حزب کمونیست انترناسیونال

Bilan 4

Le capitalisme marque un point décisif dans la préparation de la guerre

L’INSURRECTION “SOCIALISTE” D’AUTRICHE

LES SOCIALISTES FONT ACCLAMER PAR LE PROLÉTARIAT LA DÉFENSE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Les évènements d’Autriche et de France ne coïncident pas seulement au point de vue chronologique mais s’entrelacent mutuellement pour ce qui est de leur signification et de la place qu’ils occupent dans l’évolution de la situation du prolétariat de ces deux pays, du prolétariat mondial, du capitalisme de tous les pays. Avant de procéder à une analyse de ces deux derniers évènements, nous croyons devoir confronter les positions centrales défendues par les différentes organisations agissant au sein du prolétariat, afin de pouvoir déterminer celle d’entre elles qui se trouve confirmée par le déroulement des expériences en Autriche et en France.
A toute première vue, les positions centrales qui semblent être confirmées, sont celles de la social-démocratie et de l’Opposition Internationale de Gauche. En France, ce sont les social-démocrates qui réalisent autour d’eux la concentration des ouvriers pour la grève générale du 12 février ; en Autriche, c’est le Schutzbund socialiste qui “répond, par l’insurrection, aux attaques liberticides du chancelier Dolfuss” (“Peuple” belge du 14-2-1934). En France et en Autriche, l’opposition démocratie-fascisme s’exprime par le déclenchement d’une grève générale “pacifique” (pour la France), d’une grève générale “armée” (pour l’Autriche) : la thèse centrale de l’Opposition de Gauche, du conflit entre la démocratie et le fascisme se trouverait donc être pleinement confirmée par ces évènements, et le prolétariat aurait tout avantage à bloquer, à se laisser même diriger par les forces de direction de la social-démocratie, car c’est ainsi qu’il pourrait réaliser le front de défense et de combat contre le déclenchement de l’assaut fasciste. Cependant, ainsi que nous l’expliquerons dans la suite, la grève pacifique et la grève armée de ces derniers jours, ne font que confirmer la position fondamentale du communisme, qui affirme que démocratie et fascisme sont deux formes de gouvernement de la même classe capitaliste, que leur opposition ne contient pas la possibilité, pour le prolétariat, de se concentrer autour de la démocratie, dans la perspective de pouvoir passer par après à sa lutte révolutionnaire pour le renversement du capitalisme. A notre avis, le seul fait que les socialistes aient pu prendre une position de direction dans les mouvements autrichien et français, prouve que la classe ouvrière n’a nullement affirmé une position de réelle défense, n’a point gravi une marche dans son chemin révolutionnaire, et, qu’en fin de compte, c’est le capitalisme qui peut célébrer la bacchanale sur les cadavres accumulés en Autriche et en France, et sur la grève du 12 février, où les socialistes ont pu jeter, sur la lutte des masses, le drapeau de la défense de la République, fécondée dans le sang des trente mille communards massacrés au Père-Lachaise et qui, tout récemment encore, au Maroc et en Indochine, réalisa sa puissance sur les corps des révoltés, mitraillés au nom de la civilisation et de la démocratie.

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Les social-démocrates auraient tenu parole. N’avaient-ils pas dit que leurs efforts de composition avec Dolfuss avaient pour contre-partie la défense du régime démocratique en Autriche et que si l’heure venait où Dolfuss passerait à l’attaque contre les libertés et le régime parlementaire, ils auraient résisté par les armes ? N’avaient-ils pas dit, en France, que “la réaction fasciste ne passera pas”, et qu’ils auraient appelé le prolétariat à la lutte pour s’opposer à la menace fasciste ? Si l’on analyse superficiellement les derniers évènements, on ne pourrait répondre que par l’affirmation suivante : les évènements d’Allemagne ont donné leur fruit, la social-démocratie ne se laisse pas écraser, Noske est enterré pour toujours ; Blum et Deutsch sont les dirigeants de la nouvelle social-démocratie pouvant représenter un point d’appui pour la lutte révolutionnaire du prolétariat. Mieux encore, la social-démocratie, après les évènements d’Allemagne, reconnaît son ennemi principal “à droite”, et puisque la force fondamentale du capitalisme se trouve bien à droite, les communistes auront pour devoir d’appuyer la résistance pacifique ou armée des socialistes, lesquels, à leur tour – pour ne pas être écrasés par le fascisme – n’ont d’autre appui que le prolétariat révolutionnaire. L’évolution des luttes révolutionnaires aurait donc changé de fond en comble ; ce qui l’aurait fait changer, c’est la victoire fasciste en Allemagne, et, sans hésitation, il deviendrait possible de fixer ainsi la perspective du développement de la révolution mondiale ; ce n’est plus la lutte sur deux fronts, contre la démocratie et contre le fascisme, c’est le bloc du prolétariat autour de la démocratie qui entraînera la victoire révolutionnaire du monde entier.
Cependant, où trouvons-nous le moteur véritable de l’évolution historique ? Est-ce dans la composition sociale des forces qui passent à la lutte, ou est-ce dans la direction que prennent ces différentes forces sociales ? Si l’on pose ainsi le problème, les derniers évènements, au lieu de déterminer une modification substantielle dans l’analyse que les communistes ont donnée, après 1917, du rôle historique qui revient à la social-démocratie dans l’époque des révolutions prolétariennes, au lieu de faire jaillir une opposition fondamentale entre Noske et Blum-Deutsch, ils relieront, en une puissante synthèse – la seule réelle d’ailleurs – , le matraqueur des Spartakistes allemands avec le défenseur de la République française, et le dirigeant de l’insurrection “socialiste” de Vienne.
Il nous suffira, en outre, de situer le plan politique sur lequel se déterminent, et la lutte armée et la lutte pacifique, les évènements d’Autriche et ceux de France, pour repérer, au-delà de la brume superficielle de la situation, le cours réel de l’évolution historique, la position que devrait occuper le prolétariat, les succès que remporte le capitalisme contre le prolétariat révolutionnaire.
En effet, quelle était la position centrale des socialistes autrichiens et des socialistes français ? Les derniers évènements confirment-ils cette position centrale, ou bien représentent-ils un changement fondamental, une sorte d’auto-critique social-démocrate, après laquelle nous pouvons nous attendre à un déplacement de la social-démocratie dans une direction pouvant permettre les luttes et les victoires de la classe ouvrière ?
Les socialistes autrichiens, l’aile gauche de la Deuxième Internationale (qui avait donné naissance à l’école de “l’austro-marxisme”, une variante du révisionnisme social-démocrate imposée par la densité du prolétariat autrichien, après la victoire fasciste en Allemagne, et dans le brasier qu’était devenue l’Autriche où s’entrecroisaient les visées de l’impérialisme italien, allemand, français), avait affirmé cette thèse centrale : orienter Dolfuss vers l’impérialisme français, et, à la faveur de l’influence que les socialistes gardaient dans le parlement français, où ils représentaient la force indispensable au maintien du gouvernement de gauche, assurer le maintien du régime de la démocratie, encore une fois confondu avec la défense des institutions de classe du prolétariat, et de leur signification prolétarienne. Paul-Boncour, voilà le point central de toute la politique des socialistes autrichiens. Pour vérifier cette affirmation, il suffira de revoir la collection des journaux socialistes de la dernière année, d’y relire l’éclat donné aux résolutions de la Commission des Affaires Étrangères de la Chambre française, où Jean Longuet faisait admettre, comme condition pour l’octroi des emprunts à l’Autriche, le respect de la part de Dolfuss de la Constitution autrichienne. Et, plus récemment encore, la tournure des situations en Autriche : à la veille des derniers événements, Daladier constitue son gouvernement, première édition, en écartant Paul-Boncour et se dirige vers une majorité parlementaire centre-droite, Dolfuss croit le moment venu pour passer à l’attaque contre les organisations ouvrières, mais le samedi 4 février, Daladier s’oriente à nouveau vers la majorité de gauche, Paul-Boncour est rappelé, Dolfuss se décide à remettre son plan d’attaque et à rassurer l’ambassade de France qu’aucune menace n’existe contre la Constitution, qu’aucune offensive n’est prévue contre la social-démocratie. Le nouveau changement de la situation en France détermine le déchaînement de l’assaut du capitalisme autrichien contre les organismes de classe du prolétariat.
La thèse à éclaircir est la suivante : le prolétariat peut-il, dans n’importe quelle situation, sous n’importe quelle impression d’avantage ou de soutien – fussent-ils aussi puissants que le gouvernement “démocratique” de France – lier son sort, s’attendre à une défense, même limitée, de ses intérêts de classe par le capitalisme et renoncer à baser ses luttes sur des postulats de classe ? La réponse à telle question ne fait aucun doute : c’est la manifestation des Camelots du Roy du 6 février, portant à la formation du ministère Doumergue, d’un ministère de droite dans un parlement de gauche et faisant voler en éclat tout le plan politique des socialistes français et autrichiens. Et pourtant, au point de vue de la compréhension réelle des situations, c’est bien là la thèse générale des socialistes que nous devons considérer : cela nous permettra d’expliquer également l’insurrection “socialiste” en Autriche. Si, par contre, nous désintégrons les derniers événements du système général, où ils sont incorporés – malgré leur expression contradictoire – nous n’arriverons pas à justifier la position prise par les socialistes qui, en France, parlent de “l’écrasement de la Commune de Vienne”, lancent le cri de “Vive la Commune”, comme s’il était possible d’établir une similitude entre la Commune des insurgés parisiens et l’administration communale de Seitz au sein de l’Autriche du chancelier Dolfuss. De leur côté, les socialistes belges lancent dans leur journal des titres analogues : “La Révolution gronde en Autriche”, “Une armée ouvrière marche sur la capitale”, “Les insurgés viennois ont repoussé l’ultimatum de Dolfuss et le bombardement a repris de plus belle”, changeant de fond en comble le langage qu’ils étaient habitués à tenir sur la légalité et la nécessité pacifique des luttes ouvrières.
La semaine sanglante d’Autriche, placée dans l’ensemble de la politique socialiste de l’après-guerre, et même dans le cadre plus limité de la position que les socialistes prennent en face de l’attaque du capitalisme, loin d’infirmer la thèse communiste sur la social-démocratie, la confirme pleinement ; le prolétariat autrichien, parce-qu’il n’a pas su s’opposer au plan socialiste qui faisait dépendre son sort de l’impérialisme français, se trouve aujourd’hui devant l’amas de ruines de ses institutions que Dolfuss a pu bombarder alors que l’ambassadeur autrichien déclarait à Barthou que “l’ordre régnait enfin en Autriche et que le gouvernement avait solidement la situation en mains”.
Pour nous borner aux antécédents directs des derniers événements, nous croyons que la base de départ se trouve dans l’écrasement de l’insurrection de juillet 1927. En face de la première attaque fasciste, l’acquittement des assassins d’ouvriers, membres du Schitzbund, les prolétaires de Vienne répondent par une insurrection et par l’assaut du Palais de Justice de Vienne, indiquant nettement par là que seulement l’attaque révolutionnaire contre le pouvoir étatique de la bourgeoisie peut étrangler le fascisme. A ce moment, les socialistes prennent position ouvertement contre l’insurrection et s’ils assurent la direction de la grève générale, c’est pour la détourner de son but initial et révolutionnaire, la canaliser vers son dénouement dans les bras de la bourgeoisie. Par après, les socialistes ne poseront jamais le problème du déclenchement des luttes ouvrières basées sur un programme de classe et de défense des salaires et des institutions prolétariennes, mais appelleront le prolétariat, devenu un client de l’impérialisme français, à faire des sacrifices pour la réalisation de ses visées françaises contre l’impérialisme allemand. C’est dans ce plan général qu’il faut situer la position adoptée par le Parti socialiste autrichien dans la dernière situation qui s’est conclue par l’écrasement des organismes de classe du prolétariat.
Tout d’abord, il faudra remarquer que les socialistes ne se départent pas de leur attitude générale ; c’est seulement après des démarches auprès du gouvernement français qu’ils prendront des initiatives. Mais l’initiative de la lutte, la seule qui importe, ne revient nullement aux socialistes, mais à Dolfuss, lequel, depuis le mois d’octobre dernier, avait établi son plan d’organisation corporative, du triomphe du fascisme en Autriche. Voici d’ailleurs comment Bauer et Deutsch, dans une interview publiée dans le “Peuple” de Bruxelles, du 18 février, relatent les faits : “Depuis de nombreux mois, nos camarades avaient enduré des provocations de toute espèce, espérant toujours, contre toute espérance, que le gouvernement ne pousserait pas les choses à l’extrême et qu’une collision fatale pourrait être évitée. Mais la dernière provocation, celle de Lindz, mit le comble à l’exaspération de nos camarades et rompit leur patience. On sait, en effet, que les Heimwehren avaient mis en demeure le gouverneur de Lindz de leur remettre ses propres fonctions et de décapiter toutes les municipalités à majorité socialiste. On comprend, dès lors, que lundi matin, lorsque les Heimwehren attaquèrent à main armée la Maison du Peuple de Lindz, nos camarades refusèrent de se laisser désarmer sans coup férir et se défendirent avec énergie. Dès lors, la direction centrale du Parti ne pouvait qu’obéir à ce signal de lutte (souligné par nous). C’est pourquoi elle lança l’ordre de grève générale et de mobilisation du Schutzbund”.
Il est encore trop tôt pour établir si les détails mêmes du déroulement des événements confirment la position que défend notre fraction contre ceux qui confondent démocratie et organismes de classe du prolétariat. Peut-être sera-t-il possible de prouver plus tard que le mouvement a son origine, non pas dans les atteintes de Dolfuss à la démocratie, mais dans l’attaque contre la Maison du Peuple de Lindz. D’ailleurs, que cette confusion ne soit pas possible, cela est prouvé par les événements de France, où le fonctionnement régulier de la démocratie ne s’arrête nullement et le parlement de gauche qui avait donné une majorité importante au ministère Daladier le 6 février, donnera une majorité éclatante au ministère Doumergue, à ce ministère qui est représenté par les socialistes comme le produit de “l’émeute” fasciste, et par “La Vérité“, comme le “nouveau Bonaparte”.
“Schutzbund” et “Parti Socialiste” ne pouvaient donc qu’obéir au signal de lutte donné par les ouvriers. Nous avons déjà expliqué que, pour ce qui concerne la lutte, les socialistes avaient bien pris une initiative en 1927, mais c’était alors pour l’écrasement de l’insurrection. D’autre part, au point de vue politique, les socialistes avaient bien, pendant cinq ans, pris des initiatives, mais uniquement pour des manoeuvres se situant dans le jeu des forces impérialistes, pour le service du capitalisme français. Le cours contradictoire de l’évolution historique peut comporter des épisodes – tels en Autriche – où des forces radicalement opposées à l’emploi de la violence sont emportées par l’éruption de la volonté de la classe appelée à employer la violence ; elles ne pourront que constater l’impossibilité de faire autrement et la nécessité catégorique d’obéir au “signal” des ouvriers.

