Kansainvälinen Kommunistinen Puolue

Bilan 14

L’assassinat de Kyrov

Le centrisme déchaîné hurle vengeance autour du cadavre de Kyrov. La contre-révolution doit être matée clament les journaux soviétiques ; et ces cris trouvent un écho vibrant dans la presse centriste des pays capitalistes laquelle vient de fêter le I7e anniversaire de l’UR.S.S. au milieu des dernières défaites du prolétariat. Nous ne nous laisserons pas intimider par les vociférations hystériques, les cris de mort contre ceux que l’on appelle indistinctement des ”saboteurs”. En marxistes, nous nous réclamons de la violence révolutionnaire, de la terreur la plus implacable contre les classes dominantes renversées par la révolution, mais nous ne sommes en aucun cas disposés à justifier des actes où il ne s’agit plus de répression, mais de faire déferler des représailles qui, en principe, sont incompatibles avec la dictature du prolétariat et qui procèdent d’une nécessité de maintenir le contrôle absolu et indiscutable du centrisme contre-révolutionnaire sur le prolétariat. Nous ne nous apitoierons en aucun cas sur Kyrov, comme nous ne stigmatiserons ni n’agonirons d’injures son meurtrier. Kyrov, semble-t-il d’après la presse soviétique, est tombé dans l’exercice de ses fonctions, frappé par le désespoir sans issue d’ancien oppositionnels, ne voyant plus d’autre voie pour abattre le centrisme. Ce dernier a répondu par une répression féroce mêlant gardes-blancs et communistes oppositionnels, pour enfin aboutir à la déportation de Zinoviev-Kamenev.
Le meurtre de Kyrov est un incident banal comparé à l’agonie lente de révolutionnaires de la vieille garde, enfermés dans les isolateurs de Sibérie, à la déportation de centaines de communistes de gauche. Ceux-là se rattachent au prolétariat mondial, à sa lutte, à ses espoirs. De ceux-là nous sommes solidaires.
L’assassinat de Kyrov représente une conséquence d’une période de l’évolution de l’UR.S.S. pratiquant une politique ouvertement au service du capitalisme, alors que subsistent encore les fondements économiques, rongés, triturés, de la révolution d’octobre, et que sombrent toutes les oppositions au centrisme.
Que cela soit bien là le caractère de cet événement, est prouvé par l’attitude du centrisme lui-même. En effet, dès que fut connue la nouvelle de la mort de Kyrov, les journaux soviétiques obéissant à une directive, annoncèrent qu’il s’agissait d’un acte de terrorisme inspiré par les fascistes russes et l’on cita des périodiques de 1931, pour justifier et soutenir cette accusation. Immédiatement, une répression féroce s’abattit sur le pays : des saboteurs (rappelons que pour le centrisme les communistes de gauche sont aussi des saboteurs) arrêtés avant l’attentat furent, en guise de réprésailles, passés par les armes La première thèse soviétique : ”les gardes blanc ont fait le coup” reçut ainsi une consécration solennelle. Pendant quelques jours on taxa de ”saboteurs”, donc de complices des assassins de Kyrov, des employés coupables de négligence, des ouvriers impliqués dans des accidents, etc. Mais un revirement se fit bientôt jour. L’assassin de Kyrov serait un débris de l’ancien groupe Zinoviev-Kamenev. Et la charogne journalistique, digne de la canaille de nos pays, poussa bientôt ses clameurs de massacre contre les oppositionnels ”Trotskystes”, ”Zinoviévistes” et autres. Staline lui-même ne manqua pas de déclarer qu’il extirperait les dernières racines de ces groupes, qu’il les détruirait de fond en comble. Dans quelques temps les charrettes de condamnés à mort se rempliront de communistes : il faut que le centrisme soit respecté, que son omnipotence soit un fait établi ”ad vitam eternam”.
Au point de vue politique, la répression autour de Kyrov s’effectue en UR.S.S., au moment où Litvinov s’associe à Genève Li une résolution condamnant le terrorisme. Celle-ci représente, en somme, une garantie mutuelle des États capitalistes contre les groupes révolutionnaires d’émigrés et, en fin de compte, est une concession de Laval à Mussolini, désirant voir s’accentuer la répression contre l’émigration italienne.
Litvinov dans son discours de Genève marqua surtout l’incompatibilité qui existe entre le marxisme et le terrorisme. Par là il voulut rassurer le capitalisme mondial et lui faire comprendre que le centrisme, malgré ses affirmations démagogiques, abandonnait la violence révolutionnaire. En réponse, la presse officieuse française ne manqua pas d’appuyer la répression soviétique en dénonçant l’assassinat de Kyrov comme ”une menace pour la paix”. Ainsi il est désormais acquis que tout geste terroriste contre les classes dominantes ou ses alliés centristes sera dénoncé par le front international qui va de Mussolini à Staline (en passant par le très ”démocratique” Laval), comme une menace qu’il faut extirper par des exécutions massives.
Il est évident que l’acte de Nicolaev n’est pas une émanation terroriste qui tombe du ciel. C’est une expression des contradictions Où s’agite l’État Soviétique qui doit concentrer avec une parade de mots révolutionnaires les ouvriers russes pour la guerre ; c’est une tentative de résoudre ces contrastes par l’élimination terroriste des centristes, de faire sauter l’étau oppressant qui empêche le prolétariat russe de rejoindre la lutte des ouvriers du monde entier. À ce point de vue, en Russie, se manifestent les mêmes phénomènes que dans certains pays capitalistes où le désespoir d’ouvriers se traduit par des actes de terreur. Il est possible que ces sursauts se croisent avec des actes de saboteurs avérés, mais la responsabilité en revient au centrisme qui réduit le prolétariat en miette, et détermine ce désespoir. Ce qu’il faut donc retirer du geste de Nicolaev, c’est l’extréme nécessité de donner au prolétariat russe un organisme : une fraction de gauche qui puisse montrer un chemin autre que celui du désespoir où tombent de nombreux militants de gauche désemparés par la capitulation des Rakovsky, des Trotsky et consort. Sur cette voie les communistes rencontreront la répression du centrisme qui y verra une nouvelle émanation du ”terrorisme” qu’il veut anéantir de concert avec le capitalisme.
Enfin, la répression autour de Kyrov, soulève le problème de la différence fondamentale entre terrorisme révolutionnaire et répression capitaliste. Le menchevik Dan a évidemment beau jeu pour démontrer que terrorisme révolutionnaire signifie des mesures de violence de toute la ”classe” contre les agissements des classes dominantes renversées, en donnant à cette affirmation un sens de négation de la terreur déchaînée contre les groupes socialistes par la révolution d’octobre après 1917. En réalité, ses subtilités entre ”parti” et ”classe” ne tiennent pas. Le prolétariat, après la révolution, emploie la violence contre ses ennemis, en connexion étroite avec les objectifs qu’il se trace : la constitution d’une nouvelle société sans classes, sans oppression de n’importe quelle espèce. La terreur révolutionnaire se relie donc à une conscience en éveil des ouvriers gravissant les marches historiques menant à ce but et ainsi elle se justifie pleinement. D’ailleurs, le prolétariat, après la révolution, proclame l’abolition du code pénal capitaliste et de la peine de mort, voulant indiquer par là que son but est la réalisation d’un ordre nouveau où ces armes répressives n’existeront plus et que les mesures de terreur qu’il adoptera pour lutter contre ses ennemis de classe s’atténueront en même temps que se consolideront internationalement les bases d’un nouvel ordre. De toute façon, la terreur révolutionnaire ne peut être l’expression que d’une classe en activité, en pleine conscience, se dirigeant vers une société nouvelle. Par contre, le capitalisme emploie la répression avec un contenu de classe consistant à étouffer l’initiative de la classe opprimée, à l’empêcher de percevoir tout espoir en sa libération ; et plus les grondements de révolte perceront et plus profondément sévira la répression impitoyable.
Le centrisme, après 17 ans d’existence de la Russie Soviétique, est obligé de déclencher une répression féroce, alors que si vraiment l’époque du socialisme s’annonçait, il ne faudrait plus de moyens de coercition. C’est que, délié du prolétariat mondial, le centrisme étouffe la conscience et l’initiative des masses. C’est par des mesures étatiques, des actes de répression qu’il répond aux coups terroristes. Comme mesure de consolidation de l’omnipotence centriste en Russie, la RÉPRESSION que nous venons de vivre ne peut que se heurter à un refus absolu de solidarité de la part des communistes.

La suppression de la carte de pain en U.R.S.S.

Un peu avant l’attentat de Nicolaev, le C.C. du parti bolchevik russe prenait des décisions très importantes concernant l’abolition de la carte du pain et du rationnement de produits agricoles tel la farine, les gruaux, les semoules, premier pas vers l’abolition de tout rationnement. En bref, le marché libre du blé était instauré dans toute la Russie à partir du 1er janvier 1935, et le prix minimum du pain fixé par le système des cartes supprimé. Molotov, qui a présenté le rapport du C.C., justifie cette mesure par les succès nouveaux de l’industrialisation qui rendent l’U.R.S.S. indépendante de l’étranger (?), de la collectivisation agricole en particulier, qui permet aux Kolkhozes et Sovkhozes de produire 92 % du blé soviétique alors qu’en 1929, il y avait 86 % de toute la production qui provenaient de cultivateurs individuels.
Cette mesure s’avère être une concession aux Kolkhozes où se trouve embrigadée pèle-mêle une grande partie de la paysannerie souvent contrainte et forcée (nous ne parlerons pas des Sovkhozes qui ont une importance plus réduite) et une restriction des conditions d’existence de la classe ouvrière. En effet, la carte du pain garantissait encore aux ouvriers un prix minimum dans l’achat du pain, désormais le prix de ce dernier devient fonction d’un marché libre où s’établit un prix unique du blé supérieur au prix minimum du pain obtenu avec le système des cartes et le relèvement correspondant des salaires devient fonction d’une série de conditions (transport, proximité de centres importants, etc.).
Rappelons que le rationnement alimentaire, le système des cartes fut instauré en 1928, pour les besoins de l’industrialisation, du plan quinquennal et précédé d’une élimination de la droite Boukharine-Rykov, compromise dans la période précédente par ses concessions à la paysannerie (”Paysans, enrichissez-vous”). Ce fut l’époque de la collectivisation à toute vapeur à la campagne et de l’industrialisation forcenée pour ”rattraper et dépasser les pays capitalistes”. L’État soviétique put réaliser ses desseins économiques, obtenir les capitaux nécessaires, au prix de l’exclusion des internationalistes de l’I.C., au prix de l’organisation de la défaite des ouvriers du monde entier. Aujourd’hui, s’ouvre une nouvelle étape : l’Union Soviétique comme les États capitalistes avec lesquels elle est liée doit œuvrer en vue d’une guerre qui s’annonce de plus en plus proche : l’industrie essentielle de l’économie doit donc être celle des armements, nécessitant des capitaux sans cesse croissant.
Les dernières mesures du C. C.du parti bolchevik russe prennent la signification suivante : ne pouvant plus imposer des taxations nouvelles aux paysans embrigadés dans les différents types de Kolkhozes, après la collectivisation forcée de ces dernières années, on veut vaincre leur hostilité envers la réglementation étatique du marché agricole. D’autre part, il s’agit de créer une paysannerie favorable au régime, par l’achat du blé à un prix appréciable (au lieu des réquisitions), une mesure voulant rendre le paysan sympathisant aux Soviets dans une période où la guerre se rapproche. Le marché libre est donc rétabli et on donne libre jeu aux différentiations sociales au sein des Kolkhozes, on attise la concurrence entre ces derniers et pour réaliser les capitaux nécessaires pour les armements nouveaux, le centrisme procède comme les États capitalistes : il attaque les conditions d’existence des prolétaires, leurs salaires qui dépendront désormais d’un prix du marché libre, d’une série de facteurs incontrôlables pour les ouvriers. Les décisions du C.C. indiquent donc un cours politique orienté vers la droite et à ce point de vue le bruit autour de l’assassinat de Kyrov sert à étouffer l’attention des ouvriers sur ces nouvelles mesures.
Ces ”nouveaux succès du socialisme” en Russie s’effectuent aussi sur la base d’une stabilisation du rouble qui, selon Molotov, souffrait fort de n’être pas l’élément décisif, mais seulement un élément parmi d’autres, pour la fixation des prix. Et dire que Staline dans son dernier discours de 1933 prétendait que le meilleur témoignage que l’on se rapprochait du socialisme était la baisse de l’importance de la monnaie dans la vie économique soviétique !
Au nom de la lutte contre la spéculation, le centrisme tombant d’un extrême dans l’autre, ouvre la voie à des différenciations de classe à la campagne où tous les Kolkhozes vont pouvoir exprimer leur contenu réel au travers d’une concurrence sur le marché libre.
Et ainsi le centrisme prépare déjà les conditions sociales d’où surgiront pendant la prochaine guerre les éléments de réaction bourgeoise qui le balayeront, si d’ici là le prolétariat mondial ne parvient à donner le signal de la révolution prolétarienne.

