حزب کمونیست انترناسیونال

Bilan 29

La course vers la guerre

L’orchestration a été parfaite. Les partenaires ont joué leurs rôles admirablement et si quelques notes ne s’harmonisèrent pas à la perfection dans l’ensemble ce ne furent que détails secondaires. L’union sacrée dans tous les pays pourra donc s’établir avec une force mille fois plus efficace qu’il n’en fut le cas en 1914.

En France, où le paroxysme du zèle et du loyalisme a atteint un terme extrêmement élevé, les sociaux-centristes purent encore dire qu’il fallait combattre les “hitlériens de France”, mais cela ne les empêchera nullement de lancer demain un appel à ces mêmes “hitlériens” pour établir “l’unanimité du peuple” autour de la lutte non pour la défense du capitalisme français, mais de la démocratie, menacée par le fascisme “allemand”. La documentation que le camarade Rosmer vient d’offrir à la réflexion des prolétaires qui – pour ne pas trahir leur classe doivent commencer par ne pas oublier – nous apprend que soudainement, au début d’août 1914, les ouvriers lurent une affiche où Jouhaux figurait à côté de Maurras dans le Comité de Secours et cela évidemment même avant que les organes de la C.G.T. en connurent quoi que ce soit.

Au cours de ce mois de mars 1936, les évènements ont semblé par moments tomber comme la foudre en créant un vertige ; à d’autres moments s’amortir en vue du compromis ; et tout comme Rosmer nous l’a rappelé pour 1914, ce jeu de contrastes de la presse, de la radio et de tous les immenses organes que le capitalisme a à sa disposition pour asphyxier les cerveaux des ouvriers, arrive à tuer tout esprit d’initiative dans les masses, toute possibilité de réflexion, de compréhension, de résistance, pour déterminer cette situation où la prévision du lendemain immédiat étant devenue impossible, on s’en remettra aveuglément aux situations elles-mêmes, pour qu’elles conduisent où elles voudront, fut-ce à la guerre qui se présentera sous r aspect de la fatalité que rien ne pourra plus éviter.

Les tenants des gouvernements actuels sont pris dans les tenailles d’une contradiction qui si – comme tout le laisse prévoir – elle parvient à étrangler la vie de millions d’exploités de tous les pays dans la guerre, ne pourra tout de même pas éviter que les prolétaires du monde entier fassent germer du sang que leur ennemi de classe leur aura fait verser dans la lutte fratricide, les conditions positives pour le déclenchement de la victoire insurrectionnelle en vue du triomphe de la société communiste dans le monde entier. Ces tenants ont droit à la reconnaissance éternelle du régime capitaliste, pour avoir conduit à son terme extrême l’œuvre d’écrasement du prolétariat mondial. Seulement, en arrivant à égorger la seule force capable de créer une nouvelle société, ils ont aussi ouvert la porte à l’inévitabilité de la guerre, terme extrême des contradictions internes du régime capitaliste. Écraser le prolétariat et vouloir éviter la guerre, voilà la devise du capitalisme de tous les pays en parfait accord avec la Russie Soviétique. Mais cela est tout autant impossible que de vouloir contenir les répercussions de la guerre dans les limites de palinodies parlementaires alors que ce seront les batailles violentes des exploités de tous les pays qui seront engendrées par le cyclone de ta guerre. Tout en voulant éviter la guerre d’où surgira la révolution, les capitalistes du monde entier en sont profondément incapables, car l’histoire a ses lois en vertu desquelles les gouvernements actuels, tous les gouvernements, doivent d’ores et déjà abandonner l’espoir d’avoir gagné une tranquillité éternelle. Le régime qu’ils défendent pourra bien arriver au terme extrême de sa victoire contre le prolétariat : à la guerre, mais de celle-ci ne pourra résulter que la lutte du prolétariat scellant sur les cadavres des siens non une vague proposition, non un désir abstrait, mais l’unité des forces historiques qui conduiront l’humanité à ne plus être le jouet des forces économiques, mais son dirigeant conscient pour assurer l’expansion complète de la vie des producteurs.
Si tout a marché à la perfection, le 7 mars, en Allemagne, le lendemain en France, les jours suivants dans les autres pays ; si les capitalistes peuvent rester tranquilles puisque désormais tout est prêt pour faire bénir par les exploités leur massacre dans la guerre, il est aussi vrai que tout sera mis en œuvre pour retarder autant que possible l’échéance de la grande tragédie historique qui a vu le démembrement du prolétariat mondial. Jusqu’à quand pourra-t-on reculer cette échéance ? Impossible de le prédire, pour nous aussi bien que pour ceux qui paradent comme les dirigeants des événements mais ne sont que les instruments de forces sociales et historiques que les bases contradictoires du régime capitaliste mettent dans l’impossibilité de regarder au delà d’une contingence fort limitée.

Oui ! Mussolini n’avait aucun avantage à se jeter dans l’entreprise abyssine et le socialiste expliquera ce fait en disant qu’il s’agit là d’un effet de l’incapacité gouvernementale du fascisme, de sa soif de sang, du besoin de chercher un dérivatif à une situation économique devenant toujours plus menaçante. Oui, Hitler n’avait aucun avantage à se brouiller davantage avec la France, à rendre de plus en plus difficile le jeu de balançoire de l’Angleterre entre les “ennemis traditionnels”. Et ici, encore une fois, les socialistes et centristes diront qu’ils auraient donné, quant à eux, une toute autre solution au problème actuel de l’Allemagne.

Nous savons bien que nous avons à faire non à des charlatans ignorants mais à des traîtres avérés connaissant fort bien leur métier et qui, s’ils ne sont encore une fois que les instruments de forces sociales, et en aucun cas les inventeurs de formules magiques, sont aussi ceux qui prétendent appeler les ouvriers à lutter pour le socialisme sous le drapeau qui les conduira à la guerre. Récemment, un publiciste français pouvait arriver jusqu’à proposer à la Droite de se rassembler sous le drapeau de la “paix” pour opposer une formule simple à celle du Front Populaire avançant le drapeau de la “liberté”.
Mais si Mussolini va en Abyssinie, si Hitler déchire le traité de Locarno, si Baldwin et Sarraut répondent les uns par l’envoi de la flotte en Méditerranée, les autres par un renforcememt inouï des armements défensifs (?), nous avons devant nous une série de gestes politiques, d’événements qui dépassent tous les critères de la “politique ordinaire” en fonction de laquelle ni l’entreprise en Abyssinie, ni le coup de force de Hitler ne deviendraient compréhensibles. Nous assistons plutôt au déroulement inéluctable d’une tragédie historique où les ouvriers ne pourront intervenir pour la résoudre à leur avantage et à l’avantage de l’humanité dans son entier qu’à la condition d’en retrouver la source, d’en comprendre l’évolution, d’en saisir la signification. Et c’est seulement lorsque les situations auront été jetées – par les lois de l’histoire – dans un renversement total, qu’ils pourront devenir la force capable de construire le nouveau monde du socialisme.

Nous sommes loin aujourd’hui de guerres spécifiquement coloniales. Il s’agit là d’une chanson d’antan, révolue, inéluctablement révolue. Elles datent de cette époque où le capitalisme n’avait pas encore conquis le monde et des zones immenses restaient à “civiliser” à coups de bombes que connurent surtout les populations coloniales des pays démocratiques actuels : de ces pays que les centristes appellent “les forces de la paix”. Ce ne sont ni l’Allemagne, ni l’Italie, arrivées trop tard dans l’évolution du capitalisme mondial, qui purent planter le drapeau de la “civilisation” dans les massacres en Asie et en Afrique ; ce sont surtout la France et l’Angleterre qui purent subjuguer les populations coloniales au travers de l’imposition violente de poisons, comme l’opium, lorsque les mitrailleuses ne suffisaient pas. Mais le fait est là : il y a eu un moment de révolution capitaliste où il était encore possible de conquérir des colonies ; maintenant c’est fini : tout est partagé. Jadis, les guerres coloniales prouvaient par elles-mêmes que l’heure de la conflagration générale n’avait pas encore sonné et l’on pouvait conquérir des territoires coloniaux sans pour cela devoir nécessairement se heurter à d’autres forces de “civilisation” d’un acabit égal. Aujourd’hui il n’en est plus ainsi, le point de saturation a été définitivement atteint par le capitalisme qui ne pourra plus procéder à l’industrialisation des pays retardataires (cette mission revient au prolétariat mondial et uniquement à lui). En même temps puisque plus rien ne reste à partager, tout ne peut qu’être arraché au feu des canons, au cours d’une conflagration.

C’est en partant de ces critères que nous avions considéré la signification réelle de l’entreprise éthiopienne. Les évènements qui se sont succédés par la suite, et surtout ceux de ce dernier mois, confirment une opinion, qui n’était d’ailleurs qu’une simple traduction dans le langage de la pensée d’une évolution générale sur laquelle les événements en Chine avaient jeté une lumière lugubre. Aujourd’hui le bloc de Versailles est par terre : l’Italie demande pour tenir son engagement de “garante” au pacte de Locarno que sa mission de “civilisatrice” soit reconnue et que la flotte anglaise soit retirée de la Méditerranée, l’Angleterre pour exécuter ses obligations de “garante” tient compte de la tiédeur de la France au sujet des sanctions. Enfin, la France, hésite à lâcher l’Italie parce qu’il n’est pas possible d’arriver à la résurrection de l’Entente Cordiale de Delcassé, Eden ayant déclaré aux Communes que les accords du 17 mars entre les États-Majors ne peuvent être comparés à ceux existants avant 1914.
Mais si nous assistons ici à un cours inévitablement contradictoire qui ne permet pas encore de délimiter la configuration des constellations impérialistes, il y a un autre terrain où les événements se suivent avec une logique de fer. C’est celui de la lutte contre la classe ouvrière.

Immédiatement après l’ouverture des hostilités en Abyssinie, Baldwin comprit que le moment était venu pour souder le prolétariat à la politique du réarmement intensif. Avant lui le “pacifiste” Cecil (est-il aussi un “ami de l’ U.R.S.S.” ?) avait apprêté les batteries par le plébiscite monstre en faveur de la Société des Nations. Ensuite tout pouvait se suivre logiquement : l’Angleterre ne faisait que défendre le Covenant et la loi internationale ; mais pour être à même d’accomplir cette tâche il fallait des armes, et le major Attlee tout en ne souscrivant pas immédiatement aux propositions de Baldwin et en soulevant encore le plan de la sécurité collective pouvait se borner à une simple opposition parlementaire alors que dans le pays, dans les organisations ouvrières, la campagne des chefs Trade-Unionistes avait pour but de prouver que la seule forme efficace des sanctions était celle qui n’excluait pas en principe l’éventualité des sanctions militaires.

À la suite du 7 mars, nous avons assisté, dans des proportions extrêmement plus fortes, à une répétition de la manœuvre du capitalisme anglais. En Belgique, le P.O.B. affirmera que les changements intervenus commandent un changement d’attitude envers les projets Devèze, alors qu’en France, lorsque Sarraut pose la question de confiance à la suite du discours de Flandin, deux députés seulement voteront contre : les socialistes et centristes ayant donné leurs suffrages à la politique qui veut le respect des traités, qui veut ne pas négocier avec Hitler et qui exige que la loi soit appliquée. Or, pour l’appliquer, il n’ y a qu’un seul système : la guerre ! la guerre que la “nation française” doit mener au nom de la démocratie et de la civilisation. Entretemps, un pari sera lancé entre Maurras, Taittinger, La Roque d’un côté et Blum, Cachin de l’autre. L’enjeu du pari : le plus grand zèle dans la “défense de la nation”, dans la “réconciliation des Français”. Et les réminiscences historiques des centristes seront aussi instructives que leurs incursions théoriques. L’on parlera des émigrés de Coblentz, de Valmy, de l’armée de Condé pour prouver que ceux qui combattent contre la “nation” (demain on dira la patrie) ce sont les deux cents familles (la statistique est une arme parfaite pour le démagogue qui doit brouiller les cerveaux des ouvriers), alors que les travailleurs sont le seul ciment de la nation. Demain peut-être on rééditera la formule de Napoléon et le “soleil d’Austerlitz” luira sur les cadavres des prolétaires assassinés. D’un autre côté, le centriste qui doit faire appel jusqu’à Marx pour conquérir un plus grand crédit parmi les ouvriers, repêchera dans la “Critique de l’Économie Politique” une phrase que Marx avait employé pour indiquer la mission internationale de chaque prolétariat. “Le coq français apportant la révolution en Allemagne”, ne voudra plus dire que le prolétariat français par sa lutte contre son capitalisme doit aider le prolétariat allemand à secouer son propre joug, mais elle signifiera le général Maurin apprêtant ses armées contre l’Allemagne barbare. De son côté, la grande presse française fera écho au Front Populaire : celui-ci ne parlera plus du prolétariat allemand, de son capitalisme, mais de “l’Allemagne” ; la Droite sortira à nouveau de son arsenal les opinions de Nietzsche et de Goethe considérant l’Allemagne encore submergée dans l’état de la barbarie.

Dans cette terrible orchestration, le prolétariat est muet, tragiquement muet. Ceux qui ont voté en Angleterre pour Baldwin ou pour Attlee ; en Allemagne pour Hitler ; en France pour De Kerillis ou pour Herriot, Blum et Cachin ; en Belgique pour Degrelle ou pour Vandervelde, ce ne sont que les restes inanimés de ce qui fut la grande armée mondiale de la révolution. À l’état d’extrême décomposition où elles se trouvent, les masses ne parlent plus leur langue spécifique mais la langue des traîtres qui ont assuré la victoire du capitalisme lorsque les situations révolutionnaires avaient fait trembler le régime capitaliste. Dans tous les pays c’est la voix commune des Staline, des Vandervelde, des Hitler, des Mussolini, qui s’élève et qui relie provisoirement les masses au capitalisme mondial. Mais nous n’en sommes qu’à la répétition générale. Pour quand la guerre ? Personne ne saurait le prédire. Ce qui est certain, c’est que tout est prêt : ce mois de mars 1936 devait le prouver tragiquement, lumineusement. Au moment où l’histoire embranche des foudres dans son cours, les prolétaires communistes qui continuent la lutte doivent s’armer de la conviction que s’il est possible d’enlever provisoirement aux masses la possibilité d’écouter les rares groupes qui militent pour le prolétariat et qui continuent le processus historique qui débuta en 1917 en Russie, après avoir été préparé par les Communards de Paris, il n’est dans le pouvoir de personne d’éviter que l’aboutissement des contrastes dans la guerre ne détermine la condition pour faire éclore dans le prolétariat, la seule force capable de créer, en liaison avec l’harmonie des besoins humains en face de l’expansion productive, l’harmonie des hommes en une société sans classes.

La seule réponse que ces communistes pourraient opposer aux événements que nous venons de vivre, la seule manifestation politique qui pourra être un jalon dans la voie de la victoire de demain, ce serait une Conférence Internationale qui relie les pauvres membranes qui restent aujourd’hui du cerveau de la classe ouvrière mondiale. Bien malheureusement il ne suffit pas de poser l’inéluctable nécessité d’un problème pour que les conditions se présentent pour une solution qui pourtant n’a nullement le caractère de l’impossibilité !

Pour le 65e Anniversaire de la Commune de Paris

Entre le Paris de la glorieuse Commune de 1871 et le Paris du Front Populaire existe un abîme qu’aucune phraséologie ne peut dissimuler. L’un s’est annexé les travailleurs du monde entier, l’autre a vu traîner dans la boue de la trahison le prolétariat français. Nous voulons, pour reprendre les profondes expressions de Marx, que “le Paris des ouvriers 1871, le Paris de la Commune” soit “célébré comme l’avant-coureur d’une société nouvelle” et non comme un simple épisode “national”, un moment de défense de la patrie, de la lutte contre le “prussien” ainsi que voudront inévitablement le présenter les valets du front populaire.

Certes, les circonstances historiques dans lesquelles elle surgit pourraient permettre pareilles spéculations. Marx lui-même n’avait-il pas écrit : “Tenter de renverser le nouveau gouvernement en la présente crise, lorsque l’ennemi est presque aux portes de Paris, serait un acte de pure folie. Les ouvriers doivent remplir leur devoir civique”. Mais lorsque en mars 1871 apparut la Commune, c’est Marx le premier qui en dégagea le profond caractère internationaliste en écrivant : “Si la Commune représentait vraiment tous les éléments sains de la société française, si elle était par conséquent le véritable gouvernement national, elle était en même temps un gouvernement ouvrier et, à ce titre, en sa qualité d’audacieux champion du travail et de son émancipation, elle avait un caractère bien marqué d’internationalisme”.

La grandeur de la Commune réside dans le fait qu’elle sur surmonter les préjugés de l’époque, inévitables dans la phase de la formation des États capitalistes, pour s’affirmer non comme le représentant de la “Nation” ou celui de la République démocratique (“on croit, dit Engels dans sa préface à la “Commune” de Marx, avoir déjà fait un progrès tout à fait hardi si l’on s’est affranchi de la croyance en la monarchie héréditaire pour jurer en la République démocratique. Mais, en réalité, l’État n’est pas autre chose qu’une machine d’oppression d’une classe par une autre, et cela tout autant dans une république démocratique que dans une monarchie”) mais celui du prolétariat mondial. Marx écrit d’ailleurs très justement : le secret de la Commune le voici : “elle était, par dessus tout, un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte entre la classe qui produit et la classe qui s’approprie le produit de celle-ci ; la forme politique, enfin trouvée, sous laquelle il était possible de réaliser l’émancipation du travail”.

