Kansainvälinen Kommunistinen Puolue

Bilan 23

Manifeste de la Fraction italienne de la Gauche communiste

PROLÉTAIRES !

La fraction italienne de la gauche communiste s’adresse à vous avec la pleine conscience de la gravité énorme de la situation actuelle et des responsabilités qui pèsent sur elle : conscience et responsabilité qui ne sont pas des affirmations vides et abstraites, présomption ou prétention, mais les produits d’un long passé d’activité politique. Par la solide cohérence et le développement de ses positions politiques, que les événements ont confirmées, notre fraction peut représenter aujourd’hui, dans l’ouragan social où tout périclite et se précipite, l’ancre à laquelle peut s’attacher le prolétariat, l’extrême tranchée de la révolution où se construisent et se trempent les bataillons de la victoire communiste. L’appel de notre fraction tend à mobiliser vos énergies afin qu’au naufrage de vos institutions de classe et de vos vies dans la guerre, soit opposée la seule réplique que l’histoire et la lutte des classes admettent : le naufrage et la destruction du régime capitaliste au travers de votre victoire insurrectionnelle. Dans ce but, seule la compréhension du passé peut projeter la lumière sur l’avenir et nous faire apercevoir le chemin de la victoire.
Fascistes, démocrates, socialistes et centristes sont arrivés au terme de leur œuvre : après avoir, par des voies différentes, intimement collaboré à l’œuvre de démantèlement et d’étranglement du prolétariat mondial, ils se rejoignent et fraternisent pour donner à cette œuvre la seule conclusion que permet un régime basé sur la division en classes : la guerre. Oh ! tous, de Staline à Vandervelde, de Mussolini et Hitler à Laval et Baldwin, tous voudraient éviter de tomber dans le précipice, après l’avoir, pendant des années et des années, creusé avec les os des prolétaires massacrés. Ainsi qu’en 1914, de même aujourd’hui, ceux qui – au travers de la guerre civile que le régime capitaliste porte en ses entrailles – ont étranglé, en le prolétariat, la seule force historique capable de construire une société sans classe qui opposera à la société bourgeoise de l’exploitation de l’homme par l’homme et de la guerre, l’harmonieuse convivance de l’humanité, non plus assujettie, mais s’assujettissant le processus de la production et de son développement ; ceux qui, aujourd’hui, comme en 1914, ont vaincu dans la guerre civile, au nom et pour le compte du capitalisme, consacrent cette victoire dans le déchaînement de la guerre : après la ”paix” entre les brigands pour massacrer le prolétariat, la ”guerre” entre les brigands pour l’hécatombe de millions d’ouvriers.
Au nom de la ”paix”, on prépare fiévreusement la guerre. Mussolini voudrait ”pacifiquement” conquérir l’Éthiopie et, suivant le chemin que les démocrates d’aujourd’hui, français et anglais, ont battu dans le passé, il veut amasser des monceaux de cadavres en Abyssinie afin de ”civiliser” ces territoires, lui qui personnifie le régime d’esclavage et de terreur qui a brisé provisoirement la seule force de la civilisation en Italie : le prolétariat ; lui, le bourreau qui, clouant une croix de mort à chaque foyer ouvrier, ne pouvait toutefois empêcher que les morts, les emprisonnés, les déportés deviennent les piliers du parti de la victoire révolutionnaire, de ce parti qui manqua en 1919-20 pour donner à l’éruption révolutionnaire des masses, conscience et substance, pour en faire le torrent qui portera l’humanité de la phase préhistorique des régimes de classes à la phase supérieure où l’histoire peut commencer : la société communiste.
”Pacifiquement”, le Négus voudrait conserver sa domination sur les populations abyssines soumises à un régime d’exploitation infâme ; ses déclamations sur l’indépendance et l’intégrité de la ”nation”, dans la phase actuelle où la seule force de progrès est le prolétariat mondial, ses déclamations se révèlent pour ce qu’elles sont : des instruments de tromperie des masses et Hailé Selassié acceptera tous les concours en cette œuvre d’exploitation des travailleurs abyssins : celui de financiers ”étrangers” qui acquerront des concessions pour sucer le sang des populations indigènes, celui des gendarmes ”étrangers” qui briseront l’échine de ces travailleurs qui oseraient se dresser en un effort de défense et de rébellion.
”Pacifiquement”, les impérialismes français et anglais voudraient conserver les positions conquises à Versailles.
”Pacifiquement”, l’impérialisme allemand voudrait obtenir une révision des frontières établies en 1919.
”Pacifiquement”, les socialistes voudraient garder les places qu’ils ont pu conquérir dans les organismes que le prolétariat a fondés au prix de la vie des ouvriers et en des batailles où il dut affronter la férocité capitaliste, dans des organismes qu’ils ont pliés au service de l’ennemi ; ”pacifiquement”, ils voudraient continuer l’orgie dans l’attente tranquille des appointements mensuels et des honneurs dans les ministères, les parlements et les autres institutions capitalistes.
”Pacifiquement”, les centristes voudraient continuer à maintenir le prolétariat russe en une sujétion économique et politique qui leur permette de pénétrer dans l’aisance, la tranquillité, la débauche où se remuent les exploiteurs capitalistes.
Mais les bases de la société capitaliste ne permettent pas de rester indéfiniment sur les rails d’un cours d’événements, sur la ligne d’une uniformité constante qui, domptant et étranglant le prolétariat (la personnification sociale de la seule force capable de se mettre à la tête du développement incessant des forces de production), dompte et étrangle la seule force qui puisse éviter la guerre. Le régime actuel, même après avoir égorgé le prolétariat, n’aura pas de paix, parce que chaque instant de sa vie et de son évolution n’est possible qu’en créant un contraste dans la personne du capitaliste concurrent, de l’État adverse, du monopole ou de la constellation d’États qui surgit en opposition.
Il n’aura pas de paix parce qu’il veut tourner aux fins de l’appropriation privée les forces de la production qui débordent les cadres de son régime et se dirigent vers la satisfaction des besoins non des individualités, mais des collectivités, parce que les institutions de classe des ouvriers ne peuvent pas servir indéfiniment les intérêts de la classe ennemie, mais ressusciteront de la guerre comme les bastions de la révolution. Et ces lois historiques nous permettent de comprendre que socialistes, centristes, démocrates et fascistes sont tous les prisonniers de ces mêmes forces qu’ils ont engendrées ; eux qui, au travers de la violence et de la corruption, ont étranglé le prolétariat, ne peuvent que tomber dans la guerre.
Et déjà la manœuvre qui tend à établir le front unique autour des impérialismes respectifs, déjà cette manœuvre se profile à l’horizon de la situation actuelle. Au son de l’”Internationale”, les prolétaires devraient se faire tuer au nom de l’antifascisme et de la démocratie où se dissimulent aujourd’hui les coffres-forts des vampires capitalistes français et anglais, les gueules des traîtres socialistes et centristes fraternisant après que leur œuvre ait obtenu son plein succès, l’œuvre qui a fait de l’État russe – qui fut la forteresse de la révolution – une forteresse du régime capitaliste mondial. Contre la dictature des vainqueurs de Versailles et pour les nations ”prolétariennes”, les ouvriers allemands et italiens devraient se faire tuer. Les cuirassés anglais dans la Méditerranée, voilà le drapeau que tiennent dans leurs mains les socialistes et les centristes. Les armées italiennes en Éthiopie : voilà les étendards des ”principes de la justice”.
C’est là le panorama de la situation actuelle. La Société des Nations continue son rôle en couvrant d’un masque qui veut aveugler les masses, l’activité qu’elle déploie pour la formation des constellations pour la guerre. Les principaux vainqueurs de Versailles, France et Angleterre, cherchent fiévreusement le chemin qui peut les conduire à une alliance militaire. La France, incertaine de l’appui anglais, voudrait se garantir contre l’Allemagne par un soutien italien et, dans ce but, elle est disposée à laisser les mains libres à Mussolini afin que celui-ci répète ce qu’elle fit jadis au Maroc, en Tunisie, en Indochine et dans toutes ses autres colonies. D’autre part, l’Angleterre voudrait s’opposer à l’hégémonie française ainsi qu’à l’expansion italienne par un appui au plan allemand. Enfin, la lutte se déchaîne sur le front italo-allemand pour voir qui des deux pourra prendre la place de premier ordre dans la constellation des États qui combattront pour réparer les ”injustices” de Versailles. La Russie Soviétique, où le récent développement industriel ne pose pas d’une façon aiguë les mêmes problèmes qui, dans les autres États, deviennent insolubles en dehors de la guerre et où la socialisation des moyens de production se basant sur l’accumulation progressive de la plus-value et non sur l’élévation de la teneur de vie des producteurs, élimine – dans les cycles de la production – les crises rythmiques intermédiaires pour les faire tomber directement dans la guerre, la Russie Soviétique agit au sein même du front des contrastes impérialistes et n’hésite pas à se relier avec celles des constellations où elle considère pouvoir mieux protéger ses intérêts. La Russie Soviétique n’hésite pas à appeler les ouvriers à se serrer autour de ces forces de ”paix” qui s’appellent aujourd’hui la défense de la voie impériale anglaise, qui pourront demain s’appeler la défense des principes de justice dans l’intérêt des États qui furent vaincus à Versailles.
Ni dans un camp, ni dans l’autre, ne se trouvent et ne peuvent se trouver les intérêts de la classe ouvrière : la guerre n’est pas l’opposition d’un groupe impérialiste à l’autre ; elle est le moment extrême de l’attaque solidaire des deux constellations contre le prolétariat, la force qui menace et met en danger le régime de l’un et de l’autre groupe : le régime du capitalisme mondial.

PROLÉTAIRES !

