Partido Comunista Internacional

Bilan 39

Le procès de Moscou

L’attention générale est attirée par les éléments les plus bruyants du nouveau procès qui s’est conclu par les treize exécutions. L’énigme harcèle les cerveaux et les esprits : pourquoi se sont-ils accusés eux-mêmes, alors que dans tous les pays du monde l’inculpé dispute au juge sa vie en profitant de la moindre faiblesse de l’accusation pour la détruire et faire surgir le doute sur le mensonge le plus difficile à échafauder ? Pourquoi ces inculpés politiques parachèvent-ils l’accusation et rendent-ils leur prétendu «trotskysme» responsable de tous les méfaits alors que, partout ailleurs qu’en Russie, l’emprisonné revendique hautement ses convictions politiques et désarme le juge, qui voudrait couvrir d’infamie l’idéalité pour laquelle il devra donner sa vie ? Et pourtant, ces treize fusillés étaient cruellement prévenus par le procès de Kamenev et Zinoviev : le chemin où l’accusation les attirait était celui de la mort certaine. Pourquoi donc eux, qui avaient maintes fois risqué leur existence dans la lutte contre le tsarisme, n’ont-ils donc pas profité des derniers instants de leur vie pour sauver au moins leur mémoire, leur passé de militants révolutionnaires ?

Cette énigme ne se résout nullement par l’affirmation de la culpabilité des accusés, dont les prétendus aveux s’expliqueraient par l’impossibilité où on les a mis de nier. En effet, ils se sont eux-mêmes rendus responsables de bien plus que ce qu’on leur reprochait. On n’explique rien non plus en disant que le procès est une farce tragique, car l’on n’expliquerait pas alors l’attitude des accusés après la cruelle expérience qu’avaient déjà faite les seize en août 1936.

Le problème est ailleurs et consiste dans l’explication de cette cruelle extermination des vieux bolcheviks, dans la tournure qu’a prise la politique du centrisme. Reprenant ce qu’a écrit Victor Serge qui a acquis une expérience personnelle du régime imposé à ceux qui ne se plient pas à la politique centriste, nous pouvons en arriver à une explication du procès : le triage est fait dans les lieux de déportations et les isolateurs après que l’accusation a dressé la liste des boucs émissaires, et ne sont traduits devant le tribunal que ceux dont la déchéance morale donne la certitude que l’on peut les soumettre aux pires tortures sans qu’aucune réaction ne se produise, même au dernier moment. Il faut reconnaître que l’attitude capitularde de Piatakov, Serebriakov, Radek, et surtout le degré de prostitution où ils étaient tombés quand ils invectivaient les cadavres du mois d’août, permettaient à Staline de ne pas douter du succès de son jeu macabre. Victor Serge a donné une longue liste de noms qui, compris primitivement dans l’acte d’accusation, n’ont pas comparu au procès. Sera-ce pour la prochaine corvée, quand l’oeuvre de la dégradation morale qu’exerce le centrisme dans les isolateurs aura obtenu le succès indispensable pour en faire des nouveaux Zinoviev et Piatakov ?

Dans aucun autre pays au monde, no dans ceux où la gueule du capitalisme peut encore se parer du masque de la démocratie, ni dans les autres, où sévit le terrorisme fasciste, la destruction n’a été plus vulgaire et plus abjecte des valeurs morales que l’humanité avait conquises au travers de siècles de lutte contre les classes qui incarnaient le plus hideux obscurantisme, l’oppression la plus perfide de la personnalité de l’homme. C’est en Russie soviétique que l’orgie de la barbarie est complète, ce sont les artisans de la Révolution d’Octobre qui tombent et le couperet est tenu au nom de Lénine et de son oeuvre. Staline brandit le drapeau de la continuation de Lénine dont le mausolée enterre désormais la Révolution d’Octobre 1917.

Voilà le spectacle que donne Staline en pature au capitalisme de tous les pays. Et les bouffons de cour obéissent à la lettre : Cachin et Vaillant feront non seulement applaudir le verdict de Novossibirski, mais en prenant Victor Serge pour cible de leur haine, le «bandit complice de Bonnot», ils élèvent un nouveau temple au régime bourgeois, qui doit se débarrasser des «dégénérés incorrigibles».

L’acte d’accusation est un hommage onctueux au régime capitaliste. La Russie est le pays où les victoires industrielles sont les plus colossales et les ouvriers en sont réduits à une brigade de choc pour gagner, au travers des plans quinquennaux, le pari contre les ouvriers allemands jetés par Hitler dans la réalisation des plans de quatre ans. Stakhanov, voilà la personnification du socialisme, de ce socialisme qui s’est affirmé, dans l’histoire, comme la revendication de l’homme à ne pas devenir bête de somme.
Et, en Russie comme dans les autres pays, la course effrénée de l’industrialisation conduit inexorablement à faire de l’homme une pièce de l’engrenage mécanique de la production industrielle. Le niveau vertigineux atteint par le développement de la technique impose une organisation socialiste de la société. Le progrès incessant de l’industrialisation doit s’harmoniser avec les intérêts des travailleurs, autrement ces derniers deviennent les prisonniers, et, enfin, les esclaves des forces de l’économie. Le régime capitaliste est l’expression de cet esclavage car, au travers de cataclysmes économiques et sociaux, il peut y trouver la source de sa domination de la classe ouvrière. En Russie, c’est sous la loi de l’accumulation capitaliste que se réalisent les constructions gigantesques d’ateliers et les travailleurs sont à la merci de la logique de cette industrialisation : ici accidents de chemin de fer, là explosion dans les mines, ailleurs catastrophes dans les ateliers. Devant cette situation, Staline ne peut pas laisser les masses dans le doute : ce n’est ni lui, ni l’économie basée sur les lois capitalistes qui en sont les responsables. D’un autre côté, une lueur pourrait éclairer les masses : elle pourrait jaillir de l’Octobre 1917, et c’est pour cela que l’on se jette cyniquement sur les vieux bolcheviks : après les avoir précipités au dernier degré de la mortification, on les tue comme des chiens.

Dans tous les pays, l’intensification de la production est dictée par les besoins de la défense nationale contre «l’agression ennemie». En Russie il en sera de même et les ouvriers seront alcoolisés, enivrés par le stupéfiant de la défense de la patrie. Les treize fusillés seront présentés comme les chargés d’affaires de l’Allemagne et du Japon.

Tout cela au nom du socialisme ! Et le capitalisme mondial sent qu’il est en train de gagner une nouvelle manche dans la lutte contre le communisme : il croit avoir atteint le dernier degré de la sauvegarde de son régime en écoutant les applaudissement frénétiques que lancent les ouvriers dans les meetings où les centristes crachent sur les cadavres des fusillés. Voilà où mène la révolution, disent les bourgeois de tous les pays, les fascistes en collusion intime avec les social-démocrates qui espèrent trouver dans les crimes centristes la possibilité de faire oublier les leurs. «Vive le régime capitaliste !», voilà ce à quoi voudrait aboutir le procès de Moscou. Le «professeur rouge» interviendra pour dire que le verdict de Moscou s’explique, qu’il est juste, exemplaire, car il faut sauver la tête de Staline, le continuateur de Lénine. Et l’hypothèse «marxiste» (que dieu nous garde des professeurs) est émise que si, au lieu que Tallien exécute Robespierre le contraire se serait produit, toute la marche de l’histoire aurait été renversée. La Révolution de 1917, comparée à la révolution bourgeoise, expliqué au travers de cette dernière, voilà le cachet théorique à l’oeuvre contre-révolutionnaire du centrisme qui entonne la «Marseillaise» en l’accouplant aux notes de l’»Internationale».

Notre opinion sur le terrorisme est bien connue. Au point de vue de notre passion révolutionnaire, la réponse est sans équivoque possible. Nous n’hésiterions pas un instant à nous insurger contre ceux qui exploiteraient un attentat contre Staline et nous dresserions la liste non seulement de toutes les victimes ouvrières qui pèsent sur sa tête, mais aussi de toutes les défaites sous le poids desquelles gît le prolétariat de tous les pays.

Mais malheureusement, ce n’est pas un homme qui, par un attentat, peut résoudre les problèmes sociaux et une tête de bourreau qui tombe peut représenter une arme accessoire dans les mains des oppresseurs du prolétariat. L’histoire est soumise à la loi de la lutte des classes et c’est au travers d’elle uniquement que nous pouvons expliquer le procès de Novosibirski.

Le capitalisme mondial est redevable à Staline d’avoir abaissé le nom de Lénine et du socialisme jusque dans la plus abjecte des dépravations humaines. Mais cela non plus ne le sauvera. L’histoire prouve que c’est justement lorsqu’un régime est au bout de son rouleau et des expédients qu’il peut trouver pour se survivre, qu’il en arrive aux formes les plus cruelles de son expression. Les événements d’Espagne sont là pour le prouver. Ils sont encadrés, dans leur évolution, entre les crânes des fusillés des deux procès. Ceux qui ravitaillent en armes les ouvriers espagnols sont ceux-là mêmes qui parviennent à imposer aux vieux bolcheviks de s’accuser de tous les crimes et de couvrir de honte leurs idées. Ce sont des centaines de milliers de prolétaires qui font l’expérience qui se projette sur l’écran de Moscou. Le capitalisme qui voudrait confier cette grandiose tragédie à des personnalités isolées, est obligé – par les bases mêmes de son régime – de l’étendre à des masses immenses, au prolétariat mondial tout entier. Et ici aucun expédient ne résoudra les problèmes angoissants que pose la situation actuelle. Sur les monceaux de ses morts, la classe ouvrière acquerra la conscience de sa mission pour reprendre le chemin de la révolution. Les treize fusillés d’aujourd’hui, aussi bien que le seize du mois d’août, sont là pour nous prévenir : au terme des capitulations il y a l’abîme de la dépravation morale. De leur expérience tragique, les prolétaires retireront l’enseignement de ne jamais pactiser avec l’ennemi, car le répit d’un instant – obtenu au travers de la capitulation – permettra demain d’en arriver au massacre. Staline, extrême réserve du capitalisme mondial, par l’excès même des tortures qu’il inflige, annonce l’approche de grandes tempêtes révolutionnaires. Les victimes d’aujourd’hui, qui sont les capitulards d’hier, ont, par leur vie, enseigné au prolétariat que le chemin qu’ils avaient emprunté dans l’espoir de sauver l’Octobre 1917, est celui qui a conduit à leur massacre physique et moral, au carnage du prolétariat espagnol et international.

Le prolétariat français doit briser l’Union Sacrée

Désormais, plus de doute n’est possible : la fameuse reprise dont Blum, Duclos, nous ont tant parlé ces dernières semaines, se résume en ceci : il faut accroître la production, c’est-à-dire le travail dans les usines, dans les mines. Tel est le thème que nous retrouvons dans le «Peuple» et dans les discours du ministre de l’Économie Nationale.

Drôle de «reprise» qu’il faut stimuler, suivre pas à pas avec un thermomètre afin d’éviter la congestion du malade et où, en dernière analyse, on fera appel aux ouvriers pour maintenir et accroître la production car «nous ne voulons pas acculer notre gouvernement de Front Populaire à la faillite de son expérience» (Appel aux mineurs du Nord).

La réalité est la suivante (et nous la retrouverons même dans le fameux discours de Lyon de Blum) : les industries d’armement représentent, dans tous les pays – y compris la France – le centre vital de toute l’économie, laquelle, depuis le conflit italo-abyssin, n’a fait que développer ce secteur essentiel de la vie économique. En France, le coup de fouet dévaluationniste et la politique intense de réarmement (14 milliards viennent d’être votés par la Chambre) représentent la véritable substance de la «reprise» qui n’apparaît dans la phase décadente du régime capitaliste qu’avec une destruction de richesse, des investissements monstrueux dans les industries de guerre. Et encore faut-il remarquer qu’il s’agit de piqûres économiques qui raniment un instant le capitalisme pour le replonger plus profondément dans des contrastes insolubles.

Toute la science des profonds démagogues de l’ «Humanité» et du «Populaire» réside, en somme, dans ces affirmations simplistes : si les ouvriers veulent accepter la paix sociale, accroître la production, ne pas poser des gestes excessifs, la reprise est assurée. Mais si la «reprise» est conditionnée par le renforcement des classes dominantes et l’approfondissement de l’exploitation ouvrière, c’est bien l’indice sûr que le capitalisme ne voit d’autre solution que dans l’attaque contre le prolétariat. Les contrastes économiques de son système il ne peut les supprimer mais il peut mâter la classe ouvrière, la rendre impuissante et ainsi se survivre quand même.

Toute la période qui précéda la dévaluation gravita autour de la tentative du Front Populaire de maintenir l’Union Sacrée également sur le terrain des luttes économiques, en persuadant les masses qu’elles avaient obtenu grand chose avec la fumisterie de l’Hôtel Matignon. Les mouvements grévistes, malgré la volonté des socialo-centristes, furent autant de coups à l’Union Sacrée, et c’est devant la résistance opiniâtre des ouvriers ne voulant pas céder devant des promesses que l’on marcha à la dévaluation, condition de la «reprise» actuelle.

Cette période se caractérise par la montée des prix et une effervescence ouvrière pour obtenir un réajustement des salaires. Notons que c’est seulement après la dévaluation qu’il sera possible de passer à l’application de la semaine des 40 heures. Au sujet des prix, il est intéressant de mettre en évidence que la montée des prix, l’augmentation du coût de la vie, a été expliqué par centristes et socialistes comme une simple manoeuvre du grand capitalisme, alors que la montée des prix-or pouvait ne pas s’exprimer dans les prix eux-mêmes. Les capitalistes ont été des «mauvais patriotes», des «saboteurs de la paix sociale» en faisant répercuter sur les prix les augmentations de salaire arrachées par les ouvriers. La dévaluation a bien déterminé une tendance vers le réajustement des prix et toute la manoeuvre du capitalisme consistait précisément à empêcher un réajustement correspondant du prix de la force du travail : du salaire.

Peut-on prétendre aujourd’hui que le capitalisme n’ait pas réussi dans manoeuvre et que la situation des ouvriers se soit vraiment, réellement améliorée ? La lutte continuelle menée pour le réajustement des salaires dans toutes les industries nous donne une réponse sûre, à défaut de tout indice statistique. Certes, les ouvriers ont actuellement les 40 heures avec salaire de 48 heures, mais là aussi il faut tenir compte que, dans les industries clés de l’économie française, l’accroissement de la production se fera certainement et poussera le taux de la plus-value peut-être au-dessus de ce qu’il était avec la semaine de 48 heures.

Dans son récent discours au Sénat, Spinasse disait une chose qui confirme clairement nos affirmations. «La poussée des prix entraînant celle des salaires, risque de déborder le cadre de notre dévaluation». Et, ajoutait-il, il nous faut agir sur ce qui n’est ni matière, ni salaires en organisant le travail et la distribution, en accroissant la production grâce à la reprise (?). Pour empêcher les prix et es salaires de dépasser le cadre de la dévaluation, M. Spinasse préconisait donc «’organiser le travail», «d’accroître la production». Deux choses qui seront imposées au prolétariat et qui augmenteront davantage son exploitation. On passera à l’organisation méthodique de la conciliation et de l’arbitrage obligatoire tout en manoeuvrant pour donner l’impression aux ouvriers que l’Union Sacrée réalisée sur le terrain économique est bien en leur faveur. Les bonzes de la C.G.T. expliqueront gravement que, si hier, le mouvement syndical luttait avec acharnement contre l’arbitrage obligatoire et cette espèce de légalisation des syndicats que l’on connaît aujourd’hui, maintenant c’est la grande maturité de la classe ouvrière qui lui permet non d’asséner un coup décisif à l’État capitaliste, mais de l’accepter comme arbitre ou protecteur. Plus encore, dans «Le Peuple«, nous trouverons une défense chaleureuse du jeu des indices que l’on avait dénoncé jusqu’ici comme un jeu de dupes. Maintenant, il s’agit de s’y fier pour réajuster les salaires. Seulement lorsque cette belle théorie sera appliquée en métallurgie et que le surarbitre viendra dire que d’après les indices du coût de la vie les ouvriers ont seulement droit à 8,5 % et non 15 %, les bonzes invoqueront des prétextes et ils obligeront les travailleurs à s’incliner devant la «loi».