La situation en France

Les positions du capitalisme français viennent de s’exprimer d’une façon marquante au travers de trois événements. C’est d’abord le compromis de la Sarre, l’envoi d’une force internationale dans le bassin à l’exclusion de troupes françaises et allemandes. Laval a salué cette solution parce qu’elle marquait surtout la fin de la politique d’équilibre de l’Angleterre et qu’elle représentait la réalisation de l’aphorisme de Baldwin : ”nos frontières sont sur le Rhin”. Il est évident qu’au point de vue du plébiscite, l’occupation internationale de la Sarre est un élément favorable à l’Allemagne qui peut invoquer les années d’occupation d’après guerre et susciter une vague de chauvinisme pour la ”libération de la patrie”. Mais pour l’impérialisme français, surtout après les déclarations de M. Archambaud, à la Chambre, le vote de crédits extraordinaires pour la guerre, le discours soi-disant pacifiste du général Maurin, modifiant l’adage latin ”si vis pacem para bellum” en un impératif ”prépare-toi à la guerre”, sa position conciliatrice envers le problème de la Sarre peut lui permettre de s’ériger en champion de la paix et éventuellement mobiliser autour de ses positions le chauvinisme déterminé dans toutes les classes du pays.
Que l’on ne s’ y trompe pas : la Sarre restera après le plébiscite un élément de perturbation et de conflits entre la France et l’Allemagne et peut-être bien l’occupation internationale perdurera-t-elle : cette mesure étant la seule pouvant empêcher momentanément l’accélération des antagonismes entre les deux protagonistes.
Le dénouement de la ”consultation populaire” importe peu, car statu-quo ou rattachement à l’Allemagne, le problème reste entier et ne se résoudra que dans la guerre impérialiste.
Au point de vue de la situation intérieure, le problème du blé et du vin exprime le souci de ”disciplinisation” de l’appareil économique en vue d’un dénouement impérialiste. C’est pourquoi ce n’est pas une coïncidence si les Chambres examinèrent les projets de lois Flandin d’assainissement du marché agricole, après les discussions grandiloquentes sur la politique étrangère et les armements de l’Allemagne.
En bref, il s’agit de liquider les excédents de blé et de vin (près de 22 à 23 milliards de quintaux de blé), d’adopter des mesures de limitation des emblavures, d’interdiction de l’intensification du rendement ; de sélection des semences et, pour le vin, de distiller les excédents qui, sous forme d’alcool, seront rachetés par l’État à l’aide de fonds obtenus par une taxe sur la circulation. D’autre part, des mesures de limitation des plantations seront adoptées ainsi que l’interdiction de certains cépages et des piquettes.
La mesure essentielle pour le blé est le rétablissement de la liberté du marché, c’est-à-dire la suppression du prix légal fixé auparavant pour la vente ; le rachat des excédents, au cours moyen des six premiers mois du marché libre, par le gouvernement qui demande un milliard et demi à ces fins. Il s’agit manifestement d’une aide importante aux grands minotiers, aux coopératives, car les stocks sur lesquels porteront officiellement les achats seront ceux des ”coopératives bénéficiaires de contrats” pour moitié et sur le blé pour le restant. D’autre part, ces mesures mettront les paysans qui représentent 40 % de la population en France, sous la coupe totale et absolue des minotiers et nous ne parlons pas de la taxe de 7 fr. par quintal qui est imposée pour réaliser les capitaux nécessaires et qui pèsera sur le dos des petits exploitants. En effet, la liberté ”contre interventionniste” de Flandin accentue la spéculation avec la perspective du rachat des stocks par l’État, car le paysan en proie aux innombrables difficultés d’une période de crise économique, sans possibilité d’obtenir des crédits, vendra son blé à un prix plus bas qu’auparavant (où existait un horizon légal des prix), sans pouvoir attendre les 6 mois de rachat gouvernementaux. La résorption des excédents rachetés devra s’effectuer par une dénaturation des stocks et par de nouvelles exportations que Flandin aurait obtenu de la Conférence de Budapest ainsi que par des opérations d’achat-vente aux coopératives, ce qui représente une forme de subside financier à celles-ci.
Tant pour lc blé que pour le vin, au nom d’une diminution du prix du pain, Flandin a fait adopter des mesures qui mettent le marché agricole, au travers de l’État, sous le contrôle de quelques grands minotiers, alors que sont prises des mesures de limitation de la production, mesures liées à la politique de prix de ces derniers. Qu’une certaine diminution du prix du pain puisse en découler, c’est possible, mais en dernière analyse la situation des petits paysans s’aggravera, pendant que le capitalisme tendra à les opposer aux ouvriers bénéficiaires d’un pain momentanément meilleur marché.
Le troisième événement qui mérite notre attention, est la conférence impériale qui s’est tenue ces derniers temps à Paris en vue de resserrer les liens économiques entre les colonies françaises et la métropole. Selon le ”Temps”, cette Conférence devait créer la conception ”impériale” ou autrement dit ”s’efforcer d’éviter que ne naissent ou subsistent entre les colonies et la métropole des concurrences aussi fâcheuses en elles-mêmes que dangereuses au point de vue politique” et s’efforcer de donner une structure ”organique” et une unité économique à l’empire français ”basé sur la civilisation” et gravitant sous le signe de ”l’esprit”.
Concrètement, on sait que les exportations françaises aux colonies atteignent le tiers de la production de la métropole et la moitié de ses exportations à l’étranger. La Conférence impériale, que L. Blum qualifie de ”conférence des bureaucrates” parce qu’aucune analogie n’est possible entre les colonies françaises et les dominions anglais, a pour but – et cela le ”Populaire” aura garde de le dire – de rationaliser l’exploitation des colonies et plus particulièrement d’accumuler de nouveaux obstacles à toute tentative de concurrence de ces dernières. Il est vrai que cette conférence où siègent des fonctionnaires gouvernementaux s’appuyant sur les armées d’occupation françaises, ne peut en aucun cas se comparer à Ottawa, mais bien à une assemblée ayant pour but d’étudier les moyens à mettre en œuvre pour pousser de l’avant le travail de « civilisation et de pacification commencé en Algérie il y a cent ans” dans toutes les colonies. Et, effectivement, il s’agit ici de renforcer l’impérialisme français, sa structure économique, de lui permettre de mieux traverser la période de crise économique, de le raffermir pour affronter demain la grande épreuve de la guerre, par une accentuation de l’exploitation des populations des colonies, par l’élévation de barrières douanières coloniales contre des concurrents auxquels il n’est pas encore possible de résister à coups de canon…
Ces trois faits caractérisent un moment des positions qu’occupent aujourd’hui la France qui, par ailleurs, déploie une activité diplomatique des plus fébriles en vue de cimenter des alliances militaires solides. Comme en Belgique, notamment, l’immaturité des conditions pour la guerre détermine une destruction étatique de capitaux gelés, une disciplinisation de l’appareil économique en vue de comprimer les force de production en même temps que des tentatives de consolider les positions de la France pour le conflit impérialiste inévitable.
En face de cette situation donnée, le mouvement ouvrier français continue sa gravitation désagrégatoire autour du front unique, pendant que se déroule des luttes de classe isolées et que l’unité syndicale s’effectue partiellement dans la confusion. Tout d’abord, il convient de mettre en lumière l’attitude socialiste et centriste dans le problème du blé. Les uns proposèrent platoniquement la création d’un office national du blé, à quoi Flandin répondit justement qu’il s’agissait d’une mesure cadrant avec un régime socialiste… Le parti se contenta d’accepter le projet de Monnot en se réservant de l’amender.
Ce qui caractérise au mieux le mouvement ouvrier actuellement, c’est la correspondance parfaite entre les déclamations unitaires et l’isolement de conflits, tel celui de Roanne qui dure depuis le 12 novembre et qui englobe près de 8 000 ouvriers et ouvrières. Le front unique ne songea pas un seul instant à relier ce conflit à ceux qui se déterminèrent au Bourget, à Paris, pour réaliser un mouvement général que l’attitude intransigeante du patronat rendait inévitable. C’est seulement le 15 décembre que le comité de coordination lança un appel où, entre autres, se trouvait un appel à la solidarité avec les ouvriers de Roanne. Actuellement pendant que continue l’agitation ”antifasciste” du front commun, ce conflit important qui marque une attaque frontale contre les salaires, après celle subie par les fonctionnaires, se traîne en une lutte d’usure qui reste sans perspective.
Et cependant, du ”Populaire” à l’”Humanité”, tout le monde prétend que l’unité syndicale fait de grands pas en France et qu’elle va réaliser la cohésion prolétarienne en face d’un capitalisme qui prépare le terrain pour une application sérieuse des projets de Marchandeaux. À regarder de près, il ne semble pourtant pas que l’unité syndicale en France se réalise suivant une autre trajectoire que celle qui mène à la dissolution du prolétariat au sein du capitalisme au lieu de suivre une ligne ininterrompue de luttes revendicatives. On reste toujours au stade du ”syndicat unique” qui vient encore de se réaliser dans le rail, groupant cheminots confédérés, unitaires et autonomes dans une seule organisation. Il est aussi en voie de réalisation dans les services publics, mais sur une base de capitulation de la part de la C.G.T.U. qui abandonne le droit de fraction et se dissout dans la Fédération Confédérée. Le récent Congrès des Fonctionnaires a clairement indiqué la position réformiste envers l’unité syndicale et le chemin que les Jouhaux et consorts entendent faire emprunter au centrisme. Il faut que l’unité syndicale se réalise sur la base d’un plan et non pas pour des grèves insurrectionnelles. Ce plan, sorte de décalque du Plan du Travail du P.O.B., doit s’appliquer dans les cadres de la légalité et représenter une offre de service au capitalisme dans sa phase des pleins pouvoirs et de réforme de l’État.
Dans ces conditions, le chemin de Tours, des Services Publics, la création de ”syndicats uniques” représente une désagrégation permanente de la C.G.T.U., au profit d’un réformisme qui veut exclure tout conflit de classe et diriger l’unité dans une direction ”planifiée”. Et l’attaque capitaliste se développe : maintenant, après le textile, se sont les métallurgistes, demain d’autres corporations pendant que l’unité syndicale devient une confusion inextricable. Il est encore difficile de prévoir comment finira le duel C.G.T. et C.G.T.U. Ce qui parait certain, c’est que le centrisme mise toujours plus sur le ”syndicat unique” pendant que le réformisme s’accroche à son plan inacceptable pour les unitaires, afin de réaliser ”l’unité constructive” dans la ”vieille maison” désertée par les communistes. En somme, le destin de l’unité syndicale se relie à celui du front commun entre S.F.I.O. et P.C. L’une et l’autre représentent le problème du contrôle unique de la social-démocratie sur le prolétariat et par ce canal l’intégration de ce dernier au capitalisme. Ces derniers temps on pouvait supposer que le front commun entrait dans une phase critique et que bientôt l’ère des insultes mutuelles allait rejaillir. Mais il n’en est rien : le pacte continue. Le parti avait envoyé aux socialistes une lettre contenant un programme de revendications pour tous, y compris les classes moyennes, avec comme revendication centrale : la défense de la démocratie et la dissolution des ligues fascistes. La S.F.I.O. y opposa, comme on sait, une fin de non recevoir en faisant ressortir la nécessité de lutter pour des objectifs généraux telle la nationalisation des industries, etc., ”pour la République, contre le fascisme”. Dans une nouvelle lettre le parti marqua son opposition aux plans de nationalisation S.F.I.O., identiques à ceux de la C.G.T. pour revendiquer l’unité syndicale immédiate et la lutte revendicative dirigée vers la destruction de l’État capitaliste. La conclusion de toute cette polémique fut un appel du comité de coordination – dont nous parlons plus haut – pour des meetings contre le fascisme, pour la solidarité avec les ouvriers de Roanne, pour la défense de la démocratie menacée par les projets Marchandeaux, pour le statu-quo en Sarre. Ainsi, en face d’un capitalisme décidé à la lutte la plus impitoyable contre le prolétariat, le ”front commun” s’avère être un paravant appréciable pour les réalisations des projets gouvernementaux. Peut-être dans les moments décisifs où le capitalisme français frappera définitivement les ouvriers, ce front unique, en connexion avec la situation internationale, s’effritera-t-il et les centristes reprendront-ils leur liberté ? Mais alors, il y aura ici un simple réflexe d’un parti contre-révolutionnaire ayant accompli sa fonction !

Le problème des minorités nationales

Notre époque est dominée par un passé d’essor révolutionnaire et par les sombres défaites que le prolétariat vient de subir dans le monde entier. La pensée marxiste qui gravite autour de ces deux axes parvient difficilement à rejeter les défroques inutiles, les formules périmées, à se débarrasser de ”l’emprise des morts”, pour progresser dans l’élaboration du matériel nouveau, nécessaire pour les batailles de demain. Le reflux révolutionnaire détermine plutôt une résorption de la pensée, un retour vers des images d’un passé ”où l’on a vaincu” ; et ainsi le prolétariat, la classe de l’avenir, est transformé en classe sans espoir qui console sa faiblesse avec des déclamations, un mysticisme de formules creuses, pendant que l’étau de la répression capitaliste se resserre toujours plus.
Il faut proclamer, encore une fois, que l’essence du marxisme n’est pas l’adulation des chefs prolétariens ou de formules, mais une prospection vivante et en progression continue, aussi bien que la société capitaliste progresse toujours plus dans le sens de l’emprisonnement de la révolte des forces de production. Ne pas compléter l’apport doctrinal des phases antérieures de la lutte prolétarienne revient à impuissanter les ouvriers devant les armes neuves du capitalisme. Mais cet apport n’est certes pas donné par la somme des positions contingentes, des phrases isolées, de tous les écrits et discours de ceux dont le génie exprima le degré atteint par la conscience des masses dans une période historique déterminée, mais bien par la substance de leur œuvre qui fut fécondée par l’expérience douloureuse des ouvriers. Si dans chaque période historique le prolétariat gravit un échelon nouveau, si cette progression est consignée dans les écrits fondamentaux de nos maîtres, il n’en reste pas moins vrai que la somme des hypothèses, des schémas, des probabilités émises devant des problèmes encore embryonnaires, doivent être passés par la critique la plus sévère par ceux qui voyant s’épanouir ces mêmes phénomènes peuvent bâtir des théories non sur le ”probable” mais sur le ciment des expériences nouvelles. D’ailleurs, chaque période contient ses limites, sorte de domaine d’hypothèses qui pour être valables doivent encore être vérifiées par les événements. Mais même quand des phénomènes sociaux sous nos yeux il arrive aux marxistes de vouloir emprunter à l’arsenal ancien des faits historiques des arguments pour leurs interventions.
Mais le marxisme n’est pas une bible, c’est une méthode dialectique ; sa force réside dans son dynamisme, dans sa tendance permanente vers une élévation des formulations acquises par le prolétariat marchant à la révolution. Quand la tourmente révolutionnaire balaye impitoyablement les réminiscences, qu’elle fait surgir de profonds contrastes entre les positions prolétariennes et le cours des événements, le marxiste n’adjure pas l’histoire d’adopter ses formules périmées, de rétrograder : il comprend que les positions de principe élaborées préalablement, doivent être poussées plus loin, que le passé doit être laissé aux morts. Et c’est Marx rejetant ses formules de 1848 sur le rôle progressif de la bourgeoisie, c’est Lénine foulant aux pieds, en Octobre 1917, ses hypothèses de septembre sur le cours pacifique de la révolution, sur l’expropriation avec rachat des banques ; tous deux pour aller bien au-delà de ces positions : pour faire face aux véritables tâches de leur époque.
À moins de supposer des conditions idéales et abstraites pour l’œuvre d’élaboration idéologique, il faut admettre qu’inévitablement il y aura jusqu’à la révolution de profondes lacunes dans les positions du prolétariat en face des événements décisifs. L’emprise de la société capitaliste, les luttes intestines au sein de la classe qui font d’un seul regroupement le porteur de son idéologie, limitent la perception doctrinale quand même il y aurait une expérience aussi lourde que celle que nous avons aujourd’hui derrière nous. Si l’on pouvait admettre un organisme unitaire mondial mobilisant État prolétarien et prolétariat mondial sur un même plan, certainement le domaine des lacunes se rétrécirait considérablement, sans toutefois disparaître, car pour cela il faudrait supprimer la réalité oppressante du capitalisme qui pèse sur nos cerveaux.