C’est cette signification historique, dégagée génialement par Marx au feu des événements mêmes, qui est restée de l’insurrection des travailleurs parisiens et qui lui donna l’importance colossale qu’elle eut pour le développement du mouvement ouvrier. Il s’agissait de l’apparition de “la forme politique, enfin trouvée, sous laquelle il était possible de réaliser l’émancipation du travail”. Quoi d’étonnant si jusqu’en 1914, le mouvement international vécu sur le souvenir héroïque de la Commune, s’y nourrit, mais dut aussi, avec le triomphe de l’opportunisme, en estomper la signification réelle.

La bourgeoisie française aidée par Bismarck devait écraser par le fer et par le feu la Commune, laquelle dans les conditions de développement économiques et sociales de l’époque, ne pouvait avoir de perspectives. Ce n’est qu’après de longues années que la bourgeoisie, aidée par l’opportunisme réussit à brouiller parmi les travailleurs la portée immense de cet événement. Mais là où la violence échoua, devait réussir la corruption. En 1917, il apparut que seuls les bolcheviks russes avaient appris à l’école de la Commune, qu’eux seuls en avaient maintenu la signification et au travers de sa critique s’étaient habilités aux problèmes insurrectionnels. Sans la Commune, la révolution d’octobre 1917 n’aurait pas été possible. Ici il s’agissait d’un de ces moments historiques où “la lutte désespérée des masses, même pour une cause perdue, est nécessaire à l’éducation ultérieure de ces masses et à leur préparation aux luttes futures” (Lénine), d’un premier fruit d’une expérience sanglante, d’un pas concrètement posé vers la révolution mondiale. La Commune fut grande et le restera parce que les ouvriers parisiens se laissèrent ensevelir sous ses décombres plutôt que de capituler. Aucune menace de Thiers, aucune violence ne vient à bout de leur héroïsme. Il fallut les massacres de Mai 1871, ceux du Père Lachaise pour rétablir l’ordre et le triomphe de la bourgeoisie. Et même les opportunistes de la IIe Internationale qui écartèrent délibérément les enseignements de la Commune, durent s’incliner devant son héroïsme. Avant la guerre, les partis socialistes durent glorifier la Commune pour mieux en écarter les leçons historiques. Mais cette attitude comportait une contradiction fondamentale en ce qu’elle faisait des insurgés parisiens un foyer permanent de la lutte révolutionnaire internationale où d’authentiques marxistes vinrent apprendre.
La Commune russe de 1917 n’aura pas connu ce sort glorieux. Sa transformation en un foyer de contre-révolution, sa désagrégation sous l’action de la corruption du capitalisme mondial en a fait un élément de répulsion d’où l’on retire avec peine des enseignements. Soviet pour l’ouvrier ne signifie plus un pas en avant par rapport à la Commune, mais un pas en arrière. Au lieu de périr sous ses propres décombres, face à la bourgeoisie, le Soviet a écrasé le prolétariat. Son drapeau est aujourd’hui celui de la guerre impérialiste. Mais autant et dans la même mesure où il n’y aurait pas eu d’Octobre 1917 sans la Commune de 1871, il n’y aurait pas de possibilité de révolution triomphante sans la fin lamentablement tragique de la révolution russe.

Qu’importe après tout si la Commune sert aux battages chauvins du front populaire, si la Russie est devenue un instrument puissant pour la préparation de la guerre impérialiste : c’est le destin des grands événements de l’Histoire d’être asservis aux intérêts de la conservation capitaliste dès qu’ils ont cessé d’être une menace pour sa domination. La seule chose que personne au monde ne peut effacer de la Commune, c’est son caractère de pionnier de la libération des travailleurs. La seule chose qui reste des Soviets russes c’est l’expérience gigantesque de la gestion d’un État prolétarien au nom et pour le compte du prolétariat mondial.

Là résident les fondements de ces événements que le renouveau des batailles révolutionnaires doit faire ressurgir sur l’arène politique. Les formes historiques importent peu : Commune ou Soviet (plutôt Commune que Soviet), le prolétariat mondial ne pourra répéter les erreurs historiques de l’une ou de l’autre, car, comme le dit si bien Marx, il n’a pas à “réaliser un idéal, mais à dégager les éléments de la nouvelle société que la vieille société bourgeoise elle-même porte en ses flancs”. Nous n’avons pas à opposer un idéal utopique et abstrait à ces deux expériences historiques, à nous égarer dans un enthousiasme vide ou une répulsion sentimentale, mais à dégager de la phase historique où a sombré la révolution russe “les éléments de la nouvelle société” ainsi que le fit Lénine au sujet de la Commune. Comme le prouve lumineusement la Commune Hongroise de 1919, en dehors de ce travail l’on assiste inévitablement à la répétition d’erreurs, d’échecs, qui, parce qu’existe une expérience antérieure, compromettent pour de longues années la lutte du prolétariat.

Les ouvriers ne peuvent pas “répéter” au cours de leur lutte émancipatrice, mais doivent innover, précisément parce qu’ils représentent la classe révolutionnaire de la société actuelle. Les inévitables défaites qui surviennent dans ce chemin ne sont alors que des stimulants, de précieuses expériences qui déterminent, par la suite, l’essor victorieux de la lutte. Par contre, si nous répétions demain une seule des erreurs de la révolution russe, nous compromettrions pour longtemps le destin du prolétariat qui se pénétrerait de la conviction qu’il n’a plus rien à tenter.

Laissons donc, pendant que le prolétariat est battu dans tous les pays, les traîtres falsifier la portée de la Commune. Laissons la Russie suivre son cours. Mais veillons à préserver les enseignements de ces deux expériences, à préparer les armes nouvelles pour la révolution de demain, à résoudre ce devant quoi la révolution russe a échoué, car si “le grand acte socialiste de la Commune, ce fut son existence même et son propre fonctionnement” (Marx), le mérite de la révolution russe fut d’avoir abordé les problèmes de la gestion d’une économie prolétarienne en liaison avec le mouvement ouvrier de tous les pays et sur le front de la révolution mondiale. Le “grand acte” de la Commune s’est terminé dans des massacres, la gestion de l’État russe a fini avec “le socialisme dans un seul pays”. Nous savons aujourd’hui qu’il vaut mieux que les prochaines révolutions finissent comme la Commune parisienne plutôt que dans la honte de la trahison. Mais nous travaillons non avec une perspective de défaite, mais avec la volonté de préparer les conditions de la victoire.

Deux Communes ont vécu. Vive les Communes du prolétariat mondial.

Au sujet du cas Mariottini

Le journal centriste italien “Le cri du Peuple” publie la lettre suivante signée par la camarade Mariottini :

“Déjà dans le passé, la presse adverse s’était occupée de moi en publiant que j’avais été arrêtée. La nouvelle était, par elle-même, si absurde, que je crus qu’il ne valait pas la peine de démentir puisque, allons donc, dans l’Union Soviétique on arrête seulement les mouchards, les saboteurs et les contre-révolutionnaires.
Maintenant, le “Nuovo Avanti“, dans un de ses numéros de janvier, découvre le cas Mariottini. On dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions, mais de la façon dont le “Nuovo Avanti” présente les choses, on a l’impression que sa plus grande préoccupation n’est pas mon “cas”, mais d’apporter un coup sournois à l’Union Soviétique et au système existant, qui tombent dans mes affaires comme un cheveu dans la soupe.
Dans tous les cas, ceux du “Nuovo Avanti” peuvent se tranquilliser : il n’existe pas un cas Mariottini.
J’ai traversé, il est vrai, des moments douloureux, dus au hasard et à la faute des hommes. Il est vrai que ces derniers ont seulement en partie réparé ; mais qu’ont à faire ici le Parti Communiste et l’Union Soviétique ?
Le “Nuovo Avanti” affirme être le Prométhée qui a donné vie au cas Matiottini ; eh bien, je n’ai qu’à déplorer que Gatto Mammone], animé d’un sentiment mal compris de commisération et d’esprit partisan, ait employé mes lettres d’un caractère absolument familial, écrites dans un moment de découragement, contribuant ainsi à ce travail de dénigrement de l’Union Soviétique par lequel de vulgaires politiciens espèrent se refaire une virginité politique perdue à jamais. Je déclare enfin que personne ne m’empêche de quitter l’U.R.S.S. et de retourner dans mon pays, et que, si jamais je suis prisonnière, je le suis de mes idées.”

Moscou, 23 février 1936.

Nous avons publié intégralement la lettre que la Camarade Mariottini a adressé à l’organe du Parti centriste, au “Cri du Peuple“, lettre qui fut publiée dans sa seconde version dans l’organe socialiste, le “Nuovo Avanti” qui devait soulever son cas en reprenant certains passages de ses lettres publiées dans notre presse. L’intervention du journal socialiste, dès le premier moment, se manifestait – malgré l’apparente critique contre les centristes – comme un élément supplémentaire contre Mariottini. En effet, la signification politique du cas de cette camarade consistait dans le fait qu’il révélait – sous des formes particulièrement pénibles – la situation qui est faite à des centaines et des milliers de prolétaires qui osent combattre ou simplement ne pas applaudir à la politique centriste, ou bien plus simplement qui refusent de se séparer de leur compagnon qualifié de “contre-révolutionnaire” parce qu’il continue de militer pour les mêmes positions qui permirent au prolétariat italien de fonder son parti de classe. Le chef des réformistes italiens reprenait le cas Mariottini uniquement pour dire que lui, à la place des centristes en Russie, tout comme eux n’aurait même pas songé à voir s’il y avait compatibilité entre le “socialisme” et le cas de Mariottini, de Calligaris et de tous les autres prolétaires immigrés ou russes qui osent continuer la lutte pour la révolution mondiale et contre le socialisme dans un seul pays. Seulement, il aurait laissé Mariottini libre d’aller “où elle veut, quand elle veut, comment elle le veut”.
Survint la lettre de Germanetto dont nous avons publié l’essentiel dans le numéro précédent de “Bilan“. A ce moment, il s’agissait de “Madame Mariottini” et de “son mari”. Actuellement, il s’agit de “Mariottini” et sa lettre est mise en bonne place dans l’organe centriste aussi bien que dans celui des réformistes.
Le chef de ceux-ci conclut en disant “le cas Mariottini n’existe plus”. Très juste pour un social-démocrate qui est digne de ce nom. Point n’est besoin de vérifier les faits, de les apprécier, de voir s’ils ne sont pas l’expression de toute une politique qui a conduit la Russie Soviétique à manifester ses gigantesques succès militaires, économiques et politiques en abattant la tête de… la révolution mondiale au travers du traité franco-russe, des pactes de non-agression et de la Société des Nations, où évidemment il n’est pas question de la guerre, mais de l’affranchissement de la classe ouvrière de tous les pays.
Mariottini refuse d’être défendue, le cas n’existe donc plus. Très juste, nous le répétons, pour un socialiste ou pour un centriste.
Le prolétariat a une toute autre opinion. Nous ne sommes pas des “hommes de coeur” à la Germanetto et nous négligerons toutes les expressions politiques de Mariottini qui sont profondément opposées à nos conceptions. Nous savons fort bien en quel état d’esprit elle peut se trouver actuellement en un isolement terrible, en butte à des interpellations empoisonnées où le poignard de la violence peut se cacher sous l’exclamation : “Mais quoi, tu nourris la campagne contre-révolutionnaire contre la Russie, contre le parti ! N’as-tu rien à dire ?”. Et nous pouvons même admettre que Mariottini puisse ne pas comprendre ce qui se cache dans la menace “n’as-tu rien à dire” et que – voyant se déclencher une campagne qu’elle croit nuisible à la Russie -, elle veuille ne pas en être l’instrument direct ou indirect. Mais dans ce cas aussi les conclusions politiques ne pourraient pas être définitives : tout au plus pourraient-elles résoudre le cas individuel de Mariottini à qui seulement appartient de prouver s’il s’agit d’un moment occasionnel de faiblesse ou bien si elle désarme définitivement face au centrisme.
Mais le problème politique central reste, celui qui intéresse toute la classe ouvrière et dont le cas Mariottini n’était qu’une simple illustration. Voici les éléments de ce problème :

a) Mariottini doit choisir entre la place qu’elle occupe et le maintien de ses relations avec son compagnon. Du moment qu’elle refuse de rompre ces dernières elle devra accepter un travail qui ne correspond nullement à ses capacités physiques.
Problème politique : le pays socialiste peut-il réduire une femme qui veut simplement maintenir des relations sentimentales avec son compagnon, à des conditions telles que c’est tout juste si elle et son enfant ne crèveront pas de faim.

b) A l’usine le salaire qu’elle gagne n’est pas suffisant et Germanetto avoue que des secours lui sont offerts (Mariottini a écrit qu’elle les a refusés).
Problème politique : le salaire était-il celui que gagnent tous les ouvriers de sa branche et dans ce cas le régime “socialiste” donne-t-il des salaires de famine ? Ou si c’était là un “salaire de punition” que l’on alloue comme peine politique, ce système est-il “socialiste” ?

c) Mariottini veut partir de Russie. Elle ne peut faire qu’une chose : rentrer en Italie. Et encore dans sa dernière lettre elle dit qu’elle a toujours été libre de “partir pour son pays”.
Problème politique : le pays du socialisme peut-il contraindre les prolétaires qui veulent partir à se rendre uniquement à l’ambassade Italienne et les empêcher d’aller ailleurs même s’il s’agissait de rejoindre les personnes de leur famille ?

Enfin, pour ce qui concerne Mariottini, individuellement considérée, qui peut affirmer qu’elle dise la vérité quand elle écrit à la suite d’une campagne qui la trouve isolée en face d’un monde d’ennemis, et qui peut prouver qu’elle n’ait pas dit la vérité quand elle écrivait des lettres intimes et désespérées ?
Que le chef des socialistes italiens se frotte les mains parce qu’enfin un caillou qui lui était tombé sous les pieds est enfin écarté, cela est parfaitement logique. Que centristes et socialistes soient contents d’escompter avoir meurtri une nouvelle conscience, cela aussi est parfaitement dans l’ordre. Mais les ouvriers constateront que tous les problèmes politiques restent debout et qu’ils le resteront même si Mariottini devait succomber. Avec le souhait à Mariottini qu’elle sache s’inspirer du martyre des prolétaires dans tous les pays, les ouvriers manifestent le plus vif dégoût pour ces massacreurs de consciences prolétariennes et continuent la lutte pour un socialisme que la Russie actuelle déshonore par les cas de Mariottini, Calligaris et de tous les autres qui continuent la lutte pour la révolution mondiale.

Une réponse de Gatto Mammone

La bombe a éclaté. Nous avons une “lettre de désapprobation” de Matiottini et cela en deux versions : l’une parue dans l’organe socialiste “Le Nuovo Avanti“, l’autre dans “le Cri du Peuple“, l’organe centriste.
Nous pourrions mettre en doute l’authenticité de cette lettre ou, en tous cas, sa “spontanéité”. Mais nous préférons l’accepter comme véridique même dans sa version pour le “Nuovo Avanti”, laquelle plus que l’autre révèle le style embrouillé et bureaucratique qui caractérise le faux policier dans les pays bourgeois et les manipulations de parti en U.R.S.S.
Mais quel était l’objectif de notre campagne ? Documenter :

a) Comment Mariottini avait été expulsée du parti et chassée du travail “uniquement” parce qu’étant compagne d’un “oppositionnel” ;
b) la situation tragique où on l’avait placée ;
c) comment on l’autorisait seulement à retourner en Italie.

Le citoyen Germanetto dans la lettre adressée au “Nuovo Avanti” avait admis que Mariottini avait été éloignée du parti et du travail “quand fut clair qu’elle préférait les ennemis ouverts du parti au parti même”. Ce qui traduit en paroles ordinaires veut dire qu’elle se refusait à rompre ses relations avec son compagnon. Mais en même temps il affirmait d’un ton hautain que Mariottini restait en Russie “parce qu’elle n’avait “jamais” été mal traitée, parce qu’elle avait “toujours” été aidée et “favorisée” et qu’elle était libre de sortir de l’U.R.S.S., de suivre son mari, d’aller où elle voulait, quand elle voulait, comme elle voulait”.

Or, ces deux assertions sont pleinement démenties par la lettre de Mariottini. Celle-ci écrit en effet textuellement : “J’ai traversé des moments douloureux dûs au hasard et à la faute des hommes”. Ses lettres ont été écrites dans des moments de découragement. Moments de découragement qui, comme nous l’avons prouvé, se sont prolongés pendant plus de deux ans, et qui ont cessé – nous avons été de faciles prophètes – avec le commencement de notre campagne. Au moins “découragement” dans les pays capitalistes se rattache à une situation pénible, peut-être dans “le pays du socialisme” signifie-t-il bonheur et félicité ? En outre, Mariottini détruit l’insinuation de Germanetto, mettant en doute l’authenticité des lettres publiées par nous. D’après lui, elles n’auraient été “que de communs documents de propagande anti-bolchevique, comme on peut en lire tous les jours dans la presse fasciste allemande, italienne, française et du monde entier”. Mais ce qui importe le plus, la lettre de Mariottini se termine avec la déclaration que personne ne l’empêche de quitter l’U.R.S.S. et “de retourner dans son pays”, c’est-à-dire… en Italie fasciste.

