entreprise africaine se présente comme une nécessité absolue pour le capitalisme italien. Quel qu’aurait été le gouvernement au pouvoir, l’expédition en Éthiopie aurait eu lieu.

Les démocrates et sociaux-démocrates ont jeté les hauts cris en disant que, si le fascisme n’avait pas été au pouvoir, la politique de “collaboration internationale” qu’ils auraient appliquée, n’aurait pas conduit à l’assaut de l’indépendance de l’Éthiopie, qui a eu comme conséquences, avec une aggravation de la situation internationale, la perte de l’amitié anglaise et la menace de la bonne entente avec la France.

Il faut remarquer que, tout d’abord, dans la domaine des relations pacifiques avec les autres impérialismes, Mussolini n’a fait qu’appliquer le programme toujours revendiqué par la démocratie et c’est bien à juste titre que Sforza (ministre in partibus des Affaires Étrangères, de la combinaison ministérielle antifasciste échafaudée dans les bistrots de Paris) a accusé Mussolini de plagiat.

D’un autre côté il est aussi vrai que Mussolini a eu une politique économique parfaitement libérale en exploitant au maximum toutes les possibilités du pays. Enfin, même s’il était vrai que la politique économique et diplomatique de la démocratie aurait pu avoir d’autres résultats, la réalité est là et l’on ne peut évidemment pas effacer quatorze années de politique fasciste, et ne pas faire face aux conséquences inéluctables de cette politique économique. Il est vrai, une voie existait, celle de l’attaque dirigée contre le régime capitaliste, mais il est connu que les forces de la démocratie, de la social-démocratie et du centrisme ont accouru au chevet du capitalisme italien et lui ont administré l’oxygène nécessaire pour en assurer la survie. En face de Mussolini qui envoyait en toute tranquillité les régiments qui devaient occuper l’Abyssinie, la 2ème et la 3me Internationale, flanquées de toutes les démocraties du monde, ont mobilisé les masses ouvrières pour obtenir de la Société des Nations l’application des sanctions. La presqu’unanimité des États s’étant ralliés à la défense des “principes du pacte”, il en est résulté que le fascisme a non seulement pu poursuivre, sans encombre son expédition en Éthiopie, mais a aussi pu mettre au compte de “l’étranger”, qui avait appliqué les sanctions toutes les privations que le capitalisme devait imposer aux travailleurs italiens. L’antifascisme a ainsi, encore une fois, représenté un pion indispensable pour le succès du capitalisme et cette fois, la victoire contre le prolétariat s’est exprimé au travers d’un sauvetage du fascisme lequel aurait pu être sérieusement ébranlé par une action de classe des ouvriers du pays et du prolétariat international.

C’est l’ensemble de la société capitaliste italienne qui se jette dans l’emprise africaine en escomptant une atténuation des antagonismes qui la déchirent. Le capitalisme entrevoit la possibilité d’une extension de ses possibilités, la petite bourgeoisie escompte les bienfaits de la colonisation, les travailleurs en général croient qu’ils auront, enfin, la possibilité de trouver du travail à des conditions moins abrutissantes que celles qu’ils supportaient depuis quinze ans.

Qu’est-il advenu après la victoire qui ne pouvait pas être plus complète ? Tout l’organisme de la société capitaliste, lancé à l’assaut est resté dans cette position d’élan sans que toutefois aucune possibilité ne se présente pour faire épandre toutes les énergies économiques et sociales qui avaient été accumulées depuis de nombreuses années. La victoire se résolvait en une colossale faillite, et Mussolini qui espérait enfin pouvoir dormir sur de paisibles oreillers, le capitalisme italien qui escomptait la paix, s’est trouvé en face du plus dangereux des périls : celui de leur propre victoire.

La proclamation de l’Empire italien n’était pas encore terminée, les pourparlers pour obtenir cette reconnaissance et faire enterrer l’affaire éthiopienne à la Société des Nations n’avaient pas encore été portés à terme, le “Gentlemen Agreement” avec l’Angleterre n’était pas encore signé, que l’état de tension extrême des antagonismes sociaux va requérir une nouvelle guerre. La situation d’Espagne fournira au capitalisme italien une nouvelle occasion pour estomper les contrastes insolubles qui troublent sa société.

Dès les premiers jours des événements d’Espagne, Mussolini est à l’avant-garde suivi, immédiatement après, par l’autre impérialisme qui se trouve devant des difficultés du même ordre, bien que moins aiguës, par l’impérialisme allemand.

Nous ne pouvons pas expliquer l’intervention massive de l’Italie en Espagne sur la base des intérêts exclusifs de l’expansionnisme impérialiste de ce pays. En effet, il est clair qu’après avoir obtenu une victoire en Afrique, le capitalisme italien se trouvait dans les conditions les moins favorables pour courir un nouveau risque en Espagne et aurait voulu se consacrer à la récolte des fruits de la bataille gagnée.

D’un autre côté, lorsque les événements espagnols éclataient, les pourparlers sont très avancés avec l’Angleterre pour en arriver à l’accord qui sera signé ensuite, afin de configurer les zones d’influence des deux pays dans la Méditerranée. Enfin, même si on pose le problème en disant que le capitalisme italien agit en Espagne afin de pouvoir bouleverser à son avantage, les positions de Gibraltar et des Baléares, il s’agit encore d’expliquer comment ce capitalisme pourrait parvenir à utiliser ces éléments importants dans la domination du monde, lorsqu’il s’est trouvé dans l’impossibilité de trouver en Éthiopie ne fût-ce qu’un débouché provisoire pour permettre une vivification de son économie.

C’est donc en fonction uniquement des considérations de l’ambiance sociale en Italie, que nous pouvons expliquer ce fait qui contraste avec toute l’histoire précédente. Les conquêtes coloniales avaient représenté jadis une occasion à l’expansion économique de l’impérialisme occupant les nouveaux territoires ; cette fois-ci la victoire coloniale aura poussé le capitalisme italien à se jeter sans discontinuité, dans une nouvelle entreprise guerrière.

Ceux qui, pour établir la réalité de la situation en Italie, voudraient faire recours aux méthodes de la statistique afin de déterminer la situation économique du pays, se heurteraient à l’impossibilité de pouvoir prévoir – au travers des instruments comptables, capables tout au plus de prédéterminer le lendemain immédiat en une situation de calme social — les grandes tempêtes révolutionnaires. Tous les régimes de dictature ont donné l’impression de la plus grande solidité, jusqu’à la veille de leur écroulement. Comme l’a dit un écrivain français, il n’y a rien de plus calme qu’une poudrière quelque minutes avant son explosion.

Nous nous basons donc sur les données de la réalité, sur l’évolution de facteurs qui se trouvent à un potentiel très élevé, tel que la guerre eu Éthiopie et l’intervention croissante en Espagne. Nous nous croyons pouvoir escompter à bref délai une précipitation des situations en Italie.

La conception matérialiste qui nous sert de guide dans l’analyse de l’histoire nous permet de nous rendre compte des conditions dans lesquelles le prolétariat italien affrontera les batailles du proche demain.
Bien qu’il y ait une relation, une interdépendance étroites entre l’évolution des luttes de classe et la cristallisation de la conscience communiste dans le prolétariat (cristallisation se manifestant au travers de la construction du parti de classe), cette interdépendance ne détermine pas le cours des événements historiques sous le flux exclusif des mouvements. ouvriers. Pour bien saisir les situations, nous devons considérer le mouvement ouvrier en fonction du milieu social d’où il jaillit, qu’il exprime, et où en définitive, il est appelé à jouer le rôle de protagoniste de la révolution. Ainsi que nous l’avons mis plusieurs fois en évidence, le mouvement prolétarien acquiert une nature et une substance différente suivant qu’il ressort d’une société où les amples ressources du capitalisme permet d’atténuer l’apparition et la manifestation des antagonismes sociaux, ou bien qu’il relève d’une société où, à cause des multiples facteurs de l’évolution historique, ces antagonismes sont les plus violents et les possibilités de les estomper quasi-inexistantes.

Le fascisme trouve sa raison d’être non dans la menace d’une révolution prolétarienne (en Italie, tout aussi bien qu’en Allemagne il apparaît au moment extrême de la descente de la courbe du mouvement prolétarien), mais dans le fait que ce milieu économique et social, qui a été privé — à cause de la défaite révolutionnaire — de l’élément naturel de son assainissement, ne pourra se diriger que vers la voie opposée d’un anéantissement violent de toute forme de vie du prolétariat.

Cet élément central fait que, lorsque la tempête sociale se déchaînera en Italie, nous trouverons un prolétariat qui acquerra immédiatement une haute conscience de ses buts historiques, des armes nécessaires à leur réalisation, des institutions (le parti de classe), capables de le conduire à la victoire. D’ailleurs, suivant l’heureuse formule de Bordiga en 1924, le prolétariat italien a réalisé toutes les conditions pour jouer le rôle de troisième facteur indépendant en face du fascisme et de l’antifascisme, et cela parce qu’il a fait l’expérience de la démocratie extrême en 1919-1920 et du fils légitime de cette démocratie : le fascisme.