Nous pouvons percevoir les principes de la lutte prolétarienne, les élever selon le rythme des événements, mais pour épuiser le problème de leur élaboration parfaite, il faudrait aussi percevoir les caractères de leur application dans des situations qui se préparent seulement ; ce qui est évidemment impossible. C’est pourquoi nous disons : les principes sont les armes de la révolution prolétarienne, mais pour arriver à cette dernière, il faut que nos armes embrassent tous les phénomènes contradictoires que la société capitaliste dégage dans de pareilles périodes et c’est là un problème essentiel de tactique et de ”pousser à fond” les principes.
Nous avons voulu, préalablement, poser ces considérations pour les motifs suivants : d’abord pour justifier la nécessité d’aller de l’avant dans une période où chacun veille avec un soin jaloux à se chercher une niche ”historique” pleine de moisissures ; ensuite pour faire comprendre qu’il faut cesser une fois pour toutes de jongler avec des hypothèses, des phrases, des affirmations démenties, de Marx et de Lénine. Pour ce qui nous concerne, nous n’aurons aucune crainte de démontrer que la formulation de Lénine, pour ce qui est du problème des minorités nationales, a été dépassée par les événements et que sa position appliquée dans l’après-guerre s’est avérée en contradiction avec les éléments fondamentaux que son auteur lui avait donnés : aider à l’éclosion de la révolution mondiale.
D’un point de vue général, Lénine, pendant la guerre, eut parfaitement raison de mettre en évidence la nécessité d’affaiblir par tous les moyens les principaux États capitalistes, dont la chute aurait certainement accéléré le cours de la révolution mondiale. Appuyer les peuples opprimés revenait, pour lui, à déterminer des mouvements de révolte bourgeoise dont auraient pu profiter les ouvriers. Tout cela aurait été parfait à une condition : que la situation d’ensemble du capitalisme, l’époque de l’impérialisme, permit encore des guerres nationales progressives, des luttes communes de la bourgeoisie et du prolétariat. Quant au deuxième aspect du problème soulevé par Lénine, le droit d’auto-détermination des peuples, la révolution russe a prouvé que si la révolution prolétarienne ne coïncide pas avec sa proclamation il ne représente qu’un moyen de canalisation de l’effervescence révolutionnaire, une arme de répression que tous les impérialismes surent manier en 1919, depuis Wilson jusqu’aux représentants de l’impérialisme français, italien, anglais.
Pour explorer sérieusement le problème des minorités nationales — aujourd’hui si actuel en Europe — nous serons obligés d’ouvrir une parenthèse historique.
Pour des marxistes, il n’existe vraiment aucun critère suffisant pour indiquer où commence et ou finit une ”nation”, un ”peuple” et le ”droit” des minorités nationales à s’ériger en nations. L’historien bourgeois Renan affirme pompeusement que ”l’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours” et en cela d’ailleurs il ne fait que plagier le ”Contrat social” de Jean-Jacques Rousseau. Ni au point de vue de la race, ni à celui de l’histoire, les mixtures que représentent les États bourgeois nationaux ou les groupes nationaux ne se justifient. Deux faits seulement animent les bavardages académiques sur le ”nationalisme” : la langue et le territoire commun et ces deux éléments ont varié continuellement au travers des guerres, des conquêtes.
En somme, le fil d’Ariane qui doit nous guider dans ce dédale de formules confuses et couramment répandues par la bourgeoisie, nous paraît consister dans le critère suivant : l’époque des révolutions bourgeoises est l’époque de la ”nation” parce que la classe qui accède au pouvoir doit se donner une armature sociale qui corresponde aux deux bases contradictoires sur lesquelles elle posera ses fondements : la lutte inter-capitaliste pour la domination du monde et les mouvements de classe du prolétariat qui selon l’expression d’Engels représente la force antagoniste ”bâtée” sur la bourgeoisie dès sa naissance.

État capitaliste et Nation sont deux concepts indissolubles, et se subordonnent l’un à l’autre. La ”Nation” sans cet État est aussi impossible que cet État sans ”Nation”. En effet, cette dernière est le milieu social nécessaire pour la conquête du monde, mais comme expression des positions de la classe dominante, elle ne peut avoir pour axe que l’appareil d’oppression de celle-ci : l’État.
La révolution française de 1789 mit déjà en évidence, d’une façon cristalline la subordination fondamentale de ces deux notions : la déclaration des droits de l’homme (le règne de la liberté, de la fraternité, de l’égalité) fut instaurée en même temps que la terreur révolutionnaire nécessaire à la bourgeoisie pour forger sa cohésion devant l’invasion étrangère. État capitaliste et ”Nation” marchent donc de front, car l’avènement de la bourgeoisie marque aussi le caractère nouveau, collectif, que prend l’instrument de production et le contraste entre la nouvelle classe dominante et son développement qui correspondra désormais à la lutte prolétarienne. La nécessité de répondre au développement gigantesque des forces productrices par une expansion internationale pouvant permettre à des bourgeoisies d’accroître leur marque de profit, est un élément d’opposition fondamental entre les États capitalistes séparés et antagonistes. Cette expansion est la seule voie pouvant contenir le développement économique dans ses limites bourgeoises. Mais pour cela elle doit aussi signifier la destruction de la classe répondant à l’essor des forces de production. Les conflits inter-capitalistes, les luttes de classe au sein de chaque État sont les éléments de base de la ”Nation” qui seule peut réaliser une structure étatique mobilisant toutes les classes pour la guerre impérialiste et qui par là même représente une enveloppe aveuglant la lutte de classe, destinée à faire déboucher celle-ci dans le chemin de l’étranglement de la classe révolutionnaire : vers la guerre.

La seule réalité positive dans l’appréciation du problème national est le problème de l’État — ce que d’ailleurs Lénine fit déjà remarquer aux internationalistes polonais pendant la guerre. Mais la notion de l’État parce qu’elle indique une oppression de classe, un contrôle privilégié des moyens de production comporte inévitablement la notion de la guerre, comme moyen de maintenir le pouvoir de la classe dominante qui va tenter de freiner le niveau de développement économique, étouffer la menace révolutionnaire et accroître sa puissance par une politique d’impérialisme. Même l’État prolétarien contient une notion de guerre, mais cette fois-ci de guerre civile internationale, puisqu’il apparait comme l’instrument de domination de la classe prolétarienne qui tend, conformément au développement productif à établir une société communiste internationale. Seulement l’extinction de cet État en signifiant la fin de toute société basée basées sur la division en classes, signifiera aussi l’extinction de la notion de nationalités, celles-ci se justifiant uniquement en cas d’existence d’États séparés.

Ces quelques considérations vont nous permettre d’affirmer que si la société capitaliste repose sur les contrastes suivants : antagonismes inter-États et luttes de classes s’atténuant au moment de l’épanouissement de ces premiers se développant au moment de leur effondrement, inévitablement les uns se dirigent vers la guerre impérialiste et les autres vers la révolution prolétarienne. Nous irons même plus loin : toute question nationale se greffe sur des antagonismes capitalistes et dans ce sens son croisement avec le cours révolutionnaire est une impossibilité absolue puisqu’elle se substitue à lui et la guerre où elle aboutit est précisément la variante capitaliste à des situations où objectivement peut se poser le problème révolutionnaire. En somme, tout ce qui a trait aux normes d’existence, à la respiration sociale, aux formes de domination du capitalisme, n’a de valeur pour le prolétariat, même lorsque l’impérialisme évoluant écrase des éléments primitivement essentiels pour son pouvoir. Ni les formulations démocratiques, ni le droit démocratique des peuples à déterminer leur sort, ni les droits de l’homme et du citoyen ne peuvent avoir une valeur quelconque lorsque le capitalisme viole ces formulations et écrase des bourgeoisies coloniales ou pauvres. Au lieu de voir dans ces faits un terrain pour trouver des alliés au prolétariat, il faut y voir une expression des conflits inter-capitalistes, dominée par le sceau des guerres et des révolutions : l’époque impérialiste où la solidarité de toutes les bourgeoisies s’exprimera toujours contre le prolétariat, où les diversions nationales surgiront pour freiner l’élan des masses et se jetteront enfin dans la guerre impérialiste lorsque le prolétariat sera complètement immobilisé.

On sait que la vision de Marx à ce sujet fut autre. Il soutint le mouvement national des polonais en 1848, parce que, suivant Lénine, ”Marx et Engels opposaient alors très nettement” les peuples entièrement réactionnaires ”qui servaient” d’avant-postes russes en Europe, aux ”peuples révolutionnaires : Allemands, Polonais, Magyars”. Et Lénine d’expliquer que ce qui guida Marx ce fut la subordination des intérêts d’émancipation de ”quelques-uns des grands et plus grands peuples de l’Europe” car ”la revendication de la démocratie doit être prise dans son sens européen on doit dire maintenant : dans son plan mondial et non par portions isolées”.