Mais c’est ici que se trouve toute la substance du cas Mariottini que le “scampolista” (le rédacteur de l’organe socialiste) ne veut comprendre, parce qu’il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Voilà donc le dilemme infâme qui est posé à Mariottini, et non à elle seulement : ou bien rester en Russie exposée aux persécutions et à la coercition qui finissent par affaiblir n’importe quel être, ou rentrer en Italie, uniquement en Italie.

La lettre de Mariottini que nous avons publiée dans le numéro passé de Bilan explique les raisons pour lesquelles elle ne veut pas s’adresser aux autorités fascistes, raisons qui sont omises naturellement dans la lettre de commande que le “scampolista” se garde bien de révéler. Que reste-t-il d’autre de la lettre de Mariottini ? La déploration de la campagne commencée sans son consentement ? Mais aux naïfs, pour ne pas dire plus, qui voudraient s’accrocher à cela, nous conseillons de relire les lettres de Mariottini que nous avons publiées et où des phrases de ce genre se trouvaient : “ne dis rien parce qu’il pourrait m’en arriver de pire” ou “je te prie à nouveau de ne pas rendre publique la chose”.

Le pire arrivera. D’autres lettres de Mariottini – de désaveu plus explicite contre moi – pourront être cuisinées dans les bureaux de Moscou. J’ai vécu trop d’années en Russie et connais trop bien certains milieux, pour ne pas être au courant à fond de toutes les possibilités dont disposent les gangsters staliniens. Pour le moment les centristes ont préféré publier la lettre de Mariottini sans commentaires dans la crainte peut-être qu’il pourrait y avoir jusqu’à des centristes qui ne pensent que cette lettre (démenti de Mariottini) démente en définitive justement la lettre de Germanetto.

Et maintenant deux mots au “scampolista”. Celui-ci se borne donc à acter la “curieuse lettre de Mariottini” et alors que lui-même en arrivait à dire après publication de la lettre de Germanetto qu’elle devait être libre d’aller quand, où et comme elle le voulait, il doit se contenter actuellement d’admettre que ce voyage serait uniquement vers l’Italie. Il se lave les mains comme Ponce Pilate avec la boutade que “Gatto Mammone s’en tirera comme il pourra et comme il le voudra”. Gatto Mammone s’en est tiré – comme vous le voyez – assez bien. Qui en sort difficilement c’est justement le “scampolista”. Nous étions, dès l’abord convaincus qu’il avait parlé du cas de Mariottini non par esprit de solidarité mais uniquement par spéculation envers des alliés par trop exigeants. L’avantage de traîner les centristes à la remorque de leur politique de trahison fait que les dirigeants socialistes changent soudainement de position et qu’un vieux renard tel que le “scampolista” fasse l’idiot, encaisse l’accusation “suggérée” à Mariottini, disant que son intervention représente un coup sournois contre le parti communiste et qu’il abandonne enfin ce qu’il avait soutenu la semaine avant. Paris vaut bien une messe.

Nous concluons enfin avec une rectification au sujet de l’observation de Mariottini pour la fausse nouvelle de son arrestation apparue dans la presse fasciste italienne. Cette nouvelle, c’est le provocateur centriste Baldini qui l’apporta de Moscou. Ce monsieur, que nous avons immédiatement brûlé, est passé ouvertement au service de l’Ovra fasciste, et aura évidemment transmis cette nouvelle à ses nouveaux maîtres. Vouloir nous attribuer des choses qu’ils ont eux-mêmes fabriquées, voilà une nouvelle preuve de la perfidie centriste.

Gatto Mammone

Au sujet des problèmes du parti et de la tactique

Chers Camarades,

Le camarade Hennaut a présenté un rapport sur “La Situation politique à la veille des élections et la tactique de la Ligue” dont voici les conclusions :

1. — Le mouvement révolutionnaire que la Ligue s’efforce de créer, correspond à une période différente que celle qui a fait naître le P.O.B., c’est la période de “guerres et révolutions”. Le nouveau mouvement sera donc imprégné d’une idéologie et d’une pratique différentes. Cependant, le nouveau mouvement, tout en ne continuant pas l’ancien, en est l’héritier. Il devra nécessairement reprendre tout ce qu’il y avait de foncièrement socialiste dans l’ancien mouvement. De ce fait, il s’efforce de gagner à lui la meilleure partie du prolétariat socialiste. 2. — Il n’est pas indifférent à la Ligue que les ouvriers votent pour le socialisme ou le fascisme. La Ligue ne voit pas dans une victoire électorale du P.O.B. une garantie contre la victoire du fascisme, mais elle voit dans une victoire électorale des partis de la réaction, une possibilité en plus de la transformation du régime qu’elle estime du devoir des travailleurs de ne donner d’aucune façon. 3. — La Ligue n’est pas un parti, mais seulement un groupement de révolutionnaires qui proposent à la classe ouvrière de créer son parti et offre, pour ce faire, les solutions qu’ils estiment utiles. Ce n’est pas son rôle de présenter des candidats et elle ne voit en dehors d’elle aucune formation dont les principes se rapprochent des siens et en collaboration avec laquelle il serait opportun de présenter des candidats.

Pour ces raisons, la Ligue estime nécessaire :

a) de recommander à ses membres et aux ouvriers de voter aux élections prochaines en faveur des candidats du P.O.B. ;
b) au cours de la campagne électorale, la Ligue expliquera aux travailleurs, pour autant que faire se peut, — la Ligue repoussant toute démagogie tapageuse et mensongère employée par les autres partis — les buts généraux de son action.

Deux méthodes se présentent à nous pour mettre en relief les divergences. Celle d’extraire des conclusions ci-dessus, les positions politiques que nous croyons devoir soumettre à un examen critique. Celle de coordonner ces positions avec celles qui ont été précédemment défendues au sein de votre Ligue. Notre C.E. estime préférable la seconde voie car lorsque nous serons arrivés à établir le fil conducteur reliant les conclusions actuelles à certaines positions théoriques, il sera possible d’arriver à des conclusions utiles pour le mouvement ouvrier et nous déblayerons le chemin afin d’asseoir sur de fortes bases les rapports entre votre Ligue et notre fraction. Par là se trouveront aussi écartés tous les aspects démagogiques de la discussion qui ne se bornera nullement à mettre en évidence l’incongruité d’un appel aux ouvriers à voter pour le P.O.B., mais qui se dirigera vers l’éclaircissement des questions fondamentales qui inévitablement seraient obscurcies par un débat s’en tenant surtout aux éléments circonstanciels du problème.

L’étendue et la gravité des divergences qui opposèrent notre fraction à la majorité de l’Internationale dès sa fondation, et qui ne cessèrent, par la suite, de s’aggraver, se manifestent au sujet du rapport considéré. Cependant nous pensons bien que la discussion actuelle ne se fera nullement sur la base de la reproduction des critiques qui furent avancées en son temps par Lénine, critiques qui seraient remises à neuf par leur application mécanique aux circonstances politiques actuelles. En effet, pour procéder ainsi il faudrait commencer d’abord par dénaturer, dans son essence même, l’œuvre complexe de Lénine et par considérer que ce grand génie ne fut pas un produit historique d’une époque donnée, génie qui s’interdisait — par sa profonde compréhension de la méthode marxiste dont il fut une gigantesque expression — d’anticiper des solutions politiques à des problèmes que les situations n’avaient pas encore fait apparaître. Par contre il aurait été une manifestation intellectuelle d’une portée immense pouvant prédéterminer les solutions politiques auxquelles le prolétariat devrait se conformer tout au long du chemin de son émancipation. Nous savons fort bien que le camarade Hennaut repousse énergiquement ce système de discussion et qu’il est parfaitement d’accord avec nous pour dire dès l’abord, que l’évolution des idées de Lénine ne pouvait être que correspondante à l’évolution historique des situations faisant germer — avec les nouveaux problèmes — la nécessité d’y apporter les solutions adéquates.
Ensemble nous voulons essayer de voir jusqu’à quel point la méthode que nous croyons devoir appliquer, s’encastre dans celle que nos maîtres nous ont léguée. C’est ici que nous voulons établir un lien de continuité, tout en sachant d’avance que celui-ci peut fort bien s’accompagner d’une différenciation contrastante entre les formulations politiques que nous crûmes devoir adopter contre celles qui furent défendues en son temps par Lénine. Pour ne citer qu’un exemple, nous dirons que vis-à-vis du fascisme, d’un problème que Lénine n’eut pas la possibilité de comprendre dans toute son ampleur, le jeu consistant à vouloir établir la tactique du prolétariat allemand sur la base de l’attaque de Kornilov contre Kerensky (et ici il ne s’agissait nullement d’un mouvement fasciste), au lieu de prendre pour critère essentiel la précédente expérience fasciste, en Italie, ce jeu tout en arrivant à reproduire formellement les positions de Lénine conduisait en réalité à dénaturer l’esprit même de ses idées fondamentales. Pour continuer nos maîtres la photographie de leur activité aux nouvelles situations conduit inévitablement à la révision de leurs idées maîtresses. Pour rester dans le chemin où luttèrent Marx, Engels, Lénine, il nous faut veiller à appliquer aux circonstances actuelles la méthode matérialiste d’interprétation de l’histoire qui nous apprend avant tout, comme le disait Marx dans sa préface à la Contribution à la Critique de l’Économie Politique, qu’il est impossible de définir les solutions politiques des problèmes historiques que la réalité sociale n’a pas encore posés.

Ceci dit, il nous paraît qu’il faudra tenir compte que si les problèmes que nous devons discuter sont au fond les mêmes que ceux qui furent discutés antérieurement, une évolution s’est produite. Pour arriver à une conclusion utile nous nous interdisons donc d’avance de considérer les positions actuelles du camarade Hennaut comme étant la reproduction de celles qui furent autrefois combattues par nous. Ce que nous nous efforcerons de faire c’est de marquer les limites atteintes par cette évolution, ce qui nous permettra aussi de soulever l’hypothèse que les anciennes positions de Lénine pourraient correspondre aux expressions avancées actuellement par le camarade Hennaut. Cela afin de faire bondir la discussion sur le seul terrain qui nous semble être profitable à la classe ouvrière, celui qui est fondamental, celui des conceptions sur le parti, sur la tactique et de la méthode elle-même pouvant présider à l’interprétation des phénomènes historiques et sociaux.

Nous commencerons par remarquer que la tactique préconisée actuellement et qui se manifeste par une intransigeance moindre dans l’attitude de la Ligue, s’accompagne du souci manifesté par le camarade Hennaut de déterminer au sein de la Ligue des conditions telles qu’il soit possible à sa tendance de s’épanouir et d’atteindre une expression définie. Lors des élections partielles de 1935, notre fraction s’est opposée à ce que le camarade Hennaut maintienne les démissions qu’il avait données à la suite d’un vote qui le mettait en minorité. Nous pensions alors que l’attitude préconisée à ce moment par Hennaut (vote pour la liste du parti communiste s’opposant à la politique du P.O.B. qui appelait en ce moment les ouvriers à répondre sur le plan électoral au coup de force du gouvernement interdisant les manifestations contre les Arrêtés-lois) se reliait à l’esprit des “Directives pour une action communiste révolutionnaire” (document de base de la Ligue de décembre 1931), alors que notre position “concluant à la nécessité de l’abstention s’opposait plutôt à l’esprit des dites “Directives”. Pour cette raison nous avons affirmé que bien qu’une majorité s’affirmait sur une question contingente alors qu’il n’était pas encore possible d’arriver à une différenciation sur le terrain programmatique, il fallait appliquer le document de base, tout en avisant aux mesures pouvant permettre une discussion sur les questions théoriques et fondamentales. Le dernier rapport du camarade Hennaut, pose le problème en de tous autres termes, puisqu’il s’agit d’appeler les ouvriers à voter pour le P.O.B., à se rassembler par conséquent autour d’une force politique, qui est, par surcroît, au gouvernement. Ce dernier rapport ne pouvait avoir d’autre conséquence que de déterminer une différenciation sur le terrain même de l’organisation. Notre fraction n’a nullement repris sa position du printemps 1935, et a cru devoir proposer qu’on donne immédiatement droit à la proposition présentée par le camarade Hennaut qui donnait sa démission des postes de direction qu’il occupait au nom du même organisme qui venait de prendre position contre les conclusions politiques qu’il avait présentées.

Mais l’initiative de cette différenciation sur le terrain organisationnel revient spontanément au camarade Hennaut, lequel affirme clairement que la condition pouvant permettre un épanchement des opinions politiques qu’il entend défendre consiste justement dans le fait qu’il n’assumerait plus les responsabilités de Direction du groupe de Bruxelles. Sous la libéralité consistant à le maintenir à la direction bien qu’il soit en minorité, Hennaut voit en réalité un danger emprisonnant ou viciant l’évolution de ses idées. La portée de la divergence actuelle ne permettait pas d’autre solution que celle proposée par le camarade Hennaut lui même. Mais il nous semble intéressant de remarquer que si le camarade Hennaut considère qu’il faut établir une condition fondamentale pour ce qui concerne la maturation de ses idées ; qu’il pense se trouver dans l’impossibilité de poursuivre la cristallisation et l’évolution de ses pensées si la moindre confusion devait exister, soit même avec un courant non opposé mais seulement divergent ; pour ce qui concerne la classe ouvrière dans son ensemble, il croit possible de se diriger vers le chemin de la révolution tout en se rassemblant sous le drapeau de la contre-révolution social-démocrate. Cette contradiction ne nous semble nullement correspondre à la devise qui délimite l’œuvre de Lénine. Il est vrai qu’en s’appuyant sur une formule de Lénine au sujet du mouvement ouvrier d’Italie et qui s’exprimait ainsi “faites la scission dans le parti socialiste avec Turati [le chef des réformistes italiens] et vous ferez ensuite le front unique”, l’on nous a présenté les bolcheviks comme des plus méticuleux dans le domaine de la construction du parti alors qu’ils auraient été excessivement souples dans le domaine de la tactique. Mais nous considérons que c’est là un grossier artifice de polémique. Les bolcheviks ne pouvaient arriver à une sélection rigoureuse dans le domaine de la construction du parti qu’à la condition d’arriver à établir une sélection analogue dans le domaine du programme politique devant être embrassé par la classe ouvrière. Et dans la formule citée plus haut, “de faire ensuite le front unique avec Turati”, le tout est d’établir comment se fera ce front unique, sur la base de quelle tactique. La seconde proposition de la dite formule ne contient aucune solution aux problèmes essentiels qui sont encore posés devant nous.

À notre avis, il est parfaitement juste que le camarade Hennaut retrouve une indépendance au point de vue organisationnel, sans quoi toute son évolution intellectuelle s’en trouverait préjugée. Mais il est également juste que la classe ouvrière dans son ensemble doive établir les fondements primaires d’où peuvent surgir ses luttes et sa victoire. Et cela est d’autant plus important qu’un vice primitif peut avoir pour conséquence d’altérer toute son évolution successive. Cependant, nous ne croyons point devoir insister sur cette contradiction car le problème fondamental nous semble résider ailleurs. Pour les bolcheviks nous avons à plusieurs reprises affirmé qu’ils n’étaient nullement les diables apportant la révolution partout. Le sectionnement qu’ils opéraient à l’intérieur du parti social-démocrate correspondait à un sectionnement analogue qu’ils opéraient dans le système de mots d’ordre qu’ils soulevaient devant la classe ouvrière dans le but de la mobiliser pour la lutte révolutionnaire. Les bolcheviks en sont arrivés, au point de vue des formulations politiques, à proposer et à en défendre certaines qui semblaient se trouver en opposition avec celles défendues autrefois par Marx (surtout au sujet du problème de la guerre et de la tactique). En réalité, ils contenaient l’œuvre de Marx parce qu’ils s’armaient de sa méthode pour l’analyse d’un milieu historique bien plus avancé et où ils devaient agir En 1907, Lénine écrivit l’empiriocriticisme qui, à notre avis, constitue, dans le domaine du processus même de l’analyse historique, une critique de premier ordre de ceux qui rendent empirique la méthode marxiste lorsqu’au lieu d’employer les armes de la critique pour comprendre la signification d’une époque donnée, ils veulent expliquer celle-ci au travers de formulations qui exprimaient la substance d’une époque révolue. Il en est de même aujourd’hui. La question de la tactique à employer en face du dilemme “démocratie-fascisme”, ne fait qu’exprimer sous d’autres formes le conflit qui a opposé de tout temps les réformistes aux révolutionnaires au sein du mouvement ouvrier se réclamant de la méthode marxiste. Mais à notre avis il serait faux de croire que ce sont seulement les formes, les expressions du problème qui ont changé alors que la question serait restée la même, qu’il suffirait de reconduire arbitrairement une opinion au réformisme, l’autre au révolutionnarisme. La tactique préconisée par Marx d’abord, Engels ensuite (ce dernier d’une façon plus achevée), Lénine enfin à l’égard des réformes, ou des partis démocratiques ne correspond plus à notre avis à l’époque actuelle. Certes, rien ne reste immuable sur le terrain social, (le rôle des partis démocratiques, de la démocratie en général est tout autre aujourd’hui qu’il ne l’était du temps de nos maîtres) et il s’agit de voir si dans l’idée de nos maîtres, l’enjeu final ne consistait pas dans la recherche du chemin pouvant conduire le prolétariat à s’affirmer en tant que classe luttant pour ses objectifs propres, ou bien si cet enjeu revenait à invoquer l’appui de forces non prolétariennes pouvant avoir, en une situation donnée, une fonction historique ne les opposant pas à ce que la classe ouvrière se regroupe sur la base de certaines positions.