Nous nous trouverons donc en face d’une classe ouvrière marchant directement vers la lutte révolutionnaire et, bien plus longtemps qu’il n’en a été le cas à Barcelone où cette période s’est limitée à quelques jours, nous assisterons à des luttes révolutionnaires d’une âpreté terrible et en face desquelles le capitalisme n’aura d’autre voie de salut que celle de l’éclipse totale de son État, et du mandat qui sera donné à ses agents antifascistes de se faufiler tout prudemment dans les organismes que les situations auront fait surgir et que les ouvriers veulent faire servir aux intérêts de leur victoire révolutionnaire. Au cours de cette première phase, il est fort probable qu’aucune organisation n’aura d’influence décisive sur les masses. L’antifascisme, même s’il devait parvenir à mettre debout un ministère recouvrant sous ses drapeaux écarlates la marchandise capitaliste et contre-révolutionnaire qu’il porte dans son sein, se verrait débordé par l’initiative des masses et par l’exercice réel du pouvoir qui serait détenu par les organismes prolétariens.

Quant à notre fraction qui s’érigerait en parti, au cours de ces événements, il faut prévoir que — au cours des premiers jours des événements révolutionnaires elle ne pourrait aller au–delà de l’ancrement de ses positions parmi les ouvriers, ces derniers se trouvant dans la possibilité de se diriger eux-mêmes et n’ayant pas besoin d’un organisme concentrant leurs volontés, leurs buts, leurs intérêts.

C’est uniquement ensuite, lorsqu’à la phase de la destruction du régime capitaliste doit inévitablement suivre l’autre phase de construction du régime prolétarien, que le duel se déroulerait entre tous les agents du capitalisme et le parti de classe du prolétariat italien, parti de classe qui sera l’incarnation de notre fraction actuelle, ou surgira directement des prisons, des isolateurs fascistes, au cas où notre organisation à l’étranger s’était écartée — au cours de son évolution de dix ans — de la voie de la lutte pour le communisme. Mais aucun doute n’est possible : les nombreuses années de dictature fasciste faisant suite au régime démocratique de l’après guerre, ont jeté des fondements de granit et le parti de classe du prolétariat italien surgira des tempêtes sociales et de l’insurrection qui mettra fin au régime fasciste.

La combustion sociale et révolutionnaine très forte qui aura lieu en Italie, se développera dans un milieu où les possibilités de vie d’un régime prolétarien sont les plus restreintes : par contraste à la Russie, l’Italie ne possède pas de possibilités de trouver à l’intérieur des frontières les matières premières indispensables au fonctionnement de la vie économique. C’est cette situation qui faisait dire au réformiste Turati, dans l’immédiat après-guerre, que la révolution prolétarienne était concevable en Italie seulement après la victoire ouvrière dans les autres pays. Bien évidemment un réformiste ne pouvait pas concevoir la lutte d’un prolétariat en fonction de la lutte de la classe ouvrière mondiale et, de ce fait, il était porté à considérer que la révolution italienne n’aurait jamais pu compter sur un ébranlement de la situation internationale et l’appui solidaire du prolétariat des autres pays.

A notre avis, c’est justement cette faiblesse du milieu économique qui fait la force politique de la révolution italienne. En effet, celle-ci ne pourra vivre qu’en tant que détachement direct du prolétariat mondial : au cas où les conditions internationales classiques de la révolution communiste, venaient à faire défaut, l’alternative se présenterait d’une façon brutale, nous ne connaîtrions pas de 1921, et la bataille décisive se présenterait entre le prolétariat et le danger d’une restauration bourgeoise.

Il faut reconnaître que dans l’ordre de la préparation des conditions internationales les plus défavorables pour la révolution italienne, le capitalisme a pu obtenir des succès d’une importance capitale et ce grâce aux événements d’Espagne. L’antifascisme, dans ses différentes éditions, de Front Populaire, d’Entente Démocratique, de la Deuxième ou de la Troisième Internationale se révèle être la couverture d’une manœuvre d’attaque de la bourgeoisie contre le prolétariat. Et ce qui est le plus grave, l’euphorie produite par l’industrie des armements dans l’ensemble de la situation économique, permet non seulement au capitalisme de localiser son offensive aux noyaux restreints des prolétaires qui œuvrent pour la révolution communiste, mais aussi de charger de cette œuvre de répression à une force qui agit directement au sein des masses : le parti communiste, flanqué des socialistes des différentes tendances.
Il est évident que l’éclosion de la situation révolutionnaire en Italie est inconcevable en dehors d’une précipitation de la situation dans les différents pays. Et, à ce propos il est évident que si le capitalisme avait pu l’éviter il aurait économisé les événements de Barcelone et la répression sauvage qui s’exerce actuellement en Russie, deux prodromes annonçant l’ébranlement et la dislocation du Front Populaire sous la poussée des luttes des masses reprenant conscience de leurs intérêts.

Le facteur du temps est de grande importance mais nullement décisif. Il est évident que nous aurions tout avantage à ce que la situation se clarifie en Espagne et en Russie avant que la tempête n’éclate en Italie : les événements s’en trouveraient- ainsi délivrés du danger que peut représenter l’antifascisme dans la deuxième période de la révolution. Mais même si les événements d’Espagne et de Russie n’étaient pas arrivés à leur liquidation, l’ouverture de la situation en Italie ne ferait que marquer un point plus avancé de la chute de la situation internationale vers son précipice, et les ouvriers italiens pourraient compter avec un appui certain pour le lendemain, même s’ils ne pouvaient pas y compter immédiatement, dans la phase où le soutien des prolétariats des autres pays est d’ailleurs moins nécessaire.

Mais le facteur décisif est représenté par l’habilitation des prolétariats des autres pays à affronter les batailles révolutionnaires qui se déclareraient d’une façon violente en Italie, mais dont les germes existant dans tous les pays, ne tarderaient à éclore à l’intérieur des autres États capitalistes. Dans ce domaine, la situation actuelle n’est pas fort dissemblable de celle qui précéda la victoire de la révolution en Russie. Quand on songe au fait que, malgré les événements de Barcelone et ceux de Russie, aucune réaction ne se détermine dans les milieux qui se réclament du mouvement communiste et que ces groupements continuent d’appeler les ouvriers à soutenir la guerre impérialiste qui se déroule en Espagne, l’on serait porté à désespérer du sort de la révolution italienne et de son encastrement dans la révolution internationale.

Seulement, en nous basant sur le processus qui mena à la construction de la Troisième Internationale, et au cours duquel nous avons constaté que presque l’entièreté de la génération provenant de la Deuxième Internationale resta en dehors des partis communistes naissants, nous en arrivons à considérer que, très probablement, il en sera de même de la future Internationale de la Révolution, et que, au rythme intense des situations extrêmes, contresignées par la victoire révolutionnaire du prolétariat d’un pays donné, les germes existant dans les autres pays, s’épanouiraient en dehors et contre toutes les formations actuelles. Il s’agira alors de faire une attention extrême et de repousser tous ceux qui, après avoir — surtout au cours des événements d’Espagne — œuvré non pour le succès de la révolution, mais pour parachever la manœuvre du capitalisme international afin de massacrer les ouvriers dans la guerre, voudraient reprendre les plumes de la révolution en s’affirmant les défenseurs de la révolution victorieuse. Jamais, comme à ce moment-là, la devise de Marx “Prolétaires de tous les pays unissez-vous” n’aura autant de signification et d’importance. Ce cri de ralliement international signifiera alors : pour vaincre le capitalisme dans tous les pays, il faut construire votre parti de classe, il faut éliminer de votre sein toutes les forces qui sont étrangères à votre classe, à vos luttes, à votre idéologie, à votre programme.

Le "Mystère" du mur d’argent et l’avénement du gouvernement Chautemps - L’évolution des événements en France

“Les fêtes du 14 Juillet auront cette année un éclat inaccoutumé.”

(Les journaux.)

On ne peut s’empêcher de songer, ce 14 Juillet, au gouvernement Laval qui lui aussi offrait en 1935 un train complet d’arrêtés-lois en guise de réjouissances. Ne semblait-il pas dire, à cette époque, à ses complices du Front Populaire : “les ouvriers dansent, donc ils payeront” ? Et, en effet, le prolétariat paya la fraternisation des Français avec une rude pénitence : rarement il vit ses conditions d’existence aussi comprimées alors que l’Union Sacrée allait crescendo.

Aujourd’hui, bien entendu, la situation est changée. Les lampions du 14 Juillet 1937 éclairent la seconde édition du Front Populaire qui a promis “Le Pain ! La Liberté ! La Paix !” et qui voudrait réitérer sa promesse chaque année devant des prolétaires qui sont appelés à comprendre que ce triple mot d’ordre est synonyme de situation de guerre impérialiste, d’Union Sacrée et qu’il n’a, hélas, pas plus de signification que cette autre duperie : “Liberté ! Egalité ! Fraternité !” dont même les prisons bourgeoises de la France portent l’inscription sur leur fronton.

Les ouvriers français danseront donc une fois de plus. Les laquais sanglants du Front Populaire, les hyènes de la guerre, battront la mesure dans un Paris en liesse où l’esprit du prolétariat sera absent. Mais aucune fanfare n’étouffera la rumeur sourde, le bouillonnement de situations qui rongent l’édifice capitaliste. La vieille taupe de l’histoire, dont parlait Marx, fait son travail de sape et le sol où l’on danse aujourd’hui pourrait devenir le terrain des bouleversements sociaux de demain.

Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que le climat des événements s’est élevé considérablement dans tous les pays. Et la France aussi est grosse d’événements. Ce 14 Juillet de “fraternisation” des classes pourrait bien être le dernier : aux fêtes capitalistes pourraient succéder les batailles prolétariennes. Cela la bourgeoisie ne l’ignore pas complètement car les difficultés de la situation restent : il n’y a que le prolétariat qui ne peut s’y préparer et là réside la profonde tragédie sociale que nous vivons dans ce pays.