À l’époque de Marx les mouvements nationaux se confondant avec les mouvements de révolution bourgeoise ne pouvaient plus suivre un cours identique à celui de la révolution française où l’inexistence d’un prolétariat, mais l’existence ”d’une masse souffrante” de non possédants permit à la bourgeoisie, en se posant comme champion de toute ”l’humanité” d’adopter les positions les plus extrêmes au cours d’une évolution allant de la Gironde à la Montagne et de la Montagne au Comité du Salut public. L’apparition du prolétariat, l’épouvantail de ses revendications de classe, transformèrent les révolutions bourgeoises de 1848 en parodies sanglantes de la Révolution de 1789. D’ailleurs Marx lui-même démontra que la révolution ”haïssable” de juin, celle qui ”apprit au prolétariat que la plus simple amélioration de son sort dans la société bourgeoise reste une utopie, utopie qui se change en crime dès qu’on s’avise de la réaliser”, donna à la bourgeoisie européenne conscience de soi-même et du danger prolétarien et détermina son alliance avec les puissances despotiques de l’Europe. Marx put dire à cette époque que la révolution de Juin 1848, le massacre des ouvriers parisiens ayant montré que la France ”en toutes circonstances devait maintenir la paix à l’extérieur pour pouvoir mener la guerre civile à l’intérieur, aussi les nations qui avaient commencé à lutter pour leur indépendance furent-elles abandonnées à la souveraineté de la Russie, de l’Autriche et de la Prusse. Mais en même temps le destin de ces révolutions nationales fut subordonné au sort de la révolution prolétarienne”. L’évolution de la pensée de Marx au sujet du croisement des révolutions bourgeoises, des mouvements nationaux, avec le cours de la révolution prolétarienne, est au fond le reflet de l’évolution des situations historiques. Avant 1848 sa conception fondamentale est la suivante : précipiter la révolution bourgeoise au profit du prolétariat, appuyer les peuples luttant pour leur indépendance et leur constitution en nation démocratique, en s’inspirant des intérêts européens de la démocratie, c’est-à-dire de la lutte contre les puissances absolutistes. Mais les événements postérieurs à cette perspective, montrèrent que le cordon ombilical reliant prolétariat et bourgeoisie était coupé par le développement des antagonismes sociaux et désormais révolution bourgeoise, mouvements nationaux ne pouvaient se produire que sur le fond d’un écrasement général du prolétariat.
En effet, les révolutions bourgeoises, les mouvements nationaux ne peuvent réussir qu’à la condition d’ébranler toutes les classes de la société trouvant dans le programme de la bourgeoisie une réponse à leur oppression. Mais lorsque surgit un prolétariat, expression du contraste entre la bourgeoisie et les forces économiques qu’elle engendre, un ébranlement révolutionnaire de la société peut permettre aux ouvriers d’opposer leur programme à celui du capitalisme et d’effectuer leur propre révolution.
Cet élément d’opposition de classes explique les difficultés de constitution des sociétés bourgeoises après 1848, la quasi impossibilité de faire aboutir des mouvements nationaux orientés vers la constitution d’États capitalistes distincts, sans déclencher en même temps des mouvements de destruction du prolétariat. Ce que la révolution de 1848 ne put accomplir en Allemagne par crainte du prolétariat : l’unification nationale de l’Allemagne, Bismarck put l’effectuer au feu de la guerre de 1870 où le prolétariat allemand fut jeté. De même en Italie, son unification put seulement se produire grâce aux conflits avec l’Autriche.
La période de développement du capitalisme, à la fin du 19e siècle, mit, mieux encore, en évidence l’impossibilité de résoudre tous les contrastes nationaux et plus particulièrement le droit d’auto-détermination des peuples, autrement que par la révolution prolétarienne ou par la guerre impérialiste ; et c’est pourquoi jusqu’à la guerre de 1914-1918 nous assisterons (même dans les pays opprimés) à un épanouissement de la lutte des classes entre possédants et non possédants et le problème national apparaitra uniquement comme arme de la bourgeoisie opprimée pour freiner la lutte du prolétariat se dressant contre elle, ainsi que pour améliorer sa situation particulière en face du capitalisme oppresseur.
Dans la période de l’impérialisme (qui se juge d’après le développement mondial et englobe donc même les pays arriérés qui ne peuvent être extraits de ce milieu historique) le dilemme général de toutes les situations est, comme on sait, GUERRE ou RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE. Par là il est entendu qu’il n’existe aucun autre dénouement à toutes les situations historiques qui peuvent se présenter : l’acuité atteint par la lutte de classe d’une part, le développement des forces de production d’autre part, supprimant toute perspective de ”milieu”. Le problème national posé dans ces conditions, limité par cette période d’ensemble, ne pouvait évidemment plus se prévaloir d’arguments qui pouvaient avoir une certaine importance en 1848. Somme toute, résoudre le problème national revenait à résoudre le problème de l’impérialisme, mais celui-ci ne se résolvait historiquement que par la révolution prolétarienne internationale. Et c’est effectivement dans cette direction que les bolcheviks russes avec Lénine tentèrent de résoudre le problème du droit des minorités nationales à disposer de leur sort.
Cependant, il convient de remarquer l’évolution suivie par les bolcheviks à ce sujet. Du programme de 1903, aux thèses de Lénine de 1915, à la résolution adoptée en avril 1917 lors de la révision du programme du parti, il se remarque une connexion sans cesse croissante entre le problème national et l’éclosion de la révolution prolétarienne.
Ce qui apparait comme élément fondamental dans la conception de Lénine, c’est la subordination totale et complète de tous les mouvements de classe et de minorités nationales, à l’accélération du cours révolutionnaire mondial. Ce qui apparait comme un reflet antérieur de situations ayant déjà évolué, c’est le problème national que Lénine rattache encore à celui de la démocratie et qu’il considère comme des éléments pouvant, dans certaines circonstances, être un appoint pour le prolétariat. Si 1905 permit aux bolcheviks de se débarrasser de formules intermédiaires s’appuyant sur la revendication de la démocratie, parce que la révolution mit à nu la lâcheté de la bourgeoisie devant l’essor des masses, leur travail d’élaboration des principes qui triomphèrent en 1917, se situa à un carrefour où s’entrecroisèrent les expériences du prolétariat mondial, les batailles de classes des ouvriers russes et les remous nationaux démocratiques se dégageant de l’empire tsariste. Les conceptions de Lénine reflétèrent, au fond, ces éléments complexes, y compris certaines équivoques démocratiques qu’Octobre devait définitivement démolir.
Comme la guerre le démontra, les bolcheviks se maintinrent autour d’une formulation de principe juste, résultat d’une conception mondiale de la situation : affaiblir l’impérialisme de tous les pays en guerre. Le droit d’auto-détermination représenta ici un élément, une formulation imparfaite, d’une lutte de principe contre les annexions et pour le défaitisme révolutionnaire. Si 1905 avait montré le rôle de la bourgeoisie libérale et mis à nu l’équivoque de la démocratie accolée à la dictature prolétarienne, il n’avait pas encore permis de vérifier la valeur des mouvements nationaux et Lénine pouvait supposer les faire converger avec la lutte révolutionnaire. En 1915, la formulation de Lénine, malgré ses insuffisances, ses éléments hypothétiques, avait le grand mérite de séparer les marxistes luttant pour la révolution, des traitres partisans des annexions et de la guerre impérialiste. Par la même, Contre le courant fut le drapeau de l’internationalisme conséquent pendant le dernier carnage.
L’auto-détermination des peuples fut enfin posée ouvertement en 1917, lors de la révolution en Russie. Et les expériences d’Ukraine, de Finlande, de Géorgie, apportèrent un dilemme catégorique : ou la révolution prolétarienne ou l’instauration du capitalisme seul champion possible de l’idée nationale. Le parti bolchevik, qui s’était donné une armature de principe gravitant autour du problème de la dictature du prolétariat dut ainsi, par la force des événements, étendre ses principes, marcher sur des notions ”démocratiques” et là où le prolétariat fut suffisamment puissant, l’auto-détermination se résolut par l’instauration du pouvoir soviétique.
L’hypothèse de Lénine sur des guerres nationales progressives, fut également balayée par l’après-guerre où la bourgeoisie opprimée évoluant dans une ambiance de classe trembla devant un prolétariat, aussi faible fut-il, mais s’inspirant des enseignements des pays avancés. La ”guerre nationale” que la bourgeoisie chinoise tenta d’effectuer en 1931 contre l’invasion du Japon, nous montre d’ailleurs la lâcheté d’une bourgeoisie préférant subir le joug impérialiste que d’armer un prolétariat déjà écrasé en 1927.
Le 2e Congrès de l’I.C. reprit la notion d’auto-détermination des peuples, mais en la basant sur les expériences de l’après-guerre. Il conditionna le soutien aux peuples opprimés à la possibilité de développement autonome des partis communistes (afin qu’ils puissent, avec l’aide des partis de la métropole, dépasser les alliés momentanés) et à la lutte que ceux-ci mèneraient contre l’impérialisme.
Plus encore, Bordiga, qui a attiré l’attention des communistes sur cet aspect du problème cite la thèse 9 et particulièrement 11 des thèses du 2e Congrès qui affirment ”qu’il est nécessaire de mener une lutte décidée contre la tendance de couvrir d’un habit communiste le mouvement révolutionnaire séparatiste, non réellement communiste des pays arriérés”. Rappelons aussi que c’est au 2e Congrès que fut introduit la distinction entre ”bourgeoisie nationale révolutionnaire” et ”bourgeoisie nationale séparatiste”.
Dans les thèses de 1915 et dans Contre le Courant, l’auto-détermination des peuples n’est donc qu’un aspect de la thèse du défaitisme et de la lutte contre tous les impérialismes, aspect dont les événements devaient montrer la caducité. Et même lorsque Lénine affirme très justement qu’un peuple qui opprime d’autres peuples ne peut être libre, il traduit sa pensée dans une formule aussi périmée que celle de la démocratie bourgeoise par rapport aux tâches posées au prolétariat dans la période de l’impérialisme. Même après la révolution prolétarienne, le parti ne peut proclamer le règne de l’auto détermination des peuples qui en lui-même est aussi fallacieux et trompeur que tout l’édifice démocratique, mais bien la lutte, dans les contrées nationalement opprimées, pour le socialisme. Les frontières de l’État Soviétique doivent correspondre aux possibilités révolutionnaires de la lutte de classe, ce qui fut d’ailleurs le cas pour la Russie où le droit d’auto-détermination fut réalisé… après la révolution, c’est-à-dire, dans des conditions sociales où la séparation ne se posait plus. En Ukraine, devant un prolétariat insuffisamment fort, le droit d’auto-détermination permit le rattachement d’une partie importante de ce pays à la Pologne, il permit l’érection d’un État bourgeois en Finlande, Lettonie, Estonie, Lituanie. Et d’ailleurs le Traité de Versailles justifia le découpage de l’Europe, son morcellement, par ce droit ”humain”, ”démocratique”. Ce qui ne l’empêcha pas de construire des paradoxes nationaux tels la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie où ce même ”droit” fut royalement violé !!
L’après-guerre démontre que ce principe démocratique invoqué par Lénine en 1915 permit : 1° la constitution d’États bourgeois dans les régions de la Russie où la révolution prolétarienne aurait pu balayer des bourgeoisies anciennement opprimées par le tsarisme ; 2° la constitution de petits États balkaniques construits hâtivement par l’impérialisme pour canaliser l’effervescence des masses éveillées à la vie politique par les massacres de la guerre. En ce sens les événements ont déterminé une contradiction frappante entre le principe amenant Lénine à appuyer tout mouvement national se dirigeant vers l’affaiblissement de l’impérialisme et la nature de ce premier dirigé en premier lieu contre le prolétariat local. Même les thèses du 2e Congrès sur ce problème doivent être complétées, afin de tenir compte des événements de l’après guerre, particulièrement en Chine.

* * *

Les soubresauts nationalistes, les gestes terroristes de représentants de nationalités opprimées, expriment aujourd’hui l’impuissance du prolétariat et l’approche de la guerre. Il serait faux de voir dans ces mouvements un apport à la révolution prolétarienne car ils ne peuvent s’épanouir qu’à la faveur de l’écrasement des ouvriers et donc en connexion avec les mouvements d’impérialismes opposés. C’est le cas pour les minorités balkaniques qui pourraient parfaitement donner le signal d’une nouvelle conflagration. En tout cas, le prolétariat révolutionnaire ne peut pas se tourner vers des formules d’un passé qui ne lui appartient pas : il lui revient de compléter les formulations de Marx, de Lénine, de proclamer qu’en dehors de la révolution, il n’y a aucune solution historique pour les situations actuelles et seulement dans cette voie, il peut résoudre le problème national d’une façon définitive.

 »N.B. — Nous avons écarté à dessein la polémique entre Rosa Luxembourg (Junius) et Lénine sur le problème national. Nous comptons examiner cette polémique à l’occasion de l’anniversaire de Lénine, Luxembourg, Liebknecht, en liaison avec d’autres problèmes controversés.