Le monde capitaliste est le monde des contradictions, et à côté de la contradiction fondamentale opposant la bourgeoisie au prolétariat, une infinité d’autres se manifestent opposant l’un à l’autre les groupes ou les partis du capitalisme. Mais ici le problème qui se pose est de savoir si le chemin pouvant conduire les travailleurs à leur affranchissement peut dépendre de l’habile exploitation des contrastes intercapitalistes, ou si enfin ce chemin ne résulte que de l’établissement d’un front programmatique et politique autour duquel se regroupe la classe ouvrière pour mener sa lutte. Les directives d’Engels aux ouvriers Scandinaves, afin de faire en sorte que les élections mènent à une victoire le parti démocratique, ou plus encore la réaffirmation de la nécessité de lutter pour la démocratie que Marx fit après sa véhémente diatribe contre les partis démocratiques français ayant dirigé l’écrasement des ouvriers en Juin 1848, dépendaient-ils de l’attribution de vertus prolétariennes à ces formations ou à ces positions politiques, ou bien étaient-ils la confirmation de l’idée que dans la situation historique de ce moment, la classe ouvrière ne pouvant mener le combat que sur la base des seules revendications limitées que l’époque d’alors permettait, il existait une possibilité de favoriser le succès de partis bourgeois ne s’opposant pas à l’obtention de ces revendications ? En définitive ces positions tactiques furent-elles prises en vertu des principes démocratiques consacrés dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen prévoyant même le droit à l’insurrection contre un gouvernement osant contrecarrer l’évolution sociale, les lois de la démocratie et la volonté du peuple, ou bien le furent-elles en fonction de la théorie marxiste de la lutte des classes ? Dans cette seconde hypothèse il est indiscutable que ces positions de tactique sont conseillées au prolétariat parce que c’est autour d’elles que peut se concentrer la classe ouvrière à un moment donné de son évolution, en vue de son affranchissement. Grâce à cette position autonome de la classe ouvrière il est aussi possible de retirer avantage des autres contrastes qui déchirent l’armature du régime capitaliste qui autrement (au cas d’une dissolution du prolétariat dans ces forces bourgeoises) reflueraient vers la conservation du régime capitaliste. Nous savons tous que l’opposition entre réformistes et révolutionnaires ne consistait nullement en ce que ces derniers s’opposaient aux conquêtes partielles de la classe ouvrière mais en ce qu’ils s’opposaient à ce qu’au travers des réformes on en arrive à conquérir la classe ouvrière par l’abandon de son indépendance et de son programme exclusif révolutionnaire.

Tout le problème actuel, pour ce qui concerne le dilemme “fascisme-démocratie” consiste à voir s’il peut reproduire l’ancien dilemme “réaction-démocratie”. Et ce problème ne se résout que sur cette base : l’ancienne réaction mêlait à la fois des restes des anciens régimes féodaux et de certaines couches de la bourgeoisie. Par contre, la démocratie trouvait ses bases politiques dans les possibilités existantes d’une évolution progressive au point de vue économique du capitalisme dans son ensemble, ce qui comportait aussi l’inévitabilté et la possibilité pour la classe ouvrière de se recueillir sur le front de revendications partielles. Au sein de la Première Internationale il était inévitable qu’à côté des organisations spécifiquement ouvrières se trouvent aussi des formations politiques n’ayant pas de rapports directs avec le prolétariat. Mais à part le fait que Marx a très justement expliqué qu’il ne pouvait faire que ce qui était possible de faire lorsqu’il rédigea l’Adresse Inaugurale, il reste le fait qu’historiquement la classe ouvrière ne pouvait commencer que par occuper ces positions tout à fait primitives. Personne d’entre nous ne songera donc pour la reconstruction du parti de classe des ouvriers, de répéter un chemin analogue.

Actuellement pour établir qu’une identité ou une analogie existe entre la démocratie d’autrefois et celle d’aujourd’hui, il faudrait commencer par nier l’évidence qui est d’ailleurs fermement expliquée dans le rapport même du camarade Hennaut. Après avoir examiné le rôle joué par la social-démocratie, en Allemagne surtout, il conclut en affirmant que les ouvriers ne peuvent nullement reprendre à leur compte la défense de la démocratie car c’est là le chemin qui peut les conduire au fascisme. C’est ici d’ailleurs, comme nous le verrons par la suite que réside l’élément le plus favorable à l’évolution imprimée par les événements aux conceptions politiques du camarade Hennaut.

S’il existe donc aujourd’hui entre démocratie et fascisme un cours toujours contradictoire, mais se résolvant vers l’une ou l’autre des deux solutions, suivant les intérêts du capitalisme (cette idée centrale nous la retrouverons exposée plusieurs fois dans la production politique du camarade Hennaut), il est évident qu’il en résulte que si autrefois, en face du contraste démocratie-réaction, existait la possibilité de regrouper d’une façon indépendante et autonome la classe ouvrière sans livrer la bataille conjointe sur les deux fronts, aucune possibilité n’existe plus aujourd’hui de rassembler le prolétariat sans en même temps battre ces deux forces intimement solidaires dans l’œuvre de conservation du capitalisme se trouvant menacé par la double action des facteurs économique et politique, car ceux-ci peuvent conduire à la victoire révolutionnaire à la seule condition que les travailleurs aient à leur tête un parti capable de les diriger lorsque les situations auront à nouveau fait éclater les contradictions propres au régime capitaliste.

Tout au long de l’œuvre de nos maîtres on retrouve, à notre avis, non l’application d’une politique se basant sur les “compromissions occasionnelles indispensables”, mais une perception ayant en vue l’établissement des fondements politiques pouvant asseoir la classe ouvrière en fonction des circonstances particulières de l’époque. Si nous arrivons à la conclusion, comme le fait le camarade Hennaut aussi bien que nous, que les situations actuelles ne permettent pas de construire les fondements de l’action ouvrière autrement que par la lutte simultanée contre démocratie et fascisme, ce n’est que sur ce front idéologique et politique que nous pourrons entrer dans le chemin qui aboutit à la victoire de la classe ouvrière.

Il pourrait sembler qu’aucune opposition n’existe entre la plus limpide délimitation idéologique au sein du parti et la tactique la plus large en vue de la défense occasionnelle de la classe ouvrière. Marx, par exemple, a combattu la fusion avec les lassalliens à Gotha, en même temps qu’il préconisait avec ces derniers une alliance politique pouvant aller même au-delà et embrasser des formations démocratiques bourgeoises. Mais ici il s’agit d’une position analogue à celle qu’avait indiqué Lénine et que nous avons examiné plus haut “faites la scission avec Turati, pour faire le front unique ensuite”. Marx n’est nullement en contradiction avec lui-même quand il semble couper les cheveux en quatre pour les observateurs superficiels, dans sa critique des expressions doctrinales des lassaliens et qu’il préconise ces mesures de tactique : l’appui au succès des formations démocratiques. Pour se prouver l’héritier de Marx, le camarade Hennaut devrait nous prouver que la classe ouvrière pourrait se regrouper aujourd’hui sur la ligne d’une force qui lui est immédiatement hostile et opposée, alors qu’au temps de Marx, la démocratie n’avait pas encore ce rôle et que les ouvriers ne pouvaient s’affirmer en tant que classe que sur la base des revendications partielles.

Les considérations qui précèdent avaient pour but non de préciser une divergence, car sur le problème de l’appréciation actuelle de la démocratie aucun contraste n’existe, mais uniquement de mettre en lumière ce qui nous semble être le fil conducteur, le critère essentiel que nos maîtres nous ont légué et qui consiste à établir le front du rassemblement autonome et indépendant des ouvriers et nullement à rechercher les alliances plus profitables ou moins désavantageuses pour leur défense, au cours d’une circonstance donnée, ainsi que pour leur victoire définitive.

Nous avons pensé devoir faire cette constatation car elle nous conduira à déduire des notions doctrinales qui nous permettront, nous semble-t-il, d’arriver à la source même de la divergence avec le camarade Hennaut.

La conception matérialiste de l’histoire garde sa valeur à la condition de considérer que chaque instant de la vie des classes, dans sa signification réelle, se relie directement à l’aboutissement final où se heurtent les intérêts historiques des deux classes fondamentales de la société actuelle : le capitalisme et le prolétariat. Au sujet de la formule “les intérêts historiques d’une classe”, il nous a été donné plusieurs fois d’en préciser la signification : il s’agit d’intérêts portant sur un type donné de l’organisation de la société, ce qui peut très bien comporter qu’à un moment donné, les intérêts de groupes capitalistes soient sacrifiés à l’ensemble des intérêts de la classe, ce qui permet aussi de comprendre que la social-démocratie italienne ou allemande soit violemment sacrifiée aux intérêts du capitalisme de ces pays ayant recours au fascisme. Le contraste accessoire démocratie-fascisme ne cesse pas d’exister, mais puisqu’il s’agit d’une contradiction se développant au sein même du régime bourgeois aucune possibilité n’existe pour le prolétariat de l’épouser. Sont donc à rejeter à la fois, comme profondément anti-communistes, les deux éditions de la politique centriste : celle du plébiscite de Prusse et celle contrastante du Front Populaire. Nous n’avons aucune difficulté à admettre que même pour les travailleurs leur intérêt historique peut ne pas se concilier avec l’intérêt occasionnel de quelques-unes de leurs couches, tant au point de vue économique (que l’on songe aux petits paysans) qu’au point de vue politique (courants socialistes ou anarchistes). Sans nullement reprendre à notre compte chaque acte de la révolution russe et en repoussant catégoriquement et en bloc toute l’expérience centriste successive, nous n’avons aucune peine à admettre qu’aussi les thèses sur les conseils des travailleurs (comme base structurelle d’un État prolétarien) puisqu’elles ne peuvent pas supprimer, au lendemain de la victoire sur le capitalisme, la différenciation existante entre les capacités politiques des travailleurs, conduiront à sacrifier l’intérêt occasionnel de certaines couches de travailleurs.

De plus, nous ne sommes nullement étonnés que sur le front même des forces spécifiquement bourgeoises, des contrastes se produisent et ne se règlent parfois que par la violence. Loin de voir dans le capitalisme un démon connaissant tous les détours pouvant amener le prolétariat à ses pieds, nous voyons qu’il est hérissé d’un ensemble de contrastes dont il ne pourra jamais se libérer, qui l’empêcheront de surmonter la vision des conjonctures (s’il en était autrement il en serait fini de la thèse de l’inéluctabilité du socialisme, les mitrailleuses et la corruption pouvant assurer indéfiniment la vie du capitalisme). Ses jours pourront seulement être mis en danger par le prolétariat devenant conscient de ses destinées et capable de profiter de situations qui lui sont favorables. Bien que cela puisse paraître absurde, c’est justement notre fraction qui proclame dès l’abord que les ouvriers abandonnés à eux-mêmes ne peuvent atteindre la vision de leurs intérêts et des moyens propres à les faire triompher. Cette conception exclut donc en principe que la classe ouvrière puisse faire sortir directement ou indirectement de son sein l’organisme ou les positions politiques qui correspondent à ses intérêts, mais notre conception est aussi la plus correcte au sujet des rapports qui doivent exister entre le groupement d’avant-garde et l’ensemble de la classe. À notre avis, si aujourd’hui nous sommes faibles et que les traîtres dirigent les organisations remplies d’ouvriers, cela dépend uniquement de la faiblesse extrême, de l’étranglement complet où gît actuellement la classe ouvrière. Et nous croyons aussi que leur action opposée de demain alors que les ouvriers reprendront la lutte pour la victoire révolutionnaire, ne résultera nullement du fait qu’ils auront souscrit à la totalité de nos positions, ou à celles de tout autre groupe, mais au renversement qui se sera produit dans les situations. Ce bouleversement des situations amenant le prolétariat à occuper une position avancée sur le front de la lutte contre le capitalisme et pour la victoire révolutionnaire, permettra aussi aux groupes communistes à qui revient la tâche de fonder les nouveaux partis d’achever leur œuvre d’élaboration idéologique. Ce n’est pas le fait du hasard si les œuvres fondamentales de Marx et Engels ont vu le jour au feu des situations révolutionnaires et s’il en a été de même pour Lénine.

Le problème d’établir comment un groupe peut dès maintenant emprunter le chemin qui demain facilitera au prolétariat la fondation de son parti ne peut pas être laissé au libre arbitre des militants d’un de ces groupes. Il dépend directement du processus pouvant amener le prolétariat à renverser à son avantage le rapport des classes qui lui est actuellement extrêmement désavantageux.

Une notion correcte du problème embrassant l’ensemble de la classe ouvrière nous permettra de situer correctement le problème de l’évolution conduisant à la fondation du parti de classe. Nous sommes tous d’accord pour reconnaître non dans tel ou tel autre de ses partis l’instrument spécifique de domination du capitalisme. Nous considérons que ce dernier peut établir son pouvoir de classe au travers de l’État, outil indispensable à sa domination. Les fluctuations des partis se trouvant au gouvernail de l’État ne reflètent pas la pression d’idéologies données triomphant au cours des batailles électorales, mais inversement représentent une évolution nécessaire à la bourgeoisie et s’exprimant par l’intervention du parti ou de la constellation des partis qui correspond le mieux à la situation considérée. L’expérience nous prouve non seulement que les gouvernements réactionnaires peuvent se fonder sur la base de Parlements orientés à gauche, mais plus encore que le programme politique ayant trouvé son expression dans un Parlement démocratique sera rapidement remplacé par un programme opposé et contre lequel le nouveau gouvernement avait combattu lors ces élections. Qu’il nous suffise de remarquer qu’au lendemain du glissement à gauche des élections allemandes nous eûmes l’installation de Hitler au gouvernement et que le parti radical-socialiste qui obtenait une majorité écrasante à la Chambre Française, le 5 février, votait quelques jours après la confiance au gouvernement Doumergue hissé au pouvoir par la droite. Enfin, en Belgique, l’année passée ce sera la même majorité qui assurait la vie des gouvernements De Broqueville et Theunis qui, du jour au lendemain, formera la base parlementaire et politique du gouvernement Van Zeeland axé à gauche et s’appuyant sur ce même P.O.B. qui, deux mois avant, voyait sa manifestation interdite par Theunis qui n’oubliait pas (ainsi que Gutt l’a révélé) d’envisager une participation ministérielle de Spaak, leader de la gauche socialiste à ce moment.

Si nous nous sommes un peu arrêtés sur le jeu des partis bourgeois poussés alternativement à la tête de l’État capitaliste, c’est parce que la thèse générale que nous voyons souvent affirmée dans les textes de la Ligue, nous semble être infirmée chaque fois que l’on considère que le parti social-démocrate pose tel ou tel autre geste par félonie. La gauche bourgeoise (social-démocratie y comprise) tout autant que la droite ne peut nullement avoir la prétention d’accomplir un rôle historique définitif.

Bien plus modestement, dans un régime basé sur l’oppression de classe, elle doit conformer son action en vue d’assurer la vie de la société bourgeoise. Et lorsque l’une ou l’autre sera balayée par les situations (la droite aux moments d’explosions révolutionnaires ou à des moments particuliers de commotion sociale comme il en est le cas actuellement en Espagne, la gauche lorsque les nécessités vitales du régime capitaliste exigent le triomphe du fascisme) ce ne sera nullement parce que l’un ou l’autre de ces deux blocs bourgeois aura fait preuve d’erreurs ou de félonie, mais seulement parce qu’il devait être sacrifié aux intérêts du régime dans son ensemble.

À notre avis (et ici puisque nous avons longuement traité ce problème plus haut, il ne nous paraît plus nécessaire d’insister) si le prolétariat croyait pouvoir agir pour déterminer une orientation particulière de l’État capitaliste (favorable à ses intérêts), s’il croyait pouvoir exercer une pression (la formule en vogue) sur l’organe étatique qui est l’instrument qui assure sa domination, non seulement il se heurterait à une impossibilité qu’un marxiste ne devrait avoir aucune peine à proclamer, mais en définitive il s’interdirait d’utiliser les forces qui lui restent et qui peuvent agir à la seule condition d’être orientées vers la lutte contre l’État capitaliste. Vouloir exercer une “pression” sur ce dernier, c’est abandonner le terrain du matérialisme historique qui fait que l’État capitaliste ne peut avoir d’autre rôle que celui d’écraser l’effort révolutionnaire du prolétariat par la violence ou par la corruption. Nous insistons sur le fait que du temps de Marx et de Lénine il ne s’agissait nullement d’opérer l’impossible, c’est-à-dire faire servir l’État à des buts qui lui sont foncièrement hostiles, mais seulement de rassembler le prolétariat sur la base de certaines revendications limitées lesquelles loin de se heurter avec les exigences de l’État capitaliste, pouvaient en accompagner provisoirement l’évolution en une situation d’épanouissement historique du capitalisme. Le tout, quand on reprend les formulations de nos maîtres, consiste à ne pas opérer un renversement qui ferait d’eux non plus des théoriciens de la lutte de classe ouvrière, mais les manœuvriers habiles qui auraient été capables de faire agir contre nature les organismes que les régimes de classe destinent au maintien de leurs intérêts et qui ne seront jamais l’objet de la “pression” des opprimés.