* * *

Nous avons à établir le bilan de l’anti-fascisme qui est la force essentielle qui a triomphé des ouvriers français. Nous avons à en démasquer les “mystères”, les duperies et à retrouver, dans des positions politiques centrales, la conscience de classe du prolétariat qui doit lui permettre d’affronter l’orage et dont tout le monde s’évertue à faire l’inévitable victime.

Ainsi, comme Herriot en 1925, Blum est tombé par la faute du “Mur d’Argent”, ce fameux mur représenté par les “200 familles”. Le Sénat “réactionnaire” (pourquoi l’est-il moins que la Chambre ?) n’a fait que prêter l’oreille au “Mur” et la catastrophe s’est déterminée. En quelques jours la fuite des capitaux qu’Auriol voulait arrêter s’est accélérée et le cabinet Chautemps qui se présentait avec le même programme que Blum y a trouvé prétexte pour aggraver les dispositions fiscales de son prédécesseur et procéder à une nouvelle dévaluation monétaire.

Le même Sénat “réactionnaire” qui ne voulait plus de Blum a accepté Chautemps avec un programme de pleins pouvoirs plus avancé.

A première vue, une série d’événements paraissent contradictoires. Le “Mur d’Argent” rejette Blum mais accepte ses projets remaniés par Chautemps, lequel s’empresse de jurer fidélité au Front Populaire. Blum n’a pas de plus pressant souci que d’adjurer le Congrès S.F.I.O. de Marseille de maintenir la participation gouvernementale et de s’incliner devant ces Messieurs de la finance. Le parti communiste qui avait donné ses voix à Blum, après bien des marchandages, s’incline sans mot dire devant Chautemps et ses projets. tout en maintenant son offre gratuite de participation.

En réalité, ce jeu de polichinelles, ce Grand Guignol, ne nous donnera aucune explication. Pas plus d’ailleurs que les invectives contre le fameux “Mur d’Argent”. Le seul mur que les ouvriers connaissent c’est celui de la domination capitaliste qui, au travers de ses multiples rouages, actionne l’appareil d’Etat. Le capital financier qui a sous sa coupe l’ensemble de l’industrie française et vit au sein de l’Etat qui est son fondé de pouvoir pour le placement si avantageux des emprunts extérieurs, s’exprime dans tous les partis qui agissent au nom du capitalisme, aussi bien ceux du Front Populaire que ceux de droite. Le mystère du “Mur d’argent” est en réalité lé mystère de la mystification des ouvriers français qui sous des drapeaux tricolores et rouges sont appelés à agir contre le “Mur d’Argent” et pour le maintien de la domination capitaliste qui s’incarne précisément en lui.

L’analyse des faits mettra mieux en évidence cette situation alors qu’elle jettera un peu de lumière sur les remous politiques si contradictoires que nous vivons actuellement.

Jusqu’au moment de la “pause”, le Front Populaire a vécu ses grands jours, mais le capital financier ne fit pas pénitence. La première dévaluation se fit au profit exclusif de ce dernier qui diminua les charges d’emprunt pesant sur l’industrie où il participe et lui permit de rafler sur les dépôts des petits épargnants. La masse des capitaux décongestionnés et qui ne trouva plus d’issue, soit dans les placements extérieurs, soit dans l’économie française, fut inévitablement fut acheminée vers la production vers la guerre. Blum résolut à cette époque le problème par “une traite sur l’avenir” en grevant les budgets du présent et de l’avenir, d’emprunts fournis par les banques. Jamais le “Mur d’Argent” ne travailla en une telle harmonie-avec ce gouvernement “populaire”. C’est toujours dans ces “jours gras” que les prolétaires purent lutter pour le rajustement des salaires qu’ils obtinrent provisoirement, alors que le capitalisme jetait les cadenas des lois sociales, de l’arbitrage obligatoire, afin d’empêcher les prolétaires d’obéir aux impulsions du climat social tendu où ils vivaient et de les contraindre à se cantonner sur le terrain de la légalité et du respect des lois républicaines.

Mais cette période aussi couvait ses contradictions et, malgré l’atmosphère de calme des luttes ouvrières, elle ne faisait que précipiter sous une forme concentrée tous les contrastes propres à la période de décadence du régime.

La proclamation de la “pause” de Blum coïncidait avec le point extrême de deux cours : l’Union Sacrée revêtait les formes de l’hystérie centriste de l’intervention à tout prix en Espagne ; l’économie de guerre avait englouti la marge de capitaux laissés par la dévaluation. Blum se refusait à marcher dans la guerre généralisée (ainsi qu’il l’a d’ailleurs confirmé au Congrès de Marseille) : les capitaux refusaient de venir à Blum malgré le taux mirobolant de son emprunt national. Le seul chemin était “la pause” qui consistait dans une politique d’économie, de déflation, mais il fallait aller au delà de la pause : le Sénat a donné le la et Blum a obéi en prenant la place de vice-Chautemps. Il fallait empêcher les mouvements ouvriers parce que l’on ne pouvait plus mettre à profit les répercussions sur l’économie générale de l’effervescence produite par l’intensification de l’industrie des armements : le capitalisme ne pouvait désormais plus tolérer les luttes revendicatives.

La solution de Blum fut provisoire et ne pouvait que l’être. Les événements de Clichy montrèrent à tous que la tension sociale subsistait. D’autre part, l’interventionnisme des centristes en Espagne comme exutoire à la situation et moyen de consolider l’Union Sacrée, se heurtait à une possible aggravation de la situation en Italie et en Allemagne. Blum “remit ça” et se contenta de freiner dans l’étau de l’arbitrage obligatoire les mouvements ouvriers, seule façon de les maintenir dans l’orbite du capitalisme et dans la ligne du Front Populaire alors que l’on se contentait des quelques économies réalisées par sa petite déflation. Peut-être espérait-on aussi griser les ouvriers avec le mirage de l’Exposition Universelle.
De toute façon, la “pause” fut plutôt agitée. D’une part, la tension parmi les ouvriers, d’autre part les lock-out du patronat opérant son chantage pour obtenir des crédits de l’Etat.

C’est ainsi que le développement de la situation accula la bourgeoisie à la situation actuelle.
Le gouvernement de Blum vivait d’expédients et, face à l’aggravation de la situation, évoluait vers un compromis avec la droite. Il avait accepté jusqu’aux conseillers financiers de Laval, les représentants attitrés de ce fameux “Mur d’Argent” et de toute façon il apparaissait bien usé après un an de pouvoir. La dernière tentative pour maintenir un gouvernement qui avait accompli le gros du travail exigé par le capitalisme, furent les projets de Vincent Auriol qui contenaient eux aussi la dévaluation inévitable bien que d’une façon déguisée. Pourquoi le Sénat refusa-t-il les pleins pouvoirs à Blum et pourquoi ce dernier, au nom de la Constitution.saisit-il l’occasion pour s’en aller ? Un fait est pourtant évident : sur le programme financier à réaliser aucune divergence ne se manifestait : il s’agissait d’un problème “de confiance”. La réalité paraît donc la suivante : la continuité dans la vie du capitalisme français ne peut se maintenir dans la phase ultime que nous vivons qu’au travers de secousses périodiques qui lui permettent de renouveler les impulsions du processus économique et le matériel humain qui dirige l’État capitaliste. Blum passe la main à Chautemps parce que la nouvelle dévaluation représente un renouvellement des facteurs qui font marcher l’économie de guerre. L’aggravation de la situation exige une modification gouvernementale correspondante et l’accession de Chautemps en est l’expression, celle qui doit redonner “confiance”. Fait curieux, ce nouveau cabinet oscillera entre deux extrêmes : une position plus extrémiste (dans un premier moment) au sujet de l’Espagne ; une position d’attaque contre les conditions de vie acquises précédemment par les ouvriers.

En soi, la nouvelle dévaluation, sous sa forme de “franc flottant”, doit permettre à nouveau à l’économie française de maintenir ses prix au niveau de ceux du marché mondial (et cela représente forcément une amputation de capitaux) et d’autre part, au sein de l’économie de maintenir le circuit économique vers la production de guerre. Le taux peu élevé de la dévaluation de Bonnet explique la nécessité d’attaquer simultanément les conditions de vie des ouvriers et d’arriver à faire participer ceux-ci (par les impôts indirects) aux besoins de la Trésorerie.

Aucun parti de la bourgeoisie ne pouvait agir autrement dans la situation actuelle, car le maintien des rapports de classe, tels que nous les apercevons dans l’Union Sacrée, en découlait. Le parti communiste l’a vite compris et l’aggravation du cours des événements s’est exprimé par son offre de collaboration : ces Messieurs peuvent être assurés que si demain il faut des bourreaux sans scrupules, capables de plonger dans les chairs des ouvriers le fer rouge du meurtre au son de l’”Internationale”, on fera appel à leurs services sans aucune hésitation. Mais momentanément, l’Exposition Universelle éclaire encore la “fraternisation des classes” et les mesures extrêmes ne sont pas indispensables.