Evolution de l’impérialisme anglais Pt.2

Versailles jugula le plus redoutable concurrent auquel l’Impérialisme britannique eut à faire face, dans la mêlée des compétitions, durant les dernières décades précédant la guerre. L’antagonisme anglo-allemand, en effet, fut au centre des mobiles déterminants du conflit mondial. Mais le flot de l’expansionnisme allemand ne fut refoulé qu’au prix de la croissance et de la domination d’une force plus redoutable encore : les Etats-Unis, dont la puissance d’attraction fut telle qu’elle déplaça le centre du marché financier mondial de Londres à New-York, qu’elle s’annexe maints marchés des deux-Amériques qui portaient l’empreinte anglaise, qu’elle entraîna même dans son orbite le Canada, le plus riche des Dominions constituant le ”Commonwealth” et que le capital américain put, non seulement s’appuyer sur une supériorité technique et organique de son appareil, mais également exploiter son prestige de créancier mondial.
La guerre féconda une autre force menaçante pour la prépondérance britannique en Asie : le Japon, qui au cours du conflit, poursuivit activement sa pénétration sur le continent asiatique ’et particulièrement en Chine et, posa ainsi, nettement le problème de la conquête de ce marché, qui ne pourra se résoudre qu’au travers de la prochaine conflagration mondiale.
Après avoir opéré le redressement de son économie, ébranlée par la guerre, l’Angleterre, en 1924, entama la lutte contre les Etats-Unis en vue de reconquérir son hégémonie mondiale.
En dépit de la dégénérescence qui minait son appareil productif, évolution dont nous avons analysé les caractères essentiels, le Capital britannique voulut conserver intact ce qui constituait la base de son activité et de son contrôle, c’est-à-dire le vaste réseau drainant la plus-value de tous les coins de la terre d’où une bourgeoisie parasitaire tirait l’essentiel de son existence dans l’oisiveté la plus inepte. Cet organe universel, nous avons vu que c’étaient les Banques qui en détenaient la clef. Profitant de l’”échec” du premier gouvernement travailliste de 1924, qui ne put solutionner les problèmes posés par la bourgeoisie industrielle, ce furent les Banques qui, à l’avènement au pouvoir de Baldwin, en 1925 déclenchèrent une vaste offensive « déflationniste”, s’assignant comme objectif la revaloration de la Livre. Le retour à l’étalon-or fut décrété dès avril de la même année. L’antagonisme Capital Industriel, Capital Financier, qui en Angleterre, était resté beaucoup plus vivace qu’en Allemagne, en France ou aux Etats-Unis, pour les raisons que nous avons indiquées, se trouvait ainsi tranché pour longtemps au profit des Banques.
Les répercussions de la politique de déflation sur les rapports sociaux ne se firent pas attendre longtemps. En mai 1926, éclata comme un coup de tonnerre, la grève générale qui, durant 12 jours, paralysa quasi toute la vie économique, jetant le désarroi dans les rangs de la bourgeoisie. Mais ses agents, les Citrine et consorts veillaient et la magnifique solidarité prolétarienne qui s’était affirmée en faveur des mineurs, se dissipa, abandonnant ceux-ci à leur sort et les contraignants à lutter, désespérément, pendant six mois encore, jusqu’à la défaite totale. (L’enjeu de leur lutte était la prolongation de la journée de travail de 7 à 8 h.) Politique de déflation qui, d’autre part, en poursuivant le redressement du cours de la Livre, pesa lourdement sur l’appareil productif et infériorisa l’industrie anglaise sur le marché mondial en face de concurrents vendant sur la base d’un change déprécié. De là, une chute impressionnante des exportations à partir de 1925 et dont les effets sur le niveau de la production ont déjà été soulignés par nous.
L’effondrement industriel ne pouvait nullement surprendre lorsqu’on savait que, dans le volume total des exportations, les produits fabriqués figuraient pour 82 % en ce qui concerne les échanges avec les colonies et pour 74 % concernant ceux avec les pays -hors de l’Empire. Ajoutons qu’en contre-partie, les 2/3 des achats à l’Empire se composaient de produits alimentaires et que ceux-ci figuraient pour 40 % dans les importations de l’étranger.
Un examen de la courbe du commerce extérieur est intéressant pour deux raisons essentielles d’une part, le mouvement des exportations décèle l’allègement considérable du poids spécifique de l’industrie anglaise sur le marché mondial ; d’autre part, celui des importations met crûment en lumière le parasitisme de la bourgeoisie anglaise.
La place du commerce total de la Grande-Bretagne dans le circuit mondial des échanges ne fit que décroître depuis le siècle dernier : 27 % en 1830, 15 % en 1913, soit un recul de près de la moitié. Ce fut la rançon du capitalisme anglais, d’avoir pu, le premier, produire de la plus-value en gros, dans de grandes usines collectives, mais qui vit son privilège entamé par l’extension de la production capitaliste au monde entier. Même constatation en ce qui concerne le commerce de transit qui représentait le tiers du commerce total en 1860, et exprimait encore 9 % en 1913. Le marchand britannique perdit relativement du terrain.
Pendant 20 ans, de 1891 à 1910, l’Angleterre n’augmenta le volume de ses échanges que de 50 % environ, tandis que l’Allemagne voyait son commerce croître de plus de 100 %, les Etats-Unis de 75 % et le Japon de 250 %
Durant la fiévreuse et factice période de reprise économique d’après-guerre, le commerce anglais global réussit à conserver la place qu’il occupait en 1913 : 15 % du commerce mondial. Mais ce fut la dernière période favorable pour le Capital industriel, qui bien que bénéficiant de la hausse générale des prix, ne parvint pas à augmenter sensiblement le volume des exportations.
La nouvelle orientation politico-économique, imposée par les Banquiers en 19241925, devait effacer la large perspective qui paraissait s’ouvrir devant l’industrie. La réaction en effet, ne tarda pas. Et, en 1928-29, pointe extrême de la fallacieuse et ultime phase de ”prospérité” du capitalisme mondial, on s’aperçut que si, par rapport à 1913 les exportations anglaises s’étaient accrues, en valeur, de 40 % (ce que la hausse des prix expliquait) par rapport à 1924, elles avaient reculé. Dans la crise mondiale qui éclata par après, leur chute s’accéléra à, un rythme beaucoup plus rapide que celui ressenti en France ou en Allemagne, par exemple. C’est ainsi qu’en 1931, exprimées en livre-or, elles n’atteignaient déjà plus que la moitié de celles de 1929. Mais le jeu perturbateur des prix (en forte baisse) ne permettait cependant pas de se rendre compte de l’exacte répercussion d’une telle régression sur l’appareil productif. En chiffrant donc les fluctuations du VOLUME des exportations de 1924 à 1931, on constatait (surtout en produits manufacturés) une compression de 35 %, proportion qui atteignit même près de 50 % pour l’industrie du fer et de l’acier.
Mais, si une telle régression des exportations traduisait éloquemment l’affaiblissement de l’Impérialisme britannique en tant que réalisateur, sur le marché mondial, de plus-value Produite dans la Métropole, elle n’en mesurait cependant pas toute la profondeur. En effet, il importait de pouvoir déterminer aussi ce que cette plus-value extorquée au prolétariat anglais conservait de puissance pour la bourgeoisie. Un moyen approximatif d’y arriver, était d’établir le pourcentage des exportations par rapport aux importations qui exprimaient donc la capacité d’achat des premières par rapport aux secondes. C’est ainsi qu’en 1913, les achats extérieurs pouvaient se régler au moyen d’exportations dans la proportion de 80 % ; en 1929, ce rapport n’était plus que de 65 % et il descendait, en 1931, jusqu’à 49 %, c’est-à-dire, que les exportations permettaient de payer la moitié des importations seulement. Le déficit de la balance commerciale tripla, en chiffres absolus, de 1913 à 1931. Il importe d’ajouter que ce résultat fut sensiblement atténué du fait que de 1924 à 1931, les prix des matières importées baissèrent de 50 %, tandis que ceux des produits exportés tombèrent de 25 %, seulement, de sorte que le taux des échanges s’améliora, autrement dit, en 1931, pour règles une quantité déterminée de marchandises importées, il fallait exporter moins de marchandises qu’en 1924.
Cela est confirmé par le fait que le volume des importations augmenta de 17 % de 1924 à 1931, tandis que nous avons vu que celui des exportations fléchissait de 35 % pendant la même période. Mais ici se révèle également ”l’insouciance” de la bourgeoisie rentière pour qui la guerre parut n’être qu’une simple parenthèse et qui, en 1931, en pleine crise, consommait en produits étrangers 60 % de plus qu’en 1913, face à trois millions de prolétaires rejetés de la sphère de travail. Violent contraste que découvrait le Capitalisme pourrissant.
Un déficit commercial triplant en moins de 20 ans, ne pouvait évidemment se concevoir que si un facteur venait dans une certaine mesure rétablir l’équilibre. Ce contrepoids, c’était l’actif de la Balance des Comptes équivalent de la plus-value produite en dehors de la sphère capitaliste anglaise proprement dite, dans les colonies et le monde entier, sous forme d’intérêts et de commissions bancaires, de ”services” commerciaux (frêts, etc.) et de revenus des capitaux exportés.
Après 1925, et dans la période de ”stabilisation” du capitalisme, créant une sécurité relative pour la circulation des capitaux, ces divers revenus s’accrurent et en 1929 l’augmentation atteignit 50 % sur 1913. Cette marge ne fut d’ailleurs pas suffisante pour contrebalancer le recul des exportations des marchandises et c’est ainsi qu’on vit le solde de la balance totale des comptes, qui était actif avant la guerre d’environ 200 millions de livres, se transformer de 1924 à 1931, en un déficit chronique de 400 millions de livres en moyenne, sauf en 1929, où le solde fut positif.
Les Banques n’en poursuivirent pas moins leur politique de placements ; qui dépassèrent rapidement les disponibilités du marché des Capitaux tari par le déficit persistant de la Balance des comptes. Celle-ci ne fut maintenue en équilibre instable que grâce à l’afflux sur la place de Londres de capitaux étrangers, placés surtout à court terme et que les Banquiers, à défaut de capitaux nationaux, réinvestirent en engagements à échéances plus lointaines en Europe Centrale et en Amérique du Sud : Une telle politique s’adaptait fort bien au ”libéralisme” économique, sur un marché monétaire dégagé de toute entraves, mais était au contraire en nette opposition avec la tendance au retranchement économique, au fractionnement du marché mondial en économies ”autonomes” violemment antagoniques.
L’inévitable éclata. D’une part, le déséquilibre budgétaire, l’accroissement de la dette flottante, même la tentative de révolte au sein de la flotte de guerre ; d’autre part, la carence des pays débiteurs : Allemagne, Autriche, Argentine, décrétant le moratoire des dettes, furent parmi les raisons essentielles qui amenèrent l’insécurité, la panique, puis la rupture. La suspension de l’étalon-or fut la riposte anglaise aux retraits massifs de capitaux. La résistance bancaire ne révéla, cependant, aucune fissure comme cela se vérifia plus tard aux Etats-Unis. La souplesse du système permit une adaptation remarquable au nouveau tournant favorisant cette fois l’Industrie. Mais, fait essentiel, ce qui avait été jusque là la pierre angulaire de tout l’édifice impérial : le Libre Echange, s’effondra définitivement et ”l’Economist” alla jusqu’à affirmer que le Gouvernement ”national” de Mac Donald en s’engageant dans la voie du protectionnisme et du nationalisme ”avait signé le décret de dislocation de l’Empire”.
L’impérialisme britannique acculé à la dépréciation de sa monnaie crut cependant pouvoir déceler dans cette nécessité certaines possibilités favorables de lutte sur le marché mondial et contre l’impérialisme américain.
Certes, un événement tel que la crise de septembre 1931 pouvait déterminer plus aisément que dans d’autre pays une secousse économique ”un coup de fouet” capable de ranimer, dans une certaine mesure, la vie économique. En effet le capitalisme anglais était entré dans la crise de 1929 presque sans transition, car celle-ci n’avait fait que prolonger en quelque sorte la dépression chronique qui le paralysait depuis dix ans. De plus, de 1929 à 1931, grâce à l’entrée libre des produits étrangers, la baisse de plus de 30 % les prix mondiaux avait bien plus bénéficié à la puissante capacité d’achat du marché anglais, qu’elle n’avait désorganisé celui-ci et le maintien du coût de la vie avait entretenu la ”paix industrielle” et estompé les contradictions de classe ; une baisse de 5 pour cent sur les salaires nominaux n’avait pas entamé le pouvoir d’achat des ouvriers, et cette situation présentait quelque analogie avec celle qui exista pendant la période de stagnation de 1885 à 1905, au cours de laquelle le capitalisme anglais, grâce au libre échange bénéficia de la forte baisse des prix sur le marché mondial ; la hausse réelle des salaires qui en résulta, et le maintien des salaires nominaux, contribua à anesthésier le prolétariat, à supprimer le moindre remous de classe.
Le recours au protectionnisme apporta au capital une possibilité historique unique d’exploitation d’un marché intérieur qui avait été ouvert à tous les vents pendant près d’un siècle. Il y avait là une perspective d’expansion relative de la production industrielle et même agricole que la baisse de la livre devait contribuer à stimuler, d’une part en entraînant par son universalité même une baisse des prix mondiaux et par conséquent des prix des matières premières nécessaires à l’industrie et d’autre part en permettant à celle ci d’accroître ses capacités d’exportations. Les faits se chargèrent de démentir d’aussi belles promesses, tout au moins en ce qui concerne les exportations puisque celles-ci, loin d’augmenter ne réussirent tout juste qu’à se maintenir au même volume bien que baissant en valeurs, sous l’action conjuguée de la chute des prix, de l’exacerbation des nationalismes économiques et de la concurrence virulente du Japon qui déprécia le Yen, immédiatement après la livre, jusqu’à 40 % de sa valeur or, tandis que le change anglais, à la veille de la crise américaine de 1933 n’avait encore baissé que d’un tiers.
Quant au marché intérieur, même protégé par des tarifs, son pouvoir d’absorption de l’excédent de la capacité productive restait très limité de par sa nature même – qui, en faisait un marché capitaliste quasi à l’état pur, où le volume de pouvoir d’achat ne provenant pas de la sphère capitaliste de production, était limité à celui détenu par une faible couche de paysans et de travailleurs indépendants. L’organisation retardataire des monopoles et du Capital financier ne permettait pas non plus une exploitation profonde de la masse des consommateurs et rendait difficile une politique rationnelle de dumping, d’autant plus que l’énorme appareil productif était en trop grande disproportion avec l’étroitesse relative de la masse de consommateurs. Le Capitalisme anglais ignorait d’autant moins cette faiblesse structurelle des monopoles qu’il se proposait de l’éliminer en poursuivant le développement des cartels et la rationalisation industrielle. Mais entre-temps, l’élévation du degré d’utilisation de la capacité de production ne pouvait se réaliser qu’en excluant du marché intérieur les produits fabriqués étrangers, qui ne représentaient cependant que 30 % à peine du total des importations ; les achats de fer, d’acier et de machines diminuèrent de moitié de 1931 à 1933, ceux des tissus semi-ouvrés de 4/5, tandis que ceux de la soie brute, approvisionnant l’industrie de luxe, s’accroissaient de 50 %.
D’autre part, les achats de produits alimentaires ne baissaient pas sensiblement car l’affaiblissement d’une telle monnaie d’échange eût déforcé plutôt que renforcé la position de l’industrie, en provoquant les réactions des exportateurs étrangers de ces produits.
Sur le marché mondial, le recul de l’économie anglaise se poursuivit. Il s’avéra que la chute de la livre ne parviendrait pas à percer la formidable ligne de défense qu’édifiait chaque économie impérialiste. Si en 1932, le volume des exportations se maintient au niveau du chiffre de 1931, en valeur, elles continuèrent à rétrograder, et dans une mesure bien plus grande, vers le Marché extra-impérial, spécialement en Extrême-Orient, aux Etats-Unis et en Allemagne et les pays du bloc-or. L’échec expansionniste acquérait d’autant plus d’importance que les chances d’exploitation des avantages conférés par la baisse de la livre tendaient à disparaître par le fait que les prix intérieurs, se décrochant de la baisse mondiale, évoluaient plutôt vers la hausse, les tarifs protectionnistes aidant.
Libre au ”planistes” friands de tripotages monétaires « susceptibles d’augmenter la capacité d’achat des ouvriers” de se référer à l’exemple anglais pour marquer qu’une dévaluation n’entraîne pas nécessairement la hausse des prix ; ils prouvent par la qu’ils ne peuvent que clicher les évènements car, si en Angleterre, immédiatement après la crise de 1931, la hausse des prix ne fut pas apparente, elle se vérifie quand même par rapport à la baisse mondiale, par la stagnation même de leur niveau.

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En fait, l’inexistence de nouveaux débouchés, dans la crise générale du capitalisme, obligea l’impérialisme britannique à s’orienter vers d’autres solutions, s’il ne voulait pas voir décroître sa part relative dans la plus-value mondiale. De là son effort dirigé vers une exploitation plus rationnelle de son domaine colonial. De là, les accords d’Ottawa de 1932, apparaissant comme une tentative d’ériger un système impérial de tarifs préférentiels qui, bien que destiné à s’intégrer dans l’évolution générale vers le nationalisme impérialiste, ne pouvait cependant pas aboutir à une impossible économie impériale fermée.
Développer les exportations métropolitaines vers l’Empire et acquérir le monopole des matières premières coloniales, tels étaient les deux objectifs centraux visés au travers d’Ottawa. Dans quelle mesure les facteurs désagrégateurs et contradictoires existant au sein de l’Empire de par la nature hétérogène de celui-ci, pouvaient-ils empêcher la réalisation de ce programme ?
En premier lieu, la généralisation d’application des tarifs se heurtait aux besoins économiques de certains Dominions qui se trouvaient étroitement reliés à d’autres économies : le Canada vivait dans l’orbite du capitalisme américain, l’Australie vendait sa laine au Japon à condition d’y acheter des cotonnades et soieries ; outre ces Dominions, les Indes, fournissaient le Japon en coton et rachetaient celui-ci en tissus. En second lieu, le protectionnisme de l’agriculture anglaise entrait en conflit avec la nécessité d’importer et les produits agricoles des colonies, et ceux de l’étranger (Argentine), conditionnant les exportations métropolitaines.
En troisième lieu, le système préférentiel constituait une menace pour les débouchés extra-impériaux de la métropole et le règlement de ses créances, puisque son application réduisait la monnaie d’échange que constituait le pouvoir d’achat de son marché.
En quatrième lieu, le caractère capitaliste des Dominions et leur progressive industrialisation ne pouvaient que resserrer le débouché des produits fabriqués métropolitains.
Que représente en définitive pour l’Impérialisme britannique un peu plus d’un an de régime d’Ottawa conjugué avec 2 ans de régime monétaire ”libre” ?
Marquons d’abord que la balance commerciale anglaise avec l’Empire, qui était positive en 1913, devint en 1931, déficitaire de 30 % et ce déficit s’élargit en 1934 jusqu’à 60 %. Par contre, la balance avec la métropole des quatre Dominions et des Indes, de négative qu’elle était en 1913, devint positive à 131 % en 1931 et à 134 % en 1933.
Quant aux déplacements vers l’Europe d’une fraction du commerce total de la métropole de 1931 à 1933, il s’opéra très nettement. En chiffres absolus, alors que les importations (y compris celles en transit) de provenance étrangère baissaient de 30 %, celles venant de l’Empire tentaient à augmenter ; les exportations vers l’Empire reculaient seulement de 7 % contre 10 % pour les ventes à, l’étranger.

