Premier Mai 1936 (Manifeste de la Fraction italienne de la gauche communiste)
PROLÉTAIRES !
Dans le chemin de votre émancipation, ce Premier Mai se situe avec une double signification : celle des contingences actuelles, séparées et arrachées de leur contexte historique et celle de la signification même des cruelles situations actuelles dans le cours des événements historiques dont elles relèvent. A s’en tenir aux appellations que vous n’invoquez point, mais que les traîtres clouent sur vos cortèges, il semblerait que l’ennemi serait enfin parvenu à étrangler dans vos gorges le cri de révolte contre le régime qui vous opprime, à étouffer l’aspiration puissante à la construction d’une société sans classes. Par contre, si on met l’oreille à la double aspiration de vos luttes, de vos intérêts et de la loi elle-même de l’évolution historique, les cruelles circonstances actuelles apparaissent dans leur véritable lumière d’une liquidation qui mûrit toujours davantage, d’un ensemble d’événements courant à pas de géant vers sa solution finale.
Depuis un siècle, votre cause ne se borne pas à la défense de vos intérêts, à briser les chaînes qui vous livrent empoignés à l’exploiteur, mais votre cause s’incarne avec celle de l’humanité toute entière qui, pour ne pas périr, doit briser les chaînes qui la soumette à l’emprise et à la sujétion des forces économiques. Le régime capitaliste, pour vivre et se survivre, doit réfréner, briser l’expansion des forces de production, mutiler la masse des produits assurant ainsi, avec le plein épanouissement des besoins de la minorité infime des exploiteurs, la misère croissante de l’immensité des travailleurs. Mais la loi du régime capitaliste ne se borne pas à créer des abîmes toujours plus profonds entre les classes ; cette loi conduit inéluctablement à faire des hommes les loups de leurs semblables dans le massacre de la guerre. Votre droit historique à l’affranchissement de l’esclavage capitaliste est le droit de l’humanité elle-même à fonder une société qui, parce qu’elle ne captivera plus, n’emprisonnera plus l’expansion des forces productives, pourra faire de ces dernières l’instrument essentiel qui permettra d’abattre définitivement, avec les barrières qui opposent État à État, les autres barrières qui opposent classe contre classe dans la vie de la société.
Votre ennemi regarde vos cortèges avec une exultation qui se mêle à une crainte terrible. Au même moment où il peut frotter ses mains en voyant se confondre parmi vos étendards rouges, qui furent le drapeau de votre libération, les couleurs nationales qui, elles, sont l’étendard de votre engorgement dans la guerre, l’ennemi capitaliste sent que l’heure approche d’une liquidation historique qui pourra emporter à jamais les bases mêmes de son régime, d’une liquidation qui, clôturant la phase de la préhistoire, ouvrira – ainsi que nos maîtres nous l’ont appris – la phase de l’histoire consciente de l’humanité.
PROLÉTAIRES !
Les martyrs de Chicago s’immolèrent pour une cause qui n’était pas seulement la leur, pas seulement celle des ouvriers de leur pays, mais celle des exploités du monde entier. Leur sang a permis de féconder les manifestations du Premier Mai qui se rejoignaient par delà les frontières en une invocation frémissante à l’unité des exploités de tous les pays. Pour la même cause, des milliers et des milliers de prolétaires sont tombés et tombent. Mais l’ennemi, qui a défendu par la violence et la corruption son régime, croit aujourd’hui que les cendres des assassinés, les squelettes des emprisonnés, des affamés, des déportés, seront oubliés à jamais par les ouvriers du monde entier condamnés, enchaînés à la loi économique du profit capitaliste qui veut que le travailleur engendre, de son travail, la misère pour lui et pour ses frères et à la fin la guerre, ultime planche de salut pour le régime de la bourgeoisie.
L’hypothèse cruelle semble désormais se réaliser. Les exploités de chaque pays, au lieu de se tourner, solidaires et au-delà des frontières contre le même régime qui les opprime, se dirigent, par contre, vers leurs frères d’un autre État parce que c’est dans la défense ou dans l’agrandissement du pouvoir de leurs maîtres qu’une solution serait possible à la seule alternative d’un salaire de famine ou d’une allocation de chômage qui ne nourrit que leurs peines sans issue.
La situation terrible à laquelle vous avez toujours songé avec horreur semble se représenter ; cette situation où la guerre seule apparaît comme une solution à un ensemble de problèmes historiques dont on ne voit plus ni la source, ni la direction, ni l’aboutissement. Cependant, le dilemme qui commande toute l’évolution historique, la lutte autour de deux formes d’organisation sociale – la société capitaliste et la société communiste – retrouve, dans la situation actuelle, une nouvelle confirmation cruelle : si le prolétariat mondial, en tant que force historique, gît inanimé, par terre, c’est toute forme de société humaine qui a été détruite et le régime de l’esclavage capitaliste libéré provisoirement de la menace du prolétariat, court à pas gigantesques vers son issue spécifique, celle qui porte à son ultime expression l’antagonisme qui oppose capitaliste à capitaliste, État à État, patron à ouvrier, le travailleur d’un instant au chômeur du lendemain, qui enfreint toute possibilité de vie solidaire entre les hommes de toutes les classes, qui jette les uns contre les autres, d’abord en des compétitions d’intérêts économiques et politiques, enfin dans le massacre de la guerre, d’où l’humanité ne pourra se sauver qu’à la seule condition de répondre au cimetière pour des millions de travailleurs qu’exige le régime capitaliste, par le cimetière pour le régime bourgeois lui-même.
PROLÉTAIRES !
Le dilemme qui plane depuis un siècle sur la société et qui oppose deux formes inconciliables de l’organisation sociale ne fait que se révéler aux moments où les événements s’embranchent en un noeud que, seul, le carnage mondial pourra couper. Chaque instant de la vie des deux classes antagonistes est capté dans la direction des intérêts historiques de l’une ou l’autre classe, du capitalisme ou du prolétariat. La bourgeoisie sait d’avance qu’elle ne peut briser l’assaut que lui livrent conjointement l’expansion des forces productives et le prolétariat qui en est la manifestation sociale, qu’à la condition de gagner à sa cause les institutions qui poussent sur le terrain où les semences sont jetées à la fois par les forces économiques et par les forces historiques et sociales. Dès l’instant même où mûrissent les fondations d’une institution de défense des exploités, le capitalisme entrevoit en elles les fossoyeurs de son régime, les artères de la nouvelle société communiste.
Tout comme dans les sociétés qui précédèrent le capitalisme, c’est par étapes que la révolution mûrit, grandit, s’affirme, évolue vers la victoire. Depuis un siècle, le prolétariat mondial paye, par des hécatombes de morts, la rançon à l’impossibilité de franchir d’un coup la route qui le mène à son affranchissement final. À l’aube même de la victoire du capitalisme mondial, le prolétariat essaya de tourner à son avantage la fermentation historique de l’époque et se jeta dans la lutte pour fonder la société communiste. Les Communards de Paris furent à la fois la manifestation sanglante de l’immaturité du prolétariat à transformer le monde et les précurseurs de l’inéluctabilité des luttes révolutionnaires de l’avenir. Les cadavres des communards apprirent au prolétariat que la cause du communisme ne peut être confiée ni aux armées d’un pays ni à celle d’un autre, ni non plus à cette guerre que l’on put croire progressive : vainqueurs et vaincus se rencontrèrent pour célébrer la victoire des capitalismes respectifs sur les tombes qu’ils creusèrent ensemble au Père Lachaise aux pionniers historiques de la révolution prolétarienne. La révolution prolétarienne ne peut être fécondée par la victoire de la révolution bourgeoise, entre les deux il existe un abîme, le contraste qui sépare deux mondes : le capitaliste et le communiste.
Par après, ce fut autour des institutions syndicales que la partie historique se livra entre la bourgeoisie et le prolétariat. À chaque moment où les ouvriers parvenaient à affirmer une position de classe indépendante, le capitalisme accourait pour altérer la base même du nouvel organisme prolétarien pour en faire un anneau de l’institution spécifique dont le capitalisme se sert pour contrecarrer l’évolution historique qui conduit à son enterrement : l’État. La contradiction initiale entre le prolétariat et la bourgeoisie ne cessait pas d’exister après que l’ennemi avait obtenu sa victoire, mais elle se dirigeait vers son aboutissement extrême, à la guerre qui voyait en même temps que la solidarité entre la bourgeoisie et le prolétariat, l’encastrement des syndicats dans l’oeuvre de l’entre-égorgement des ouvriers de tous les pays.
Octobre 1917 a ouvert une nouvelle phase dans la route de votre émancipation et les conditions historiques ont fait mûrir un nouvel instrument de votre lutte mondiale : l’État, la dictature du prolétariat. Le capitalisme ne pouvait pas risquer, dans l’immédiat après-guerre, le recours à l’attaque brutale contre les prolétariats de chaque pays afin de ne pas réveiller la classe ouvrière par une lutte autour de la révolution russe, prologue de la révolution mondiale. Ce furent en ces moments les traîtres socialistes de 1914 à qui le capitalisme mondial confia son sort. Et ceux qui sauvèrent la bourgeoisie en 1914 purent encore le faire en 1919-21. Seul, le manque d’un parti de classe permit à l’ennemi de gagner la bataille. Mais l’objectif historique de la révolution mondiale ne cessait pas de planer sur les situations et le capitalisme devait, pour sauver son régime, gagner à sa cause le nouvel organisme que le prolétariat international s’était donné en Octobre 1917 en Russie. Chaque moment des situations de l’après-guerre était, en effet, un moment du duel que se livraient les deux classes antagonistes : le prolétariat qui, par les batailles contre son propre capitalisme, voulait garder à la révolution russe son rôle de première manifestation d’un processus historique menant à la révolution mondiale, le capitalisme qui ne pouvait battre son prolétariat qu’en s’appuyant sur l’État russe à qui il était interdit de rester absent des compétitions sociales dans chaque pays. À l’encontre des États nationaux bourgeois, sa nature même en faisait un instrument de la lutte de classes de chaque pays. Lorsqu’au sein de ce qui fut l’organisation du prolétariat mondial et qui est devenu désormais un maillon du régime capitaliste international, triompha la théorie du socialisme dans un seul pays, ce ne fut pas seulement une aberration nationaliste heurtant de front les notions internationalistes du prolétariat qui triompha, mais le capitalisme fut assuré de pouvoir se servir de l’État russe pour maîtriser le prolétariat de chaque pays. En Allemagne, comme en France, sous le drapeau du social-fascisme ou du Front Populaire, c’est l’État russe qui a désarmé le prolétariat en face de l’attaque du capitalisme mondial. Tout comme pour les syndicats avant la guerre, également pour l’État russe les deux cours devaient marcher de pair : le renforcement matériel des deux organismes se faisait au prix d’une altération profonde de leur nature. Tout comme pour la Deuxième Internationale, pour la Troisième, les institutions du prolétariat qui ne purent arriver à acquérir la capacité historique pour guider les ouvriers du monde entier à construire la société communiste, se seront révélées être des organismes s’incorporant au capitalisme. Et le moment culminant de leur évolution contre-révolutionnaire sera aussi le moment culminant de l’évolution du capitalisme vers la guerre.
Le nouveau duel qui s’institua autour de l’État prolétarien entre la bourgeoisie et le prolétariat, vient d’être résolu à l’avantage de l’ennemi. C’est la liquidation tragique d’une lutte épique, dont il serait bien vain d’imputer seulement les responsabilités aux dirigeants qui trahirent et qui trahissent et au sujet de laquelle le seul enseignement que les prolétaires peuvent tirer c’est que, dans la nouvelle phase qui s’ouvre, ils devront parvenir à asseoir leur lutte sur un front idéologique nouveau. En effet, les armes nécessaires à l’insurrection ne peuvent suffire qu’à terrasser l’ennemi et les traîtres : sur le front historique de sa lutte, le prolétariat, pour vaincre, doit forger des instruments que l’ennemi ne pourra pas gagner à sa cause. De la victoire actuelle du capitalisme, le prolétariat devra faire surgir la théorie de l’action révolutionnaire de l’État prolétarien, en vue de la victoire de la classe ouvrière mondiale.
PROLÉTAIRES !
La guerre a déjà commencé ! En Afrique, où les ouvriers italiens réduits à l’esclavage par le fascisme s’entretuent avec les esclaves du Négus ; en Europe, où les ouvriers de chaque pays ont déjà épousé la cause du capitalisme respectif et plébiscitent les forces qui les lancent les uns contre les autres. Le capitalisme de chaque pays essaye de réduire à une série de conflits épars, l’éclosion des contrastes inter-impérialistes. L’année qui s’écoule depuis le dernier Premier Mai semblerait nous indiquer que la bataille peut se dérouler sur le fond de la lutte simultanée du capitalisme de chaque pays contre la classe ouvrière mondiale alors que la conflagration internationale pourrait être évitée. Mais dans cette hypothèse, ainsi que dans celle d’un embrasement mondial pour la boucherie simultanée sur tous les fronts, le seul ennemi que le capitalisme veut battre c’est le prolétariat. Dans les deux hypothèses, la seule force historique que les événements engendreront, c’est le prolétariat révolutionnaire luttant pour la société communiste.
Deux cortèges se déroulent donc dans ce Premier Mai. L’un, celui qui peut apparaître à la surface des événements, parce qu’il s’incorpore avec la classe sociale que les circonstances actuelles font apparaître comme la force dominante : au capitalisme et son drapeau : la guerre. C’est le cortège où les ouvriers manifestent autour des traîtres socialistes et centristes.
