La grève des marins
Catégories: CGT, Force Ouvrière
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La récente agitation des marins s’est terminée sur une trahison plus répugnante encore que celle qui avait mis fin à la grève des mineurs de mars-avril derniers. Chez les mineurs, la colère suscitée par l’accord survenu entre les syndicats et les Houillères n’a pu se manifester qu’après sa signature par les responsables syndicaux. Chez les marins, c’est avant la signature du compromis proposé par les armateurs que les marins se prononcèrent énergiquement contre sa teneur. Trahison plus cynique : les marins ayant été consultés à bulletin secret, il a fallu bafouer ouvertement leur volonté de lutte pour liquider la grève ; mais trahison plus hypocrite aussi : votant navire par navire, les marins s’étaient engagés à respecter la majorité qui se dégagerait sur le plan national, les dirigeants se sont prévalus de cette clause pour considérer leur propre unanimité, leur unanimité de bonzes et de sous-bonzes décidés à saboter la grève comme représentant la volonté de tous les marins en lutte. Capitulation et complicité avec le patronat : voilà la fonction des directions syndicales actuelles.
Il suffit de comparer ce que les marins réclamaient et ce que les syndicats ont « obtenus » pour eux pour s’en convaincre. Les marins revendiquaient : 1°) une revalorisation de salaire de l’ordre de 10 % (les armateurs proposaient 4 % et c’est ce qui avait entraîné la rupture des pourparlers) ; 2°) Une réorganisation du travail à bord, c’est-à-dire l’application de la journée de huit heures, continuellement tournée en raison du rythme de rotation des navires, des réductions de personnel et des conséquences des perfectionnements techniques depuis la guerre ; 3°) La transformation des primes dites « de pétrolier » en indemnité de « jour en mer ».
Les marins ont obtenu une prime mensuelle d’attente fixée uniformément à 54 Fr. pour les mousses, marins et maistrance, hiérarchisée pour les officiers à partir de 81 Fr. Ces avantages représentent, dans le meilleur des cas, une augmentation de salaire de 6 %. Par ailleurs les marins ont reçu l’assurance que le matelot qualifié serait reclassé dans sa « grille de salaires ». La « réorganisation du travail à bord » sera « discutée » entre le 15 septembre et le 15 février 1964 ; le reclassement général de la profession entre le 15 février et le 15 mars 1964. En somme, les revendications concernant les conditions de travail et les salaires sont renvoyées aux calendes grecques. Quant à la transformation de la « prime pétrolier », il n’en est même plus question.
Voilà le résultat mirobolant d’une agitation de 19 jours ! Juste au moment où la grève commençait à présenter de sérieux inconvénients pour les patrons, les syndicats qui, dès le début, avaient manifesté « leur désir de règlement rapide du conflit » (F.O.) et s’étaient déclarés « toujours prêts à reprendre les pourparlers avec les représentants de l’armement » (C.G.T.), s’empressèrent d’accepter le compromis proposé par le Secrétaire général de la Marine Marchande. On comprend que, devant ce mets cuisiné par les bonzes syndicaux et les armateurs dans la cambuse ministérielle, les marins aient eu un haut-le-cœur et qu’ils l’aient immédiatement jeté par les hublots. Ce qu’il importe pourtant de comprendre, afin de tirer quelque leçon de la grève perdue des marins, c’est l’importance de l’enjeu qu’elle cachait : dans tous les mouvements semblables, et en dépit du soin que les responsables syndicaux mettent à la masquer, la portée du conflit dépasse toujours largement l’importance des revendications posées. En examinant la situation créée par la grève, en tenant compte de l’état de crise qui sévit dans l’armement et de son aggravation consécutive à la baisse du trafic avec l’Algérie, on s’explique aisément l’intransigeance des armateurs d’une part, et, de l’autre, la lâcheté des organisations syndicales qui, du moment qu’elles se refusent à une véritable lutte, n’ont plus qu’un seul rôle à jouer : faire accepter leur propre capitulation à leurs adhérents. Ce qui était en cause dans la revendication des marins, ce n’était pas simplement le montant de millions par lequel elle se chiffrait, c’était toute la politique de l’armement français, qui, face à la crise, comprime les salaires, intensifie les horaires de travail, réduit les prix de revient – toutes mesures contre lesquelles se dressent respectivement les trois revendications énoncées plus haut.