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Le devoir des communistes était, évidemment, de se joindre à la lutte des ouvriers autrichiens, mais toujours dans des formations de combat détachées de l’organisation du Schutzbund. Et cela, parce que le rôle des social-démocrates et des communistes est fondamentalement opposé, et parce qu’entre eux se trouve l’abîme qui sépare la révolution de la contre-révolution. Il est évident que les communistes ne pouvaient réduire cette opposition fondamentale au jeu de cette polémique de commérages qui semble sauvegarder l’intransigeance du Parti grâce à la formule (proclamée par le Parti, mais revendiquée aussi par l’Opposition de gauche) : “combats communs”, avec “droit de critique”, comme s’il était possible de mener une action – de l’envergure et avec les difficultés présentes en Autriche, par exemple – dans la confusion produite par les attaques du Parti contre la social-démocratie, qui ne peut que présenter comme traîtres les socialistes, car s’il procédait autrement, il renoncerait à sa position fondamentale et à son rôle. Par contre, les conditions réelles de la bataille et du succès résident dans la déclaration sans équivoque du Parti affirmant que les ouvriers ne doivent pas conditionner le déclenchement de la lutte à une direction communiste du mouvement, que le fait que la social-démocratie dirige le combat, menace le sort de la bataille, que les communistes n’entendent pas se substituer à cette direction par un simple tour de mains, qu’ils appellent les ouvriers à réaliser le plus puissant front de combat, car l’élan dans l’action constitue la première condition pour bannir demain les traîtres dirigeant aujourd’hui la lutte. Les communistes affirment donc qu’ils surveillent l’évolution de la lutte, que tout disciplinés qu’ils puissent être devant la direction, bien qu’elle soit social-démocrate, ils passeront ouvertement à l’évincement des traîtres, ils proclament aussi qu’ils assumeront la direction du mouvement si, évidemment, la phase favorable se présente où il est possible de pousser à l’action vers des objectifs révolutionnaires qui ne permettent plus la présence de la social-démocratie, mais qui nécessitent, par contre, son écrasement, ou bien ils pousseront à l’action vers les objectifs initiaux du mouvement que les dirigeants s’apprêteraient à abandonner ou à trahir. Séparation initiale dans la responsabilité de la direction et aucun bloc dans les formations qui commandent la lutte, appel à la réalisation de la plus grande unité et combativité, discipline dans le mouvement, rupture par le démasquement ou par l’éviction de la direction social-démocrate, voilà celles qui paraissent être les conditions possibles d’une bataille en substitution du leitmotiv, du bloc à la direction du mouvement, conditionné par la liberté de critique qui est l’absence de toute possibilité de discipline, leitmotiv qui part de la confusion pour jeter le trouble au sein des masses au moment où la plus haute cohésion est nécessaire pour obtenir le succès.
Au point de vue de la situation en Autriche, la lutte héroïque des ouvriers ne pouvait pas trouver d’issue. D’après ce que nous avons dit, il nous paraît établi que l’enjeu réel du mouvement, ce n’était plus la simple défense des institutions ouvrières contre une attaque du capitalisme autrichien, mais la partie se jouait entre le capitalisme international et coalisé atour de Dolfuss, et le prolétariat autrichien isolé et obligé de faire face à cette puissante attaque avec ses forces seules. Le capitalisme international, pour réaliser une nouvelle condition pouvant lui assurer la préparation de la guerre, devait arriver à écraser les organisations de classe du prolétariat autrichien. Ce dernier ne pouvait parvenir à défendre ses organismes de classe qu’à la condition de devenir le pivot autour duquel se réalisait la mobilisation du prolétariat des différents pays pour reprendre le chemin de la lutte pour la révolution, seule alternative pouvant s’opposer au plan que développait Dolfuss pour le compte de la bourgeoisie de tous les pays. La brutale disproportion des positions des deux protagonistes : capitalisme de tous les pays contre prolétariat autrichien, devait préjuger du résultat de la bataille ; mais non de façon fatale. En effet, le prolétariat international aurait pu, au feu des événements autrichiens, et par ses luttes de solidarité avec les héros de Lindz et de Vienne, reconstruire ses organismes de classe, son Internationale révolutionnaire. Historiquement, les ouvriers d’Autriche ne pouvaient vaincre qu’à la condition de répéter – dans des conditions extrêmement plus défavorables – l’acte qu’accomplirent les ouvriers russes en octobre 1917, car c’est seulement dans cette direction qu’auraient abouti leurs luttes, car c’est seulement dans la mesure où le prolétariat international prenait conscience de la réelle direction des luttes d’Autriche que le capitalisme aurait été battu dans l’attaque qu’il avait déclenchée.
Mais les défaites du prolétariat révolutionnaire dans le monde entier, le renforcement du front de répression du capitalisme devaient se caractériser par la possibilité d’épanouissement totale des forces contre-révolutionnaires qui agissent actuellement au sein du prolétariat : la social-démocratie, qui oriente l’attention du prolétariat vers les interventions de la S. D. N. ou de l’impérialisme français ou anglais, et qui guette sans doute l’occasion pour pouvoir retirer des événements d’Autriche la confirmation de la thèse de l’abdication définitive du prolétariat à sa lutte révolutionnaire. Voilà ce que Vandervelde écrit dans le “Peuple“, de Bruxelles, du 17-2-1934 : “D’autre part, s’il y avait encore chez nous des jeunes hommes dont le romantisme se complaise dans l’idée de la prise insurrectionnelle du pouvoir, l’événement autrichien leur apporterait la preuve irrécusable de cette vérité que Marx et Engels proclamaient déjà il y a 70 ans : “l’impossibilité des batailles de rues victorieuses, contre les armées outillées à la moderne, si en tout ou en partie elles ne passent pas du côté de la révolution”. Vandevelde conclut enfin : ” unanimement, au dernier Congrès de Noël, le P. O. B., en adoptant le plan de travail, a affirmé, et, qu’on veuille le croire, ce n’était pas une simple phrase, sa résolution de poursuivre ses fins par les seules voies constitutionnelles”. Vandevelde, donc, fait découler de l’impossibilité d’une victoire insurrectionnelle sans avoir gagné l’armée à la cause de la révolution, la nécessité de renoncer à l’insurrection et d’appeler le prolétariat autrichien à se servir des moyens constitutionnels, en somme, à répéter ce qu’avait fait le prolétariat autrichien en 1919 et 1920, et dont les fruits furent récoltés par le capitalisme qui put, en 1934, porter à sa conclusion inévitable l’avortement révolutionnaire de 1920, le respect des moyens constitutionnels de cette époque : le triomphe du fascisme.
Une foule d’ouvriers et d’intellectuels non communistes pourront fournir matière à la spéculation démagogique de la social-démocratie qui voudra faire oublier les pages historiques de 1919 et 1933 afin d’acquérir un nouveau crédit au sein des masses ouvrières. Mais, en réalité, la social-démocratie sort des derniers événements, atteinte par une nouvelle condamnation prolétarienne : les victimes “socialistes” ne sont, en définitive, que le résultat du plan social-démocrate d’asservissement de l’Autriche à l’impérialisme français, de l’isolement où a été laissé le prolétariat autrichien dans sa lutte inégale et héroïque.
Quant au centrisme, il ne pouvait que donner une importance de détail aux événements autrichiens et, encore une fois, se présenter comme l’initiateur et le dirigeant du mouvement, alors qu’en réalité tout le monde connaît l’inexistence de toute formation communiste et le fait que le Parti, même avant la dissolution, ne contenait que quelques milliers d’adhérents. Après la mort de l’I.C., le centrisme ne doit que se préoccuper du sort des plans quinquennaux en Russie, et puisque la condition pour les succès militaires et économiques de la Russie réside dans la possibilité, pour le capitalisme, d’écraser le mouvement révolutionnaire dans tous les pays, le centrisme ne pouvait même pas songer à déterminer une action de solidarité autour du prolétariat autrichien, car il se serait opposé au système qui domine actuellement le monde et qui comporte la coexistence pacifique du capitalisme et du régime soviétique, les deux conditionnant leur défense actuelle sur le dos et la chair du prolétariat de tous les pays.

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Le scandale Stavisky et “l’émeute” du 6 février, voilà les formules autour desquelles se centralise l’activité des différents partis et groupements politiques agissant au sein du prolétariat français. Que cela soit à propos du scandale ou de “l’émeute”, la différenciation entre les divers partis s’établira suivant le rythme plus ou moins accentué de leurs revendications : les socialistes s’arrêteront au débarquement de Chiappe et à l’épuration des rouages de l’administration de l’État français ; les communistes iront plus loin et demanderont l’arrestation de Chiappe. Si le “Populaire” s’arrête sur la formule de la défense de la République, l’ “Humanité” va plus loin et demandera que la République passe à la dissolution de l’armée fasciste, de la police, et nous ne savons pas pourquoi l’ “Humanité” ne demanderait pas que la République, après avoir arrêté Chiappe, dissolve la police et proclame, par arrêté présidentiel, l’avènement du régime soviétique en France.
Les revendications affichées par centristes et socialistes ne pouvaient être aussi superficielles que l’était l’analyse extérieure des événements centralisés autour des scandales de Stavisky et du 6 février. La réalité est bien autre. En mai 1932 s’ouvre, en France, la période où la crise économique se manifestera – après les autres pays – dans les ravages nés d’un chômage assez intense et par la nécessité pour le capitalisme de procéder à une modification radicale des conditions de vie de la classe ouvrière. Il est parfaitement exact qu’en 1931, le gouvernement de droite de Tardieu et Laval a pu assurer l’écrasement des grèves des mineurs et du textile par le canal de l’arbitrage du Ministère du Travail, continuellement soutenu par la C.G.T. et grâce aux socialistes. Mais, une fois brisée la résistance des forces les plus combatives du prolétariat français, il fallait aborder d’autres problèmes plus complexes, c’est-à-dire une modification d’ensemble de toute la situation de la classe ouvrière. Tardieu et Laval auraient pu difficilement s’atteler à cette besogne en 1932, alors qu’au point de vue de la politique internationale, le capitalisme mondial avait besoin de voir la bourgeoisie française tolérer l’avancement des positions de l’impérialisme allemand.
Les élections de 1932 exprimeront, au travers de la majorité de gauche, à la fois le mécontentement des paysans et des ouvriers secoués par les conséquences de la crise, et de la nécessité pour le capitalisme d’accomplir une double manoeuvre dans le domaine intérieur et extérieur. A l’intérieur, canaliser autour du parlement et du gouvernement de gauche la fermentation des masses ouvrières et paysannes. A l’extérieur, laisser se développer une politique de sacrifice à l’avantage de l’impérialisme allemand, sans pour cela compromettre le personnel gouvernemental des Tardieu, Pétain, Denain, appelé à réaliser le front de concentration pour l’Union sacrée de demain.
De mai 1932 à décembre 1933, le problème central que le capitalisme s’efforce de présenter devant la classe ouvrière est l’attente des mesures gouvernementales de Paul-Boncour, de Daladier, de Chautemps, pour atténuer les effets de la crise économique. L’impasse où se trouva le mouvement ouvrier appelé à réclamer d’un gouvernement bourgeois l’application de mesures dirigées contre le capitalisme se doublait d’une autre impasse, où se trouvaient, à la fois, le capitalisme et les petits producteurs, qui ne pouvaient plus attendre longtemps pour solutionner, avec le problème de l’équilibre budgétaire, le problème d’une accentuation de l’exploitation capitaliste.
Au point de vue de la politique extérieure, après l’abandon à Lausanne des Réparations et l’admission par le Pacte à Quatre de la possibilité de la révision des traités, le capitalisme français devait passer à une autre orientation de sa politique pour consolider les avantages de la politique des pactes bi-latéraux, balkaniques, obtenus par Paul-Boncour, autour du renforcement de ses positions opposées à la thèse du désarmement pouvant empêcher le réarmement de l’Allemagne et l’orienter vers la consolidation et le renforcement de ses armements, seul moyen lui paraissant possible pour contrôler la croissance de la force armée de l’Allemagne.
Au moment où les situations des différentes classes doivent s’orienter vers une solution, au moment surtout où le capitalisme ne voit plus d’intérêt à laisser subsister l’équivoque, et, mieux, où le capitalisme croit que l’équivoque a assez duré, que pour pouvoir passer ouvertement à la phase de l’attaque, éclate la réclame universelle de tous les partis autour du scandale Stavisky.
La classe ouvrière devait s’émouvoir sur les différentes phases à sensation du scandale Stavisky, et réclamer, suivant un rythme progressif, des sanctions embrassant jusqu’au président du Conseil. De leur côté, les partis de droite s’emparent de ce scandale pour déterminer la formation de l’Union Nationale et briser le Cartel de gauche, lequel avait bien mérité du capitalisme en 1932 et 1933, mais qui ne pouvait plus représenter, en 1934, le front d’attaque de la bourgeoisie.
La position que le prolétariat aurait dû adopter en face du scandale Stavisky était celle de le classer dans la rubrique judiciaire où passent tous les faits divers, et prouver que c’est sur la Constitution légale de la moralité bourgeoise que se bâtit le scandale de l’exploitation de la classe capitaliste. Pour battre le capitalisme, le prolétariat n’avait qu’à faire appel à ses organismes de classe, à systématiser une série de revendications de classe, laissant les compères de Stavisky régler son compte à celui d’entre eux qui avait quand même fait preuve d’une certaine génialité. L’étalage de la corruption que révélait ce scandale pouvait être utilisé seulement dans le but d’accroître la combativité des masses, mais jamais il ne pouvait représenter la base de la mobilisation idéologique de la classe ouvrière, qui ne devait jamais rejoindre le front de cette commotion de “l’opinion publique”, gravitant autour de Stavisky pour en faire un paravent gigantesque capable de brouiller la vision du prolétariat.
Le 27 janvier, Chautemps fait place à un gouvernement de concentration nationale autour du parti radical-socialiste, et Daladier aborde cette solution. Il n’y parvient pas, car il doit compter avec l’hostilité à la fois de la droite et de la gauche socialiste. Daladier se dirigera donc vers une expérience de gauche vouée à un échec certain, malgré qu’au point de vue parlementaire les conditions du succès aient existé et que, au point de vue de la situation générale, il ait pu faire appel aux forces du Parti socialiste (ce dernier par la voix de Léon Blum à Clermont-Ferrand avait assuré Daladier de son appui et parlé de “l’ex-camarade” Frot, devenu ministre de l’Intérieur). L’échec était certain, bien que les positions initiales aient été plutôt favorables à Daladier, car la lutte débordait le jeu de la simple majorité parlementaire et, ainsi que nous l’avons vu, il s’agissait du plan du capitalisme pour réaliser – à la faveur du scandale Stavisky, un plan d’attaque contre la classe ouvrière. Cette dernière ne pouvant intervenir pour la défense du gouvernement Daladier, ou ne pouvant affronter les camelots du roi au nom de la défense du gouvernement de gauche, l’échec de Daladier était inévitable et, en définitive, au lieu de parler d’une bataille entre Daladier et la droite, nous devons constater une évolution de l’ensemble du parlement, de Daladier vers Doumergue, évolution où Daladier deuxième manière représente une condition nécessaire. D’ailleurs, le fait que Daladier ait débuté avec une formation ministérielle analogue à celle que réalisera par après Doumergue prouve que, loin de vouloir ou pouvoir représenter un front de combat contre la droite, il ne faisait, en définitive, qu’exprimer le dernier souffle de l’équivoque du gouvernement de gauche, équivoque que le capitalisme avait laissé subsister depuis mai 1932 dans les buts que nous avons indiqués.
En réponse à la manifestation réactionnaire du 6 février, deux manifestations ont eu lieu : l’une, celle dirigée par les centristes, de 9-2-34, et se déroulant sur la base du mot d’ordre de l’arrestation de Chiappe et de la dissolution des lignes fascistes, l’autre, la manifestation de Vincennes, dirigée par les socialistes et voulant affirmer l’attachement du prolétariat à la liberté et à la défense de la République menacée par “l’émeute” du 6 février. En dehors de ces deux manifestations de partis politiques, nous assistons à la grève générale décidée par la C.G.T. pour repousser “les factieux, fauteurs d’émeutes”, car “l’offensive qui se dessinait depuis quelques mois contre les libertés publiques et la démocratie a éclaté”.
La base de départ de ces trois manifestations du prolétariat français se trouve dans la chute du cabinet Daladier. D’ailleurs, Jouhaux, immédiatement après la démission de Daladier, se rendait auprès de ce dernier pour présenter la plainte de la C.G.T. sur le succès obtenu par “les factieux”, ce qui devait évidemment laisser entendre que la C.G.T. aurait exigé le maintien de son ministère.
Nous avons déjà indiqué ce que représentait le gouvernement Daladier, à savoir le dernier lambeau de l’équivoque que le capitalisme aurait laissé subsister pour pouvoir, par après, passer à une attaque systématique contre la classe ouvrière. Les gestes politiques du ministère Daladier sont tous empreints de cette substance équivoque : le préfet de police est débarqué, mais promu à des fonctions supérieures ; un dirigeant de la Sûreté passe à la Comédie Française, alors que les socialistes et néo-socialistes – sans doute pour assurer le succès des mesures “draconiennes” de Daladier, et pour ne pas fournir de “prétexte” à la droite – affirmeront ne pas avoir demandé de telles mesures gouvernementales.
C’est donc sur un point de départ – la chute de Daladier – où ne pouvait nullement être impliqué le prolétariat, que se déterminent les derniers événements en France. Le centrisme lui-même, qui déclenche la manifestation du 9 février 1934, rejoint ce point de départ par une voie détournée, car il pose à la manifestation de la place de la République des revendications qui ne se déparent de celles des socialistes que par une surenchère démagogique sans indiquer les bases de classe sur lesquelles le prolétariat devait se rassembler pour la lutte.
La grève du 12 février a sans doute été une grande manifestation de la puissance de la classe ouvrière, mais si l’on juge, et les causes qui l’ont déterminée, et les mots d’ordre qui y furent lancé, nous arrivons à la conclusion que, loin de représenter un moment de la lutte prolétarienne et de sa victoire, elle se place dans la ligne opposée qui permettra enfin au capitalisme de remporter son succès. Cela est d’ailleurs confirmé par l’éclat de la manifestation de Vincennes qui, malheureusement, laisse prévoir que, désormais, à Paris aussi, la force qui a reconquis des positions décisives sur le prolétariat, c’est la S.F.I.O. : les résultats de la scission de Tours de 1920 nous paraissent définitivement perdus.
Le devoir de la fraction de gauche du P.C.F. est de soulever la double expérience de la grève du 12 février. D’abord de mettre en évidence qu’une action de masse s’est révélée possible parce qu’au delà des maquignonnages, des manoeuvres, des partis politiques, c’est l’organisme unitaire de la classe ouvrière, le syndicat, qui a lancé l’ordre du mouvement. Ensuite, que le degré de dégénérescence du mouvement communiste a fait que la C.G.T.U. n’a même pas posé le problème de réalisation d’un front unique avec la C.G.T., laissant ainsi cette dernière reprendre une prédominance au sein du prolétariat parisien. Enfin, que si la grève du lundi n’aura pas eu les résultats que les ouvriers en escomptaient, la faute n’en est pas à la classe ouvrière, mais aux forces ennemies qui la dirigent. Que seulement un accroissement continu des luttes ouvrières pourra permettre de battre le capitalisme, ses agents socialistes, de rompre le plan centriste d’encerclement du prolétariat français et mondial autour de l’État soviétique évoluant dans les bras de l’impérialisme. Que, seule, la construction et le développement de la fraction de gauche du P.C.F. pourront, en fonction de luttes ouvrières, redonner au prolétariat la conscience de ses buts contingents et finaux, pourront réaliser la condition indispensable pour la victoire révolutionnaire de demain.