Tout le problème français est et reste concentré dans la lutte que mène la bourgeoisie contre le prolétariat. Avant l’avènement du Front Populaire, l’Union Sacrée était réalisée politiquement autour du Front Populaire poussé au pouvoir, alors que les forces e la démocratie et, en premier lieu les centristes, intervenaient pour étouffer des conflits se retournant inévitablement contre les gouvernements de droite. À l’heure actuelle nous vivons une expérience de réalisation d’Union Sacrée, comme nous n’en avons pas encore vue dans aucun pays, sur le terrain où n’existe précisément aucune possibilité d’entente entre la classe qui exploite et celle qui est exploitée. C’est pour cela que chaque pas du Front Populaire doit s’accompagner du développement d’un vaste appareil de répression qui puisse, à défaut même «d’un consentement» des ouvriers, mettre les grèves hors la loi.

C’est aussi pourquoi la droite relève la tête à chaque occasion, tâte le terrain pour trouver les points faibles du Front Populaire afin d’être prête à reprendre sa charge dans des circonstances critiques pour lui. Mais jusqu’ici le terrain où le gouvernement Blum a agit est jalonné de victoires.

C’est d’abord la fin du conflit dans la région lilloise où les ouvriers de la métallurgie sont rentrés sans avoir obtenu satisfaction afin de respecter la loi sur l’arbitrage. C’est la C.G.T. qui fera respecter la loi contre le syndicat professionnel des techniciens et qui proposera au ministre d’envoyer des briseurs de grèves. Cet important conflit liquidé – après bien des pourparlers et des marchandages qui prouvent que les ouvriers se méfiaient des farces à la Matignon – l’on a pu passer à l’interdiction des grèves, conformément à l’esprit de la loi votée. Lorsque le 19 janvier, les ouvriers du Bâtiment demandèrent une augmentation de 15 %, devant le refus du patronat, les organisations ouvrières demandèrent que les revendications soient soumises à l’arbitrage gouvernemental. Lorsqu’éclata la grève des abattoirs, les patrons invoquèrent la loi et obtinrent la reprise du travail avant tout arbitrage. Le 1er février, la grève subite chez Maggi mit en évidence la volonté du capitalisme d’obtenir un désaveu de tous les conflits désormais contraires à la loi. Henri Raynaud, secrétaire des syndicats de la région parisienne, écrivit clairement et sans aucune gêne «qu’ils (les bonzes socialo-centristes) avaient toujours conseillé aux ouvriers de reprendre le travail pour ne pas arrêter l’arbitrage et porter atteinte à une loi que la C.G.T. avait acceptée en pleine conscience». Pour ces Messieurs, les ouvriers avaient commis une faute justifiable par l’opposition à la loi du patronat. Dans les mines, il faut relever la pression des chefs cégétistes pour obliger les mineurs du Nord à fournir 44 heures, avec une augmentation de 5 % pour les 4 heures excédentaires, au nom de l’intérêt national.

Comme on voit, le gouvernement Blum est parvenu à faire fonctionner l’arbitrage obligatoire d’une façon brillante et le capitalisme peut lui donner la palme pour ce succès. L’Union Sacrée existe donc le terrain des luttes revendicatives et lorsque les ouvriers partent quand même, c’est «le patronat qui est en cause et qui est contre la loi». Seulement, le terrain est ici très peu sûr et la garde mobile laisse apparaître la pointe de ses sabres ou la crosse de ses fusils pour épauler la persuasion de ceux qui veulent que les ouvriers respectent les lois de leur exploitation. Jusqu’où le Front Populaire pourra-t-il continuer dans la voie actuelle où les mirages de la reprise cachent mal la politique du surarmement de l’impérialisme français ? Tout cela dépend évidemment du cours que suivront les mouvements de classe, de leur force à briser les freins de l’arbitrage et d’en finir avec l’Union Sacrée actuelle.

Mais l’autre Union Sacrée, celle qui s’exprime par la réconciliation des Français et par l’amour effréné de la patrie a reçu une nouvelle consécration dans diverses manifestations parlementaires et dans des «réformes» très profitables aux grands industriels.

Tout d’abord, il y a le «vote historique» des 591 contre 0 au sujet de l’Espagne. Tous les députés ont affirmé le désir du capitalisme français de maintenir les formes actuelles de l’intervention en Espagne, sans élargir le foyer espagnol à d’autres pays. L’Italie, L’Allemagne fourniront à Franco ; les pays démocratiques et la Russie feront leur petit effort pour activer le massacre des prolétaires. La France reste synonyme de «Paix» et ce vote doit l’apprendre aux prolétaires de la France et du monde entier.
Mais lors de la discussion encore assez récente des budgets militaires nous avons eu le spectacle de l’unanimité de la Nation Française pour défendre la patrie. Seulement ceux qui firent des réserves et votèrent contre un gouvernement incapable à leurs yeux d’assumer la défense nationale, ce ne furent pas les communistes, mais la droite. Au nom des centristes, F. Bonte tendit la main à toutes les nations, en accord avec «son camarade Blum», et promit de voter non seulement les 14 milliards demandés mais autant qu’il en faudra. Daladier salua les ouvriers des arsenaux travaillant pour la défense nationale et acceptant des conditions inférieures de travail, l’accroissement de la production et des heures de travail, sans doute pour préserver la patrie d’une agression hitlérienne. Lorsqu’un députe réactionnaire fit remarquer très justement aux députés du Front Populaire qu’en applaudissant aux nationalisations des usines de guerre, ils applaudissaient en fait la hausse des actions qui en avait résulté, Daladier fera hypocritement remarquer que dans les nationalisations «nous tenons compte seulement de la valeur des biens corporels à l’exclusion des actions». Si les actions montent par suite de la nationalisation des usines de guerre, la faute en revient à la dévaluation… En fait, le rachat des usines de guerre par l’État s’est effectué à des conditions excellentes pour les Brand, Renaud et autres munitionnaires. Le paradoxe a été de voir les syndicats de la C.G.T. denoncer les industriels travaillant mollement pour la défense nationale en érigeant la nationalisation, au nom de la «reprise économique» et de la défense de la nation. Ainsi on travaille pour aides les munitionnaires et les détenteurs d’actions à accroître leurs bénéfices.
Les centristes ont voté le budget de la défense nationale qui est l’axe de la situation de la France au point de vue de la reprise économique. Désormais il est clair qu’ils tenteront d’entraîner les ouvriers toujours plus en avant dans la voie de la soumission complète à l’Union Sacrée, alors qu’ils marcheront à l’avant-garde pour activer l’industrie de guerre qui n’est qu’une formidable destruction de capitaux et de travail nouveau. Ils accoupleront «France» avec «Marxisme-léninisme» (Gitton), ils transformeront Lénine en un ardent patriote russe (lettre au «Temps» publiée par l’ «Humanité«). Et quand des ouvriers se révolteront contre leur abominable politique de trahison, ce sera la chasse «trotskistes», agents d’Hitler, du Japon. Les ouvriers internationalistes seront collés aux trotskistes qui, en tant que parti, ne représentent que confusion et désarroi et cela n’est pas de nature à faciliter un véritable regroupement d’ouvriers internationalistes voulant forger les bases d’un noyau marxiste. Mais cependant nous avons à réagir contre les pogromes que la bureaucratie centriste prépare contre les ennemis de l’Union Sacrée au sein des organisations syndicales. Déjà au dernier Congrès des syndicats de la région parisienne, une canaille de bureaucratie soviétique s’est permise d’insulter les cadavres de la vieille garde bolchevique assassinée à Moscou et de réclamer la chasse «aux trotskistes». Les travailleurs français n’ont pas à se laisser intimider par la campagne déclenchée par le centrisme contre le «trotskisme» : il s’agit d’empêcher les réactions de classe des prolétaires de se retourner contre les traitres et les renégats et de paralyser avec l’épithète d’agent d’Hitler, d’ennemi de la paix, l’ouvrier qui tenterait d’échapper à l’emprise des forces du capitalisme et de leur chemin.

Il s’agit de bien comprendre que le chemin de classe des prolétaires de France passe aujourd’hui par une lutte impitoyable contre le système d’arbitrage et de conciliation obligatoires. Il faut relever le drapeau des luttes revendicatives pour les développer sans cesse jusqu’à leur transformation en batailles générales. Il faut briser les cadres de la loi qu’on veut identifier avec les cadres des syndicats. Il faut déclencher des batailles contre et malgré le désir socialo-centristes. Là est le chemin du regroupement de classe des ouvriers, là est le chemin de la lutte contre l’Union Sacrée sur n’importe quel terrain, là est le terrain des batailles contre la domination du capitalisme.

Lénine - Luxemburg - Liebknecht

Confronter la réalité actuelle avec l’œuvre de ceux qui furent nos maîtres, c’est renouer les fils de l’évolution historique que leurs détracteurs, ceux qui ont momifié leurs corps et leurs principes, espèrent avoir cassé à jamais au nom de la survivance du monde capitaliste. Chaque année, les marxistes, les communistes qui ont maintenu le drapeau de la révolution prolétarienne contre la vague montante de la contre-révolution centriste, ont commémoré ces grands chefs que furent Lénine, Rosa, Liebknecht, avec la préoccupation constante de vérifier leur propre effort, en tant que continuateurs historiques de l’époque héroïque où ces derniers vécurent.

Aujourd’hui, nous sommes plus que jamais seuls dans ce travail de vérification et nous avons conscience des lourdes responsabilités que nous confère notre solitude sur le chemin du marxisme.

Toute l’œuvre de Lénine se dresse contre la Russie Soviétique du centrisme, contre les partis communistes, agents de la bourgeoisie. Toute son œuvre est la négation de la boucherie impérialiste d’Espagne et de l’Union Sacrée antifasciste que l’on y a réalisé.

Lénine, c’est la sélection des cadres – par l’extrême sélection des notions programmatiques – en vue de la formation d’un “parti de classe”. C’est la lutte à outrance contre l’opportunisme, la recherche des formes les plus accentuées de la lutte des classes. Lénine, c’est aussi “L’État et la Révolution”, où se trouvent consignés tous les enseignements historiques au sujet de la nature de l’Etat, les positons prolétariennes envers l’Etat au cours de la révolution. Lénine, c’est le fondateur de la IIIe Internationale, celle qui, en 1919-1920, fit trembler le vieux monde et remplit d’espoirs tous les exploités.

Aujourd’hui, on reste fidèle à l’œuvre de Lénine en luttant dans le chemin qu’il nous a tracé pour forger des partis. Il est faux, archi-faux, de prétendre que le parti centralisé, sélectionné rigoureusement dans ses cadres et ses idées, contienne la cause d’une inévitable dégénérescence, portant à la dictature “sur” le prolétariat. Plus la centralisation résulte de l’extrême sélection du parti et est l’indice d’un perfectionnement devant la nécessité de pousser de l’avant ses positions, plus il doit perfectionner l’organe de sa pensée : la collectivité que représente le parti.

Le parti dégénère quand il n’est plus l’expression fidèle de l’évolution du prolétariat et ce phénomène de décalage n’est pas déterminé par le parti mais par la modification des rapports entre les classes. Plus tôt l’on se rend compte de ces modifications et plus vite l’on peut nettoyer le parti de classe et permettre au prolétariat de poursuivre sa marche en avant.

Si le parti bolchevik est devenu ce qu’il est aujourd’hui : une arme de la répression contre les ouvriers révolutionnaires de Russie, c’est bien parce que l’ampleur des problèmes devant lesquels se sont trouvés les bolcheviks, appelés à résoudre pour la première fois le problème de la gestion d’un Etat prolétarien, les a jetés dans une impasse qui devait, par la suite, les couper du prolétariat russe et international. Ce que l’on ne veut pas comprendre, c’est la contradiction qu’il y a entre l’affirmation « sans parti bolchevik, la révolution d’Octobre eût été impossible » et l’affirmation : « les notions de Lénine sur le parti conduisent inévitablement à la dégénérescence ». Faut-il donc admettre Lénine jusqu’à la révolution, puis le réviser après celle-ci, ou doit-on retirer de l’expérience russe les données de la gestion de l’Etat prolétarien comme secteur subordonné à la lutte et à l’évolution du prolétariat international ? Avec la conception du parti telle que Lénine l’a formulée et réalisée en Russie (non comme il procéda dans les différents pays après 1917) nous sommes et restons solidaires et c’est à son développement et aux enseignements de la Révolution russe que nous nous sommes attelés.

De même que Lénine, dans les limites historiques de son époque, s’est rattaché aux formes les plus accentuées de la lutte des classes, de même les marxistes à notre époque avaient pour devoir non de répéter des formules ou un catéchisme, mais de suivre la locomotive de l’histoire. Si apparemment, on peut trouver une opposition entre certaines positions de Lénine et les nôtres, elle n’est que formelle si on tient compte du développement historique. Lénine pouvait être pour le droit d’auto-détermination des peuples (bien que, sur ce point, Rosa vit plus juste que lui) (1), parce qu’il croyait que cette position propre aux révolutions bourgeoises pouvait encore, dans certains pays, se concilier avec la lutte pour la révolution prolétarienne. Après l’expérience chinoise, le problème est fondamentalement tranché et nous continuions Lénine en rectifiant à la lueur de l’expérience son expérience (2).

Lénine, par son œuvre et sa vie, se trouve à l’opposé de « la réconciliation des Français », de « l’amour de la patrie soviétique », de la défense de la démocratie, de la SDN (qualifiée par lui Société des Brigands), et, surtout, il n’a plus rien de commun avec un Etat ouvrier qui étouffe le prolétariat russe, massacre ses meilleurs militants, pourchasse les internationalistes, mais bénit M. Laval, lorsqu’il fait voter des crédits militaires. Lénine n’a plus rien à voir avec des partis communistes qui ont passé la barricade, défendent “leurs” patrie, “leurs” colonies, et font chanter l’hymne des exploiteurs aux exploités.

Si le centrisme possède la momie de Lénine, nous héritons de son œuvre, de sa pensée et nous le continuons quand nous crions : « ouvriers, quitter les partis communistes, traîtres et patriotards ». Nous le continuons quand nous disons : « pas de défense de l’URSS, bourreau du prolétariat russe, instrument du capitalisme mondial dans l’œuvre de répression contre les travailleurs ». L’URSS, ayant rompu avec le prolétariat international pour passer de l’autre côté de la barricade et massacrant aujourd’hui la vieille garde bolchevique, le prolétariat y relève le drapeau de la lutte pour la révolution afin de détruire dans ses fondements la dictature centriste, expression de la victoire internationale du capitalisme.

Et que l’on ne colle pas Lénine, internationaliste et défaitiste en 1914, à l’Union Sacrée antifasciste de l’Espagne, à l’interventionnisme jusqu’au-boutiste dans la guerre impérialiste. Lénine n’était pas pour la trêve de la lutte des classes pendant la guerre comme le Poum et les anarchistes entrant dans l’Etat capitaliste catalan. Il n’attendait pas d’être chassé honteusement des ministères pour se rappeler qu’il faut aussi lutter contre l’Etat capitaliste. Contre le courant, il préconisait la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile qui n’était pour lui que la forme extrême que devait inévitablement revêtir la lutte des classes pendant la guerre.