Le mouvement des marins s’en est tenu à cette décevante forme d’action que constituent les grèves tournantes de 24 heures. Le passage à une action plus énergique (48 heures de retard au lieu de 24 à l’appareillage de chaque navire) n’est survenue que laborieusement, sous l’impulsion des marins de Marseille. Encore la portée en a-t-elle été amoindrie par la « justification » invoquée peureusement par les syndicats, faisant état de riposte défensive à la suite des mesures coercitives prises par les Cies. après les premiers arrêts de travail. Enfin les organisations syndicales procédèrent, dans l’ensemble, avec une extrême lenteur, n’adoptant des « formes d’action plus efficaces » (C.G.T. dixit) que sous la pression des équipages. En dépit de tous ces éléments modérateurs, la perturbation provoquée par les retards à l’appareillage prit une proportion presque dramatique, immobilisant des milliers de touristes à Marseille et au Havre, dans des conditions et à un moment de l’année où il est très difficile de trouver gîte et repas. Lors de la trêve qui suivit la première grève de 24 heures, les quelque 12 ou 15 000 personnes immobilisées purent reprendre leur voyage et dégager quais et hangars qu’elles occupaient. Mais un second afflux d’une masse aussi importante de voyageurs rendait catastrophique la perspective de la rupture de cette trêve. À ce moment-là, un arrêt général et total du trafic aurait inévitablement contraint les armateurs à une capitulation non moins totale et c’est évidemment ce qu’il fallait prévenir au plus vite. Ils le firent avec habileté, et surtout avec l’aide des dirigeants syndicaux.
Leur arme essentielle fut l’épée de Damoclès du chômage : « les demandes formulées par les personnels navigants ne pourraient que hâter le désarmement des navires, compromettre le plein emploi dans la marine marchande, menacer le sort de tout un ensemble d’industries et, en définitive, l’économie générale du pays » (Déclaration du Comité central des Armateurs). Pour les actuels dirigeants syndicaux, il n’y a pas de langage plus éloquent, mais on imagine ce que des révolutionnaires auraient répondu à de tels arguments : « Vous criez à la ruine et à la débâcle parce que nous revendiquons de meilleurs salaires, mais cette ruine c’est précisément celle que nous attendons, car la mission historique de notre classe, du prolétariat, est précisément de construire, sur VOTRE ruine, votre ruine de spéculateurs et de parasites, une économie rationnelle. Nous savons bien cependant, que vous n’êtes pas en fait réduits à cette extrémité. Ce que vous voulez sauver, ce n’est pas tellement l’augmentation que vous réclament vos salariés, mais la force et les moyens de maîtriser la conjoncture politique et sociale. Ce que vous redoutez, ce n’est pas la faillite, mais l’unification de la classe ouvrière. Ce qui vous alarme, ce n’est nullement l’impossibilité de faire face à vos obligations « d’intérêt national » compromises, dites-vous, par nos « exigences » ; ce que vous craignez avant tout, c’est que sur la base d’actions énergiques, se développe, parmi vos victimes, la conscience de la nécessité d’en finir avec le système politique et le mode de production dont vous êtes les bénéficiaires. Et c’est pour la raison exactement opposée que nous, qui avons un programme qui fait fi de vos misérables impératifs de rentabilité et de concurrence sordide et mercantile, nous attachons tant d’importance aux luttes revendicatives déclenchées en vue de dérisoires augmentations. Nous savons bien que, pour la classe salariée, les résultats économiques de cette lutte ne peuvent, dans le meilleur des cas, qu’être éphémères. Mais nous savons aussi que, selon la façon dont les exploités auront combattu, selon l’expérience qu’ils tireront de ce combat, leur regroupement sera plus ou moins rapide, plus ou moins compact et plus ou moins rapide sera la voie de la destruction révolutionnaire du capitalisme ». Voilà ce que de vrais prolétaires auraient répondu au chantage permanent des armateurs menaçant de désarmer le navire, au lieu d’aller s’asseoir avec eux autour du tapis vert de M. le Ministre.