Le prolétariat qui avait vaincu, en Russie, en 1917, se trouva dans l’impossibilité de relier sa victoire avec celle des prolétariats des autres pays où les batailles révolutionnaires ne conduisirent pas au triomphe de la classe ouvrière parce que manquait l’organe de guide : le parti de classe. En Russie seulement, le matériel théorique et organisatoire avait été construit avant la guerre au travers d’un travail de fraction que Lénine dirigea admirablement. Le socialisme qui ne peut vaincre que sur un plan de luttes internationales du prolétariat, a été enfreint par les défaites du prolétariat allemand, italien, chinois, de tous les pays. Pour sauver le capitalisme dans l’immédiat après-guerre, les démocrates et les socialistes d’hier et d’aujourd’hui prirent une place de premier ordre et sauvèrent la ”civilisation” en massacrant les prolétaires révolutionnaires. Ils représentèrent la force essentielle dont se servit le capitalisme pour sauver son régime. En un second moment, de nouvelles forces prirent cette place. Ces nouvelles forces (le centrisme ayant été engendré par la défaite de 1923 en Allemagne) purent arriver à briser, dans la révolution chinoise, le bastion que les millions d’exploités d’Asie voulaient élever pour se joindre au prolétariat des pays capitalistes en vue du triomphe de la révolution mondiale et arrivèrent enfin, en 1928, à expurger les partis communistes de leur aile marxiste, préparant ainsi la trahison actuelle.
En 1922 tomba, en Italie, une forteresse du prolétariat mondial et, à cause de circonstances historiques qui empêchaient au capitalisme italien toute manœuvre
corruptrice au sein du prolétariat, eut lieu le triomphe des hordes fascistes. Successivement, en Allemagne, en 1923, fut résolu, au désavantage du prolétariat mondial, le duel entre les classes protagonistes autour du nouvel organisme que la classe ouvrière internationale s’était donné : l’État russe. Ainsi que pour les syndicats, au temps de la Deuxième Internationale, la bourgeoisie comprit qu’envers l’État prolétarien il n’était pas possible de déchaîner l’attaque violente, mais il fallait recourir à la manœuvre de la corruption. D’autre part, les bolchéviks qui dirigèrent les batailles de 1923, au travers de l’I.C., crurent que le chemin à entreprendre pour la victoire mondiale consistait dans la subordination des batailles de classes allemandes au plan de l’extension et du développement de l’État russe. Dans ce but, ils défendirent une tactique insurrectionnelle contre laquelle ils avaient combattu en Russie, où le prolétariat avait conquis le pouvoir parce qu’au lieu de préconiser la collaboration ministérielle avec les ennemis des ouvriers (ainsi qu’on le fit en Saxe et en Thuringe en 1923), ils soutinrent le mot d’ordre de la conquête insurrectionnelle du pouvoir. Des batailles de 1923 en Allemagne, l’État prolétarien sortait avec une altération profonde de ses caractères et les prémisses étaient posées pour donner vie au nouveau courant qui devait rejoindre, dans sa fonction historique, le réformisme qui nous avait conduits à la trahison de 1914 et qui, en 1927 en Chine, se révéla être la digue essentielle de la défense du capitalisme international.
Au sein du parti italien et de l’Internationale, notre courant qui, en janvier 1921 à Livourne, consacra l’acte de naissance du prolétariat italien en tant que force historique de la révolution, a développé une œuvre intense pour sauver l’organisme qui avait jailli de la victoire d’Octobre 1917 : l’Internationale Communiste. En 1923, au cours des événements allemands, l’alternative fut posée à notre courant : ou se maintenir à la direction du parti italien en se rendant co-responsable de l’évolution qui devait conduire à la déformation organique de l’État prolétarien et de l’Internationale, ou bien remettre la démission de la direction, car aucune possibilité ne lui fut donnée pour défendre intégralement ses positions de ces postes, et cela pour le mouvement italien aussi bien qu’international. Par conséquent, il emprunta le chemin de Lénine pour la construction des fractions, mais se heurta non seulement à la lutte brutale du centrisme, mais aussi à la manœuvre de confusion du trotskisme, tombé récemment dans les bras des traîtres de 1914.
Entretemps, de l’altération organique qui s’était produite en 1923 dans la politique de l’État prolétarien, devait se développer la nouvelle force de corruption et de trahison du prolétariat ; le centrisme, qui recalqua les traces laissées par le réformisme entre 1900 et 1914. En Allemagne, en face du plan du capitalisme pour arriver à la victoire fasciste, le centrisme représente, avec le socialisme, une force de premier ordre pour le succès de l’ennemi. En 1933 tombe un autre bastion du prolétariat international : les organismes du prolétariat allemand s’écroulent dans les cendres. Cette défaite emporta dans un tourbillon l’Internationale Communiste et marqua la bifurcation des situations qui se dirigeront désormais vers le déclenchement de la guerre. Ensuite, le capitalisme mondial, qui avait étranglé le prolétariat italien et allemand, dispersé – en s’appuyant sur le centrisme – le prolétariat chinois devait diriger son attaque frontale contre la classe ouvrière de ces pays qui étant sortis victorieux à Versailles, pouvaient ne pas devoir recourir au fascisme. Durant les mois écoulés, ce plan du capitalisme a obtenu son succès total : Staline recevra en Laval l’ambassadeur du capitalisme et lui signifiera son appui au plan d’armement pour la guerre. Mussolini et Hitler ont égorgé le prolétariat italien et allemand : Hitler portera à sa conclusion le plan de Noske et Scheideman en des circonstances historiques différentes. Ont immobilisé et dispersé le prolétariat chinois, écartelé le prolétariat français, les centristes, en consacrant dans la personne de Staline, la rupture du front prolétarien.
Aujourd’hui, les centristes ont rejoint les traîtres de 1914 et les bourreaux fascistes, en proclamant la nécessité pour les prolétaires de défendre la patrie. Lénine disait, en 1915, que ”les phrases sur la défense de la patrie, sur la résistance à l’agression ennemie, sur la guerre de défense, etc., ne représentent pas autre chose, des deux côtés, qu’une tromperie du peuple”. Aujourd’hui, les centristes sont à leur place pour permettre le carnage mondial.
Les socialistes sauvent le régime capitaliste en 1919-20. L’immaturité du prolétariat mondial empêchera les bolchéviks de maintenir sur les rails de la révolution l’État prolétarien qui sortira défiguré des batailles de 1923 en Allemagne et engendrera le centrisme : voilà les prémisses de la terrible situation actuelle et de la guerre.

PROLÉTAIRES !

L’outrage suprême qu’on puisse vous faire est celui que vous font socialistes et centristes en vous disant que les terribles événements actuels dépendent de la nécessité où se trouverait Mussolini de faire sa ”guerre de prestige” ; qu’une personne pourrait avoir entre ses mains les fils d’événements qui verront descendre sur le champ de la guerre des millions d’hommes armés. De même en serait-il pour ceux qui voudraient faire croire que la position actuelle et contre-révolutionnaire de l’État russe dépendrait des capacités diaboliques de Staline. Non. Nous assistons aujourd’hui à une précipitation des situations dont le capitalisme devient temporairement le seul acteur ayant pu provisoirement dompter le protagoniste de la nouvelle société : le prolétariat. La classe ouvrière paie aujourd’hui le prix de son immaturité à profiter des situations de l’après-guerre pour arriver, sous le guide d’un parti de classe, à la victoire révolutionnaire. Le parti de classe ne s’improvise pas, comme le prouvent les formidables événements d’Espagne et d’Autriche. Les prolétaires de Lindz, de Vienne, des Asturies ne firent pas comme ceux d’Allemagne et d’Italie en 1919 et 1920 et mirent en action leurs mitrailleuses pour défendre leur classe. Mais ces armes ne les préservèrent pas de la défaite : les batailles historiques ne se résolvent pas uniquement au travers des armes, mais au travers d’armes qui sont actionnées par des munitions idéologiques, théoriques et tactiques du prolétariat, munitions qui ne peuvent être préparées qu’au travers d’un travail de fraction. En Autriche comme en Espagne, le prolétariat ne fut pas en mesure de développer ce travail et les Bauer et Caballero, qui avaient collaboré avec la bourgeoisie pour massacrer le prolétariat dans les situations révolutionnaires osèrent reprendre à leur compte les grandioses batailles de février et d’octobre 1934 au même moment où leur compères socialistes en Belgique, en France, en Angleterre, préparaient l’Union Nationale, le Front Populaire pour la défense de la République, l’appel à la flotte anglaise dans la Méditerranée. Mais ces batailles formidables, ce sont les bastions des partis de demain ; elles ne resteront pas les pions des traîtres socialistes qui peuvent provisoirement – à cause de la victoire du capitalisme mondial – se les approprier frauduleusement.
Pour avoir préparé le parti de la révolution dans l’avant-guerre, les bolchéviks ont permis au prolétariat russe de conquérir le pouvoir en Octobre 1917. Le danger le plus terrible qui plane aujourd’hui sur le prolétariat international consiste dans l’isolement de notre fraction qui, reprenant le chemin des bolchéviks, a développé un travail de fraction pour la reconstruction du matériel idéologique et organisatoire du parti, lequel est tombé avec l’altération des caractères fondamentaux de l’État prolétarien en 1923 en Allemagne.
Notre fraction a tenu, ces jours-ci, son Congrès et ses travaux se sont développés pour éclairer les événements au travers d’une analyse du passé, pour établir les causes qui nous ont conduits à la tragique situation actuelle : non problèmes ou responsabilités d’hommes, non soif de guerre de Mussolini ou perversion de Staline, mais problèmes historiques et de classes, qui ont été examinés par notre Congrès. Grâce à un effort concordant des délégués, le Congrès a pu s’élever à la vision de la réalité, à la définition des tâches qui incombent à la fraction dans l’intérêt du prolétariat italien et mondial. Les bases programmatiques inébranlables qui furent posées à Livourne lorsque notre courant fonda le parti, les bases qui permirent la construction du parti au feu de la guerre civile, et cela pendant les deux années où la gauche tint la direction, les base qui permirent cinq années d’opposition croissante au sein de l’Internationale et huit années de travail de fraction, ces bases ont permis à notre Congrès de tirer la conclusion qui s’imposait dans l’intérêt du prolétariat en face des deux plus récents et graves événements qui représentent aussi les premiers moments du précipice des situations dont l’épilogue ne peut être que la révolution prolétarienne. Les quinze années de travail au travers desquelles ont été édifiées et renforcées les bases de la lutte pour l’insurrection dans les pays de capitalisme avancé, et réalisées les prémisses pour reprendre et conclure l’œuvre des bolchéviks afin d’atteindre la phase supérieure de la lutte du prolétariat mondial : arriver à l’établissement de la théorie marxiste de la dictature du prolétariat en vue de l’anéantissement de l’État et de la construction de la société communiste, ces quinze années ont permis à notre Congrès d’indiquer la réplique que le prolétariat devait donner à la déclaration de Staline (qui consacre définitivement le passage des partis communistes au service de l’ennemi) et la réponse du prolétariat au conflit italo-éthiopien qui est le premier acte de la conflagration mondiale immédiate ou l’occasion pour la cristallisation des constellations impérialistes pour la guerre imminente.
Notre Congrès a exprimé, à la fois, la réponse du prolétariat italien a la chute des partis communistes dans la trahison, et l’élévation de ce prolétariat qui s’apprête à reprendre sa place dans les luttes ouvrières mondiales après quatorze années de torture fasciste. À Staline, le Congrès a répondu que la pierre tombale qu’il a placée sur les partis communistes consignés à l’ennemi, ouvre la phase qui conduit à la transformation en parti de notre fraction en vue de la fondation de la nouvelle Internationale surgissant de la victoire révolutionnaire. À Mussolini qui, suivant immédiatement Staline, a donné le signal de la guerre immédiate ou pour le proche demain, notre Congrès a répondu que le prolétariat italien a forgé – au cours des quatorze années de la sanglante répression – les armes pour déclencher la bataille révolutionnaire, pour opposer à la guerre l’insurrection victorieuse ou, dans la pire des hypothèses, pour conclure la guerre dans la lutte pour l’instauration de la dictature prolétarienne.
Voilà la signification du Congrès de notre fraction, le sens de la portée de l’appel qu’il lance aux ouvriers.

PROLÉTAIRES DE TOUS LES PAYS !