Les problèmes de tactique se posent donc aujourd’hui — comme d’ailleurs ils se sont toujours posés — non dans le sens de faire profiter le prolétariat de tel ou tel appui, non afin de déterminer telle ou telle attitude favorable de notre ennemi de classe, mais bien dans l’unique direction qui conduit au renforcement progressif des positions de classe du prolétariat : le seul chemin où ils doivent se jeter de toutes leurs forces. Bien sûr les ouvriers ne peuvent être indifférents à l’alternative fascisme-démocratie, mais ils n’ont aucun pouvoir pour réclamer du capitalisme qu’il choisisse la méthode gouvernementale qui leur convient le mieux. S’il reste une initiative à la classe ouvrière c’est celle d’agir au sein de ses organismes de classe et de faire œuvrer ces derniers non pas pour imprimer un cours particulier à l’État capitaliste, mais dans une direction opposée conduisant à sa destruction. Ainsi les ouvriers ne seront pas prisonniers de la social-démocratie qui leur dira de ne pas engager la lutte contre Brüning par crainte de Hitler, mais ils livreront la bataille contre n’importe quel gouvernement sans se soucier de faire le jeu de l’une ou de l’autre des formations capitalistes. Le programme de la classe ouvrière a assez d’envergure pour comprendre qu’il faut battre tout gouvernement capitaliste, le fasciste comme l’antifasciste ; qu’il ne peut songer qu’à un seul problème possible de succession, celui qui, au travers de l’insurrection prolétarienne, conduira à l’anéantissement de l’État capitaliste.

Nous croyons maintenant devoir aborder ce qui nous paraît être la conception matérialiste au sujet de la fondation du parti de classe du prolétariat. Le capitalisme est une infime minorité de la société, et s’il peut, malgré cela, se maintenir à la tête de la société, c’est uniquement parce qu’il possède une série d’institutions qui mettent les ouvriers dans l’impossibilité de s’affirmer en tant que classe, de penser et d’agir d’une façon indépendante. Nous laisserons à d’autres le jeu démagogique qui consiste à interpeller l’ouvrier pour en obtenir une réponse au sujet de problèmes d’une complexité telle qu’il n’aura pas suffi pour les résoudre d’une série indéfinie de scissions s’allongeant sur bientôt un siècle. Les organismes que possède le capitalisme sont non seulement ceux qui dès l’enfance corrompent la mentalité de l’exploité, non seulement ceux qui opposeront une violence brutale aux ouvriers qui voudront lutter pour leurs intérêts, mais aussi un ensemble de partis et de formations politiques, autant de prisons idéologiques dont la portée historique est loin d’être moins importantes que celle des maisons de réclusion. Bien sûr, il y a une énormité d’ouvriers au sein du P.O.B., il y en a aussi au sein de la gauche socialiste, il y en a enfin éparpillés en une série d’autres formations moins importantes qui actuellement assombrissent la scène prolétarienne. Mais il s’agit de voir si le P.O.B. qui par son rôle (ne dépendant nullement ni de la volonté de ses membres ni de celle de ses chefs : les social-démocrates allemands, pourvus de l’expérience italienne, n’en ont pas moins suivi la trace qui devait les mener dans les camps de concentration ou à l’exil), est un produit historique donné, il s’agit de voir si le P.O.B., comme force de la société capitaliste, n’est pas en définitive une prison politique de tout premier ordre où les prolétaires (qui ne l’oublions pas n’ont pas la possibilité de se former une conscience autonome par leurs propres forces) sont enchaînés à cause de leur immaturité politique. Il arrive fréquemment de trouver un ouvrier social-démocrate d’accord avec des critiques communistes à l’égard de certains gestes du P.O.B., ou à l’égard de sa politique dans son ensemble. Mais tant que des bouleversements sociaux profonds n’auront pas secoué, en même temps que tous les autres organismes bourgeois le P.O.B. aussi, nous ne pourrons espérer pouvoir amener l’immensité des ouvriers qui peuplent le P.O.B. vers les positions communistes que nous défendons.

Il en est de même pour la gauche socialiste qui a un rôle moins visible mais aussi fort important. Ici le rôle consiste à retenir la réaction de la classe ouvrière contre la trahison des grèves de juillet 1932 et à la canaliser vers la fécondation du gouvernement de Rénovation Nationale.

La conception matérialiste nous détermine à considérer les formations politiques comme autant d’organes utiles et même indispensables à la conservation du régime capitaliste et ils sont conservateurs non parce qu’ils affichent un programme conservateur, mais parce qu’ils empêchent les ouvriers de conquérir la possibilité de penser et d’agir d’une façon autonome et indépendante, de construire leur parti de classe. Au sein de ces partis, des réactions de classe se produiront inévitablement mais il y a une condition essentielle à accomplir pour donner à ces réactions primaires une expression politique : c’est de les diriger vers la destruction des chaînes politiques qui paralysent le cerveau des ouvriers, rendent leur évolution politique au sein de ces partis, fût-elle la plus extrémiste, profondément stérile, puisqu’ils continueront inévitablement à se mouvoir au sein de cet organe de défense du régime bourgeois qu’est le parti considéré. L’expérience nous prouve à suffisance que lorsque nous voyons, au sein du régime capitaliste, s’étendre à l’impossible la peau de la démocratie, ou bien la peau de la tolérance au sein des partis social-démocrates, c’est uniquement parce que par ce moyen le capitalisme peut arriver à résorber dans la direction de leur effritement, les vagues de la réaction prolétarienne surgissant des bouleversements sociaux.

C’est en fonction de ces considérations que nous considérons que la volonté des ouvriers ne peut s’exercer réellement que dans une seule direction, celle qui se dirigera uniquement vers la fondation du parti de classe au travers de l’adhésion individuelle. À l’égard de tous les autres courants notre attitude ne peut consister que dans une aide qu’il faut porter aux prolétaires afin qu’ils brisent la chaîne idéologique les condamnant à rester les victimes d’organismes qui relèvent dans leur fonction de la structure même du régime capitaliste. S’ensuit-il que nous voyions le problème de la fondation d’un puissant parti ouvrier en Belgique par la simple addition arithmétique d’ouvriers qui auront fait leur demande d’affiliation à la Ligue ? Pour la situation actuelle, nous affirmons que celle-ci devra rester la règle absolue et stricte. Mais lorsque des profonds bouleversements sociaux, hausseront à un niveau extrêmement élevé les masses en général, aussi bien que son organisme d’avant-garde, les prolétaires afflueront par larges flots et formeront la base du parti de demain. Mais ce que nous voulons écarter d’avance c’est la possibilité de jonction du noyau actuel avec ces formations de gauche, acceptées en tant que telles, bien qu’elles ne cesseront pas de représenter une extrême réserve de la classe bourgeoise.

Le problème de l’évolution des luttes ouvrières nous le voyons uniquement au travers du développement des batailles pour les revendications immédiates. La condition essentielle devant présider au cours des luttes prolétariennes c’est leur caractère de classe, et si nous affirmons que pour ce qui est de l’étendue des objectifs de la lutte le devoir des communistes est de procéder en fonction des possibilités circonstancielles, de ne soulever que les objectifs que le prolétariat peut atteindre en une situation donnée, nous affirmons aussi qu’aucune compromission n’est possible au sujet de la nature même des revendications à soulever, qui doivent toutes rester sur un front de classe. À défaut de l’absence des conditions pour pouvoir lancer la revendication capitale de l’insurrection pour la conquête du pouvoir politique, nous n’hésitons pas à dire aux ouvriers que la situation les met dans l’impossibilité de se poser le problème du pouvoir et que toute tentative de rapetisser cette revendication n’est en définitive qu’une expression manifeste de trahison. Aucune possibilité de compromission n’existe dans ce domaine. Le système des objectifs peut et doit dépendre des situations et des rapports sociaux du moment, mais leur nature ne peut que rester la même pour toutes les situations. Une limitation quantitative est indispensable (revendications immédiates) mais une altération dans la nature est à rejeter énergiquement Cela nous amène évidemment à voir dans les organisations syndicales et dans les revendications qui peuvent être confiées à ces organismes la voie spécifique de la lutte ouvrière dans les situations précédant les périodes insurrectionnelles, aussi bien d’ailleurs que le terrain de développement du noyau pouvant se transformer demain en le parti de classe du prolétariat. Mais cela n’a rien à voir avec la théorie des “économistes” lesquels voulaient appeler les ouvriers à renoncer à leur lutte politique à leurs objectifs révolutionnaires, puisque leurs intérêts consistaient uniquement à obtenir des réformes sur le plan des luttes économiques. Alors que pour nous il s’agit d’une question de méthodologie politique pour atteindre la phase supérieure de la lutte insurrectionnelle, pour les économistes il s’agissait d’une question programmatique devant arriver à anéantir la possibilité d’une lutte tendant au renversement de la société capitaliste, à l’instauration de la dictature du prolétariat en vue de la fondation de la société communiste.

Vous aurez remarqué, chers camarades, que nous avons essayé de vous présenter des arguments qui n’ont pas une relation directe avec le problème, actuellement en discussion. Mais nous avons procédé ainsi parce que nous considérons que ce qui nous intéresse c’est de résoudre les questions théoriques qui peuvent nous opposer et nous pensons que vouloir résoudre ces dernières à la lumière de la contingence des élections législatives actuelles, c’est comme vouloir procéder à une opération chirurgicale avec un couteau de cuisine. D’ailleurs, c’est bien dans le même esprit que le camarade Hennaut pense devoir entamer une discussion à laquelle votre Ligue aussi bien que notre fraction n’auront que tout à gagner.

Avec nos salutations fraternelles.

LA COMMISSION EXÉCUTIVE DE LA FRACTION ITALIENNE DE LA GAUCHE COMMUNISTE.

L’écrasement du prolétariat français et ses enseignements internationaux Pt.3

Nous examinerons ici quelques conceptions qui, loin d’être particulières à un courant déterminé, sont revendiquées, sous des formes différentes, par de nombreux militants. Si nous parlons, en passant, de la “Charte” élaborée par un groupe de syndicalistes parisiens, c’est uniquement à titre d’illustration et non parce que nous pensons que ces camarades apportent vraiment des éléments nouveaux à la solution des problèmes syndicaux en France.

La façon la plus simple d’aborder l’étude de la situation actuelle consiste à opposer à la dégénérescence où ont conduit les partis et les syndicats bureaucratisés, le “libre” épanouissement de la capacité politique du prolétariat, créant “spontanément”, en cours de route, les organisations nécessaires à sa lutte. Tout se ramènerait à la recherche des conditions dans lesquelles aucune pression “d’en haut”, aucune barrière bureaucratique, ne pourraient violenter les facultés créatrices des prolétaires. En partant de ces critères, il faudrait s’opposer à la création de partis considérés comme guides du prolétariat, puisque l’expérience prouverait que cette conception contient la notion de la domination du parti sur la classe ouvrière. Appliqués aux syndicats, ces critères signifieraient soit la création d’autres organismes rattachés directement à la production (conseils d’usines) au sein desquels ne serait laissée aucune place à la bureaucratie, soit la recherche de normes bouleversant la structure des syndicats actuels. Les internationalistes hollandais se sont spécialisés dans la négation de toute forme de parti, dans le rejet des syndicats bureaucratiques ; en France, on s’est attaqué aux “réformes de structure” des syndicats existants.

Ici et là l’idéal consiste à obtenir des formes d’organisation où les prolétaires puissent déterminer directement leurs aspirations politiques, jouissent d’un maximum de démocratie, élèvent leur conscience individuelle.

Au point de vue théorique, ces conceptions procèdent toutes d’une erreur fondamentale. Elles considèrent le prolétariat non comme il apparaît en réalité sur l’arène politique, mais comme elles désireraient qu’il apparût. En effet, en règle générale, l’ouvrier, pris isolément, réalise et élève sa conscience de classe, sur le front où le prolétariat, dans son ensemble, apparaît lui-même comme classe. Or, ce dernier phénomène n’est pas relié à l’existence journalière de l’ouvrier, mais il résulte de l’explosion inévitable des contrastes de la société capitaliste et pour autant que ceux-ci peuvent se polariser pour faire apparaître nettement l’antagonisme entre bourgeoisie et prolétariat. Les capacités politiques des ouvriers résultent, évidemment, de la lutte des classes elles-mêmes. Mais ces capacités sont inconcevables en dehors d’un certain degré d’élévation des luttes sociales faisant apparaître les exploités comme les représentants d’un nouveau type de société : le communisme ; donc sont inconcevables, en dehors de leur formation en classe les arrachant à leur condition bestiale de force de travail, pour en faire la seule force historiquement progressive de nos jours. Le prolétariat n’est pas seulement une classe parce qu’il subit une exploitation, mais il l’est parce qu’il réalise la vision et est le porte-parole d’un nouveau type de société. Dans ce sens, il est une expression historique des contrastes économiques de la société capitaliste.

Il s’ensuit qu’aucune “pédagogie révolutionnaire” ne crée la classe ou l’esprit de classe. Les ouvriers acquièrent conscience de la mission qui leur est dévolue dans des circonstances particulières où ils sont jetés par les événements sur l’arène politique. Mais leur conscience se corporifie dans un programme historique pour autant que celui-ci a déjà été exprimé. En effet, croire que les prolétaires qui acquièrent une conscience de classe, seulement sous le fouet des explosions sociales, puissent aussi se donner spontanément un programme historique, revient à admettre que la classe prolétarienne existe comme telle en permanence, dans toutes les situations, alors qu’il suffirait de briser l’emprise des partis ou des syndicats réformistes pour permettre le plein épanouissement de ses capacités. Si, dans toutes les situations, le prolétariat existait comme classe, individuellement pris, les ouvriers pourraient réaliser une conscience élevée de leur mission et la tâche des militants serait de lutter pour obtenir des conditions parfaites pour cette œuvre d’éducation sociale.

Malheureusement, les événements actuels en particulier prouvent combien creuses sont ces phrases. On ne résout rien en luttant contre les partis ou pour une structure syndicale basée sur “l’action collective”. Le prolétariat n’existe plus, momentanément, en tant que classe, en conséquence de profondes défaites mondiales. Il se continue là où l’on s’efforce d’élaborer les données programmatiques qui en feront une classe véritable quand les événements le rejetteront sur l’arène politique. Le prolétariat, ce sont, aujourd’hui, les organismes s’adonnant à ce travail et non les masses qui défilent sous les drapeaux du Front Populaire. C’est donc du travail de ces groupements qu’il faut partir pour apprécier les capacités politiques d’un prolétariat donné, car l’expérience historique prouve que la constitution d’un groupe révolutionnaire conséquent, n’est qu’un indice d’énormes capacités détenues par la classe ouvrière dans son ensemble, mais que les événement doivent encore valorisées.

Nous voudrions nous occuper spécialement de l’application de ce schéma au mouvement syndical en France.

Nous prétendons que le récent Congrès d’unité syndicale de Toulouse est la plus cinglante réponse que la réalité pouvait donner au schéma abstrait de la lutte des classes. En fait, ce Congrès coïncide avec la dissolution du prolétariat qui abandonne toute opposition au régime capitaliste. Précisément, parce que telle est sa base, il devait voir triompher des conceptions “démocratiques”, rétablissant l’ouvrier syndiqué dans la plénitude de ses droits. Les fractions sont interdites pour permettre à la souveraineté des assemblées syndicales de se prononcer. La structure de la nouvelle Centrale ne sera pas trop unifiée afin de donner aux différentes corporations les plus larges facilités, etc. Ce que personne ne peut nier, c’est que certaines de ces revendications correspondent parfaitement à l’esprit actuel des ouvriers français. Ceux-ci sont vraisemblablement dégoûtés des luttes de tendances dans les syndicats et dans la mesure même où ils perdent leur compréhension de classe, ils se raccrochent aux revendications “démocratiques” qui, d’ailleurs, cadrent bien avec celles concernant la défense de la “Nation” et de la démocratie bourgeoise.

Au point de vue des règles de “démocratie”, l’on pourrait défendre la thèse que l’unité syndicale est plus ou moins parfaite. Certes, l’on pourrait dire, à juste titre, que la C.G.T. unifiée ne se base pas statutairement sur “l’action directe collective”, ou qu’elle reste dirigée par des réformistes et des centristes, deux tendances qui ont fait historiquement faillite au point de vue syndical. Mais, dans ce cas, les problèmes de structure syndicale disparaissent et sont remplacés par ceux de la direction des syndicats et de leur programme d’action. Cela ne signifie évidemment pas que nous nous désintéressons des problèmes de structure des syndicats. Bien au contraire, nous essayons de leur donner leur réelle importance en les rattachant aux véritables problèmes de la lutte syndicale.