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En chiffres relatifs, les marchandises venant de l’Empire équivalaient en 1913, au quart des importations totales. Cette proportion devint 28,8 % en 1931 et 36,9 en 1933. La part relative des exportations vers l’Empire qui était de 32.9 % en 1913 passa à 41.1 % en 1931 et ne s’améliora que faiblement en 1933 à 41.8 pour cent.
De l’ensemble des fluctuations internes et externes du commerce impérial peuvent être tirées les conclusions suivantes.
Le poids spécifique du commerce inter-impérial dans le commerce mondial augmenta après Ottawa. Voilà un résultat positif de première importance, bien que relatif, puisque le volume total des échanges continua à se contracter, mais le commerce impérial fut, le moins entamé. Cependant si ce résultat est examiné sous l’angle de la position de l’Impérialisme britannique concentré dans la métropole, il perd beaucoup de sa valeur. En effet, le déplacement d’une partie des échanges du monde vers l’Empire s’orienta essentiellement vers un accroissement important (non absolu, mais relatif) des achats britanniques à l’Empire et, par contre, le mouvement inverse des achats coloniaux à la Métropole fut beaucoup moins prononcé.
En outre, le tarif impérial favorisa les exportations coloniales vers la Métropole au détriment de celles de l’Étranger, mais ne stimula que faiblement les ventes anglaises à l’Empire.
En somme ce fut la capacité d’absorption du marché anglais qui fut déterminante dans l’accroissement des échanges au sein de l’Empire.
Ce marché reste toujours le plus vaste débouché pour les produits alimentaires, les matières premières et les produits de luxe et ce n’est pas la paupérisation croissante du prolétariat qui y contribue, mais bien le parasitisme grandissant de la bourgeoisie qui jusqu’ici a pu résister au dépérissement de sa propre activité industrielle par l’apport d’une masse considérable de plus-value récoltée sur son vaste domaine impérialiste, et qu’elle consacre dans une large mesure à sa consommation improductive.
Aujourd’hui, il apparaît en somme que pour l’Impérialisme britannique ce n’est plus l’appareil coercitif seul – dont l’importance relative’ a d’ailleurs décru – qui puisse conserver à son système de domination la cohésion indispensable, mais que la puissance de son marché métropolitain constitue aussi une force centripète capable de neutraliser l’activité des facteurs de désagrégation existant au sein de l’Empire.
Le capitalisme anglais ne peut non seulement consentir à une réduction du volume global de ses profits qui conditionnent précisément sa capacité d’achat, mais il doit au contraire pouvoir les accroître.
De 1931 à 1933 il parvint certes à comprimer sensiblement le déficit de la balance des comptes, grâce à l’amélioration de la balance commerciale ; par contre les revenus provenant des Echanges (frêts, services divers) et ceux des investissements continuèrent à fléchir par rapport à 1931, et il est clair que l’exacerbation des antagonismes inter-impérialistes, la tension en Asie, l’ambiance étouffante dans laquelle évoluent les échanges internationaux sont des éléments qui ne pourront qu’épuiser davantage ces sources de plus-value. C’est-à-dire, celles existant en dehors du contrôle direct de la bourgeoisie Anglaise.
Il reste que celle-ci va devoir placer au centre de ses préoccupations, dans la phase pré-guerrière, le problème, négligé, du développement de ses exportations et cela d’autant plus impérieusement que la situation de la balance commerciale s’est à nouveau aggravée pendant les neuf premiers mois de 1934.
Or il s’avère qu’Ottawa ne peut combler la contradiction qui s’affirme entre, d’une part, la nécessité d’expansion de la production industrielle métropolitaine et, d’autre part le rétrécissement, continu depuis 1932 des débouchés étrangers par suite de la réduction des importations du marché mondial reportées aux colonies. Pour les neuf premiers mois de 1934, les exportations sont en régression absolue vers les pays scandinaves et l’Argentine vers les Etats-Unis et le Japon, le recul est encore plus marqué et les sorties vers Japon atteignent à peine le tiers de celles de 1929, tandis que les importations se maintiennent au niveau de 1929 et ont même augmenté de 33 % de 1933 à 1934. La baisse des exportations qui se vérifie vers les pays scandinaves et l’Argentine sont la rançon payée par les territoires ”sterling” aux conversions d’emprunts accordées par la ”Cité”. On constate aussi, pour la même période que l’Angleterre, pour conserver sa monnaie d’é change, accentue ses achats en produits étrangers, surtout européens.
Bien que l’Impérialisme britannique de, par la conformation même de sa structure ait besoin de déplacer son activité fondamentale sur le terrain international, l’évolution britannique, le contraint surtout à s’engager dans la voie opposée du nationalisme, désagrégateur de l’économie mondiale. Il lui faut, devant l’approfondissement de l’antagonisme, l’opposant aux impérialismes rivaux et dont le point névralgique est situé en Asie, développer ses capacités compétitives. Il lui faut opérer une refonte complète de son vétuste appareil industriel, adapter l’ensemble de son économie retardataire aux exigences que pose la mise à l’ordre du jour de la prochaine guerre inter-impérialisme.
De ce fait, le prolétariat anglais, gangrené par 50 ans d’”économisme” et de collaborationnisme et que de puissants mais brefs sursauts, n’ont pu élever à la conscience de sa tâche historique, se prépare un dur réveil, dans un proche avenir.
L’absence aujourd’hui d’une avant-garde révolutionnaire, doit nous faire craindre que la clique dirigeante du Labour Party et des Trades Unions, ralliée à la politique protectionniste et impérialiste, ”génératrice de prospérité et de hauts salaires” ne réussisse demain à précipiter la classe ouvrière anglaise et par là même les prolétaires des colonies dans le gouffre de la guerre impérialiste. Ainsi se vérifiait la conclusion tirée récemment par l’”Information” du résultat des dernières élections municipales : ”Que la vieille et traditionnelle sagesse de la nation anglaise persistera. Le fond de la politique britannique n’en sera pas modifié. Aller successivement du conservatisme eu travaillisme, c’est pour les Anglais le moyens de garantir leur grandeur et d’assurer la paix ” ! !

MITTCHELL

Le problème de la jeunesse Pt.3

Dans les précédents articles, consacrés à ce problème, nous avons essayé de définir, en fonction de la lutte prolétarienne, les conditions objectives qui règlent, dans un sens négatif ou positif, l’élan et l’impétuosité naturels de la jeunesse. Mais la signification d’un phénomène social, quelqu’il soit, n’apparaît pleinement qu’au travers de la réalité mouvante de l’histoire des luttes de classes. C’est pourquoi, dans le présent article, nous allons nous efforcer de traiter, sous cet aspect, le problème de la jeunesse.
Au fond, si l’on entend donner la signification sociale de la jeunesse prolétarienne, il faut remonter à cette période historique qui concrétise dans les faits l’activité déployée par les générations montantes de la bourgeoisie elle-même. En jetant un regard rétrospectif sur cette période, il nous sera, en effet, possible de démontrer que, si les mouvements de la jeunesse bourgeoise se fondent sur l’œuvre économique édifiée par leur classe, ils n’expriment pas une idéologie conforme à l’esprit de cette dernière et contiennent même en germe les prémices idéologiques qu’il faut au prolétariat pour abattre la domination capitaliste elle-même.
Les conditions qui ont présidé au développement de la bourgeoisie consistant surtout dans les fondements économiques conquis par elle, au sein de la société féodale et qui représentaient (sous la forme des comptoirs commerciaux, des manufactures et des banques), les organisations nécessaires pour son avènement comme classe dirigeante, permettent d’expliquer l’activité insignifiante de ses jeunes générations dans la vie politique, particulièrement pendant la période de formation du capitalisme. Même dans le domaine économique où elles étaient naturellement employées, elles sont reléguées à l’arrière-plan justement parce que ce domaine était, il va de soi, accessible seulement aux individus expérimentés et possédant les connaissances techniques nécessaires. Plus tard, lorsque l’influence de la bourgeoisie grandit à tel point que les féodaux recherchent son alliance et lui accordent, dans ce but, des concessions établissant en droit leur participation aux affaires publiques, même alors, il n’y avait que les éléments les plus représentatifs de cette classe qui s’élevaient à ces fonctions. Par conséquent, la formation des jeunes générations d’alors était surtout d’ordre pratique et consistait à les adapter progressivement aux nécessités du commerce et de l’industrie.
Quand, simultanément au renforcement de son activité économique, la bourgeoisie se donne une ligne politique, elle ne parvient pas encore à satisfaire au besoin du mouvement de sa jeunesse, pour la bonne raison que la diplomatie servile dont elle faisait usage était contraire à ce besoin. Les causes de cette politique molle et hésitante sont les suivantes : l’appareil productif actionné par la bourgeoisie crée des richesses dont elle bénéficie, mais qui nécessitent cependant des formes légitimes de propriété. Aussi s’efforce-t-elle de les faire reconnaître et légitimer par les institutions existantes. Mais, dès qu’on lui accorde un droit, aussitôt elle jure solennellement fidélité aux féodaux en témoignage de gratitude. Et si, parfois, il arrive qu’elle se révèle sous un aspect plus décidé et plus combatif, c’est presque toujours sous la contrainte et la pression des masses populaires. Celles-ci déjà écrasées sous le poids des exigences féodales voyaient, au surplus, s’avilir leurs conditions de vie et de travail dans la mesure où la contradiction entre le nouveau système productif et la réalité féodale s’accentuait. Elles se soulevaient alors contre les classes privilégiées.
Or, ces luttes, tout en étant en opposition avec la politique pratiquée par la bourgeoisie, la desservaient pourtant, puisque le contraste économico-politique de l’époque ne pouvait et ne devait avoir d’autre issue que la suppression de la domination féodale pour y substituer celle de la bourgeoisie. Pourtant, si elle se mêle et dirige quelquefois ces soulèvements, ce n’est pas pour donner l’impulsion exigée pour cette transformation de régime, ni davantage pour aider à la réalisation des réclamations des révoltés. Si elle agissait ainsi c’était dans le double but d’éviter de devenir elle-même l’objet du mécontentement des insurgés et de se tailler, en leur promettant son appui pour soutenir leur revendication auprès des féodaux, une popularité parmi les classes inférieures de la société. En réalité, par cette promesse, conditionnée d’ailleurs par la cessation des conflits en cours, elle réussissait à capter et diriger ces mouvements dans le sens qui convenait à sa politique de compromission et favorable, par conséquent, aux classes dominantes. Devant une telle situation, on comprend facilement que la jeunesse s’en va vers les centres actifs dont disposent les féodaux, afin d’y répandre leur trop plein d’énergie. L’armée de mercenaires était notamment un de ces centres, destinés à ce que l’on appelait les guerres religieuses qui étaient, en réalité, des guerres de conquêtes nécessitées par le rétrécissement des cadres territoriaux en rapport avec les possibilités nouvelles de l’économie. Comme les conflits intérieurs étaient, eux aussi, provoqués par des motifs religieux et l’armée étant évidemment du côté des classes conservatrices, la répression des soulèvements devenait en partie l’œuvre des jeunes bourgeois. Étant donné la diversité des couches sociales qui composaient les cadres militaires de l’époque, il n’est pas possible de discerner, de nos jours, dans quelle mesure ils accomplissaient cette fonction. Quoiqu’il en soit, il suffit de constater l’activité mercantile et diplomatique de la bourgeoisie en opposition avec le caractère aventureux et bruyamment actif de la soldatesque d’alors et de la fréquence des soulèvements que l’armée avait pour charge de mater, pour se rendre compte où allait le choix de la jeunesse et prouver que celle-ci, pas plus d’ailleurs que toutes les autres, n’échappe à la puissance attractive du mouvement, même s’il se situe nettement du côté de la réaction. Et aussi longtemps que la bourgeoisie ne se délimitera pas idéologiquement des autres classes de la société, aussi longtemps qu’elle ne sera pas forcée, par les remous sociaux, de conquérir la puissance politique, ses jeunes générations demeureront un simple appendice de classe, se mettant spontanément au service de la force sociale réactionnaire et qui, par l’intermédiaire de liens familiaux, continuera l’œuvre économique des vieilles générations, c’est-à-dire gérer et faire prospérer les richesses qui leur échoient plus tard par héritage.
Quoique cette dernière fonction soit réellement progressiste, il n’est pas moins vrai qu’elle était sérieusement entravée du fait que la jeunesse exerçait en même temps une activité au sein d’organismes constitués dans le but de maintenir au pouvoir la force sociale qui était un obstacle au libre épanouissement du nouveau mode de production.
Lorsque les progrès de l’industrie et du commerce atteignent un certain stade de développement, les institutions sociales de l’époque deviennent chaque jour plus insupportables non seulement aux masses populaires, mais aussi à la bourgeoisie. En effet, alors que les progrès de la technique nécessitaient des connaissances toujours plus considérables, elle voyait dans le clergé, influençant presque exclusivement les institutions et notamment les universités, l’obstacle principal à la satisfaction de ses nouvelles exigences. Elle lui déclare la guerre et les revendications qu’elle pose se heurtant directement à une fortification essentielle de la féodalité prennent un caractère nettement révolutionnaire. Ces attaques, il est vrai, étaient limitées par elle au domaine de l’activité culturelle, mais elles deviennent rapidement les objectifs dont s’inspirent les masses populaires. Dès lors, la jeunesse bourgeoise afflue en grand nombre vers les centres universitaires, afin de s’instruire pour se guider dans le domaine productif et subit deux influences convergeant vers ce même but : l’anéantissement du régime féodal.
D’un côté, la production scientifique philosophique et littéraire des penseurs qui élaboraient, sous l’influence des événements économiques et politiques de l’époque, les données idéologiques correspondant aux nouveaux besoins de la bourgeoisie industrielle, de l’autre côté la fréquence des soulèvements populaires impressionnaient puissamment les jeunes, d’autant plus que ces soulèvements s’inspiraient des idées de ces penseurs. Tels sont les changements qui s’effectuaient dans les esprits et qui ont permis la constitution, surtout au sein des universités – où la jeunesse intellectuelle se rassemblait en fort contingent et où la pensée nouvelle faisait école – des phalanges de jeunes étudiants révolutionnaires dont l’action héroïque diffère non seulement de celle des jeunes générations précédentes, mais qui était également en réaction avec les intérêts de la bourgeoisie, car elle représentait encore imparfaitement il est vrai les aspirations des masses ouvrières de cette époque.
Mais aussi peu conforme à l’esprit et à la politique de sa classe, il est incontestable que ces mouvements ne sont que le produit social et ont leurs racines dans les fortifications économiques d’abord, idéologiques ensuite, édifiées par la bourgeoisie et par ses penseurs au sein de la féodalité. Et pour ce qui est du contraste, il résulte du caractère même de l’économie. A ce moment-là les conditions requises pour la socialisation des moyens de production existent, mais le facteur social nécessaire pour cette opération : le prolétariat, n’était pas encore mûr pour l’accomplir.
Les mouvements de la jeunesse bourgeoise se caractérisent par un moment historique de transition. Ils coïncident, en effet, avec l’achèvement et le couronnement de l’œuvre économique de la bourgeoisie et avec les premiers efforts du prolétariat à rechercher les formes et le contenu idéologique indispensable pour pouvoir intervenir d’une façon indépendante dans l’arène politique, et cesser d’être un compagnon de route de la bourgeoisie comme il le faisait jusque-là.
Si l’on examine la première période du 19ème siècle, pendant la lutte de la bourgeoisie progressiste en Allemagne, en France, etc., contre la monarchie absolutiste, tampon entre les féodaux et la grosse bourgeoisie et entrave au libre développement des forces économiques, nous constatons que c’est surtout les jeunes étudiants qui alimentent les détachements d’avant-garde de cette époque. En Allemagne, dès 1815, surgit parmi les intellectuels et les étudiants un mouvement illégal tendant à la constitution de l’unité allemande et dont le but était de répandre la culture et l’instruction parmi le peuple. Metternich et les gouvernants allemands soumirent à une furieuse répression ce mouvement et, en particulier, les cercles d’étudiants qui, par après, se transformèrent en des organisations révolutionnaires. En France, pendant les premières années consécutives à la révolution de 1830, les sociétés révolutionnaires sont composées principalement d’étudiants et d’intellectuels. En Russie, les étudiants jouent un rôle très important dans la lutte contre l’absolutisme tsariste.
Dans les pays où la bourgeoisie pu s’incorporer dans l’État sans traverser de puissantes tempêtes révolutionnaires, ces mouvements stimulent non la formation de cercles d’étudiants révolutionnaires mais l’élévation du mouvement ouvrier à la vie politique. En effet, lorsque leur classe, par crainte du prolétariat, freina et pactisa avec la réaction absolutiste, en France, en Allemagne, etc., les meilleurs éléments de la jeunesse bourgeoise, imprégnés d’un vibrant idéalisme révolutionnaire, continuèrent leur chemin vers la nouvelle classe progressiste : le prolétariat. C’est ainsi, par exemple, que Marx et Engels, directement issus de cette fraction conséquente de la jeunesse bourgeoise, deviennent les compagnons les plus dévoués du prolétariat international à qui ils apportent un matériel idéologique très appréciable dans une période où les forces intellectuelles étaient fort rares au sein du mouvement ouvrier.
Dans le douloureux et sanglant développement du prolétariat, la jeunesse ouvrière a joué un rôle important seulement au moment des progrès du mouvement ouvrier et des multiples grèves qui déferlaient dans les grandes métropoles. Mais cette activité se déployait non dans le sens d’une clarification théorique mais surtout dans celui du stimulant de l’action directe contre l’ennemi. Le prolétariat ne devient réellement conscient de son existence, de sa force et de sa tâche que dans la mesure où il parvient à s’organiser et construire son parti de classe et il se fait que cette organisation est la tâche la plus pénible, la plus douloureuse à réaliser. Le problème de cette organisation prolétarienne s’est posé seulement après que les travailleurs, notamment ceux d’Angleterre, eurent fondé les organisations qui correspondaient à leurs aspirations élémentaires : les syndicats, les coopératives. Mais la construction du parti dépasse largement l’horizon d’intérêts localisés à la profession et à la vie quotidienne du prolétariat. S’il se conditionne sur ces bases, il essaye surtout de valoriser les réactions immédiates et la force numérique des ouvriers pour donner, en fin de compte, aux prolétaires la conscience des tâches dont la réalisation est la condition de l’émancipation de tous. Classe économiquement progressiste, elle seule réalise dans l’histoire la pensée unitaire d’une société, le communisme, par la gestation de sa conscience au sein du parti. Ce dernier valorisant le nombre et donnant une cohérence aux réactions spontanées produites par les organisations de masses, les syndicats, réalise grâce à cela une conscience supérieure et unitaire, donc programmatique et tactique, au travers de l’élaboration de données idéologiques. Cette conscience progresse ou rétrograde dans la mesure où la lutte ouvrière s’amplifie, se calme, s’atténue. La formation du parti s’est posée sous la forme concrète que l’expérience a donnée aux trois Internationales lesquelles, dans trois périodes différentes, ont représenté les aspirations et la conscience des travailleurs du monde entier.
Pendant la période qu’a vécue la création de la Première Internationale, on peut déjà tracer d’une façon précise l’influence réciproque existante entre la jeunesse prolétarienne et les couches conscientes du prolétariat organisé au sein des groupes d’avant-garde. A ce moment, le prolétariat possède des organisations telles les Trade-Unions en Angleterre, les coopératives en France. Au surplus, des penseurs comme Fourrier, Saint-Simon, Owen et d’autres encore s’efforcent de résoudre, à l’aide de différents plans, l’antagonisme existant entre exploités et exploiteurs. Quand la Première Internationale apparaît, plusieurs conceptions sociales de luttes prolétariennes sont en présence, se substituant à celles de ces utopistes qui, eux, n’envisageaient que l’adaptation au régime. Blanquisme, anarchisme et enfin le marxisme déterminent les contours idéologiques de l’Internationale. Cependant la lutte qui dresse l’un contre l’autre Bakounine et Marx ne représente alors, à aucun moment, l’opposition entre une tendance extrémiste et une tendance opportuniste mais fut surtout l’expression de l’immaturité des travailleurs et, d’une façon plus précise, le résultat idéologique des rapports économiques existant entre les masses petites-bourgeoises dépossédées et le prolétariat en formation. Mais on constate, d’autre part, que les courants qui trouvent des adeptes parmi la jeunesse sont surtout le blanquisme, l’anarchisme, étant donné leur caractère de violence et les généralités théoriques dont ils s’inspirent.
Tandis que Marx et Engels restent sans aucune influence parmi les étudiants révolutionnaires d’alors et à plus forte raison parmi la jeunesse ouvrière vivant dans le dénuement le plus complet et illettrée dans sa grande majorité. C’est seulement à partir du moment où ils entrent en relation avec les courants blanquistes et marxistes que leur théorie trouve un certain écho parmi ces jeunes étudiants.
Mais, par sa création même, la Première Internationale établit définitivement les principes de la lutte organisée et internationale du prolétariat et prépare les conditions nécessaires pour que, dans la période ultérieure, le mouvement de la jeunesse prolétarienne puisse former et exercer une activité spécifique. Les incidents qui eurent lieu au Congrès de l’Internationale tenu à Genève en 1866 montrent, à notre avis, que cette assemblée était absorbée toute entière par les problèmes fondamentaux, l’émancipation du prolétariat et, par conséquent, en dehors des préoccupations pratiques de la jeunesse. Riazanov relate, dans son livre « Marx et Engels » que ce Congrès débuta par un scandale. De France étaient arrivés, outre les proudhoniens, des blanquistes qui prétendaient participer aux travaux du Congrès. Presque tous étaient des étudiants très révolutionnaires… Quoique n’ayant aucun mandat, ils faisaient plus de tapage que tout le monde. En fin de compte, on les expulsa rudement. A ce Congrès, il fut cependant question de la jeunesse. Une thèse de Marx en parlait laquelle fut d’ailleurs adoptée sans amendement. On y disait notamment que « la tendance de l’industrie contemporaine à faire collaborer les enfants et les adolescents des deux sexes à l’œuvre de production sociale était une tendance progressiste, saine et légitime, quoique, sous la domination du capital, elle se transforma en un horrible fléau. Dans une société rationnellement organisée, d’après Marx, tout enfant, à partir de l’âge de 9 ans, devait être un travailleur productif. De même aucun adulte en bonne santé ne pouvait se dérober à l’accomplissement de cette loi de la nature : travailler pour avoir la possibilité de manger et travailler non seulement intellectuellement mais aussi physiquement ». Nous parlerons plus loin des différentes positions revendiquées au sein du mouvement ouvrier à ce sujet. Pour l’instant, contentons-nous de voir, dans cette énonciation, le contenu essentiel des mouvements de jeunesse qui fleurissent plus tard dans la Deuxième Internationale.
Que la Première Internationale n’ait pas rencontré la sympathie de la jeunesse ouvrière, qu’elle se soit même écroulée, la faute en est à la situation de l’époque faisant de cette Internationale une organisation possédant des génies comme Marx et Engels mais ne contrôlant pas encore des masses prolétariennes considérables et déployant son activité principalement dans l’élaboration des données idéologiques sur lesquelles s’appuya l’action prolétarienne dans la nouvelle situation. De la formation de la Deuxième Internationale résultent deux phénomènes importants pour expliquer le succès qu’elle pu remporter parmi la jeunesse ouvrière. Avant tout elle représente la consécration du marxisme en tant que méthode de lutte du prolétariat et elle popularise cette doctrine. En second lieu elle permet au prolétariat de devenir une force sociale numériquement puissante en l’organisant au sein des syndicats ; et, s’appuyant sur l’héroïsme des travailleurs tombés, dans le passé, pour la cause du prolétariat, elle remplit dès lors les conditions d’attraction réclamées par la jeunesse ouvrière. Mais il y a cependant dans cette Internationale une action spécifique des jeunes dont il faut examiner, ici, les bases.
Jusque là on ne pouvait parler d’un mouvement de jeunesse ouvrière ayant des tâches et des organisations propres. C’est seulement quand la lutte ouvrière passe de la spontanéité à l’action concertée et systématique et que les programmes s’affrontent et les luttes idéologiques s’engagent, que la jeunesse socialiste s’affirme sur la tendance à l’autonomie qui semble devoir représenter le lien de continuité des traditions révolutionnaires étouffées par l’opportunisme.