Il y a donc dans toute cette série d’attitudes, de positions, de déclarations, la seule logique qu’impose la marche chaotique des événements et bien fou celui qui voudrait y rechercher une autre continuité. Mais la secousse de Chautemps est caractéristique, car sur l’oeuvre jetée par Blum il engage très prudemment une bataille nouvelle pour maintenir le prolétariat dans le cadre actuel. Que l’on prenne, par exemple, le Congrès S.F.I.O. de Marseille, et l’on y retrouvera, dans ses expressions idéologiques bourgeoises, le grondement des situations de guerre, où les vieux moyens employés jusqu’ici pour anéantir les ouvriers, s’usent rapidement. Blum ne veut pas un dénouement immédiat et voudrait concentrer les masses sur un seul point : la lutte constitutionnelle contre le Sénat. Il sait que Chautemps continue son œuvre à lui et qu’elle est indispensable pour le capitalisme. Ziromsky-Bracke reprennent des points du programme des centristes et préconisent une tactique d’attaque à l’intérieur comme à l’extérieur. On sait ce que cela signifie. Pratiquement c’est la position pour la guerre impérialiste la plus extrême dans la S.F.I.O. Quant à Pivert, c’est la couverture de gauche inévitable pour justifier la pire des collaborations, les actes les plus vils, fonction qui lui permet de faire passer le parti socialiste pour plus “à gauche” que le centrisme.

Le parti communiste évolue à son aise dans cette situation. N’est-il pas le parti qui, né dans la période convulsée de l’après guerre ne pouvait vivre avec une fonction capitaliste, qu’en expulsant toute opposition et en aboutissant à la position la plus extrême des forces de la domination bourgeoise ? Il n’y avait pas de place pour deux partis socialistes, mais il y avait une place pour un parti communiste, poussant à l’extrême les solutions du capitalisme. Grâce à l’existence de la Russie, ce parti a pu s’abattre comme un morceau de plomb sur le cerveau des ouvriers et s’y maintenir sans de trop grands remous intérieurs. En France, il est certainement un des partis bourgeois les plus conséquents et les plus cohérents. A chaque tension de la situation il met à l’avant-plan tension sa formule “Unir, Unir, Unir”) l’Union Sacrée antifasciste aboutissant au massacre des ouvriers.

Voilà donc un bref tableau du cours des événements en France : une évolution rapide qui, avec l’aggravation des situations, voit le capitalisme passer d’une convulsion économique à une autre, d’une formation gouvernementale à une autre ; un prolétariat, emprisonné dans l’Union Sacrée, emprisonné dans des syndicats incorporés à l’Etat, frappé par Chautemps au nom de l’antifascisme, et balancé entre les formations du Front Populaire, sans qu’une gigantesque impulsion de classe lui permette encore de quitter ce marais. Des grèves ont lieu, menacent de se déclarer, mais peuvent être contenues dans le cadre capitaliste de l’arbitrage. La C.G.T. peut lancer des menaces (dont personne n’est dupe) contre le patronat ; ses syndicats peuvent organiser des grèves générales, lutter pour le rajustement des salaires. Le fait est que ni ses menaces, ni ses ordres de grèves ne révéleront la tension des situations. L’essentiel sera plutôt de retenir les actes des ouvriers grévistes contraires aux directives syndicales, tel que cela s’est vérifié dans la grève de l’hôtellerie.

La période actuelle dont le caractère est illustré par la dévaluation et l’avènement du nouveau gouvernement Chautemps ne verra pas se répéter le schéma de 1936 à “la pause”. Cette période, où les grèves sont déclenchées alors que l’arbitrage obligatoire existe (avec comme pendant l’économie de guerre), peut voir — bien malgré eux — les syndicats intervenir soit sous la forme sournoise qui a permis de liquider le mouvement de l’hôtellerie, soit plus brutalement. Et dans ces conditions ils éclairciraient eux-mêmes le caractère réel de la lutte que les ouvriers doivent mener. Leurs mouvements doivent être dirigés contre l’Etat capitaliste en tous ces gouvernements, de droite ou de gauche ; ils doivent contenir la lutte implacable contre la guerre impérialiste, l’économie de guerre. Surtout, les ouvriers seraient à même de comprendre que des syndicats incorporés à l’Etat sont des instruments à la domination capitaliste et cette conscience, que la situation mûrit et que les fractions expriment, pourrait permettre aux ouvriers de solutionner d’une façon adéquate le problème de leurs organisations de classe.

Mais cette évolution (de syndicats reprenant progressivement leur fonction de classe) peut être tamponnée dans certaines limites Par la richesse économique du capitalisme français qui vit sur des millions d’indigènes. Dans ce cas, la première explosion internationale, le premier réveil des ouvriers d’un autre pays, donnerait aux ouvriers français la force et la capacité de retrouver leur chemin de classe et de nettoyer le terrain.

Les communistes interviennent donc dans tous les mouvements grévistes, mais ils tentent d’en actionner le cours non en faisant de la surenchère par rapport aux moyens employés par les socialo-centristes, ou par rapport aux objectifs tracés, mais uniquement en en faisant dévier dès le début le caractère et l’objectif : en opposant à la conception des traîtres qui placent les conflits dans le cadre des lois sociales, de l’arbitrage et dans l’orbite de l’économie de guerre ou de la subvention aux “collectivités”, la conception de la lutte révolutionnaire, contre l’appareil de la domination capitaliste, contre le gouvernement d’Union Sacrée, contre la politique des syndicats incorporés à ce gouvernement et enfin contre l’économie de guerre qui est la solution du capitalisme à ses difficultés actuelles. La seule façon de défendre la moindre revendication immédiate et d’empêcher que celle-ci ne serve contre les intérêts historiques des ouvriers, réside dans cette lutte qui, seule, correspond au climat social que nous traversons. Et toutes, les conséquences qui peuvent découler d’une pareille position ne sont rien par rapport à la nécessité de la position elle-même.

Face aux problèmes de la situation en France, les militants communistes restés fidèles à l’internationalisme, doivent d’urgence aborder le travail idéologique qui doit aboutir à la constitution d’un organisme d’avant-garde en ce pays. Négliger ce travail, c’est s’enlever jusqu’à la possibilité de comprendre les événements et c’est aussi contracter une responsabilité très grave devant les bourrasques révolutionnaires de demain. Les ouvriers ne peuvent pas agir pour constituer “spontanément” en quelques semaine une organisation capable de les conduire vers la révolution. A défaut d’un travail préparatoire, ils connaîtront les souffrances d’un avortement si le prolétariat mondial n’intervient pas avec une Internationale pour guider des militants éprouvés vers la formation d’un parti.

Ce travail essentiel doit se faire en dehors et contre toutes les formations existantes. Des trostkistes qui, sur la question russe réalisent l’Union Sacrée avec le capitalisme mondial (défense de l’URSS) et qui sur la question espagnole ont marché avec le front impérialiste de l’antifascisme. De tous ces groupements de trotskystes officieux (clique Molinier) ou de “communistes de gauche” interventionnistes enragés en Espagne et qui tentent sournoisement de se laver les mains aujourd’hui (Union Communiste), sans parler des succursales du parti communiste, genre “Que Faire ?”.

C’est d’une façon indépendante, en dehors et contre ces groupements, selon un tracé de travail critique intense. d’autocritique au point de vue des positions défendues antérieurement, et d’élaboration, que les militants qui veulent lutter pour la révolution communiste doivent œuvrer.

Dans ce chemin se trouve notre fraction qui s’efforce de transmettre aux prolétaires des autres pays le bagage accumulé par elle au cours de plus de 10 ans d’émigration et 17 années de luttes et qui les engage à passer au travail de critique, d’élaboration et d’assimilation des positions acquises par l’évolution de la lutte des classes dans le monde entier.

Antonio Gramsci

Antonio Gramsci, récemment décédé dans une clinique de Rome – où le fascisme l’avait fait admettre dans un état désespéré suite aux dix années de tortures physiques et morales de réclusion – vient d’être tué une seconde fois par ses apologistes. En effet, toute la presse centriste et le Front populaire, du ” Grido del Popolo” au “Nuovo Avanti” et “Giustizia e Libertà“, s’est jetée sur son cadavre pour spéculer et dénaturer sa pensée et son œuvre dans un but contre-révolutionnaire. La presse centriste, qui avait depuis quelques temps laissé tomber dans l’oubli le “chef” du prolétariat italien, profite de sa mort pour accentuer sa campagne contre le “trotskisme” qui, dans la langue italienne, se traduit par “bordiguisme”.
Nous avons vu Palmiro Togliatti, dans la commémoration officielle de la mort de Gramsci, affirmer que le Parti communiste réalisa entièrement les buts que Gramsci lui a assignés.

Nous, qui avons combattu de son vivant les déficiences politiques de Gramsci tout en appréciant certains traits de son caractère et de son intelligence, nous estimons que la plus digne commémoration, l’unique forme prolétarienne de commémoration, ne consiste pas dans une sorte de canonisation du disparu, en lui attribuant une infaillibilité et une sorte de clairvoyance divinatrice et prophétique, mais tout au contraire en dénonçant les erreurs et les fautes, c’est-à-dire la partie négative et caduque de son œuvre afin que celle-ci ne puisse en ternir la partie vivante et durable – qui devient partie intégrante du patrimoine du prolétariat dans son ascension dans la voie révolutionnaire.

Et les faiblesses et incompréhensions ne manquent pas dans l’œuvre de Gramsci, tant à cause de son origine sociale qu’à l’époque où il s’insère dans le mouvement ouvrier italien.