L’autre c’est le cortège réel du prolétariat. C’est celui qui évoque les martyrs de Chicago, celui qui se relie des camps de concentration allemands, italiens, russes, aux prisons, aux lieux de réclusion de tous les pays, le cortège auquel les cadavres innombrables d’un siècle de luttes prolétariennes donnent une vigueur historique invincible. Les ouvriers révolutionnaires qui continuent la lutte de tous nos martyrs sont aux côtés du véritable cortège du prolétariat, hors des manifestations où les traîtres peuvent parader de leur victoire car, à l’aide de toutes les institutions de répression et de corruption de l’ennemi, ceux-ci sont parvenus à avoir raison – au prix de luttes sanglantes – des ouvriers en qui ils ont provisoirement tué tout esprit de classe.
Le cortège des assassinés, des emprisonnés et des déportés clame que la leçon de 1914-1918 ne sera pas vaine. Que toutes les forces socialistes et centristes, tous les courants qui agissent dans leur sein, puisqu’ils ont été tous (à différents degrés), solidaires d’un cours d’événements politiques qui a conduit à la guerre, ne pourront faire surgir en leur sein les forces appelées à reconstruire le parti de classe, l’organe indispensable pour la victoire prolétarienne. La guerre de 1914-1918 fut résolue par l’éveil du prolétariat dans chaque pays. Le parti socialiste italien qui prit l’initiative de la première rencontre internationale à Zimmerwald n’en fut pas moins l’obstacle essentiel pour le triomphe de la révolution italienne : au-delà de la volonté de ses dirigeants, ce parti était vicié à la base, par la nature même de ses fondations politiques qui étaient à l’opposé de celles que les bolcheviques se donnèrent, pour le compte du prolétariat mondial, au sein de la Deuxième Internationale.
La source historique du parti de demain, ce sont les forces qui surgissent de l’Octobre 1917 et qui continuent l’oeuvre des bolcheviks au travers d’une compréhension critique de la révolution russe : ce sont les fractions de la gauche communiste !
Le front le plus large pour la mobilisation de vos forces ce sont les syndicats autour desquels vous devrez mener votre combat sur la base des revendications immédiates, et cela aujourd’hui comme au cours de la guerre.
Le front où vous pourrez reconstruire votre organisme de guide pour la victoire communiste, c’est celui où l’histoire opère la double sélection des forces et des notions politiques capables d’exprimer l’effort que le prolétariat fait depuis un siècle pour atteindre, avec la victoire, la libération de l’humanité tout entière.
En ce Premier Mai, le cortège véritable du prolétariat mondial peut braver toutes les forces de l’ennemi. L’intensité même de la violence qui l’emprisonne prouve que sa force historique est inébranlable. Les martyrs de Chicago pourront enfin être commémorés en un Premier Mai d’un proche lendemain qui verra flotter le drapeau rouge sur de nouvelles victoires prolétariennes se dirigeant vers le triomphe de la classe ouvrière mondiale.
VIVE LE PREMIER MAI !
VIVE LE PROLÉTARIAT MONDIAL !
VIVE LE PARTI DE LA RÉVOLUTION COMMUNISTE !
VIVE LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT, ÉTAPE DE LA LUTTE POUR LA SOCIÉTÉ COMMUNISTE !
VIVE LA RÉVOLUTION MONDIALE !
LA FRACTION ITALIENNE DE LA GAUCHE COMMUNISTE.
Le Front international de la répression capitaliste
En Espagne, en Pologne, en Allemagne des ouvriers viennent d’être assassinés au nom d’un ordre bourgeois que plus rien ne peut faire trembler aujourd’hui. Les fusils des gardes mobiles, des gendarmes, la hache du bourreau, voilà les armes qui ont fait comprendre aux travailleurs de ces pays qu’à la veille de la guerre impérialiste rien ne peut altérer la sérénité de l’Union Nationale.
Où donc se trouvent les fières cohortes du prolétariat mondial qui après la Révolution Russe se seraient dressées pour tendre une main fraternelle à leurs frères meurtris et pour venger par leur lutte impitoyable le sang versé ? Le capitalisme peut-il donc massacrer impunément des prolétaires ? Malheureusement, la phase de défaites que nous vivons est aussi celle où les crimes de la bourgeoisie sont non seulement tolérés mais acclamés par des masses dont l’entendement de classe fut fracassé par les événements et par le travail des socialos-centristes.
Des ouvriers tombent-ils sous les balles des sbires du gouvernement Populaire espagnol ? Qu’importe après tout ! Ce sont des fascistes ou des agents du fascisme et non des prolétaires faisant la grève générale pour améliorer leur situation. Social-patriotes traditionnels et centristes de tous les pays hurleront que le Front Populaire espagnol se défend contre le fascisme quand en réalité la bourgeoisie espagnole étrangle les mouvements de classe des ouvriers. Et pas une voix qui ne s’élève pour préserver la signification du sacrifice ultime des travailleurs. Bien au contraire, la danse macabre des socialo-centristes, alliés à la pire réaction, se développe alors que les canons s’apprêtent pour un carnage dans lequel d’ores et déjà ils jettent les ouvriers. En Pologne, en Allemagne, les ouvriers payent de leur vie la trahison des socialistes et des centristes. Les grandes grèves qui viennent d’être écrasées par les “cosaques” polonais sont un écho des misères, de l’isolement et des défaites du prolétariat polonais. Ah ! Ils peuvent méditer, les mineurs du bassin de Dombrowa, le sens des paroles de Molotov à Chastenay, directeur du “Temps” : faire cesser la lutte des communistes polonais pour permettre un rapprochement polono-russe ? Mais c’est couper des cheveux en quatre. Staline étranglera de ses propres mains le prolétariat de ce pays si le capitalisme mondial le désire. La bourgeoisie polonaise ne l’ignore d’ailleurs pas, mais elle sait parfaitement qu’à l’action néfaste des socialistes et centristes elle doit joindre le crépitement des fusils et le sifflement des cravaches : l’ordre sera maintenu à Varsovie !
Et en Allemagne ? Ici, sous les laconiques communiqués des journaux, gît une terrible tragédie. Hier, les syndicalistes de Wupperthal (après combien d’autres ?) étaient frappés à mort. Aujourd’hui, la presse d’émigration allemande communique d’autres noms, d’autres victimes, qui sous quelque drapeau socialiste ou centriste qu’on nous les présente, symbolisent néanmoins le destin d’un prolétariat vaincu par l’oeuvre des forces démocratiques, centristes et fascistes du capitalisme. Dans toutes les parties du monde, la réaction bourgeoise brandit donc son drapeau de victoire, alors que les bottes de ses soudards souillent les mares de sang prolétarien. Même en Russie, les isolateurs, les lieux de déportation ne désemplissent pas, car là aussi on frappe les ouvriers révolutionnaires, les communistes internationalistes, tous ceux qui représentent une réaction des travailleurs russes à la dictature féroce de la bureaucratie centriste.
En envoyant notre salut fraternel, aujourd’hui 1er Mai, au camarade Calligaris, déporté en Sibérie, nous saluons fraternellement en sa personne les milliers de communistes russes, d’ouvriers révolutionnaires dont il partage le sort.
La réaction mondiale de la bourgeoisie n’est pas éternelle. Elle est limitée par les contrastes naturels du régime capitaliste. Les stupides bourreaux de la répression n’arrêteront pas plus le flot montant de la révolution de demain qu’ils n’empêcheront qu’à la marée basse des mers ne se substitue la marée haute. Le sang versé ne restera pas impuni. Le prolétariat international, ce 1er Mai, doit inscrire le nom de ceux qui sont tombés en conséquence de la trahison des centristes et de l’action des socialistes ; il doit inscrire leurs noms sur ses drapeaux rouges pour les brandir comme une menace certaine à la face du régime qui, quand il a fini de vaincre, doit recommencer pour ne pas être balayé par les masses communistes.
Le prolétariat italien est-il absent ?
Ce premier mai, le quatorzième de l’”ère fasciste”, le prolétariat italien est absent pour la treizième fois, à l’appel mondial de protestation des exploités.
La dernière fois, en 1922, alors qu’il n’était pas encore battu, il fut l’un des seuls parmi les présents à consacrer à l’exemple des martyrs de Chicago le caractère révolutionnaire de cette ré-évocation qui ne veut pas être une simple manifestation formelle à laquelle on nous habitua au travers des traditions du passé.
Quatre mois après, en septembre 1922, l’ennemi gagnait la bataille. Le prolétariat italien se débat encore, mais les mailles de la répression sont plus fortes que sa volonté. Et plus perfectionné est le mécanisme de la coercition, plus suffoqué est sont cri de révolte, dans le choeur de la protestation du mouvement de classe international.
Pas plus que les autres dictatures actuelles, celle de Mussolini n’a pensé que par un trait de plume, sur un jour donné du calendrier, l’on puisse détruire la signification profonde qu’ont les anniversaires des annales de l’histoire. Le régime du faisceau, en remplaçant par la naissance de Rome la fête du Travail, a voulu placer la politique de son pouvoir sanglant sous le sceau de la plus antique justification, de l’assassinat élevé en raison d’État.
Notre fascisme a voulu posséder sa particularité, au moins sur ce terrain, pour empêcher qu’une conjoncture puisse faire revivre la conscience prolétarienne aux principes révolutionnaires. Le 1er Mai en Allemagne aussi est fête nationale. En Italie on travaille avec le gendarme à la porte des usines et l’agent secret sur les lieux mêmes du travail. Le prolétariat est pour cela absent de la manifestation mondiale. Le gendarme, le sbire, le Tribunal Spécial, la déportation et la geôle répondent à sa place : l’esprit de la lutte de classe en Italie est tellement détruit que même pas à l’ombre d’une enseigne nationale, le fascisme peut oser faire célébrer une fête qui l’obsède et le fait trembler.
Pour la treizième fois, l’Italie prolétarienne est bâillonnée et enchaînée, et aujourd’hui, plus que hier, pour les besoins de la politique criminelle du régime au geste “glorieux” en Afrique Orientale.
Le prolétariat italien est donc absent cette année également du cortège international. Mais n’est-il pas celui qui est peut-être le plus présent dans l’esprit de la véritable lutte de classe ? Sous quel drapeau se laissent conduire les masses des autres pays ? Apparemment en Italien on opposera l’esprit guerrier de “tout” un peuple à l’esprit pacifique de “tous” les autres peuples de l’Univers. Mais au fond cette opposition spectaculaire n’est dans l’un et dans l’autre cas – du fascisme et de l’antifascisme – que la plus flagrante forfanterie politique dans la mystification des masses écrasées ou trompées dans l’intérêt de la conservation du régime social qui engendre le fascisme et la guerre.
Forcés par l’appareil répressif du fascisme, les ouvriers d’Italie doivent le 1er Mai célèbre le massacre de la guerre, mais spirituellement ils sont peut-être les seuls qui sentent réellement la révolte contre le système de la société exploiteuse et sanglante.
Trompés par la politique imposée par le front populaire, les ouvriers de tous les pays, y compris la Russie, célèbrent le 1er Mai une Union Sacrée pour la défense des frontières démocratiques menacées par les velléités expansionnistes des fascistes. Ces ouvriers aussi sentent spirituellement leur révolte contre le régime d’oppression et de la guerre, mais ne sentent pas autant qu’ils le pourraient, tandis que les ouvriers d’Italie sont dans l’impossibilité de faire entendre leur voix.
Surveillées dans les îles de déportation ou enchaînés dans les lieux de réclusion du royaume, les militants révolutionnaires d’Italie sont absents pour crier leur haine du fascisme ou de la guerre, mais présents pour dire à leurs frères du monde entier que le fascisme et la guerre, ce sont le capitalisme et qu’aucune frontière ne peut être défendue par eux au nom de la démocratie et de l’antifascisme.
Tombés sur le terrain de la lutte de classe ou sur le champ de bataille, les victimes conscients et les assassinés inconscients sont morts pour nous faire mieux comprendre l’antagonisme inconciliable de classe, antagonisme jaillissant du régime capitaliste.
Premier Mai ( À propos de Calligaris )
Le camarade Calligaris me fait rappeler plusieurs des premiers Mai que nous avons passés en Italie sous le fascisme et les compare à celui qu’il vit actuellement en Russie. Autant que moi devraient s’en rappeler les vendus qui ont contribué à l’envoi de Calligaris en Sibérie. Mais se souviendront-ils que leur pusillanimité et leur délation voilée auprès de la Direction de la colonie des déportés de Ponza amenèrent des arrestations préventives contre des communistes, en majeure partie des militants de la gauche et parmi lesquels Calligaris ?
Le fascisme savait bien que l’irréductibilité de ce dernier se serait manifestée à n’importe quelle occasion et pour cela il a craint que des caractères comme le sien ne puissent être domptés au travers de la restriction des libertés. Le fascisme savait et sait que la date du 1er Mai pour les prolétaires révolutionnaires marque une date de revendications et de martyrs, une date que le sang des frères de lutte de Chicago contresigna par la revendication de la journée de huit heures.
Le fascisme de Mussolini craint cette journée et escompte avoir anéanti par la violence ce souvenir qui porte en lui la signification de toutes les revendications que l’exploité oppose à son exploiteur.