Nous devons bien comprendre que les positions syndicales qui ont triomphé à Toulouse correspondent aujourd’hui à la situation du prolétariat français et non à des manœuvres machiavéliques des socialistes ou centristes. Mais autre chose est de comprendre que la dissolution de la classe ouvrière a pour corollaire indispensable le triomphe de la “démocratie” abstraite et de préconiser, au nom des intérêts du prolétariat, des solutions qui reviennent à faire des syndicats la proie certaine des agents du capitalisme.
Prenons, par exemple, la “Charte” du groupe de syndicalistes que nous signalions au début de ce chapitre. Ces camarades expriment, évidemment, les préjugés de nombreux ouvriers désorientés par la situation actuelle. Ils veulent des syndicats basés sur “l’action directe” comme “méthode générale de lutte”. Les syndicats ne pourraient, en aucun cas, exprimer l’idéologie particulière des partis et des sectes, mais “les préoccupations idéologiques communes à l’ensemble des salariés qui les poussent à constituer le syndicat”. Pour ces camarades, la démocratie dans une future Centrale devra être basée sur “les capacités sociales (?) de la classe ouvrière” et non limitée à la liberté d’expression des tendances. D’ailleurs, celles-ci devront être réglementées selon trois propositions :

A. — Interdiction “de l’expression officielle” 
des partis, des sectes et de tout groupement
d’affinités dans le syndicat. Liberté d’organisation des tendances en dehors du syndicat. Les
rapports seront présentés individuellement par
des syndiqués, mais jamais au nom d’une tendance.
B. — La responsabilité du syndiqué devant
les organismes syndicaux pour son activité publique (discours dans les réunions publiques
syndicales ou politiques, articles dans des journaux ouvriers).
C. — Garantie de représentation proportionnelle des minorités dans les Commissions Exécutives, mais non dans les bureaux où ils saboteraient le travail et rendraient inefficace l’agitation syndicale.

Comme il appert de ces conceptions, il s’agit de revenir, sous le couvert de phrases ampoulées, à la vieille formule du syndicat se suffisant à lui-même, malgré que les camarades s’en défendent dans leur Charte. C’est un non sens que de vouloir mettre à la base du syndicat “l’action directe collective” ou, pour parler plus simplement, l’action revendicative des ouvriers quand on interdit statutairement l’expression des tendances au sein des syndicats. Ce non-sens est d’ailleurs réalisé par la nouvelle C.G.T. et non par hasard. Il n’existe pas de démocratie ouvrière dans une assemblée syndicale où chaque ouvrier peut exprimer son opinion individuelle mais où l’on interdit les tendances. Cela devient évident si l’on se donne la peine de comprendre que “capacités sociales” des prolétaires sont des mots ronflants qui ont peut-être une signification au point de vue de la sociologie abstraite. Dans une assemblée, l’ouvrier exprime généralement ses désirs, son incompréhension des problèmes qui l’assaillent. Il vient rechercher la valorisation de classe de ce qu’il exprime et il y parvient grâce aux diverses tendances qui animent les syndicats. Il s’éduquera d’autant mieux et d’autant plus vite que cette situation sera légalisée et admise ouvertement. Il n’existe pas de “capacité sociale” abstraite, mais seulement la faculté pour le prolétaire de relier ses luttes revendicatives à tel ou à tel autre programme historique.

Aujourd’hui, les réformistes et centristes ont fait admettre leurs positions aux ouvriers, car l’existence de fractions serait en contradiction avec le développement atteint par le mouvement syndical, lequel s’est vidé de toute substance de classe. Cela prouve qu’il ne suffit pas de lutter pour la “démocratie syndicale” basée sur la lutte de classes, en l’opposant aux luttes des fractions. Par contre, sans fractions, la démocratie syndicale ne peut pas rester sur le terrain de la lutte de classes, car son triomphe absolu doit correspondre à l’omnipotence des bureaucraties syndicales qui ne seront d’ailleurs que les mandants de partis politiques.

En définitive, ce que nous voulons mettre ici en évidence, c’est uniquement une série de problèmes qui, en France, ne se reflètent pas dans les positions d’un groupe déterminé, mais que nous retrouvons épars, exprimés sous des formes différentes, par des militants de diverses tendances. Ces problèmes ne concernent pas exclusivement la France. Ainsi, les Hollandais ont poussé très loin la négation des formes de parti et de syndicat. Mais plus particulièrement pour les problèmes syndicaux, la France nous fait voir où aboutit la réalisation, par les réformistes et centristes, du schéma démocratique opposé à la “contrainte” des fractions. Les communistes français qui veulent s’attaquer aux problèmes constitutifs de la fondation du futur parti, devront donc soumettre à une critique sévère les conceptions de ces groupes de syndicalistes, (dans le double sens de symptômes de la lassitude des ouvriers, de la désagrégation de leur esprit de classe et surtout au point de vue des solutions qu’ils peuvent et doivent nécessairement opposer à ceux-ci) qui, en dernière analyse, s’ils n’apportent rien de bien neuf, par leur seule présence indiquent la complexité des problèmes posés. En outre, au point de vue doctrinal, l’expérience syndicale qui vient de se conclure à Toulouse, doit nous donner la force de pousser plus loin la critique du mirage de la formule démocratique appliquée aux organisations prolétariennes. Aucun statut, fut-il le plus libéral, ne peut remplacer le libre jeu des fractions (qui ne transforment pas les syndicats en arènes pour vider leurs querelles de boutique) et qui, au nom des différents partis, apportent une direction aux luttes revendicatives des ouvriers. Si cette revendications fondamentale, qui permet au moins d’apporter un peu de clarté, ne peut pas être obtenue lorsque le prolétariat disparaît en tant que classe de la vie politique et syndicale — et cela est le cas aujourd’hui — on ne peut se contenter de critiquer la direction réformisto-centriste en approuvant soit purement et simplement l’interdiction des fractions, soit en admettant implicitement cette interdiction en constituant des “rassemblements” de militants révolutionnaires opposés au réformisme.

LA FÉDÉRATION DE L’ENSEIGNEMENT ET LA FAILLITE DU COMUNISTO-SYNDICALISME

Parmi les réactions surgies dans la C.G.T.U. lors de la troisième période, la Fédération de l’Enseignement occupe une bonne place. D’après les déclarations de Serret au Congrès Confédéral Unitaire de 1933, c’est depuis août-septembre 1929 qu’elle serait entrée en opposition. Depuis, elle développa les positions politiques de Trotsky et de la Ligue Communiste qui se sépareront d’elle en 1931 à la suite de discussions au sujet du droit de constituer une fraction bolchevik-léniniste au sein de l’Opposition Unitaire dirigée par des militants de l’Enseignement tels Dommanget. Dès lors, au point de vue de la critique du centrisme dirigeant la C.G.T.U., la Fédération de l’Enseignement s’en tiendra toujours aux positions politiques de Trotsky (rejet 3e période, front unique, situation en Allemagne, défense de l’U.R.S.S.) en se différenciant de ce dernier sur le terrain syndical par sa pratique de louvoiement et sa position spéciale de courant “communisto-syndicaliste” confiné exclusivement au syndicat. Cela explique pourquoi la liquidation du trotskisme en France ne l’a pas atteinte, puisque n’étant pas un groupement politique, mais un courant politique intérieur au syndicat, ce n’est que la liquidation du syndicat de l’Enseignement qui pouvait lui porter un coup mortel. L’unité syndicale a atteint cet objectif désiré par centristes et réformistes ainsi que le prouve le Congrès de fusion des Instituteurs dont nous parlerons plus loin. Au point de vue syndical, l’Enseignement lutta dans la C.G.T.U. contre le “rôle dirigeant du parti” sans tomber dans l’anarcho-syndicalisme et pour le Congrès de fusion des deux Centrales sur la base d’un programme défini par Salducci en trois points :

1° Reconnaissance de la lutte des classes ;
2° Démocratie syndicale ;
3° Liberté d’opinion et droit de fraction (ce qui, dans la déclaration lue au nom de la Minorité Confédérale au Congrès de 1933, devient : “pour la liberté d’opinion et la démocratie syndicale”).

Au cours de la vague unitaire qui déferla en France après le 6 février 1934, il semble bien que la Fédération de l’Enseignement maintint ses points de vue qu’elle défendit encore à son Congrès d’Angers et au dernier Congrès de la C.G.T.U. Cependant, il suffit de regarder de plus près ce que les militants majoritaires de l’Enseignement entendent par “liberté d’opinion et droit de fraction” pour comprendre les bases du courant qu’ils représentent. Ainsi, Salducci dira que leur revendication signifie non seulement le droit d’exprimer sa pensée dans les syndicats, mais aussi celui de se grouper par affinité syndicale, philosophique ou politique. Comme on le voit, il ne s’agit pas d’exiger le droit de fraction dans l’organisation syndicale pour tous les groupement politiques qui agissent au sein du prolétariat, mais de permettre la création, au sein du syndicat, de groupements d’affinité syndicale, philosophique ou politique. D’ailleurs, pour justifier l’existence de leur propre courant, les camarades de l’Enseignement doivent nécessairement s’en tenir à cette formulation manifestement erronée. Ne sont-ils pas eux-mêmes un courant surgi au sein de la C.G.T.U. et bornant en fait, son horizon aux frontières syndicales ?
Il s’agit donc pour nous d’établir la signification de ce groupement en prouvant que la liquidation de l’Enseignement unitaire, enregistrée lors du Congrès de fusion, est aussi la liquidation des conceptions “communisto-syndicales”, ou mieux encore, des courants politiques confinés au domaine syndical qui leur a donné vie.

Tout d’abord, lorsque nous revendiquons le droit des fractions, nous n’entendons pas transformer le syndicat, l’organisation unitaire des masses, en un conglomérat de groupes syndicaux, philosophique ou politiques. Bien au contraire, il faut qu’il conserve son caractère général et fortement unitaire afin de pouvoir assumer la défense des revendications immédiates et incorporer la masse des prolétaires. Le syndicat doit rester une expression de la lutte de l’ensemble de la classe et contenir, de ce fait, les représentants des partis qui se combattent en son sein. Un autre processus, notamment la constitution de groupes syndicalo-politiques, tend à “politiser” le syndicat, à en fausser la fonction, à en faire un parti. Généralement, c’est là une base féconde pour des scissions et certainement pour la confusion.
Se rattachant immédiatement à cette conception, sont les Oppositions syndicales qui, surgissent avec la plate-forme de l’antiréformisme ou de l’anticentrisme, et ne se distinguent pas fondamentalement, de ce qu’était la majorité de l’Enseignement unitaire. Elles aussi doivent volontairement se confiner au terrain syndical, puisqu’elles résultent de compromis qui, transposés sur le terrain politique, verraient ses composants arborés des solutions diverses. Comme exemple, nous pouvons choisir “l’Avant-Garde Syndicale” où voisinent les militants de l’Enseignement, l’Union Communiste et vraisemblablement des éléments trotskistes. La plateforme de cette Opposition Syndicale doit nécessairement rester l’antiréformisme, donc un aspect limité de la lutte contre le capitalisme, alors que les tendances politiques qui y participent s’enlèvent toute possibilité d’atteindre directement les ouvriers syndiqués et, au feu même des batailles revendicatives, de leur apporter une conception historique de la lutte des classes. À ce sujet, il est courant d’affirmer que lorsque des communistes sont trop faibles que pour s’adresser directement aux ouvriers syndiqués, il faut édifier des Oppositions syndicales où se rassembleront des militants de différentes tendances. L’argument ne tient pas si, d’une part, l’on examine les expériences faites en Belgique, en Allemagne et si, d’autre part, l’on comprend qu’au moment où, en tant que communistes, nous ne parvenons pas à nous faire écouter des ouvriers, la création d’une Opposition ne peut plus rien changer, si ce n’est vicier le travail syndical des groupes communistes qui y participent et faciliter la politique d’exclusion de la bureaucratie ameutant les ouvriers contre les “scissionnistes”.

Pour en revenir à la Fédération de l’Enseignement, il faut ajouter que si, fondamentalement, ses bases idéologiques ne se distinguent pas des plates-formes des Oppositions syndicales, elle n’en représente pas moins une réaction politique, surgie du milieu syndical, à la dégénérescence du centrisme. C’est dans l’éparpille-ment du mouvement ouvrier français, dont nous avons essayé de mettre en lumière les causes, qu’il faut rechercher l’explication de la naissance de ce courant qui, au lieu de se diriger vers la constitution d’un groupe politique ayant pour objectif de lier les intérêts immédiats et historiques des ouvriers, devait sombrer dans la “politisation” des syndicats.

Ce qui se dégage, à notre avis, de l’expérience effectuée par les camarades de l’Enseignement, c’est que si, dans le syndicat, s’expriment les effets des contrastes économiques et de classe qui agitent le prolétariat, en son sein, ils ne peuvent donner vie à un courant apte à guider l’ensemble des travailleurs. Tous ces contrastes peuvent déterminer une disposition des ouvriers à la lutte, déterminer des batailles d’envergure, mais, dans les limites du syndicat, ils ne peuvent donner plus, sous peine de transformer le syndicat en parti.

L’ouvrier qui, au feu des batailles revendicatives, s’ouvre à une compréhension supérieure de la lutte sociale, ne se dirige pas vers la création d’un courant au sein de son syndicat, mais vers l’adhésion à un groupe ou parti, extérieur à celui-ci, car l’expérience journalière lui montre que l’ensemble des ouvriers n’atteint une compréhension supérieure de ses intérêts que dans des circonstances limitées, alors qu’un parti la réalise sous une forme programmatique à l’état permanent. Un courant politico-syndical ne se débarrasse jamais des préjugés, du localisme et de la myopie des organismes corporatifs. Il est dangereux, par là même, qu’il empêche les ouvriers avancés de surmonter ces obstacles pour atteindre un degré de conscience communiste. Enfin, tout comme les “rassemblements” syndicaux, le courant communisto-syndical entretient — sous une forme évoluée — l’opinion réactionnaire que le “syndicat se suffit” puisqu’il fait surgir des “minorités conscientes”.

La Fédération de l’Enseignement représente donc un courant politique sans base politique, un courant syndicale sans base syndicale. Cette situation lui a permis de mener une lutte contre le centrisme de la C.G.T.U., lutte qui ne pouvait donner de résultats positifs, mais qui écarta de nombreuses énergies du travail politique réel : la construction d’un noyau marxiste en dehors des syndicats. Elle eût beau se désolidariser de l’U.R.S.S., après la déclaration de Staline, participer à la Conférence de St-Denis contre l’Union Sacrée, son glas devait sonner avec la réalisation de l’unité syndicale et le triomphe des bureaucratie réactionnaires.

Au Congrès d’unification des Instituteurs, les réformistes devaient donner le coup de grâce, avec l’aide des centristes, au courant communiste-syndicaliste des camarades de l’Enseignement qui ne pourront plus s’appuyer sur des organisations syndicales pour lutter contre réformistes et centristes. Certainement, tenteront-ils de faire revivre le passé, de reformer, d’une façon homogène, leur courant. Mais, après Toulouse, ce ne sera pas chose facile, voir possible.

Nous n’ignorons pas que les oppositions politico-syndicalistes ont de profondes traditions en France, mais les camarades de l’Enseignement se rendent-ils bien compte qu’avec l’approche de la guerre, pareil travail n’a aucune perspective, précisément du fait de l’expérience effectuée en 1914 par le noyau de la “Vie Ouvrière”. Puisque nous savons aujourd’hui que le seul moyen d’aider les ouvriers français revient à lui donner un guide (ce que comprirent Rosmer, Monatte, en passant les premiers à la IIIe Internationale), il ne s’agit plus de se lancer dans des entreprises sans issues, mais de voir les réalités actuelles. Et, pour les militants de l’Enseignement, le problème consiste à briser avec le “communismo-syndicaliste” et à affronter les problèmes politiques qui sont posés devant le prolétariat français.

L’UNION COMMUNISTE ET L’ÉVOLUTION DU TROTSKISME EN FRANCE

Le problème qui se pose logiquement après un examen du mouvement ouvrier français, c’est celui de savoir s’il existe aujourd’hui un groupement communiste dont les positions résultent des expériences de l’après-guerre et de la critique marxiste des obstacles gigantesques qui ont eu raison du prolétariat. En d’autres termes, pouvons-nous trouver, au sein d’un groupement communiste français, la réponse doctrinale aux problèmes posés par les courants syndicalo-politiques de l’après-guerre. Ici, il faut répondre franchement : Non ! L’Union Communiste qui tend à se présenter comme tel est bien loin de se trouver sur un chemin qui la conduise à ce stade supérieur. Examinons donc ce qu’est et ce que veut l’Union. Elle apparaît, fin 1933, comme une vulgaire succursale de l’agence officielle de Trotsky. Nous n’insistons pas sur sa genèse, qui est une histoire embrouillée de fusions successives sans base programmatique. Le fait est que, dans les numéros 2 et 3 de son organe, l’Union s’affirme trotskiste, se différencie des orthodoxes en ce qu’elle critique leur hâte à fonder la IVe Internationale. Le but de l’Union est, en ce moment, le rassemblement des “marxistes-léninistes” autour des positions de Trotsky, mais en dehors du régime intérieur de son groupement français. À cette époque s’affirmera une minorité qui luttera vaguement contre cette orientation, puis, après la parution de sa déclaration dans le n° 3, on n’en parlera plus jamais.