La manœuvre de 1914 se répète. Vous êtes appelés à vous battre pour la démocratie contre la dictature : en réalité, vous êtes appelés à épouser la cause de vos impérialisme. Vous pourrez vous opposer à la guerre en déclenchant des mouvements de masse sur la base de vos organisations syndicales de masse. De telles batailles ne peuvent se résoudre qu’en opposant la révolution à la guerre. La révolution ne peut triompher qu’en fécondant le parti de classe, le guide des mouvements insurrectionnels. Au cas où vous ne sauriez faire déferler ces mouvements de classe, la guerre est inévitable et sa transformation en guerre civile n’est possible qu’au travers de la reprise de vos mouvements de classe pour la défaite de tous les États qui vous auront jetés dans le carnage mondial. Disposez-vous à combattre contre toutes les patries : fasciste, démocratique, soviétique. Votre lutte est la lutte pour l’Internationale, pour la révolution. Pour la victoire révolutionnaire, vous expulserez de vos rangs ,les traîtres socialistes et centristes qui, brisant votre front révolutionnaire, ont préparé les prémisses pour la guerre et prendront la tête des forces qui vous conduiront à une acceptation de la cause capitaliste : la cause de la guerre.
En Italie et en Allemagne, comme en Angleterre et en France, comme en Russie et en Abyssinie, dans tous les pays, vous lutterez pour la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. Seulement en vous concentrant pour cette orientation vous serez en mesure de profiter des situations révolutionnaires qui seront engendrées par l’éclosion du contraste insupprimable et de classe qui est constitué par le bloc des ouvriers et de la bourgeoisie pour la guerre, bloc provisoire qui a été uniquement possible grâce à l’œuvre de trahison des socialistes et des centristes, bloc qui débouchera d’autant plus vite et d’autant plus rapidement dans la victoire de la révolution que plus activement sera poussé l’effort des prolétariats pour créer les fractions de gauche, les prémisses historiques et théoriques indispensables pour le parti, pour l’internationale de la révolution.

Vive la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile !
Vive les fractions de la gauche communiste !
Vive l’Internationale et à bas toutes les patries !
Vive la révolution communiste mondiale !

LE CONGRÈS DE LA FRACTION ITALIENNE DE LA GAUCHE COMMUNISTE

Sur quelle base s’est effectuée l’unité syndicale - Les Mussolini et Hitler de la France démocratique

C’est au milieu des hurlements de joie des traîtres que l’unité syndicale se réalise en France, non pas l’unité des masses exploitées se préparant à déclencher l’offensive prolétarienne contre le capitalisme, mais l’unité de l’impuissance, de la dissolution, celle qui fut consacrée le 14 juillet. La canaille réformiste et centriste a pu sabler le champagne en l’honneur du triomphe du plan capitaliste qui consistait à situer l’unité entre C.G.T. et C.G.T.U. sur le terrain de l’appui des masses à la république démocratique, laquelle peut tranquillement, avec la participation des prolétaires, se préparer pour la guerre imminente. ”Vive l’unité syndicale”, clament les traîtres d’hier et d’aujourd’hui, alors qu’ils s’empressent d’alerter le prolétariat autour de l’application de sanctions contre l’Italie. ”Votre force de classe est reconstituée”, disent-ils, sans doute pour que les ouvriers comprennent qu’il est de leur devoir d’adhérer au futur carnage impérialiste.
Si l’on veut une image de la situation devant laquelle s’est trouvé l’ouvrier français, il suffit de prendre un numéro de l’”Humanité” : en première page les appels flamboyants au sujet de l’unité, les confraternelles salutations entre Jouhaux et Frachon ; en troisième page, par contre, des explications de Péri au sujet de la nécessité d’appuyer les sanctions soit pour maintenir la paix, soit pour déclencher la guerre dans les meilleures conditions pour la bourgeoisie française. D’autre part, en pleine orgie ”unitaire”, un Vaillant-Couturier mènera campagne contre ”L’Écho de Paris” payé par l’étranger et cela au nom du patriotisme français le plus authentique. Et que dire de l’épître de Monsieur Cachin au Congrès du Labour Party où l’agent de l’impérialisme français s’adressera aux valets du capitalisme anglais pour leur demander que leur influence, leur force (lisez les cuirassés de la Home Fleet, aux aguets dans la Méditerranée) soient mises au service des sanctions, contre Mussolini. Mais les ouvriers français n’ont plus la force d’ apprécier ces événements, de s’opposer aux réformistes et centristes qui font de l’unité syndicale un pion de la mobilisation pour la guerre. À Brest et à Toulon ils ont bien élevé la voix, déclenché des batailles grévistes, mais la horde des chiens enragés de la bourgeoisie aboyant aux ”provocateurs”, rejoignant ignoblement la répression féroce des gardes mobiles, a eu raison de leurs réactions désespérées. Maintenant on peut le constater dans toute sa crudité : le prolétariat français a trouvé en centristes et socialistes ses véritables Mussolini et Hitler, les bourreaux qui, pour compte et sur mandat de la bourgeoisie démocratique ont anéanti tout esprit de classe. Point n’a été besoin de faire déferler de puissants mouvements fascistes alors que l’inexistence d’un véritable parti de classe permettait le triomphe de la manœuvre de corruption du capitalisme au sein des masses. Sur le front de la lutte des classes, la bourgeoisie française a atteint son but : l’anéantissement du prolétariat en tant que force indépendante, et cela par sa pénétration au sein du P.C. et par l’utilisation de l’État soviétique dégénéré : processus graduel qui fut possible puisque dans l’immédiat après-guerre le prolétariat français ne parvient pas à cristalliser la conscience de ses buts et que lorsqu’il voulut le faire l’heure du centrisme avait sonné dans l’Internationale. Fascisme, centrisme, réformisme, se rencontrent donc aujourd’hui, dans des situations différentes avec des fonctions analogues mais non identiques, contre le prolétariat. Comme le Congrès de notre fraction l’a indiqué, le 14 juillet en France équivaut quant à ses résultats, à la Marche sur Rome de Mussolini ou à la prise du pouvoir par Hitler en janvier 1933. C’est ainsi que contre tous les charlatans et littérateurs avides de démagogie antifasciste, notre perspective tracée après le 6 février 1934, se vérifie pleinement : ce n’était pas le fascisme qui menaçait le prolétariat, mais les forces traitresses de la social-démocratie et du centrisme fraternisant dans le front populaire.
Les Congrès de la C.G.T. et C.G.T.U. se sont déroulés comme des apothéoses de la domination du capitalisme qui a lié provisoirement le prolétariat à son destin qui le précipite dans la guerre. Fanfares, brouhaha verbal, manifestations ”symboliques”, tout a été mis en œuvre pour plonger les masses et exploités dans la fange actuelle où la loi est la soumission aux classes dominantes. Avant de jeter des millions de vies ouvrières dans un carnage fratricide, il faut faire disparaître du cerveau prolétarien toute perception de classe, afin que les révoltes de demain, ne puissent dépasser le stade de l’incohérence, du désespoir et féconder les bases pour un guide : un parti ; ce but le capitalisme espère bien l’avoir obtenu avec l’adhésion prolétarienne à la Marseillaise, à la patrie bourgeoisie et démocratique. Mais sur le terrain spécifique où se meut le prolétariat, sur le terrain de ses luttes revendicatives et de ses organisations syndicales le fer rouge du capitalisme devait encore être appliqué décisivement. Ah ! les social-traîtres et leurs acolytes centristes espèrent bien avoir brûlé les entrailles des masses prolétariennes, ils espèrent bien avoir atteint les fibres de la vie même du prolétariat. Mais leur victoire aussi funeste qu’elle puisse être aujourd’hui pour la lutte des masses ouvrières, se payera lors de l’explosion des contrastes de classes au cours de la guerre, contrastes que le capitalisme a pu détourner momentanément de leur débouché révolutionnaire pour les orienter vers l’hécatombe.
Au Congrès de la C.G.T.U. Racamond pourra dire ”du passé faisons table rase”, oublions les crimes des traîtres de 1914, le sang ouvrier dont leurs mains sont teintées, car actuellement le centrisme a atteint le niveau des socialistes et qu’il a, lui aussi, mérité du capitalisme avec le massacre de milliers d’ouvriers chinois, avec ses assassinats d’ouvriers et de militant révolutionnaires en Russie. Et Jouhaux lui répondra qu’il lui semble que ”la tradition vient de se renouer et que sont effacées les années mauvaises que nous avons vécues”. Plus un centriste ne pourra désormais lui reprocher ses crimes envers le prolétariat français : l’unité est bien réalisée.
Et que dire des assises des deux Centrales sinon qu’elle se déroulèrent dans une atmosphère de pogrom pour ceux qui tentèrent d’émettre la moindre critique de classe. ”Unité” clamèrent les délégués fanatisés par la campagne des traîtres lorsque des critiques s’élevèrent contre les réformistes où quand des délégués de l’Enseignement unitaire tentèrent de faire entendre leur opinion. L’unité syndicale doit se dérouler sur la base de la suffocation des organismes de base du prolétariat, sur la base de la mobilisation de milliers d’ouvriers contre tous ceux qui ”compromettent” l’unité par des critiques envers les bonzes confédérés ou unitaires : voilà un élément qui ressort clairement de ces Congrès.
Ce qui est infiniment plus grave et ce qui marque définitivement la valeur contre-révolutionnaire de l’unité syndicale en France, c’est le programme sur lequel se vérifia la rencontre des réformistes et des centristes, la plate-forme qui au nom des intérêts du capitalisme fut donnée, sous le masque trompeur de l’unité aux travailleurs. Tout d’abord ceci : ”Le Congrès approuve entièrement la charte élaborée par la commission mixte interconfédérale d’unité, concernant l’indépendance du mouvement syndical et l’interdiction des fractions.”
En d’autres termes, le Congrès approuve la culbute du mouvement syndical du terrain de la lutte des classes sur celui des intérêts spécifiques du capitalisme. Car, au sujet ”d’indépendance syndicale”, le Congrès de la C.G.T. prouve qu’il s’agit d’indépendance du terrain de la lutte des classes et de dépendance envers un programme capitaliste de soutien à un gouvernement de gauche et de ”rénovation nationale”. D’ autre part, pour la C.G.T.U., les attaques contre les délégués de l’Enseignement unitaire sont une autre manifestation ”de syndicalisme indépendant” car Racamond dira que ceux-ci feraient mieux de s’occuper du problème des salaires (on connaît la lutte ultra négative menée par les centristes à ce sujet) au lieu de s’opposer au rattachement des syndicats au capitalisme. Et Frachon ne manquera pas dans sa réplique à Thorez, venant saluer la ”ligne” du Congrès, de mettre en évidence l’attachement des ouvriers unitaires à la Russie, au Parti Communiste et au ”pilote” Staline. Ce qui prouve encore une fois ce que signifie ici ”indépendance”. Au sujet de l’interdiction des fractions qui fut à la base de l’accord scellé entre réformistes et centristes, elle représente la consécration au sein des organisations syndicales de cette ”indépendance” : en réalité de leur emprisonnement par le capitalisme. Plus aucune possibilité pour le prolétariat de se rattacher au déroulement de la lutte des classes, de puiser dans ses luttes syndicales une vision de bataille contre le capitalisme ; plus aucune possibilité de faire des syndicats le piédestal pour des mouvements révolutionnaires. En interdisant les fractions, centristes et réformistes suffoquent la respiration de classe des ouvriers, font des syndicats des annexes du bloc gouvernemental de demain, du ”Rassemblement Populaire”. L’unité syndicale sur cette base équivaut à une modification de la structure interne des syndicats unifiés, la substitution d’une plate-forme capitaliste à leur base de classe qui, bien que déjà étouffée, n’avait pas encore été anéantie. L’interdiction des fractions signifie aussi que les agents de la bourgeoisie veulent dès maintenant ériger une barrière pour empêcher les ouvriers, au travers des remous de la vie syndicale et du déroulement du plan capitaliste pour la guerre, de s’orienter vers la fondation d’un parti révolutionnaire.
Un autre aspect extrêmement grave de l’unité syndicale est le sort que l’on entend désormais réserver aux luttes revendicatives des ouvriers. Au sein des deux Congrès c’est l’idée du ”plan” qui triomphe. Au nom des unitaires Racamond démontrera que l’idée du plan est d’origine centriste lequel l’a appliqué triomphalement en Russie (il aurait pu ajouter : sur la base d’une exploitation éhontée des travailleurs russes). Aux mouvements de résistance du prolétariat on oppose désormais le ”plan”, les solutions générales qui ne peuvent se résoudre que sur le terrain du parlementarisme. Brest et Toulon ont déjà prouvé que dans la phase actuelle tout mouvement revendicatif qui tend à se développer en dehors du contrôle des traîtres, donc dans une direction révolutionnaire, se heurtera à la barrière érigée par confédérés et unitaires. En adoptant le ”plan” comme base de la fusion (et les réserves de la C.G.T.U. n’ont qu’une valeur relative) il est proclamé qu’aucun mouvement de revendications ne pourra désormais se situer sur une base de classe avant que le prolétariat ne réalise à nouveau la force de resurgir sur l’arène politique et de chasser les traîtres de ses rangs.
Mais cela ne signifie pas que nous n’acceptions pas la fusion qui s’est réalisée. Nous l’acceptons comme un fait, en dénonçant ceux qui en ont fait un acte de dissolution du prolétariat, mais nous la subissons tant qu’elle nous est imposée sur un terrain propre à l’ennemi. Jamais nous n’approuverons, comme les délégués de l’Enseignement – selon le compte rendu de l’”Humanité” – dans la résignation les résolutions unitaires au sujet de la fusion. Nous lutterons dans les syndicats unifiés de demain, les communistes internationalistes y lutteront, mais nos coups se porteront farouchement contre les traîtres pour arracher au feu des événements de demain, des réactions d’aujourd’hui, les masses à leur influence capitaliste. Nous lutterons pour le droit des fractions, pour un programme de luttes revendicatives en proclamant ouvertement que le prolétariat français doit remettre ses organismes de classe sur leurs rails véritables, qu’il doit leur redonner leurs caractères spécifiques, leur véritable structure, et que ces tâches devront être le fait des événements de demain.