HILDEN

Quand manque un parti de classe… À propos des événements d’Espagne

Nous avions d’abord pensé qu’il serait inutile de répéter au sujet de l’Espagne, nos appréciations quant au rôle de la social-démocratie dans ce pays. La fonction historique de cette dernière se dégage si lumineusement dans la période de l’après guerre qu’effectivement cela paraissait vain. Mais pour éviter toute spéculation, les critiques d’épicier tendant à faire croire que nous voulons épargner les socialistes afin de ”taper” exclusivement sur les un anarcho-syndicalistes, nous serons obliger de nous répéter.
La social-démocratie espagnole fut jadis un groupe insignifiant et personnifiée en Pablo Iglesias, le ”Bebel” ibérique, qui eut une certaine influence dans l’avant-guerre, uniquement en raison de sa politique d’alliance avec les républicains bourgeois qui furent les forces s’appuyant essentiellement sur les couches intellectuelles et petites bourgeoises.
Après la guerre, favorisée par l’essor économique qui se manifesta dans tous les pays, y compris l’Espagne restée neutre, la social-démocratie n’en soutint pas moins directement – pour collaborer par après – la dictature de Primo de Rivera. À la chute de ce dernier, comme elle était l’unique organisation, organisée nationalement (les formes républicaines de l’ancienne ou de la dernière couvée existaient localement), elle gagna une influence supérieure à sa puissance réelle : 114 députés aux élections à la Constituante. Ce fait lui permit d’ailleurs de se poser en agent central nécessaire pour sauver l’ordre capitaliste dans les moments dangereux et de consolider, par après, l’ordre d’où la contre-offensive put se jeter sur le prolétariat.
Pendant la dictature de Primo de Rivera établie en 1923, et sous le gouvernement de transition Bérenguer qui lui succéda en janvier 1930, s’opéra un morcellement des deux partis ”historiques” de la bourgeoisie, ouvrant l’ère des partis se réclamant des classes moyennes : différents groupements républicains ne se distinguant pas très clairement les uns des autres et se situant aux côtés du parti radical de Lerroux et du parti radical-socialiste créé par la gauche du parti radical.

Ce qui caractérise cette période, c’est entre autres le pacte de San Sébastian d’août 1930, conclu entre les différents partis catalans et les partis anti-monarchistes (socialistes, radicaux-socialistes, radicaux, droite républicaine) et qui devaient régler l’épineuse question de l’autonomie de la Catalogne et des provinces basques ; c’est la tentative prématurée de décembre 1930 avec le soulèvement de la garnison de Jaca et la proclamation de la République à Madrid.
Le capitalisme possède une souplesse remarquable qui lui permet de s’adapter aux situations les plus difficiles ; les bourgeois espagnols, d’abord monarchistes, comprirent bientôt qu’il était plus utile momentanément d’abandonner pacifiquement le pouvoir aux ”mains amies” des socialistes et des républicains plutôt que de risquer une résistance pouvant mettre un danger leurs intérêts de classe. D’ailleurs toutes les divergences politiques qui se firent jour dans les formations républicaines se rattachèrent à la consolidation de son pouvoir. Par là même, du jour au lendemain, de monarchiste elle devint républicaine et lorsque les élections municipales du 12 avril donnèrent aux partis d’opposition anti-monarchistes une majorité – ils gagnèrent 46 sur 50 chefs-lieux de province – il se vérifia un changement pacifique du décor politique et l’abdication d’Alphonse XIII eut lieu. À sa place succéda un gouvernement provisoire comprenant les signataires républicains et socialistes du manifeste de décembre 1930.
Dans le premier gouvernement de coalition, les socialistes occupèrent le ministère du Travail, de la Justice et des Finances – ces deux derniers après échange avec ceux de l’Instruction et des Travaux Publics.
En trente mois de coalition gouvernementale, les socialistes avalisèrent et couvrirent tous les crimes et forfaitures de la bourgeoisie ”libérale”, la répression des mouvements d’ouvriers et de paysans dont les massacres de Arnedo et Casas Viejas, la loi de Défense de la République, la loi sur l’Ordre Public, la loi réactionnaire sur les associations, la mystification de la loi agraire.
La social-démocratie eut surtout pour fonction historique de maintenir les illusions démocratiques parmi les ouvriers, empêcher ainsi leur radicalisation et éventuellement étouffer leur élan révolutionnaire.
À ce propos, il convient de remarquer que pour l’Espagne on a trop parlé de ”révolution”, particulièrement lorsqu’il s’agissait d’une simple manœuvre de la bourgeoisie et exagéré les possibilités d’une ”révolution prolétarienne” surtout que le manque d’un parti de classe et l’influence négative de l’anarco-syndicalisme avait miné les chances de succès.
Quand la social-démocratie reçut le coup de pied de l’âne, c’est à dire quand le capitalisme se sentit assez puissant pour se passer de ses bons services, les socialistes qui avaient renforcés leur démagogie verbale proportionnellement à leur perte d’influence au sein du gouvernement, enfantèrent une ”gauche” qui s’efforça de maintenir le drapeau de la trahison parmi les prolétaires. Et Largo Caballero, le ministre de Casas Viejas menaça la bourgeoisie de la dictature prolétarienne et d’un régime soviétiste…
C’est vraiment une loi d’airain que celle qui détermine la social-démocratie à concentrer le prolétariat autour des mots d’ordre démocratiques, à passer ensuite à l’opposition ”gauchiste” pour préparer enfin la trahison de demain pendant que les partis de la classe moyenne s’intègrent dans la réaction qui passe à l’attaque. Et les événements se déroulent alors avec une vitesse et une logique implacable.
Ainsi en Espagne, au gouvernement, carteliste succède, pour procéder à de nouvelles élections, un gouvernement radical de transition, qui après les élections de novembre 1933 où se vérifia la débâcle des socialistes, fit place à un gouvernement radical orienté vers la droite et dirigé par Lerroux lui-même. Mais la bourgeoisie ne se sentait pas encore en état de passer à l’offensive violente et Samper remplaça Leroux. Mais déjà les leviers de commandes étaient entre les mains des partisans ouverts de la réaction.
Les faits sont connus : en réponse à la reconstitution d’un gouvernement Lerroux où les ministères les plus importants – celui de la Justice, de l’Agriculture, du Travail – étaient aux mains de populistes catholiques (donc du parti le plus réactionnaire de la péninsule ibérique), les socialistes proclamèrent la grève générale pour le 5 Octobre. Il s’agissait d’une grève ”légale” devant provoquer la chute de Lerroux et lui substituer l’ancienne coalition républicaine-socialiste.
Comme en 1922 en Italie, où la grève décidée par l’Alliance du Travail devait écarter le ”danger fasciste” de M. Mussolini pour lui substituer un ”gouvernement meilleur”, celui de Turati-Modigliani, en Espagne la social-démocratie lutta contre le ”danger fasciste” et pour reconstituer un gouvernement de coalition républicain-socialiste. Mais cette dernière phase – à laquelle il faut rattacher la comédie de la proclamation de l’État catalan – fut de courte durée et la 2ème phase se détermina de la lutte du prolétariat non atteint par des déviations séparatistes qui auraient pu se manifester surtout en Catalogne et dans les provinces basques, lutte qui se développa surtout dans le bassin houiller des Asturies où se vérifia la véritable unité ouvrière autour de la lutte armée pour le pouvoir.
Le gouvernement finit par concentrer contre les ”Asturies rouges” toute une armée de 30 000 hommes avec des moyens de destruction ultras-modernes : aviation de bombardement, chars d’assauts, etc. ; les troupes les plus sûres furent employées pour maîtriser la rébellion : la légion étrangère, cette lie de la société et les tirailleurs marocains furent employés pour mater l’insurrection. On sait aujourd’hui que cette précaution ne fut pas vaine : à Allicante les marins eux-mêmes donnèrent l’assaut à l’arsenal, à Oviedo, 900 soldats quoique assiégés, refusèrent de tirer sur les ouvriers marchant à l’assaut de la caserne.
D’ailleurs certaines garnisons dans la province de Léon où il y eut des combats acharnés, durent être transportées d’urgence dans des régions plus tranquilles.
Mais à la fin, isolés pendant que le reste de l’Espagne ne bougeait, les héros des Asturies finirent par être écrasés – non vaincus – parce qu’encore aujourd’hui subsistent dans les montagnes, des groupes de rebelles qui continuent la lutte.