Le parallèle Italie mussolinienne-Russie stalinienne me suggère un autre souvenir. La camarade Bruna, militante de gauche qui s’est par la suite égarée dans le centrisme me décrivit un 1er Mai passé en Russie : l’enthousiasme des travailleurs, la revue militaire à la Place Rouge, les vols en avions de prolétaires au-dessus de Moscou, etc., etc. Mais aujourd’hui le martyr des pionniers du 1er Mai qui se sacrifièrent pour mettre un terme à la fatigue journalière est oublié et dans la Russie stalinienne on exalte Stakhanov en tant que symbole du plus grand travail que la force humaine puisse rendre. Les prolétaires qui ne veulent pas être anéantis en quelques années par le travail devront-ils répéter en Russie l’exemple historique de Chicago ?
Que de prolétaires en Russie se trouvent dans ta situation, Calligaris ! Et combien n’y en a-t-il pas dans les autres pays ! Ils n’oublient pas que le sang n’a pas été versé en vain et c’est pour cela qu’ils sont en Sibérie. Combien d’arrestations préventives opérera Staline ainsi que Mussolini, Hitler- et Cie ? Combien de prolétaires en Russie déserteront-ils la manifestation parce qu’ils préfèrent le lit pour se reposer des matches de travail forcé.
Avec toi, Calligaris, comme avec tous ceux qui en Russie sont restés sur un terrain de classe et luttent pour l’anéantissement de l’exploiteur sous quelque couleur qu’il se présente, la fraction italienne de la gauche communiste se relie avec son coeur et sa pensée pour un prochain lendemain de libération.
Les traîtres à l’œuvre
Nous offrons à la réflexion des militants ouvriers de simples citations retirées des journaux socialistes et centristes après l’éclat hitlérien du 7 mars 1936. Avec une saisissante clarté, elles mettent en lumière le bouillonnement des événements au cours desquels social-démocrates et centristes s’avèrent être les instruments indispensables d’une Union Sacrée qui aura vu le jour avant même que les canons aient commencé à cracher la mort. Pour vaincre demain, les ouvriers devront commencer par ne pas oublier les trahisons et les crimes commis aujourd’hui par les agents du capitalisme. Les citations que nous avons rassemblées sont destinées à mettre en évidence et à conserver le souvenir d’une page des plus sombres de l’histoire du mouvement ouvrier. Ce que nous commençons dans «Bilan», sera effectué — espérons-le — par tous les groupements révolutionnaires afin de mieux armer les ouvriers qui se dresseront pour régler leur compte aux traîtres, lorsqu’ils passeront, eux aussi, «Sur la Route de l’Insurrection».
* * *
Le P.C.F. qui, après l’agression contre L. Blum, avait acclamé M. Sarraut et avait vu en lui le champion valeureux de la défense de la République démocratique, allait réagir à la dénonciation du traité de Locarno par l’Allemagne en termes “historiques” où l’Union Sacrée conservait néanmoins un goût d’antifascisme. Son manifeste disait, entre autre :
«FRANÇAIS !
HOMMES, FEMMES, JEUNES, unissez-vous pour empêcher le fléau de la guerre de fondre à nouveau sur nous.
Réalisons l’union de la nation française contre ceux qui, en France, de concert
avec les fauteurs de guerre de l’étranger, veulent nous conduire au massacre.
Les ennemis de la paix se sont dressés contre le pacte franco-soviétique ouvert à tous, que Laval a tenté de faire échouer, alors que l’Union Soviétique qui veut la paix, entend agir de concert avec toutes les puissances pour assurer la sécurité internationale.
Les ennemis de la paix n’agissent pas dans l’intérêt de la France qui pense et qui travaille. Ils sont soucieux avant tout de soutenir l’hitlérisme et n’hésitent pas, par haine du peuple, à se faire les agents de l’étranger.
…Nous, communistes, qui savons que le gouvernement ouvrier et paysan assurera demain la grandeur et la force de notre pays, nous appelons à l’union de la nations française, pour sauvegarder la paix par la lutte contre les fauteurs de guerre et par la fraternité internationale des peuples.
L’Union de la Nation française pour la défense de la liberté, voilà le rempart infranchissable où se briseront les assauts des fauteurs de guerre.
À BAS LE FASCISME ASSASSIN QUI NE CONDUIT QU’À LA MISÈRE ET À LA GUERRE !
À BAS LES COMPLICES FRANÇAIS DE HITLER ! Dissolution des ligues fascistes filiales des services de propagande et d’information du gouvernement de Berlin.
VIVE L’UNION DE LA NATION FRANÇAISE POUR EMPÊCHER LA CATASTROPHE !
VIVE L’ALLIANCE INTERNATIONALE DES PEUPLES QUI VEULENT LA PAIX !»
L’Humanité, 8 mars 1936.
Un mois plus tard, hélas, le ton de la chanson changeait déjà et il s avérait que la “réconciliation des français” envisagée par les centristes visait jusqu’aux fascistes malheureusement irréductibles. Lors du “pèlerinage” de Verdun, Monsieur Vaillant-Couturier écrivait :
«Hier, M. P. Taittinger, l’un des diviseurs de Français, qui compte parmi les plus actifs, a perfidement et grossièrement attaqué le colonel Raynal dans L’Ami du Peuple.
Il déplaît à M. Taittinger que le héros du fort de Vaux ait, hier, présidé le plus important pèlerinage qu’ait jamais connu Verdun. Parlant du colonel Raynal, M. Taittinger écrit : “Pourquoi, pour ce grand geste, n’était-il encadré que par les communistes Vaillant-Couturier et Jacques Duclos” ?»
Pourquoi ?
Outre que l’affirmation est inexacte, outre qu’il se trouvait autour du colonel Raynal des hommes comme le commandant Ducas, comme Perrin, comme ce prêtre qui pleurait, comme ces femmes que j’ai vu faire le signe de croix devant les tombes, comme ces milliers d’anciens combattants qui avaient oublié avec nous, devant la terre brûlée leurs nuances politiques, leur divergences philosophiques ou confessionnelles, pour ne penser qu’à leur union, qu’aux morts et qu’à la paix, il y avait une raison toute simple…»
C’est que les amis de M. Taittinger n’avaient pas voulu venir et qu’ils avaient tout fait pour empêcher, puis pour saboter cette grande manifestation de réconciliation qu’était le pèlerinage de la Paix…
Ces hommes — dans leur folie mussolinienne et hitlérienne — avaient poussé l’U.N. C. à refuser de s’associer à l’initiative prise par l’Association républicaine des anciens combattants.
À la haute devise de l’A.R.A.C, à la devise de Barbusse : “Ne rien faire pour diviser, tout faire pour unir”, ils avaient répondu par leur consigne : “Tout faire pour diviser !”
Dans ces conditions, on peut juger ce que valent les regrets hypocrites exprimés par M. Taittinger.
Lui et ses pareils, au service des 200 familles, s’excluent de plus en plus de la communauté française…
Si le colonel Raynal, l’ex-lieutenant Vaillant-Couturier et le soldat Duclos se trouvaient réunis, c’est qu’ils avaient quelques titres d’anciens combattants à l’être… Faut-il préciser, monsieur Taittinger ?
Puisque les défenseurs de Verdun “n’étaient ni de gauche, ni de droite”, que n’avez-vous prouvé, monsieur Taittinger, que vous aviez compris leur leçon ?
Si vous vous êtes abstenu, n’est-ce pas parce aujourd’hui vous vous sentez — comme l’a dit votre académicien Louis Bertrand — “plus près d’Hitler que d’un communiste français”.
Prenez garde !
Le peuple de France est intelligent et sensible.
Il vous a plu de vous tenir à l’écart d’une grande manifestation d’union que rendait plus indispensable que jamais une menace trop précise. Cela vous coûtera cher.
L’Humanité, 7 avril 1936.
* * *
La réaction de la S.F.I.O, devant le coup de force hitlérien fut infiniment plus nuancée, plus souple que celle, de L’Humanité. C’est que les vieux renards social-démocrates ont, voyez-vous, beaucoup plus d’expérience dans le social-patriotisme. Ils pratiquent l’Union sacrée depuis 1914 et de ce fait ne prennent pas si vite le mors aux dents. Là où la furie centriste n’hésite point à exiger “la plus grande fermeté en face de l’Allemagne hitlérienne”, et à rejeter l’idée même des négociations, les social-démocrates n’opposent pas une fin de non-recevoir aux offres de Hitler pour de nouvelles conversations, mais cela uniquement après que le coup du 7 mars ait été compensé par le raffermissement du bloc de “la France et de l’Angleterre”.
Les uns et les autres parleront évidemment de l’organisation de la paix et de la sécurité et la condition expresse d’y arriver “avec, sans ou contre l’Allemagne”, laisse entrevoir clairement comment demain on justifiera la guerre pour “défendre la paix”.
«L’hypothèse, en tous cas, que nous refusons d’admettre, c’est que la guerre puisse surgir du conflit diplomatique ouvert par le coup de théâtre de Berlin.
Hitler propose un examen général de la situation.
La réponse doit lui être faite de Genève, où trois grandes puissances, France, Angleterre, Russie peuvent sauver la paix du monde.»
P. Faure dans Le Populaire du 8 mars 1936.
Mais le 10 mars 1936, le même Paul Faure après avoir mis en garde contre l’emploi de certaines formules (réconciliation française, etc.) écrivait :
«Nous avons, nous socialistes, autant et plus que quiconque, le souci de la sécurité et de l’indépendance de notre pays».
Il concluait son article par ces mots qui en disent plus long que n’importe quel commentaire sur les positions socialistes :
Une fois de plus, nous demandons que la République française ne fasse en aucune circonstance “cavalier seul” et qu’elle défende à la Société des Nations la thèse de la sécurité collective et de la paix en mettant les États militaristes et fascistes en face de propositions concrètes et solennelles de démilitarisation de tous les territoires et de désarmement universel…
Par la suite, Rosenfeld et L. Blum allaient encore mieux préciser le problème, alors qu’il apparaîtra qu’au contraste opposant la France et l’Angleterre, correspond un contraste entre social-patriotes français et anglais.
Le 16 mars, Rosenfeld écrivait :
«Le dictateur raciste exige que la discussion de la question inscrite à l’ordre du jour — la violation des traités de Versailles et de Locarno ne soit pas séparée de l’examen du “plan de paix” qu’il avait formulé le 7 mars au moment même où ses troupes entraient en Rhénanie.
Inutile de dire que cette condition est absolument inacceptable.
Expliquons-nous. Nous avons été les premiers à réclamer qu’on lie le problème de Locarno à celui de l’organisation de la paix. Nous avons demandé qu’on ne se borne pas à la constatation de la violation du traité de Locarno, à la condamnation de ce coup de force et aux conséquences que cette condamnation pourrait entraîner. Nous avons insisté pour qu’on prenne Hitler au mot, qu’on remette sur le chantier l’ensemble du problème de la paix et de la sécurité collective par l’assistance mutuelle et le désarmement général.
Le Führer a certainement voulu dissocier la France et l’Angleterre.
Il a heureusement essuyé un échec.»
Le 20 il ajoutait :
«De même il est question, paraît-il, d’un accord “entre États-majors”. Mais on ajoute “dans le cadre de la S.D.N.».
Qu’est-ce que cela veut dire ?
Attendons donc.
Mais constatons pour aujourd’hui qu’un résultat — un résultat très important pour ne pas dire décisif — est acquis :
Il y a accord entre l’Angleterre et la France.
Nous l’avons réclamé dès le début.
À tout cela, Monsieur le travailliste Dalton devait répondre à la Chambre des Communes :
«L’ancien sous-secrétaire d’État affirme que son parti n’appuiera pas une alliance franco-britannique mais appuiera par contre l’organisation de la sécurité collective par la Société des Nations. Il tient Locarno pour trop étroit : “Pour l’organisation de la paix, la plus petite région qu’on pouvait embrasser était l’Europe : le Labour Party est fidèle au principe du protocole de Genève».
Passant à un autre argument Dalton établit une distinction très nette entre le
”cas italien” et le “cas allemand”. Dans le second, comme selon l’orateur, il s’agit
d’un moindre délit, il ne saurait être question de sanctions. L’égalité politique et économique devrait revenir à Genève.
Le Populaire, 23 mars 1936.
Mais le 28 mars 1936, Rosenfeld faisait une surprise agréable après le grand discours de Chamberlain aux Communes, alors qu’il montrait ouvertement ce qu’il entend réellement par “pacifisme” :
«Le grand débat de politique extérieure à la Chambre des Communes fut une surprise très désagréable pour Hitler. Une fois de plus, les diplomates allemands avaient “gaffé”. Ils avaient, en effet, escompté une rupture entre Londres et Paris. Ils avaient misé sur une crise au sein du gouvernement britannique. Or, celui-ci en est sorti indemne. Son unité semble même consolidée. Sa situation vis-à-vis de l’opinion publique n’est nullement compromise. Et les relations franco-anglaises ont apparu plus étroites que jamais.
Mais la journée de jeudi fut aussi une surprise pour une grande partie de l’opinion française, celle qui puise les nouvelles dans la presse dite grande, dans les journaux dits d’information. Seulement, cette surprise a été agréable. Car la presque totalité de la presse annonçait depuis plusieurs jours le contraire de ce qui est arrivé. On parlait d’un fort courant d’opinion anglaise dressé violemment contre le gouvernement. On donnait M. Eden battu à la Chambre. On précisait que le Cabinet britannique était en majorité germanophile. On annonçait un divorce entre la France et l’Angleterre avec toutes ses conséquences désastreuses».