Le Plan de Man Pt.1

Notre époque présente un anachronisme profond entre l’évolution des forces de production qui appellent le prolétariat à la direction de la société et le capitalisme qui, pour ne pas disparaître de la scène historique, doit non seulement anéantir les organismes révolutionnaires du prolétariat, mais aussi s’efforcer de rétablir le fonctionnement unitaire de la société autour des intérêts de sa classe, au travers d’un nouveau matériel historique qui semble anachronique par rapport au programme “démocratique” d’antan.
Ce sont les tempêtes révolutionnaires dans le monde entier qui poussent les différents pays (même ceux qui n’ont pas dû faire face à des mouvements insurrectionnels) à procéder à une révision des tables traditionnelles sur lesquelles se basait la société bourgeoise d’avant guerre. C’est la victoire du fascisme en Allemagne notamment qui a donné le signal d’une réorganisation du capitalisme dans les différents pays : en France, c’est Déat qui lance le programme du néo-socialisme ; c’est Tardieu qui soulève la nécessité, “faute de périr”, de la révision de la Constitution. En Angleterre, bien que sous des formes moins marquées, un processus analogue s’était déterminé dès 1931 par la dislocation du gouvernement travailliste et la constitution de l’Union Nationale. Aujourd’hui, ce processus est loin d’avoir atteint son épanouissement et les puissantes réserves de l’Empire britannique ne pourront aboutir à ce que les événements s’arrêtent aux résultats acquis à la Conférence d’Ottawa. En Amérique, c’est Roosevelt qui lance, à grand fracas, les plans de reconstruction économique et de “paix sociale”.
En Belgique, la grève des mineurs de juillet 1932 avait fait apparaître – surtout à cause de la situation particulière de la Belgique, étranglée entre les deux principaux impérialismes constratants d’Europe – la nécessité pour la bourgeoisie d’apporter de nouvelles solutions au problème de sa domination. La vague de mécontentement prolétarien qu’avait accompagné l’institution des pleins pouvoirs avait bien pu être égarée dans la mascarade des députés apportant au président de la Chambre des millions de signatures pour la dissolution des Chambres, noyant ainsi le référendum pour le déclenchement de la grève générale. Mais le problème de la canalisation du prolétariat autour de la bourgeoisie subsistait, une fois que les événements en Belgique et dans le monde entier avaient consumé les illusions de possibilité de sauvetage des intérêts du prolétariat par l’emploi du suffrage universel, du parlement et de la démocratie en général. Pour arriver à ce but, il fallait présenter des solutions de “structure” et c’est De Man qui arrive avec son plan. De Man, qui revient d’Allemagne, qui a connu – de très près – cette expérience et qui s’assignera comme but non pas celui d’attaquer la classe déclenchant le mouvement fasciste : le capitalisme, mais plutôt l’inverse : indiquer toute la série de manœuvres caractérisant le mouvement fasciste, pour appeler finalement le prolétariat à faire sienne la base programmatique sur laquelle le nazisme a déclenché l’attaque en Allemagne.
La théorie socialiste, sur laquelle le prolétariat avait édifié toutes ses organisations prolétariennes, le prolétariat russe gagné sa bataille, le prolétariat italien, autrichien, chinois et de tous les pays livré des luttes révolutionnaires, toutes ces théories nécessitaient une réforme de “structure”. Et pourquoi donc ? Peut-être parce qu’il aurait été établi que les événements ont démoli ces théories et que la lutte du prolétariat devrait, de ce fait, s’ériger sur d’autres directives ! Jamais de la vie ! De Man ne s’inquiète nullement d’établir les erreurs éventuelles au feu des victoires et des défaites du prolétariat, ainsi qu’à la lumière de l’évolution de la société capitaliste. Il résoudra, par contre, le problème ainsi : le fasciste gagne parce qu’il peut mobiliser les classes moyennes contre l’hyper-capitalisme et parce qu’il peut relier le prolétariat à la défense de la patrie. Le socialisme doit voler ce programme au fascisme, changer ses textes programmatiques et, si les conditions économiques rendent possible le maintien des organismes prolétariens, transfigurés suivant le plan, le danger du fascisme sera écarté mais le prolétariat aura enfin renoncé à sa lutte révolutionnaire. A ces considérations générales, nous paraît répondre le plan que le chef de l’école révisionniste social-démocrate, l’auteur qui, comme bien d’autres, est allé au-delà du marxisme, a fait approuver par le Parti Ouvrier Belge. L’importance du plan ne réside pas dans ses énonciations, mais dans la tentative qu’il représente d’appeler les ouvriers à faire acte de suicide envers leur ennemi.

* * *

La construction du plan de travail du POB procède de trois idées centrales :

1.- Il constate l’évolution organique de la structure du monde capitaliste. A la libre concurrence s’est substitué le monopole dirigé par le capital financier. La liaison qui existe entre monopole et protectionnisme a fait qu’à la lutte entre “producteurs individuels s’est substituée la concurrence entre États”. Cette évolution a déterminé une tendance vers un repli national de chaque État. Par conséquent, nécessité d’adapter le socialisme à ce “capitalisme nouveau”.
2.- La fonction actuelle des classes moyennes, du fait de leur animosité contre le capitalisme financier, l’hyper-capitalisme, qui les écrase ou les met dans une position de dépendance étroite envers lui (salariat), leur donnerait une fonction moins réactionnaire qu’en 1848, à l’époque de Marx. De ce fait, leur anti-capitalisme permettrait l’établissement d’un front de lutte entre elles et le prolétariat, portant sur des objectifs de réforme de structure, c’est-à-dire vers un rétrécissement du champ d’action du capitalisme financier.
3.- Ce front de lutte permettrait d’obtenir, par le suffrage universel dans les cadres de la Constitution belge, la majorité nécessaire pour effectuer les modifications de la structure étatique et de réaliser les réformes de la structure économique en opposition avec les objectifs antérieurs de la social-démocratie vers des réformes de répartition.

Dans ses articles du “Peuple“, H. De Man a eu l’occasion de développer ces différents points. La genèse du plan aurait, comme point de départ, le fait que “l’opinion selon laquelle le socialisme doit se faire dans le cadre international d’abord, repose sur une conception périmée de l’évolution du capitalisme… La tendance générale de l’évolution du capitalisme a subi un véritable renversement. Au lieu de continuer à poursuivre un marché mondial de plus en plus étendu, nous allons vers un nationalisme économique qui oppose toujours davantage les unes aux autres les nations industrielles”. Selon De Man, cette évolution, qui caractérise “le passage d’une phase de progression et d’expansion à une phase de régression et de repli”, obligerait le prolétariat à concevoir la socialisation comme une nationalisation, donc d’adapter “la doctrine de la socialisation aux transformations de l’économie capitaliste elle-même”. En somme, H. De Man estime qu’une nationalisation “laissant subsister un régime de circulation basé sur le marché, c’est-à-dire sur l’argent comme base du calcul du prix, des salaires et de la rentabilité”, par conséquent une “économie mixte” qui ne s’isolerait pas du marché mondial et qui éviterait le sort des “tentatives de nationalisation d’ailleurs hésitantes et mal adaptées à la situation nouvelle qui furent amorcées dans plusieurs pays européens après 1918”, pourrait non seulement subsister mais également liquider le chômage en orientant sensiblement le prolétariat vers le socialisme.
Comme tout “sociologue” qui se respecte, De Man manie le sophisme avec un brio remarquable. Ainsi, la thèse classique du réformisme – chère à feu Joseph Wauters, ancien ministre d’État – prétendant condamnée toute lutte révolutionnaire se produisant sur le terrain national, parce que ne pouvant se produire simultanément dans tous les pays, serait transformée en “opinion périmée du socialisme”.
Mais, à l’encontre de De Man et de Wauters, la doctrine marxiste, sur la base des conditions historiques propres au développement du capitalisme dans le monde entier, explique la possibilité et la nécessité des luttes révolutionnaires surgissant nationalement, bien qu’ayant une portée internationale, en ce qu’elles sont la conséquence d’un processus historique s’exprimant par une dépendance étroite entre les classes antagonistes sur l’échelle mondiale. De ce fait, toute lutte nationale d’un prolétariat donné ne peut arriver à terme qu’en s’inspirant d’enseignements découlant de la lutte du prolétariat international, qu’en transposant ces enseignements sur son terrain spécifique de lutte.
Mais l’intention de De Man n’est évidemment pas de réviser son révisionnisme pour revenir au marxisme ; la négation de la thèse un peu simpliste du réformisme classique doit lui permettre de préciser sa conception nationaliste-active de la lutte ouvrière et, par là, de faire mettre au Musée des Antiques la valeur verbalement internationaliste attribuée jusqu’ici par la social-démocratie au socialisme. Sur cet aspect du fameux repli national, nous aurons d’ailleurs l’occasion de revenir. Examinons donc le problème central lui-même. Après beaucoup d’autres, De Man a découvert la tendance actuelle du capitalisme : le repli national. Évidemment, il veut bien concéder que “le caractère général et irrésistible de cette évolution” était déjà reconnu par certains théoriciens du socialisme dès avant la fin du siècle précédent, mais c’est à lui que revient le grand mérite d’avoir découvert le “socialisme nouveau”, adaptation nécessaire à l’évolution du capitalisme.
La tendance des États capitalistes vers le développement du protectionnisme, condition indispensable pour la formation des monopoles et, par conséquent, aspect concret du repli national, est aussi vieille que le capitalisme lui-même. Déjà Engels, dans une note du IIIème Livre du “Capital” (page 118), faisait une remarque saisissante sur le protectionnisme portant sur les industries d’exportation et disait : “les capitalistes acquièrent, de plus en plus, la conviction que les forces productives modernes, avec leur développement rapide et gigantesque, échappent tous les jours davantage aux lois de l’échange capitaliste qui devaient les diriger. Les deux symptômes suivants l’établissent à l’évidence : 1/ la nouvelle et universelle manie des droits de production qui se distinguent de l’ancienne idée protectionniste en ce qu’elle poursuit, avant tout, la protection des articles susceptibles d’exportation, 2/ les Cartels et les Trusts qui se créent, dans les grandes branches de production”. Par ailleurs, Lénine, dans sa brochure de vulgarisation sur “l’Impérialisme, dernière étape du Capitalisme”, a suffisamment insisté sur le caractère protectionniste du capitalisme nouveau, surgi de la concentration des entreprises et des banques, pour qu’il soit permis d’affirmer qu’en somme la “découverte” d’H. De Man est tout bonnement – comme L. Blum l’a d’ailleurs fait, très à propos, remarquer dans le “Populaire” – un truc publicitaire pour mettre en évidence une idée assez vieille.
Le repli national est donc une tendance organique du capitalisme, une tendance vers un profit supplémentaire donnant la possibilité d’écouler les marchandises sur le marché extérieur à des prix inférieurs au prix de revient, un moyen de protéger les industries nationales à composition organique faible. Que dans une période de régression du capitalisme cette tendance organique se renforce dans la mesure inverse où s’accentue la concentration, le monopolisme dans les branches de la production, que cette tendance s’exprime dans une pareille phase par l’établissement d’une liaison étroite entre l’État ainsi renforcé et le capital financier, il n’y a là qu’un phénomène normal de l’économie capitaliste, dans une période où la préparation pour la guerre nécessite la concentration maxima du capitalisme sur le plan national. Il y a évidemment du “nouveau” dans toute régression mais, alors, ce nouveau s’exprime dans un sens de dégradation progressive. Le capitalisme nouveau, les modifications dans la structure du capitalisme que De Man découvre aujourd’hui s’avèrent donc comme des mystifications, des titres à effet, pour expliquer le passage – qui date du 19ème siècle – du stade de la libre concurrence – qui n’a jamais existé à l’état “pur” – au stade du capital monopoliste qui ouvrit l’ère de l’impérialisme. Lénine, à ce propos, bien avant la découverte d’Henri De Man, disait que “l’ancien capitalisme de la libre concurrence et de la Bourse, son régulateur indispensable, s’en vont. Un nouveau capitalisme lui succède, qui semble quelque chose de transitoire et réalise une sorte de combinaison de la libre concurrence et du monopole”. Le processus de transfiguration du capitalisme, substituant définitivement la lutte entre États, instruments d’un capital financier omnipotent, à la lutte entre capitalistes isolés, est donc un phénomène spécifique au capitaliste qui s’est accéléré en fonction des antagonismes nouveaux de l’après-guerre. En premier lieu, cette accélération résulte non d’une évolution fatale du capitalisme mais de la défaite du prolétariat international qui, seul, aurait pu harmoniser le développement des forces de production. Cette “crise de la révolution se rencontrant avec la crise du capitalisme” ne pouvait que déterminer l’accentuation des caractères spécifiques au monde capitaliste, sur la base de son absorption momentanée des contrastes de classe pouvant menacer directement le système existant. Mais l’intention de De Man n’est certainement pas de rabâcher une série de formules archi-connues, mais bien de donner une signification particulière à un phénomène capitaliste : démontrer que la lutte ouvrière doit se limiter naturellement dans des objectifs nationaux pour ce qui est de sa forme et de son contenu, que socialisation signifie nationalisation progressive de l’économie capitaliste, ou économie mixte. Sous le couvert de “l’action immédiate”, De Man en arrive à prêcher l’adaptation nationale des ouvriers dans la “nation une et indivisible” et qui, enfin, nourrie par les conséquences de la défaite révolutionnaire en Allemagne et la dégénérescence croissante de l’État prolétarien, s’offre comme le refuge suprême des ouvriers mâtés par la réaction capitaliste.