Compte rendu du Congrès de la fraction - Résolutions adoptées

Nous publions ci-dessous un résumé des débats de la deuxième journée du Congrès de notre fraction. Nous croyons que, particulièrement dans la situation actuelle, les militants d’autres pays peuvent y trouver des éléments qu’ils se doivent de confronter avec leurs propres expériences.

LA RÉDACTION.


JACOBS : Pour peu que l’on examine attentivement les discussions qui se sont déroulées avant le Congrès, il me semble que celles-ci se sont présentées sous leur aspect réel, même si les divergences ne s’affirmèrent pas avec suffisamment de clarté. Nous devons, sans nous en tenir à des polémiques au sujet de changements d’étiquettes, prendre le problème à la gorge, d’autant plus que la question de la fraction se présente aujourd’hui avec des éléments contradictoires. Ainsi, la fraction a lancé le mot d’ordre de sortir des P.C. en conséquence de la déclaration de Staline, du 14 juillet, qui marque définitivement la trahison du centrisme. De ce fait, on pourrait croire que le seul maintien du terme de fraction est un non-sens et qu’il faille lancer le mot d’ordre de rentrer dans notre organisation. Je pense que partir de ce critère est complètement faux, parce qu’il ne s’agit pas d’opposer, à tout prix, une solution concrète et immédiate à celle que le centrisme a reçue du capitalisme, mais de réagir dans une direction déterminée où puisse s’opposer à une situation contre-révolutionnaire une situation révolutionnaire. Dire que le mot d’ordre de la sortie des P.C. implique la rentrée dans la fraction, donc sa transformation en parti, ne représente pas la solution prolétarienne à la trahison du centrisme, qui sera donnée par les événements de demain pour lesquels la fraction se prépare aujourd’hui, mais est une position qui peut porter à la dénaturation actuelle des principes mêmes de la fraction.
Je voudrais insister également sur une autre notion : lorsque nous affirmons, aujourd’hui, que le processus de trahison du centrisme – qui s’est déterminé avant 1927 – s’est épanoui pleinement, nous ne démontrons pas inversement qu’à cette trahison ouverte des P.C. s’oppose la possibilité de déterminer une orientation révolutionnaire du prolétariat, puisque cette trahison se vérifie sur la base de sa dissolution au point de vue mondial. La conclusion des trahisons centristes n’est donc pas un cours de luttes révolutionnaires, mais la dissolution du prolétariat qui se retrouvera dans les catastrophes de la guerre.
En face de la trahison centriste, nous devons lancer le mot d’ordre de sortie des partis communistes, mais il n’est pas prouvé que, par rapport à ce mot d’ordre, existent les conditions historiques pour la constitution de nouveaux organismes révolutionnaires, ou pour un élargissement des rangs de la fraction ; en un mot qu’existe déjà la possibilité d’opposer à cette manifestation de la vie du capitalisme, de nouvelles organisations capables de redonner au prolétariat la conscience que le centrisme a démolie et surtout qu’il existe une possibilité d’opposer une solution immédiate aux problèmes que cette trahison pose.
Avant tout, je pense qu’il existe une liaison entre le rapport de force des classes, la conscience historique que le prolétariat parvient, dans ses organismes, à réaliser et les formes de son organisation en classe. Enlever ”fraction du P.C.I.” pourrait signifier, aujourd’hui, que l’heure d’une modification des bases de l’organisation a sonné avant que ne se vérifient la transformation du rapport entre les forces de classes et la possibilité d’intervention, sur l’arène politique, de la conscience révolutionnaire que que le prolétariat s’est forgée. La fraction qui, avant que n’apparaissent les conditions historiques pour sa transformation en parti, rompt avec les traîtres en invitant les ouvriers à sortir des partis. Elle, qui se considère comme le futur parti de demain, entend maintenir la filiation qu’elle représente et riposte aux actes de la trahison centriste par les plus hautes manifestations de son activité en vue de former les cadres et de compléter le matériel avec lequel le prolétariat devra affronter la révolution. Car ce n’est pas aux P.C. que se relie la fraction, mais à l’expérience historique sur laquelle se sont fondés les partis et c’est cette expérience qu’elle entend dépasser.
Avant d’aborder les problèmes de la fraction, dans la phase actuelle, et qui sont examinés dans le document de ”Bilan”, je voudrais mettre en évidence l’idée centrale du document, celle qui me paraît refléter le problème essentiel.
Peut-on affirmer que le parti puisse se fonder en dehors d’une perspective historique où le problème du pouvoir se pose ? Il est évident que puisque le parti se fonde sur la notion de la lutte contre l’État capitaliste, si les conditions pour cette lutte disparaissent momentanément ou pour une période donnée, le problème du parti ne peut se poser car, pour un marxiste, quand un problème se pose, les éléments pour le résoudre se posent également. Par contre, théoriquement, historiquement et politiquement, on peut prouver que la fraction surgit comme l’expression de la faiblesse, de l’immaturité du prolétariat qui est dévoyé, par les forces du capitalisme, du chemin de la révolution, alors que s’ouvre un cours de situations contre-révolutionnaires. Le parti et la fraction sont donc deux expressions de la vie du prolétariat qui parvient a entrevoir une perspective insurrectionnelle à ses luttes ou bien qui traverse les premiers moments de sa formation en classe, ou bien – et cela découle de l’expérience de la Ière, IIe et de la IIIe Internationales – du triomphe de l’opportunisme qui met le parti au service du capitalisme.
Le problème de la fraction et du parti est donc le problème de la substitution d’un cours d’événements à un autre et, une fois posé, le problème sur ses fondements idéologiques, nous nous efforcerons de trouver une certaine confirmation dans les différentes périodes du mouvement ouvrier.
Le camarade Jacob fait maintenant un commentaire du rapport contenu dans le numéro 17 de ”Bilan” et qu’il soumet à la discussion.

GATTO : Le rapporteur a affirmé un principe juste, celui que le parti peut se fonder seulement quand la fraction contient un bagage idéologique résultant de l’examen des événements. Dans ses grandes lignes, la subdivision en trois phases, Ière, IIe et IIIe Internationales, est juste, mais trop schématique, car une pareille façon d’aborder le problème accrédite l’idée de l’existence de quelque chose de diabolique dans l’action des individus. Pour la Première Internationale, il n’est pas tout à fait juste de considérer la Commune comme l’ultime épisode des mouvements révolutionnaires. Pour la IIe Internationale, s’il est vrai que Lénine et les bolcheviks représentèrent une fraction, leur action est restée, d’autre part, presque sans influence sur la scène mondiale et ils ne se sont pas efforcés de développer internationalement leurs expériences.
Pour les thèses de Rome, elles contiennent les éléments fondamentaux sur la nature du parti. Elles ne pouvaient naturellement contenir la réponse aux autres problèmes qui se sont présentés ensuite.
Le rapporteur a sérié les deux éléments nécessaires pour pouvoir passer à la fondation du parti : 1) l’État prolétarien et la révolution russe ; 2) les problèmes de la démocratie, et, enfin, ceux de pays coloniaux. Pour le premier, pour autant que nous devons chercher à donner une solution, nous ne pouvons attendre d’être à même de donner une réponse définitive avant de passer à la fondation du parti. La question démocratique est un problème pour nous déjà résolu et dépassé, comme du reste l’a prouvé notre lutte contre Trotsky. Pour les colonies, la faillite de toute l’expérience de l’I.C. peut nous fournir les éléments afin de donner une solution à ces problèmes. Nous sommes d’accord que l’on ne peut passer immédiatement à la fondation du parti, mais, d’autre part, il peut se présenter des situations nous mettant devant la nécessité de passer à sa constitution. L’exagération du rapporteur peut conduire à une espèce de fatalisme. Pour finir, j’ajouterai que le parti italien, avec les thèses de Rome, et avec ses interventions aux Congrès de l’I.C., s’est efforcé de porter l’expérience italienne du terrain national sur celui de l’Internationale.

TULLIO : Le rapporteur a parlé en bon polémiste, mais n’a pas affronté le problème dans ses véritables termes : Quand se fonde le parti ? Le mot d’ordre de sortir des partis communistes est un peu hasardé parce qu’aux ouvriers nous devons offrir un moyen d’organisation pour pouvoir continuer la lutte. Il est nécessaire de savoir se situer dans le cours des événements pour élargir les cadres et, par là, il ne s’agit pas d’un simple changement d’étiquette. Le parti de classe ne se crée pas seulement à la veille de la prise du pouvoir. Si nous disons que lorsque manque un parti de classe, il manque le guide, nous voulons dire que celui-ci est indispensable également dans une période de dépression. Il persiste toujours une maturité de classe qui doit être polarisée. Pour ce qui regarde le travail des communistes dans les syndicats, celui-ci pourrait être préjugé par une conception qui estime indispensable la solution de certains problèmes fondamentaux. Il ne s’agit pas de former immédiatement le nouveau parti, mais de chercher une configuration plus adaptée aux nécessités du moment, élargissant nos bases sur le terrain national et international.