Un peu avant, L. Blum jugea bon d’intervenir dans Le Populaire pour “nuancer” le “pacifisme” de Paul Faure. Il écrivit donc :
«Notre Parti, lui, exigeait que le problème fût posé plus largement. Sans écarter, à priori, l’idée des sanctions — car la légalité collective et la sécurité collective
sont choses inconcevables si on exclut en droit ou en fait toute possibilité d’astreinte
ou de contrainte — il demandait qu’elles fussent mises en jeu pour un objet constructif et non dans un esprit purement punitif. Il fondait leur application éventuelle sur un système général d’assistance, de désarmement et de contrôle que la S.D.N. devait saisir l’occasion de proposer ou d’imposer à l’Allemagne». (17 mars 1936).
Si L. Blum tint à préciser la position de la S.F.IO. c’est certainement du fait de la campagne centriste contre les pauvres phrases pacifistes de Paul Faure. Négocier avec l’Allemagne ? Fi donc. Il faut réagir vigoureusement et Gabriel Péri l’expliquera dans L’Humanité du 17 mars 1936 :
Que l’on relise le discours du Reichstag, la harangue de Goebbels, le discours de Munich. La même affirmation revient comme un leitmotiv effroyable : c’est l’intérêt, c’est le besoin d’expansion du peuple allemand qui, pour le fascisme, sont la loi suprême et créent le droit. C’est sous ce signe que seront placés les contrats que Hitler propose à certains partenaires.
Négocier ou non, la question n’est pas là. Il s’agit de savoir si l’on veut isoler les foyers d’agression ou si l’on préfère livrer le monde à la conquête hitlérienne et laisser se préparer, sous la surveillance des fortifications de la zone rhénane, un nouveau Sadowa et un nouveau Sedan.
Il s’agit de savoir, en un mot, si l’on veut assurer la protection des millions d’hommes et de femmes pour qui la paix est le bien le plus précieux.
Avant lui, Thorez, dans son discours de St-Ouen avait décrit comment le fascisme hitlérien envisageait le rapprochement franco-allemand :
«Quelques jours après son hypocrite interview à Paris-Midi, Hitler donne un sens singulier à sa formule de rapprochement franco-allemand. C’est le rapprochement de ses troupes en direction de la France, en vue d’une nouvelle guerre, d’une nouvelle invasion, d’un nouveau 1914, qui dépasserait en horreur, en ruines, en sang versé ce que nous avons connu il y a vingt ans. … Il est donc vrai que Hitler convoite le sol et les richesses des autres peuples européens, France y compris. II est donc vrai qu’il n’a pas renoncé aux visées impérialistes qu’il exposa dans son livre Mein Kampf et que l’accomplissement de ces buts de rapine “implique l’anéantissement de la France” (p. 766). Et quelles méthodes ? Celle du coup de poing sur la table, du fait accompli ! Hitler parle “d’apaiser les différends entre les peuples suivant les méthodes appliquées à l’intérieur”. Prétend-il donc exterminer notre peuple par le feu et par le fer ? Quel sort nous attend demain ? Quelle garantie reste à notre peuple et à l’Europe ? Quelle confiance peut-on accorder au bourreau du peuple allemand ?»
L’Humanité, 15 mars 1936.
* * *
Enfin, parut un manifeste issu d’une séance commune de L’I.O.S. et de la F.S.I.1 Comme il se devait, au nom du Droit, de la Paix, ces Messieurs mobilisaient, en fait, les ouvriers des pays démocratiques au nom d’une guerre contre l’Allemagne et l’Italie. Voici un extrait significatif de cet appel :
«Comme il l’a déclaré dans le conflit italo-abyssin et comme il le déclare encore maintenant, le mouvement ouvrier international est pleinement disposé à accepter les risques et les responsabilités d’une telle organisation collective de la paix. Ces risques sont beaucoup moins importants que ceux de toute autre politique. L’isolement et le vieux système des alliances militaires mènent finalement à la guerre. Une agression criminelle ne peut être empêchée par un appel moral. Tout agresseur éventuel doit trouver en face de lui une écrasante supériorité de force. Toutes les nations doivent apporter leur contribution à cette force selon un plan convenu. Les armements nationaux doivent être déterminés en fonction de ce but. C’est dans la perfection de la sécurité collective que réside le seul espoir d’obtenir l’allégement de l’accablant fardeau des armements. La suppression de la fabrication et du commerce privés des armes de guerre rendra plus efficace encore cette sécurité».
L’Humanité, 22 mars 1936.
Quelques temps auparavant l’on avait pu lire un manifeste de la C.G.T., faisant appel à la S.D.N., aux alliances entre les pays “pacifiques” contre les pays “bellicistes”, sans oublier la lutte contre le fascisme inséparable de la lutte pour la paix. Voici une citation de ce dernier :
Le Syndicalisme français n’a jamais considéré que l’état de choses créé par le traité de Versailles peut être tenu pour intangible. Il a, au contraire, constamment réclamé et soutenu une politique de rajustement équitable des clauses territoriales et économiques du traité de Versailles, mais il ne la peut concevoir que dans le cadre du droit international, par voie de négociations libres dont le traité de Locarno offrait justement un premier et significatif exemple. C’est pourquoi la C.G.T. condamne énergiquement cette dénonciation.
La C.G.T. réclame que le pays ne se départisse pas du calme nécessaire.
C’est à la Société des Nations qu’il appartient de se prononcer sur la situation créée par l’Allemagne hitlérienne. Nous réclamons qu’elle le fasse sans ambiguïté et énergiquement par l’application du principe de la sécurité collective et exclusivement dans le cadre du Pacte de Genève.
La défense de la paix menacée doit se réaliser par la solidarité internationale des pays qui veulent s’opposer à toute guerre, de quelque côté qu’elle soit provoquée.
La Commission administrative de la C.G.T. croit devoir rappeler que le fascisme est une constante menace de guerre : la lutte contre le fascisme est inséparable de la lutte pour la paix.
L’Humanité, 11 mars 1936.
* * *
Cependant c’est au centrisme que revient le premier prix de bassesse dans la course vers l’Union Sacrée. Nous avons déjà prouvé que “la réconciliation des français” du 8 mars 1936 perdait tout aspect antifasciste en avril lors des pèlerinages à Verdun. Nous compléterons donc notre documentation à ce sujet. Le 4 avril, Vaillant-Couturier définira la position du P.C., devant le pèlerinage de Verdun :
«Aux côtés du colonel Raynal, héros du fort de Vaux, aux côtés des officiers et sous-officiers de réserve républicains, il — le parti communiste — prouvera son ardent désir d’union de la nation française contre les fauteurs de guerre et les profiteurs de la mort. À ceux-là, devant Verdun, il dira : “On ne passe pas !”
Il affirmera la volonté des masses ouvrières d’appuyer l’action de la génération du feu pour défendre la dignité et l’indépendance du peuple de France contre la honte du fascisme et contre l’insolence de ce que Gabriel Péri appelait si justement, hier, un second “Versailles”, un “Versailles” hitlérien, cette fois…»
Le 6 avril, le même journaliste précisera :
«Le serment de Verdun complète et élargit le serment du 14 juillet. Il a été prononcé dans une heure de péril, devant les restes mêlés pour l’éternité des soldats allemands et des soldats français inconnus.
Qu’il soit un avertissement de la France réconciliée qui veut la réconciliation des peuples à ceux qui, du dedans et du dehors, rêvent d’agressions sanglantes.
Ils ne passeront pas !
L’union de la nation française contre le fascisme sauvera la paix !»
Enfin, Vaillant veut rassurer jusqu’au général Castelnau. Les 200 familles ne courront désormais que “quelques dangers”.
Sous le titre “Non, pas ça, général”, L’Humanité du 10 avril 1936 :
«Je me rappelle qu’il [le général de Castelnau, N.d.l.R.] ne manquait pas de vanter alors l’union du peuple français et qu’il s’entretenait avec bonhommie, en patois du Quercy, avec les soldats de Carmaux, électeurs de Jaurès…
Pourquoi faut-il qu’aujourd’hui, cinq jours après l’inoubliable pèlerinage de la paix à Verdun, il me soit donné de voir le général de Castelnau s’efforcer, en attaquant les communistes, de diviser un peuple en train de se regrouper.
Et que reproche-t-il aux communistes ? De n’être pas des sectaires ! De défendre la famille. De dénoncer le péril que font courir aux classes laborieuses de France et à la paix la politique agressive de Hitler et la trahison des hitlériens français. Il reproche aux jeunes ouvriers communistes d’avoir su gagner la confiance des jeunes ouvriers chrétiens pour lutter en commun contre la misère.
… Devant l’épouvantable détresse matérielle et morale qui assaille la jeunesse et la famille, comment peut-on songer encore, au nom de la morale chrétienne, à faire du sectarisme à rebours, à diviser, à opposer des hommes qui souffrent quand il faudrait tellement les unir…
Il y a des “dangers” ?
Il n’y a jamais de “dangers” pour qui a la foi. Aux côtés des communistes qui exaltent l’abnégation, l’esprit de sacrifices, la dignité humaine et qui rendent toute leur force aux valeurs morales méconnues par une société basée sur les plus vils calculs, quels “dangers” pourrait courir un catholique ?
Devant l’union que réclament les communistes pour faire une France libre, forte et heureuse, seuls peuvent courir quelques dangers les intérêts temporels des magnats de l’industrie, des banquiers, des usuriers, des 200 familles qui alimentent par des souscriptions massives la propagande de l’Écho de Paris.
Si c’est cela que vous craignez, alors, dites-le, général !»
* * *
L’exaltation chauvine de Thorez à Buffalo (L’Humanité, 5 avril 1936) :
«HITLER NE NOUS DICTERA PAS SA LOI !
Et quelle insolence ! Il ne s’agit pas pour nous, prolétaires, d’un vain prestige. Mais il s’agit de la dignité légitime de notre peuple qui veut la liberté et qui veut la paix.
Déjà, dans son discours du 7 mars, Hitler prétendait dicter ses amitiés à notre peuple. Il prétendait interdire à ceux qui sont deux fois les fils de la Révolution Française de 1789, les fils de la première Révolution prolétarienne — la Commune de 1871 — il prétendait leur interdire de proclamer leur amitié et leur admiration pour leurs frères de l’Union Soviétique en train de construire la nouvelle société du travail, du bonheur et de la paix. Il prétendait même interdire à notre peuple le droit de se donner le gouvernement auquel il aspire.
Hitler disait ! “Je dois prendre des précautions. Je ne sais pas si demain, il n’y aura pas à Paris un gouvernement de Front Populaire, voire un gouvernement communiste.”
Et puis après ? Notre peuple va-t-il demander la permission à M. Hitler pour se donner un gouvernement attaché à la cause de la liberté et de la paix, à la cause du travail et de la démocratie. (Tonnerre d’applaudissements.)
HITLER INSULTE LE PEUPLE FRANÇAIS.
Mais Hitler ne veut pas consentir à un accord général. Il élimine tel ou tel peuple de ses “promesses” de paix. Il ne veut donc pas renoncer à ses visées, à celles qu’il exprima dans Mein Kampf, testé l’évangile de ses sections d’assauts… Hitler ne renonce pas à la pratique et à la politique de haine des races. Il considère que nous, Français, nous sommes maintenant un peuple abâtardi et négroïde.
Écoutez plutôt : “Ce peuple qui, par lui-même, tombe de plus en plus dans le métissage du nègre, met sourdement en danger, par sa complicité avec les Juifs, l’existence de la race blanche en Europe.” (Mein Kampf, p. 704) (Cris d’indignation.)
Il est vrai que nous préférons un homme de couleur, paisible et travailleur, à Hitler, fou furieux, déshonneur de l’humanité. Il est vrai que nous voudrions que notre peuple traite les Algériens et les Indochinois, comme nos ancêtres de la première République traitaient les nègres des Antilles, qu’ils affranchissaient et plaçaient sur un pied parfait d’égalité avec les Français.
Hitler, c’est la menace contre le peuple de France et contre le peuple belge, contre les petits peuples de l’Europe centrale et orientale. C’est aussi la menace contre l’Union Soviétique, dont l’immense population laborieuse est la plus grande force de paix dans le monde.
LES COMMUNISTES FERONT UNE FRANCE FORTE.
Oui, nous voulons, nous communistes, faire une France forte, libre et heureuse, une France dont le gouvernement ouvrier et paysan sera le plus fort que nous ayons jamais connu, une France qui ne craindra plus les menaces contre la paix d’un Hitler, qui spécule sur les divisions provoquées et entretenues parmi le peuple de France par ses agents, les de La Rocque, les Taittinger et les Doriot.
Oui, nous voulons, et nous ferons une France dont les fils, UNIS et libérés du joug du capital, du joug des 200 familles, pourront dire :
“Nous ne convoitons pas un pouce de territoire étranger, mais nous ne laisserons pas toucher à un pouce de notre sol”, une France ayant retrouvé dans le monde, par l’effort pacifique de notre peuple, une place digne de son histoire, digne de ses traditions séculaires de résistance à l’oppression, et de lutte pour la liberté.
LES NUITS DE HITLER
Quelle méthode ! Dans un de ses discours, Hitler a parlé d’appliquer à la politique extérieure les méthodes qui ont prévalu à l’intérieur de l’Allemagne : c’est-à dire la hache et le feu, le revolver et le poignard ? Les méthodes de Hitler, ce sont les mauvais coups perpétrés en une nuit. En une nuit, Hitler et son Goering incendient le Reichstag. En une nuit, Hitler assassine ses lieutenants. En une nuit, il rétablit le service militaire obligatoire. En une nuit, il dénonce Locarno, met en marche ses troupes réorganisées.