En résumé, le 6 février 1934, par exemple, l’Union apparaîtra comme un mélange de tendances indéfinies, collées ensemble grâce à la phraséologie trotskiste. À partir de ce moment, elle évoluera pour se métamorphoser au cours de deux périodes. La première prendra fin à la rentrée des trotskistes officiels dans la S.F.I.O. La seconde se clôturera avec la déclaration de Staline et la Conférence de Saint-Denis contre l’Union Sacrée. Aucun fil conducteur idéologique n’apparaîtra pendant ces évolutions. Ballottée par les événements, l’Union se contredira, se trompera grossièrement, entreprendra pour échouer, appliquera les fins mots de la rhétorique trotskiste, sans jamais parvenir à s’affirmer comme le courant communiste du prolétariat français.

Et effectivement, après le 6 février 1934, “l’Internationale” du mois de mars formulera la plate-forme de l’Union en quelques mots : “la lutte qui s’engage n’a pas d’autre issue que le fascisme ou la révolution prolétarienne”. Et, ajoutera-t-elle en substance, puisque c’est le destin de la lutte politique du prolétariat qui se joue, seul le front unique d’organisation à organisation peut permettre cette lutte. Pénétrée de la solennité du moment, l’Union invectivera les chefs des deux grandes fractions organisées de la classe ouvrière : le P.C. et le P.S., refusant de faire des sacrifices pour hâter leur rapprochement.

Aussi bien que la Ligue trotskiste, l’Union arborera, à cette époque, le drapeau du fascisme menaçant et de la lutte antifasciste conséquente. Elle demandera des milices ouvrières, reprochera au centrisme d’avoir une politique bourgeoise parce que refusant de constituer des milices pour battre le fascisme, etc. Bref, elle sera typiquement trotskiste et ce, jusque dans ses définitions du front unique devant approfondir les contradictions entre la masse et les chefs socialistes. Oh ! l’Union se différenciera bien des trotskistes orthodoxes, mais le tout portera sur des vétilles (position mécanique de la Ligue, abstraite, enfantine pour ce qui est de la constitution des milices, etc.).

Lorsque, dans la région parisienne, se fera jour un courant pour le front unique, l’Union chantera victoire : c’est un succès pour le mouvement oppositionnel de gauche “trotskiste”. Cela serait d’ailleurs prouvé, entre autre, par l’opposition de Doriot au sein du P.C.

Mais, en avril 1934, l’Union sera possédée par le désir de combattre un fascisme sans cesse croissant. Elle verra avec satisfaction la gauche socialiste prendre une attitude révolutionnaire. Allons ! L’heure a sonné pour contraindre toutes les organisations à réaliser un front unique permanent dans les Comités Antifascistes, ainsi qu’à lutter pour une seule milice en France : pour l’organisation organique du front unique. Mais, cette fois-ci, elle devra aussi lutter contre le “sectarisme” des trotskistes effectuant un front unique avec la S.F.I.O. sans vouloir accepter la collaboration de l’Union, quantité négligeable.

Le cas Doriot, qui se posera vers cette époque, verra l’Union procéder, avec la science des “parfaits léninistes”, devant une situation trouble. Nous nous trouvons devant un pas progressif avec des aspects négatifs, expliqueront-ils dans le n° 5 de “l’Internationale”. Ce profond critère, cette analyse magistrale, devait permettre à l’Union d’accréditer les louches manœuvres de Doriot (pour autant que ses positions- touchaient des couches d’ouvriers) lorsque ce dernier lança sa fumisterie des Assises du Travail. En parfaits léninistes, les camarades de l’Union mettront Doriot “au pied du mur” en écrivant : “Nous apportons intégralement l’adhésion de l’Union Communiste”. (“l’Internationale”, n° 6).
Quelque temps après, il faudra déchanter. L’Union devra constater que “Doriot rompt avec le communisme”. Les aspects négatifs et positifs avaient conduit à zéro.

La première période se clôture donc par une similitude de positions entre l’Union et la Ligue trotskiste, ce qui permit à celle-ci de proclamer plusieurs fois que la Ligue Communiste était la mieux placée (sans doute grâce au prestige de Trotsky ?) pour œuvrer au rassemblement des “marxistes-léninistes”. Qu’il s’agisse du front unique ou de la démocratie bourgeoise ou même de la Russie, l’Union répétera, avec quelques nuances spécifiques, les lieux communs trotskistes. Devant la réalisation du bloc socialo-centriste, l’Union reprendra le cliché du “négatif et du positif”. C’est un événement avec des éléments négatifs (le pacte est un bloc dirigé contre les oppositionnels, etc.), mais aussi avec des éléments positifs (enthousiasme du prolétariat qui permet d’espérer une recrudescence de la vie politique des masses). Bien entendu, les éléments positifs (?) peuvent seulement apparaître avec le “regroupement des marxistes-léninistes”. Au sujet de la démocratie, l’Union, bien qu’opposée à la défense de la République Française, écrira, dans le n° 7 de “l’Internationale”, qu’elle est pour la défense des libertés démocratiques menacées, c’est-à-dire avouera-t-elle, pour la défense d’une partie de la démocratie bourgeoise (?).
Enfin, au sujet de la Russie et de sa politique extérieure, l’Union écrira (n° 6), que c’est peut-être une nécessité pour l’U.R.S.S. d’intervenir dans la politique mondiale et de rechercher des accords avec des impérialismes pour se défendre contre d’autres impérialismes. “Mais alors, ayons le courage de dire qu’il ne s’agit pas de “défendre la paix” et la S.D.N.”.

Il est donc évident que rien de fondamental ne sépare, à cette époque, les camarades de l’Union du groupe trotskiste. Si, avec ce dernier, existent d’autres divergences que les quelques vétilles signalées, c’est là un problème qui ne préoccupe pas alors l’Union. Ce qu’elle veut, c’est le “rassemblement des marxistes-léninistes” contre lequel travaillent les trotskistes officiels.

Et c’est ainsi que nous entrerons dans la seconde période. L’Union, qui s’était déjà opposée à la liquidation du groupe trotskiste dans la S.F.I.O., enregistre le fait accompli. Désormais, c’est elle l’héritière de la Ligue : le nouvel axe du “rassemblement des marxistes-léninistes”. Pour l’Union, il ne s’agira pas d’établir un bilan de faillite pour ses propres conceptions, mais d’acter la fin de la Ligue Communiste. Néanmoins, comme elle tient à se différencier de la nouvelle gauche S.F.I.O., l’Union découvrira, enfin, dans le n° 8 de “l’Internationale”, un divorce interne au sein du trotskisme, datant de 1928 et portant sur ses idées et sa pratique. Là résiderait l’explication de la capitulation.

Certes, l’Union avait le droit d’affirmer pareille chose, mais pourquoi, dans ce cas, ne pas réviser également le divorce entre les idées et la pratique de l’Union ?

Fin 1934, l’Union, qui semble avoir rompu avec les trotskistes, reste cependant encore fidèle à un front unique qui, négatif ou positif, n’est pas très loin de zéro. Malgré l’établissement du bilan de faillite du bloc sociale-centriste, “l’Internationale” (n° 9), écrira : “L’Union Communiste a soutenu et soutient encore que le front unique est le seul moyen de barrer la route au fascisme et d’ouvrir la voie vers le pouvoir au prolétariat”.

Le problème de la Sarre, qui se posa peu après, nous apporta la preuve qu’idéologiquement la rupture avec le trotskisme était loin d’être faite. Puisqu’il fallait choisir entre la démocratie et le fascisme, l’Union ne pouvait qu’enfourcher le cheval du statu quo. Nous ne reviendrons plus ici sur la conception particulière de la lutte antifasciste que l’Union rattacha au problème sarrois : nous l’avons examinée dans le n° 10 de “Bilan”.

Nous ne pouvons évidemment passer sous silence le premier résultat de la campagne de “regroupement” de l’Union. Au mois de mars 1935, des débris trotskistes, “Le Prolétaire d’Avant-Garde”, fusionnèrent avec l’Union. La base de cette fusion était que tous deux travaillaient au rassemblement des marxistes. Quelques mois plus tard, en mai 1935, on pouvait lire dans “l’Internationale” un laconique : “Séparation”. L’expérience prouvait que “le regroupement des marxistes-léninistes est une œuvre difficile dans une période où le passé pèse lourdement sur tous les militants”. La cohabitation s’avérait donc impossible. Et re-scission. Les événements obligeaient l’Union à ajouter au petit mot : “rassemblement”, l’autre petit mot : “clarification” et à reconnaître son erreur. Au point de vue syndical, l’Union aura trois positions différentes. Au début de son existence, le Congrès de fusion des deux Centrales. Ensuite, la fusion des Fédérations, en opposition aux syndicats uniques des centristes, comme moyen de pression sur la C.G.T. Enfin, la rentrée en bloc dans la C.G.T. et la constitution d’une minorité révolutionnaire. En aucun cas, le problème de la fusion ne sera posé en liaison avec celui des fractions syndicales. L’Union ne parviendra pas à comprendre que le peu de répercussions de ses positions parmi les ouvriers ne lui permet pas de décider si la fusion peut ou non se faire par tel ou tel autre raccourci. La seule chose qui dépendait d’elle, eut été de maintenir une position de classe n’acceptant aucune responsabilité dans une fusion faite par les réformistes ou centristes, une position consistant à lutter pour la fusion sur la base d’un programme revendicatif et du droit des fractions syndicales. Au moins cette position aurait pu éclairer quelques ouvriers, car elle aurait réagi au mythe de l’unité pour l’unité. Mais les conceptions “léninistes” de l’Union l’empêchaient de voir la réalité des problèmes, alors qu’il fallait suivre le revirement de l’opinion ouvrière se lassant et se désintéressant des polémiques entre C.G.T. et C.G.T.U.

En avril 1935, après les profondes attaques des cabinets Doumergue et Flandin contre le prolétariat, quand déjà, clairement, ressortait la véritable fonction du front commun, l’Union ne peut s’arrêter de crier “au loup”, d’alerter contre le fascisme “menaçant”. Malgré la décevante expérience du front commun, l’Union ne voudra rien comprendre. Elle dira toujours : nous sommes pour le front unique, mais notre front unique sera celui des 3 000 comités de lutte antifasciste surgi après le 6 février. Le bloc socialo-stalinien a détruit ce réseau, mais les comités de lutte où prennent place toutes les organisations ouvrières doivent renaître.

Nous ne voulons pas examiner ici la conception du front unique dans les comités antifascistes. Certainement, après le 6 février, il en surgit où des ouvriers exprimèrent le vif désir de s’opposer au capitalisme. Mais n’oublions pas qu’en leur sein trouvèrent place la Ligue des Droits de l’Homme et bon nombre d’autres républicains ; qu’en dernière analyse, ils furent plutôt des éléments qui empêchèrent les ouvriers de mettre en branle leurs syndicats pour la défense de leurs intérêts de classe et en opposition aux cris contre un fascisme imaginaire. Mais passons. Dans sa deuxième phase, l’Union reste fidèle au front unique : c’est là ce qui importe.

Nous voici maintenant devant la troisième période de l’évolution de l’Union, celle qui se continue aujourd’hui.

Après la déclaration de Staline, l’Union participera au nouveau Zimmerwald de “La Révolution Prolétarienne” où se trouveront des trotskistes, des militants de l’Enseignement, des pacifistes, etc.. À cette occasion, elle sortira sa vieille rengaine du “rassemblement”, mais contre l’Union Sacrée. Bien entendu, elle stipulera qu’il s’agit d’un front unique contre l’Union Sacrée et non de s’entendre pour former le nouveau parti. Cette fière déclaration n’empêchera pas l’Union de déclarer dans le compte rendu de la Conférence de Saint-Denis (“l’Internationale”, n° 18), que son échec prouve qu’il n’est pas possible d’y jeter les bases d’un nouveau parti. Nous aimons mieux ne pas parler des tribulations de la Conférence de Saint-Denis à laquelle nous n’avons pas voulu assister. Le fait est que l’Union, après être entrée dans le comité d’organisation de celle-ci, publia son manifeste qu’elle refusa de signer (avec raison d’ailleurs), sans expliquer pourquoi elle faisait partie du comité. Un mois plus tard, nous comprendrons tout. Ce comité était impuissant, lisons-nous dans l’Internationale”, du fait des tentatives des différentes organisations qui s’y trouvaient, pour voiler les divergences. En outre, lors du conflit italo-abyssin, tous les amateurs de la S.D.N. et des sanctions l’ont quitté (!). L’Union resterait, évidemment, partisan d’un comité s’il voulait dénoncer sans équivoques le front populaire, la défense de l’U.R.S.S., la défense nationale et s’il voulait organiser des mouvements de minorités dans la C.G.T. Puisque cela est impossible, l’Union quitte le comité d’organisation. Mais pourquoi donc y est-elle entrée ?

Il est un temps pour toute chose ; bientôt l’Union commença a atténuer sérieusement “le danger imminent du fascisme”. Dans le n° 18, de “l’Internationale”, elle écrira que, devant la grande trahison du front populaire, un seul dilemme subsiste : abattre le régime et se sauver ou laisser faire et se perdre. En outre, nous avons déjà dit, ajoutera-t-elle, “que nous ne considérons pas les Croix de Feu comme un danger immédiat menaçant de réaliser la révolution fasciste”. Bien sûr, nous n’en n’avons jamais douté. Mais avouons que, comme analyse, cela est très peu sérieux, même lorsque, après cette affirmation, on continue à demander aux ouvriers de lutter pour des “milices”.

Pour le conflit italo-abyssin, la position de l’Union sera quelque peu équivoque dans le n° 17 de “l’Internationale”, un peu moins dans le n° 18, mais dans son ensemble circonstantiel. En premier lieu, dira-t-elle, sans vouloir prendre la défense du Négus, il aurait fallu empêcher toute intrusion (?) des puissances impérialistes dans les affaires éthiopiennes. Mais, bien entendu, le problème de l’indépendance abyssine est secondaire du fait qu’elle est un pion de la lutte impérialiste. Donc, c’est seulement dans la mesure où, selon les thèses du IIe Congrès, s’effectue une lutte “nationale-révolutionnaire”, que les communistes doivent donner leur appui. Expliquant sa pensée, l’Union dira que les communistes français ont eu raison de soutenir les Rifains parce que ces derniers ne reçurent pas de soutien d’États capitalistes, si ce n’est d’une façon commerciale, clandestine et sans danger évident pour les indigènes.

Dans le numéro suivant de de “l’Internationale”, le problème de “l’intrusion” ne sera plus posé par l’Union oui se contentera d’invoquer les particularités du conflit abyssin pour rejeter l’appui au Négus, à la S.D.N., aux sanctions au fascisme.

Que les camarades de l’Union nous permettent une remarque : d’après cette théorie circonstancielle, ils n’auraient pas dû appuyer le statu quo en Sarre où matériellement il s’agissait d’entrer dans le jeu des brigands impérialistes opposés. Mais l’Union a une conception particulière de la logique politique… Pour terminer ce bref aperçu des positions de l’Union Communiste, nous ajouterons que celle-ci a rejeté la défense de l’U.R.S.S. et que les derniers numéros de “l’Internationale” parlent de la constitution de la bureaucratie soviétique en une nouvelle bourgeoisie. C’est, évidemment, une thèse défendable, mais pourquoi la présenter comme une constatation découlant tout naturellement des positions antérieures de l’Union, alors que cette dernière est partie de conceptions qui auraient dû la pousser à de toutes autres conclusions ? Et pourquoi, après avoir crié au fascisme imminent depuis février 1934, l’Union présente-t-elle comme une chose normale sa position de novembre 1935 quand elle écrit que : “le Front Populaire sert actuellement trop bien la bourgeoisie pour qu’elle risque une aventure Croix de Feu” ? Pourquoi ne pose-telle plus le dilemme “révolution ou fascisme”, mais “révolution ou laisser-faire”, c’est-à-dire avoir confiance dans le Front Populaire, donc s’enchaîner à la bourgeoisie, accepter le drapeau tricolore, etc.
Nous pouvons maintenant tirer les conclusions politiques de notre examen de l’évolution et des positions de l’Union Communiste. S’agit-il d’un courant dans lequel se retrouve le langage de classe spécifique au prolétariat français ? S’il faut en juger d’après ses diverses conceptions, elle représente encore les derniers échos du trotskisme, alors que ses tentatives pour s’en débarrasser, aussi malhabiles qu’elles puissent être, nous semblent être un premier pas vers plus de clarté. Ce qui empêche pourtant l’Union de s’affirmer comme le noyau marxiste où se retrouve la conscience de classe des ouvriers, c’est le fait essentiel qu’en son sein ne s’affirment pas les préoccupations idéologiques qui, en France, ont donné naissance à une multitude de courants. Au lieu de se pénétrer de cette vérité primaire qu’un groupe communiste s’affirme pour autant qu’il s’avère capable de résoudre les problèmes révolutionnaires du prolétariat qui lui donne vie, l’Union a sans cesse préconisé les “rassemblements”, symboles de confusion et de mystification.