Mais aux côtés de cette figure géniale de chef prolétarien se dressent tout aussi imposantes les figures de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht. Produits d’une lutte internationale contre le révisionnisme et l’opportunisme, expression d’une volonté révolutionnaire du prolétariat allemand, ils appartiennent à nous et non à ceux qui veulent faire de Rosa le drapeau de l’anti-lénine et de l’anti-parti ; de Liebknecht, le drapeau d’un antimilitarisme qui s’exprime en fait par le vote des crédits militaires dans les différents pays “démocratiques”.

Rosa Luxemburg n’a pas exprimé une conception particulière du parti, mais a réagi à la fois contre la conception introduite par les opportunistes et la conception marxiste de Lénine. La création du parti spartakiste, un peu avant la fin de la guerre, nous permet quand même de comprendre que les événements poussaient Rosa dans le chemin suivi par les bolcheviks et que ses conceptions antérieures n’étaient que le produit d’une non maturation des conditions historiques de l’Allemagne pour l’éclosion d’une conception cristallisée de la nature et du rôle du parti d’avant garde. La mort a coupé net le développement de la pensée de Rosa Luxemburg, et c’est pourquoi les opportunistes aiment mieux échafauder leurs sales spéculations sur des aspects de la pensée de la grande militante qui font partie d’un passé à jamais révolu alors que c’est seulement le devenir que contient l’œuvre de Rosa qui importe. Ce devenir, comme le prouve le discours au Congrès des Spartakistes, aurait été conforme au chemin suivi jusqu’ici par Rosa qui s’orientait vers les positions et les formes les plus accentuées de la lutte des classes en Allemagne.

C’est cela qui explique la nécessité pour la bourgeoisie de la faire assassiner au moment de l’irruption des ouvriers armées sur l’arène politique. « A mort Spartakus », tel fut le cri du capitalisme devant un organisme dirigé par Rosa et Liebknecht dont on veut faire aujourd’hui le drapeau de la démocratie pure, les ennemis de la dictature du prolétariat. Mais pas plus que Luxemburg, Liebknecht ne peut être revendiqué par ceux qui défendent leur patrie impérialiste, mobilisent les ouvriers autour de positions chauvines, réconcilient les classes en une fraternelle Union Sacrée, et sont jusqu’au-boutistes dans la guerre capitaliste d’Espagne.

Cruelle ironie des choses que de voir des ultra-nationalistes se parer d’un homme qui lança seul dans le Reichstag prussien, un NON qui devait lui faire connaître les geôles, mais qui devait en faire le guide des masses dans la grande tempête impérialiste de 1914. Ceux-là mêmes qui le fêtent votent à tour de bras des milliards pour la défense nationale et se bornent à demander à Monsieur Daladier d’améliorer le menu des soldats dans les casernes.

Nous restons donc fidèles à Liebknecht en lançant, seuls contre tous, son NON symbolique dans une époque où tous envoient les prolétaires se faire massacrer en Espagne au nom du capitalisme. Nous lui restons fidèles en relevant le drapeau de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile.

Aujourd’hui, Lénine, Luxemburg, Liebknecht se retrouvent dans les fractions de la gauche communiste internationale qui sont les héritiers légitimes, leurs continuateurs et auxquels l’histoire a confié la lourde tâche de marcher de l’avant, toujours de l’avant. Tout comme leurs maîtres, les communistes internationalistes s’orientent vers les positions et les formes de luttes les plus accentuées que commande l’évolution de la lutte des classes dans la phase de décadence profonde du système capitaliste. C’est dans ce sens qu’ils ont combattu et combattront toutes les tentatives de ramener leurs positions et leur activité au catéchisme retiré de Lénine ou de Rosa, car c’est le moyen pour falsifier leur œuvre et les employer non pour la victoire, mais pour la défaite prolétarienne. Les principes qu’ils nous ont légués et qui sont le fruit de l’expérience historique, restent notre héritage, mais de même que la lutte des classes ne s’arrête pas à leur mort, notre travail idéologique et d’élaboration programmatique doit se continuer progressivement afin de préparer la classe ouvrière aux heures décisives où elle lancera son assaut révolutionnaire et jettera les bases d’une nouvelle société où l’œuvre de ceux qui ont frayé la voie à l’émancipation des prolétaires ne sera plus momifiée, mais recevra enfin sa véritable signification.



1. Tout comme les raisons de la dégénérescence de Moscou n’étaient pas claires alors pour notre courant, dégénérescence qui était due à le reflux révolutionnaire en Europe, et il en était de même pour la question nationale et coloniale. Ces deux questions fondamentales seront traitées à fond par notre parti dans les années cinquante et conduira à la publication de “Structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui” et à “Facteurs de race et de nation”.


2. La question chinoise sera mieux examinée dans plusieurs ultérieures études de notre parti.

À propos d’un anniversaire

Janvier 1919-Janvier 1937… Deux dates qui représentent le début et l’aboutissement de toute une période au cours de laquelle le prolétariat connut les plus grandes défaites et les plus grandes trahisons !
Quel douloureux spectacle pour les militants révolutionnaires que de voir les assassins des artisans de la Révolution d’Octobre, devenus alliés des assassins des Spartakistes, oser commémorer la mort des chefs prolétariens.

Non il n’ont pas le droit de parler de ROSA LUXEMBURG dont la vie fut toute d’intransigeance, de lutte contre l’opportunisme, de fermeté révolutionnaire, ceux qui, de trahison en trahison, sont aujourd’hui à l’avant-garde de la contre-révolution internationale.

ROSA appartient aux révolutionnaires qui ont réagi contre la dégénérescence de la Révolution russe et de l’I.C., ceux qui travaillent à jeter les bases des nouveaux partis communistes et ce, malgré la mobilisation chauvine du prolétariat international embrigadé par les social-traitres d’hier et d’aujourd’hui .

Oui, ceux-là sont les véritables disciples de ROSA, qui suivant son enseignement, ne se laissent pas décourager par les difficultés de la situation et relèvent le drapeau de l’internationalisme, qui redeviendra bientôt, nous en sommes sûrs, le drapeau des masses prolétariennes actuellement dévoyées dans l’Union sacrée.

S’il est un exemple dont tous les militants révolutionnaires doivent s’inspirer dans ces heures troubles, c’est bien la vie de Rosa Luxemburg. Entrée à 16 ans au cercle «PROLÉTARIAT», la première organisation socialiste de Pologne, elle y déploya une grande activité. C’est à cause de cette activité, de son «manque de patriotisme» qu’elle se vit refuser la médaille d’or accordée aux élèves très brillants.

Elle se distingua si bien par son activité politique que bientôt elle dut fuir de Varsovie, pour ne pas être arrêtée.

Déjà au sein du Parti socialiste polonais, Rosa s’affirme comme militante capable, par sa position sur la question nationale.

Elle démontre d’abord par un examen historique que le développement capitaliste unit la bourgeoisie de la Pologne et celle de la Russie. En effet, le même procès de capitalisation qui s’accomplit en Russie favorise à la fois les intérêts de la bourgeoisie russe et ceux de la bourgeoisie polonaise. Ainsi les classes qui se trouvent sur le terrain du développement capitaliste ne peuvent pas avoir intérêt à la formation d’un état polonais indépendant. L’État capitaliste est l’organisation du règne de la bourgeoisie.

Étant donné que l’État tsariste féodal permet à la bourgeoisie polonaise l’exploitation du prolétariat polonais ainsi que l’expansion économique vers l’Est, la bourgeoisie polonaise ne fait aucun effort pour l’indépendance de la Pologne. Il n’y a que les classes de la petite bourgeoisie condamnées à mort qui cherchent à échapper à la prolétarisation et qui croient en trouver le moyen dans une reconstitution de l’État polonais.

C’est sa position sur la question nationale qui poussa Rosa à fonder le Parti de la Social-démocratie de Pologne et de Lituanie dont le but était la lutte contre le Parti socialiste polonais, qui avait inscrit sur son programme l’Indépendance de l’État polonais.

Et ce ne furent pas les épithètes des chefs de ce parti qui traitèrent ROSA de femme «acariâtre», «méchante», «hystérique» qui la découragèrent et la firent reculer.

Du jour de son entrée dans le mouvement socialiste à VARSOVIE, jusqu’à sa mort, la vie de ROSA fut une suite de lutte, de polémique, d’action révolutionnaire.

Un autre épisode illustre assez bien a grande force de caractère :
Le groupe de ROSA demandait à être admis au congrès de Zurich de la IIe Internationale (en 1893). On le lui refuse et le groupe resta complètement isolé. Luxemburg elle-même fut priée de quitter la salle. Elle subit cet affront devant toute l’Internationale et en présence d’ENGELS lui-même, mais cela n’entama nullement sa fermeté granitique.

Ses qualités de théoricienne, d’une valeur scientifique incontestable, sont surtout mises en évidence par son ouvrage l’»Accumulation du Capital». On peut dire que l’opinion de Franz Mehring que «de tous les ouvrages marxistes, l’accumulation de Rosa se l’approche le plus du Capital par l’abondance des connaissances, l’éclat du langage, la logique tranchante de l’analyse, l’indépendance du travail intellectuel, tout en élargissant la connaissance scientifique au-delà de ses limites» n’a rien d’exagéré.

C’est en préparant une «Introduction à l’Économie politique» que ROSA fut amenée à écrire cet ouvrage. Elle se heurta, à l’époque, à une difficulté provenant de l’insuffisance du schéma de MARX, touchant le problème de l’accumulation. Selon ROSA, ce problème, qui est celui de l’analyse de la reproduction élargie, n’a pas trouvé sa solution dans le «Capital». La nécessité inéluctable des régions non-capitalistes pour réaliser la plus-value capitalisée, ressort clairement de l’étude faite par ROSA des lois de l’accumulation.

Peut-on dire, comme certains théoriciens «marxistes» l’ont prétendu, que ROSA s’est efforcée de résoudre un problème inexistant ?

Il nous semble, au contraire, que l’analyse donnée par ROSA, des racines économiques de l’Impérialisme, permet de mieux comprendre la situation que nous vivons.

Et la crise qui travaille tout le système capitaliste depuis plusieurs années, n’est-elle pas la meilleure illustration de la théorie de l’accumulation !

Un autre phénomène nous apparait également plus clair, à la lumière de l’étude de Luxemburg : le développement monstrueux du matériel de guerre :

«Le militarisme a une fonction déterminée dans l’histoire du capital, il en accompagne toutes les phases historiques, de l’accumulation primitive et la conquête du Nouveau Monde jusqu’à la course aux armements des pays impérialistes, en lutte pour le partage des dernières régions non impérialistes.
«Il a encore une autre fonction, importante, purement économique celle-là : il est pour le capital un moyen de premier ordre pour réaliser la plus-value ; il est pour lui, en d’autres termes, un champ d’accumulation».

Et contrairement aux détracteurs de Rosa Luxemburg, nous pensons que par sa théorie sur l’accumulation, Rosa s’est affirmée comme le meilleur disciple de Marx.

Dans l’autre ouvrage fondamental «Réforme ou Révolution», dont la première édition fut publiée en 1900 et la seconde en 1908, la réfutation magistrale faite par Rosa du révisionnisme de Bernstein («le but final, quel qu’il soit ne m’est rien, c’est le mouvement qui est tout») conserve aujourd’hui toute sa valeur devant le nouvel épanouissement des illusions réformistes, qui peut s’effectuer grâce à la trahison des partis communistes.

Sa lutte incessante, tant contre le révisionnisme bernsteinien que contre le centrisme kautskyste, a placé ROSA au premier rang des gauches de la IIe Internationale.

Elle réagit vigoureusement contre l’effondrement de la Social-démocratie allemande, en 1914. Les prodromes de cet écroulement, qui n’était que la conclusion de l’évolution du socialisme allemand, s’étaient manifestés nettement en 1913 par le vote des crédits militaires. Malgré l’attitude patriote des socialistes Rosa continua sa propagande contre la guerre et l’impérialisme allemand et lorsqu’en février 1914 ,elle se trouva accusée «de prédire la guerre et d’exciter à la mutinerie», Rosa au lieu d’invoquer qu’on Se trouvait en temps de paix, déclara au juge qu’elle aurait parlé de la même manière devant des soldats.

Lorsque la guerre éclata, elle fut enfermée, à la prison de femmes de Berlin ,d’où elle ne devait sortir qu’en 1918.

Malgré cela, son activité ne cessa pas et c’est de la prison qu’elle publia avec l’aide l’aide de ses amis «Les Lettres de Spartacus».

La Ligue Spartacus fut fondée en 1916, à un moment où l’ivresse chauvine n’était pas encore complètement dissipée. Liebknecht, qui avait organisé une grande démonstration contre la guerre fut emprisonné.

Mais désormais les bases étaient jetées du nouveau parti révolutionnaire qui, dès la chute des Hohenzollern, devait entrer en lutte contre la République «socialiste» soutenue par le Parti Socialiste Indépendant.

Certes, dans le programme même du «Spartakusbund» on peut relever certaines positions que l’expérience successive a dépassées, particulièrement sur la conception du parti.

Mais pour ceux qui, aujourd’hui, s’accrochent à certaines formules contenues, tant dans le programme du «Spartakusbund» que dans la, brochure sur la question russe, pour introduire leur confusion dans le mouvement ouvrier, à ceux qui voudraient assimiler Rosa à une vulgaire démocrate, et ce pour les besoins de leur besogne contre-révolutionnaire, nous répéterons ce que Luxemburg disait elle-même, dans son discours sur le programme du Spartakusbund, à propos de la préface d’Engels à «La Lutte de Classes en France», à l’aide de laquelle les opportunistes de la IIe Internationale ont cherché à justifier leur crétinisme parlementaire.

Pour nous, toute la vie de ROSA est la garantie formelle que si elle avait vécu, elle aurait été amenée à rectifier certaines de ses positions et qu’elle aurait été la première à dénoncer ceux qui ont découvert le «luxembourgisme».

Du reste, la conclusion même de sa brochure sur la révolution russe est significative à ce sujet :

«Ce qui importe, c’est de distinguer dans la politique des bolcheviks, l’essentiel de l’accessoire, la substance de l’accident. Dans cette période dernière où nous sommes à la veille de batailles finales décisives dans le monde entier, le problème le plus important du socialisme a été et est encore justement la brûlante question du jour, non pas tel ou tel détail de tactique, mais la capacité d’action du prolétariat, la force d’action des masses, la volonté d’avoir le pouvoir dans le socialisme en général. À cet égard, les Lénine et les Trotsky avec leur amis ont été les premiers qui aient devancé le prolétariat mondial par leur exemple. Ils sont jusqu’ici les seuls qui puissent s’écrier avec Ulrich de Hutten : «J’ai osé cela» !
«C’est ce qui est essentiel et ce qui demeure de la politique des bolcheviks ; en ce sens il leur reste le mérite impérissable dans l’Histoire, d’avoir pris la tête du prolétariat international en conquérant le pouvoir politique et en posant dans la pratique le problème de la réalisation du socialisme ainsi que d’avoir puissamment avancé la liquidation entre le Capital et le Travail dans le monde. En Russie, le problème ne pouvait être que posé, il ne pouvait être résolu en Russie, c’est en ce sens, que l’avenir appartient aux bolcheviks.»

Malgré cela, nous devons dire que les critiques de Rosa Luxemburg sur la révolution russe ne représentent pas un ensemble de conclusions pouvant être considérées comme un apport positif du prolétariat international au prolétariat russe.

Nous conclurons en rappelant que non seulement Rosa Luxemburg fut une militante incomparable, une théoricienne dont les œuvres firent époque dans l’histoire du marxisme, mais qu’on pouvait lui appliquer la devise préférée de K. Marx : «rien de ce qui est humain ne m’est étranger». Cet aspect du caractère de Rosa nous est révélé par la publication de ses lettres à Karl et à Louise Kautsky et d’un autre recueil de lettres adressées de la prison à Sonia Liebknecht.