Et demain, dans quelques semaines, dans quelques mois, quand ? Nous ne le savons pas, mais nous pouvons le prévoir — en une nuit, Hitler lancerait ses escadrilles d’avions qui anéantiraient en quelques instants plusieurs quartiers de Paris ou de nos grandes villes avec leur population de femmes, d’enfants et de vieillards. (Applaudissements)
Léon Blum se félicite de la conversion centriste :
Oui, la volonté instinctive du peuple français vis-à-vis des cas de paix ou de
guerre s’est modifiée. J’irai même jusqu’à dire, en pesant mes mots car je touche ici
à une idée délicate, que sa conception de l’honneur collectif est en train de subir une
profonde transformation. Certes, il se lèverait tout entier contre toute tentative d’asservissement par le Diktat hitlérien, contre toute invasion effective du sol de la Patrie.
Je l’ai déclaré il y a un an à la tribune de la Chambre, dans le débat sur la loi
de deux ans, non sans m’exposer aux reproches de quelques-uns de mes camarades,
non sans m’attirer de la part de Maurice Thorez des critiques que le temps, ou les
circonstances, me paraissent avoir effacées. Mais si le peuple français se trouvait
acculé, malgré lui, à la nécessité suprême de la guerre, il me semble qu’il sentirait
son honneur atteint plutôt qu’exalté. Il tient désormais la guerre, fût-ce une guerre
courageusement acceptée, héroïquement soutenue, pour une tare indélébile de l’humanité. C’est la paix qui est désormais l’honneur. Ce qui entache l’honneur d’une nation, c’est la volonté de conquête ou de domination, c’est la rupture de la parole don
née, c’est le manquement à la foi et à la solidarité internationale, c’est le verdict de
la raison et de la conscience universelle.
Le Populaire, 8 avril 1936.
Centristes et socialistes portent à baptême le capitalisme français qui sera désormais (à part les 200 familles), le bastion de l’antifascisme.
«DÉFENDRE LA PAIX !
Le Parti Communiste et le Parti Socialiste proclament une fois de plus leur volonté de tout mettre en œuvre pour défendre la paix.
Les événements actuels montrent que dans les circonstances créées par la politique d’armement du capitalisme, par les conséquences inéluctables de sa politique de force, LE FASCISME C’EST LA GUERRE, et à l’heure où les préparatifs de guerre de l’Allemagne hitlérienne ébranlent la paix de l’Europe, tous ceux qui veulent éviter les horreurs d’une nouvelle catastrophe se doivent de condamner la provocation à laquelle s’est livré Hitler.
Le fait que les sanctions n’ont pas été appliquées à Mussolini, qui poursuit la guerre en Éthiopie, a encouragé les hitlériens fauteurs de guerre dans leur politique du “poing sur la table” qui, si elle est admise, fera disparaître toute garantie de sécurité collective et entraînera les peuples vers de nouveaux massacres.
Le Parti Communiste et le Parti Socialiste appellent les masses populaires menacées par Hitler et les hitlériens français, à s’unir pour défendre la paix, et décident :
… c) De proposer aux organisations du Rassemblement Populaire une action de masse pour exiger la dissolution et le désarmement des ligues fascistes plus que jamais menaçantes, et qui continuent de jouir d’une indulgence que le gouvernement s’était pourtant engagé à ne pas avoir.
Contre la provocation hitlérienne et contre les hitlériens français, complices des fauteurs de guerre d’Allemagne.
Pour défendre la paix et la liberté contre les ligues factieuses, qui sont au service des deux cents familles qui encouragent les provocations hitlériennes et fomentent la guerre civile ;
Plus que jamais unité d’action pour la lutte et peur la victoire.
LE COMITÉ DE COORDINATION.
L’Humanité et Le Populaire, 9 avril 1936.
Après cet aperçu sommaire mais édifiant du patriotisme belliqueux des socialo-centristes français, il nous reste à publier — c’est ce que nous ferons dans le prochain numéro — une revue de la presse italienne et belge.
Notes
Le mouvement ouvrier devant le problème de la guerre
Nous commençons la publication des positions de groupes qui contre socialistes et centristes prétendent lutter contre l’Union Sacrée dans leur propre pays et contre la guerre impérialiste sur un terrain internationaliste. Nous publierons en premier lieu quelques extraits des publications de la Ligue des Communistes Internationaliste de Belgique, laquelle nous paraît se revendiquer de positions communistes au sujet de la guerre, positions dont nous sommes pleinement solidaires. Une seule divergence sépare notre fraction d’une partie des camarades belges dans l’appréciation des racines des guerres. Cependant, il ne s’agit pas d’une divergence à effets immédiats, puisque sur les problèmes actuels se vérifie une convergence. À ce sujet également nous publierons des textes pour documenter nos lecteurs.
* * *
Voici deux passages d’un manifeste de la Ligue : “La Classe ouvrière et la guerre” :
«À LA GUERRE, OPPOSONS LA REVOLUTION.
… Les partis socialistes et communistes, les syndicats réformistes ou soi-disant révolutionnaires sont d’accord pour lancer la classe ouvrière dans une nouvelle guerre. Selon eux, les travailleurs n’auraient qu’à s’incorporer à leurs pires adversaires : les capitalistes. L’Internationale Socialiste et l’Internationale Communiste, les Internationales Syndicales, toutes répètent à l’envie que les travailleurs doivent soutenir la Société des Nations. Il faudrait donc, pour combattre l’impérialisme italien, s’en remettre à l’impérialisme anglais, sous le couvert de la Société des Nations. Ainsi les socialistes allemands demandaient aux ouvriers de s’en remettre à Hindenburg pour empêcher l’avènement d’Hitler au pouvoir. Ainsi parlent les agents du Capitalisme. Des socialistes de “gauche” tiennent le même langage, avec cette variante cependant, que le prolétariat après avoir aidé la Société des Nations à battre le Fascisme, devra retourner ses armes contre ses propres exploiteurs. Mais on ne peux pas abattre ses exploiteurs si on commence par s’unir à eux.
La guerre pose devant le prolétariat, non pas le choix entre l’un ou l’autre clan impérialiste, mais bien le renversement du régime capitaliste ; cause suprême de toutes guerres. À l’appel de la défense de la Patrie, il faut répondre par l’unité du prolétariat, par dessus les frontières, par la Révolution.
Mais la Révolution, c’est la lutte des classes portée à son paroxysme ; elle ne se prépare pas par une collaboration avec la bourgeoisie.
L’ennemi principal n’est pas en dehors des frontières, mais dans le pays même : c’est la Bourgeoisie.
Le boycottage du transport des armes appliqué à l’Italie seulement renforce la Société des Nations, donc notre propre bourgeoisie.
Pour avoir une portée réellement révolutionnaire, il doit l’appliquer à toutes les industries de guerre, et aussi à toutes les industries qui travaillent pour le capitalisme belge et ses alliés.
Mais à une tentative sérieuse de sabotage de son armement, la Bourgeoisie répond par des massacres d’ouvriers.
PROLÉTAIRES !
La préparation à cette phase ultime de la lutte sociale passe au travers du rassemblement de toutes vos forces dans vos organisations de classe pour une lutte sans merci contre vos exploiteurs dans ce pays.
Ces rassemblements prenant pour base vos revendications immédiates devront vous conduire à des batailles générales où il vous faudra forger un guide : un véritable parti communiste pouvant vous montrer le chemin de la Révolution, de l’instauration de la dictature du prolétariat.
Face au P.O.B., au P.C., à toutes les gauches socialistes et à leurs alliés trotskistes, notre Ligue entend œuvrer pour l’élaboration du programme de la Révolution communiste, pour jeter les bases du parti qui vous conduira à la victoire.
Devant les dangers de la guerre imminente, elle lève le drapeau des batailles grévistes pour la défense de vos conditions d’existence : salaires, allocations de chômage, pensions, etc., défense qui forgera votre cohésion et votre véritable unité de classe.
Ce sont ces rassemblements que vous devez opposer aux “fronts populaires”, instruments du capitalisme, composés des pires ennemis du prolétariat et qui complotent de le saigner une fois de plus au profit de l’impérialisme.»
(26 octobre 1935.)
La Ligue qui a résolument rejeté la défense du Négus et de “l’indépendance” abyssine écrivit à ce sujet dans le même manifeste :
«L’INDÉPENDANCE DE L’ABYSSINIE
L’Angleterre s’oppose à l’entreprise de conquête coloniale de l’Italie au nom de “l’indépendance” de l’Abyssinie. La première puissance coloniale du monde, qui exploite près d’un quart de l’humanité entière, prend fait et cause pour l’Abyssinie ! Et tous les démocrates de s’ériger en défenseurs de l’Abyssinie indépendante. N’empêche que ces mêmes démocrates ont donné leur adhésion aux proposition du fameux Comité des V, chargé par la Société des Nations d’étudier la meilleure façon de concilier les intérêts de l’Angleterre, de la France et de l’Italie. Or, ce Comité des V ne proposait rien moins que le partage de l’Éthiopie en “zone d’influence” pour ces trois pays sous le “contrôle” de la Société des Nations. Ce qui démontre que le conflit actuel entre l’Angleterre et l’Italie ne tourne pas autour de l’indépendance de l’Abyssinie, mais uniquement autour de la question de savoir qui possèdera ces richesses naturelles et qui occupera les meilleures positions stratégiques : de l’Italie, de la France, de l’Angleterre ou de l’Amérique et ce, toujours sous le “contrôle” de la Société des Nations.
Il y a cependant une différence. C’est que la caste dirigeante d’Abyssinie accepte la tutelle de la Société des Nations tandis qu’elle repousse celle de l’Italie.
En réalité, l’indépendance des populations éthiopiennes ne peut être assurée par aucun des clans impérialistes. Seule la révolution socialiste mondiale peut assurer le développement économique de l’Abyssinie sans l’exploitation de ses populations et le pillage de ses richesses.»
Au sujet de la Russie et de sa participation à la future guerre impérialiste, la position de la Ligue fut très claire et très nette. Elle ne tomba pas dans la phraséologie trotskiste sur la “défense de l’U.R.S.S.” même lorsque cette dernière est l’alliée d’un impérialisme. Non, elle comprit qu’aux positions générales des communistes envers la guerre impérialiste il fallait ajouter une position ferme envers la Russie se trouvant dans le camp des États impérialistes compétiteurs.
Voici, encore un passage du manifeste précité de la Ligue :
«Ces deux termes d’une évolution marquent la transformation opérée en U.R.S.S. Le pouvoir a glissé des mains du prolétariat. Le gouvernement soviétique qui jadis comptait, avec l’aide des partis communistes, sur l’extension de la révolution, s’appuyait, en premier lieu, sur la conscience socialiste des ouvriers du monde, contribue maintenant à noyer dans le sang les révolutions ouvrières et engage les travailleurs à s’entre-tuer dans la prochaine guerre impérialiste.
La solidarité de L’U.R.S.S. avec l’impérialisme mondial est un fait accompli.
Elle se traduit par l’adhésion à la Société des Nations, jadis dénoncée par l’Internationale Communiste comme l’association de “brigands impérialistes”. Son désir de “paix” est fait du besoin de tranquillité éprouvé par la caste dirigeante du pays afin de consolider ses positions sur la classe ouvrière et d’éviter toute reprise de lutte révolutionnaire qu’une nouvelle guerre mondiale ne manquerait pas de déterminer.»
Voici maintenant des indications sur la divergence qui nous sépare d’une partie des camarades de la Ligue.
Le camarade Jehan dans un cahier d’étude de la Ligue écrit :
“La bourgeoisie italienne qui fut la première à briser l’échine du prolétariat, est aussi la première à devoir recourir à la guerre, précisément parce que le fascisme, s’il a résolu temporairement un problème politique en consolidant la domination bourgeoise, n’a nullement résolu — et ne pouvait résoudre (pas plus qu’une autre forme de domination bourgeoise) — des problèmes économiques qui se trouvent intimement reliés aux contradictions de la crise générale du capitalisme.
Mais il ne peut dépendre de la volonté d’aucun autre impérialisme, plus puissant, d’échapper à la guerre qui se révèlera, en ordre secondaire, comme un moyen de défendre sa propre position dans le monde et, en ordre principal, comme l’inéluctable issue aux contrastes que le capitalisme mondial ne peut plus comprimer dans sa crise historique de dégénérescence.”
D’autre part, dans le Bulletin du 1er janvier 1936, nous relevons ceci :
“Nous sommes de l’avis que la phase du capitalisme décadent a permis de percevoir une vérité essentielle de la doctrine marxiste : les racines des guerres résident dans la division de la société en classe et non dans les compétitions entre États avides de conquêtes et États rassasiés. C’est l’exploitation du prolétariat qui conditionna l’expansion internationale des puissances capitalistes actuelles et cette expansion créa un appareil de production national non seulement en contradiction avec le maintien de l’exploitation ouvrière, mais aussi avec celui des autres pays. Qu’il s’agisse de la France, de l’Angleterre, de l’Italie ou de l’Allemagne, le problème reste le même dans des situations différentes. C’est donc la lutte des classes qui est la base de la guerre impérialiste alors que ses mobiles visent à faire concorder le développement de chaque impérialisme avec ses besoins d’expansion internationale. La guerre va permettre — au travers de la destruction d’ouvriers et de marchandises — de ramener l’appareil productif dans ses cadres capitalistes en étouffant la seule force progressive : le prolétariat, appelé par le développement historique même, sur le fond général d’un nouveau partage du monde.