BIANCO est d’accord sur la substance. La divergence porte sur la possibilité d’intervention de la fraction et sur l’appréciation des conditions objectives. Nous nous trouvons dans une situation où le prolétariat est dissout et dans l’impossibilité de devenir un facteur décisif. Il existe une rupture entre ce que l’on se propose et les conditions d’impuissance dans lesquelles nous nous trouvons. Deux âmes dans un corps, comme il résulta de l’affaire Beiso, de notre travail dans les syndicats, de la contribution à la presse. À Pantin, quand nous avons constitué la fraction, nous avons constitué les cadres du nouveau parti. Sur le terrain international, notre travail devra être plus adapté au développement des événements.

VERCESI : Le débat porte sur la question centrale. Je pense devoir intervenir pour ajouter quelques éléments qui n’ont pas été exposés par le camarade Jacobs. Je m’inspirerai de ce critère : obtenir la plus grande clarté, non seulement pour la situation actuelle, mais aussi pour l’avenir. La meilleure méthode me semble être celle qui se réfère aux positions de nos maîtres et à l’analyse des expériences capitales effectuées sur ce terrain.
On a dit, au sujet de la polémique qui opposa Lénine à Luxembourg sur la question du parti, que le premier concevait la possibilité de faire servir l’organisation du parti afin de déchaîner des mouvements de classe, alors que la seconde considérait que ces mouvements sont complètement indépendants de l’action du parti et surgissent uniquement des contrastes de classe. La divergence porta, par contre, sur des problèmes divers et c’est uniquement à l’inévitable déformation de la polémique de cette époque que l’on dut de pouvoir accréditer l’opposition entre la théorie de la ”spontanéité” de Luxembourg et celle du ”plan” des mouvements de Lénine. En effet, tous deux étaient parfaitement d’accord pour considérer que la formule lutte de classe en tant que centre moteur des situations et de l’évolution de la lutte révolutionnaire, devait être prise dans sa signification correcte d’opposition entre les classes et non entre partis. La victoire révolutionnaire n’est pas le triomphe d’un parti qui a obtenu son succès au travers d’une série de manœuvres habiles et astucieuses, mais le triomphe de la classe prolétarienne qui a atteint la vision de ses intérêts historiques. La voie qui conduit à la maturation de cette conscience est celle de la lutte des masses pour leurs intérêts de classe. Sur cette même voie se trouvent la fondation et le développement du parti de classe qui condense, au travers de l’élaboration idéologique, les notions programmatiques et tactiques qui sont indispensables pour la victoire. Sur ces termes du problème, aucune divergence n’existe entre Lénine et Luxembourg. La polémique s’est faite sur le rôle de l’organisation et sur la structure de ce dernier afin d’habiliter le parti à ses tâches historiques, polémique de portée plus limitée bien que toujours d’une grande importance et à propos de laquelle il me paraît que Lénine, soutenant la nécessité d’une organisation centralisée, revendiquait une position indispensable pour la lutte prolétarienne. Mais sur la question essentielle, l’accord était total et tous les deux considéraient que la lutte des classes n’est pas le résultat de manœuvres d’individus ou de partis, mais le produit des contrastes historiques qui minent la base de la société capitaliste.
Si, à présent, nous allons appliquer ces conceptions générales à l’expérience qu’a vécue le prolétariat, nous apercevrons nettement que les quatre organisations du prolétariat qui ont existé jusqu’à ce jour correspondent à quatre phases progressives de la conscience des masses, à quatre phases progressives de la lutte des classes, à quatre types progressifs de parti de classe du prolétariat. Je ne répéterai pas ce qu’a déjà dit le camarade Jacobs à ce propos, mais me limiterai à rappeler les conclusions. La Ligue des communistes se fonde sur la perspective de la possibilité de la transformation de la révolution bourgeoise (encore en action) en révolution prolétarienne. Une fois fini le cycle de ces révolutions, la Ligue des Communistes s’éteint et Marx prendra l’initiative de sa dissolution. La Première Internationale ne surgira pas à la suite d’un plan préétabli, mais à l’occasion d’une manifestation de solidarité contre les persécutions tsaristes contre la Pologne, et son plan sera d’appuyer les États progressistes contre la réaction qui se concentrait avant tout autour de la Russie, puisqu’elle concevait possible de faire surgir la victoire prolétarienne de la résistance qu’aurait offerte la Russie au développement des États bourgeois d’Occident. Mais déjà s’affirme la première position indépendante de la classe prolétarienne, l’idée de la possibilité d’un front international des travailleurs se présente nettement et, en conséquence, aussi celle de la constitution des organisations syndicales de classe. Les massacres du Père Lachaise clôturent le cycle des situations dans lesquelles a vécu la Première Internationale (la guerre franco-allemande se termina non en offrant au prolétariat la possibilité de profiter de la lutte entre ces deux capitalismes, mais alors que ces derniers peuvent établir un front solidaire pour étouffer la première tentative de révolution prolétarienne) et Marx, en 1872, prendra l’initiative de transférer en Amérique le siège de l’Internationale, ce qui – comme Engels devait l’expliquer par la suite – était une forme dissimulée de liquidation de l’organisation. Il est vrai qu’Engels expliqua cette liquidation comme la seule voie de salut pour empêcher la mainmise sur l’organisation par les anarchistes, mais il est bien évident que le seul fait de devoir se reconnaître impuissants à sauvegarder, au sein de l’organisme, les positions marxistes, prouve que les conditions historiques n’existaient plus pour laisser subsister l’organisation internationale. La Ligue des Communistes et la Première Internationale s’éteignent et ne trahissent pas, comme il en sera le cas pour la Deuxième et la Troisième Internationales, et cela pour deux raisons : il n’existe encore aucune organisation autonome de classe du prolétariat (les conditions historiques pour cela n’ayant pas encore mûri), la lutte des classes n’a pas encore déterminé une conscience des masses qui dépasse celle de tentatives d’intervention dans le cours des révolutions bourgeoises, afin de faire progresser jusqu’à une phase supérieure prolétarienne, au travers de l’appui aux bourgeoisies progressistes. Les conditions historiques et sociales se sont modifiées profondément depuis la Commune et avec la formation des grands États capitalistes en Europe ; il se détermina alors la possibilité et la nécessité de la formation des organisations syndicales de masse. À partir de ce moment, le centre moteur des situations, la lutte des classes, se développe autour du duel que se livrèrent les deux classes protagonistes : le prolétariat qui voulait conserver à ses fins historiques les syndicats, en faire une arme de la révolution prolétarienne, et le capitalisme, qui voulait gagner ces organismes les arracher au prolétariat et en faire des bastions lui permettant de pénétrer au sein même de la classe ouvrière. Les grandioses luttes théoriques et politiques au sein de la IIe Internationale se développèrent en fonction de ce duel fondamental, pendant que la tranchée de la défense du prolétariat se construisait, non en dehors de ces débats fondamentaux, mais en leur sein même. Les théories syndicalistes qui surgirent en dehors de ces polémiques centrales sont, pour cela même, en dehors des termes réels de la lutte des classes et, en 1914, quand se vérifia la liquidation de la bataille prolétarienne au travers de la trahison de la IIe Internationale, le syndicalisme restera absent en tant qu’idéologie prolétarienne quand, toutefois, il ne deviendra pas une autre maille de la manœuvre bourgeoise pour jeter les masses dans la guerre (France et Italie). Il en sera de même pour la position des syndicalistes dans les mouvements révolutionnaires de l’après-guerre.
Quand la position du prolétariat évolua du plan de la construction des organismes pour la défense des intérêts immédiats au plan supérieur de la lutte pour la conquête du pouvoir, surgira un nouvel organisme de la lutte : l’État ; et, dès 1917, commencera à nouveau le duel entre le prolétariat voulant faire servir ce nouvel organisme à la lutte pour la révolution mondiale et le capitalisme qui comprend qu’il ne peut conserver son pouvoir qu’à la condition de gagner à sa cause l’État soviétique. Cette bataille s’est conclue par la victoire du capitalisme, l’État russe est devenu un instrument à la disposition des plans de l’ennemi. Encore une fois, toutes les tendances qui, au sein du prolétariat, ont rejeté les termes réels dans lesquels s’est développé l’antagonisme historique entre bourgeoisie et prolétariat, la lutte des classes, se sont rejetés du processus réel de la lutte du prolétariat et, pour cela même, se sont mis dans l’impossibilité de travailler pour la construction des nouveaux partis. Notre fraction est restée correctement sur ce terrain et, pour cela, a pu maintenir sa cohésion, malgré l’attaque brutale du centrisme et la manœuvre d’enveloppement de Trotsky.
Il faut se rendre compte que, sur le terrain politique, comme sur le terrain économique, existent des lois qui ne peuvent être violées par des individus, groupes ou partis. Sur le terrain économique, il est utopique et contre-révolutionnaire de construire la nouvelle économie sans préalablement avoir détruit, en l’État capitaliste, le bastion de l’ennemi et l’organe de compulsation des contrastes du régime capitaliste. Sur le terrain politique, il est tout aussi impossible d’ œuvrer dans le chemin de la lutte révolutionnaire (emprunter le chemin de la construction ou reconstruction des nouveaux partis de classe) sans avoir détruit, en le réformisme et le centrisme, le pont que l’ennemi construit au travers des syndicats et de la dégénérescence de l’État soviétique, au sein même de la classe ouvrière donnant ainsi à la lutte des classes une signification historique bien déterminée.
Celles-ci sont les lois qui président à l’évolution historique. Par son caractère contradictoire même (caractère de classe des syndicats et de l’État et politique anti-prolétarienne de ces organismes), l’évolution est destinée à culbuter dans la guerre de laquelle surgira la reprise de la lutte prolétarienne en une phase plus avancée. La guerre est l’accouplement du prolétariat et de la bourgeoisie, accouplement devenu possible par le succès des traîtres réformistes et centristes. L’éclosion de mouvements révolutionnaires dépend de la nature purement provisoire de cet accouplement destiné à exploser à cause des contrastes insolubles qui opposent le prolétariat à la bourgeoisie. Avant, pendant et après l’après-guerre, le chemin de la construction du parti est celui contresigné par des limites historiques, non à inventer mais a reconnaître et qui contiennent le duel indiqué autour des organismes centraux de la lutte des classes (syndicats, État).
Si nous examinons maintenant l’attitude de nos chefs en relation avec le processus historique, nous aurons des notions bien claires qui nous permettront de comprendre sur quel terrain nous devons nous mouvoir. Nous entendons parler de Luxembourg, Lénine, Bordiga, comme de trois moments différents et progressifs de l’évolution de la classe prolétarienne et de son parti. Luxembourg verra le problème des frontières programmatiques dans sa lutte contre le réformisme de Bernstein et contre le centrisme de Kautsky, mais elle n’arrivera pas à la perception de la nécessité de construire des cadres, organisme centralisant ces positions théoriques : dans le mouvement allemand, nous n’aurons pas la formation d’un fraction avant la guerre ; au cours de cette dernière, nous assisterons à la formation d’une ”Ligue” (les Spartakistes) qui ne pose pas le problème du parti dans ses termes de filiation du précédent parti social-démocrate, filiation qui est évidemment la phase supérieure et la négation du réformisme bernsteinien et du centrisme kautskyste. Lénine, par contre, non seulement arrivera à une vision plus complète des problèmes théoriques de la lutte contre le réformisme, mais il se concentrera, pendant de nombreuses années, dans le travail de fraction pour la construction du parti bolchevik, sur le plan d’une constante sélection des idées et des cadres dans la lutte contre le menchévisme et l’économisme. On peut dire que la fraction de gauche représentant la réaction prolétarienne au réformisme allemand surgit non en Allemagne, mais en Russie. Bordiga reprendra le chemin de Lénine, mais avec les caractéristiques imposées par la phase plus avancée de la lutte du prolétariat, de la lutte des classes. Quand surviendra le moment où le nouvel organisme que le prolétariat se sera donné, l’État, deviendra l’objet de la manœuvre d’enveloppement de l’ennemi et que l’Internationale brisera les termes du problème en faisant passer les partis au service de l’État russe, au lieu de faire de ce dernier un instrument de l’Internationale, Bordiga sentira que l’heure est venue, non d’accepter le terrain de la manœuvre pour essayer d’opposer sa volonté ou celle du parti italien au développement du plan historique qui s’ ouvrait, mais de poser le problème dans ses véritables termes : ou bien il existait une possibilité de défendre, en Italie comme dans tous les autres pays, les notions fondamentales qui doivent présider au développement de la révolution mondiale, ou bien abandonner la direction du parti italien pour ne pas compromettre la continuité de la lutte révolutionnaire et, par cela même, ne pas compromettre le processus ne reconstruction des cadres et des notions théoriques de la lutte ouvrière au sein des partis et de l’Internationale. Le dilemme qui se posa n’était pas de faire ou de ne pas faire, mais bien celui-ci : établir le retranchement du prolétariat (nature du parti, tactique communiste en face de la démocratie, ce qui est la substance théorique des thèses de Rome) et seulement ensuite poser le problème quantitatif de l’extension de ces positions de principe. Rester à la direction du parti signifiait sacrifier les principes, soit pour ce qui concerne le mouvement italien, soit pour ce qui regarde l’Internationale ; aucune autre voie de sortie n’existait en dehors de la démission des postes du parti à la tête duquel on ne pouvait rester qu’à la condition de porter un coup aux principes.
Je me souviens avoir dit, dans une réplique à la discussion sur la situation internationale, à propos du plan de Lénine de faire de l’État le pivot de la révolution mondiale, que cela l’a conduit à contredire les positions qu’il avait défendues auparavant pour le mouvement russe sur deux questions fondamentales : fondation des partis (à l’inverse du processus de la fraction, celui de la plus grande concentration des masses à Tours et à Halle), l’insurrection prolétarienne (en 1923, en Allemagne, une tentative de coalition voit le jour bien plus à droite que la tendance de Zinoviev-Kamenev en Octobre 1917 et contre laquelle Lénine mena une lutte aiguë).
Les prémisses théoriques posées, il s’agit d’établir le chemin que nous devons suivre. Gatto a dit de Jacobs qu’il voulait conditionner la fondation du nouveau parti à l’achèvement du travail idéologique d’élaboration des notions devant présider à la politique de la nouvelle révolution prolétarienne. À part la déformation de la pensée de Jacobs qui répondra pour son compte, j’affirme d’une façon catégorique qu’à nouveau peut se présenter la nécessité de devoir passer à la fondation des partis, alors que les conditions idéologiques indispensables ne seraient pas encore réalisées, mais nous aurons alors les pires des conditions pour la construction du parti. Par contre, notre devoir actuel consiste à travailler pour que le prolétariat se trouve dans les meilleures conditions pour fonder son parti et nullement dans les plus mauvaises.
À mon sens, le problème consiste donc dans l’établissement de la tendance sur laquelle nous devons nous mettre, tendance qui ne s’invente pas, mais qu’il s’agit de repérer dans le processus historique et de déployer alors le maximum de nos forces ; toute activité qui se développe en dehors de ces cadres naturels de la lutte des classes est une activité qui empêche et ne favorise pas la fondation du parti.
Dans l’ensemble du travail de notre fraction, il est évident que c’est parce que nous avons suivi le chemin réel du prolétariat que nous nous sommes préservés de la décomposition qui a détruit les bases mêmes des partis de demain dans tous les pays (voir l’expérience de Trotsky). Mais je vois nettement aujourd’hui une erreur de laquelle je suis directement responsable et qu’il m’a été possible de délimiter particulièrement après les observations des camarades Piero et Antonio. Au sein des organes dirigeants de la fraction, j’ai bien mis en évidence la signification de la déclaration de Staline consacrant la légitimité des armements de l’impérialisme français ; dans de nombreux écrits, j’ai bien mis en évidence que le voyage de Laval à Moscou ne se développa aucunement sur le terrain des intérêts particuliers des deux États, mais sur le terrain de l’appui direct de l’État russe à la manœuvre capitaliste pour la guerre. Mais lorsque j’ai été chargé d’écrire un manifeste se concluant par un appel aux ouvriers d’abandonner les partis communistes devenus des organes de la contre-révolution, j’ai bien fait dépendre cet appel de la signification du 14 juillet, ayant une portée analogue à la Marche sur Rome et à la prise du pouvoir par le fascisme en Allemagne, mais ce que je n’ai pas compris immédiatement et ce que ces deux camarades m’ont permis de comprendre par après, c’est la répercussion que ces différentes positions politiques devaient avoir sur le terrain du développement du processus de la fraction devant se diriger vers la construction des partis de demain. C’est pourquoi mon erreur consista à ne pas avoir fait découler le manifeste et les positions de principe indiquées de l’établissement de la position centrale que ”fraction de gauche du P.C. Italie” devenait une formulation en contraste aigu avec la nouvelle phase de la lutte des classes qui s’était ouverte et qui était contresignée par le passage des partis communistes au service direct du capitalisme.
Donc, sur le terrain même du processus de la formation du parti de demain, une profonde modification était intervenue qu’il s’agissait de consacrer au travers d’un changement de nom de notre organisation qui ne peut plus se référer à un parti passant au capitalisme, à un parti qui assume la fonction équivalente à celle du fascisme pour l’éclosion de la guerre, mais nous devons, à partir d’aujourd’hui, nous référer à une notion exclusivement historique et politique, en tant que filiation et phase supérieure de la révolution russe. Pour cela, je propose que le Congrès adopte la dénomination de ”fraction italienne de la gauche communiste”. Nous devons enregistrer politiquement un profond changement politique qui s’est déjà vérifié et, sur la base des considérations théoriques et politiques que je me suis efforcé de mettre en évidence, continuer le travail entrepris pour être à même de remplir le rôle qui est dévolu à notre fraction pour la construction du parti qui conduira le prolétariat italien à l’insurrection au nom et pour le compte du prolétariat international.