LES CLASSES MOYENNES

Voici ce qu’apporte H. De Man à ce sujet : “la petite bourgeoisie de 1848 était libérale et démocratique sur le terrain politique, mais monopoliste sur le terrain économique ; la grande masse des classes moyennes d’aujourd’hui poursuit, à l’égard de l’État, une politique antilibérale et antidémocratique, mais se sent économiquement oppressée et exploitée par les monopoles que détient le capital financier. Tout comme naguère, l’anticapitalisme des classes moyennes s’accompagne d’un antiprolétarisme qui provient de leur crainte d’être rejetées dans le prolétariat et de leur désir de s’élever au-dessus de lui. Mais cet anticapitalisme a changé de caractère avec le capitalisme lui-même. A certains points de vue, économiques et non politiques, cet anticapitalisme est devenu moins réactionnaire que celui du siècle dernier. En effet, il se dresse contre un capitalisme qui entre-temps a passé lui-même d’une phase progressive à une phase régressive, à mesure que la concurrence faisait place au monopole, l’initiative patronale à la domination bancaire, le libre échange au protectionnisme. En somme, on peut dire aujourd’hui que la masse des classes moyennes s’oppose au capitalisme monopoliste mais non au capitalisme compétitif et se rend compte de ce qu’elle a des intérêts communs avec les masses ouvrières à l’égard du capitalisme financier, mais non à l’égard des autres formes du capital.
Ainsi, De Man prétend que la petite bourgeoisie de 1848 était monopoliste sur le terrain économique. Il y a pourtant une distinction fondamentale entre monopolisme et corporatisme, et le fait que, dans le même article, De Man parle des “monopoles corporatifs” non seulement le confirme, mais nous montre qu’il y a un peu de confusion dans le cerveau de notre honorable professeur. Le monopolisme est le fait du développement de la concentration des entreprises et des capitaux et l’annulation de la concurrence dans les branches fondamentales de la production de capitalismes déterminés. En ce sens, il ne peut être employé que pour ce qui concerne l’économie capitaliste. La corporation, sous sa forme la plus rigide, date du moyen-âge et correspond à une production artisanale [1]. Parallèlement au développement du commerce et de la production se produisit une différenciation de fonctions qui, dès lors, donna aux corporations un sens relatif de réglementation de la production (limitation de la production, du nombre d’ouvriers, des prix). Au surplus, le développement de l’industrie manufacturière, conséquence des besoins d’un marché sans cesse agrandi, obligeait déjà Turgot, en 1776, d’abolir les corporations, maîtrises et jurandes, obstacles au développement de la bourgeoisie. Cet édit fut rapporté la même année, mais la Révolution française, par la loi du 2 juillet 1791, proclamait la liberté du travail et supprimait les corporations. Antérieurement donc, la corporation était monopoliste, mais dans un sens absolument restreint : une limitation régionale de la production ou une entente entre producteurs indépendants.
Au reste, sous la monarchie absolutiste, en particulier sous le règne de Louis XV et de Louis XVI, la corporation était terriblement disloquée ; elle se bornait à des ententes de petits producteurs subsistant surtout grâce aux traditions antérieures, mais chaque fois ébranlées par le développement du commerce. Ce fait a été noté par Jaurès dans son histoire de la Révolution française.
Cette confusion de la valeur de termes différents permet à De Man d’établir facilement ses “proportions historiques” : la petite bourgeoisie de 1848 est libérale et démocratique sur le terrain politique, mais monopoliste économiquement. Aujourd’hui, l’inverse se produisant, la petite bourgeoisie est moins réactionnaire que dans le siècle dernier, puisqu’elle est censée lutter contre le monopolisme capitaliste se trouvant dans une phase de régression !
La petite bourgeoisie de 1848 était non seulement loin de désirer un retour au “monopolisme” qui n’existait pas, mais sa tendance économique n’était même pas une tendance vers le rétablissement du corporatisme tel qu’il exista sous la monarchie et que, d’ailleurs, elle ne pouvait même pas escompter, en face de l’assaut puissant du capitalisme. A cette époque, la petite bourgeoisie était régressive, non parce qu’ayant une conception de l’organisation de la société se heurtant au développement objectif des forces économiques, mais du simple fait de sa survivance entre deux forces antagonistes de la société : le féodalisme et la bourgeoisie. Son manque de cohésion, ses intérêts hétérogènes l’empêchant de constituer des syndicats de producteurs – qui auraient, du reste, été incapables de résister au capitalisme industriel, la tendance de chaque petit-bourgeois de produire mieux et plus, afin de pouvoir s’élever et pénétrer dans la bourgeoisie l’empêchait de manifester une tendance économique particulière se distinguant clairement des autres classes sur le terrain de l’action politique. C’est cette particularité qui permit à Engels de dire, après les événements de 1848, que les petits bourgeois “sans cesse ballottés de la sorte entre l’espoir de s’élever aux rangs de la classe plus riche et la peur d’être réduits à celui d’indigents, entre l’espoir d’avancer ses intérêts par la conquête d’une part dans la direction politique et la crainte de provoquer, par une opposition intempestive, la colère d’un gouvernement qui dispose de son existence même, puisqu’il peut lui enlever ses meilleurs clients, possédant peu de moyens et dont l’insécurité est en raison inverse de la grandeur, cette classe a les vues les plus vacillantes” (Révolution et contre-révolution en Allemagne). Dès le commencement du 19ème siècle, le développement du capitalisme a donné à la petite bourgeoisie la sensation réelle de l’impossibilité de mener une lutte contre lui et inversement le désir de s’élever jusqu’à lui. En somme, que cela soit au point de vue économique ou politique, la petite bourgeoisie ne pouvait, à cette époque, jouer un rôle progressif. Politiquement, son démocratisme n’était que l’expression de sa croyance dans la valeur du nombre qu’elle représentait : “la petite bourgeoisie est extrêmement nombreuse en Allemagne par suite du peu de développement de la classe des grands capitalistes et industriels dans ce pays” (Engels). Son nombre était la garantie que l’introduction de la démocratie et du libéralisme (ce dernier considéré comme un inconvénient nécessaire à la démocratie), lui aurait donné la possibilité de légiférer la société dans la mesure utile à sa conservation. C’est la raison qui la poussa à soutenir la bourgeoisie, mais sa lutte politique n’en conserva pas moins le caractère nettement régressif propre à sa position économique et à son rôle de tampon à la disposition des classes fondamentales de la société.
A ce sujet également, l’on peut se baser sur la caractéristique d’Engels : “La petite bourgeoisie, grande par la vantardise, est impuissante pour l’action et craintive devant toute entreprise hasardeuse. La nature mesquine de ses opérations commerciales et financières est éminemment faite pour marquer son caractère de l’empreinte d’irrésolution et de manque d’initiative ; il faut s’attendre à ce que son activité politique offre la même caractéristique”. Aussi, tant par sa situation économique que par son activité politique, la petite bourgeoisie de 1848 a représenté une classe régressive. Les petits fermiers et laboureurs pouvaient, eux, représenter un apport progressif à cette époque du fait “qu’ils furent jetés principalement dans les bras du parti révolutionnaire : d’une part par le poids relativement énorme des impôts ; d’autre part, par les servitudes féodales qui pesèrent sur eux”. Il en est de même pour ce qui est des fonctionnaires luttant avec la bourgeoisie pour l’abolition des hiérarchies administratives se basant sur les liens du sang, afin d’y substituer les principes de la bourgeoisie : le libre choix et l’élévation des fonctionnaires selon leurs capacités. Ces deux catégories sociales luttant pour l’abolition de survivances féodales avaient, par conséquent, une fonction progressive.
Mais De Man ne craint pas de se contredire : d’une part, il admet, avec Marx, le caractère réactionnaire de l’anticapitalisme des classes moyennes de 1848 ; d’autre part, il parle de leurs positions libérales et démocratiques sur le plan politique. En outre, la modification de la fonction des classes moyennes dans la période présente résiderait dans une atténuation de leur réactionnarisme, atténuation qui, vérifiée selon les critères de De Man lui-même, serait plutôt une… aggravation de ce caractère régressif. En effet, dans une étude parue dans le “Bulletin de la Banque Nationale de Belgique”, De Man démontre l’illusion que serait un retour au libre-échange : “il serait tout aussi illusoire de vouloir vaincre les tendances vers l’autarcie nationale par un simple retour au libre échange, qu’il serait illusoire de vouloir vaincre les dangers du monopolisme par un simple retour au “laisser-faire” de nos grands-pères, partisans de la liberté complète de la concurrence individuelle. Car c’est précisément de ce régime de liberté qu’est sorti le monopolisme actuel, par le jeu irrésistible de la concentration des entreprises, de la prépondérance croissante du capital financier et de la transmission héréditaire de la puissance économique acquise”.
Or, selon De Man, ce qui caractérise aujourd’hui la petite bourgeoisie, c’est précisément cette tendance illusoire vers un retour à un régime de liberté économique, donc une tendance de régression économique car le monopole, et De Man est le premier à le reconnaître, est une forme supérieure du développement économique. Mais, néanmoins, le fait que le capitalisme soit passé d’un stade progressif à un stade régressif doit forcément conférer, selon De Man, aux classes moyennes, même si elles agitent des utopies réactionnaires, un caractère susceptible d’en faire des alliés du prolétariat. Ici encore, De Man transpose ses désirs dans la réalité : phase régressive du capitalisme ne signifie pas négation, par la classe révolutionnaire, du degré de développement des forces économiques qui donne à la bourgeoisie son caractère réactionnaire, parce qu’elles dépassent, par leur ampleur, les limites imposées par les lois de la plus-value capitaliste. Cela signifie seulement la nécessité, pour le prolétariat, d’harmoniser le développement économique avec la construction de nouveaux rapports sociaux. Le prolétariat n’est pas contre le monopole, comme il n’est pas, en général, contre le progrès industriel ; il lutte seulement contre le mode d’emploi capitaliste de tout progrès économique, scientifique, etc., afin d’en faire bénéficier l’ensemble de la société par la suppression des classes. Dans une phase régressive du capitalisme, la seule classe qui ait une valeur révolutionnaire, c’est le prolétariat. La petite bourgeoisie – au lieu de les voir amoindries – voit ses particularités du siècle dernier renforcées par l’exacerbation même des rapports sociaux entre les deux classes fondamentales. Son désir de subsister quand même la rend solidaire de la bourgeoisie envers laquelle elle n’ose – pas plus qu’en 1848 – formuler des revendications de retour au libre échange d’antan. Le développement fabuleux du capitalisme monopoliste lui donne, aujourd’hui, un vertige et une sensation définitive de son impuissance et, de ce fait, la dirige vers le renforcement de l’État qui seul peut, par le maintien de l’ordre d’abord, par sa soi-disant protection contre la tyrannie des monopoles, lui garantir ce minimum nécessaire pour qu’elle puisse subsister ou bien végéter. Dans la mesure où le prolétariat s’ébranle puissamment, menace directement le capitalisme, a la possibilité de poser, dans un avenir plus ou moins court, le problème de la prise du pouvoir, il peut neutraliser la petite bourgeoisie guettant un ordre lui garantissant sa petite existence. Mais lorsque cette vague dépassée le prolétariat recule, organise des grèves partielles, générales, avance, recule et emprunte à nouveau le chemin de la grève, alors la petite bourgeoisie, énervée par cette insécurité sociale, en quête d’un État fort, se tourne vers son soutien naturel, celui qui garantira son misérable privilège, s’exprimant parfois uniquement par une supériorité “morale” du petit bourgeois. Ce dernier se dirigera vers le capitalisme, le suppliera de mettre de l’ordre dans le pays et l’aidera pour massacrer le prolétariat – sans toutefois exposer “son bien et sa vie” – et verra avec satisfaction se développer le fascisme qui aggravera ses conditions d’existence, mais fera régner “l’ordre à Varsovie”.
Cependant, De Man, voulant transformer un lièvre en lion, nous apporte le complément essentiel du problème : les classes moyennes nouvelles. Grâce à ces dernières, qui sont dépendantes du capitalisme parce que généralement salariées, qui se sentent menacées de partager le sort du prolétaire, mais sans témoigner d’un anti-ouvriérisme plus fréquent parmi les petits commerçants, petits trafiquants se heurtant directement aux travailleurs, il serait possible de constituer un front de travail susceptible de donner une majorité au POB afin de réaliser son plan. Cependant, les classes moyennes nouvelles n’ont pas aujourd’hui, au point de vue politique, une fonction différente de l’ensemble des classes moyennes. De Man lui-même, tout en parlant d’effectuer une conjonction de l’anti-capitalisme des classes moyennes et de la lutte de la classe ouvrière, est obligé de préciser qu’il s’agit de “certaines couches” des classes moyennes nouvelles, les mieux payées, pour qui “prolétarisation signifie moins détresse matérielle que perte d’indépendance”. Mais, bien au contraire, ces couches des classes moyennes les mieux payées – fonctionnaires, techniciens, universitaires – sont rattachées à la bourgeoisie dont ils essayent, par l’amélioration de leur situation, de faire partie. Le fait d’être salarié ne leur confère pas des vertus intrinsèques, et même lorsque leur salaire ne dépasse pas celui de l’ouvrier, leur “éducation” laisse subsister cette division de classe qui les sépare du prolétariat. Leur dépendance du capitalisme, leur incapacité de s’opposer à lui, leur séparation du prolétariat, leurs intérêts divers, les empêchent non seulement d’émettre des aspirations spécifiques, mais en font bien plus des alliées du capitalisme que du prolétariat qu’ils sont obligés de mépriser pour pouvoir occuper, ne fut-ce qu’extérieurement, une position sociale supérieure, donc intermédiaire. Classes moyennes, anciennes ou nouvelles – et nous ne voyons aucune raison pour établir une distinction fondamentale entre couches mieux payées, surtout en faveur des premières – sont rattachées au capitalisme tant que le prolétariat, par son action révolutionnaire, n’est pas parvenu à ébranler la société de telle sorte à poser les conditions concrètes de l’édification d’un ordre nouveau. Dans une période régressive du capitalisme coïncidant avec un reflux révolutionnaire, les classes moyennes, dans leur ensemble, lâches et byzantines, pour reprendre une expression de Kautsky envers les classes moyennes nouvelles lors de sa polémique contre Bernstein, se tournent vers les forces les plus brutales du capitalisme afin qu’elles puissent nettoyer la société des insécurités sociales qui y fermentent.

LES REFORMES DE STRUCTURE

Par réformes de structure, M. De Man entend rendre “possible une meilleure répartition par la transformation même du régime dirigé vers un revenu national supérieur, c’est-à-dire vers une production mieux adaptée aux besoins de la consommation et développée parallèlement à ceux-ci”. Voici une illustration de cette donnée : “les réformes de répartition, c’est vouloir tailler un morceau plus grand dans un gâteau de dimension donnée ; les réformes de structure, c’est faire un gâteau plus grand” (Discours à la Commission Syndicale de Belgique).
La nécessité d’une réforme de structure proviendrait du fait que la crise rend impossible toute lutte pour des réformes de répartition, car celles-ci “ne peuvent s’exercer au profit d’une classe que dans la mesure où elles réduisent le profit des autres classes”. Ainsi, “toute augmentation des charges sociales au profit de la classe ouvrière se traduit en augmentation des charges fiscales pour l’ensemble de la population”. A l’intérieur de la classe ouvrière, les “efforts corporatifs pour maintenir un niveau de vie supportable créent, de plus en plus, une opposition d’intérêts immédiats entre une corporation et une autre : les mineurs ne peuvent combattre leur misère qu’en liant le mouvement de leurs salaires au mouvement des prix du charbon, dont les frais retombent sur d’autres corporations ouvrières, en premier lieu sur les cheminots et sur la population en général”. Et De Man conclut sa pensée ainsi : “Nous sommes de plus en plus faibles pour tailler des morceaux suffisants dans le gâteau qui se rétrécit ; mais nous sommes de plus en plus forts pour faire un autre gâteau à mesure que ce rétrécissement fait comprendre dans les classes moyennes, et jusque dans les milieux industriels, qu’il n’y a pas d’autre remède à la situation”. La vanité honteuse du réformiste apparaît nettement dans les formulations de ce “théoricien socialiste”. D’une part, il s’agit de donner un semblant de vraisemblance à une notion réactionnaire démentie par la lutte ouvrière ; d’autre part, il s’agit d’aiguillonner la lutte prolétarienne dans une voie de garage définitive.
La crise économique actuelle rendrait impossible, selon le réformisme, toute lutte revendicative, ou même de défense, de la classe ouvrière. De Man ne fait que commenter cette idée générale dans la citation que nous avons rapportée. Ce qui est juste, c’est que dans une pareille période, aucune bataille ouvrière partielle ne peut être victorieuse si elle n’est pas généralisée, ou du moins soutenue par l’ensemble de la classe ouvrière. En période de crise économique, chaque patronat concrétise le degré de résistance de l’ensemble de la classe, dans la mesure où cette dernière est obligée de réduire ses frais de production par des diminutions de salaires et la réduction des charges sociales. Une lutte isolée de corporation dans une pareille conjoncture est donc une absurdité inventée par De Man (absurdité se traduisant dans la pratique par la manœuvre classique du réformisme vers l’isolement de chaque bataille, c’est-à-dire vers sa défaite). Par contre, les luttes partielles des travailleurs, de corporations, doivent aboutir à un mouvement d’ensemble de la classe, tendance qui s’exprime assez spontanément, du moins dans des pays comme la Belgique, par le mot d’ordre de grève générale. Il est, par exemple, parfaitement idiot d’admettre qu’il soit possible de déclencher une lutte des mineurs, qu’elle réussisse, sans que les cheminots et autres corporations ne comprennent pas immédiatement la nécessité de répéter cet exemple eux-mêmes, sous peine d’en subir les conséquences. Au reste, c’est là une des raisons essentielles qui poussent le capitalisme et ses agents réformistes à étrangler tout mouvement de corporation, afin qu’il ne puisse être généralisé par toute la classe ouvrière : l’exemple de la grève de juillet est là pour le prouver. Au point de vue de la situation économique qui existe en temps de crise, la thèse de De Man est, par conséquent, non seulement absurde, mais exprime la position du capitalisme d’empêcher toute bataille ouvrière dans une période où règne une instabilité constante dans l’ensemble de la société.
Le problème essentiel pour arriver aux réformes de structure réside dans la transformation légale de l’État lui-même. Avec une majorité anti-capitaliste, constituée grâce à l’opposition (!) des classes moyennes au capitalisme financier, il sera possible au POB, pacifiquement, dans les cadres de la Constitution belge, de limiter le champ d’action du monopolisme financier, de le déposséder. En somme, la lutte électorale pour renverser le capitalisme. A cela, l’on ne peut qu’opposer les quinze dernières années de la lutte ouvrière. En particulier, les ouvriers allemands se sont faits massacrer pour avoir osé traduire concrètement leur désir de réaliser des modifications de la structure de la société, en conquérant préalablement le pouvoir politique. Et cela par ceux qui, comme Noske-Scheideman, proclamaient la nécessité d’effectuer des réformes de structure, pacifiquement, puisqu’ils se trouvaient à la tête de l’État allemand ; en s’entendant à l’amiable avec le capitalisme et toujours progressivement, grâce à une majorité d’électeurs, le socialisme aurait été réalisé en Allemagne. L’accession du fascisme au pouvoir a réduit à néant ces positions réactionnaires et posé le problème sur son véritable terrain : la lutte armée des prolétaires pour la conquête du pouvoir. Les réformes de structure d’H. De Man ont donc pour but de remiser la lutte véritable des travailleurs – et c’est là sa seule fonction – dans un domaine irréel, d’où l’on exclut toute lutte pour la défense des intérêts immédiats et, par là même, historique du prolétariat, au nom d’une réforme de structure qui, dans sa conception comme dans ses moyens, ne peut que servir à la bourgeoisie pour renforcer son État de classe en réduisant la classe ouvrière à l’impuissance. C’est ce que nous démontrerons dans l’analyse concrète du plan qui traite du problème de l’État et de sa réforme, ainsi que des mesures destinées à constituer le nouveau gâteau susceptible d’améliorer la situation de la classe ouvrière et de l’ensemble de la société.