Pour nous borner à la phase la plus récente, aux derniers événements, pouvons-nous y trouver une confirmation de cette thèse qui, bien que n’étant pas partagée par tous les camarades de la Ligue n’entraîne pas une différenciation de positions dans le rejet de la défense du Négus, de l’impérialisme anglais ou français.”
Ces deux citations marquent en même temps qu’une position défendue par notre fraction, le point de dissentiment avec des camarades de la Ligue qui estiment qu’il est faux de mettre au second plan d’une façon absolue les contrastes inter-impérialistes et au premier plan, la lutte de classe comme élément portant à la guerre mondiale. S’il s’agissait de déterminer la politique d’un État prolétarien la divergence serait probablement de principe car il s’agirait alors de savoir s’il lui est possible d’exploiter des contrastes inter-impérialistes en agissant sur le terrain de la lutte inter-États, ou si l’État prolétarien ne peut affaiblir les États capitalistes que par une lutte de classe poussée à son paroxysme dans tous les pays.
De l’Union Sacrée à Zimmerwald Pt.1
Nous publions ci-dessous un chapitre du livre du camarade Rosmer ; chapitre traitant particulièrement des derniers jours qui précédèrent 1914.
La dernière semaine
La dernière semaine de juillet 1914, c’est la dernière semaine de la paix, la dernière semaine aussi d’une phase de la vie et de l’histoire de l’Europe et du monde.
L’ultimatum du gouvernement austro-hongrois a été signifié à la Serbie le vendredi 24 juillet. Les journaux français le publient et le commentent le lendemain, samedi 25 juillet. La Bataille Syndicaliste lui donne l’importance qui convient ; elle l’annonce par un titre sur trois -colonnes : “L’ultimatum de l’Autriche à la Serbie. Le gouvernement de Vienne veut imposer à Belgrade d’humiliantes conditions. Si la Serbie refuse, c’est la guerre, et alors…” L’article insiste sur la gravité de cette nouvelle phase du conflit et souligne le caractère automatique des complications européennes qu’il comporte. Il expose sans conclure.
Dans le même numéro, une bonne place est accordée aux “grèves de Russie”, sous le titre : “Les troubles continuent. La répression commence”.
Le numéro du lendemain, dimanche 26 juillet, est d’une importance capitale : il apporte la conclusion qui manquait à l’article de la veille, et il rapporte au nom de la C.G.T.
D’abord un placard encadré en tête des deux premières colonnes. Le titre :
NOUS NE VOULONS PAS LA GUERRE
et le texte :
Les décisions des congrès confédéraux sur l’attitude de la classe ouvrière en cas de guerre deviennent exécutives à partir du moment où la guerre est déclarée.
… Le cas échéant, la déclaration de guerre doit être, pour chaque travailleur le mot d’ordre pour la cessation immédiate du travail.
… À toute déclaration de guerre, les travailleurs doivent, sans délai, répondre par la grève générale révolutionnaire.
(Extraits de la résolution votée par la Conférence extraordinaire Bourses et Fédérations, 1er octobre 1911.)
… En cette fin du mois de juillet, quand la menace de guerre reparaît soudainement, les Jeunesses Syndicalistes décident d’appeler de nouveau leurs adhérents à manifester contre les retraites du samedi 25. Le matin, la Bataille Syndicaliste a publié leurs appels, et le soir de nouvelles manifestations se produisent. La B.S. en rend compte le dimanche en ces termes :
LES RETRAITES MILITAIRES PROVOQUENT DES INCIDENTS
On a crié : À bas la guerre !
Les retraites militaires ont provoqué hier soir des incidents, qui empruntent aux circonstances actuelles un caractère particulier.
Après une trêve d’une année, les Jeunesses Syndicalistes avaient invité leurs adhérents à manifester sur le passage des retraites de la rive droite.
D’un côté on crie : Vive la République ! Vive Caillaux ! À bas la guerre !
À bas les trois ans ! De l’autre : Vive l’armée ! Après la dislocation, les Jeunesses Syndicalistes, renforcées de nombreux promeneurs, manifestent sur les Boulevards.
Mais, dans la journée du dimanche, d’autres manifestants nombreux, plusieurs milliers, ont parcouru les Boulevards en criant : “Vive l’armée ! Vive la guerre ! À Berlin ! À Berlin !” L’Union des Syndicats de la Seine et la Bataille Syndicaliste décident de riposter sans délai ; elles appellent les travailleurs parisiens à descendre à leur tour sur les Boulevards et à se rassembler devant le Matin, journal particulièrement haï des travailleurs et qui, en ce moment, est celui qui pousse le plus cyniquement à la guerre. La B.S. renouvelle l’appel dans une édition spéciale imprimée au cours de l’après-midi et que les camelots crient à partir de 5 heures dans les quartiers ouvriers :
RÉPONSE AUX CHAUVINS
Ce soir, sur les Boulevards
Tout n’est pas encore consommé ; l’irrémédiable n’est pas accompli ; mais au point où en sont les choses, il ne suffit plus que d’une maladresse ou d’une imprudence pour que la catastrophe surgisse.
… La guerre… c’est le déchaînement de tous les instincts hideux, les plus sanguinaires, les plus vils, les plus misérables. Relisez les récits des correspondants de journaux sur les atrocités commises au cours de la dernière guerre balkanique. Rappelez-vous les femmes éventrées et violées, les vieillards et les enfants mutilés, les doigts et les oreilles coupés, les yeux crevés, l’incendie des villages et la décomposition des cadavres abandonnés sur place aux mouches et aux corbeaux !
Ces cadavres, ce seront les vôtres demain !
Ces femmes, ces enfants, ces vieillards, ce sera vous demain !
C’est la guerre !
Et c’est cela que des bandits acclament depuis deux jours sur les Boulevards.
Cela, entendez-vous bien, et uniquement parce que des paysans serbes et des soldats autrichiens se chicanent et vont en venir aux mains !
Eh bien ! si nous ne sommes, nous, ni des insensés, ni des lâches ; si vous ne voulez pas voir dans quelques heures votre pays se lancer dans la pire aventure que l’on puisse imaginer ; si tu ne veux pas, camarade, être arraché tout à l’heure brusquement aux tiens pour te voir conduire là-bas, dans l’Est, sur la ligne de feu, il faut tout de suite que le Paris populaire se ressaisisse. C’est une nécessité pressante. Si ce soir il n’est pas imposé silence aux fous criminels qui crient : “Vive la guerre !”, c’en est fini :
demain, c’est la mobilisation !
C’est le devoir de tous nos lecteurs, de nos amis, des syndiqués de la Seine, de tous les partisans de la paix, de se trouver :
Ce soir, à partir de 9 heures.
sur les grands Boulevards, en face de l’immeuble du Matin.
Tous, tous, au cri de “À bas la guerre !”.
Belleville, Ménilmontant, Saint-Antoine, Montparnasse, retrouvez votre belle tradition de jadis. Que le flot des faubourgs déferle ce soir sur les quartiers du centre et vienne submerger les provocations imbéciles des chauvins.
C’est notre seul gage de paix. C’est notre seul salut.
C’est le dernier, espoir qui nous reste d’éviter la catastrophe : sauvons-nous nous-mêmes, et à temps !
L’heure presse.
À ce soir.
La Bataille Syndicaliste
Enfin, le Comité confédéral était convoqué pour le jeudi suivant :
Réunion du Comité confédéral, les deux sections réunies, le jeudi 30 juillet, à 9 heures du soir, 33, rue de la Grange-aux-Belles. Ordre du jour : La situation internationale.
Le Secrétaire : JOUHAUX.
Ces appels ont été entendus. De 9 heures à minuit, ce lundi soir, une foule énorme a déferlé sans cesse sur les Boulevards. D’énormes forces de police avaient été mobilisées ; la tactique du préfet était de protéger le Matin (en prévision d’un assaut ouvrier, on avait garni l’intérieur de la “maison rouge” d’une centaine d’agents) puis, par des barrages établis dans chacune des rues conduisant aux Boulevards, d’empêcher la formation d’une masse unique en arrêtant le flot des nouveaux arrivants. Mais les ouvriers qui descendent des faubourgs sur le centre sont si nombreux qui la tactique policière aboutit à un résultat imprévu : on a bientôt autant de manifestations que de rues. Les violences et les brutalités policières ne peuvent avoir raison de la combativité de cette foule ; toute la soirée, le cri de : “À bas la guerre !” résonnera de l’Opéra jusqu’à la place de la République. Ces lignes résument le compte-rendu — compte-rendu fidèle — que la B.S. donne de la manifestation, concluant ainsi : “Les gouvernants ? Ah ! les bons apôtres de la démocratie ! Ils étaient pacifistes devant leurs électeurs. Hier soir, ils ont opposé à la volonté de paix de Paris les sabres des sergents de ville et les fusils des gardes mobiles. C’est leur premier geste de guerre. Ils mobilisent, oui ! mais la police contre les travailleurs… Leur première victoire… Non ils n’ont pas vaincu.”
La plus grande partie de ce numéro du mardi 28 juillet est consacrée à la manifestation. En première page, une manchette : “Le Peuple s’insurge contre la guerre”.
Puis, sur quatre colonnes :
PARIS NE VEUT PAS DU CARNAGE
Il l’a prouvé hier soir. Partout on a manifesté hier soir, dans les quartiers populaires de Paris. Les grands boulevards ont été envahis. Gouvernants et chauvins sont prévenus. Violentes charges de la police contre les manifestants qui crient : Vive la paix ! À bas la guerre !
Le compte-rendu est précédé d’un article intitulé : “Premier avertissement”, dont la signature : Les Bureaux de la C.G.T. et de l’Union des Syndicats marquent l’importance. En voici le texte :
Hier matin la Bataille Syndicaliste, en son nom et au nom des organisations syndicalistes, invitait le Peuple de Paris à manifester le soir même contre la guerre menaçante. Une édition spéciale sortait à cinq heures, rappelant l’invitation urgente faite le matin.
Et hier soir, à partir de huit heures jusqu’à l’heure où nous écrivons, malgré la police, c’est à cent mille, deux cent mille — peut-on évaluer une telle foule ? — que les travailleurs parisiens ont manifesté sur les grands boulevards aux cris répétés de : À bas la guerre ! Vive la paix !
C’est le premier avertissement donné aux gouvernants français qui, dès maintenant, sont informés de l’état d’esprit du Peuple de Paris — qui ne diffère en rien d’ailleurs de celui du peuple en général — sur une guerre possible.
Cet avertissement sera suivi sans délai d’un deuxième. Demain, dans les deux salles Wagram, le même peuple défilera — car les salles seront trop petites pour le contenir.
Cette fois, il affirmera encore sa volonté inébranlable de mettre en pratique les décisions des Congrès syndicaux sur la guerre. Il affirmera qu’il est prêt à tous les sacrifices pour imposer la paix, en communion d’idées avec le prolétariat d’Allemagne, d’ Angleterre, d’Italie et d’ailleurs.
Si demain, les gouvernants étaient assez insensés pour ne pas tenir compte de la volonté populaire, ils se prépareraient eux-mêmes de cruels lendemains.
Dès maintenant, la guerre est impossible, le Peuple ne la permettrait pas ! Notre deuxième manifestation, demain soir à Wagram, le prouvera !
Le meeting auquel il est fait allusion dans cet article était annoncé dans le corps du journal par le placard suivant :
UN MEETING MONSTRE
Confédération Générale du Travail
Union des Syndicats de la Seine
AUX TRAVAILLEURS !
Comme les éléments déchaînés, les événements se précipitent, laissant entrevoir la possibilité d’une guerre…
Laisserons-nous le crime abominable se commettre, sans avoir fait entendre notre protestation et sans avoir tout fait pour l’empêcher ?
Déjà les organisations centrales ont invité les syndicats à l’observation des décisions des congrès confédéraux.
Nous commenterons ces décisions et nous envisagerons leur application dans un
GRAND MEETING
qui aura lieu le Mercredi 29 juillet, à huit heures et demie du soir, dans les deux salles Wagram, avenue de Wagram.
Orateurs :
Jouhaux, Dumoulin Yvetot (C.G.T.) ; Chauvin (Fédération du Bâtiment) ; Merrheim (Fédération des Métaux) ; Lefèvre (Fédération du Bijou) ; Bled, Minot, Ganbiez (Union des Syndicats de la Seine).
Jeudi 30. Tout avait été préparé pour faire du meeting de mercredi soir une puissante protestation ouvrière contre la guerre. Mais un coup de théâtre devait se produire. Tard dans l’après-midi, ce meeting annoncé dès le mardi matin est interdit par le gouvernement. Les circonstances de l’interdiction doivent être soulignées. C’est dans un Conseil des ministres tenu à 5 heures de l’après-midi que la décision a été prise. Or, ce Conseil des ministres est le premier qui se réunit depuis le retour de Poincaré, lequel a débarqué à Dunkerque le matin même. Quelles informations, particulières a-t-il donc pu rapporter pour imposer aussitôt cette mesure brutale ? Ou plutôt qu’a-t-il comploté contre la paix, à Saint-Pétersbourg, en compagnie de son sinistre partenaire Nicolas, tandis que les ouvriers participaient aux “fêtes” par de puissantes grèves et d’ardentes manifestations de rues dans tous les quartiers ouvriers ? Rapporte-t-il déjà l’ordre de mobilisation générale ?