Intellectuel, il avait étudié la théologie et la philosophie à Turin, il avait subi l’influence culturelle de cette philosophie idéaliste de Gentile, son frère spirituel – et lui aussi victime du fascisme – dans l’utopie du libéralisme rénové et “révolutionnaire”. Le marxisme n’était plus pour Gramsci la négation du positivisme et de l’idéalisme, mais une filiation de ces philosophies reniées par les idéologues du capitalisme.

L’évolution du capitalisme italien ou la révolution bourgeoise n’avait pu avoir les formes achevées qu’elle eût en d’autres pays, conduisit Gramsci à postuler l’hypothèse de l’insertion du prolétariat dans l’accomplissement de la “révolution libérale”. Ainsi, dans le domaine politique, il avait subi l’influence, comme d’autres intellectuels de l’immédiat avant-guerre, du révisionnisme de Salvemini, qui voyait dans la solution du problème méridional un moyen de surmonter la crise du socialisme dans sa dégénérescence vers le réformisme parlementaire qui s’intégrait dans le capitalisme.

Et Gramsci, Sarde de naissance, opta pour le fédéralisme qu’il chercha à soutenir au sein même du Parti communiste.

Il appartint à cette génération qui est venue au mouvement ouvrier pendant la guerre – il fut même au début interventionniste, comme l’a remarqué Tasca, lançant la flèche de Parthe – et il chercha à se relier à la masse ouvrière, favorisé en cela par le fait qu’il habitait Turin, véritable “capitale prolétarienne” de l’Italie.

Togliatti, dans la commémoration déjà citée, affirme que “quand éclata la révolution russe, Gramsci fut l’unique en Italie qui fut immédiatement capable d’en comprendre la véritable signification historique et le premier à propager le léninisme, la lutte contre le réformisme et le centrisme (c’est-à-dire le courant de Serrati) pour la formation du parti révolutionnaire du prolétariat. Et après la scission de Livourne, dans la lutte contre le gauchisme prédominant, ayant à sa tête Bordiga, aujourd’hui allié du fascisme. Gramsci défit politiquement Bordiga”.

Autant d’affirmations, autant de mensonges.

Le mouvement de l’ “Ordine nuovo” pour les conseils d’usines procédait d’une négation radicale de la théorie marxiste : à la thèse communiste du parti de classe luttant pour la destruction de l’État capitaliste, était opposée l’autre de l’ébauchement du nouveau monde ouvrier, du monde des “Conseils” (embryons des Soviets) au sein même de la société bourgeoise. Gramsci et l’Ordine Nuovo surestimaient le problème du contrôle ouvrier en admettant la possibilité de réaliser une forme économique socialiste, avant la prise du pouvoir et la destruction de l’appareil étatique bourgeois (tout comme c’est le cas des “socialisations” de Catalogne en 1936) et avec un parti qui resterait uni, de Bordiga à Turati. Et les bonzes réformistes de 1919-1920, ceux qui trahirent au moment de la prise des usines, étaient eux aussi pour ce contrôle ouvrier et ils se crurent, de ce fait, être aussi partisans des soviets. La première délégation italienne envoyée en Russie, était formée en majorité de ces champions qui devaient ensuite passer avec armes et bagages au fascisme.

Gramsci était alors pour l’unité du parti, y compris les réformistes, dont seulement les plus compromis et les moins assimilables devaient être exclus, cas après cas, pendant que le “Soviet” et la fraction communiste (abstentionniste comme elle s’appelait alors) soutenaient la scission avec le réformisme en bloc, comme idéologie contre-révolutionnaire.

Quand nous tînmes en 1920, à Florence, la Conférence nationale de la fraction, où Gramsci, Gennari (secrétaire du parti socialiste de l’époque) et Misiano étaient présents – parce qu’invités – aucune base d’accord ne fut possible pour un travail commun en vue de la création du parti.

Ce fut seulement après le second Congrès de Moscou – auquel Bordiga fut appelé directement par l’I.C. à participer – que la base d’un accord fut trouvée et la Conférence d’Imola, de novembre 1920, créa la fraction communiste du parti socialiste italien qui devait préparer la fondation à Livourne, en janvier 1921, du Parti Communiste italien.

Et si les conditions historiques en mûrissent seulement en 1921, les conditions pour la création du parti de classe ne purent sauver le prolétariat italien de la défaite, ce fut quand même ce parti (sous la direction de la gauche) qui sut, l’arme à la main, protéger la retraite de la classe ouvrière italienne, en même temps que dans le domaine syndical, il réussissait à orienter les masses vers la constitution d’une Alliance du Travail basée sur les luttes économiques, et dans les syndicats de la C.G.L., il groupait la plus grande force numérique après les réformistes.

C’est cette tactique de la gauche qui a créé la solide base prolétarienne dont a bénéficié ensuite le centrisme, en s’en prévalant et malgré la direction centre-droite imposée par Moscou en 1923, à l’insu de la base du parti qui, encore à la conférence d’organisation de mai 1924, devait se prononcer à une énorme majorité pour la gauche, et ce furent encore des “gauchistes” qui, à la tête du mouvement syndical, dirigèrent les grèves de 1925, dernier sursaut de classe du prolétariat italien.

C’est toujours cette même base qui, après 1928, s’est sacrifiée, ou mieux, qui a été sacrifiée par la bureaucratie centriste pour justifier, “in corpore vili”, leurs prébendes à Moscou, alors qu’il y avait à la tête de l’appareil illégal du parti un provocateur, Vecchi, et d’autres qu’on n’a pas su ou voulu identifier au Comité Central. C’est cette même bureaucratie couarde et corrompue qui est à la tête du parti, quand Gramsci et Terracini sont tombés dans les mains de l’ennemi de classe, pour suivre aujourd’hui la politique de trahison et qui, aujourd’hui, persécute en s’appuyant sur l’appareil étatique et policier russe, nos camarades Calligaris, Mariottini.

Une fois le parti créé, à Livourne, Gramsci, comme du reste aussi Togliatti, furent complètement absorbés par la forte personnalité de Bordiga et, pas même à Rome, en 1922 – quand furent votées les thèses dites de Rome – ils ne manifestèrent un désaccord et c’est seulement ensuite qu’ils marquèrent leur opposition.
Entre-temps, les contrastes entre le P.C.I. et l’I.C. se précisaient dans l’opposition aux thèses des 3e et 4e congrès de l’I.C. sur les questions du Front Unique et du problème des rapports entre Parti et masse, qui recelaient la dissension sur la nature du Parti vicié à l’origine par l’I.C. et les problèmes nouveaux surgis du fait de l’existence de l’État prolétarien. Ces contrastes nous mettaient en opposition avec la ligne de Zinoviev-Boukharine, c’est-à-dire, si vous le voulez, de Lénine-Trotsky. Ainsi, déjà au 4e congrès de l’I.C. en novembre 1922, la gauche reste à la tête du parti seulement pour raison de discipline et avec une ligne politique imposée, jusqu’à ce que Moscou, ayant réussi à créer un centre et une droite, puisse écarter la direction de gauche – alors en prison – et la supplanter avec le bloc centre-droite.

Gramsci qui, au début, avait opposé une résistance aux manœuvres de Moscou – il suffit de rappeler son dédaigneux refus à la proposition faite après Livourne par l’I.C. d’essayer de supplanter Bordiga – finit par se prêter à cette création d’un courant du centre qui ne reflétait en rien l’orientation du parti italien issu de la scission de Livourne.

Nous revendiquons entièrement cette scission de Livourne – cette scission “trop à gauche” – surtout aujourd’hui que les nouveaux maîtres, après 16 ans et une réaction comme le fascisme, tâchent d’effacer cette scission au profit d’une “unité organique” qui nous mettrait sur le même pied que celui qui conduisit au désastre de 1919-20 et qui compromettait dès le début le premier réveil de la classe ouvrière d’Italie.

Certes, il y avait dans le parti, et dans la direction qu’il s’était donnée, des germes d’opportunisme. Je me rappelle de mon opposition, lors de la dernière réunion de la fraction abstentionniste, pendant le Congrès de Livourne, à la liste des noms à présenter pour la direction du nouveau parti. Sur cette liste, figuraient en effet Gennari, Bombacci et d’autres qui avaient jusqu’au dernier moment entravé la constitution de ce parti.

Et je ne parle pas du groupe parlementaire hérité du parti socialiste qui, par une ironie du sort, à nous anciens abstentionnistes, comprenait des éléments inutilisables.

Mais ce fut surtout le poids énorme de la Révolution d’Octobre que l’I.C. (c’est-à-dire en fait les bolcheviks russes) fit intervenir en Italie, comme dans tous les autres pays, pour faire prévaloir un processus de fondation du Parti non sur les bases qui avaient présidé à leur propre formation, mais sur des bases opposées d’un ramassis d’éléments hétérogènes. C’est cette politique qui faisait préférer Serrati à Bordiga et qui fut poursuivie plus tard au travers des accords avec les “Terzini” (Partisans de la IIIe Internationale au sein du Parti socialiste), dans l’intérêt naturellement de la défense de l’État prolétarien, pour arriver ensuite à chercher cette défense chez les États impérialistes et la S.D.N., en exterminant le prolétariat pour compte de la bourgeoisie.

“Chef” du prolétariat italien, Gramsci ne le fut jamais et n’aurait jamais pu l’être. Sa volonté et son esprit de décision, qualités indispensables d’un chef, se ressentaient de son état physique ; ainsi, en 1921, il subit l’influence de Bordiga tout comme après 1923, celle des dirigeants de l’I.C. “après la mort de Lénine”.