NATIONALISME BOURGEOIS ET INTERNATIONALISME PROLETARIEN

La première conclusion qu’il nous sera possible de tirer des prémices du plan de travail du POB est une définition du nationalisme que ce dernier oppose à l’internationalisme phraséologique de la social-démocratie traditionnelle. Le “Plan National d’abord”, dit H. De Man dans le “Peuple” : le socialisme a évolué ! Poursuivant intérieurement, sur le terrain politique, l’instauration de la démocratie et dans le domaine économique des améliorations matérielles pour la classe ouvrière, sans modifier le régime existant de la propriété des grands moyens de production, le socialisme pouvait se contenter “d’une conception doctrinale, donc absolue du but final”. Aujourd’hui, avec l’évolution du capitalisme, après les échecs de la SDN et du BIT, desquels l’on attendait une lutte pour le socialisme, “dans le cadre international d’abord”, l’heure est venue de renier jusqu’aux phrases contenant la notion désormais périmée de l’Internationale. Le socialisme intégral et absolu impliquant une économie mondiale, par conséquent “chaque État socialiste se serait trouvé placé devant le dilemme : ou bien faire immédiatement la révolution mondiale, de façon à soumettre le reste de l’univers au même régime, ou bien se condamner à l’isolement économique total par rapport au reste du monde”.
Le plan De Man est donc nettement “national-socialiste”. D’un point de vue fondamental, il ne se distingue en rien du “national-socialisme” fasciste. Tout comme ce dernier, il consiste à limiter le champ d’action historique du prolétariat au plan national, c’est-à-dire à nier toute possibilité de contact, d’aide, d’inspiration des luttes, des expériences des autres prolétariats et, par là même, à forger sa conscience de lutte sur le terrain des intérêts particuliers de son propre capitalisme. Tout comme lui, il exalte la communauté d’intérêts découlant pour le capitalisme, comme pour le prolétariat, d’une nécessité d’agir nationalement, tout en affirmant, comme Hitler, des intentions pacifistes au point de vue international.
Dans l’après-guerre, jusqu’à l’avènement de Hitler au pouvoir, la social-démocratie, pour conserver son influence, devait afficher une terminologie internationaliste. Les antagonismes de classe, grâce à la victoire de la révolution russe et aux tentatives insurrectionnelles de l’Allemagne, Hongrie, Italie, prenaient en effet, après la guerre, une direction spontanément mondiale en ce sens que les victoires, comme les défaites, permettaient la progression des luttes révolutionnaires en fonction des expériences qui en découlaient.
Le socialisme intégral, ou mieux, la révolution mondiale, était, dans cette période, l’objectif que se traçait le prolétariat, appuyé sur la Russie et dirigé par l’IC. Cela découlait du fond même du problème : la lutte révolutionnaire est un problème de continuité internationale, aussi bien que, d’autre part, le capitalisme lui-même n’existe qu’en tant que système mondial de domination sociale.
Le processus de l’échange entre les secteurs nationaux du marché capitaliste, le mouvement d’exportation des capitaux, font épanouir les antagonismes inter-impérialistes qui représentent, d’ailleurs, l’aspect concret et indispensable du fonctionnement du système capitaliste mondial. L’évolution de ces antagonismes peut conduire à la guerre ou se croiser avec le déclenchement des mouvements révolutionnaires. A cette dernière fin, le prolétariat d’un pays donné doit s’assimiler l’expérience des autres prolétariats luttant contre un régime capitaliste analogue, mais dans des conditions spécifiques résultant de degrés différents dans le développement des pays capitalistes. Cette compréhension, que concrétise le parti, permet au prolétariat de mener une lutte ayant un caractère international contre sa bourgeoisie parce qu’il concentre le degré de conscience auquel est parvenu l’ensemble des ouvriers du monde entier. Le socialisme intégral représente, pour le marxiste, la liaison entre l’État prolétarien victorieux et la lutte du prolétariat mondial. Ce problème, l’URSS, l’IC, ne l’ont pas résolu. Dans le n° 2 de “Bilan”, nous avons essayé de le poser : c’est le problème que le prolétariat devra résoudre pour les révolutions de demain.
L’avènement du fascisme en Allemagne clôture une période décisive de la lutte ouvrière. Les contrastes inter-impérialistes qui ont permis l’acheminement des antagonismes sociaux vers un internationalisme prolétarien ont pu – grâce au triomphe du centrisme dans l’IC et dans l’État prolétarien – se diriger vers l’autre aboutissant : l’éclosion de la guerre. La social-démocratie, qui fut un élément essentiel de ces défaites, est aussi un élément de reconstitution de la vie organique du capitalisme et, en ce sens, parallèlement au repli national de la bourgeoisie qui constitue une expression concrète de l’aggravation des contradictions impérialistes, elle emploie un nouveau langage pour continuer sa fonction, rejette un internationalisme verbal qui n’est plus nécessaire, pour passer franchement à la préparation idéologique des prolétaires pour la défense de “sa Nation”. L’avènement du fascisme en Allemagne a rompu la possibilité d’une lutte victorieuse des prolétaires autour du pôle de l’État russe, et c’est là que nous trouvons la source véritable du plan De Man. Ce dernier représente la tentative concrète de sanctionner, par une mobilisation adéquate, la défaite essuyée par l’internationalisme révolutionnaire et la préparation idéologique pour l’incorporation du prolétariat à la lutte autour du capitalisme pour la guerre. C’est pourquoi son national-socialisme a la même fonction que le national-socialisme des fascistes.

* * *

En principe, l’épanouissement d’une fonction sociale se justifie par son rattachement à sa forme antérieure. H. De Man justifie le caractère nationaliste de son plan par des références “internationales”, et par l’affirmation énergique de l’anti-nationalisme du plan par rapport à ses perspectives. Voici, tout d’abord, un échantillon des références : “Aussi bien, je n’hésite pas à dire que, si l’action pour le plan devait aboutir, pour le socialisme belge, à payer la conquête du pouvoir gouvernemental et la nationalisation partielle de l’économie par le renoncement à son internationalisme, je serais le premier à dire : pas un pas de plus dans cette direction !”. Grâce à une économie nationale dirigée, ce renoncement peut être évité et voici la démonstration qu’en fait De Man : “l’objectif principal de l’autarcie est de réduire le plus possible les importations, ce qui ne peut se faire que par une diminution correspondante des exportations. Or, pour la Belgique, ce serait la mort, par conséquent il faut au contraire que, parallèlement au développement du marché intérieur, visé en premier lieu par le plan, la Belgique développe son commerce extérieur, tant pour pouvoir importer des matières premières et les denrées dont elle a besoin que pour pouvoir les payer par des exportations… Qui ne voit que cela lui sera d’autant plus facile qu’en mettant de l’ordre dans son économie nationale selon les directives du plan, la Belgique aura réduit le prix de revient de ses produits d’exportation ? Et qui ne voit que, pour cela, il faut délivrer nos industries du poids que font peser sur elles les charges d’un outillage qui est aux deux tiers inutilisé, de l’entretien d’une armée de chômeurs et de redevances exagérées qu’elle paie aux fournisseurs du crédit et de la force motrice”.
De tout cela il résulte clairement que notre savantissime sociologue sait admirablement négliger, pour les besoins de sa démonstration, ses propres données. Ainsi, après avoir découvert, dans ses premiers articles, les modifications de la structure économique l’obligeant à créer un socialisme nouveau pour ce nouveau capitalisme, après avoir doctoralement démontré que le repli national résultait du développement même de la structure économique mondiale, De Man réduit le problème du repli de l’économie nationale à des proportions bien simples de balances commerciales à établir grâce à l’économie nationale dirigée et à un problème de budget d’État, car il faudra délivrer les industries des poids qui les écrasent actuellement. Aussi, la tâche internationaliste du prolétariat sera d’œuvrer au développement du commerce extérieur du pays, par le consentement des sacrifices nécessaires au relèvement de l’industrie. Et, enfin, sera créé un “internationalisme” non spécifiquement prolétarien, mais de toute la “Nation”. Voilà l’idée introduite par De Man, laissant dans l’ombre ses découvertes initiales, pour arriver à convaincre tous ceux qui pourraient s’apeurer devant son nationalisme-actif. Il n’y à là qu’une nécessité accidentelle et il revient aux ouvriers de la faire disparaître en y adhérant intégralement. Mais le fait que les problèmes de la défense nationale de la “Nation” que De Man exposa immédiatement après sa définition du “nationalisme nouveau” dans les colonnes du “Peuple” ont reçu une solution ultra-chauvine, montre à suffisance le véritable caractère du nationalisme prôné aujourd’hui par la social-démocratie.

Belgique

Mouvement Communiste International

La Ligue des Comunistes Internationalistes de Belgique a transformé, dernièrement, son bulletin mensuel ronéotypé en bulletin imprimé. A ce propos, la rédaction de Bilan tient à saluer le progrès d’un noyau de révolutionnaires qui, bien qu’ayant des divergences avec notre fraction, a marqué son désir d’oeuvrer au réarmement idéologique du prolétariat international sans se laisser arrêter par les excommunications, les affirmations dogmatiques et sottes de ces révolutionnaires pour qui “tout est définitivement résolu”.
Nous conseillons vivement à nos lecteurs de lire ce bulletin qui exprime les difficultés réelles et les tentatives que le prolétariat belge – comme le prolétariat international – éprouve et effectue pour se donner un véritable parti de classe.
Bulletin de la Ligue des Communistes Internationalistes. – Rédaction-Administration : A. Hennaut, chaussée de Waterloo, 468.

La nature du Parti

Au 5ème Congrès de l’IC la gauche avait refusé le marché proposé par R. Fisher-Zinovief qui voulaient nous intégrer au front anti-trotskyste en nous octroyant, en échange, la direction du parti italien où une majorité écrasante venait de s’affirmer sur nos positions. Après le 5ème Congrès, devait avoir lieu le 3ème Congrès du parti italien. Nous donnons ci-dessous un important article qu’écrivit le camarade Bordiga au sujet de l’organisation du parti sur la base des cellules.

Du “Manifeste des Communistes” :

“Les ouvriers commencent par se coaliser contre les bourgeois pour le maintien de leur salaire. Ils vont jusqu’à former des associations permanentes, en prévision de ces luttes occasionnelles. Cà et là, la résistance éclate en émeute. Parfois les ouvriers triomphent ; mais c’est un triomphe éphémère. Le véritable résultat de leurs luttes est moins le succès immédiat que la solidarité grandissante des travailleurs. Cette solidarité est facilitée par l’accroissement des moyens de communication qui permettent aux ouvriers de localités différentes de prendre contact. Or, il suffit de cette prise de contact pour transformer les nombreuses luttes locales qui, partout, revêtent le même caractère, en une lutte nationale à direction centralisée (il faut entendre par là une lutte étendue sur tout le territoire de l’ État, de laquelle on passe après à une lutte internationale – A.B.), en une lutte de classe. Mais toute lutte de classe est une lutte politique, et l’union que les bourgeois du moyen-âge mettaient des siècles à établir avec leurs chemins vicinaux, les prolétaires modernes l’établissent en quelques années par les chemins de fer.
Cette organisation du prolétariat en classe, et donc en parti politique, est sans cesse détruite par la concurrence que se font les ouvriers entre eux (souligné par nous). Mais elle renaît toujours et toujours plus forte, plus ferme, plus formidable… De plus, ainsi que nous venons de le voir, des fractions entières de la classe dominante sont, par la marche de l’industrie, précipitées dans le prolétariat, ou sont menacées, tout au moins, dans leurs conditions d’existence. Elles aussi apportent au prolétariat de nombreux éléments de progrès.
Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l’heure décisive, le processus de dissolution de la classe régnante, de la vieille société toute entière, prend un caractère si violent et si âpre qu’une petite fraction de la classe régnante s’en détache et se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui porte en elle l’avenir. De même que jadis une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et notamment cette partie des idéologues bourgeois parvenus à l’intelligence théorique de l’ensemble du mouvement historique.
De toutes les classes qui, à l’heure présente, se trouvent face à face avec la bourgeoisie, le prolétariat, seul, est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, est son produit le plus spécial.
Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, combattent la bourgeoisie parce qu’elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices.”

Des thèses du deuxième Congrès de l’Internationale Communiste sur les tâches du Parti Communiste dans la révolution prolétarienne :

“Le Parti Communiste se distingue de toute la classe ouvrière parce qu’il embrasse tout le chemin historique de cette dernière prise dans son ensemble, qu’il tend à défendre, à tous les détours de ce chemin, non seulement les intérêts de groupes ou de corporations particulières, mais toujours les intérêts de la classe ouvrière dans sa totalité.”

Du statut du Parti Communiste d’Italie voté à l’unanimité au Congrès constitutif de Livourne :

“L’organe indispensable de la lutte révolutionnaire du prolétariat est le parti politique de la classe. Le Parti Communiste, réunissant dans son sein la partie la plus avancée et la plus consciente du prolétariat unifié, les efforts des masses travailleuses, en les amenant de la lutte pour les intérêts de groupes et pour des résultats contingents, à la lutte pour l’émancipation révolutionnaire du prolétariat.”

Les “points de la gauche”, dans leur première rédaction schématique, ne disent rien de différent de ces textes bien connus et fondamentaux. Nous y lisons en effet : “Le parti est l’organe qui synthétise et unifie les poussées individuelles ou de groupes provoquées par la lutte des classes. En tant que tel, le type d’organisation du parti doit être capable de se placer au-dessus des catégories particulières et de rassembler, en les synthétisant, les éléments qui proviennent des différentes catégories de prolétaires, des paysans, des déserteurs de la classe bourgeoise, etc.”.
Aucune discussion n’aurait dû surgir sur ce point bien connu et précis. Mais la discussion aurait dû porter sur notre doute, quant à l’organisation sur la base des cellules d’usine – haussées au rang d’organisation fondamentale et même exclusive du parti – et pouvant répondre à la fonction fondamentale du parti : dépasser l’individualisme et le particularisme de catégories.
Par contre, le sectarisme, le parti-pris, ont tellement maîtrisé nos contradicteurs qu’il y a lieu de se demander si nous assistons à une discussion entre militants de la même cause ou bien à une mobilisation de l’organisation pour le bourrage des crânes. Il est bien entendu que je ne veux pas parler des intentions de nos contradicteurs : je veux m’occuper du résultat des positions pratiques qu’ils défendent.
Les écrits publiés au sujet de ce dernier problème représentent une filiation au texte précédant la publication de nos “Points”, et nous nous arrêterons donc sur ce texte, le restant n’étant que répétition, méthode sotte et savante à la fois.
A toutes les déductions critiques on a opposé une traduction de la formule des “Points” qui équivaut à bouleverser les deux textes en contraste. Nous tenons en effet – comme prémisse à la conception des cellules – à insister surtout sur la conception d’unité de classe du parti. Par contre, on parvient à nous faire dire justement l’opposé, alors qu’il est très connu que nous avons toujours été parmi les plus acharnés défenseurs du critère fondamental de classe du marxisme. Nous disons que le parti est “l’organe” qui synthétise et unifie les poussées individuelles et de groupes provoqués par la lutte des classes, ce qui signifie lutte et victoire sur l’esprit égoïste et particulariste, qui se présente toutefois – à notre analyse matérialiste – comme étant le premier effet et moment de la crise sociale. Et nos contradicteurs nous font dire que le parti est lui-même une synthèse (mot qui, dans le communiqué des jeunes, devient enfin désinvoltement somme) d’éléments sociaux disparates. Nous serions donc contre la conception que le Parti est une partie de la classe prolétarienne, nous serions pour une organisation “inter-classes”, suivant l’ahurissant terme créé à cette occasion. Selon l’avis qu’on nous prête, il serait donc essentiel que dans le parti se trouve des éléments non-prolétariens : professeurs, ingénieurs, etc…, que ceux-ci seuls puissent être de véritables révolutionnaires communistes et non les ouvriers, car ceux-ci ne parviendraient pas à sortir de l’esprit étroit des catégories… Et c’est au tour de celui qui ergotera le plus. On est toujours réduit aux mêmes systèmes. Il s’agit d’exercer sur les camarades ouvriers une pression démagogique pour nous présenter comme des intellectuels qui, au sein de leur élite, méprisent les travailleurs. En fait de démagogie, nos centristes voient la paille dans les yeux d’autrui mais non la poutre dans leurs propres yeux. Je veux de suite relever, comme symptomatique, le fait que cet argument, depuis des années et des années, est employé contre la gauche marxiste par tous les opportunistes mencheviks honteusement ostentateurs d’ouvriérisme et de courtisanerie envers les ouvriers.
Puisque quelques camarades de bonne foi pourraient croire qu’en repoussant les opinions absurdes que les centristes nous prêtent, pour leur commodité et pour l’industrialisation du confusionnisme, je puisse faire à mon tour de la démagogie et de la manœuvre pour accaparer quelques camarades hésitants, je demande à citer un autre document : un passage des thèses de Rome qui écartera tout doute.

1° “Le Parti Communiste, parti politique de la classe prolétarienne, se présente dans son action comme une collectivité agissante avec une direction unitaire. Les mobiles initiaux qui conduisent les éléments et les groupes de cette collectivité à se grouper dans un organisme d’action unique, sont les intérêts immédiats des différentes couches de la classe travailleuse découlant de leurs conditions économiques. Le caractère essentiel de la fonction du Parti Communiste est l’utilisation ainsi groupée pour la réalisation des objectifs qui – pour être communs à toute la classe travailleuse et située au terme de toute la série de ses luttes – doivent être dépassées par l’intégration de ces intérêts des groupes dispersés et des postulats immédiats et contingents que la classe travailleuse peut se poser.

2° L’intégration de toutes les poussées élémentaires en une action unitaire se manifeste au travers des deux principaux facteurs : l’un est la conscience critique dont le parti tire son “programme”, et l’autre est la volonté qui s’exprime par l’instrument d’action du parti, sa discipline et son organisation “centralisée”. Il ne faut pas considérer les deux facteurs, conscience et volonté, comme une faculté que l’on peut obtenir à laquelle chacun peut prétendre, alors qu’elle ne se réalise que par l’intégration de l’activité de nombreux individus dans un organisme collectif unitaire”.