En même temps que les ministres prennent cette décision imprévue et tardive, des ordres sont donnés à la police pour qu’elle s’oppose avec toute la brutalité nécessaire non seulement à la tenue du meeting, mais à tout rassemblement dans les environs de l’Étoile. Toutes les stations de Métro avoisinantes sont fermées dès 7 heures. Mais les ouvriers qui, par suite de l’heure tardive à laquelle le gouvernement a pris sa décision et l’a signifiée, n’ont pu être prévenus arrivent de toutes parts en groupes nombreux. Ceux qui tentent de demander quelque explication sont aussitôt brutalisés, matraqués, parfois arrêtés et conduits au poste. Les habits de travailleurs suffisent, note la Bataille Syndicaliste, pour que les coups des policiers s’abattent aussitôt sur ceux qui les portent, d’où cette conclusion qui s’impose : “Ce sont des travailleurs, ce sont des ennemis.” Malgré ce déploiement de forces de police et la consigne féroce qu’elles observent consciencieusement, des rassemblements se forment quand même autour de l’Étoile et place des Termes qui sont bientôt le centre de sanglantes bagarres. Toute la soirée, ce quartier de Paris restera en effervescence.
La Bataille Syndicaliste de ce jeudi 30 juillet porte en manchette : “À bas la guerre… quand même”
Le gouvernement ne se bornait pas à l’interdiction brutale des meetings et démonstrations contre la guerre ; il poursuivait méthodiquement la préparation des esprits à la guerre et à l’acceptation de la guerre. En ces jours critiques, il pratiquait la méthode de la douche écossaise par l’intermédiaire de la presse servile qui soufflait alternativement le froid et le chaud : un jour c’était la guerre, le lendemain, c’était la paix. À Paris, le rythme était accéléré, c’est dans la même journée qu’on passait successivement de la guerre à la paix. À ce régime-là, la population fut vite affolée. Le mercredi, ç’avait été déjà la panique, les gens se ruant sur les banques et sur les Caisses d’épargne et partout on refusait les billets, on voulait de l’or.
La B.S. du jeudi relate ces faits de panique sous le leader suivant :
QU’ILS RÉFLÉCHISSENT
Journée d’anxiété. Le gouvernement n’a trouvé qu’une solution à la crise internationale : préparer la répression contre la classe ouvrière.
C’est sans doute la garantie exigée par le tsar, “ami et allié”.
Elle ne sauvera ni l’indépendance nationale, si celle-ci était menacée, ni les petits hommes d’État qui veulent lancer le pays dans la plus catastrophique des aventures.
Les travailleurs ont montré leur sentiment par les manifestations sur les Boulevards ; nos ministres savent aujourd’hui à quoi s’en tenir.
La volonté populaire s’est affirmée contre la boucherie. S’ils passent outre aujourd’hui, malheur à eux !
Malheur aux responsables du cataclysme !
Malheur aux préparateurs du carnage et de la barbarie !
Malheur aux escarpes de gouvernement !
C’est la classe ouvrière qui, seule, décidera du sort de ces mégalomanes criminels. Avant, pendant ou après le massacre.
Qu’ils en prennent note avant que l’irréparable soit consommé.
B.S.
Vendredi soir, 31 juillet. Le Comité Confédéral délibère. À son ordre du jour, il y a l’organisation et la préparation de la nouvelle et puissante démonstration contre la guerre qui doit se dérouler simultanément à Paris et dans toutes les grandes villes de France. Un coup de téléphone interrompt la délibération : Jaurès vient d’être assassiné ! Le débat est achevé en hâte, tandis que Jouhaux, Merrheim, d’autres militants se précipitent vers les bureaux de l’Humanité. Quand ils y arrivent, la rue Montmartre est déjà envahie par une foule frémissante d’ouvriers que l’affreuse nouvelle consterne. Mais il n’y a pas chez eux que de la douleur, il y a aussi de la colère et un désir de vengeance. Leur nombre croît sans cesse. On craint sans doute, parmi les chefs socialistes qui se trouvent à ce moment rassemblés, qu’ils n’exercent des représailles contre les fauteurs de ce crime, tous bien connus, car d’une fenêtre d’un des bureaux du journal une voix tout à coup s’élève, recommandant le calme. La foule ne se dispersera que lentement ; tard dans la soirée, il y aura là encore des groupes discutant. Maïs le crime restera impuni.
Le samedi 1er août, la Bataille Syndicaliste présente ainsi le bilan de la funeste journée :
Une journée tragique
BRUIT DE MOBILISATION. JAURÈS ASSASSINÉ
Sous le titre : “Crime monstrueux”, le journal écrit : “Quel sinistre présage que cette mort qui est un martyre !” Puis Léon Jouhaux :
PAS D’AFFOLEMENT
L’heure est grave, mais non désespérée. La cause de la paix a encore de nombreux partisans dans le monde et les classes ouvrières de tous les pays intéressés agissent dans une commune pensée : éviter le contact guerrier.
Ce dont il faut se préserver avant tout, c’est de la panique, de l’affolement, qui conduisent aux pires résultats.
… Nous avons le devoir d’examiner attentivement les nouvelles qui nous parviennent sans cependant leur accorder un crédit illimité.
Le Comité Confédéral décidera des manifestations populaires, à Paris et en province.
De son côté, le Comité Confédéral avait voté l’ordre du jour suivant :
Le Comité, Confédéral, réuni le vendredi 31 juillet, décide, en présence de la situation internationale, d’organiser, d’accord avec le Parti socialiste, une grande manifestation internationale contre la guerre, le 9 août ;
Nomme une commission chargée de s’entretenir avec celle du Parti socialiste ;
Donne mission à cette commission de précipiter la manifestation si les événements internationaux le nécessitent.
Indignation contre l’assassinat de Jaurès
Le Comité Confédéral apprend, au cours de sa séance, le lâche assassinat qui vient de frapper la noble figure que fut Jaurès.
Traduire le sentiment de douleur qui étreignit les militants présents est impossible.
En Jaurès, c’est le défenseur le plus clairvoyant, le plus ardent des causes humaines qui disparaît.
Pour le Comité Confédéral :
Le Bureau : Léon JOUHAUX, YVETOT, DUMOULIN, MARCK, CALVEYRACH.
Dans les numéros des jours précédents, la B.S. a publié des informations sur les manifestations qui, parallèlement, se déroulent en Allemagne, entre autres cette dépêche de Berlin, 28 juillet : “Le préfet de police a interdit, à partir de ce soir tout cortège patriotique sur la voie publique. Le préfet de police de Munich a pris une mesure identique.”
Aujourd’hui, elle en publie une de Strasbourg gui relate l’activité socialiste manifestée en Alsace-Lorraine :
Strasbourg, 31 juillet — Le parti socialiste a organisé dans les grandes villes de l’Alsace des réunions de protestaion contre la guerre et contre la menace d’une conflagration générale. Une réunion a eu lieu hier soir à Mulhouse et ce soir d’autres seront tenues à Strasbourg, Mulhouse et Colmar. Des meetings sont encore prevus pour les centres moins importants.
Elle parle en outre de l’action ouvrière internationale. Legien a envoyé un télégramme à la C.G.T. ; Jouhaux lui répond. Voici ce que donne la B.S. :
ACTION OUVRIÈRE INTERNATIONALE
En réponse à un télégramme du camarade Legien, secrétaire du Secrétariat International, demandant l’avis de la C.G.T. sur la situation présente, le Bureau confédéral lui a adressé le télégramme suivant :
“Legien, Engel, Ufer (15, Berlin).
“Confédération Générale du Travail française résolument contre la guerre, demande prolétariat international intervenir par pression sur gouvernements pour obtenir localisation du conflit.
“La paix reste possible, doit triompher, si les travailleurs organisés internationalement restent unis dans même pensée : opposition à toute conflagration.
“Cette paix est entre les mains de la classe ouvrière internationale, si elle sait être à la hauteur du péril.
“Ici manifestations pacifistes se poursuivent. Nous croyons fermement à la paix car sommes énergiquement résolus à éviter la guerre.
“À bas la guerre ! Vive la paix garantie par Internationale ouvrière.
“JOUHAUX.”
La campagne systématique de démoralisation des masses par la mise en circulation de fausses nouvelles se poursuit. Le 28, les journaux avaient annoncé l’assassinat à Belgrade du représentant de l’Allemagne.
Jaurès a été assassiné le vendredi 31 juillet vers 10 heures du soir. Le samedi 1er août, l’ordre de mobilisation générale est déjà affiché à 4 heures de l’après-midi, qui fixe le premier jour de la mobilisation au lendemain dimanche. Tandis que socialistes et syndicalistes préparaient leurs nouvelles démonstrations contre la guerre, les fauteurs de guerre faisaient abattre Jaurès par un mercenaire et le gouvernement, qui affirmait encore qu’il voulait la paix et poursuivait ses efforts pour empêcher la guerre, avait décidé la mobilisation générale. Il ne restera plus à Poincaré qu’à affirmer cyniquement que “la mobilisation n’est pas la guerre”, alors qu’il sait que la mobilisation générale russe, commencée le 31, aux premières heures du jour, a rendu la conflagration générale inévitable.
Mais le mensonge de Poincaré n’a trompé personne. La mobilisation, c’est la guerre. La Bataille Syndicaliste l’annonce dans son numéro du dimanche 2 août sous cette manchette : “La folie triomphe de la raison”.
La C.G.T. lance un manifeste aux prolétaires de France :
UNE HEURE GRAVE VIENT DE SONNER
Les forces mauvaises sont sur le point de triompher. Une lueur d’espoir perce encore, mais si faible qu’il faut envisager les pires éventualités.
Cependant qu’entraînés par le gouffre, nous voulons conserver l’espoir d’une paix possible.
Jusqu’à cette heure, le Comité Confédéral est resté à son poste de combat, luttant pour la cause de la paix.
Hier encore, il adressait à l’Internationale ouvrière un suprême appel.
Si ses efforts ne paraissent pas avoir donné ce que nous étions en droit d’attendre, ce que la classe ouvrière organisée espérait, c’est que les événements, nous ont submergés. C’est aussi, nous devons le dire à ce moment suprême, c’est que le prolétariat n’a pas assez unanimement compris tout ce qu’il fallait d’efforts continus pour préserver l’Humanité des horreurs d’une guerre.
Femmes, qui pleurez en ce moment, nous avons tout fait pour vous épargner cette douleur. Mais, hélas ! nous ne pouvons aujourd’hui que déplorer le fait accompli.
Pouvions-nous demander à nos camarades un sacrifice plus grand ?
Quoi qu’il nous en coûte, nous répondrons : Non.
Ce que nous réclamons de tous, c’est un inébranlable attachement au syndicalisme, qui doit traverser et survivre la crise qui s’ouvre.
Aussi fermement qu’hier, nous devons conserver l’intégralité de nos idées et la foi dans leur triomphe définitif.
L’Internationale ouvrière restera toujours le but de nos efforts.
Convergence de nos espoirs, nous ne voulons pas qu’elle soit anéantie dans la tourmente.
Car nous savons qu’un jour viendra, quand les peuples lui auront fait plus de confiance et auront assuré sa force, où elle constituera l’unique sauvegarde de la Paix et de la Civilisation.
Dans un article intitulé : “Malédiction !” la Bataille Syndicaliste ne maudit pas la guerre en général mais l’empereur d’Autriche nommément. Cette malédiction imprévue arrive en dernière ligne de l’article.
MALÉDICTION
Des pleurs !
Des pleurs !
Des pleurs !
… Une pluie de larmes est tombée sur la ville.
… C’est la mobilisation générale !
… Que le crime monstrueux qui va plonger toute l’Europe dans la barbarie, dans l’abîme des deuils et dans la ruine soit puni.
Que des trônes soient renversés, que des couronnes se brisent !
La volonté des peuples a été violentée, c’est l’impérialisme criminel qui déchaîne la tourmente.
… Mais s’il faut que la catastrophe soit inévitable, si la force de paix des travailleurs n’a été qu’un digne mais vain sursaut pour sauver l’honneur, oh ! alors, que de l’étendue même du malheur consommé surgisse l’anéantissement du militarisme étouffant !
Que ce soit la fin du cauchemar !
Et que le nom du vieil empereur François-Joseph soit maudit !
Durant toute la journée du dimanche, les mobilisés du premier jour se sont mis en route pour rejoindre leur corps. Pendant ce temps, les gens de l’arrière, sans doute pour se faire la main, saccageaient les boutiques “boches”, et se livraient aussi, par-ci par-là, à la “chasse aux espions”. Le Comité confédéral tint une brève séance au début de l’après-midi. La Bataille Syndicaliste du lundi n’en dit rien. Le leader, intitulé : “L’irréparable”, est signé B.S. :
L’irréparable est maintenant accompli.
… La guerre européenne est déchaînée.
À cela, l’esprit se refuse encore à croire.
Et pourtant, elle n’est que trop vraie, cette catastrophe qui bouleverse notre vie et nos esprits, ramène en arrière notre sentiment du devoir, le rattache à des conceptions que nous voulions effacer, peut compromettre toutes nos espérances, anéantir tous les efforts passés.
C’est atroce, c’est odieux, c’est incroyable.