Le “chef” prolétarien est le produit d’une époque historique et l’expression dans une phase déterminée des aspirations et des intérêts de la classe ouvrière dans sa lutte révolutionnaire. Bordiga fut ce chef du prolétariat italien pendant la période d’après-guerre, uniquement parce qu’il sut le premier affirmer la nécessité de le doter d’un parti solidement fondé sur un programme communiste-marxiste. Mais “chef” signifie une fonction dans une phase donnée de la lutte émancipatrice du prolétariat et non une dignité acquise à vie surtout quand, au cours de cette lutte, surgissent continuellement des problèmes nouveaux qu’il faut savoir comprendre pour les résoudre. Le “chef” de la révolution italienne pourra être ou ne pas être Bordiga, mais il le fut certainement – et non pas Gramsci – de 1919 à 1921.

Ainsi Turin, ce centre objectivement le plus favorable et où la majorité de la section du parti était avec nous – les abstentionnistes – ne facilita pas à Gramsci – quoi qu’en dise Togliatti – ni la compréhension immédiate de la Révolution russe (il lui arriva d’affirmer qu’elle avait été possible uniquement parce que Lénine n’avait pas basé sa politique sur le marxisme) ni la nécessité de la constitution du parti de classe, tandis qu’à Naples, centre objectivement le plus défavorable, Bordiga soutenait cette nécessité dès le début de 1919. Et son contact avec le prolétariat fit aboutir Gramsci à cette thèse prud’homienne de la possibilité de la constitution et du développement d’organes d’États prolétariens au sein d’un État capitaliste, et à concevoir les conseils d’usine comme des embryons de soviets.

Et encore en 1924, quand Gramsci, entré au Parlement et devenu le leader politique du parti, orientait les masses, à l’éclosion de l’affaire Matteoti, vers le débouché parlementaire, vers l’opposition légale au gouvernement fasciste, pour créer le vide autour d’un parlement qui, amputé de la sécession de l’Aventin, ne reflétait plus la volonté du peuple. Et les sécessionnistes bourgeois de l’Aventin, repoussaient naturellement et la proposition de grève générale et celle du refus par les paysans de payer les taxes pour la raison que “l’antifascisme” démocratique, écrivit Togliatti, n’était pas pour une lutte décisive contre Mussolini]… !

Est-ce qu’aujourd’hui le Front Populaire, surgi de l’Union de “l’antifascisme de classe” centriste et de l’antifascisme bourgeois et qui exprime un front unique, prélude à l’Union sacrée, peut lutter “sérieusement” contre le régime fasciste, c’est-à-dire pour la destruction du régime capitaliste ?
Mais de cette politique, Gramsci n’est plus responsable. Arrêté en octobre 1926, il échappa ainsi à la lourde responsabilité d’une politique dont il avait été l’un des artisans.

Et Togliatti “qui ne se décide pas ainsi qu’à son habitude” comme Gramsci lui-même le caractérisait, s’est “décidé” à devenir le chef – titre que cette fois nous ne contesterons pas – de la politique de trahison quand les Gramsci, les Terracini et les Scocimarro furent ensevelis dans les geôles fascistes. Et cela n’est pas pour nous étonner.

Le sous-chef de la bande des forbans centristes, Grieco, a récemment écrit dans “Stato Operaio” que “l’aversion de Togliatti pour Bordiga et le “bordiguisme” a toujours été profonde, je dirais presque physique”. Pour une fois, nous sommes d’accord avec Grieco ; cette aversion est celle des agents de la bourgeoisie contre l’unique courant resté fidèle à la lutte pour le communisme.

Et nous n’hésitons pas à affirmer que Gramsci, reconnaissant complètement ses erreurs passées, unique forme de réhabilitation prolétarienne (tout comme Serrati sut se racheter de ses lourdes fautes de 1919 et 1920) se serait peut-être rallié au prolétariat révolutionnaire. Dans une lettre datant de janvier 1924, il avait reconnu l’erreur commise en 1919-1920 par son groupe de l’Ordine Nuovo, repoussant la proposition des abstentionnistes de passer à la constitution immédiate, à l’échelle nationale, du parti de classe du prolétariat italien ; et une autre lettre datée d’octobre 1926 (à la veille de son arrestation) adressée à l’Exécutif de l’I.C. contenait des critiques à la campagne “antitrotskiste”1 qui venait d’être déclenchée, le seules critiques que surent faire les centristes italiens de la première heure, les Gramsci, Terracini et Scocimaro, – tandis qu’il appartenait aux épigones, les Togliatti, Grieco et Di Vittorio, de se prostituer à Staline, le “grand pilote” des défaites prolétariennes et le bourreau du prolétariat russe.

Gatto MAMMONE

Notes

  1. Tasca a écrit dernièrement dans le “Nuovo Avanti” que des divergences s’étaient manifestées entre Gramsci et le centre dirigeant du parti à l’étranger et a mis au défi les Togliatti et Grieco de donner une publicité à cette documentation. Aucune réponse n’a été faite par ceux qui, pour honorer Gramsci, veulent se servir de son cadavre pour valider leur politique de destruction du prolétariat révolutionnaire. Inutile d’insister sur le rôle que joue Tasca dans cette affaire. Devenu conseiller attitré du capitalisme français, Tasca cherche à profiter des dissentiments survenus entre Gramsci et Togliatti, pour mieux introduire son poison social-démocrate parmi les ouvriers. ↩︎

Un manifeste des communistes mexicains sur le massacre de Barcelone

Nous publions le manifeste qui suit et qui nous est parvenu de la part du “Groupe de Travailleurs Marxistes” du Mexique. Le lecteur pourra constater que, sur les questions essentielles, une coïncidence existe entre les points de vue défendus par les fractions belge et italienne et les camarades du Mexique.
Les événements politiques — et au premier chef ceux d’une importance capitale comme la guerre impérialiste en Espagne — exigent que l’on ne s’en tienne pas à enregistrer la concordance des positions politiques et au réconfort que cela procure dans la lutte à mener contre le capitalisme au service duquel se trouvent désormais toutes les forces politiques ayant une influence parmi les masses. Surtout quand l’écroulement atteint les groupes mêmes qui avaient prétendu lutter pour la régénérescence du mouvement communiste et qui en sont arrivés à combiner l’appui à la guerre impérialiste et la lutte pour la révolution, le devoir des communistes consiste à aller au-delà des événements de l’heure afin d’aborder une confrontation politique sur les questions fondamentales du communisme. Aussi notre fraction a-t-elle pris occasion de ce manifeste pour demander aux camarades mexicains de procéder sans délai à cette discussion et nous espérons vivement pouvoir rapidement entretenir les lecteurs de “Bilan”, du cours de cette discussion
.

Au Mexique ne doit pas se répéter l’échec subi par les travailleurs d’Espagne. Chaque jour, on nous dit que nous vivons dans une république démocratique, que nous avons un gouvernement ouvrier, que ce gouvernement est la meilleure défense contre le fascisme.

Les travailleurs d’Espagne croyaient qu’ils vivaient dans une république démocratique, qu’ils avaient un gouvernement ouvrier, que ce gouvernement était la meilleure défense contre le fascisme.
Alors que les travailleurs n’étaient pas sur leurs gardes et qu’ils avaient plus de confiance dans le gouvernement capitaliste que dans leurs propres forces, les fascistes, au vu et au su du gouvernement, préparèrent leur coup du mois de juillet de l’année passée, exactement comme le gouvernement de Cardenas permet aux Cedillo, Morones, Galles, etc., de préparer leur coup, tandis qu’il endort les ouvriers avec sa démagogie “ouvriériste”.

Comment fut-il possible que les travailleurs d’Espagne, en juillet dernier, n’ont pas compris que le gouvernement “antifasciste” les avait trahis en permettant la préparation du coup des fascistes ? Comment se fait-il que les travailleurs du Mexique n’ont tiré aucune leçon de cette expérience douloureuse ?

Parce que le gouvernement espagnol a continué habilement sa démagogie et parce qu’il s’est présenté devant le front des travailleurs en les trompant encore une fois avec la consigne : le seul ennemi, c’est le fascisme !

En prenant la direction de la guerre que les travailleurs avaient commencée, la Bourgeoisie l’a convertie de guerre classiste en guerre capitaliste, en une guerre pour laquelle les travailleurs ont donné leur sang pour la défense de la république de leurs exploiteurs.

Leurs leaders, vendus à la Bourgeoisie, ont donné la consigne : ne présentez pas de revendications de classe avant que nous ayons vaincu le fascisme !

Et pendant neuf mois de guerre, les travailleurs n’ont organisé aucune grève, ont permis au gouvernement de supprimer leurs comités de base qui avaient surgi aux jours de juillet, et d’assujettir les milices ouvrières aux généraux de la bourgeoisie. Ils ont sacrifié leur propre lutte pour ne pas préjuger la lutte contre les fascistes.

POURQUOI CARDENAS DONNE-T-IL SON APPUI A AZANA ?

Pour entretenir la confiance des travailleurs en leur esprit de classe ? Le gouvernement de Cardenas a un intérêt primordial à ce que les travailleurs du Mexique ne comprennent pas pourquoi le gouvernement antifasciste d’Espagne avait permis aux fascistes de préparer leur coup. Parce que s’ils comprenaient ce qui s’était passé en Espagne, ils comprendraient aussi ce qui est en train de se passer au Mexique.
C’est pour cette raison que Cardenas a donné son appui au gouvernement légalement constitué de Azana et lui a envoyé des armes. Démagogiquement, il a dit que celles-ci étaient destinées à la défense des travailleurs contre les fascistes.