«La véritable nature de ceux qui conduisent à la libération de l’humanité exploitée et opprimée, se dévoile d’autant moins dans leur vie publique que la lutte est plus âpre et plus intense et que les évènements érigent en devoir une fermeté plus inébranlable. Elles restent toujours cachées, les sources où s’alimentent leur fidélité, leur désintéressement et leur héroisme.» (Henriette Roland-Holst)

La sollicitude, maternelle pourrait-on dire, dont elle entourait ses amis, alors qu’elle-même avait pourtant de profondes raisons de souffrir, est infiniment sympathique et nous nous imaginons quel réconfort ses lettres devaient apporter à Sonia Liebknecht, si terriblement frappée par l’emprisonnement de son compagnon, la mort de l’un de ses frères au front.

Et nous pensons que nous ne pouvons mieux faire pour commémorer la mort de Rosa Luxemburg, que de puiser dans sa profonde humanité, dans son action révolutionnaire intransigeante, et dans la grandeur de son œuvre de théoricienne, les enseignements qui nous donneront la force de continuer jusqu’au bout notre lutte pour le but auquel elle consacre sa vie : la révolution communiste.

MATHILDE.

Sous le signe de la constitution "la plus démocratique du monde" on extermine en URSS la génération d’Octobre

Deux abominables «assassinats légaux», perpétrés par le Collège Militaire du Tribunal Suprême de l’U.R.S.S. : les seize exécutions du 25 août 1936 et les 13 du 1er février 1937, précèdent et suivent l’adoption de la nouvelle Constitution soviétique et lui font un cadre digne d’elle.

Et tout comme les «véridiques et spontanés» aveux des 16 (Zinoviev, Kamenev, etc.) ont abouti au récent procès, les tout aussi «véridiques et spontanés» aveux des derniers condamnés (Radek, Sokolnikov et Piatakov, etc.) fourniront la matière d’un troisième procès où seront jetés en pâture au bourreau à côté des droitiers, tels Boukharine, Rykov, Ouglanov et les professeurs «rouges» (Slenkov, Maretzsky, Astrevef et Eichenwald), toute une série de trotskistes et de vieux bolcheviks (tels Beledorodov, Rakovsky, Preobadjensky, Sosnovky, Smilga, etc.) encore vivants, mais dont certains sont déportés ou emprisonnés depuis 1932. Et ainsi de suite jusqu’à l’extermination totale de tous ceux oui restent encore «du temps de Lénine».

Cette fois-ci encore l’accusateur public est Vychinsky qui a remplacé Krylenko, «vieux-bolchevik,» donc suspect. Reproduisons avant tout l’acte d’accusation :

«Un centre terroriste «de réserve» ou «parallèle» existait dont les membres, à l’heure actuelle répondent de leurs crimes.

Ce centre fonctionnait sous la direction immédiate de Trotski, et avait pour objet d’assassiner les dirigeants du pouvoir soviétique et du parti communiste et de restaurer le régime capitaliste en U.R.S.S.
À cette fin le centre trotskyste pactisa avec les États étrangers hostiles à l’Union soviétique : l’Allemagne et le Japon, pour s’emparer du pouvoir avec leur aide.

Le moyen principal, qu’ils voulaient employer, pour accéder au pouvoir, était une guerre que ces États devaient entreprendre contre l’U.R.S.S.

Les accusés trotskistes se livraient à l’espionnage et au sabotage, conformément aux indications des États étrangers et devaient, au moment du déclenchement de la guerre, saper, par tous les moyens possibles, la capacité de défense de l’Union soviétique, pour assurer la défaite de celle-ci.

Les trotskistes promettaient de livrer à l’Allemagne l’Ukraine, et au Japon une grande partie du territoire soviétique en Extrême-Orient.»

Il y a donc du nouveau à l’Est !
Alors qu’au procès des 16, le réquisitoire s’était limité à une accusation imprécisée de défaitisme en cas de guerre et que la clef de voûte avait été le meurtre de Kirov, cette fois-ci, on se base sur la pactisation des puissances étrangères (bien spécifiées) visant au démembrement de l’Union Soviétique, champion de la paix et de la sécurité collective : ce qui prouve que nous sommes arrivés à une phase plus avancée de la préparation psychologique à la guerre.

Au cours de son long réquisitoire – il a parlé plus de cinq heures – Vychinski a débuté sur cette remarque qu’il s’agissait de «criminels qui luttèrent de son vivant, contre Lénine et, après la mort de Lénine, contre son génial disciple, contre le fidèle gardien de l’enseignement de Lénine, le continuateur de son œuvre, Staline». Comme ci-devant menchevik enragé, Vychinski était en effet le plus qualifié pour faire cette déclaration !

Cet exorde, est suivi d’un historique ad usum Stalini sur les agissements de Trotski, qui doit servir à prouver que les trotskistes sont devenus des agents des agresseurs fascistes de l’U.R.S.S., qui veulent son démembrement, y créer une nouvelle bourgeoisie et en rétablir la domination. Il ne s’agit donc pas ni d’une fraction, ni d’un parti, mais d’une bande de délinquants qui, par leurs innombrables crimes (?) se sont mis au ban de l’humanité. L’enjeu de la partie que ces espions, ces traîtres et ces assassins jouaient, c’était la paix. Allumer l’incendie de la guerre, noyer le monde dans le sang, arriver au pouvoir étaient les projets de Trotski et de ses complices.

Le pacte des trotskistes et des agresseurs préciserait qu’il s’agit de la main mise de l’Allemagne sur les pays du Danube et balkaniques et du Japon sur la Chine ; de plus, les trotskistes s’engageaient à fournir du pétrole au Japon en cas de conflit nippo-Américain. D’autres crimes sont restés dans l’ombre, a affirmé l’accusation…

Naturellement, sinon, comment monter le troisième procès !

La fin de la péroraison tendait à démontrer que le procès a été conduit d’après la loi soviétique qui condamne pour des faits commis et non pour intention de les commettre.

«L’accusation principale portée dans ce procès est la trahison de «la Patrie«, a affirmé le Procureur, ,mais il a ajouté immédiatement : «tout notre pays, très haut, répète les paroles du camarade Staline (à propos de la défense de la nouvelle Patrie socialiste) était prêt, aux premiers appels du Parti et du Gouvernement à se lever comme un seul homme pour la défense de la Patrie.»

Un meeting – spontané lui aussi comme les aveux des inculpés – des travailleurs de Moscou, a acclamé le verdict en affirmant «tous comme un seul homme, nous sommes prêts à opposer notre poitrine à l’ennemi, à donner notre vie pour repousser ces attentats aux frontières sacrées de notre pays». Ce langage ne rappelle-t-il pas celui de 1914 ?

Cet argument a été répété par tous les coryphées du centrisme international. Marcel Cachin, qui certainement sent de nouveau bouillonner dans ses veines son chauvinisme de 1914, écrit que Trotski non seulement est arrivé à «la trahison abjecte de la Patrie (la majuscule est de lui) socialiste ; il projetait aussi de livrer le monde à la domination fasciste». Et Ruggero Grieco, écrit que «le trotskysme recherche l’entente avec ces puissances fascistes qui font de la guerre et de la guerre antisoviétique leur raison d’être». Cet article de Grieco a paru dans l’organe des centristes italiens «Il Grido del Popolo«, comme commentaire du verdict de Moscou. On peut remarquer, en passant, qu’il est symptomatique de voir les chefs (?) du centrisme italien, signer de leurs nom et prénom, depuis qu’ils ont posé ouvertement leur candidature au pouvoir dans une Italie libérée de la «honte du fascisme» au nom de Garibaldi et sous le signe du «tricolore», symbole de la réconciliation au peuple italien.

«La honteuse fin du trotskisme découle de la victoire sans retour du communisme en U.R.S.S.». Quand on débute par un tel aphorisme, il est facile de deviner le restant de l’article. Comment expliquer que tous ceux qui ont été de l’époque héroïque du bolchevisme et les artisans de la révolution d’Octobre, soient devenus aujourd’hui une bande contre-révolutionnaire voulant restaurer le capitalisme avec l’aide de l’étranger, fasciste par surcroît ? Le «sous-chef» du prolétariat italien a une réponse toute prête : l’histoire a connu plusieurs révolutions, mais il n’appartient pas à tous ceux qui les ont préparées et commencées de les suivre dans les phases successives de leur développement, (au contraire des Staline et des Mamelucks du centrisme mondial).

Et pourquoi ont-ils avoué ? Encore une réponse toute prête. «Ces débris humains ont avoué parce qu’ils sont coupés des masses et qu’ils le savent : que peuvent-ils dire a ces masses si ce n’est avouer ouvertement leurs propres turpitudes ? Fusillez-nous ! À bien réfléchir, cette voie est l’unique qui leur reste ouverte pour reprendre contact les masses.» (Avec celles de l’autre monde ? !).

Ensuite, le coquin étale ses cartes : «le jeu du trotskisme a été démasqué. En partant de la négation de la possibilité de construire le socialisme dans un seul pays, il est arrivé à se proposer de faire tomber le régime soviétique : celui qui construit le socialisme. Pour réaliser ses visées diaboliques, le trotskisme s’est mis à la disposition des gouvernements fascistes et tous ses calculs criminels étaient basés sur l’ accélération de la guerre et sur la consolidation du régime fasciste».

«En effet dans tous les pays, le trotskisme s’oppose à l’unité d’action des ouvriers et au Front Populaire contre le fascisme et contre la guerre».
En Espagne, les trotskistes du POUM ne se battent pas contre le fascisme mais contre le Gouvernement de Front Populaire et conduisent, sans vergogne, une campagne contre l’U.R.S.S.
Et que font-ils les petits groupes trotskistes – bordigistes en Italie et émigrés ? Ils ne luttent pas contre le fascisme, mais contre l’unité d’action, le parti communiste et l’U.R.S.S. Ils sont rentrés dans le parti socialiste italien (??) afin de saboter le front unique. En Italie, ils espionnent le travail des communistes et des socialistes pour les dénoncer à la police».

Grieco avait déjà écrit que la Constitution soviétique était l’expression d’un régime de paix. Et c’est sans doute pour cette raison que le budget militaire de l’U.R.S.S. atteint 27 milliards de roubles (100 milliards de francs belges). Si vis pacem, para bellum, ont déjà dit, il y a deux mille ans, ces pacifistes qu’étaient les Romains !

«Son honneur et sa réputation (quelle phraséologie petite-bourgeoise) sont de mener une politique de paix». L’U.R.S.S. le prouve, en effet, par son intervention en Espagne.

La Constitution soviétique précise que la guerre ne peut être déclarée que dans le cas d’une agression contre le territoire de l’U.R.S.S. ou dans le cas où l’U.R.S.S. doit donner exécution aux pactes d’assistance mutuelle qu’elle a signés. Or, l’U.R.S.S. membre de la S.D.N. est liée à l’une des constellations inter-impérialistes, elle a souscrit une quantité de ces pactes qui sont, en réalité, des engagements à la guerre.
Les accusés principaux, cette fois-ci, étaient Radek, le spécialiste attitré des questions étrangères ; Mouralov, un des chefs de l’insurrection de Moscou en octobre 1917, et un des organisateurs de l’armée rouge qui, depuis 1928, était déporté et n’avait jamais capitulé ; Piatakov, le «soviétisateur» de l’Ukraine, ancien directeur de la Banque d’État, commissaire à l’industrie lourde ; Sokolnikov ci-devant ambassadeur à Londres ; Serabriakov, ancien secrétaire du C. C. bolchevik.

Eux aussi, ont tout avoué : sabotage des usines et de la production, y compris déraillements de trains, incendies explosions, assassinats en masses d’innocents…, les chemins de fer fonctionnent mal, on enregistre 3 500 catastrophes en 2 années. C’est nous les responsables ont affirmé Serebriakov et Krinazov. Tous leur exploits font pâlir même le fameux dérailleur hongrois Matuschka. Par suite de la sècheresse, les récoltes ont été mauvaises et une grave crise s’annonce : c’est nous, ont déclaré Piatakov, Sokolnikov et tutti quanti.

Naturellement, ils ont aussi avoué les attentats contre Staline, Molotov, etc., attentats n’existant qu’à l’état «intentionnel», à l’exception toutefois des éléments machinés dans les coulisses de la Guépéou.
Ils ont avoué et ont donné les détails les plus minutieux sur cette nouvelle forme d’activité criminelle, qui ne figurait pas encore au procès des 16 : les accords avec l’Allemagne et le Japon, pour démembrer l’U.R.S.S. et restaurer le capitalisme.

Que la bureaucratie Thermidorienne – pour employer un mot cher à Trotski – bien que dans le procès le procureur Vychinsky ait attribué à Staline cette déclaration que le Trotskisme est pépinière de dégénérescence et thermidorisme – massacre en Russie tous ces militants, on peut à la rigueur se l’expliquer. Elle veut exterminer tous ceux qui, demain, pourrait encore jouer un rôle révolutionnaire, ou mieux ceux qui en rappelant l’époque révolutionnaire pouvaient – même malgré eux – être poussés par les masses dans une reprise de lutte révolutionnaire. Mesure de défense préventive donc, que de décapiter toute la génération d’octobre. Être de la vieille-garde Bolchevik, avoir vécu l’époque héroïque et avoir lutté à côté de Lénine, devient une raison suffisante de châtiment suprême pour le centrisme, arrivé à un tel degré de dégénérescence et de trahison, qu’il étrangle même en Russie toute tentative de lutte ouvrière, et ce, au nom du capitalisme mondial dont l’U.R.S.S. est aujourd’hui l’instrument le plus puissant.
Mais ce qu’on peut plus difficilement nous expliquer cette fois que dans le procès des 16, c’est l’attitude de tous les accusés. Nous avions pu accepter cette hypothèse que les aveux de tous les crimes qu’ils avaient, ou plutôt qu’ils n’avaient pas commis, n’avaient été qu’un moyen extrême de se sauver la vie. Sans remonter au procès de 1922, où les 12 S.R. avaient été condamnés à mort «conditionnellement» et dont l’exécution n’a jamais eu lieu, il y avait deux précédents. Ni Ramzine, accusé en 1930 d’organisation d’un parti contre-révolutionnaire, de sabotage de l’industrie et de préparation de l’intervention étrangère, ni les membres du bureau Menchevik qui, en 1931, avaient été eux aussi accusés de crimes, de trahison, espionnage, sabotage, n’avaient été exécutés. Les exécutions du 25 août ont fait tomber cette hypothèse. Depuis, la fantaisie se livre à toutes sortes d’échafaudages : on parle de philtres ou de piqures qui, accompagnés d’un système diabolique d’auto-suggestion feraient avouer tout ce qu’on veut ; on a même parlé d’exécution simulée. On a remis en cause, à cette occasion, les rétractations célèbres de Galilée et de Jeanne d’Arc.

Et pourtant que de nombreux exemples de reniement nous pourrions encore trouver de St-Pierre aux chefs centristes de Chine et du Japon.

Mais, ici, il ne s’agit pas d’actes de faiblesse commis pour éviter la torture ou la mort, mais d’une attitude de militants éprouvés contre lesquels on utilise un «collectif d’aveux», basés sur des autoaccusations et la reconnaissance de faits inexistants. Sans doute la provocation joue-t-elle un rôle prédominant : la Guépéou s’infiltre partout. Elle fabrique de toutes pièces les documents, les dépositions, les «faits» et, par là, peut arriver à ébranler certains éléments et les induire en erreur. Mais tout cela n’est pas encore suffisant pour expliquer cette unanimité dans les aveux surtout quand il s’agit de vieux révolutionnaires qui ont été à l’école de l’Okhrana tsariste.