PIERO affirme que sa position n’est pas déterminée par la conception qu’il défendit dans le groupe du ”Réveil”. Il analyse la fonction de la fraction. Aujourd’hui, si nous étions encore dans le parti, l’heure de la scission aurait sonné. Notre orientation doit être correcte, il faut rendre notre presse plus accessible aux ouvriers. Il faut, en un mot, se relier à la lutte des classes. Il n’est pas d’accord avec la définition de la constitution du parti de classe seulement dans la période de reprise prolétarienne.

CANDIANI : Tout d’abord, il faut débarrasser le terrain des formules vagues sur le dynamisme. Il lit un passage du document Jacobs. Il polémise contre les affirmations de Vercesi sur la fonction du parti politique de classe, sur la fonction négative des différents groupes d’opposition et il s’en rapporte – pour détruire les conclusions négatives quant à l’élargissement de la base de la fraction – aux mêmes explications données par Vercesi sur ces problèmes. Il est vrai que de 1928 à aujourd’hui, ne se sont pas vérifiés de grands événements, cela est vrai et on ne peut nous accuser de vouloir faire des miracles. Vercesi a fait une affirmation grave quand il a dit qu’avec l’extinction de la classe se vérifie aussi celle de la fonction du parti. Au contraire, le parti reste en fonction au travers d’une activité théorique et organique également dans la période dépressive. Le manifeste lançant le mot d’ordre de sortir des P.C. n’est pas un manifeste historique, mais l’indication d’une période qui se clôture et d’une autre qui s’ouvre avec la possibilité d’un travail politique. Également, sur l’échelle internationale, notre travail doit être plus intense.

GIGI n’admet pas que, dans la situation actuelle qui se dirige vers la guerre, situation qui voit la dissolution du prolétariat, on puisse passer à un travail politique de nouvelle orientation. Il trouve étrange que des camarades soutiennent de telles positions, qui se heurtent avec l’analyse de la situation internationale. Bordiga a bien fait – à son avis – de ne pas accepter le marché offert par les dirigeants de l’Internationale et qui consistait à avoir les mains libres en Italie, en 1924, à la condition de ne pas prendre position sur le problème russe.