Les choses ayant été remises en place et avant d’en venir au problème des cellules, il faudra préciser le problème de la fonction des intellectuels. Nous admettons la possibilité de la présence d’éléments non prolétariens dans le parti de la classe ouvrière, ainsi que l’a indiqué Marx dans le passage cité du Manifeste et dans beaucoup d’autres. Le point qui nous intéresse le plus n’est pas celui du rôle des intellectuels, mais l’autre du rapprochement et de la fusion complète entre les éléments ouvriers des différentes catégories et métiers. Le caractère fondamental de l’organisation du parti doit tendre au rapprochement entre ouvriers qui n’ont pas seulement de commun la seule conquête du “petit sou” quotidien, mais la conquête révolutionnaire d’une nouvelle forme sociale. Dans cette association d’ouvriers (qui y adhèrent en tant qu’éléments politiques et non plus seulement professionnels, comme c’est le cas pour le syndicat), participe pour des raisons complètement exceptionnelles une restreinte minorité d’intellectuels et le prolétariat les utilise dans le sens désigné par Marx. Toute l’expérience postérieure est là pour indiquer que le prolétariat doit se méfier, par des garanties d’organisation particulières – et tactiques ajoutons-nous – du danger toujours présent que ces éléments intellectuels, et avec eux les ouvriers élevés au rang de chefs du mouvement, se transforment en agents de la bourgeoisie pour les prolétaires. Mais le fait de garder au parti un caractère d’adhésion de chaque individu qui en accepte le programme politique sur la base de ses opinions présente, entre beaucoup de désavantages, un grand avantage, dans le sens qu’il permet cette lutte contre l’esprit particulariste qui est une chose fondamentale “pour la concurrence toujours renaissante entre les travailleurs”, faisant ainsi comprendre à chaque ouvrier qu’il est communiste parce qu’il lutte pour le résultat final de la victoire de sa classe fondatrice de la société sans classe et non seulement pour l’amélioration de sa condition d’individu et même pas de sa catégorie, et même pas seulement de celle du prolétariat dans les cadres de la société présente. Tout cela, en plus l’impossibilité pour le mouvement communiste de se passer de l’aide d’écrivains, propagandistes, théoriciens, dans les conditions actuelles du monopole fondamental de la culture de la part de la classe bourgeoise.
Les centristes, dans le texte cité, voulant faire croire que, selon leur critère, le parti peut se passer d’intellectuels, professeurs, etc. (nous verrons que, malheureusement, cela n’est pas du tout vrai) exposent à leur façon la théorie de la participation des intellectuels au parti et font dire à Marx exactement le contraire de ce qui figure dans le passage que j’ai cité. Selon eux, les intellectuels étaient nécessaires dans une première période, mais – par le développement du prolétariat – les chefs surgissent du sein de ce dernier. Marx dit au contraire que le processus de la désertion des éléments bourgeois se vérifie juste au moment où “la lutte de classe s’approche de sa solution”. La thèse des centristes est d’ailleurs démentie par cent faits : les chefs provenant des ouvriers mêmes se sont révélés au moins aussi capables que les intellectuels d’opportunisme et de trahison et, en général, plus susceptibles d’être absorbés par les influences bourgeoises. D’autre part, l’Internationale Communiste et le parti bolchevik, non seulement dans la dernière phase révolutionnaire, mais aussi après la révolution, ont eu et ont à leur tête des intellectuels. Et notre parti, par-dessus le marché, a une Centrale composée de professeurs et d’avocats, très peu indiquée par conséquent pour tonner contre ses composants. Je rappelle qu’après Livourne, notre parti présentait un pourcentage très bas d’intellectuels ; les avocats étaient trente dans tout le parti (voir la relation du C.C. au Congrès de Rome), dans l’Exécutif et dans la Centrale les ouvriers étaient nombreux. Les choses ont changé avec l’élimination de la gauche et la fusion avec les “Terzini”], qui ont apporté presque plus d’avocats que d’ouvriers et, d’autre part, aucun ouvrier ne se trouve aujourd’hui dans l’Exécutif.

* * * * *

Marx ne parle pas tellement des intellectuels dans le passage que nous examinons, mais il parle de déserteurs de la bourgeoisie. Si l’on voulait se laisser guider par une de ses conceptions, il faudrait déterminer quelle classe et quelle catégorie succombent ou survivent avec l’éclosion de la grande industrie. Or, si je voulais “rigoler” et relever des allusions sur le rôle des ingénieurs, je pourrais rappeler que, par la centralisation et la collectivisation de la grande industrie, disparaîtront précisément les avocats et professeurs d’une philosophie plus ou moins idéaliste et bourgeoise et qui sont donc, par définition, réactionnaires. Mais venons-en à l’essentiel : dans le schéma du parti qu’on arrive à nous présenter sous le titre de “bolchévisation” et dont on vante les liens avec la classe ouvrière, parce qu’à la base se trouvent des cellules d’usines, ces intellectuels que l’on méprise lorsqu’ils sont présents dans les assemblées de sections territoriales, ne se trouvent-ils plus dans la possibilité de jouer un certain rôle ? Hélas ! Les intellectuels gardent une fonction, et la plus essentielle. C’est eux qui relient, et par là même contrôlent tout le réseau des cellules, en tant que fonctionnaires. Or, il me paraît que le point le plus délicat de la fonction des “chefs” ne réside pas tant dans leur origine prolétarienne ou non prolétarienne, mais dans leur qualité de fonctionnaires du mouvement. C’est celle-ci qui les prédispose à s’endormir d’abord dans la routine bureaucratique, à se désolidariser ensuite, petit à petit, des intérêts révolutionnaires des “ouvriers” dont la vie est bien autrement précaire et menacée. Aucun doute que, sous ce rapport, la Troisième Internationale a marqué la puissante réaction à la gangrène qui empoisonna la Deuxième : mais la question est ici d’indiquer les garanties que renferme l’un ou l’autre système d’organisation.
La question des “révolutionnaires professionnels” se relie à celle des cellules. Étant donné que les fonctionnaires sont indispensables, il s’agit de réaliser l’encadrement du parti qui élimine le danger qu’ils peuvent représenter. Or, nous trouvons que, pour le parti bolchevik russe, cette question se posait d’une façon toute différente (sous le tzarisme) de la façon dont elle se pose pour les partis communistes des pays où le régime bourgeois a historiquement triomphé depuis longtemps. Les différences méritent un examen attentif. Il s’agit de rapports différents entre la classe des patrons industriels, l’État et la police politique de ce dernier. Ainsi, dans la Russie tzariste, l’usine était moins dangereuse que la rue, alors que, par exemple, pour l’Angleterre libérale, ce fut et c’est exactement le contraire. En somme, il s’agit du milieu que l’on crée aux fonctionnaires détachés, en réalité, d’un contact véritable avec les ouvriers sur une base de “parité organisatoire” et qui, sous le tzarisme, était révolutionnaire à cause du danger continu et terrible. Que toute cette analyse ne soit pas illégitime et scandaleuse prouve le fait suggestif qu’au Deuxième Congrès, où les bases de l’Internationale furent établies par Lénine, bien que possédant l’expérience des cellules en Russie, on n’esquissa même pas un tel critère d’organisation qui est aujourd’hui présenté comme indispensable et fondamental. Dans aucun de ces documents classiques : statuts de l’Internationale, 21 conditions d’admission, thèses sur le rôle du parti, thèses sur les tâches de l’Internationale, on n’en trouvera trace. Il s’agit d’une “trouvaille” faite beaucoup plus tard et il nous sera possible de voir où elle se place dans le processus de développement de l’Internationale. Nous voulons donc discuter la signification de l’expérience russe des cellules dans la période précédant la révolution, pour juger de son extension aux partis actuels des différents pays. Nous parlons de toute l’Europe et de l’Amérique où la succession de la bourgeoisie parlementariste à l’absolutisme féodal est un fait accompli et nous ne voulons donc pas nous en rapporter seulement à l’Italie. Même un bambin aurait compris cela.
Pourtant, nos contradicteurs ont voulu faire croire que nous formulions dans ce paragraphe une appréciation sur la situation italienne. Et par un “on dit” et une série de magnifiques “évidemment”, on nous fait dire que la comparaison signifie ceci : en Russie, il y avait la terreur, en Italie la liberté. Et de lancer un appel véritablement honteux et démagogiques aux ouvriers italiens victimes du fascisme que nous voudrions convaincre de la possibilité de conquêtes pacifiques. Mais qui a donc jamais parlé de l’Italie et de conquêtes pacifiques ? Le fait est qu’en Russie ce danger, toujours souligné par Marx, que le prolétariat égare la vision de sa tâche politique révolutionnaire se laissant absorber par des intérêts particularistes, était éliminé par la situation historique qui faisait attendre, comme prochaine, inévitablement la mise bruyante sur le tapis de la question de l’État et du pouvoir politique. L’appareil étatique du tzarisme étant pourri : le problème fondamental pouvait donc directement se poser aux travailleurs. Parmi beaucoup de désavantages, il y avait là une sorte d’avantage qui n’existe pas, ni dans les pays occidentaux, ni en Italie, parce que le fascisme, s’il supprime toute liberté et conquête pacifiques (“ce qui tombe comme un cheveu dans une soupe”) ne cesse pas d’être un régime spécifiquement bourgeois des patrons industriels, qui n’a même pas songé à se défaire de la révolution libérale bourgeoise. Le fait que la politique étatique est maniable au gré du patron d’usine, subsiste et se renforce sous le gouvernement fasciste, alors qu’en Russie il existait entre l’appareil politique traditionnel tzariste et la nouvelle classe industrielle, un antagonisme historique que le prolétariat pouvait utiliser.
Il est certainement caractéristique, de la part de nos centristes-mencheviks, de croire que le fascisme soit un régime non bourgeois et à un retour de la domination d’autres classes qui ne soient pas la bourgeoisie capitaliste. Bien que les faits détruisent chaque jour ce schéma, celui-ci inspire toujours la politique imposée à notre parti. Notre distinction comparative ne portait pas sur Russie et Italie, et ce n’est pas ici qu’il faut chercher notre jugement sur la situation dans notre pays.
Pour ce qui est des conquêtes pacifiques, non seulement nous ne les croyons pas possibles, mais, ce qui importe le plus, nous avons toujours combattu ceux qui les croyaient utiles et les considéraient des points finaux pour la lutte du prolétariat : elles ne sont que des manœuvres défensives bourgeoises équivalentes dans leur but à l’oppression, et aux offensives fascistes. Il faut vraiment du “culot” pour présenter de telle sorte nos positions. Mais ne faut-il pas, à tout prix, nous présenter comme des droitiers et faire eau de toute chose ?

* * * * *

Notre critique du système des cellules nous porte à le juger vicié de fédéralisme. Les centristes, à leur tour, essayent de le contester en donnant une définition à leur façon du fédéralisme. D’après eux, pour définir comme fédéraliste une organisation, il suffit que les organisations de base votent non pas d’après le nombre d’adhérents, mais chacune par une voix de poids égal. Or, le développement logique du système des cellules nous portera certainement à cela, parce que les problèmes seront discutés dans des réunions de cellules et ces dernières devront voter au milieu de fortes difficultés. Mais le caractère distinctif du fédéralisme est autre : chaque individu adhérant n’est pas relié directement au centre comme tout autre, mais dépend d’un organisme ayant une particulière nature et unité. L’ensemble de ces organismes de premier degré est la base de la structure supérieure. Au même moment, l’appartenance à ces organismes classifie et distingue les adhérents de l’organisme général. Dans ce sens, sont fédéralistes, le Labour Party et les syndicats ; non certainement parce qu’ils reposent sur la base des cellules, mais parce qu’ils sont des associations d’associations ayant un caractère distinctif : la profession des adhérents ou autre chose. On a fait, dans l’Internationale, une campagne très vive contre le parti norvégien qui acceptait les adhésions d’associations économiques et syndicales et non de membres individuels en soutenant, au 5e Congrès, que ce type fédératif d’organisation est contre-révolutionnaire. Or, il y a une analogie entre cette structure et celle des cellules. Cela est prouvé entre autre par le langage imprudent de nos centristes : le type du parti norvégien, en effet, correspondrait très bien avec leur sotte tirade à propos d’intellectuels dans les assemblées de travailleurs.
Nous affirmons que l’ouvrier, dans la cellule, ne sera porté à discuter que des questions particulières et à caractère économique intéressant les travailleurs de l’usine donnée. L’intellectuel interviendra toujours et si ce n’est plus avec la force de son éloquence, c’est par le monopole de l’autorité de la Centrale du parti, pour trancher chacune et toutes les questions : la politique du parti finissant par être confiée au corps des fonctionnaires, caractéristique exquise d’organismes fédéralistes et opportunistes. L’Internationale a dû intervenir récemment dans le parti allemand pour éviter que l’on donne statutairement des pouvoirs politiques aux conférences de fonctionnaires non élus par la base : cela, on pourra l’éviter formellement mais, par la soi-disant bolchevisation, ces choses menacent de se vérifier dans les faits.
En conclusion, il faut rétablir une thèse fondamentale marxiste, selon laquelle le caractère révolutionnaire du parti est déterminé par des rapports de forces sociales et par des processus politiques et non par la forme, par le type d’organisation. L’erreur contraire est celle du syndicalisme et des multiples semi-syndicalistes pullulant partout et dont la doctrine des “ordinovistes”, est un essai spécial. A l’origine, ceux-ci avaient trouvé la formule magique d’organisation : conseils d’usines, et ils réduisaient le tout à ceci : parti prolétarien, révolution économique, État ouvrier. Dans toutes ces manifestations, il y a une survivance antimarxiste et antiléniniste de l’utopisme, dans la mesure où celle-ci consiste à aborder les problèmes non pas sur la base d’une analyse des forces historiques réelles, mais par l’établissement d’une magnifique constitution, d’un plan d’organisation ou d’un règlement. La position idéologique erronée quant au problème des fractions, à laquelle nous assistons, part d’une même origine et conduit à codifier la prohibition ou l’étranglement “des fractions”.
Les organismes prolétariens agissent révolutionnairement sur les situations par des chemins qui ne peuvent pas être contenus dans des dispositions d’encadrement organisatoire, dans la recette : syndicats, coopératives, conseils d’usines, gildes, cellules, comité d’ouvriers et paysans, etc. Ce ne sont que des formes et nous devons nous occuper du contenu des intérêts sociaux qui sont en jeu, des forces en lutte, de la direction où se vérifie le mouvement.
Le parti communiste se distingue de tout autre parti, ou association, par la classe dont il résulte et par le programme de sa lutte et la méthode de sa tactique, non pas par le type formel de son organisation. Une organisation du parti solide et organisée, ainsi que nous la voulons, se formera seulement non par des procédés artificiels, mais par une plus grande correspondance entre les principes et la tactique et par une politique nettement originale : en cela réside l’originalité de la classe révolutionnaire.
Aujourd’hui, par contre, on tend à fabriquer une organisation sui generis et en même temps à singer la méthodologie bourgeoise.
Surgissant de cette réaction contre l’erreur utopique et syndicaliste, nous avons voulu établir la thèse qu’il est faux de poser la distinction entre parti communiste et parti social-démocrate dans la différence entre organisation à base de cellules et organisation à base territoriale. Et cela est d’autant plus vrai que, comme nous l’avons vu, la différence n’est qu’apparente et donne lieu à une similitude justement pour ce qui est de l’affaiblissement du centralisme, au moment même où l’on voudrait prouver que l’on reste fidèle à ce centralisme. Cela aussi rappelle les organisations social-démocrates : selon la critique qu’en a donnée l’Internationale Communiste : en elle, le fédéralisme s’accompagne avec la pire dictature des bureaucrates.

Amadeo Bordiga

(Unità  Septembre 1925).


Parler de liberté et d’égalité tant que les classes ne seront pas abolies, c’est se duper soi-même ou duper les ouvriers, ainsi que tous les travailleurs et tous ceux qu’exploite le capital ; c’est, en définitive, défendre les intérêts de la bourgeoisie. Tant que les classes ne sont pas abolies, à chaque discussion sur la liberté et l’égalité, il faudrait tout au moins se poser les questions : la liberté, mais pour quelle classe, et pour en faire quel usage ? L’égalité, de quelle classe et avec quelle classe. Et, sous quel rapport exactement ? Éviter directement ou indirectement, consciemment ou inconsciemment ces questions, c’est fatalement défendre les intérêts de la bourgeoisie, les intérêts du capital, les intérêts des exploiteurs. Le mot d’ordre de liberté et d’égalité, lorsqu’on garde le silence sur ces questions, sur la propriété individuelle des moyens de production, est un mensonge et une hypocrisie de la société bourgeoise qui, par une reconnaissance purement extérieure de la liberté et de l’égalité, masque en fait la servitude et l’inégalité économiques des ouvriers, de tous les travailleurs, de tous ceux qu’exploite le capital, c’est-à-dire de l’immense majorité de la population dans tous les pays capitalistes.

LENINE.