Mais la force politique qui est à la tête des syndicats, a depuis longtemps oublié la teneur d’un tel langage. Au lieu de dénoncer l’ignoble spéculation des armateurs, ses représentants dans les syndicats de marins sont impatients de saisir la perche que leur tend l’arbitrage ministériel. De cet arbitrage est sorti un compromis. Le 9 août, en soumettant le contenu de ce compromis au vote secret des marins, ils demandent à ces derniers de voter POUR l’acceptation des propositions faites. Mais à Marseille, selon Le Monde « sur 36 navires, 1072 voix se prononcent contre, 692 pour ». Les armateurs sont furieux, car, – avoue le même journal – « les responsables syndicaux LEUR AVAIENT PROMIS que le travail reprendrait normalement mercredi matin ». Les discussions ayant eu lieu le mardi soir, les promesses n’étant pas tenues 2 jours après, la manœuvre a échoué et les armateurs agitent derechef la menace du désarmement de 3 bateaux. Mais les délégués ne se découragent pas pour autant : « Les responsables syndicaux (écrit toujours Le Monde) ne désespèrent pas d’arriver à convaincre leurs adhérents dans les jours qui viennent ». Le 10 août, dans une réunion tenue à Paris (c’est donc bien l’appareil syndical, placé sous le contrôle direct des directions confédérales, qui a pris seul la décision) « les délégués syndicaux C.G.T. ont invité les équipages à reprendre le travail ». Pourtant, reconnaît Le Monde, « les votes à bulletin secret ont donné presque toujours une majorité pour le rejet de ces propositions. Le dernier vote connu, celui de 22 navires du Havre, a ainsi donné 474 contre l’acceptation des propositions et 179 pour ».
C’est alors que, sous le prétexte d’appliquer la clause de la « volonté des marins à l’échelle nationale », se déploie la savante manœuvre destinée à escamoter cette majorité hostile au compromis. Cette manœuvre, le correspondant du Monde la dévoile avec une ingénuité désarmante : « dans la plupart des cas – écrit-il – les équipages, bien qu’ayant voté pour la poursuite du mouvement, ont décidé de s’en remettre à l’avis de la majorité sur le plan national. On estime donc que les décisions de l’ensemble des DÉLÉGUÉS syndicaux seront considérées par les équipages COMME EXPRIMANT L’AVIS DE LA MAJORITÉ ». « Une première réaction dans ce sens – poursuit le journal – est celle des marins de Marseille où les DÉLÉGUÉS SYNDICAUX C.G.T. ont décidé de suivre l’appel lancé sur le plan national et d’inviter leurs adhérents à reprendre la mer ». Pour ne laisser d’ailleurs aucun doute sur ce que représente l’opinion de ces délégués par rapport à la masse des marins, Le Monde qui, le 9 août, avait déjà révélé que les marins de Marseille « étaient déçus », précise le 11 que « les marins ont accepté avec beaucoup de réticences les propositions des armateurs » et, enfin, met franchement les pieds dans le plat : « On a connu vendredi à midi les résultats des derniers votes d’équipages. Ceux du Havre en particulier. Ils se sont tous prononcés contre les propositions des armateurs. Le fait qu’ils décidaient de se soumettre aux décisions de la majorité « sur le plan national » a été interprété comme l’acceptation de l’ARBITRAGE des organisations syndicales. Dans ces conditions, la reprise du travail ne pouvait être ni facile ni immédiate ». On ne peut pas dire plus clairement que les syndicats ont forcé la main aux marins pour leur faire abandonner la grève. On ne peut plus crûment reconnaître que les syndicats ne sont plus des organisations au service des exploités, mais des intermédiaires entre eux et les patrons, des arbitres ; et on sait bien dans quel camp se rangent tous les arbitres en matière de conflits de classes.
De tout ce qui précède, l’enseignement peut être rapidement tiré. Pour que la lutte ouvrière soit efficace, il ne suffit pas que la revendication soit unanimement acceptée et les salariés librement consultés sur le mode d’action et ses objectifs. Il faut aussi et surtout que ce mode d’action soit radical et puissant : que l’arrêt du travail soit général et illimité. Mais pour que cette forme de lutte voie le jour, il faut que les ouvriers sachent déjà que leurs dirigeants syndicaux y sont formellement opposés et que cette hostilité est la conséquence inévitable de leur ligne politique : fondée sur la perspective de la prospérité nationale et de l’épanouissement de la démocratie bourgeoise, cette ligne est absolument incompatible avec la lutte des classes et tous les mouvements qui n’en sont que l’expression partielle. Quand ils sont animés d’une grande volonté de lutte, les ouvriers sont donc non seulement à vaincre l’adversaire, le patron, mais encore le sabotage de leurs propres dirigeants.