Nous sommes aussi d’accord que la plupart des militants trotskistes qui, eux, n’avouent pas, pourrissent dans les isolateurs, sont torturés ou fusillés dans le dos et que ceux qui sont traduits devant les tribunaux sont pour la presque totalité, des éléments qui avaient déjà pris la voie de la capitulation. Et même à ceux d’entre eux qui ne donnent pas toute garantie de jouer leur rôle dans ces procès, montés à des fins de politique intérieure, on refuse le coup de grâce dans la nuque, le privilège de pouvoir réciter publiquement un mea culpa, à moins qu’il ne s’agisse de vrais saboteurs et d’espions du capitalisme étranger.

Nous avons déjà, à propos du procès des 16, cherché à donner une explication de cette tragédie. Leur espoir de redresser le parti, leur sujétion au fétichisme de ce parti qui représente la révolution d’Octobre, la crainte de passer pour un instrument de la contre-révolution devant toutes ces accusations apportées par les machinations de la Guépéou, ont fini par faire d’eux le jouet, non du fascisme, comme affirmait le procureur Vyschinski, mais du centrisme et de sa politique criminelle.

Trotski a démenti catégoriquement qu’aucune des accusations élevées contre lui avaient quelque fondement. Démonstration facile, car tous les «faits» posés par l’accusation tombent au premier examen.
Mais pour ce qui regarde les aveux d’éléments qui ont pourtant été pendant des années à ses côtés, il s’est limité à déclarer que c’est une conséquence des capitulations précédentes et d’un compromis avec Staline : contre des aveux une vie sauve et que même pour ce dernier procès, la machination a réussi et les 13 ont été les dupes comme les 16 précédents : sauf Radek et Sokolnikov qui ont été épargnés pour pouvoir servir à un nouveau procès.

Kerenski dans une interview, tout en admettant qu’il s’agissait vraiment d’attentats contre Staline et de tentatives de conquête du pouvoir, explique «que la morale et l’éthique des Bolcheviks ne sont pas nôtres (les bourgeois) et que ce procès n’est pas un spectacle pour l’Europe». Bien entendu, ce seraient, en somme, des personnages à la Dostoïevski.

La Seconde Internationale, liée au pacte d’unité avec les centristes ne veut, naturellement, pas mettre en danger, pour quelques exécutions, le front unique entre les vieux et les nouveaux traîtres. Les ministres «socialistes» ont un grand nombre de semblables crimes sur la conscience. À la suite du procès contre Zinoviev, Adler a publié une brochure qui se terminait par ces mots : «De tels procès ne doivent plus jamais se reproduire, cela il faut que les gouvernants de Moscou le comprennent enfin». Après ce second procès, il déclare «que l’Union Soviétique ne pourra que gagner à mener un procès politique conformément aux principes de la sécurité juridique». Espérons qu’à Moscou on finisse par le comprendre. Et qu’il pourra garder son plomb pour le prochain procès !

«Seuls Radek et Sokolnikov ont cherché à maintenir leurs déclarations sur le terrain politique et théorique», écrit la presse centriste, alors que ce n’était que de la basse provocation.

Radek, s’adressant aux «camarades-juges» (le président : «accusé Radek, non pas camarades-juges, mais citoyens-juges») (voir compte-rendu officiel du procès) a fait une affirmation qui dévoile toute la signification de ce procès : «Nous devons dire aux éléments trotskistes de France, d’Espagne et des autres pays, que l’expérience de la révolution russe, nous montre que le trotskisme est le saboteur du mouvement ouvrier. Nous devons les avertir qu’il y va de leur tête s’ils ne tirent pas un enseignement de notre expérience».

La dénonciation du POUM en Espagne comme organisation trotskiste contre-révolutionnaire est un des premiers pas faits dans cette voie. Sokolnikov, de son côté, a mis en cause directement les droitiers, ce qui servira également pour les prochains procès.

Tous les deux ont ainsi, pour cette fois, sauvé leur peau. Mais du point de vue juridique l’indulgence qu’on a montré envers eux infirme en plein toute la sentence. Radek, en effet, déclare qu’il avait lui-même désigné la personne qui convenait le mieux pour assassiner Kirov. Meurtre qui avait coûté 135 exécutions et qui avait été le seul fait précis contre les 16. Le procureur, naturellement a laissé tomber cette autoaccusation. Tout en désignant Radek, comme l’un des trotskistes les plus marquants. Pour Sokolnikov, le procureur avait dit, qu’il était le défenseur le plus avéré des intérêts des Koulaks et il avait roulé ainsi jusqu’à l’extrémité du chemin de sa déchéance.

Trotski a de nouveau été la cible de toute la meute déchaînée de l’accusation et surtout des accusés. «Allié du capitalisme», «ignoble agent du fascisme», «fauteur de la guerre immédiate que des millions d’hommes haïront et persécuteront partout», «bandit contre-révolutionnaire», «mauvais génie du mouvement ouvrier», l’ont appelé tour à tour Sokolnikov, Serebriakov, Mouralov. Seul Piatakov, qui s’était toujours montré le trotskiste le plus tiède, s’est tu dans cette diatribe finale. «Malheureusement, écrit la presse soviétique, il (Trotski) se trouve hors de l’étreinte de la juridiction soviétique» et le Mexique ne semble pas (jusque maintenant du moins) vouloir, comme la Norvège «socialiste», subir le «Diktat» de Moscou. De là, il peut continuer son «activité infernale», qui sera démontrée… au cours du prochain procès.
C’est vraiment heureux que Moscou ne se trouve pas dans une région volcanique, sinon Trotski – Vyschinski serait capable de l’affirmer – s’entendrait avec Belzébuth en personne pour faire écrouler le Kremlin. Ce qui est tout aussi vraisemblable que la collusion de Trotski avec la Gestapo.

Gatto MAMMONE

Nos divergences avec le camarade Hennaut

Parmi les documents de la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique est paru un rapport du camarade Hennaut sur «Les événements d’Espagne». Comme il ne nous est malheureusement pas possible de publier ce rapport, nous renvoyons le lecteur au texte même de ce document qu’il pourra se procurer à l’adresse suivante : A. Hennaut, 468 Chaussée de Waterloo à Bruxelles (Belgique).

Notre fraction a entretenu des rapports très suivis avec la Ligue qui était d’ailleurs le seul organisme avec lequel une liaison existait au point de vue international. Les événements d’Espagne ont provoqué au sein de la Ligue une crise politique qui n’a pas eu la forme aiguë comparable à celle qu’a connue notre fraction et qui s’est liquidée par le départ de la minorité. Parce que nous considérons les divergences qui séparent actuellement les deux courants de la Ligue comme ayant une importance capitale, nous estimons de notre devoir de contribuer à la clarification, en publiant l’article suivant destiné à la critique du rapport du camarade Hennaut.

Notre fraction, qui suit très attentivement le cours de la discussion dans la Ligue, attendra pour examiner le problème de ses rapports avec elle qu’une conclusion soit intervenue dans le débat actuel.
L’article qui suit, bien que signé, reflète les positions que défend notre organisation au sujet des événements d’Espagne. La signature s’explique du fait que certaines conclusions d’ordre général, quant aux rapports entre les deux organisations, se dégagent de cette étude. Si notre fraction est actuellement saisie d’un document contenant des directives pour les rapports internationaux à établir en conséquence des modifications survenues à la suite des événements d’Espagne, ce document n’est pas encore adopté officiellement par l’organisation. C’est pour cette raison que l’article qui suit porte la signature de celui qui l’a rédigé.

* * * * *

Les événements expriment parfois la plus déchirante des rançons résultant de l’impossibilité où les militants sont placés pour obtenir la solidarité des orientations par le seul lien qui réellement rattache les énergies prolétariennes : une concordance de vues sur les problèmes fondamentaux du communisme. Celui qui écrit ceci éprouve une peine réelle à rappeler les jours, désormais lointains, de la scission du Parti Communiste et où le camarade Hennaut se distinguait par un accent sévère et réfléchi de l’examen des terribles problèmes du moment. A cette époque, le plus grand encouragement nous fut donné en voyant qu’un camarade de la force de Hennaut s’orientait absolument dans une direction analogue à la nôtre. Il en fut de même au cours des années suivantes lorsque l’Opposition, à peine créée, fut en butte à toutes les basses manœuvres des aventuriers masquant leurs sales entreprises du nom de Trotsky et parvenant à les faire adopter par les prolétaires en brandissant le drapeau du compagnon de Lénine.
La question de l’Est chinois et ses répercussions dans l’Opposition Internationale détermina la rupture de l’Opposition belge. La différence entre les opinions défendues par notre organisation et celles publiées dans les documents signés par Hennaut et Van Overstraeten, nous empêcha alors de poser le problème de relations politiques communes. Cependant quelques années après, au cours des événements d’Allemagne qui se conclurent par la victoire de Hitler, les bases d’une communauté de travail purent s’établir.

Par opposition au point de vue de Trotsky qui, sur la base de la lutte pour la défense des revendications démocratiques, entrevoyait la possibilité d’une évolution révolutionnaire des situations, voici les idées centrales qui permirent le rapprochement avec le camarade Hennaut. Ce dernier avait déjà proclamé la nécessité d’œuvrer à la fondation de nouvelles organisations prolétariennes, partant de l’idée que les partis communistes n’étaient plus que des appendices de la caste bureaucratique soviétique qui avait usurpé le pouvoir au prolétariat. De cette façon, Hennaut se trouvait donc tout naturellement disposé à lutter contre l’idée de Trotsky qui prétendait pouvoir faire servir les partis communistes à la défense des intérêts du prolétariat allemand. Il est connu que notre position était autre : si nous combattions l’idée de Trotsky concernant les partis communistes, c’est parce que, dès la fondation de la fraction, nous avions affirmé l’inévitabilité du rôle réactionnaire des états-majors de ces partis, concluant ainsi que la reconstruction de nouvelles organisations prolétariennes ne pouvait se faire (à l’intérieur ou de l’extérieur des anciens partis) que sur la ligne du triomphe des fractions de gauche, expulsant l’idéologie de ce même état-major centriste que Trotsky pensait pouvoir utiliser à la victoire révolutionnaire. Quant aux bases politiques pour l’action prolétarienne et notamment la lutte pour la défense des revendications démocratiques dont parlait Trotsky, le camarade Hennaut était loin d’admettre la critique catégorique que nous en faisions, mais il n’en arrivait cependant pas à les considérer comme la base exclusive du rassemblement des masses pour la lutte contre le capitalisme.

Comme il en a toujours été, et comme il en sera de même pour l’avenir, la communauté de travail s’établit sur la base de l’influence des événements filtrés au travers des principes conquis dans une époque donnée par le prolétariat dans sa lutte pour le communisme. Par rapport à la position de Trotsky, celle du camarade Hennaut permettait à la Ligue et à notre fraction d’établir une base commune, étant donné que la double négation était proclamée de pouvoir faire servir le centrisme et la défense des revendications démocratiques au triomphe de la révolution prolétarienne. Mais cette base nécessairement imparfaite obligeait immédiatement nos deux organisations à dépasser la phase de la négation et à en arriver à la phase supérieure de la construction. Notre conception essentiellement matérialiste de l’évolution des idées au sein du prolétariat nous permet de comprendre toutes les difficultés qui ont parsemé les quatre années de travail commun entre nos organisations. Aussi longtemps que les événements ne permettaient pas une vérification de la question fondamentale du parti, toutes les approximations intellectuelles, les conjectures, les doutes, les variantes, les perspectives de variantes, consacraient le stade de la confrontation, de la fermentation. Mais la situation s’est ouverte où il faut inexorablement en arriver à la simplicité des formulations qui départagent et font s’évanouir tous les espoirs précédemment fondés sur une solidarité qui nous aurait permis d’œuvrer ensemble jusqu’à la victoire du prolétariat. Les événements d’Espagne surgissent et la question du parti intervient avec la logique inébranlable d’une formule qu’il serait impardonnable, pour nous aussi bien que pour le camarade Hennaut, de ne plus considérer comme le critère définitif de la délimitation programmatique : sans parti de classe, pas de situation révolutionnaire, pas de victoire possible, et pas de possibilité non plus pour le prolétariat de profiter des situations afin de triompher du régime capitaliste. C’est dans ces termes que le problème se pose actuellement pour le camarade Hennaut aussi bien que pour nous. Ni lui, ni nous ne pouvons plus concevoir un travail commun si cette question ne trouve une solution radicale au feu des événements d’Espagne.

L’article qui suit, bien qu’il n’aborde pas de front cette question du parti, est entièrement conçu en fonction de la position centrale que nous avons indiquée et notre opinion est que c’est seulement au terme de la discussion avec le camarade Hennaut que les rapports politiques pourront se régler. La séparation deviendra inévitable si l’accord ne peut pas s’établir, cet accord comportant l’obligation d’entamer énergiquement le travail vers la construction de cet organe en dehors duquel tout travail politique ne représente pas un apport effectif à la lutte que mène le prolétariat pour sa libération de l’esclavage capitaliste.

Voici dans quels termes le camarade Hennaut présente notre position :

«Une situation révolutionnaire existe lorsqu’existe un parti révolutionnaire du prolétariat qui se donne pour but de réaliser la révolution en détruisant le pouvoir politique de la bourgeoisie et en fondant, à sa place, un pouvoir prolétarien au sein duquel le parti révolutionnaire joue un rôle dirigeant. Si ce parti n’existe pas, toutes les actions entreprises par le prolétariat sont condamnées à échouer. En l’absence d’un parti, le prolétariat n’a d’autres possibilités d’œuvrer à son émancipation qu’en luttant sur le terrain économique pour des revendications partielles, sous l’égide de ses organisations «spécifiques», les syndicats, afin de se diriger vers la formation d’un parti révolutionnaire».

Deux précisions sont indispensables pour rendre ce texte pleinement correspondant à la position centrale que nous défendons. C’est tout d’abord l’introduction de l’idée de l’existence simultanée des notions du parti et du prolétariat, de l’impossibilité de les séparer tant au point de vue politique qu’historique (mais non au point de vue de la physique sociale et des situations contingentes). L’un ne peut exister sans l’autre, ils se conditionnent mutuellement, et la source même du travail théorique du parti se situe uniquement dans les conquêtes de la classe ouvrière et d’elle seule. La seconde précision se rapporte aux revendications partielles et aux syndicats. Pour ces premières, nous ne les considérons pas du simple point de vue d’une étape intermédiaire, précédant la conquête du pouvoir, mais comme les molécules de l’œuvre qui exprime la courbe de l’ascension du prolétariat vers la société communiste. Il ne s’agit donc pas d’une différence quantitative entre revendications partielles et finales (bien que apparemment il semble en être ainsi), mais de la différence de grandeur d’une même substance. C’est ce qui nous permet par exemple de dire que les prétendues conquêtes des ouvriers de Barcelone dans le domaine économique et politique ne sont, en définitive, que des défaites prolétariennes puisque les socialisations sont vivifiées par le sang de l’État bourgeois et non par le sang d’un État révolutionnaire et prolétarien. Pour les syndicats, notre position à l’égard de l’unité syndicale ne signifie pas qu’elle se fonde sur la perspective de la lutte des masses contre les états-majors syndicaux qui sont autant de serviteurs de la domination capitaliste et sur la nécessité de ne pas fonder d’autres organisations jusqu’au moment où cette lutte éclatera. Instruits par les expériences de Russie, d’Allemagne, de France et des autres pays, nous voyons dans la question des syndicats, leur unité, une manifestation des situations : tant que celles-ci jointes à l’intervention du parti n’auront pas permis aux masses d’acquérir la conscience supérieure leur permettant de se rassembler unitairement pour la lutte contre le capitalisme et de créer des organisations les englobant à cette fin, la scission des syndicats, tout comme la création d’autres organisations n’aboutissent qu’à rendre plus compliquée encore la lutte du prolétariat et au surplus à engendrer de nouvelles équivoques par le truchement de courants hybrides aussi bien politiques que syndicaux. Peut-on dire que l’heure de la scission sonne uniquement à l’époque des luttes révolutionnaires ? On le pourrait en se basant sur les expériences que nous avons vécues, mais la politique prolétarienne ne peut pas présager des circonstances à venir. Ce qu’elle peut et doit faire c’est prédéterminer, sur la base d’une analyse matérielle de l’évolution précédente, les lois qui ont accompagné cette évolution et, pour ce qui nous occupe, proclamer que le moment de la scission se présente lorsque l’époque de l’inféodation des syndicats au capitalisme et de la possibilité pour ces syndicats de contrôler les masses, fait place à l’époque où le parti révolutionnaire peut appeler les ouvriers à lutter pour leurs revendications partielles sous le guide du nouvel organisme unitaire des masses capable d’acheminer leur bloc compact dans la voie de la lutte contre le capitalisme.