Pour nous, l’important doit être, non en premier ordre la délimitation de nos propres divergences avec l’Union, mais l’établissement de discussions entre les différents groupes communistes et politico-syndicaux français, afin que, par ce chemin, puisse se faire jour un courant se sélectionnant au point de vue des idées et des hommes, courant capable d’apporter sa propre contribution au prolétariat mondial. L’Union représente incontestablement le groupe le plus évolué de tous ceux qui gravitent, pour le moment, au sein du prolétariat français. Elle pourrait, évidemment, prendre l’initiative d’un tel travail. Mais elle ne pourrait logiquement le proposer que pour autant qu’elle établisse son propre bilan. A-t-elle définitivement brisé avec les conceptions de sa première période où elle était trotskiste “non-entriste” ? Veut-elle toujours “amender et corriger” le trotskisme comme dans sa dernière période ? Et, enfin, veut-elle en finir avec ses zigs-zags, son indétermination, ses “rassemblements” ? Pour affronter une discussion sérieuse, l’Union devrait revoir, à la lueur des dernières expériences en France, ses positions sur la démocratie, le front unique, l’unité syndicale ou au moins admettre qu’une discussion s’engageât dans cette direction. Qu’elle se dise bien que ses faiblesses, ses incohérences, ses contradictions ont à leur source le fait qu’elle est un pâle aspect, et encore unilatéral, de grands remous sociaux qui ont bouleversé le monde et traversé la France. Pour justifier ses prétentions d’avant-garde, l’Union a encore à exprimer le programme de la lutte du prolétariat français. Et elle est loin de se mettre dans les conditions pour y arriver.
Pour prendre un dernier exemple, l’Union assistera, à titre consultatif, à la constitution du parti trotskiste orthodoxe (?). Elle veut mettre en garde les trotskistes contre une tentative prématurée. Nous étions en droit de croire qu’après ses tribulations, l’Union avait rompu avec la nouvelle gauche S.F.I.O. Il n’en serait donc rien, puisqu’elle éprouve le besoin de la “mettre en garde”. L’avenir nous prouvera jusqu’où elle compte rebrousser chemin.

Pour notre fraction, nous proposons d’affirmer ouvertement que nous ne voyons pas, actuellement, de base possible pour l’établisse ment d’une sérieuse communauté de travail avec l’Union. Nous sommes et restons vivement disposés à discuter avec elle pour autant qu’elle se délimite et ce afin que les camarades de l’Union ainsi que nos propres camarades puissent retirer de pareilles polémiques un peu 
plus de clarté.

JACOBS

Dans la Fraction. Un article de discussion de Gatto Mammone

Une nouvelle vague de panique s’est donc abattue après la dénonciation par l’Allemagne du Traité de Locarno, et sa remilitarisation de la zone du Rhin.

L’Europe, devant ce nouveau “fait accompli”, a montré un manque d’unité qui se révèle comme un symptôme beaucoup plus alarmant que “l’unanimité des 52 Nations” pour l’application des sanctions à l’Italie après le déclenchement de l’aventure abyssine. La divergence à peine estompée qui s’est manifestée à cette époque entre la Grande-Bretagne et la France, en liaison avec la politique de cette dernière s’orientant vers un compromis avec l’Italie, s’est accentuée au point qu’on en est arrivé à parler d’un “conflit” entre ces deux puissances. C’est maintenant l’Angleterre qui pratique une politique de compromis avec l’Allemagne.

Il ne fait aucun doute que l’Allemagne n’a pu effectuer son acte de force que parce qu’elle savait pouvoir compter sur un consentement tacite de la Grande-Bretagne. Du reste, celle-ci n’avait-elle pas permis, par l’accord naval de juin 1935, la reconstruction de la flotte allemande ? Et cela bien que sa suprématie relative sur les mers allait en subir les effets, lesquels de potentiels vont devenir effectifs par suite du rythme de construction accéléré des unités allemandes.

Et ce n’est pas tout. Il est même question d’un accord aérien anglo-allemand qui viendrait surprendre l’Europe, comme ce fut le cas pour l’accord naval. Les sanctions contre le Reich, tant économiques que financières, ont été écartées, parce que les puissances locarniennes savaient bien que la réaction allemande aurait été plus effective que les fanfaronnades de Mussolini. L’Allemagne était aussi convaincue de n’avoir pas à craindre une application de sanctions qu’elle était certaine que la France ne recourrait pas seule à une action militaire.

Il est évident, et nous sommes tous d’accord à ce sujet, que des sanctions ou un acte de force aurait signifié le déclenchement du conflit mondial.

Les puissances de Locarno (Angleterre, France, Italie et Belgique), devant le “fait accompli” de l’Allemagne, accouchèrent péniblement d’une série de propositions-ultimatum, en même temps que la France et la Belgique, après avoir affirmé la perte de leur “sécurité” suite à l’occupation de la zone rhénane, réclamaient de la Grande-Bretagne la garantie d’une coopération militaire au cours d’un éventuel développement des tractations. Prétexte puéril, parce que l’Allemagne n’attaquera jamais de front la ligne Maginot qui défend la frontière Est de la France : l’expérience de Verdun ayant été concluante. Elle cherchera à la contourner par le Nord au travers de la Belgique (comme en 1914) ou peut-être par la Hollande ou par le Sud, au travers de la Suisse, comme le firent les alliés en 1814, contre Napoléon.
Le Conseil de la S.D.N. s’est limité, de son côté, à proclamer que l’Allemagne avait violé les traités de Versailles et de Locarno, mais il a préféré s’ajourner “sine die”, sans même attendre la réponse de l’Allemagne aux puissances locarniennes.

Hitler, comme on le sait, devait répondre que les propositions formulées par ces dernières étaient inacceptables et que, pour sa part, après les élections-plébiscitaires qu’il était occupé à préparer, il ferait des contre-propositions le 31 mars. Ce qui veut dire qu’elles nous seront probablement connues… le 1er avril.

La situation critique est donc déjà dépassée et nous voilà dans la phase qui précède un nouveau compromis.

La France a renoncé à l’expédition punitive, elle a abandonné sa prétention au retrait, même symbolique, des troupes de la zone rhénane ; elle finira sûrement par renoncer aussi à exiger que tout au moins l’Allemagne renonce à fortifier la zone contestée.

De son côté, l’Allemagne s’est limitée à promettre de ne pas augmenter les forces qu’elle vient de faire entrer en Rhénanie et a proposé une série de pactes de non-agression en Europe occidentale, pactes qui seraient garantis par la Grande-Bretagne et l’Italie.

Hitler peut se présenter au plébiscite en chantant victoire : dans la meilleure des hypothèses des transactions actuelles sortiront la reconnaissance juridique de l’absolue parité de l’Allemagne et la fin définitive de Versailles. Dans le pire des cas, surgiront des accords militaires menaçant la frontière occidentale de l’Allemagne. Mais cette menace n’est encore que du domaine du futur. Pour le moment, à nouveau “La Garde veille solidement sur le Rhin”.

Ce succès de l’Allemagne a déjà ses échos en Turquie. À son tour, elle déclare vouloir refortifier les Dardanelles.

* * *

Les événements de Rhénanie et le désarroi qu’ils ont provoqué au point de vue international ont fait passer au second plan d’autres faits caractéristiques de la préparation fébrile à la guerre mondiale.
Ainsi, après quatre mois de travail, après que le Japon se fût retiré et que l’Italie se fût abstenue par suite de l’application des sanctions contre elle, la conférence navale a pris fin sur un accord à trois (Grande-Bretagne, États-Unis, France) qui ne contient aucune clause de limitation quantitative des armements navals. Chaque puissance sera donc libre de mettre en chantier le nombre d’unités qu’elle croira nécessaire à sa sécurité, c’est-à-dire à la satisfaction de ses appétits impérialistes.

D’autre part, les accords de Rome contractés entre l’Italie, l’Autriche et la Hongrie — ces deux derniers pays s’étant antérieurement déclarés adversaires des sanctions contre l’Italie — ont réalisé un bloc politique qui, tout en se déclarant… destiné à constituer un monument de paix et de solidarité européennes, représente, en réalité, un des premiers points acquis du rassemblement des impérialismes en vue du prochain conflit.

Cette entente italo-austro-hongroise, limitée pour l’instant au bassin danubien, englobera certainement l’Albanie — autre pays qui s’est prononcé contre les sanctions — et pourrait éventuellement, par le jeu des accords bilatéraux, s’étendre à la Tchécoslovaquie et à la Yougoslavie. Le fascisme italien, s’il n’a pas appuyé l’action allemande, l’a certainement vu d’un œil favorable, puisque, en mettant la S.D.N. dans l’impossibilité d’appliquer les sanctions contre l’Allemagne, elle aurait amené cet organisme à ne plus pouvoir en maintenir l’application contre l’Italie, bien que, comme nous l’avons maintes fois démontré, les sanctions n’aient fait, en dernière analyse, que le jeu du fascisme dans la politique de compression à l’intérieur du pays.

On découvre facilement la faiblesse de la thèse anglaise qui tend à considérer le conflit italo-éthiopien comme étant un fait plus grave que l’occupation de la Rhénanie. En effet, le Traité de Locarno, signé également par l’Allemagne, envisageait comme un acte d’hostilité ce qui vient de se dérouler au cœur même de l’Europe. L’Italie, par son attitude d’abstention motivée par les sanctions prises contre elle, a pu saboter le fonctionnement de l’organisme genevois en faisant échouer le recours à la S.D.N. En même temps, elle profitait de ces circonstances qui lui étaient favorables pour signer un accord qui, nous l’avons déjà vu, lui donne une suprématie dans la région danubienne et la possibilité de continuer la politique qui, déjà, au cours de l’été 1934, avait arrêté l’avance du nazisme allemand en empêchant l’Anschluss.

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Dans cette dernière crise qui vient de secouer l’Europe, la Russie a montré ouvertement sa politique d’asservissement aux intérêts de l’impérialisme français. Ce dernier vient de ratifier son accord avec l’U.R.S.S. qui, chaque jour, s’enfonce plus profondément dans sa politique de trahison des intérêts spécifiques de la classe ouvrière russe et mondiale.

Toute la presse centriste s’est ameutée contre “la nouvelle et brutale violation de la part de l’Allemagne des traités signés par elle” et Litvinov a déclaré, à Genève, que l’U.R.S.S. s’associerait aux mesures les plus efficaces contre la violation des engagements internationaux”. “Cette attitude de l’Union Soviétique, a-t-il ajouté textuellement, est déterminée par la politique générale de lutte pour la Paix, pour l’organisation collective de la sécurité et pour le maintien d’un des instruments de la Paix : la S.D.N.“.
La S.D.N., qui a pour but “d’organiser et de consolider la Paix…!”, que de chemin parcouru depuis que Lénine avait dénoncé cette même S.D.N. comme étant le repaire des brigands impérialistes.

Molotov, de son côté, dans une interview au directeur du “Temps”, a déclaré : “Nous connaissons le désir de la France de maintenir la Paix — (c’est-à-dire le butin de Versailles, N.D.L.R.). Si le gouvernement allemand venait aussi à témoigner de son désir de Paix et de son respect des traités, particulièrement en ce qui touche la S.D.N., nous considérerions que, sur cette base de la défense des intérêts de la Paix, un rapprochement franco-allemand serait souhaitable”.

En dépit de la “grosse voix” faite par la Russie, cette crise semble donc, pour le moment, comme nous l’avons déjà dit, dépassée. Ce qui dément les prévisions pessimistes de ceux qui soutiennent que le conflit mondial est du domaine de l’immédiat.

Qu’éclate le conflit italo-abyssin ? … le conflit mondial est là !

Que la tension s’accentue en Extrême-Orient ? le conflit mondial est de nouveau là : il s’agissait d’une guerre limitée d’abord à la Russie et au Japon devant s’étendre ensuite au monde entier.

L’Allemagne dénonce-t-elle officiellement le Traité de Locarno (en fait, déjà périmé) ? Cette fois, c’est la bonne ! … Les plus optimistes prévoient la guerre dans le cours de l’année. Non pas au cours d’une année de la planète Saturne, qui est vingt-neuf fois et demie plus longue que la nôtre, non une de nos pauvres petites années de douze mois.

Nous ne voulons cependant pas atténuer les dangers de guerre. Nous sommes tout à fait convaincus qu’avec la politique de trahison socialo-centriste qui a conduit le prolétariat à son impuissance de classe dans les pays “démocratiques” ; qu’avec le fascisme qui est arrivé par la terreur aux mêmes résultats, on a jeté les prémisses indispensables pour le déclenchement du nouveau carnage mondial. La trajectoire de dégénérescence de l’U.R.S.S. et de l’I.C. représente un des symptômes les plus alarmants de la course vers le précipice de la guerre.

Mais nous sommes également convaincus que le fait de parler aussi généralement et ouvertement de la guerre qui serait prête à éclater, ne constitue pas, en soi, un symptôme alarmant justifié, car, vraisemblablement, le déclenchement de la prochaine guerre nous surprendra.

En réalité, de nombreuses raisons expliquent l’hésitation des puissances à déclencher le conflit mondial. Les guerres, autrefois, signifiaient pour les chefs vaincus, la décapitation ou la crevaison des yeux et, pour le peuple, le servage.

Plus tard, l’annexion du pays vaincu signifiait pour sa classe dirigeante, une assimilation à celle des vainqueurs et le peuple, sous le prétexte de la défense de sa nationalité et, dans certains cas, de sa religion, continuait à subir l’exploitation de classe.

À l’époque de l’impérialisme, les guerres ont signifié la lutte pour le partage des colonies et la conquête des marchés. Mais avec la guerre de 1914-1918 et Octobre 1917, en Russie, l’enjeu est beaucoup plus important : c’est, pour les pays vaincus, la menace de la révolution prolétarienne et du renversement du privilège de classe. De plus, aucun pays n’a la certitude qu’il gagnera la guerre. Et les pays bénéficiaires de Versailles n’ont aucun intérêt de déclencher une nouvelle guerre au travers de laquelle, même s’ils sont victorieux, ils ne pourraient guère accroître leur butin. Ils sont pour la Paix, c’est-à-dire pour le statu quo : ce sont les “pays démocratiques”, les “pays pacifistes”.

Ceux qui pourraient avoir le plus d’intérêt au déclenchement de la guerre seraient, incontestablement, les vaincus de Versailles, l’Allemagne en tête, ou des pays comme l’Italie — le Japon, pour lui, est déjà en train de se satisfaire largement en Extrême-Orient — qui se considèrent comme lésés dans le partage de l’ancien butin, alors qu’ils sont pris dans l’étau de la pression démographique et de la catastrophe financière.

Pour cela, je ne suis pas d’accord avec l’appréciation qui affirme que tous les impérialismes voudraient éviter la guerre et cela parce qu’il en existe qui doivent voir dans l’éclosion de la guerre le seul moyen de résoudre des contradictions internes insurmontables et non prorogeables. Par là, je ne veux évidemment pas contester que la guerre découle de l’essence même du régime capitaliste basé sur la division en classes, de même que l’on ne peut contester que les pulsations nerveuses du corps humain ne peuvent s’éteindre qu’avec l’extinction de la vie. Mais nous sommes encore loin d’un alignement logique opposant, d’une part, les pays vainqueurs et les pays vaincus. Et, d’ailleurs, l’attitude de la Russie ne signifie pas que celle-ci restera définitivement la même.

Il n’est pas exact d’affirmer qu’en 1914 les constellations se sont délimitées pendant la courte période qui va de l’ultimatum de l’Autriche à la Serbie au 4 août. Bien avant était apparu l’antagonisme entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne, antagonisme qui devait les dresser l’une contre l’autre. De même aujourd’hui, malgré ses frictions avec la France, l’Angleterre ne pourra intervenir dans un conflit aux côtés de l’Allemagne.

En 1914 existait une vieille alliance franco-russe, bien plus consistante et plus justifié que le pacte qui vient d’être ratifié ces derniers temps. Cette alliance était alors dirigée contre l’Allemagne. En outre, l’empire austro-hongrois n’était qu’un appendice de l’Allemagne et pour ce qui est de l’Italie, malgré qu’elle fût liée à la Triple Alliance, il était certain qu’elle n’aurait pas marché avec l’Autriche.

Aujourd’hui, il est vrai, les antagonismes se sont centuplés au travers des pactes et de contre-pactes qui semblent un enchevêtrement inextricable. Mais l’épée de la guerre le tranchera comme le nœud gordien de la mythologie. En effet, une série de puissances moyennes, comme la Pologne, les pays de la Petite Entente entreront en compte aussi bien, vraisemblablement, que des pays comme l’Espagne et la Suède, restés neutres en 1914.

Un problème strictement connexe au problème de la guerre et qui nous est le plus proche, est celui de la réponse de classe que le prolétariat international ne manquera pas de donner au cours de la conflagration, c’est-à-dire le problème de la reprise des luttes révolutionnaires. Certainement, les illusions pacifistes qui se manifestèrent à la veille de 1914, celles qui consistèrent à croire possible d’empêcher le déclenchement d’une guerre, n’existent plus aujourd’hui, alors que le 4 août s’est déjà vérifié sur le front de la trahison des partis centristes rejoignant leurs compères socialistes.

Or, ce sont ceux qui mettent le plus en évidence l’impuissance, la dislocation, la pulvérisation du prolétariat avant la guerre, qui soutiennent avec le plus de force l’immédiate capacité de classe des ouvriers après la guerre. Ils attribuent ainsi une sorte de vertu thaumaturgique à la guerre prise en soi, pour la maturation de la conscience de classe du prolétariat et traitent avec un mépris souverain ceux qui croient en une phase plus ou moins longue de transition et à des possibilités de manœuvres de la bourgeoisie dans ces moments.

La même divergence qui s’exprime sur la capacité révolutionnaire du prolétariat italien en 1919-20 est ici transposée à l’échelle internationale. D’ailleurs, nous comptons traiter cet aspect du problème dans un prochain article.

Gatto MAMMONE