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Le Parti Communiste Espagnol conçu par Borodine, arrivant de Chine, et tenu sur les fonts baptismaux par l’opportuniste italien Graziadei, surgit de la jeunesse socialiste et d’une ”aile gauche socialiste”. Ces ”gauchistes” une fois leur mission de sabotage de l’élan révolutionnaire des masses accomplie, rentrer au bercail, si pas dans les rangs des libéraux (Garcia Cortés) ou même des cléricaux (Perez Solis).
Le parti espagnol – le plus mauvais de la troisième Internationale, selon Manouilsky lui-même – a eu en Espagne, comme ailleurs, une position absurde et tout à fait en opposition avec les réalités immédiates de la situation. Pendant la dictature il proclama que l’unique issue serait inévitablement la révolution sociale et que toute parenthèse démocratique était écartée a priori. Cette position fut d’ailleurs appliquer aussi bêtement à l’Italie dans l’éventualité d’une chute de Mussolini. Il est certain que les illusions démocratiques surgiront avec le retour des forces sociales du capitalisme balayées aujourd’hui par le fascisme et leur nettoyage définitif dépend uniquement de l’intervention du parti mobilisant les masses autour de ses objectifs de classe, face à toutes les forces démocratiques de la bourgeoisie.
Après le 14 avril, le parti avec ses 400 membres dans toute l’Espagne, lança le mot d’ordre de ”la prise du pouvoir” et du ”gouvernement ouvrier paysan”, alors qu’il se trouvait devant une classe ouvrière en pleine ivresse démocratique.
Au lieu de travailler dans la C.N.T. pour la soustraire à l’idéologie anarcho-syndicaliste et dans l’U.G.T. réformiste, c’est-à-dire dans les milieux où se trouvaient les ouvriers, le centrisme pratiqua la scission syndicale avec son ”Comité de reconstruction” (par après ”Comité d’Union syndicale”), dernièrement transformé en fantôme de C.G.T.U., ce qui l’isola complètement de la masse ouvrière.
Le parti en suivant les déformations et trahisons de la ligne centriste abdiqua tout rôle de guide de la classe ouvrière en faveur de comités différents en nom, mais identiques dans leur impuissance. La liquidation récente de l’équipe Buleyos-Trilla n’a signifié que l’avènement d’une nouvelle direction tout aussi nocive et soumise aux ordres de Moscou.
Le rôle néfaste joué par le centrisme en Espagne, permet à tous les crimes sanglants de la coalition socialiste de subsister en permettant aux socialistes de préparer les trahisons de demain. Au surplus, les nouveaux tourments du centrisme et du trotskisme donnent aux socialistes une nouvelle virginité pour les situations ultérieures.
Des larges couches ouvrières restent sous l’influence négative de l’anarcho-syndicalisme. D’autre part, les événements ont prouvé que la C.G.T.U. centriste représente tout au plus une sinécure pour quelques bonzes et son entrée dans les ”Alliances ouvrières” se vérifia au dernier moment comme conséquence du refus d’un front unique politique du parti socialiste parti communiste. Ce qui n’empêcha pas la ”Correspondance Internationale” d’écrire que ”la confédération unitaire (dont on ne donne pas les effectifs par prudence…) jouit d’une influence qui dépasse de beaucoup la lueur d’accroissement de son organisation”. La révolution dans les Asturies fut naturellement dirigée par les centristes !

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Si nous nous attardons sur l’attitude des anarcho-syndicalistes pendant les événements d’Espagne, ce n’est certes pas par sectarisme ou pour provoquer des polémiques stériles. Mais nous nous trouvons ici en face d’un pays – vraiment le seul si l’on fait abstraction de l’Amérique latine – ou l’influence de l’idéologie anarchiste parmi les masses ouvrières se pose d’une façon aiguë alors que même en Russie ce problème fut très restreint. Ce problème doit être examiné parce qu’à la lueur des faits l’anarcho-syndicalisme se révèle une force négative pour les intérêts de la classe ouvrière, force qui ne veut tenir compte d’un siècle d’expériences de classe et de la signification d’Octobre 1917.
En 1873 les bakouninistes espagnols – pour ne citer qu’un exemple – empêchèrent l’éclosion d’un mouvement de masse à Barcelone tout en déclenchant des putschs à Alcoy ou à Sanlucar et finirent, eux les ennemis de tout pouvoir, à entrer dans les majorités petites-bourgeoises des gouvernements (juntes) des villes soulevées dans le mouvement dix ”cantonaliste”.
En 1931, leurs héritiers directs, les dirigeants de la C.N.T., collaborèrent au comité républicain et proclamèrent que la république, même bourgeoise, était un progrès par rapport à la monarchie, comme si les pouvoirs d’un président Roosevelt ne sont pas plus grands que ceux d’un roi ”constitutionnel”, par exemple : celui d’Angleterre.
Mais ces fautes de la première période de la République ont été rejetées sur un bouc expiatoire, Pestana, le dirigeant de la C.N.T. et sur son entourage.
La C.N.T., dans le passé la plus puissante des organisations ouvrières d’Espagne (remarquons cependant que le million et même plus d’adhérents proclamé, est incontrôlable et se réfère à l’immédiat après-guerre, non à sa reconstitution qui suivit sa dissolution volontaire sous la dictature de Primo de Rivera) a été et est encore très hétérogène dans sa composition. Elle organise des ouvriers de toutes tendances et dans leur majorité indifférents si non passifs. L’anarcho-syndicalisme doit son succès en grande partie à son aspect négatif au point de vue de l’organisation : décentralisation à outrance, très basses cotisations. Tout cela ajouté à sa tactique correspondante au caractère primitif et impulsif des pays méridionaux, explique son succès dans la péninsule ibérique et dans l’Amérique latine.
L’anarcho-syndicalisme de la C.N.T. a abouti en réalité au syndicalisme réformiste d’une CGT française, avec un Pestana qui fut un Jouhaux d’outre-Pyrénées. Mais cette constatation ne doit pourtant pas nous entraîner dans de subtiles différenciations entre anarcho-syndicalistes, anarchistes purs ou syndicalistes révolutionnaires, car cela pourrait servir à couvrir les responsabilités : dans la pratique tous ces courant ”antiparlementaires” – anti-autoritaires dans le passé – ont toujours bloqué contre socialistes, communistes.
Nous considérons maintenant l’action de la Fédération Anarchiste Ibérique (F.A.I.), qui contrôle aujourd’hui la C.N.T.
Après la chute d’Azana elle réclama une amnistie sans limite donc aussi pour les généraux du pronunciamiento militaire, mais du général Sanjurjo, et elle désavoua les ouvriers de la C.N.T. qui avaient mis en échec les tentatives de ce dernier à Séville, en proclamant qu’ils devaient rester passifs. En octobre 1934, elle prit d’ailleurs la même position en écrivant qu’il s’agissait d’une lutte pour le pouvoir entre marxistes et fascistes qui n’intéressait pas le prolétariat, lequel devait attendre pour intervenir que les uns et les autres se soient entre déchirés.
Leur abstention, leur attitude passive pendant les élections ne fit que faciliter la victoire électorale des droites. Nous soulignons attitude passive pour éviter des spéculations faciles sur la valeur à attribuer à la force électorale au suffrage universel.
À vrai dire les anarchistes déclarèrent que leur abstention ne devait pas être passive, mais une action pour… gagner 50 % des électeurs à l’abstentionnisme. Ce serait notre victoire et alors nous ferons la ”révolution” (Meeting du Monumental de Barcelone du 5 septembre 1933). En somme une révolution avec une garantie de 50 % + 1 d’abstentionnistes, comme les socialistes avec leur 50 % + 1 d’électeurs nécessaires pour instaurer le socialisme. La presse anarchiste avoue les défaillances de la C.N.T. et de la F.A.I. : ”presque partout anarchistes et syndicalistes adhérèrent par esprit de solidarité, mais en général sans enthousiasme (cela est manifestement faux car la presse anarchiste ne manqua pas de mettre en évidence la participation active de ses éléments de base N.D.L.R.). La lutte la plus acharnée eut lieu dans les Asturies, un peu moindre en Biscaye ; à Madrid les luttes durèrent huit jours, mais non avec une force capable de tenir en respect les forces armées de la région.
En Andalousie, en Estrémadure, à Valence, en Aragon et en Catalogne (les régions donc où la C.N.T. a ses forces) eurent lieu seulement des escarmouches. À Barcelone on eut des conflits violents mais insuffisants que pour permettre à la ville rebelle de faire tout son devoir”. Ce qui advient à Barcelone est riche en enseignements. On sait que la Catalogne entière était en grève, dans quelques villages était proclamé la république ; dans d’autres l’Alliance Ouvrière proclamait la république ouvrière ; et des anarcho-syndicalistes proclamèrent même la Commune libertaire quand Companys, chef du gouvernement de la ”Généralité”, le 6 octobre au soir, créa la république catalane indépendante dans une Espagne Fédérative. L’armée de la Généralité ne disposait pas d’artillerie, mais elle avait des armes, des bombes à main et mitrailleuses en quantité. Mais Companys avait compté sur le général catalan, ou ”catalanisant”, qui commandait à Barcelone et sur les soldats eux-mêmes en majorité catalans. Devant leur refus, il ne crût pouvoir résister ; deux heures après l’état de siège était proclamé et Companys capitulait devant une compagnie de soldats au premier coup de canon tiré contre la Généralité.
La C.N.T. n’a reconnu que passivement les faits accomplis par ses militants de base qui avaient suivi le mot d’ordre de grève générale, contre laquelle elle s’était prononcée. Plus encore : le lundi 8 janvier, pendant que la lutte durait encore à Barcelone sous l’impulsion d’anarchistes isolés et de syndicalistes dissidents, la C.N.T. lançait l’ordre de cessation de la grève générale qu’elle n’avait d’ailleurs pas proclamée, ordre que les autorités militaires s’empressèrent de transmettre par la Centrale de la T.S.F., située au quartier général du corps d’armée.
Il est juste que ni la C.N.T. ni la F.A.I. ne pouvaient se ranger aux côté de leurs bourreaux d’hier, d’aujourd’hui et certainement de demain, si ces derniers avaient obtenu leur victoire démocratique, mais il est également vrai que les anarcho-syndicalistes ne surent profiter d’une pareille occasion, surtout lorsque Companys affolé fit appel au peuple et quant existait la possibilité de s’armer pendant que toute l’Espagne était encore en grève générale, pour intervenir contre toutes les fractions bourgeoises. La situation était dans tous les cas beaucoup plus favorable que celle de leur putsch du 8 janvier et du 8 décembre provoqué dans peu de régions et au milieu d’une accalmie générale.
Après avoir écrasé le soulèvement des Asturies, la bourgeoisie passa à la provocation ouverte avec ses exécutions ”légales” de deux combattants mineurs José Laredo Corrales, à Gyon et Josué Guerra, à Léon le 7 novembre.
La C.N.T. qui semblait ignorer les milliers d’exécutions ”extra légales” dans les Asturies et ailleurs, s’émouva des condamnations ”légales” des vingt-trois révolutionnaires par les tribunaux militaires et décida de déclencher la grève générale, elle-même, si l’on passait à l’exécution de ces ouvriers. Le gouvernement, quant à lui, déclarait ouvertement attendre l’écrasement de la révolte des Asturies pour transporter ses troupes dans les régions influencées par les anarchistes et qui étaient dégarnies de forces, ou garnies de forces très peu sûres pour lui. Tout cela s’avéra véridique : après les deux exécutions la C.N.T. proclama une grève générale qui, déclenchée quelques semaines avant aurait au moins atténué l’attaque gouvernementale dans les Asturies, et qui sans ces nouvelles circonstances fut un fiasco lamentable.
L’Union anarchiste française a essayé dans un manifeste de défendre les libertaires espagnols contre l’accusation d’avoir déserté la bataille et favorisé ainsi la victoire du gouvernement Lerroux. La vérité est complètement différente, disent-ils, les anarchistes espagnols ne pouvaient officiellement s’unir à un mouvement de caractère politique qui ne se proposait d’autre but que le renversement d’un gouvernement… Mais les libertaires, syndicalistes et anarchistes ont fait, comme toujours, courageusement leur devoir.
En réalité la F.A.I. et par conséquent la C.N.T. a été contre la grève générale et quand les militants ont participé de leur propre initiative et comme toujours héroïquement à la lutte, elle en a proclamé la cessation à Barcelone et n’a pas cherché à l’élargir aux régions où elle était la force prédominante.
C’est une dure vérité, mais la vérité ! Amicus Plato, sed amicior Veritas. Et la ”vérité” est une formule si chère aux anarchistes…

GATTO MAMMONE

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