Ces précisions données et afin de mieux situer la divergence avec le camarade Hennaut, nous croyons utile de reprendre les positions contenues, au sujet du parti, dans la «Résolution sur le rôle du Parti Communiste dans la Révolution prolétarienne» approuvée par le 2ème Congrès de l’Internationale. On lit à la thèse 5 : «L’Internationale Communiste répudie de la façon la plus catégorique l’opinion suivant laquelle le prolétariat peut accomplir sa révolution sans avoir son parti politique. Toute lutte de classe est une lutte politique. Le but de cette lutte, qui tend à se transformer inévitablement en guerre civile, est la conquête du pouvoir politique. C’est pourquoi le pouvoir politique ne peut être pris, organisé et dirigé que par tel ou tel parti politique. Ce n’est que dans le cas où le prolétariat est guidé par un parti organisé et éprouvé poursuivant des buts clairement définis et possédant un programme d’action susceptible d’être appliqué, tant dans la politique intérieure que dans la politique extérieure, ce n’est que dans ce cas que la conquête du pouvoir politique peut être considérée non comme un épisode, mais comme un point de départ d’un travail durable d’édification communiste de la société par le prolétariat».
Voici maintenant ce que dit le camarade Hennaut à la page 18 de son rapport :

«La révolution prolétarienne est impossible sans que se créent les instruments de la conscience politique du prolétariat, ses partis. Et encore, lorsque ces conditions sont remplies, le prolétariat ne peut atteindre une unité révolutionnaire, une pleine maturité sans un brassage des divers courants politiques qui l’ont travaillé. En Espagne, il n’y a rien de pareil qui se soit produit».

A première vue, l’on pourrait déduire de la comparaison des trois textes qu’aucune divergence n’existe au moins pour ce qui concerne les événements d’Espagne, entre le camarade Hennaut et notre fraction, les deux points de vue étant confrontés avec la thèse de l’Internationale que nous avons reportée. Il y a cependant dans la phrase du camarade Hennaut l’idée de la pluralité des partis alors que la notion du parti de classe est explicitement indiquée dans la thèse de l’Internationale. Il n’est pas dans nos intentions d’esquisser dans cet article ce point là, ni celui du brassage des différents partis par la classe ouvrière, formule à laquelle nous préférons de beaucoup celle de la maturation de la situation révolutionnaire et, avec elle, de la conscience communiste au sein du prolétariat, hissant le parti à la réalisation de sa tâche spécifique.

L’affirmation générale du camarade Hennaut, en ce qui concerne les conditions pour la révolution prolétarienne en Espagne, ajoutée à sa déclaration explicite que «rien de pareil n’existe en Espagne» devrait fournir la base pour un éclaircissement définitif des divergences. Mais il n’en est pas ainsi et cela pour deux raisons : tout d’abord parce que le rapport du camarade Hennaut soutient une notion de la «révolution» qui semble pouvoir être séparée de la notion du prolétariat et, enfin, parce que dans le mécanisme de la pensée du camarade Hennaut il n’existe pas le mouvement indispensable à la construction de la théorie marxiste.

Avant tout, nous essayerons de préciser la notion de «situation révolutionnaire». Voici tout d’abord ce que dit la thèse 2 de l’Internationale Communiste (2ème Congrès), sous le titre : «L’essence de la dictature du prolétariat et du pouvoir des Soviets» :

«La victoire du socialisme (première étape du communisme) sur le capitalisme exige l’accomplissement par le prolétariat, seule classe réellement révolutionnaire, des trois tâches suivantes :
La première consiste à renverser les exploiteurs et, en premier lieu, la bourgeoisie, leur représentant économique et politique principal : il s’agit de leur infliger une défaite totale, de briser leur résistance, de rendre impossible de leur part toute tentative de restauration du capital et de l’esclavage salarié. La deuxième condition consiste à entraîner à la suite de l’avant-garde du prolétariat révolutionnaire, de son parti communiste, non seulement tout le prolétariat, mais aussi toute la masse des travailleurs exploités par le capital, à les éclairer, à les organiser, à les éduquer, à les discipliner au cours même de la lutte impitoyable et téméraire contre les exploiteurs, à arracher dans les pays capitalistes cette écrasante majorité de la population à la bourgeoisie, à lui inspirer pratiquement confiance dans le rôle directeur du prolétariat, de son avant-garde révolutionnaire.

La troisième, de neutraliser ou de réduire à l’impuissance les inévitables hésitants entre le prolétariat et la bourgeoisie, entre la démocratie bourgeoise et le pouvoir des Soviets, de la classe de petits propriétaires ruraux, industriels et négociants, encore assez nombreux bien que ne formant qu’une minorité de la population et des catégories d’intellectuels, d’employés, etc., gravitant autour de cette classe».

Il pourrait paraître que la citation ci-dessus n’est pas pertinente car le camarade Hennaut souscrit aux formulations qui y sont contenues. Mais l’accord n’est que formel. En effet, quand nous posons le problème : «qu’est-ce qui conditionne une situation révolutionnaire, dans l’époque historique actuelle du capitalisme ?», le camarade Hennaut au lieu de s’en référer aux facteurs indispensables pour actionner la révolution prolétarienne s’en rapporte à des considérations qui le poussent à affirmer que cette situation s’est ouverte même si aucune des trois conditions contenues dans les thèses de l’Internationale n’existe. Cependant Hennaut, partant de la thèse précitée au sujet du parti, affirmera qu’en Espagne ce parti n’existe pas du tout. Alors comment se pourrait-il qu’une situation révolutionnaire y existe ? Ici nous devons aborder le problème de la nature du mécanisme idéologique qui engendre la pensée du camarade Hennaut.

Nous lisons à la page 30 des «Questions Fondamentales du marxisme» de Plekhanov, ce qui suit :

«Il va de soi qu’en parlant de solution complète, nous avons en vue non pas l’arithmétique du développement social, mais son algèbre, non pas l’explication des causes des différents problèmes, mais l’explication de la manière dont il faut s’y prendre pour découvrir ses causes. Cela signifie que l’interprétation matérialiste de l’histoire a surtout une valeur méthodologique. Engels le comprenait parfaitement lorsqu’il écrivait : «ce qu’il nous faut ce ne sont pas tant les résultats bruts de l’étude, les résultats ne sont rien sans l’évolution qui y conduit».

Examinons maintenant quelques-uns des éléments de l’analyse qui conduisent le camarade Hennaut à affirmer qu’une situation révolutionnaire existe en Espagne. D’une part, les socialisations réalisées en Catalogne et, d’autre part, l’exécution de bourgeois effectuée par les ouvriers dans les régions non contrôlées par les armées de Franco. Mais la constatation d’un fait ne suffit pas et il faut en arriver à son interprétation. A cette fin, un élément indispensable doit entrer en jeu si l’on veut rester des marxistes et ne pas tomber dans le conceptualisme où le matérialisme contemplatif, qui fait dériver la signification de l’événement de l’événement lui-même : l’ouvrier tue le bourgeois… la socialisation est effectuée, la situation révolutionnaire ou le facteur préliminaire à cette dernière se trouve donc réalisé. Cette interprétation est foncièrement fausse. Le marxiste dira que si le meurtre du bourgeois, ou la socialisation se présentent en même temps que le prolétariat reste encastré, ou est canalisé vers l’État bourgeois, la condition n’est nullement réalisée pour l’ouverture de la situation révolutionnaire. L’évolution est commandée par la classe et son organisme fondamental : l’État qui donne aux faits leur réelle signification. L’opposition peut ne pas exister entre propriété privée et socialisation comme le prouve l’orientation contre-révolutionnaire de la Russie Soviétique. Par contre aucune possibilité n’existe de concilier l’évolution capitaliste avec l’évolution prolétarienne opposée, et les événements d’Espagne en donnent une confirmation éclatante : sans armes, le fascisme est écrasé ; pourvus de munitions, par l’État bourgeois, les ouvriers subissent des défaites sanglantes.

Quand on dit que la socialisation ou le meurtre du capitaliste ne peuvent être une manœuvre du capitalisme, l’on dit une chose parfaitement juste. Mais, pour saisir la réalité sociale, il faut commencer par affirmer que la bourgeoisie se trouve dans l’impossibilité de déterminer les événements correspondants aux intérêts de sa domination, car la base même de son régime conduit à l’explosion des contrastes dans l’ordre économique, politique et social. En Espagne, par exemple – et le camarade Hennaut est parfaitement d’accord avec nous en cela – le capitalisme aurait voulu en arriver à répéter le schéma des événements allemands au travers de la cession du gouvernement aux bourreaux fascistes. Mais la situation ne le permettra pas et la soudaine insurrection des ouvriers dans les centres industriels obligera le capitalisme à faire face à un prolétariat qui s’insurge. Comment s’y prendre ? Par une action violente mais cela est impossible et alors il faudra sacrifier l’accessoire à l’essentiel dans la perspective certaine – confirmée par toutes les expériences sociales – qu’une fois le manche gagné, la cognée suivra. Capter le prolétariat, le faire prisonnier des rouages de l’État capitaliste, c’est vaincre la révolution, c’est faire servir aux intérêts de la domination bourgeoise la socialisation aussi bien que le meurtre des individualités capitalistes.

Pour ce qui concerne les socialisations, il faut s’entendre d’une façon catégorique. La socialisation est une forme d’organisation et de gestion économique qui ne peut s’affirmer réellement qu’après la conquête du pouvoir politique. Au cours de la lutte pour la destruction de l’État capitaliste (ce qui malheureusement n’est pas le cas de l’Espagne), des épisodes de socialisation peuvent se produire mais leur généralisation – comme il s’est vérifié en Catalogne notamment – n’est possible, dans une évaluation révolutionnaire des événements, qu’après la destruction de l’État bourgeois.

L’histoire de l’après-guerre fourmille d’exemples où apparemment le pouvoir bourgeois disparaît, où les ouvriers semblent être les maîtres de la situation, mais puisqu’il n’existait pas une tendance dans l’ensemble des masses à se rebeller contre l’État capitaliste (en Espagne, il existe une enthousiaste dévotion des masses à cet État : ce que le capitalisme a pu obtenir au travers des ministères complétés par toute la gamme des courants à qui les ouvriers avaient confié leur sort), parce qu’il n’existait pas une minorité consciente de la classe ouvrière – son parti de classe mûrissant au feu des situations un programme révolutionnaire – parce que tout cela n’existait pas, nous avons eu, pour reprendre la réelle signification de la phrase de L. Blum, des soi-disant «vacances du pouvoir» qui ont représenté la seule arme dont disposait le capitalisme pour sauvegarder son régime. Oui, la seule arme, car il ne pouvait pas à ce moment précis recourir à d’autres systèmes pour battre la classe ouvrière.

La comparaison des événements actuels en Espagne avec ceux de Russie précédant la victoire d’Octobre révèle deux traits fondamentaux : au point de vue de l’étendue de l’action ouvrière, des «conquêtes» réalisées par les ouvriers, pas de doute, les prolétaires d’Espagne sont allés bien au delà de ceux de Russie qui, dans le domaine économique par exemple n’ont réalisé des incursions dans le domaine de la propriété privée (pour employer la même formule que le camarade Hennaut) que bien après la prise du pouvoir. Par contre, alors qu’en Russie, dès février 1917, la lutte de classes s’exprime au travers d’une lutte entre deux évolutions politiques opposées, en Espagne, après l’étranglement de la grève générale, nous assistons au déploiement d’une seule et unique évolution qui enchaîne progressivement les ouvriers au char de la bourgeoisie. En Espagne et en Russie, il y a une course progressive, mais le sens, la direction, la nature même de la course des événements est opposée : ici c’est – au cours de la première semaine des événements – l’abîme qui se creuse entre le capitalisme et les ouvriers, pour en arriver graduellement à l’encastrement dans l’État capitaliste, des organismes qu’instinctivement les ouvriers avaient créés le 19 juillet pour les faire servir à leurs intérêts. Là, en Russie, les ouvriers débutent pour rompre les liens qui les enchaînaient au régime du tsarisme. L’écran de l’histoire ne fera pas apparaître immédiatement (cela est impossible) le corps politique – le parti de classe – le seul capable d’incarner la mission révolutionnaire du prolétariat, mais à la confusion primitive des situations du début correspond une confusion idéologique dans les masses parmi lesquelles la plus grande influence sera tenue tout d’abord par la droite, puis par la gauche bourgeoise, enfin par l’extrême-gauche bourgeoise de Kerensky se croisant avec les mencheviks, les socialistes-révolutionnaires et la droite du parti bolchevik.

En février 1917, le bouleversement se produit dans les rapports sociaux et la double évolution opposée s’épanche : d’un côté le capitalisme qui, pour refouler l’intervention révolutionnaire du prolétariat, recourt à toutes les réserves politiques dont il pourra disposer (que l’on réfléchisse qu’en septembre 1917, à propos de Kornilov, à la veille de la conquête du pouvoir, Lénine soulève le danger des bolcheviks qui se rallient au principe bourgeois de la défense nationale). De l’autre côté le prolétariat qui est porté par la violence même des situations à atteindre la maturité politique qui lui permettra de conquérir le pouvoir.
La révolution ne se produit pas en Russie parce que, avant tout, les bolcheviks sont là et interviennent avec leur programme marxiste, mais parce que la précipitation de la situation internationale et de la Russie ont permis au prolétariat de faire agir Lénine et les bolcheviks comme les protagonistes du plus grand bouleversement social que nous ayons connu. En Espagne, c’est le contraire qui s’est produit, et nous en sommes arrivés à l’Union Sacrée, formule que le camarade Hennaut emploie lui-même au cours de son rapport à plusieurs reprises.

Mais il nous a été objecté : en Russie aussi, entre février et octobre 1917, l’Union Sacrée existait parce que les ouvriers donnaient leur confiance aux cadets, aux démocrates et aux social-démocrates. C’est là l’aspect formel des choses, non leur substance, leur réalité. Les ouvriers avaient brisé avec l’État bourgeois et pour employer la formule de Lénine, ils votaient avec le pied en abandonnant le front de la guerre impérialiste. Le capitalisme réagit à cette situation et pour maintenir les ouvriers dans le cadre de son régime dira aux ouvriers qu’il faut continuer la guerre pour défendre les conquêtes sociales contre les Allemands, contre Kornilov, faisant recours – ainsi que nous l’avons dit – à tout le personnel qui pouvait le mieux tromper les ouvriers, mais il n’y parviendra pas et cela à cause de la violence révolutionnaire des événements. Le ministère de Kerensky à l’époque de Kornilov, par rapport à celui actuel de Caballero présente cette différence fondamentale : le premier est une dernière tentative du capitalisme pour éloigner l’attaque du prolétariat contre son État, contre son régime ; celui de Caballero représente la forme parachevée du plan du capitalisme pour éviter que se produise l’évolution de la lutte contre l’État capitaliste. Et ici le problème capital se pose entre le camarade Hennaut et nous, dans les mêmes termes d’ailleurs qu’il se posa en 1917 en Russie. Lesquels sont donc les termes essentiels de la situation d’Espagne, à savoir quel est l’enjeu réel d’une lutte qui se déroule au travers des armes ? Est-ce oui ou non le problème de l’État, du pouvoir ? Oui, dira le camarade Hennaut quand il s’agit d’une affirmation générale, mais son oui devient absolument abstrait quand on le rapporte à la situation réelle en Espagne.
Il y a une guerre en Espagne. Elle est guerre civile si le prolétariat y intervient en vue de la destruction de l’État bourgeois, elle ne l’est pas dans le cas opposé. Et ici il faut bien préciser. Nous ne disons pas qu’il faille d’un coup déclencher cette lutte, bien qu’en Espagne c’est dans ces termes bien nets que les ouvriers ont commencé. Nous parlons de la tendance, de l’évolution, nous disons qu’il est impossible d’emprunter le chemin de la révolution en s’accrochant à l’État capitaliste. Il est faux qu’en Russie il en fut de même au début. Mille fois non. En Russie, ainsi que nous l’avons dit, pour capter la force historique qui s’était manifestée dès février, le capitalisme faisait recours aux Caballero russes pour retenir les ouvriers dans l’enceinte du régime, mais sans succès.