Les dernières nouvelles arrivées d’Espagne ont détruit pour toujours ce mensonge : le gouvernement légalement constitué de Azana utilisa les armes pour dompter les héroïques travailleurs de Barcelone lorsqu’ils durent se défendre contre ce gouvernement qui voulait les désarmer le 4 mai de cette année.
Aujourd’hui comme hier, le gouvernement de Cardenas aide le gouvernement légalement constitué de Azana, mais aujourd’hui non contre les fascistes mais contre les travailleurs.

L’oppression sanglante qui succéda au soulèvement des travailleurs de Barcelone a montré la véritable situation en Espagne comme la foudre illuminant la nuit : que d’illusions de neuf mois détruites. Dans sa lutte féroce contre les travailleurs de Barcelone, le gouvernement “antifasciste” s’est démasqué. Non seulement il a envoyé sa police spéciale, ses gardes d’assaut, ses mitrailleuses et ses tanks contre les travailleurs, mais il a libéré des prisonniers fascistes et a retiré du front des régiments “loyaux” en exposant ce front à l’attaque de Franco !

Ces faits ont prouvé que les véritables ennemis du Front Populaire ne sont pas les fascistes, mais les travailleurs !

TRAVAILLEURS DE BARCELONE !

Vous avez lutté magnifiquement, mais vous avez perdu. La Bourgeoisie peut vous isoler. Votre force seule ne pouvait pas être suffisante.

Travailleurs de l’arrière-garde, vous devez lutter conjointement avec vos camarades du front, conjointement contre le même ennemi : non, comme votre bourgeoisie vous le demande, contre l’armée de Franco, mais contre la bourgeoisie elle-même, qu’elle soit fasciste ou “antifasciste”.

Vous devez envoyer des agitateurs au front avec la consigne : rébellion contre vos généraux ! Fraternisation avec les soldats de Franco — en majorité des paysans tombés dans les filets de la démagogie fasciste et cela parce que le gouvernement de front populaire n’avait pas rempli sa promesse de leur donner la terre ! Lutte commune de tous les opprimés, qu’ils soient ouvriers ou paysans, espagnols ou maures, italiens ou allemands, contre notre ennemi commun : la bourgeoisie espagnole et ses alliés, l’Impérialisme !

Pour cette lutte, un parti qui soit véritablement le vôtre est nécessaire. Toutes les organisations d’aujourd’hui, des socialistes aux anarchistes, sont au service de la Bourgeoisie. Ces derniers jours, à Barcelone, elles ont collaboré une fois de plus avec le gouvernement pour rétablir “l’ordre” et “la paix”. Forger ce parti de classe indépendant, voilà la condition de votre triomphe.

En avant, Camarades de Barcelone, pour une Espagne soviétique.

Fraternisation avec les paysans trompés, dans l’armée de Franco, pour la lutte contre leurs oppresseurs communs, qu’ils soient fascistes ou antifascistes !

A bas le massacre des ouvriers et des paysans pour le compte de Franco, Azana et Companys !
Transformons la guerre impérialiste en Espagne en guerre classiste !

TRAVAILLEURS DU MEXIQUE !

Quand vous insurgerez-vous ?
Permettrez-vous à la Bourgeoisie mexicaine de répéter la même tromperie qu’en Espagne ? Non ! Vous faudra-t-il neuf mois de massacres pour comprendre cette tromperie ? Non ! Nous apprenons la leçon de Barcelone ! La tromperie de la Bourgeoisie espagnole a été possible seulement parce que les leaders avaient trahi, comme au Mexique, en abandonnant la défense des intérêts des travailleurs à la magnanimité du gouvernement “ouvriériste” et parce qu’ils ont pu convaincre les travailleurs que la lutte contre le fascisme exigeait une trêve avec la Bourgeoisie républicaine.

Les leaders sociaux du Mexique ont abandonné la lutte de conquêtes économiques et ont intégré les travailleurs en les ligotant au gouvernement.

Tous les organismes syndicaux et politiques du Mexique appuient l’envoi d’armes de la part du Gouvernement de Cardenas aux assassins de nos camarades de Barcelone. Tous donnent leur appui à la démagogie du Gouvernement. Aucune organisation n’expose la véritable fonction du Gouvernement de Cardenas.

Si les travailleurs du Mexique ne forgent pas un parti véritablement classiste indépendant, nous subirons la même déroute que celle des travailleurs d’Espagne !

Seul un parti indépendant du prolétariat peut contrecarrer le travail du Gouvernement qui sépare les paysans des ouvriers avec la farce de la distribution de quelques lopins de terre de la lagune, pour les séparer des ouvriers industriels.

La lutte contre la démagogie du Gouvernement, l’alliance avec les paysans et la lutte pour la révolution prolétarienne au Mexique sous le drapeau d’un nouveau parti communiste, seront la garantie de notre triomphe et la meilleure aide à nos frères d’Espagne !

Alerte, travailleurs du Mexique !
Nous ne devons pas être surpris par le faux ouvriérisme du Gouvernement !
Plus d’armes aux assassins de nos frères d’Espagne !
Luttons pour un parti classiste indépendant !
A bas le Gouvernement de Front Populaire !
Vive la dictature du Prolétariat !

“GROUPE DE TRAVAILLEURS MARXISTES”

Mai 1937. — Mexico.

La scission dans la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique

(Résolution de la C.E. de la Fraction Italienne de la gauche Communiste Internationale.)

La Conférence Nationale de la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique, tenue le 21 février 1937, après avoir approuvé la résolution sur la question espagnole, publiée dans le n° 2 du Bulletin de la dite Ligue, sous la signature du camarade A. Hennaut, décide :

1. De proclamer l’incompatibilité d’appartenir à l’organisation, pour les membres qui se solidarisaient avec la résolution publiée dans le même numéro du Bulletin, sous la signature du camarade Jehan ;

2. De conformer les rapports internationaux à cette décision politique, ce qui devait déterminer la rupture des rapports politiques entretenus, depuis 1932, entre la Ligue et notre fraction.
La majorité s’affirma sur ces questions, alors que la minorité, dont les partisans se recrutaient exclusivement dans la majorité du groupe de Bruxelles, décide de passer à la constitution de la “Fraction belge de la gauche communiste internationale” et publia son organe “Communisme” dont le n° 1 contient la Déclaration de Principes.

* * *

1. — La collaboration établie, en 1932 entre la Ligue et notre fraction fut déterminée par la confluence des deux organisations dans la critique de la politique de l’Opposition Internationale de Gauche (trotskyste) qui, au cours de l’attaque fasciste en Allemagne, avait appelé les ouvriers à lutter en vue d’un front unique pour la défense des “revendications démocratiques”, ces dernières étant considérées comme une étape possible de la lutte pour la révolution communiste dont le succès et la clef se trouverait encore dans le parti communiste.

Les questions centrales du mouvement ouvrier, celles de l’Etat et du parti, se trouvaient évidemment inclues dans les critiques avancées par les deux organisations à l’Opposition Internationale, dans le rejet de la lutte sur la base des mots d’ordre démocratiques, tout aussi bien que dans l’opposition à considérer le parti dégénéré comme un instrument possible de la lutte prolétarienne. Ces deux éléments positifs de la situation de l’époque contenaient l’obligation, pour les deux organisations, d’établir des bases communes de travail, afin de voir si la possibilité se serait ensuite déclarée pour l’établissement de rapports définitifs en vue de la construction du parti de classe du prolétariat et de la nouvelle Internationale prolétarienne.

La négation des solutions proposées par l’Opposition Internationale de Gauche aux questions du Parti et de l’Etat, constituait une prémisse de l’indispensable affirmation ultérieure, mais ne pouvait pas constituer l’affirmation elle-même. Cette dernière ne pouvait résulter que de la solution convergente donnée par les deux organisations aux nouveaux problèmes surgis avec la dégénérescence et la chute des Partis Communistes et de la Troisième Internationale. Le travail de reconstruction du patrimoine idéologique du prolétariat ouvrait évidemment l’alternative de la collaboration ou de la rupture définitive. C’est uniquement la discussion politique en correspondance avec la marche des événements qui pouvait décider de l’issue des rapports entre la Ligue et notre fraction.

“Les directives pour une action communiste révolutionnaire” (décembre 1931), constituant le document de base de la Ligue, furent considérées, par notre fraction, comme pouvant permettre l’établissement des premiers rapports entre les deux organisations en vue du travail de clarification idéologique. Voici deux paragraphes contenus dans le dit document : Sur le problème de l’Etat (fascisme et antifascisme). De ce qui précède il résulte que tant que le capitalisme subsistera il pourra avoir recours, selon les besoins du moment, à l’emploi, soit de l’une, soit de l’autre forme de dictature. D’une façon absolue il n’existe aucune limite au delà de laquelle le recours à la méthode démocratique devient impossible. De même qu’une coalition réformiste-bourgeoise — coalition formelle ou tacite — peut servir d’introduction à un régime de dictature ouverte, une période de gouvernement fasciste peut préparer les voies qui rendent nécessaire à la bourgeoisie un essai de reconstitution de formes plus démocratiques de gouvernement. Tout cela dépend des rapports de forces entre la bourgeoisie et le prolétariat et non dans la moindre mesure de la capacité et de l’influence de son avant garde : le parti communiste révolutionnaire.”
L’idée de la démocratie et du fascisme, en tant que deux formes de domination de la bourgeoisie y est clairement réaffirmée, et renforcée par l’hypothèse d’une succession d’un régime démocratique à un régime fasciste. Quant à cette hypothèse, — considérée du point de vue d’une transmission pacifique du gouvernement de la part des fascistes à une équipe démocratique —, notre fraction ne pourrait pas s’y rallier, l’abattement du fascisme étant inconcevable sans l’insurrection prolétarienne et c’est seulement après écrasement de cette dernière, qu’une restauration bourgeoise deviendrait possible. Toutefois le passage que nous avons reporté de la Déclaration des Principes de la Ligue, aurait dû préserver cette organisation des positions qui ont servi, en Italie et en Allemagne à décomposer le front prolétarien de résistance du prolétariat à l’attaque fasciste du capitalisme.