En marge d’un anniversaire

De la trahison totale de la Deuxième Internationale et de la victoire révolutionnaire en Russie surgirent, comme expression de la volonté révolutionnaire des masses, les partis communistes, les nouveaux instruments de la lutte prolétarienne pour la prise du pouvoir. Aujourd’hui, en face de la mort de la Troisième Internationale, le même problème de la reconstruction des partis de classe, capables de réaliser leur mission historique, se pose comme une nécessité essentielle pour la reprise de la lutte révolutionnaire, dans une situation objective beaucoup plus défavorable. Dans l’après-guerre existait, en effet, une situation très instable de la bourgeoisie encore bouleversée par les conséquences de la guerre, alors que l’État prolétarien luttait pour la réalisation de la révolution mondiale en liaison étroite avec le mouvement ouvrier en essor des autres pays.
A l’heure actuelle, la bourgeoisie, malgré la crise économique la plus profonde qu’elle ait connue, dispose d’un appareil étatique beaucoup plus renforcé, a la possibilité d’abattre une répression sanglante ; le prolétariat est partout battu et ses organisations de classe anéanties dans plusieurs pays ; l’état prolétarien, au lieu de représenter le centre propulseur pour la lutte révolutionnaire, a sanctionné son divorce avec le prolétariat mondial et est entré dans le jeu des compétitions impérialistes.
Dans une telle phase de profonde régression du mouvement ouvrier et de désarroi idéologique, il est sans doute utile de rappeler le processus suivi dans la fondation du Parti Communiste Italien dont le treizième anniversaire vient de s’écouler. Des problèmes d’une portée fondamentale se relient au procédé de formation de ce parti et nous croyons devoir les mettre en évidence parce qu’il nous paraît utile, pour le mouvement international, que les considérations ayant présidé à la formation du Parti Communiste en Italie soient connues dans la phase que nous traversons de reconstitution des bases idéologiques des nouveaux partis prolétariens. Il pourrait paraître prétentieux que nous affirmions que si la lutte opiniâtre du centre de l’Internationale Communiste contre la direction de gauche du P.I.C. ne s’était pas vérifiée, fort probablement les méthodes que nous préconisions et les positions politiques que nous défendions auraient pu déterminer les conditions pour garder au prolétariat mondial la conquête révolutionnaire en Russie et l’organisation de l’I.C..
Ce qui frappe, dans l’examen du chemin suivi pour la fondation du P.C.I., c’est que les bolcheviks ont combattu un système d’organisation du Parti qu’ils avaient, d’autre part, revendiqué et pratiqué dans l’organisation de leur parti en Russie. En 1903, le parti bolchevik se fonde sur une délimitation, sur une scission qui porte non seulement sur les questions politiques, mais aussi sur les questions organisationnelles, ou mieux, qui donnent aux questions d’organisation une valeur essentielle de principe. C’est dire que les bolcheviks, lors de la constitution des bases de leur parti, poussèrent leur souci de délimitation jusqu’à l’extrême, et, à notre avis, c’est justement grâce à cette cristallisation initiale que les bolcheviks se sont préparés à pouvoir diriger les batailles révolutionnaires de 1917. En Italie, la gauche ne voulait pas procéder autrement pour la constitution du Parti Communiste, bien que – pour des considérations internationales et historiques que nous examinerons plus loin – elle ne pouvait pas pousser cette délimitation à un degré aussi extrême que l’avaient fait les bolcheviks en 1903. Et pourtant, quelques années après la fondation du Parti Communiste, c’est de la Russie que part le reproche “scission trop à gauche” ; c’est de Russie que part la directive pour le Congrès de fusion à Halle entre les Spartakistes et les Indépendants, c’est encore de Russie que part le mot d’ordre de tolérance pour le Congrès de Tours du Parti français, jusqu’à admettre dans son sein des éléments social-patriotes tels que Cachin et Frossard.
Il est évident qu’il ne s’agit pas là d’une soudaine conversion des bolcheviks à un autre procédé de formation des Partis Communistes, mais essentiellement d’une perspective historique qui prévoyait la possibilité d’éluder le chemin difficile parcouru pour la fondation du Parti Bolchevik. Lénine et les bolcheviks escomptaient, en 1918-1920, le déclenchement immédiat de la révolution mondiale et, de ce fait, concevaient la fondation des Partis Communistes dans les différents pays comme autant d’appoints à l’oeuvre révolutionnaire de l’État russe qui leur apparaissait l’élément essentiel du bouleversement du monde capitaliste.
L’expérience et l’évolution de l’I.C. et de l’État ouvrier devaient prouver, encore une fois, que la perspective et la contingence, quelle que soit leur importance, ne peuvent porter atteinte aux questions de principe. Mais, en 1920, il revient au mérite exclusif du camarade Bordiga d’avoir soulevé, même en face de Lénine, la nécessité de garder, pour tous les pays, l’expérience appliquée victorieusement par les bolcheviks.
La fraction abstentionniste du Parti Socialiste Italien se proposa donc de suivre le procédé de sa formation en Parti pour opérer la scission au sein du Parti Socialiste et pour fonder la section italienne de l’I.C. Mais il lui était impossible de faire triompher ses vues particulières dans la situation de 1920 et cela parce que, contrairement à 1903, la gauche se trouvait en face de l’I.C. et de la fondation de l’État ouvrier en Russie. Les considérations internationales devaient évidemment primer, et la concentration du prolétariat italien pour fonder son parti ne pouvait se faire que sur la base des mêmes notions qui avaient donné naissance à l’I.C. Ce qui est parfaitement exact, c’est que le courant du mouvement italien, qui conflua dans la même direction que les bolcheviks, fut la fraction abstentionniste. Cette dernière, en effet, avait soutenu les positions de Lénine sur la guerre impérialiste et, la première, souleva, en Italie, la réalité communiste de la révolution russe présentée suivant les conceptions fondamentales du marxisme.
Les éléments dont s’est servi l’Exécutif de l’Internationale pour ses manoeuvres au cours de sa lutte contre la gauche, n’ont nullement lutté pendant la guerre avec Bordiga, à l’intérieur du Parti Socialiste, et, dans l’après-guerre, ont présenté la révolution russe comme un démenti aux positions essentielles et de classe du marxisme, alors que sur la question de la fondation du Parti, ils n’avaient fait que refléter en Italie – par l’ “Ordine Nuovo” – un mouvement analogue à celui qui s’était déterminé en Angleterre et aux États-Unis, pour annuler surtout la signification du Parti et y substituer les Conseils d’Usines pouvant réaliser, même au sein de la société capitaliste, une transformation organique évoluant vers le socialisme.
Sur la base de l’adhésion à l’ I.C. va se fonder le Parti Communiste en Italie. La chronique des rapports de l’Exécutif de l’Internationale avec les différents courants du Parti Socialiste a permis une équivoque qui n’a pu être exploitée par les centristes uniquement à cause de leur compromission antécédente, et par l’évidence de l’apport éclatant fourni par la fraction abstentionniste, pour la fondation du Parti. Lénine écrivit une lettre au groupe de l’ “Ordine Nuovo” se solidarisant avec les conclusions politiques d’une de ses résolutions, où étaient inclues les positions défendues par la fraction abstentionniste, et où l’on ne parlait nullement de la théorie des Conseils d’Usines et de l’unité du Parti, y compris les réformistes : deux thèses chères au groupe de l’ “Ordine Nuovo”.
Il serait tout à fait arbitraire de reprocher à la fraction abstentionniste d’avoir composé avec le groupe de l’ “Ordine Nuovo” pour la fondation du Parti en Italie. D’abord, il n’y avait pas de possibilité de composition, puisque le groupe de l’ “Ordine Nuovo” ne faisait qu’adhérer au matériel idéologique produit par la fraction abstentionniste, à laquelle il devait rester d’ailleurs hypocritement fidèle jusqu’en 1922, quand il approuvait les thèses de Rome. Au point de vue général, la fraction abstentionniste ne pouvait pas procéder à une délimitation envers les positions anciennement défendues par l’ “Ordine Nuovo”, d’autant plus que la base de constitution des nouveaux partis communistes ne pouvait provenir que du centre situé dans le creuset de la révolution mondiale. La fraction abstentionniste ne pouvait que déplacer, sur l’échelle internationale, l’opposition politique qu’elle ne pouvait pas résoudre dans les cadres limités du Parti Italien. Ce que, d’ailleurs, elle fit immédiatement après la fondation du Parti, en poussant l’I.C. à l’ouverture d’une polémique sur toutes les questions litigieuses et en repoussant la voie des manoeuvres et des compromis qui auraient suffoqué, et les divergences politiques, et le possibilités mêmes de les élucider.

* * *

Examinons donc l’action de la fraction communiste abstentionniste – en réalité le premier et unique courant communiste dans le mouvement ouvrier italien – dans ces mois décisifs de 1919-1920.
Le mouvement ouvrier italien n’avait, en effet, presque jamais connu de luttes basées sur des thèses de principe. La contribution très limitée par l’Italie au bagage théorique international est symptomatique : à l’exception des excellents, mais brefs Essais d’Antonio Labriola, et de la contribution de la “Critique Sociale”, qui eut principalement le caractère d’une vulgarisation du marxisme, on ne peut noter que les écrits de l’école syndicaliste, d’Arturo Labriola et de Leone qui, d’ailleurs, furent fortement influencées par Sorel.
Le Parti Socialiste, fondé sur la base du programme d’Erfurt, n’eut comme propre apport que le programme de revendications minimum et un essai de programme agraire. Les divergences “historiques” entre Turati et Ferri, qui occupèrent les travaux de maints congrès, se réduisirent au problème d’une plus ou moins grande intransigeance électorale, ou de la participation ou non aux gouvernements bourgeois. Si l’on relisait aujourd’hui les polémiques précédant les congrès, l’on serai grandement surpris de la pauvreté des argumentations.
La gauche du P.S.I. qui, sous le nom de “Socialistes intransigeants révolutionnaires”, obtint la victoire au Congrès de 1912 à Reggio Emilia, n’eut pas davantage de substance théorique : Bissolati et ses camarades furent expulsés pour leur appui à l’expédition de Tripoli et leur visite à la Cour. L’intransigeance au sujet des élections communales et l’exclusion des éléments adhérant à la franc-maçonnerie, furent les thèmes de la discussion au Congrès d’Ancône.
Par rapport au problème même de la guerre, la formule du P.S.I. : ni favoriser ni saboter, était extrêmement équivoque.
La création de la fraction abstentionniste dans l’immédiat après-guerre change radicalement cet état de choses.
Le P.S.I. donne, en mars 1919, son adhésion formelle à l’I.C., sans rien changer, ni dans sa structure, ni dans ses méthodes de lutte. On est à la veille du Congrès qui doit prendre des positions définitives vis-à-vis de l’I.C. et de la révolution russe.
La fraction abstentionniste présente une motion demandant que le parti prenne le titre de Parti Communiste Italien et, comme corollaire de cette transformation, exclut de ses rangs tous ceux qui proclament la possibilité de l’émancipation du prolétariat dans les cadres du régime démocratique et qui répudient les méthodes de la lutte armée contre la bourgeoisie pour l’instauration de la dictature du prolétariat.
La motion demande également que le parti s’abstienne des luttes à caractère électoral, tout en participant activement aux campagnes électorales pour expliquer les raisons communistes de son attitude. Le parti doit mobiliser toutes ses forces afin : 1° de préciser et répandre dans la classe ouvrière la conscience historique de la réalisation intégrale du programme communiste ; 2° de créer les organes ouvriers et les moyens pratiques d’action et de lutte nécessaires afin de réaliser les étapes successives qui mènent au but final.
Cette motion est développée dans une série d’articles parus dans le “Soviet”, organe de la fraction à cette époque :
“Le prolétariat qui lutte contre les pouvoirs de la bourgeoisie est représenté par son parti de classe. Mais, pour pouvoir accomplir sa tâche, le parti doit abandonner toute élection de ses représentants dans les organismes de la démocratie bourgeoise, les motifs de cette affirmation sont évidents. Le parti doit être composé d’éléments préparés aux responsabilités et aux dangers de la lutte qui surgissent dans les périodes d’insurrection et de réorganisation sociale. Le parti de classe ne peut avoir cette réelle signification, ni être en mesure d’effectuer l’assaut au pouvoir bourgeois pour substituer au régime parlementaire de la démocratie, le système soviétique, s’il ne renonce pas à déléguer ses représentants au sein des organismes bourgeois”.
Le Congrès national du Parti Socialiste se tint à Bologne en octobre 1919. La cocagne électorale est à l’ordre du jour. Tous les délégués, qui aspiraient au moins au titre de conseiller municipal, constituent un bloc compact contre les “trouble-fêtes” formés de quelques représentants de la minorité abstentionniste, bloc qui – de Turati, en passant par Serrati jusqu’au groupe de l’ ” Ordine Nuovo” – est pour la participation aux élections, mais, en même temps, contre toute scission et, en conséquence, contre la création d’un véritable parti de classe.
En novembre, 156 députés socialistes entrent au parlement et, peu après, les élections municipales donnent 2500 mairies “rouges” au parti socialiste.
Le “Soviet” analyse ainsi ces résultats (3e année, n°1, 4 janvier 1920) : “les conditions positives révolutionnaires qui se trouvent dans la préparation de l’avant-garde du prolétariat et dans sa conscience du développement historique, les seules qui peuvent conduire le prolétariat à la victoire dans sa lutte contre la bourgeoisie et dans la lutte successive contre les difficultés de l’organisation du nouvel ordre social, dans quelles mesure existent-elles et sont-elles accrues ? Nous ne voyons pas un avantage dans ce sens par la victoire électorale, par le nombre de groupes parlementaires socialistes : des succès de ce genre ne peuvent être appréciés que par des socialistes plus superficiels et certaines couches petites bourgeoises. La condition essentielle pour le succès du mouvement révolutionnaire c’est l’existence d’un vrai et solide parti communiste, qui englobe et anime les meilleures énergies de la casse ouvrière. Ce parti se forme seulement au travers de la désagrégation des partis ouvriers traditionnels et de la liquidation du socialisme à caractère bourgeois et transigeant d’avant-guerre.
Or, quand le Parti Socialiste Italien, tout en étant composé en majorité et dirigé par des “maximalistes” se refuse à se séparer des réformistes anti-communistes pour se garantir un grand succès électoral, cela signifie que nous sommes encore loin de la constitution d’un véritable parti communiste.
Dans son message au Congrès Socialiste de Bologne, l’I.C. – et pour elle Zinoviev – écrivait : ” Ce qu’il faut, c’est la clarté des buts et des programmes. La dictature du prolétariat dans la forme des soviets, la destruction des parlements bourgeois démocratiques, qui sont les armes de la dictature bourgeoise, la création de l’armée rouge, telles sont les tâches pour lesquelles s’unissent les prolétariats révolutionnaires internationalement.”
Le Congrès de Bologne répondait, à la demande de clarté des principes, avec une adhésion en bloc qui conservait, au sein du parti, Turati et consorts, qui proclamaient ouvertement que la tactique communiste était, ou bien de l’enfantillage, ou bien de la folie.
A la question de la destruction d’institutions démocratiques, il répondait avec les bacchanales électoralistes destinées à créer des illusions sur les possibilités légales, surtout dans un prolétariat comme celui d’Italie qui, dans sa majorité, avait une conscience de classe pas trop développée et déjà fortement infectée de la contagion électoraliste.
Pour ce qui concerne la constitution des Soviets, Gramsci et le groupe de l’ “Ordine Nuovo” affirmaient qu’ils existaient déjà à Turin… dans la forme des Conseils d’Usines (d’autres affirmaient que les municipalités socialistes représentaient les noyaux constitutifs des futurs Soviets).
Le “Soviet” a mené une longue polémique contre cette infatuation des camarades de Turin, laquelle leur faisait perdre de vue la tâche primordiale et essentielle de la création du parti de classe à l’échelle nationale. – “Le groupe de l’ “Ordine Nuovo” surestime le problème du contrôle ouvrier en le considérant comme une conquête directe que le prolétariat, avec la nouvelle méthode d’organisation par usine, peut arracher à la bourgeoisie et réaliser ainsi une forme économique communiste avant la conquête politique du pouvoir, dont le parti est l’organe spécifique.
Un réel contrôle ouvrier sue la production n’est pas possible avant que le pouvoir soit passé dans les mains du prolétariat.
L’Etat bourgeois peut seulement admettre un pseudo-contrôle, exercé par les Conseils d’Usines, et qui, en réalité représente une manoeuvre réformiste dont le but est de paralyser l’action révolutionnaire du prolétariat.”
Les camarades de Turin n’hésitèrent pas, lors des batailles ouvrières en avril 1920, à poser la question de “principe” du contrôle ouvrier sur la production.
Ces grèves de Turin, en avril 1920, ne furent, par leur évolution, qu’une anticipation de ce qui devait se vérifier dans le second mouvement de septembre 1920 et qui devait aboutir à l’occupation des usines.
Les camarades de Turin s’insurgèrent contre la trahison des réformistes, contre la défaillance du parti socialiste, au lieu de réciter le “mea culpa” car, en définitive, tout cela était le dénouement logique, dont ils étaient eux-mêmes responsables, pour ne pas s’être attelés au travail de la constitution du parti communiste et avoir toléré un parti socialiste corrompu par la pratique réformiste, suffoqué par le fétichisme de l’unité et par la préoccupation des soucis électoraux.