PIERI : Je m’aperçois maintenant que ce problème, d’une importance capitale, aurait dû suivre et non précéder la discussion sur la situation italienne, car cet examen nous aurait mieux permis de faire apparaître les divergences qui, actuellement, prennent l’aspect du changement de nom de notre organisation et ne se manifestent pas dans leur substance. En effet, je pense que le changement de nom proposé par certains camarades signifie également un changement de position et de direction de tout le travail de la fraction. Il est facile d’apercevoir cette tendance quand on examine la position soutenue par des camarades envers de récents conflits de classe, où ceux-ci défendirent que la fraction pouvait assurer également, dans la phase actuelle de décomposition du prolétariat, une fonction de direction dans ces mouvements, faisant par là abstraction du véritable rapport entre les forces. Cette façon d’aborder le problème revient à fausser toute la base du document Jacobs et je crois que ces camarades auraient facilité la discussion si, à l’aide d’un contre-rapport, ils avaient permis de mettre en évidence la divergence réelle qui porte, non seulement sur le changement de nom, mais sur ce que doit être la fonction de la fraction. Le camarade Vercesi, dans son intervention, a confessé avoir seulement revu aujourd’hui sa position et il affirme avoir commis une erreur si, avec le mot d’ordre de sortir des P.C. devenus des instruments de l’ennemi de classe, il n’a pas ajouté le changement de nom de notre organisation. À part ce changement foudroyant, il reste à examiner si, en réalité, il existe une contradiction entre le mot d’ordre approuvé par tous, de la sortie des P.C. et celui de la conservation du nom de la fraction de gauche du P.C. Jusqu’aujourd’hui, tous nous étions d’accord pour soutenir que la définition de fraction de P.C.I. avait exclusivement une signification historique et non formelle, c’est-à-dire représentait la continuité du parti fondé sur les bases fondamentales et constitutives de Livourne et non une fraction organique de ce parti que le centrisme avait d’abord corrompu pour en faire ensuite un instrument de l’ennemi de classe. Mais alors, aujourd’hui, on affirme que la déclaration de Staline, la signification du 14 juillet et les déclarations conséquentes des partis centristes pour une participation ministérielle, signent l’ouverture d’une nouvelle phase pour la fraction, laquelle exigerait d’être contresignée également par une modification du nom de la fraction. Pour ma part, cette entrée en matière suit plus un critère moral que politique, parce que, aussi bien que, hier, la référence au parti avait une signification historique et non organique, de même, aujourd’hui, cette référence n’implique aucune responsabilité pour la fraction, tandis qu’elle assure à celle-ci une filiation, je dirais naturelle, et, seuls, les événements de classe pourront conduire à la maturation des conditions pour la fondation du nouveau parti. Il n’existe pas une forme intermédiaire entre parti et fraction, une forme organisationnelle supérieure comme le camarade Gatto a affirmé, mais simplement un développement, plus ou moins rapide, selon l’intensité des événements qui, inévitablement, mettra à l’ordre du jour la fondation du nouveau parti de classe. Et si, à ce sujet, nous nous référions à l’expérience du passé et si nous examinons la vie du parti bolchévik, nous pourrions constater que, malgré le passage de la social-démocratie à l’ennemi consacrant sa trahison et sa participation à la dernière guerre impérialiste, les bolcheviks ne parlèrent pas de l’incompatibilité de la référence à ces partis, mais comme notre manifeste le fit, ils invitèrent les ouvriers à abandonner ces partis passés ouvertement dans le camp de la contre-révolution. Ceci fut vrai pour les bolcheviks qui, soit dit entre parenthèses, étaient une fraction de la social-démocratie (bolcheviks signifie majorité) comme pour les autres groupes et tendances qui se précisèrent sur le terrain international.
C’est seulement dans les thèses d’avril de 1917 que Lénine affronta pleinement le changement de nom du nouveau parti du prolétariat et expliqua pourquoi, scientifiquement, le nom de la social-démocratie ne répondait plus aux conditions objectives et aux particularités de la nouvelle époque. Et ici, il faut poser le problème : pourquoi Lénine a-t-il attendu, malgré la trahison consommée, archi-consommée de la social-démocratie au cours de la guerre, quelques années ? Pourquoi, en avril 1917 et non en 1914 ou 1915 ? Pourquoi parler de ”changer la chemise” seulement à la veille de la révolution ? La réponse est simple et vient encore confirmer la justesse de la position que nous défendons, c’est-à-dire que, seule la maturation des événements avait posé d’une manière définitive et sans équivoques (non pour les militants, mais pour le prolétariat), le problème de la fondation du parti de classe qui est appelé à diriger la révolution. Ainsi, pour notre fraction, le problème de sa transformation en parti – et ceci non pour vouloir suivre un schéma abstrait, mais je dirais en vertu d’une loi qui semble se répéter dans l’histoire du mouvement prolétarien – sonne seulement quand des bouleversements sociaux se manifestent, qui comportent une perspective de situation révolutionnaire. À la période concrète actuelle répond une forme particulière de l’organisation de l’avant-garde prolétarienne. Dans la période de retraite et de victoire de l’opportunisme qui termine son cours dans la trahison ouverte, la classe prolétarienne exprime sa finalité historique par le canal de la fraction de gauche qui a su rester fidèle au bagage idéologique qui a permis la fondation du parti. Et ici il s’agit non du nombre, du nom, mais bien de l’expression fidèle des idées, de la politique du prolétariat vraiment révolutionnaire. Tandis qu’à la période de reprise ascensionnelle des mouvements prolétariens répond, on peut dire ”fatalement”, la nécessité de la présence du parti de classe, du vrai parti communiste. Et ici des camarades qui sont partisans du changement de nom concluront : mais est-il nécessaire d’attendre que les événements révolutionnaires se présentent pour passer à la fondation du nouveau parti, ou, inversement, ne serait-il pas mieux que les événements se manifestent avec la présence du parti ? Si, pour nous, ce problème se limitait à un simple problème de volonté, nous serions tous d’accord et il n’y aurait personne qui s’efforcerait de discuter. Mais je pense que l’élément de volonté n’est qu’un complément au problème que nous ne sous-évaluons pas ; nous retenons cependant que, nous laisser guider ou pousser trop en avant par cet élément, peut préjuger du sort de la fraction en vue de la fondation du parti de demain.
Je retiens que la référence au P.C.I. ne comporte aucun obstacle à la fonction future de la fraction et au lieu de faire un obstacle, elle facilite le développement des cadres de la fraction qui, demain, en Italie, reconstitueront dans les tempêtes révolutionnaires, le vrai parti communiste. Elle le facilitera parce que la référence est encore reliée à un corps historique qui est ancré avec la fondation du parti à Livourne et avec la guerre civile ensuite, dans les chairs du prolétariat italien. Nous appeler fraction italienne communiste semble vouloir faire abstraction de ces faits historiques et rendre plus difficile le processus du regroupement en Italie qui, aujourd’hui, doit s’effectuer sous la morsure de fer de la dictature et de la terreur fascistes. C’est pour ces considérations fondamentales que je pense nécessaire de conserver le nom de la fraction admettant, comme tout le monde, que la trahison ouverte du centrisme et la course des situations vers la guerre ont ouvert pour la fraction une nouvelle orientation plus vaste, soit pour cimenter ses idées, soit pour un travail plus intense. Seuls, les événements pourront prouver si la perspective que je défends ensemble avec d’autres camarades est la plus correspondante à la situation que nous traversons et si elle sauvegardera la fraction d’expériences ”nouvelles” qui pourraient, au lieu d’anticiper, retarder son aboutissement dans la reconstruction du parti de classe du prolétariat italien.

BIANCO : Je suis contre le changement de nom de la fraction qui résulte d’un accord entre individualités et non d’une clarification se basant sur la discussion. Je déclare que si ce changement se produit je constituerai la fraction dans la fraction.

BALILLA dit que, dans sa localité, existe la forteresse du centrisme. Le travail de clarification n’a pas donné de grands résultats ; cela est la caractéristique générale de la situation qui ne peut permettre une nouvelle orientation de la fraction.

GATTO : Je suis d’accord avec la préparation idéologique dans les limites de l’exposé de Vercesi, parce que celui-ci permet, plus que l’exposé du rapporteur, de trouver un point d’accord. La divergence porte forcément sur l’appréciation du temps qui sépare encore la fraction de la constitution du parti. La trahison est déjà venue avec la déclaration de Staline. Quand on juge la portée de la signification de notre manifeste où il est dit de sortir des partis, nous devons aussi concrétiser celle-ci avec une formulation supérieure de celle de ”fraction”.

TOTO : Après m’être associé avec l’intervention du camarade Pieri, je veux préciser que, dans la Fédération parisienne, la discussion porta sur la démarcation entre fraction et nouveau parti. Je crois que, malgré tous nos documents, si nous nous aventurons sur le terrain de cette tendance qui ne s’est pas exprimée assez ouvertement aujourd’hui, nous compromettrons le travail de la fraction.

AGOSTINA : J’ai l’impression que, plus on parle et plus on s’éloigne des faits : on ne peut créer un organisme qui ne soit ni fraction ni parti. La fraction est déjà le parti en gestation, dans ce sens que le nouveau parti ne pourra se construire qu’autour de la fraction. La défaite de l’après-guerre s’explique, non par le fait que les partis furent constitués trop tard, mais bien parce qu’ils furent fondés sur des bases fausses. Le problème de la trahison ouverte que l’on considérait comme devant se vérifier seulement avec l’aboutissement de la guerre, peut être constaté aujourd’hui, avant son déchaînement, au travers de la déclaration de Staline et du passage du centrisme dans le camp des impérialismes.

TULLIO est contre la solution de Vercesi pour le changement de nom et en même temps pour une modification de la position au sujet du travail de la fraction.

VERCESI : Je revendique le droit, dans la période précédente au Congrès, d’avoir des conversations avec des camarades au sujet de la solution des problèmes contestés. La situation a posé l’axe de la discussion sur le grave problème de l’évolution de la fraction sur le terrain politique. La correspondance immédiate entre le passage des partis communistes au capitalisme et le déchaînement de la guerre ne s’est pas vérifié ; par contre, nous avons eu la déclaration de Staline et les décisions du VIIe Congrès de l’I.C. qui ont signifié le passage du centrisme à l’ennemi. Il faut donner un réponse à cette situation. Le changement de nom signifie la rupture totale du prolétariat et de la lutte des classes avec un organisme passé au capitalisme. Vercesi conclut avec la possibilité d’intervenir dans les mouvements sporadiques du prolétariat ; il pose le problème de leur direction, mais à la condition que leur évolution se conclue avec l’expulsion des partis socialistes et centristes des rangs du prolétariat.

PIERI : Si le changement de nom est accepté, cela permettra de juger, sur la base d’une définition générale, des interventions futures de la fraction dans les conflits de classes, la divergence d’aujourd’hui et d’en mesurer les conséquences.

ROMOLO est convaincu que si la situation révolutionnaire devait se produire avant que se soit vérifiée la transformation de la fraction en parti, l’on irait incontestablement vers une nouvelle défaite. Vercesi a rappelé la phase de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile en Russie et il a mis en évidence que les bolcheviks étaient absents à la chute du tsarisme, en février 1917, alors que leur heure ne sonna que dans la troisième phase, après la seconde étape occupée par Kerensky. Mais, en Russie, nous n’avions pas un État bourgeois et nous devons tenir compte que l’absence du parti dans nos pays dans la première phase peut préjuger du sort de tout le mouvement révolutionnaire.

VERCESI propose que l’on suspende la discussion et que l’on demande aux camarades en désaccord sur la fonction de la fraction de se réunir et d’élaborer des documents séparés.

CANDIANI clarifie l’orientation de la pensée des camarades qui veulent, non un parti, mais une intervention active de la fraction dans les mouvements de résistance du prolétariat. Il développe une perspective de reprise des mouvements prolétariens en Italie, qui doivent trouver la fraction à la pointe des situations.

SCIANGAI : Je ne trouve pas claire la position de Vercesi sur le changement du nom de la fraction.

VERCESI insiste sur sa proposition, qui est adoptée à l’unanimité.

On suspend la réunion pour permettre la présentation des résolutions.

Le président ouvre la séance et donne la parole au camarade Vercesi, qui donne lecture de la résolution suivante :

Le Congrès de la fraction considère que le processus de sa transformation en parti est le processus même de la transformation de la situation réactionnaire actuelle en une nouvelle situation révolutionnaire. Cette dernière résultera de l’explosion des contradictions insolubles entre le prolétariat et la bourgeoisie, contradictions qui ont pu être provisoirement suffoquées par la victoire obtenue par les fascistes, les centristes et les socialistes qui, au terme de leur travail, ne pouvaient arriver qu’à accoupler le prolétariat au capitalisme pour l’éclosion de la guerre.
Les conflits de classe actuels, du fait qu’ils ne peuvent se vérifier que dans la situation indiquée, ne peuvent acquérir la valeur d’actes de la révolution communiste et, pour cela, ne peuvent offrir un terrain pour la transformation en parti ni en déterminer les prémisses indispensables.
Pour éviter de soulever des problèmes d’hypothèses sur la signification des conflits de classes actuels, le Congrès réaffirme que jamais, et sous aucun prétexte, la fraction ne se départira des critères fondamentaux suivants :

1) Une opposition irréductible envers toutes les formations démocratiques, socialistes, centristes de toutes tendances et oppositions ; envers toutes les notions politiques qui se rattachent à ces courants.
2) Rassemblement, sur la seule base syndicale et de classe, de tous les mouvements et refus de participer à tous les mouvements, même de masse, qui ne se situent sur pareille base.
3) Développement de notre travail dans les différentes situations dans la seule direction de l’expulsion des rangs du prolétariat, des socialistes, centristes, quelles qu’en soient les tendances et quelle que soit la composition prolétarienne ou non de ces courants et dans la direction du triomphe de la fraction de gauche se transformant en parti.