Et aujourd’hui quel est le fond de la divergence ? Exactement celui-ci : nous disons que pour faire la guerre civile au capitalisme, il faut rompre avec lui. Le camarade Hennaut dit abstraitement la même chose, mais quand il s’agit de la question fondamentale (car c’est là et pas ailleurs la question fondamentale de la situation espagnole) des fronts militaires, de la guerre qui se déroule, la directive qu’il donne n’est pas celle consistant à proclamer que pour faire la guerre civile il faut se rebeller contre l’État capitaliste (ce que firent les ouvriers russes dès février), mais qu’il est possible de faire cette guerre sous la direction de ce même État capitaliste.

Le camarade Hennaut représente la traduction espagnole de ces bolcheviks dont parlait Lénine en septembre 1917 parce qu’il fait croire aux ouvriers qu’il est possible de combattre le fascisme sans en même temps passer à la lutte contre l’État capitaliste. Et les termes réels du problème sont les suivants : le régiment qui part à la défense de Madrid, même composé de prolétaires enthousiasmés d’ardeur de lutte pour le socialisme, même instruits des maximes du «Capital» de Marx, ce régiment parce qu’il dépend de l’État bourgeois est-il oui ou non un instrument de la lutte contre le socialisme ? Oui, disait Lénine, en 1917, oui disons-nous actuellement. Non, répond le camarade Hennaut, lequel se basera sur un schéma qui peut s’appuyer sur certaines citations de nos maîtres, mais qui va directement à l’encontre de la pensée réelle de Marx et de Lénine.

Pas une seule fois nos chefs ont dit que le socialisme est en définitive la seule forme d’organisation sociale permettant la réalisation de la démocratie. En 1917, à plusieurs reprises, Lénine a dit que seul le prolétariat peut battre Kornilov et peut-être a-t-il dit aussi que les ouvriers peuvent obliger Kerensky à lutter contre Kornilov. Mais ce que n’ont jamais dit, ni Marx ni Lénine, c’est de considérer possible qu’en s’alliant avec Kerensky et en l’occurrence avec Caballero le prolétariat peut mener à bien sa lutte. Hennaut ne le dit pas non plus car il parle de la nécessité de lutter pour le pouvoir, mais cette affirmation ne sert qu’à préserver sa responsabilité personnelle, sa pureté politique individuelle et formelle : elle est nuisible pour la classe ouvrière qui n’y trouvera pas l’indication du chemin qu’elle devra emprunter. Voici en effet où est conduit le camarade Hennaut sur le problème central de la guerre qui se déroule en Espagne. Sur la question de la guerre, le problème du pouvoir se pose ainsi : «Si la vigilance et la volonté de lutte des ouvriers n’avaient pas dépassé le degré d’antifascisme des gouvernants, porte-parole du Front Populaire, il est certain que le fascisme espagnol serait vainqueur depuis longtemps» (page 8). «Il est vrai que les gouvernements de Madrid et de Barcelone sont incapables d’opprimer actuellement la classe ouvrière : mais ce dont les gouvernements sont capables, c’est de mener la révolution dans une impasse et de jeter la confusion parmi les travailleurs» (page 17). Ces deux citations concordent avec l’idée centrale qui domine tout le document du camarade Hennaut et que nous croyons pouvoir résumer ainsi : puisque la lutte armée contre le fascisme est le fait de la classe ouvrière et non du Front Populaire, puisque ce dernier a été forcé de livrer la guerre à Franco, c’est que cette lutte armée a acquis une signification révolutionnaire, qu’elle représente tout au moins une condition élémentaire pouvant atteindre la hauteur d’un événement révolutionnaire et le devoir des ouvriers est de poser le problème du pouvoir pour éviter que la révolution ne soit poignardée dans le dos. En un mot, il s’agit de transformer en révolution prolétarienne la révolution antifasciste actuelle et, à cette fin, pas d’autre solution n’existe que la conquête du pouvoir.

Sur la question de l’envoi d’armes en Espagne. Nous lisons à la page 22 : «Or, l’aide du prolétariat mondial à la révolution espagnole ne souffre pas d’éclipse. Et elle ne peut se cantonner dans l’envoi de munitions et de troupes. Certes, cette aide est indispensable, mais elle suppose une agitation du prolétariat mondial dépassant de beaucoup l’objectif limité de l’envoi d’armes». Sur le même sujet, page 23 : «Il y a lieu de se féliciter de l’ampleur que ce secours a pris tout en regrettant de devoir constater que cette aide n’a pris une réelle ampleur qu’avec le recul du prolétariat espagnol dans la révolution, recul marqué par l’entrée des anarchistes et du POUM dans l’Union Sacrée». Précédemment, le camarade Hennaut avait dit à la page 20 : «Ce n’est pas que l’Angleterre et la France se méfiaient de Caballero et de Companys et redoutaient que ces deux gouvernements n’emploient les armes livrées pour instaurer un régime communiste, mais ils craignaient avec raison que les travailleurs espagnols ne se servent de ces armes pour régler son compte au capitalisme». Pour terminer avec les citations, reprenons celle-ci de la page 8 : «Le mérite de l’échec du soulèvement militaire dans les grandes villes comme Madrid, Barcelone, Valence et dans les Asturies, revient à la classe ouvrière et à elle seule. C’est elle, souvent avec les poings nus ou des armes très rares qui a livré l’assaut décisif». La première phase de la lutte est donc nettement délimitée : c’est avec les poings nus que Franco est battu et c’est à ce moment aussi que se vérifie la possibilité révolutionnaire des événements. Y succède une phase de revers militaire que le camarade Hennaut, tout comme nous d’ailleurs, considère «comme ayant joué un rôle de frein. En mettant au premier plan la question de la défense militaire, la situation retardait la différenciation sociale dans le camp antifasciste» (pages 21-22). Enfin, la nouvelle situation se produit où la défense de Madrid devient possible à cause de l’envoi d’armes de la part de la Russie soviétique au sujet de quoi le camarade Hennaut écrit à la page 22 : «La politique des communistes français, agents des Soviets, avait déjà fourni la preuve que le triomphe de la révolution espagnole n’est pas le mobile qui pousse l’URSS dans la lutte de cette dernière contre l’Allemagne, qui est inévitable».

Au cours de la discussion orale et sur l’éventualité que les événements espagnols se résolvent dans la guerre impérialiste, le camarade Hennaut a affirmé que ce serait là un incident qui ne peut nous permettre d’affirmer que la guerre actuelle en Espagne n’est pas une guerre civile.

En résumé, donc le cours pouvant aboutir à la victoire révolutionnaire suivait le stade suivant : faire atteindre à la révolution antifasciste le point plus élevé de la révolution prolétarienne, et cela au travers de la conquête du pouvoir. Dans les autres pays, au delà de la pression sur les gouvernements pour l’envoi d’armes, la lutte contre tous les États capitalistes. Dans les deux cas, il s’agit de dépasser la phase actuelle pour arriver au stade supérieur de la lutte pour le communisme, l’opposition doit se produire entre les classes fondamentales de la société ; pour reprendre l’expression que nous avons déjà longuement étayée, il faut qu’à l’évolution des contrastes pouvant se résoudre au sein du régime capitaliste s’oppose l’autre cours de l’évolution qui se dirige vers la révolution prolétarienne. Cette différence où se manifeste-t-elle donc ? Dans le fait ou dans l’évolution de celui-ci ? Le socialisme est l’affirmation la plus achevée de l’intervention dans le domaine de la propriété privée pour y substituer l’autre de la propriété collective des moyens de production. Mais le mot «collective» n’acquiert un sens socialiste qu’à la condition de s’accompagner de l’autre notion de la lutte contre l’État capitaliste, pour ce qui concerne un pays donné, ou du système capitaliste mondial, lorsque le régime bourgeois a été renversé comme il en est le cas pour la Russie Soviétique. Il y a des expropriations qui sont parfaitement compatibles avec le maintien du régime bourgeois, il y en a qui correspondent même aux intérêts du régime, tel le capitalisme d’État. Les conclusions où arrive le camarade Hennaut lui-même permettent d’affirmer qu’il y a des expropriations faites à l’initiative des ouvriers qui peuvent ne pas correspondre à la courbe de la révolution socialiste. Hennaut dit à la page 16 : «Qu’importe, en effet, au prolétariat que les gouvernements de Caballero et de Companys ratifient toutes les expropriations réalisées par le prolétariat s’ils conduisent à la révolution espagnole à sa perte, s’ils mènent la guerre de telle façon qu’elle doive conduire à la victoire du fascisme ou à l’étouffement de la révolution par le capitalisme international». Le mot «collective» acquiert une signification socialiste à la seule condition donc de s’accompagner d’une lutte politique et de classe qui, par l’attaque contre le régime bourgeois et son État, pose la condition indispensable à la réalisation des buts que s’assigne le prolétariat.

Dans le domaine philosophique, tout aussi bien que dans celui économique et politique, le marxisme s’affirme comme la doctrine du prolétariat révolutionnaire parce qu’il intervient comme l’élément de la négation, de cette négation qu’engendre la marche de l’évolution du capitalisme. C’est ainsi que l’opposition du fascisme à la démocratie ne peut jamais être dépassée, elle doit être niée dans ses fondements mêmes, par l’affirmation de la lutte pour le socialisme et cette lutte – les événements d’Espagne sont là pour le confirmer – s’oppose tout autant à son accouplement avec le fascisme qu’avec la démocratie. La résistance à Franco et l’échec de son attaque dans les centres industriels sont uniquement le fait de l’intervention du prolétariat, mais cette intervention pourquoi a-t-elle pu réussir ? Mais parce que les ouvriers ont mené l’attaque sans nullement se relier ni à Companys, ni à Caballero. Instinctivement, les ouvriers ont posé le dilemme socialisme-capitalisme et c’est cela qui a déterminé la victoire contre Franco qui est, en définitive, victoire sur l’ensemble du capitalisme espagnol. Par après la situation change de fond en comble. Le Front Populaire intervient, prend la tête des opérations militaires, mais il s’agit ici non de constater un fait, non seulement d’en expliquer la cause, mais de déterminer sur quelle ligne peut évoluer l’action de la classe ouvrière dans la nouvelle situation qui s’est ouverte. Sur le fait et la cause l’accord est complet avec le camarade Hennaut : c’est l’intervention frontale de la classe ouvrière. La divergence fondamentale apparaît lorsque le problème est posé de la lutte pour le pouvoir, du lieu où ce problème va se poser, des instruments politiques qui peuvent permettre d’atteindre les objectifs de la classe prolétarienne.

Pour le camarade Hennaut, il s’agit de dépasser la phase antifasciste pour arriver au stade du socialisme, pour nous il s’agit de nier le programme de l’antifascisme car sans cette négation la lutte pour le socialisme devient impossible. Pour nous, le problème du pouvoir se pose partout et sous l’angle de la lutte de classe contre l’État capitaliste. Pour le camarade Hennaut, ce problème cesse de se poser dans la question essentielle qui domine toute la situation espagnole : celle de la guerre. Cette dernière devient «civile» parce qu’elle est antifasciste, alors que pour nous, sur la base des enseignements de nos maîtres, la guerre n’est civile qu’à la condition d’être menée contre l’État capitaliste. Hennaut peut sauvegarder sa personne en disant qu’il maintient la nécessité de la lutte pour le pouvoir à Madrid, à Barcelone et sur les fronts militaires. Mais en faisant cela il abandonne le terrain du marxisme, car à la lutte des classes il substitue celle des idées qui pourraient changer le cours des événements. En l’espèce, l’idée est représentée par la phrase «conquête du pouvoir». Cette dernière peut-elle se poser en dehors de la double négation du fascisme et de l’antifascisme qui représentent deux formes de domination du capitalisme ? Et pourquoi donc le prolétariat pourrait-il mener la lutte contre le capitalisme tout en n’opposant pas à l’Union Sacrée pour la lutte contre le fascisme la lutte simultanée contre l’État capitaliste dans les deux expressions : le fasciste et l’antifasciste ? Peut-être parce que le Front Populaire a été forcé d’accepter la lutte armée contre Franco. Mais en acceptant cette lutte, le Front Populaire ne tend-il pas à canaliser les masses sur les rails de la sauvegarde du régime ? Et comment le fait-il ? Mais en attachant les ouvriers à l’État. D’un autre côté, comment le prolétariat peut-il empêcher que cette manœuvre puisse réussir ? Mais en rendant réelle la formulation de la lutte pour la conquête du pouvoir, en proclamant que cette bataille ne peut se dérouler qu’à la condition de se diriger contre l’État.

Le problème de la lutte de classes peut-il se poser concrètement en Espagne dans le sens de forcer le Front Populaire à la lutte contre le fascisme, ou bien ce problème se pose-t-il dans ces termes sans équivoque : que même lorsque Caballero prend la tête de la guerre antifasciste, les ouvriers ont le devoir de proclamer que la lutte des classes continue, même au sein des régiments antifascistes et que le fait de ne pas se poser le problème contient déjà l’inévitabilité de la victoire de l’ennemi ?

Il en est de même pour l’aspect international du problème espagnol. La pression sur les gouvernements bourgeois pour l’envoi des armes en Espagne est en opposition brutale avec la lutte des classes contre ces mêmes gouvernements. A supposer que la lutte pour l’envoi d’armes en Espagne puisse se produire dans une atmosphère de lutte de classe, il est certain que si les gouvernements démocratiques cédaient devant l’action ouvrière ce serait pour en arriver à refouler la menace du prolétariat révolutionnaire. Le problème se posera à nouveau de la double et opposée évolution des événements, de la lutte des classes, problème qui ne se résout pas par des manœuvres, par des idées, ni par des programmes, mais par la séparation ouverte du prolétariat de l’État capitaliste qui ne pourra jamais être stimulé dans son degré d’ «antifascisme» mais qui doit être combattu à tous les instants de la vie de la société bourgeoise. Et nous ne faisons ici que soulever l’hypothèse d’une action pour l’envoi d’armes se déroulant en dehors d’une ambiance d’Union Sacrée, alors que la réalité nous prouve que c’est justement sur la base de cette Union Sacrée, en Russie surtout, que l’intervention en Espagne a été possible. Le parallèle avec la situation de 1918-20 n’a pas de signification car la ligne essentielle sur laquelle agissait l’Internationale à ce moment-là était celle de la solidarité du prolétariat des différents pays, solidarité s’affirmant au travers de l’action de classe contre les capitalismes respectifs, l’aide à la Russie n’ayant qu’une fonction de détail et secondaire. Sur cette expérience nous estimons d’ailleurs qu’un nouvel examen s’impose.