* * *

En mai 1920, la Fraction communiste abstentionniste tient sa Conférence Nationale à Florence. Encore à ce moment, les interventions des camarades Gramsci, pour le groupe “Ordine Nuovo” et Gennari, pour la majorité maximaliste, n’aboutirent à aucune possibilité d’accord ; la fraction élabore ses thèses qui soulignent de nouveau la nécessité de la constitution du parti communiste sur l’échelle nationale.
Le second Congrès de l’Internationale Communiste, qui a lieu en juillet 1920, marque une étape décisive dans le travail préparatoire de la constitution de ce parti.
Bordiga est invité directement par l’Internationale Communiste à participer à ce Congrès, où il présente sa thèse anti-parlementaire en demandant qu’en partant des partis marxistes, l’agitation pour la dictature prolétarienne, dans les pays où le régime démocratique est depuis longtemps développé, soit basé sur le boycottage des élections et des organes démocratiques bourgeois.
La trop grande importance, ajoutait-il, qu’on donne, en pratique, à l’action électorale, comporte un double danger : d’une part, elle donne l’impression que c’est là l’action essentielle ; de l’autre, elle absorbe toutes les ressources du parti et conduit à l’abandon presque complet de l’action et de la préparation dans les autres domaines du mouvement.
Ce qu’il faut à la révolution, c’est un parti centralisé qui dirige l’action prolétarienne. Le vieux masque démocratique doit être déchiré pour pouvoir passer à l’action directe révolutionnaire.
Ainsi qu’on le sait, Lénine prit, lui aussi, position contre la thèse anti-parlementaire de Bordiga et la participation aux élections fut approuvée par une très forte majorité de délégués.
Au Congrès même, dans sa réplique, Bordiga déclara qu’une fois que l’Internationale repoussait la thèse de l’appui du prolétariat à la démocratie, la gauche italienne était prête à se soumettre à ses résolutions.
En accord avec cette déclaration, sous le titre “La discipline dans l’Internationale”, le “Soviet” (N°27 du 31 octobre 1920), marquait sa pleine adhésion au second Congrès de l’I.C. et déclarait que les abstentionnistes, une fois réellement constitué un parti communiste, participeraient aux élections sans aucune réserve.
A Moscou, on avait enfin posé les bases de la constitution d’une fraction communiste unitaire du parti socialiste italien, formée par notre fraction abstentionniste, le groupe de l’ “Ordine Nuovo” et une partie des maximalistes. Cette constitution était rendue plus difficile à cause de la rupture définitive avec Serrati qui, à Moscou, s’était prononcé contre l’exclusion des réformistes et en faveur d’une simple épuration, en demandant même, pour cela, le droit de choisir le moment le plus favorable pour qu’elle soit utile à la révolution que nous préparons en Italie !
Ce fut à la Conférence d’Imola, en novembre 1920, que se constitua définitivement la fraction communiste du parti socialiste italien, qui se donna pour tâche d’organiser le travail préparatoire au Congrès National du Parti Socialiste, qui devait se tenir à Livourne en janvier 1921 et donner naissance au Parti Communiste d’Italie.
Notre action n’a pas été infructueuse. Si le Parti Communiste, malgré tous ses efforts, n’a pu être constitué que très tard – dans une période où il ne s’agissait plus de conduire le prolétariat à la victoire, mais de protéger sa retraite afin d’éviter la débâcle – nous avons néanmoins donné au nouveau parti l’empreinte idéologique et la méthode d’organisation, tout en ne représentant numériquement qu’une faible minorité.

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La fondation du Parti Communiste Italien – en janvier 1921, à la suite de la scission de Livourne – signifiait le rattachement du prolétariat italien au prolétariat international en lui donnant le guide indispensable pour l’instauration de sa dictature de classe. Cette fondation s’est produite au lendemain de celle du Parti Communiste allemand à Halle et du parti français à Tours, mais les principes qui furent posés à la base de la fondation du parti italien étaient tout à fait différents de ceux des autres partis. Notre scission fut la première pratiquée réellement à gauche, sans obéir à des calculs opportunistes qui ont été payés, par après, chèrement par les autres partis.
En Italie, comme partout, on a procédé à la fondation du parti en fonction de l’attitude prise à l’égard de la guerre, mais c’était là une position contingente et qui entraînait comme conséquence l’incorporation, au sein des partis communistes, d’éléments purement pacifistes. Il y avait aussi l’attitude à l’égard de la Révolution Russe, position beaucoup plus fondamentale. Mais on se trouvait encore dans la phase du blocus et de l’attaque contre le premier État prolétarien de la part du capitalisme coalisé, et l’État prolétarien lui-même représentait encore une nébuleuse indéfinie et symbolique qui pouvait attirer dans le parti communiste les sympathies d’éléments sentimentaux et superficiels.
On avait au second Congrès de l’I.C., voté les 21 conditions qui devaient être des fils barbelés contre les opportunistes, mais qui ne purent, dans la pratique, empêcher ces opportunistes de se glisser à travers l’insuffisance et l’atténuation de ces conditions et de continuer, sous l’étiquette du marteau et de la faucille, la même politique de compromis et de collaboration avec la bourgeoisie.
En Italie, nous avons, comme on l’a vu, essayé de parer à ces dangers par la pratique de l’abstentionnisme et par la réalisation de la scission à gauche pratiquée à Livourne.
Nous insistons sur la question de l’abstentionnisme quoiqu’elle n’ait plus qu’une valeur historique, mais parce qu’elle reste un argument affectionné de nos adversaires.
On oublie qu’au moment où nous avons lancé ce mot d’ordre en Italie, nous étions dans une phase où la prise du pouvoir était, ou nous semblait être à l’ordre du jour et, par conséquent, il s’agissait de ne pas détourner la poussée révolutionnaire vers les luttes électorales appelées à donner aux ouvriers l’illusion qu’on pouvait, à l’aide de la méthode légale, obtenir des conquêtes radicales. Les faits ont démontré la justesse de notre appréciation : après l’élection de 156 députés, les ouvriers attendirent tout, mais ces députés n’ont rien fait et n’auraient rien pu faire.
On peut nous accuser aujourd’hui, et cela est très facile maintenant que les évènements se sont accomplis, d’avoir eu une perspective fausse et trop optimiste sur les possibilités du moment, mais en tous cas, nous pouvons toujours répondre en montrant l’exemple que la bourgeoisie donne elle-même en balayant toutes ses institutions démocratiques pour instaurer la nouvelle forme de sa dictature de classe.
Reste l’autre problème de la scission à gauche – trop à gauche comme il nous fut reproché – et qui se rattache au problème du parti de masse. Il est évident que parti de masse ne signifie pas parti pléthorique à tout prix, mais un parti qui, avant tout, possède une capacité révolutionnaire. Le problème de la masse ne peut se poser d’un point de vue numérique des adhérents au parti, autrement même le parti bolchevik, avec ses deux ou trois millions d’adhérents, n’est pas un parti de masse par rapport aux 160 millions d’habitants. Le vrai parti de masse est le parti qui sait traîner à sa suite des couches toujours plus nombreuses de travailleurs en établissant une liaison intime de leurs intérêts immédiats et pratiques de la lutte quotidienne avec l’intérêt plus général de l’ensemble de la classe vers la réalisation de l’anéantissement du régime d’oppression capitaliste.
Au moment de la fondation du P.C., il n’y avait pas que les droitiers de l’I.C. qui considéraient Serrati comme un “vrai” révolutionnaire et qui avaient une “très fâcheuse opinion” des dirigeants du nouveau Parti et de Bordiga en particulier et qui s’accrochaient aux Bombacci, Gradiezi, etc.
Ceci était la conséquence de l’incompréhension dont a toujours fait preuve l’I.C. de la situation réelle en l’Italie, dont un exemple frappant réside dans le fait que dans les moments décisifs, elle eut un représentant qui brillait surtout par sa nullité et son apathie, et qui, par suite, ne pouvait être qu’un exécutant fidèle des ordres de Moscou.
Au lendemain même du Congrès de Livourne, le Comintern manoeuvrait pour substituer dans l’Exécutif du parti communiste Gramsci à Bordiga, parce qu’il savait très bien que Gramsci était un élément susceptible d’être gagné à la politique pratiquée par l’I.C..
Si Tasca, envoyé par Moscou, alors qu’il était déjà en disgrâce (on pourrait dire uniquement afin d’effectuer une “révision” des archives du Parti), se décidait à publier les documents dont il prit copie, l’on pourrait aujourd’hui constater le travail accompli par Gramsci sous la pression de l’Exécutif de l’I.C., dans le but de constituer la fraction centriste dans le Parti Communiste Italien, exemple typique d’une fraction créée par le sommet contre la volonté de toute la base ainsi que le démontre la Conférence d’Organisation de 1924, qui donna une très grande majorité à la gauche. A cette époque, la gauche n’était plus, et depuis longtemps, à la direction du Parti. Déjà, au IVème Congrès de l’I.C. de novembre 1922, elle resta à la tête du Parti pour des raisons de discipline, (dont elle donna beaucoup de preuves) et bien qu’elle était le premier courant en divergence avec l’I.C., elle fut la dernière à se constituer en fraction ouverte. En réalité, déjà à cette époque, ce fut la ligne orthodoxe qui fut imposée au Parti Italie et qui devait trouver sa conclusion dans l’élimination, à l’insu du Parti, de la direction de gauche dont les militants étaient dans les geôles fascistes et se préparaient, avec le fameux procès de Rome, à enrichir le prolétariat international d’un splendide exemple d’attitude des révolutionnaires devant la justice bourgeoise.
Progressivement on eut la preuve que le ligne léniniste, sans Lénine, n’était qu’une ligne convergente vers celle de la droite. C’était le début de l’ère des défaites prolétariennes marquée par la honteuse retraite de 1923 en Allemagne, et le commencement, en Russie, de l’hégémonie de la bureaucratie centriste qui devait aboutir, en 1927, à l’exclusion de l’Opposition de Gauche, prémices nécessaires et indispensables à la situation qui est en train de se conclure : la trahison totale des intérêts de la révolution mondiale et l’intégration de l’État prolétarien dans le jeu des compétitions impérialistes, qui ne peuvent avoir d’autre issue qu’un nouveau carnage.

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La Gauche Communiste a donc affronté la lutte idéologique à l’échelle internationale, à partir du IIème Congrès de l’I.C. et a tenté, comme nous l’avons vu, dans le cadre national, de parer aux dangers de l’opportunisme par les normes organisatoires et les thèses de Rome.
Ces thèses, votées au IIème Congrès du P.C.I., en mars 1922, représentaient l’apport de l’expérience du prolétariat italien, mis au service du prolétariat international, apport indispensable pour ses luttes révolutionnaires.
La Gauche fut battue à l’échelle internationale et une telle défaite provoqua le renversement des positions au sein du Parti, qui passa dans les mains de ceux qui devaient devenir ses fossoyeurs.
Toutefois, malgré eux, ce furent ces principes communistes qui présidèrent à la formation du Parti Communiste Italien, qui permirent au prolétariat, dans les moments les plus difficiles de la guerre civile et du triomphe de la dictature fasciste, d’opposer une résistance que le centrisme a frauduleusement présenté comme la conséquence de sa ligne politique.
Et aujourd’hui, fidèles à cette tradition dont nous nous considérons comme les légitimes continuateurs, nous n’avons pas hésité, malgré les attaques et l’incompréhension – à apporter notre contribution au travail idéologique indispensable pour la reconstruction des cadres révolutionnaires. Contribution qui ne peut être que critique, quand nous assistons au phénomène alarmant qui ne veut pas tenir compte de l’expérience du passé et recommencer les erreurs qui entachèrent l’I.C. dès sa création.
Déjà, à Moscou, au IIème Congrès, Bordiga avait indiqué comme une tâche fondamentale celle de préparer les partis et le prolétariat à l’inévitable situation révolutionnaire à travers un profond travail idéologique accompagné de la lutte sans quartier contre toutes les manifestations qui avaient conduit à la trahison des intérêts du prolétariat.
Nous avons, au contraire, assisté, dans ces derniers temps, au sein du mouvement international de gauche, à une politique qui a abouti à la récente tentative de la création d’une IVème Internationale destinée à ne pas connaître de lendemain, mais qui jetterait de nouveau dans le prolétariat des débris de formations idéologiques et politiques déjà périmées.

Gatto Mammone

Le cas Calligaris

La C.E. De la fraction de gauche du P.C.I. A publié dans Prometeo (n°99 du 4-2-1934) un communiqué dont nous reproduisons les passages suivants :
“Les centristes écrivent deux affirmations diamétralement opposées, dans le même paragraphe d’un communiqué contenant la décision d’exclusion du parti du camarade Calligaris. Ils disent : “Ce même Calligaris ne veut pas se décider à quitter l’U.R.S.S. Il effectue des gestes objectivement provocateurs, mais ne réussit pas à trouver le chemin pour retourner d’où il est venu”. Les prolétaires doivent savoir que ceux qui empêchent le camarade Calligaris de trouver le chemin du retour, sont justement les centristes, que ces derniers peuvent très bien affirmer : “tu es libre de sortir”, puisqu’ils savent d’avance que “tu es dans l’impossibilité de sortir”. Cela est la réalité : Calligaris, si le centrisme ne lui donne pas la possibilité de sortir, devrait donc commettre des actes illégaux pour pouvoir partir, c’est-à-dire devrait fournir, à ceux qui n’attendent peut être qu’une bonne occasion, des motifs pour le frapper au point de vue juridique aussi.
L’équivoque doit cesser : ceux qui crurent pouvoir acheter la conscience révolutionnaire de Calligaris et qui lui avaient donné les moyens techniques et financiers pour arriver en Russie, doivent lui donner les moyens techniques pour sortir de la Russie. Autrement, la phrase “tu es libre de partir” n’aura que la même valeur que la phrase du sbire fasciste qui dit au prolétaire : “tu es libre de partir d’Italie, mais je te refuse le passeport”. Le prolétaire sait ce qu’il risque en s’évadant d’Italie, sait pouvoir compter la sympathie du prolétariat international. Calligaris, à qui le centrisme propose l’évasion de la Russie, doit-il savoir d’avance que, dans tous les pays, le centrisme emploiera toute la presse, les rapports diplomatiques de l’U.R.S.S. pour frapper le prolétaire qui a osé s’évader du pays du “socialisme” ? Enfin, sans l’appui du prolétariat russe, contrôlé et trompé par le centrisme, le camarade Calligaris ne peut même pas se poser le problème d’une évasion.
Le consulat italien en Russie, d’ailleurs, comme dans les autres pays ne considère jamais sa position envers les Italiens en fonction des intérêts du ressortissant, mais uniquement en fonction des intérêts de son impérialisme. Cela est parfaitement connu du parti et de l’État contrôlés par le centrisme. Ainsi, demain, le camarade Calligaris se trouverait pouvoir utiliser son passeport italien à la seule condition que le gouvernement soviétique donne ordre à la frontière de reconnaître la validité de ce passeport. L’intervention du gouvernement soviétique est donc indispensable, mais puisque – ainsi que les centristes l’avouent – Calligaris “ne parvient pas à trouver le chemin pour s’en aller”, le gouvernement soviétique lui validera le passeport à la seule condition que cela réponde aux intérêts de la politique centriste. Or, quels sont les intérêts du centrisme dans ce cas particulier ? Ceux de prouver que ceux qui ne sont pas d’accord avec lui, ce sont des contre-révolutionnaires et, en cela, le gouvernement soviétique peut compter sur l’appui total de l’impérialisme italien. C’est-à-dire l’accord entre le consulat italien et gouvernement soviétique (accord indispensable – nous le répétons – autrement le passeport n’a aucune valeur à la frontière) pourra se faire uniquement à la condition que Calligaris, qui n’a pas voulu vendre sa conscience révolutionnaire au centrisme, fasse cet acte de cession au consulat italien, devienne un instrument à la disposition de la police italienne. Et, dans cette hypothèse, le centrisme aurait partie gagnée en présentant le “prétendu” contre-révolutionnaire comme un contre-révolutionnaire réel et Calligaris, fort de l’appui de l’impérialisme italien (pour le centrisme il n’y a que les forces impérialistes qui comptent), pourrait conquérir la liberté de trahir sa classe“.
Calligaris, après quinze de milice dans le parti, après avoir enduré les persécutions du fascisme, qui ont gravement atteint sa santé, n’a pas encore obtenu la liberté de sortir de Russie.


Les travailleurs n’espéraient pas des miracles de la Commune. Ils n’ont pas d’utopies toutes prêtes à introduire par décret du peuple. Ils savent bien que pour réaliser leur propre émancipation, et en même temps la forme plus noble vers laquelle la société actuelle se dirige par ses propres forces économiques, ils auront à traverser de longues luttes et toute une série de progrès historiques, qui transformeront les circonstances et les hommes. Ils n’ont pas à réaliser un idéal, mais à dégager les éléments de la nouvelle société que la vieille société bourgeoise elle-même porte en ses flancs. Dans la conscience pleine et entière de leur mission historique, et avec la résolution héroïque de l’accomplir, les travailleurs peuvent se rire des grossières invectives des gens de plume aux gages des gens du monde, et de la protection pédantesque des bienveillants bourgeois doctrinaires, débitant leurs banalités d’ignorants et leurs billevesées de sectaires sur un ton dogmatique, comme s’ils étaient les oracles infaillibles de la science.

MARX