Par contre, nous lisons dans la Résolution qui fut votée à la Conférence du 20 février 1937 (Bulletin n° 2 de la Ligue) “L’humanité se trouve devant ce dilemme : ou bien continuer à subir le capitalisme, mais alors sous sa forme la plus brutale mais aussi la plus adéquate à l’état de tension extrême des antagonismes sociaux : le fascisme, ou bien s’engager dans la voie du socialisme, grâce à la révolution prolétarienne et la dictature du prolétariat”. Ici perce déjà, en substitution du dilemme capitalisme-socialisme, l’autre dilemme fascisme-socialisme, formule contenant l’altération profonde et définitive de la théorie de classe. Toute la vision des événements espagnols en est troublée. La guerre entre le gouvernement républicain et Franco, ne sera plus vue comme une forme imposée par la violence des situations au capitalisme afin de massacrer les travailleurs (l’équivalent donc de la manœuvre de compromission tentée par Barrios immédiatement après le 19 juillet), mais c’est sous la pression des ouvriers que Caballero et le Front Populaire se seraient chargés, malgré eux, d’une fonction qui ne serait plus capitaliste, mais prolétarienne ou philo-prolétarienne. Le rapport Hennaut contient à la page 8, la phrase suivante qui n’est pas occasionnelle mais la révélation de l’idée centrale qui l’inspire : “Si la vigilance et la volonté de lutte des ouvriers n’avaient pas dépassé le degré d’antifascisme des gouvernants, porte-parole du Front Populaire, il est certain que le fascisme espagnol serait vainqueur depuis longtemps”.

La thèse centrale du marxisme sur la conquête du pouvoir et suivant laquelle tout gouvernement capitaliste a une fonction spécifiquement et uniquement anti prolétarienne, est remplacée par l’autre thèse du gouvernement obligé par les ouvriers à réaliser la politique contre-nature de la lutte antifasciste.
Au cours de la polémique contre notre fraction, Hennaut nous a souvent reproché notre schématisme, notre prétendu anti-marxisme, parce que nous nous obstinons à considérer, que le dilemme fascisme-antifascisme resté dans les limites de la société capitaliste, de la domination bourgeoise et que la seule voie de salut qui s’offrait au prolétariat, c’était la lutte de classe contre l’Etat capitaliste, celui de Franco, tout autant que l’autre de Caballero. Hennaut écrit à la page 27 du rapport cité que : “Nous savons que la défense de la démocratie n’est que le côté formel de la lutte, l’antagonisme entre le capitalisme et le prolétariat en étant son essence réelle. Et à condition de n’abandonner en aucune circonstance la lutte des classes, la tâche des révolutionnaires est d’y participer”. Les questions de mots n’ayant d’importance que pour autant qu’elles révèlent de profondes divergences politiques, il résulte de la phrase que nous avons reportée, que le gouvernement républicain n’est que le côté formel de la substance politique que serait la lutte de classe du prolétariat. D’ailleurs, dans la résolution approuvée le 20 février 1937, nous lisons : “Déjà maintenant, la bourgeoisie, en réalité, n’est plus représentée dans le gouvernement de Madrid que par des politiciens qui ne représentent qu’eux-mêmes”. Les tragiques événements de Barcelone où, en levant le drapeau de l’immobilité du front d’Aragon, au nom du “Plan de la victoire”, le gouvernement républicain, le même, exactement le même de celui de février 1937, écrase dans le sang la résistance des ouvriers à une réorganisation de l’Etat bourgeois catalan, prouve nettement et cruellement la puissance anti-prolétarienne de ce gouvernement qui, d’après Hennaut était soumis à la vigilance des ouvriers.

Sur le terrain des principes, le dilemme démocratie-fascisme sera considéré par Hennaut, comme l’expression formelle de la lutte prolétarienne contre le capitalisme alors que, dans les Directives de 1931, ce même dilemme était considéré comme l’expression substantielle de la lutte du capitalisme contre le prolétariat.

Dans les dites “Directives” de 1931, nous lisons, sur le problème du parti “La prise du pouvoir, la destruction de l’Etat bourgeois, telles sont les principales étapes conduisant au socialisme. Elles ne peuvent être franchies que par une classe ouvrière réellement consciente qui est parvenue à se créer les organes nécessaires à cette lutte. (Souligné par nous, ndr). Parmi ces dernières, figure la constitution d’un parti communiste réellement révolutionnaire incarnant la conscience du prolétariat, sa volonté de lutte, sa capacité d’organisation et la sûreté d’orientation nécessaire au triomphe final”. Ici l’existence du parti est présentée comme une condition indispensable à la réalisation des conditions pour la lutte révolutionnaire, faute de quoi cette situation n’existe pas. Dans la résolution, la condition se transforme en une tâche et l’on parlera de “révolution espagnole” après avoir constaté que “Ni les anarchistes, ni le Poum ne remplissent cette fonction” (celle du parti donc).

L’appréciation de la situation avait évidemment une importance capitale car, suivant que l’on y découvrait les caractères révolutionnaires ou non, en résultait l’appel aux ouvriers pour participer en masse à la guerre “anti-fasciste”, parce que “la lutte conséquente contre Franco pose le problème de la destruction du capitalisme”, ou l’alerte aux ouvriers sur le cruel traquenard qu’on leur tendait, afin qu’ils se dirigent vers la transformation en guerre civile contre le capitalisme des deux guerres fasciste et anti-fasciste, les deux expressions actuelles de la guerre civile du capitalisme contre le prolétariat.

La question qui a toujours formé le nœud des contrastes entre les marxistes et les révisionnistes, est réapparue dans les polémiques ayant abouti à la scission de la Ligue belge des Communistes Internationalistes. Dans la lutte des classes, les réformes de l’Etat bourgeois préparent la voie de leur suppression, le 24 juillet 1936 prépare le 4 mai 1937, les socialisations, les milices, les expropriations, que la résolution elle-même qualifie de “réformes”, ne peuvent être réalisées que par un gouvernement ouvrier, après, donc la destruction de l’Etat capitaliste. La compatibilité provisoire entre l’Etat bourgeois et les socialisations révèle non un acheminement possible vers la transformation socialiste de la société, mais la dissimulation de l’ennemi pour faire face à une situation extrêmement tendue. Le devoir de ceux qui prétendent éclairer les esprits des ouvriers est de leur montrer le gouffre dans lequel ils tombent en n’apercevant pas le marché que l’ennemi fait ; contre la cessation provisoire de la gestion de l’industrie, il obtient le massacre des centaines de milliers de travailleurs, en même temps que l’écroulement du prolétariat international tout entier.

La lutte des marxistes contre les réformistes ne portait nullement sur le fait s’il fallait oui ou non conquérir de meilleurs positions pour les exploités, mais sur l’autre problème que le prolétariat ne pouvait jamais accepter de mener sa lutte sous la direction de l’Etat bourgeois réformé. La majorité de la Ligue, en qualifiant de guerre prolétarienne, la guerre d’Espagne a rejoint les positions des réformistes et des contre-révolutionnaires. Les prolétaires de Barcelone qui, le 4 mai 1937 ont fait la grève même dans les industrie socialisées, ont donné, par leur sang une nouvelle confirmation à la théorie de la lutte des classes.

Les divergences entre la majorité de la Ligue et notre fraction, portait donc sur les questions fondamentales du communisme : sur celles du parti et de l’Etat. A part les désaccords sur la nature de la situation espagnole (elles aussi d’une importance capitale), l’enjeu du débat portait sur la politique à emprunter pour la construction du parti, pour la conquête du pouvoir.

En Espagne se joue le sort des millions d’exploités du pays, aussi bien d’ailleurs que le sort du prolétariat mondial tout entier. Lorsque l’on a dit aux ouvriers qu’ils peuvent mener une guerre, malgré la direction, que garde le capitalisme, lorsqu’on a dit aux ouvriers que les armes peuvent servir à la lutte pour le socialisme alors que la bourgeoisie détient le pouvoir et dirige les opérations, l’on est tombés de ce même fait dans le rang des contre-révolutionnaires.

De la scission du 20 février 1937, est résultée la constitution de la fraction belge de la gauche communiste internationale qui est désormais le seul organisme pouvant œuvrer pour la constitution du parti de classe du prolétariat et la C. E. de notre fraction souscrit pleinement à la classe contenue dans la Déclaration des Principes de cette fraction et suivant laquelle, l’adhésion individuelle est considérée comme seule forme d’adhésion à la tâche grandiose qui est confiée aux militants communistes pour permettre à la classe ouvrière de construire son parti, l’instrument de la victoire du prolétariat belge et de tous les pays.

La C. E. de a fraction italienne de la gauche communiste internationale.