Mais cela est…
Des discours prononcés aux, obsèques de Jaurès, celui de Jouhaux doit, ici, être seul retenu. La B.S. du mercredi 5 août en donne de longs fragments. Jouhaux explique d’abord pourquoi la classe ouvrière aimait Jaurès, puis il s’écrie :
Aujourd’hui, c’est encore dans nos souvenirs que nous puiserons les forces indispensables. Au nom de ceux qui partent — et dont je suis — je déclare que ce n’est pas la haine du peuple allemand qui nous poussera sur les champs de bataille, c’est la haine de l’impérialisme allemand.
Le rédacteur de la B.S. chargé du compte-rendu ajoute :
Les applaudissements éclatent. L’émotion est à son comble. On pleure.
M. Maurice Barrès applaudit avec force et dit à un de ses voisins : “Très bien ! Très bien !” Un sénateur, qui fut un ennemi acharné de la C.G.T., s’écrie : “Et dire que voilà des hommes que nous voulions faire emprisonner !”
Dans la B.S. du jeudi 6 août, une nouvelle explication de la guerre est donnée en un article non signé mais publié en bonne place :
DU HEURT DE LA LIBERTÉ QUE LA LIBERTÉ JAILLISSE !
… Dans le conflit actuel, la question ethnique a son importance. Les Germains, de sang plus lourd, partant d’esprit plus soumis et plus résigné, n’ont pas notre esprit d’indépendance.
Toutefois, l’auteur anonyme dira dans sa conclusion que c’est seulement “la caste orgueilleuse et féroce” qui doit être vaincue.
Le vendredi 7 août, en un article intitulé : “Humanité ! Justice ! Ch. Malota recommande le tact aux anarchistes et socialistes étrangers résidant en France, et le discernement au gouvernement qui, un peu au hasard, en a déjà coffré quelques-uns.
Le 8 août, autre nouvelle recrue, Charles Albert, qui sera un collaborateur régulier et abondant. Voici les passages essentiels de son premier article :
PARTEZ, SANS AMERTUME
D’immenses espoirs, d’incalculables espoirs se lèvent sur le monde.
… Partez, sans amertume, partez sans regret, camarades ouvriers qu’on appelle aux frontières pour défendre la terre française.
… Partez sans amertume, partez sans arrière-pensée, camarades ouvriers. C’est bien pour la révolution que vous allez combattre.
Et s’il faut que vous tombiez, tous ceux des vôtres qui restent, les jeunes et les vieux, dont l’heure n’est pas encore venue mais dont elle viendra, tous vous en font aujourd’hui le serment solennel, en même temps qu’ils vous donnent le baiser d’adieu : soldats avancés de la Révolution, ce n’est pas en vain que vous serez tombés.
… Partez sans amertume, partez sans regret, camarades ouvriers.
A partir du mercredi 12, Jouhaux, qui n’a rien écrit depuis que la guerre est déclenchée, va donner une série d’articles importants par les préoccupations et les conceptions qu’ils expriment. Les lamentations ne sont plus de mise ; on est maintenant de plain-pied dans la guerre ; on étudie les problèmes nouveaux qu’elle pose. Le premier de ces articles, celui de ce jour, s’occupe du chômage considérable qui a surgi spontanément du seul fait de la guerre. Le thème qu’il développe, c’est avant tout que “l’oisiveté est mauvaise conseillère” :
IL FAUT DU TRAVAIL
Une des préoccupations majeures de l’heure présente doit être utile.
Laisser l’oisiveté régner en maîtresse serait une faute grave. Dans le désœuvrement, les esprits s’inquiètent, se tendent aux moindres bruits, et peuvent se laisser aller aux erreurs passagères mais néanmoins préjudiciables.
Si à l’activité extérieure doit correspondre la tranquillité intérieure, il n’est qu’un facteur susceptible de donner ce résultat : le travail.
Chaque jour, le nombre des chômeurs augmente, il serait dangereux de laisser aller ainsi les choses en croyant que toute la question est d’assurer les services d’assistance.
Venir en aide à la misère est bien ; prévenir cette misère par l’occupation des travailleurs valides est mieux.
En favorisant la reprise de la production utile, nous créons de la circulation et c’est à cela que doivent tendre les efforts de tous les hommes prévoyants, connaissant la psychologie des foules.
… Donner du travail en faisant, partout où cela est possible et nécessaire, renaître l’activité, c’est se prémunir contre les excès des masses oisives, c’est aussi favoriser un relèvement de la moralité publique.
Ces deux résultats à obtenir sont loin d’être négligeables dans la période actuelle.
Le vendredi 14, l’article de Jouhaux est, cette fois, tout un programme. Il a pour titre : “Profitons-en !” Profitons de la guerre, profitons du fait que l’Allemagne est bloquée, qu’elle ne peut plus communiquer avec ses clients du dehors pour lui prendre ses marchés.
PROFITONS-EN !
Nous avons déjà dit ce que nous pensons de l’urgence d’une renaissance de l’activité industrielle. Nous n’y reviendrons pas, sauf pour ajouter que plus approche l’heure des émotions, plus il est indispensable que les grosses nouvelles émotives trouvent une classe ouvrière non désemparée par le désœuvrement.
Ceci dit, qu’il nous soit permis d’indiquer publiquement un autre point d’importance capitale qui, réalisé, permettrait une reprise de la vie économique.
Dans la situation présente des opérations militaires, terrestres et maritimes, et par rapport à la position prise dans le conflit par l’Angleterre, les mers Méditerranée, Manche, Nord et océan Atlantique sont ouvertes en presque sécurité à notre marine marchande, ainsi qu’à celle de notre Alliée.
Nos ports peuvent donc retrouver une vie normale, à la condition qu’il y ait un trafic maritime assez considérable.
Cela est-il possible ? Oui, puisque selon les données que nous connaissons, la maîtrise de ces mers nous est assurée.
Mais il y a plus. L’Allemagne est présentement bloquée, son commerce maritime s’est en partie arrêté ! Pourquoi notre marine marchande, coopérant avec celle de l’Angleterre, ne reprendraient-elle pas à leur profit une partie du travail allemand qui ne se fait plus ?
Ce serait une première victoire, et d’une importance qui ne peut échapper à personne.
L’activité maritime engendrerait une activité industrielle, en même temps qu’elle nous permettrait de constituer des réserves, ce qui n’est pas non plus négligeable.
Nous donnons notre idée, sûrs qu’elle est réalisable, et que les résultats que sa mise en pratique pourrait donner, pour aujourd’hui et pour demain, dépassent en portée utilitaire les hypothèses qui peuvent être émises.
Il faut profiter de toutes les situations : le blocus allemand par la flotte anglaise rend libre notre action commerciale sur la mer ; profitons-en pour nous ravitailler d’abord, assurer du travail ensuite et constituer notre supériorité dans le domaine de l’importation et de l’exportation pour l’avenir.
LES BELLIGÉRANTS S’OBSERVENT, SE GUETTENT, PRÊTS A BONDIR
Le 17, Charles Malato, s’adressant aux républicains, socialistes, anarchistes, syndicalistes italiens, lance le cri de “Fuori i barbari” :
La place du peuple italien est dans la lutte aux côtés de la République française qui n’est encore qu’étatiste et bourgeoisie et que nous élargirons jusqu’à la faire sociale et libertaire.
Le 25, le leader est de Jouhaux et traite de nouveau de la “renaissance économique” sur la base d’”un exemple de l’Angleterre” :
J’ai entre les mains une circulaire de la maison Hans Bernold, de Manchester, dans laquelle il est dit textuellement :
“Les directeurs sont résolus, toutefois, par tous les moyens possibles, à employer tout le personnel des usines. Si des ordres supplémentaires ne peuvent être obtenus, ils travailleront pour le stock aussi longtemps que les ressources financières de la Compagnie le permettront. Si, après tout, il faut en arriver à une réduction des salaires, cela se passera sous la forme de réduction des heures de travail plutôt que par la réduction du personnel”.
Voici un exemple qu’il convient d’imiter : il allie, heureusement, les trois intérêts principaux du moment : national, patronal et ouvrier.
UN NOUVEAU MINISTÈRE À LA FRONTIÈRE
Ici, on annonce en même temps la démission du Cabinet et la formation d’un nouveau ministère. Ce sont les événements désastreux du front — qu’on a jusqu’à ce jour dissimulés — qui sont la cause de ces discours et de ce changement de ministère. À la suite des communiqués officiels, le journal donne une brève appréciation, non signée, sur “Le nouveau gouvernement” :
… Enfin, ce qui caractérise le nouveau ministère, c’est l’arrivée aux affaires d’hommes politiques influents, anciens ministres ou nouveaux venus.
A. Briand, Millerand, Delcassé et Thomson font partie de ce ministère de défense nationale.
Les socialistes, dont l’influence parlementaire n’est pas négligeable, sont représentés dans ce ministère par deux de leurs chefs les plus réputés : Marcel Sembat et Jules Guesde.
Il n’est pas douteux que Jaurès eût pu jouer, dans ce ministère dont la tâche, il ne faut pas se le dissimuler, est redoutable, un rôle de premier plan.
Dissemblables par leur passé, mais réunis par la volonté commune de vaincre, les hommes qui assument la charge du pouvoir à l’heure tragique où la frontière est envahie, vont avoir à compter avec des difficultés multiples.
Une unique pensée devra les animer : repousser l’impérialisme allemand qui menace les libertés actuelles et risque d’anéantir l’avenir de la civilisation.
Aux premiers jours de la guerre, le gouvernement a décidé de créer un “Secours National” ; il s’agit de donner un morceau de pain à tous ceux, femmes, vieillards, enfants, chômeurs, que la guerre risque de faire crever de faim à l’arrière. (Plus tard, quand la guerre s’industrialisera, il y aura du travail pour tous ; mais au début, c’est le dénuement complet dans les foyers ouvriers). Et le 4 août, on pouvait lire sur les murs de Paris une belle affiche blanche annonçant l’initiative du gouvernement. Jusque-là, rien d’extraordinaire. Mais ce qui l’était, c’était la collection de noms composant le Comité chargé d’administrer ce Secours National : tous les hauts dignitaires de la bourgeoisie, archevêque, grand rabbin, académiciens, industriels, banquiers… puis Léon Jouhaux, secrétaire de la C.G.T. et Bled, secrétaire de l’Union des Syndicats de la Seine1.
Notes
Quelques brèves nouvelles
Les journaux belges mènent grand tapage au sujet de la remise par le ministre socialiste de la justice, E. Soudan, de cinq émigrés allemands à la Gestapo. Un d’entre eux, Heinrich Bell, était recherché pour “haute trahison” en Allemagne. Aujourd’hui que le fait a été divulgué par les centristes et que la presse bourgeoise s’est empressée d’en faire un argument électoral contre le P.O.B., ce dernier s’est efforcé d’excuser le geste de Monsieur Soudan en prétextant d’une erreur de fonctionnaires de la Sûreté Publique. Évidemment, pour ces gens, la vie d’un émigré politique peut tenir à une “erreur” des subalternes d’un ministre socialiste. D’ailleurs, écrit le “Peuple” de Bruxelles, il ne faut pas dramatiser le cas d’Heinrich Bell : il n’était condamné qu’à six semaines de prison en Allemagne. Et puis, voyez-vous, l’on ne joue pas franc jeu avec la Sûreté Publique belge. Il vaut mieux que les organisations qui s’occupent des émigrés politiques lui communiquent toutes les adresses de leurs protégés, ainsi aucune “erreur” ne sera possible.
Mais les social-démocrates auront beau essayer de se blanchir, le fait est qu’ils sont directement responsables de ce nouveau crime d’une bourgeoisie “démocratique” et “hospitalière” envers un émigré politique jeté par elle dans les bagnes hitlériens. Les travailleurs se souviendront de cet exploit du ministre socialiste de la Justice belge.
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L’impérialisme anglais jubile. En Palestine, travailleurs juifs, ouvriers et paysans arabes s’entretuent sous les drapeaux de deux nationalismes exacerbés. A Jérusalem, à Tel-Aviv, à Jaffa, le sang à coulé à la suite de circonstances encore confuses, mais où se lit, en lettres de feu, la haine de l’ouvrier arabe, du misérable fellah, contre une exploitation de classe que leurs exploiteurs essayent de déplacer en une lutte fratricide avec les ouvriers juifs qui, eux-aussi, sont égarés par le nationalisme de peur propre bourgeoisie cherchant refuge à l’ombre des baïonnettes anglaises.
L’impérialisme anglais triomphe en Palestine, car il sait que les classes dominantes arabes et la bourgeoisie juive du pays ont besoin de sa protection pour que les opprimés arabes et juifs épousent leurs intérêts respectifs et ne s’unissent point contre leur domination de classe en même temps que contre les bourreaux britanniques.
Sous la direction des chefs nationalistes arabes, des masses opprimées se jetteront sur les ouvriers juifs avant de tomber sous les balles des “Tommies” anglais. Leur drapeau ne sera pas un drapeau de classe, mais la lutte contre l’immigration juive. Les prolétaires juifs ne rejetteront pas le drapeau du sionisme pour se regrouper sous le drapeau de la fraternisation de tous les opprimés contre toutes les classes dominantes. Et nombre d’entre eux tomberont sous le drapeau du nationalisme juif.
Notre solidarité entière va non pas à un nationalisme dressé contre l’autre, car tous sont des jouets, des pions de l’impérialisme britannique. Non ! Notre solidarité va aux exploités arabes et juifs qui, pour en finir avec les cruelles et sanglantes divisions actuelles, doivent pouvoir s’unir pour la défense de leurs intérêts de classe, tant contre leurs exploiteurs que contre l’impérialisme anglais fomenteur de ces haines nationales, où il puise une bonne partie de sa force.