Pour en arriver à affirmer qu’il existe une guerre civile en Espagne, le camarade Hennaut est forcé de réviser l’idée qui nous a été léguée par la révolution russe et suivant laquelle la condition indispensable à la réalisation de la guerre civile est la lutte contre l’État capitaliste. A cette idée, le camarade Hennaut substitue l’autre qui contient la possibilité de faire la guerre civile «antifasciste» malgré la persistance de l’État bourgeois envers lequel les ouvriers devront rester vigilants.

La situation qui se déroule en Espagne a pu fourvoyer provisoirement son jugement, mais l’étude plus approfondie des événements lui permettra de départager l’idée du tumulte social de l’autre de la révolution prolétarienne. En Espagne, le bouleversement social qui s’est produit ne peut se transformer en révolution qu’à la condition que la classe ouvrière trouve la possibilité d’affirmer sa lutte et la prémisse indispensable consiste dans la rupture des liens qui la rattachent actuellement à l’État bourgeois. C’est uniquement dans cette direction que peut se manifester la solidarité au prolétariat espagnol. Lui dire que la guerre actuelle qui conduit à son massacre est une guerre civile, c’est l’engager plus profondément dans le gouffre où le capitalisme l’a jeté. Le camarade Hennaut qui est un lutteur prolétarien retrouvera le chemin qui lui permettra d’œuvrer pour la révolution communiste, il s’apercevra que la lutte pour le pouvoir ne souffre pas d’éclipse, surtout lorsque les armes interviennent et que la partie se règle au travers de l’assassinat de milliers de prolétaires.

La tragédie espagnole ne consent pas de compromis, mais sa gravité cruelle est telle que nous avons la certitude que le camarade Hennaut s’en inspirera ainsi que nous l’avons fait nous-mêmes et sera prêt à se débarrasser de toutes ces notions politiques personnelles que les événements démentent avec une violence qui ne permet le moindre équivoque. Les ouvriers tombés en Espagne croyant lutter pour la révolution seront autant de jalons dans la voie du communisme car les prolétariats des autres pays y trouveront une expérience précieuse pour ne plus tomber dans le guet-apens qui a malheureusement réussi cette fois-ci. Les militants marxistes ont pour devoir d’agir dans cette direction exclusive et c’est seulement ainsi qu’ils resteront dignes de la mission qu’ils ont acceptée dans l’intérêt du prolétariat de tous les pays.

VERCESI

Il marxismo non è letteratura compagno Victor Serge

E’ guidati dalla preoccupazione costante di preservare le nozioni fondamentali della lotta rivoluzionaria che reagiamo oggi contro Victor Serge al quale abbiamo dato la nostra piena e intera solidarietà all’epoca del suo imprigionamento in Russia. Questa solidarietà gliela riaffermiamo, e a Trotsky con lui, quando il centrismo scatena contro di loro la sua campagna di assassinio e mobilizza tutte le canaglie del suo inferno per calunniare e insultare dei militanti che vogliono restare fedeli alla bandiera dell’Ottobre 1917.

Ma la solidarietà con i  militanti colpiti dal nemico non ha mai significato l’accordo con le loro posizioni politiche o la negazione di ogni critica dei metodi e delle posizioni che introducono nel proletariato. La situazione che viviamo attualmente è troppo tragica e ogni equivoco, ogni confusione, ogni opportunismo si paga con il sangue degli operai. Tanto peggio per Victor Serge  se il letterato cancella in lui il marxista e se intende abbandonare il cammino in cui si forgiano le armi della rivoluzione comunista per seguire le vie del sentimentalismo letterario dove è permesso collaborare con il Poum, la sinistra di Pivert e i piccolo borghesi di Bergery.

La lotta di classe segue un corso che non ha nulla a che vedere con le improvvisazioni individuali. Essa ha le sue leggi di cui bisogna trovare l’evoluzione nelle diverse fasi storiche e se non si ha la forza di far proprio questo processo che solo è reale, si abbandona il terreno della lotta proletaria e si fa della letteratura. La condizione suprema per restare fedeli all’ideale, alle finalità che persegue inesorabilmente la classe operaia consiste dunque nella fedeltà assoluta al metodo marxista che non può concepirsi al di fuori della lotta degli operai per costituirsi in classe, cioè in partito politico. A nostro avviso, Victor Serge abbandona oggi questo terreno perché nella misura in cui imbocca una via diversa da quella che può permettere ai proletari di selezionare i quadri del loro partito di domani, abbandona il marxismo e si ritrova contro il suo passato di bolscevico. E’ penoso dover ricordare a dei vecchi militanti quanto hanno scritto per porli di fronte alla loro involuzione attuale. Tuttavia è quanto dobbiamo fare con Victor Serge. In L’anno primo della rivoluzione russa, Victor Serge scriveva: «Il partito è il sistema nervoso – e il cervello – della classe operaia. I capi e i quadri hanno nel partito il ruolo del cervello e del sistema nervoso nell’organismo. Ma non bisogna prendere questo paragone immaginario alla lettera: la differenza delle funzioni in un organismo vivente è molto diversa da quella che si trova nella società. Per quanto coscienti siano, i militanti del partito non possono conoscere la situazione nel suo insieme: fanno loro difetto l’informazione, il legame, l’istruzione, la preparazione teorica e professionale (del rivoluzionario),  a dispetto del loro valore personale, se non appartengono ai quadri del partito, selezionati in anni di lotta e di lavoro, assecondati dalle buone volontà del movimento intero che dispone dell’apparato del partito, avvezzo al pensiero e all’azione» (pag.52). Ma i tempi sono cambiati e quanto era vero ieri non lo sarà più oggi. Di fronte alla tormenta degli avvenimenti di Spagna, Victor Serge si è gettato a corpo morto nel POUM e dopo i massacri di Mosca ha creduto poter lanciare le sue veementi proteste e i suoi racconti «popolari» della tragedia sovietica in questi ambienti dove non si sogna che di mischiare la coscienza di classe dei proletari in dei «Crapouillot» che sono delle industrie di scandali all’uso del «grande pubblico». Si può dire la verità anche dall’alto del letamaio diceva la vecchia Clara Zetkin. Può darsi. Ma noi pensiamo che la verità rivoluzionaria trova il suo posto unicamente ed esclusivamente là dove è il suo posto: negli ambienti proletari dove si esprime uno sforzo politico in vista dell’emancipazione degli sfruttati. E che non si veda in questo l’espressione di un «vecchio infantilismo», ma l’espressione di una verità elementare e cioè che l’idea rivoluzionaria per essere efficace deve diventare un’arma rivoluzionaria e parlare dall’alto di un letamaio vuol dire mettere se stessi nel letame. La coscienza storica del proletariato che si forgia al di fuori di una organizzazione, al di fuori di una ossatura di partito, è così inconcepibile quanto la coscienza umana al di fuori del corpo umano. Il solo luogo in cui la coscienza del proletariato si esprime è il suo organismo di classe. Di fronte agli avvenimenti di Spagna, Victor Serge aveva come  primo dovere quello di fare lo sforzo che hanno fatto tutti i marxisti: confrontare i dati di fatto, l’evoluzione storica in cui si situano gli avvenimenti con il bagaglio ideologico a cui si richiama e che sarebbe l’espressione critica della Rivoluzione russa. Il suo primo dovere sarebbe stato allora di condurre una lotta in seno al movimento comunista internazionale per accelerare la formazione di quadri selezionati necessari per lo sforzo rivoluzionario decisivo del proletariato. Al contrario di questo cammino, Victor Serge ha aderito al Poum che è la negazione di tutto quanto lui stesso ha scritto sul partito e che, ben lontano dal presentarsi come l’evoluzione progressiva della coscienza del proletariato spagnolo ed internazionale (e questo appare attraverso un programma che permette all’organizzazione di intervenire e di agire seguendo le leggi della rivoluzione proletaria), non è che la diga più avanzata del capitalismo per strangolare le lotte dei proletari nella penisola iberica. Potrebbe Victor Serge negare che il suo nuovo partito si è costituito a rimorchio del Fronte Popolare in una accozzaglia di opportunisti che non hanno mai fatto il minimo sforzo per la cristallizzazione della coscienza proletaria? Infine il Poum ha occupato la stessa posizione dei menscevichi russi nel 1917, ha collaborato con Companys, che è integrato nello stato capitalista catalano, e non ha posto, nemmeno per un solo istante, il problema capitale della distruzione dello Stato capitalista? No compagno Serge, non vi permetteremo di accreditare la leggenda ultra falsa che il Poum è un nuovo partito bolscevico e che gli operai spagnoli che lo seguono sono chiamati a morire non per la guerra imperialista ma per la rivoluzione in marcia. E se, attualmente, V. Serge vuole invocare gli attacchi del centrismo contro il Poum per giustificare la sua posizione, farà non prova di comprensione e di chiaroveggenza ma di sentimentalismo mal posto. Chi bisogna compiangere  ed aiutare con l’ultima delle energie sono gli operai spagnoli caduti vittime della mistificazione del Poum e non il partito contro-rivoluzionario che, dopo aver svolto la sua funzione demagogica di trascinare le masse a farsi massacrare per un cosiddetto socialismo (in realtà per mantenere il dominio del capitalismo) è oggi eliminato dai ministeri borghesi e sostituito con delle forze più adatte a far fronte agli operai nel nuovo periodo. V. Serge si è reso conto che il Poum ha occupato in Spagna una posizione che, in una situazione più avanzata che in Russia,  era ben al di qua delle posizioni occupate dai bolscevichi? Ha già dimenticato il suo libro nel quale questi elementi storici sono stati fissati con una chiarezza che va a suo onore?

Succede a lui come a molti militanti che hanno pur tuttavia vissuto e partecipato allo sforzo iniziale della III Internazionale. La crisi generale del movimento operaio, la putrefazione del centrismo, la complessità delle nuove situazioni (che non è che il riflesso dell’incapacità del proletariato e dei suoi gruppi di avanguardia a comprendere gli avvenimenti) ha provocato una amnesia completa che permette di negare tutto quanto sembrava definitivamente acquisito ai marxisti più avanzati.

Gli uni fanno vela verso un revisionismo che si copre spesso di falsificazioni del pensiero di Rosa Luxemburg. Gli altri rischiano di cadere in un sentimentalismo letterario. Alcuni come Trotsky fondano Internazionali e Partiti nelle nuvole e per di più li costruiscono con dei veri opportunisti usciti dalla II Internazionale. Questo fenomeno di decadenza è particolarmente manifesto per i prodotti della vecchia opposizione bolscevica che avevano preso Trotsky come bandiera. Non fanno essi che esprimere la stanchezza terribile del proletariato russo che, dopo essere stato l’artigiano della più grande rivoluzione del nostro secolo, si fa decimare dal centrismo che passa ad una industrializzazione sfrenata, alla repressione feroce e al soffocamento di ogni reazione di classe? Se questa è la realtà, il dovere dei rivoluzionari internazionalisti di Russia dovrebbe essere quello di appoggiarsi sui nuclei di operai avanzati degli altri paesi e di cercarvi l’aiuto e il sostegno necessari. Ma per quanto grande sia stata la loro autorità, per quanto profonda possa essere la loro fede e la loro devozione alla causa, non hanno il diritto di portare clandestinamente una revisione agli insegnamenti che essi stessi avevano consegnato nei loro scritti e che sono il prodotto della lotta di classe.

Le leggi di quest’ultima fanno sì che il proletariato non possa agire come classe che se giunge a formulare la sua coscienza storica, il suo programma, il tipo nuovo di società di cui è il portavoce conformemente allo sviluppo stesso dei mezzi di produzione. La rivoluzione russa rappresenta una tappa decisiva dell’organizzazione storica del proletariato in classe che, tramite il partito bolscevico, si è concretizzata nel rovesciamento della società feudale-capitalista. Il cammino per arrivare a questa tappa fondamentale passa per la lotta contro il revisionismo in seno alla Seconda Internazionale, per il processo di formazione del partito bolscevico che accompagna in modo strettamente parallelo l’evoluzione della lotta di classe e segna la progressione della coscienza e della capacità di lotta degli operai russi.

Allo stesso modo che nell’epoca eroica del bolscevismo, delle lotte contro i menscevichi in seno alla II Internazionale, la condizione per forgiare l’organismo rivoluzionario era posta nella soluzione dei problemi del periodo storico in cui si entrava. I nuovi organismi del proletariato non possono sorgere oggi che dalle soluzioni nuove date ai nuovi problemi che la lotta di classe ci pone. Dobbiamo chiudere un bilancio che comincia con la rivoluzione russa e termina con la morte dell’Internazionale Comunista, con il tradimento dei partiti comunisti e la trasformazione della Russia in un agente tra i più attivi del capitalismo in seno al movimento operaio. La condizione per rimanere fedeli al marxismo è la capacità di accingersi a questo bilancio che, solo, può dar nascita a un organismo selezionato; al cervello del proletariato. Se oggi gli avvenimenti superano già questo sforzo critico e chiamano gli operai a fare la critica della critica con le armi, quando non hanno né organismo d’avanguardia né la possibilità di rispondere vittoriosamente all’assalto del capitalismo, se i movimenti sociali cadono nella guerra imperialista, la colpa non è nostra, perché la nostra frazione si è sforzata, per quanto poteva, di elevarsi all’altezza degli avvenimenti, ma la colpa è tutta di coloro che hanno dilapidato le forze della sinistra internazionale dopo il 1930, di tutti i revisionisti di destra che hanno preparato la sbandata di  numerosi militanti nella socialdemocrazia (i Suovarine e soci).

Bisogna finire con serietà. La nostra frazione proclama la sua rottura netta e aperta con chi non comprende il peso terribile che pesa sulle loro spalle  e che, malgrado un passato internazionalista, è oggi alleato delle forze di Unione sacra in Spagna. Se l’involuzione di personaggi che hanno giocato un ruolo di primo piano nel movimento comunista è definitiva o no, tutto ciò sarà ben evidenziato dalla loro evoluzione di domani. Ma allora si tratterà di una rottura brutale con la loro posizione attuale che permette al capitalismo di aggiungere una nota in più alla mistificazione che conduce al massacro gli operai spagnoli.

Victor Serge rompe con il suo passato nella misura in cui passa al Poum e accredita la menzogna che in Spagna non si tratta di guerra imperialista. Rosmer rompe con l’internazionalismo quando appoggia il Poum e chiama al sostegno delle forze antifasciste e non alla rivoluzione proletaria dai due lati del fronte.

Quelli che continuano l’opera per la quale i nostri maestri hanno dato gran parte della loro vita, quelli che restano nella via presa da Lenin sono soltanto le frazioni di sinistra che lottano per la rivoluzione proletaria sul terreno di classe del proletariato, con armi di classe e che forgiano i quadri, selezionano le idee che permetteranno la vittoria. No! Il marxismo non è letteratura: è un’arma scientifica di combattimento del proletariato contro la borghesia. Il letterato può essere un «compagno di strada» ma non una guida per milioni di sfruttati che vogliono un programma, che esigono un cervello: un partito di avanguardia. Ma trattare il marxismo come letteratura è rinnegare il marxismo, è sostituire all’analisi degli avvenimenti che hanno per scopo la ricerca delle tendenze dello sviluppo storico, la fotografia della contingenza dove l’assenza delle idee è dissimulata sotto l’eleganza dello stile. Questa immagine ce l’ha data Victor Serge in «Crapouillot» dove si trovano mescolati alla rinfusa l’apologia «popolare» di ottobre 1917, la degenerazione della Russia e dell’I.C., la difesa del Poum attaccato dai centristi in Spagna, la difesa di Trotsky e della vecchia guardia bolscevica, ecc…

Non c’è né marxismo, né creazione letteraria, ma una confusione di cose e di idee. Victor Serge avrebbe fatto meglio a lasciare ad André Gide e consorti il compito di scrivere per il «grande pubblico», e questo per restare, in segno di rispetto del suo passato, un militante marxista.