Chaque moment de la situation actuelle est un moment vers notre inévitable transformation en parti. La déclaration de Staline et la manifestation du 14 juillet ont la même signification que la victoire fasciste en Italie et en Allemagne : les partis communistes ont abandonné le terrain où l’équivoque était encore possible et où ils développaient une activité contre-révolutionnaire (depuis l’expulsion des gauches marxistes) et ont acquis une fonction d’instruments directs au service du capitalisme. En conséquence de cela, le Congrès de la fraction décide de changer son nom de ”fraction de gauche du parti communiste italien” en ”fraction italienne communiste de gauche”.
Ce changement de nom n’est que la consécration d’une modification qui s’est vérifiée dans la situation qui a porté les partis communistes à occuper la position indiquée, au service direct du capitalisme.

PIERI donne lecture de la résolution suivante :

1) La substance et la forme de l’organisation du prolétariat en classe ne découlent pas des proclamations ou des décisions abstraites des militants révolutionnaires, mais du cours historique des situations, du rapport de force entre les classes fécondé par ce cours. La fraction et le parti sont deux expressions de deux périodes de la vie du prolétariat ; le reflux et le flux de la révolution, l’incapacité et la capacité du prolétariat révolutionnaire de poser le problème du pouvoir. La transformation de l’une dans l’autre ne résulte pas d’un changement de nom, mais de la conversion d’un cours des situations en un autre, de la rupture du rapport entre les classes qui a permis la victoire de l’opportunisme, déterminé la nécessité des fractions et résulte de l’apparition d’un rapport nouveau de forces ouvrant la voie à des batailles révolutionnaires pour la conquête du pouvoir.
2) Le triomphe de l’opportunisme sonne l’heure des fractions de gauche, déplace la vie du prolétariat dans la fraction, qui croît, élabore les notions politiques nécessaires au prolétariat avec le développement du cours des situations. Fraction de gauche du P.C.I. ne signifiait pas exclusivement action de la fraction sur le parti, mais élaboration des solutions nécessaires au prolétariat pour sa lutte immédiate et historique, élaboration se situant sur le terrain même où l’opportunisme a vaincu alors que la fraction reprend à son compte l’expérience historique sur laquelle s’est fondé le parti.
3) La déclaration de Staline, le 14 juillet, depuis la mort de l’Internationale en 1933, signifient le passage ouvert des partis centristes au sein du capitalisme, leur transformation en forces gouvernementales œuvrant pour incorporer le prolétariat à la préparation de la guerre. À ce point de vue, une certaine analogie peut être établie avec le passage de la social-démocratie avec armes et bagages en 1914.
4) La fraction de gauche du P.C.I. proclame la nécessité de sortir des partis communistes en réponse à la trahison de ces partis. Mais cela ne signifie pas que la condition existe pour une affluence à la fraction, puisqu’à ce moment se vérifie la dissolution extrême de la classe prolétarienne, dissolution dont la déclaration de Staline est d’ailleurs une consécration, comme cela ne justifie pas le changement de nom (enlever P.C.I.). Cette période ouvre une phase supérieure du travail de la fraction adéquate à l’étape supérieure qui conduit à la guerre. La fraction exprime ses positions (sortir des partis) au travers du travail de formation des cadres tenant compte que, seule, la guerre pourra opposer à la trahison du centrisme les prémisses des mouvements de classe qui permettront à la fraction de se transformer en parti. Enlever P.C.I. signifie prendre une position qui suppose l’existence de ces prémisses et, avant tout, pouvant permettre le développement d’équivoques déformant la nature de la filiation historique que représente la fraction. C’est seulement au cours de la guerre, dans une situation qui comporte des perspectives de mouvements révolutionnaires, que la fraction pourra prendre des positions s’orientant directement vers sa transformation en parti.

JACOBS, PIERI, BIANCO.

CANDIANI donne lecture de la résolution suivante :

La fraction, en tant que filiation historique et politique du P.C.I., a tenté, de toutes ses forces, dans le cours de dégénérescence du centrisme, de rétablir, au sein des organismes officiels, les prémisses idéologiques qui ont assuré l’Octobre victorieux en Russie.
Le cours de la dégénérescence a conclu sa parabole avec la trahison ouverte qui s’exprime dans l’incorporation de l’État russe dans une des constellations impérialistes qui déboucheront dans le nouveau carnage mondial.
En face de cette trahison, qui situe les partis communistes sur la nouvelle plateforme de la défense nationale et de la collaboration avec l’ennemi de classe, la fraction a lancé un cri d’alarme à la base des militants en les invitant à sortir d’organismes au service du capitalisme mondial.
En conséquence de cette position qui répond pleinement à la nouvelle phase historique du moment, la fraction – sans pour cela se placer sur le terrain de son immédiate transformation en parti – entend développer son activité afin de polariser actuellement les énergies saines du prolétariat qui, avec la précipitation des situations vers la guerre, se manifestent au travers de mouvements de réaction de classe contre le capitalisme et les forces qui agissent au sein du prolétariat dans l’intérêt de la bourgeoisie.
Seule, cette nouvelle orientation représente pour nous la condition indispensable pour la formation des cadres de ce parti qui devra être présent – et non pas à constituer – dans l’immanquable reprise des luttes de demain.
Le Congrès estime, pour ces considérations, ne plus pouvoir se dénommer fraction d’un parti passé définitivement dans les rangs de l’ennemi et décide d’adopter la dénomination de ”fraction italienne communiste de gauche”.

VERCESI affirme que son intention de provoquer une clarification part de ces considérations fondamentales : voir sur quelles questions essentielles du rapport Jacobs existe un accord réel. Il faut détacher le problème central de celui des perspectives politiques au sujet de la possibilité de passer à la construction du parti ou de la nécessité d’y passer uniquement dans le cours des événements révolutionnaires. Les motions présentées ne permettent pas de dissiper complètement les équivoques. Pour rechercher la clarification la plus élevée, je déclare retirer ma motion et voter celle de Candiani, Gatto, Piero, à la condition que vous ajoutiez le paragraphe suivant :

Le Congrès de la fraction conçoit le processus de sa transformation en parti uniquement au travers du triomphe de ses positions, de ses cadres et de l’expulsion de tous les courants socialistes, centristes et autres au sein de la classe ouvrière. C’est sur cette base uniquement qu’elle pourra intervenir dans les conflits de classe et au cours de la guerre.
Les positions de la fraction sont consacrées dans les thèses de Rome et dans les autres documents qui seront approuvés par le Congrès. L’adhésion à la fraction est admise uniquement sur la base de l’adhésion individuelle ; la fraction pose comme condition d’un travail – au point de vue international – avec d’autres groupes issus de la dégénérescence centriste, la. rupture avec les organisations soit des partis communistes, soit des organisations socialistes”.
Et je suis absolument convaincu que, pratiquement, l’extension de la base de la fraction n’est possible, en dehors d’un changement radical des situations, qu’au travers d’une atténuation des règles fondamentales et programmatiques. Une fois que cette garantie est consacrée, tout péril d’adultération de la base politique de la fraction est écarté.

JACOBS : Je désire expliquer mon vote au sujet des motions présentées. Notre motion, dont Pieri vous a donné lecture, part de la reconnaissance de la trahison du centrisme comme d’un fait désormais acquis. Mais il n’y a pas synchronisme entre trahison et éclosion de mouvements de classe, bien au contraire : la trahison s’exprime au moment de la dissolution du prolétariat. Enlever P.C.I. pour maintenir seulement fraction pourrait permettre d’accréditer la conception que des prémisses de mouvements de classe existent aujourd’hui et, par là, porter à des positions pouvant altérer les principes de la fraction, compromettre son travail pour demain. Or, la discussion a prouvé que ce danger n’était pas vain. Jusqu’à la guerre, la fraction doit maintenir la filiation historique qu’elle représente et s’opposer aux formations bourgeoises (socialistes et centristes) par le travail du renforcement de ses cadres, de l’élaboration des solutions pour les luttes prolétariennes. La guerre seulement doit, en ouvrant une perspective de catastrophes sociales, représenter la phase ultime de la vie de la fraction qui est dispersée par le capitalisme et qui se reconstituera alors, dans une perspective montante, en parti. Maintenir P.C.I signifie proclamer notre volonté de maintenir la fraction jusqu’à ce que les événements permettent sa transformation en parti, mais maintien sur une base progressive, en concentrant toutes les énergies, de la fraction autour de l’élaboration du programme de la révolution.

On passe au vote des deux résolutions présentées.

VERCESI affirme que la phrase de la résolution Candiani, Gatto, Piero : ”pour la formation des cadres de ce parti qui devra être présent – et non à constituer – dans l’immanquable reprise de la lutte de demain, que cette phrase est un impératif sans aucune signification politique possible. Il propose l’amendement suivant, qui est accepté : ”de ce parti que notre travail tend à ce qu’il soit présent”.

On décide de passer au vote du rapport Jacobs avec l’une et l’autre des ajoutes.

GATTO déclare voter contre le rapport Jacobs.

VERCESI affirme que s’il vote contre la partie théorique du rapport Jacobs, il devra présenter un contre-rapport.

GATTO affirme son désaccord sur le synchronisme qui doit exister entre la tâche du travail idéologique et les conditions pour la fondation du nouveau parti qui, dans le rapport Jacobs, est poussé à l’absurde.

VERCESI insiste pour que la clarification soit définitive. L’opposition de Gatto n’a plus de raison de subsister depuis l’ajoute de la résolution qui sauve la question de la perspective. Si l’opposition persiste, elle ne sera désormais possible que sur les questions de principe.

On passe au vote :

Pour le document Jacobs avec l’ajoute de la résolution Jacobs, Pieri, Bianco, sept délégués.
Pour le document Jacobs avec Ja résolution amendée par Candiani, Gatto, Piero, Vercesi, huit délégués.

BALILLA vote le document Jacobs avec la simple ajoute du changement de nom.

PIERO insiste pour que l’on procède à un vote en rapport avec la votation effectuée dans les fédérations qui ont accepté le document.

Ce nouveau vote confirme la majorité pour le documents jacobs avec la motion amendée Candiani, Gatto, Piero, Vercesi.
Après ce vote, le rapporteur prend la parole pour répondre aux camarades qui sont intervenus dans la discussion.

JACOBS : Je ne pourrai malheureusement que me borner à répondre sur quelques points avant la clôture. On a dit que ma vision des conditions historiques au sujet des possibilités de la formation du parti, procédait d’une conception mécanique des événements. Mais je n’affirme pas que le parti ne peut être constitué qu’à la veille de la prise du pouvoir comme je n’ai jamais affirmé que l’élaboration du matériel idéologique doit être terminée avant la fondation du parti. J’ai démontré que le parti ne peut se fonder que sur la base de la rupture du front de classe qui a vu la victoire de l’opportunisme ; que sur une perspective révolutionnaire d’ensemble et que nous avons pour fonction de préparer aussi profondément que possible le matériel idéologique pour la révolution. Cette façon d’envisager le problème a une importance par rapport à la manière d’affronter le travail actuel de la fraction. Nier l’élément fondamental exposé dans ”Bilan” à ce sujet peut permettre aujourd’hui l’altération de la fraction au point de vue de sa substance. Ainsi, comme la discussion l’a prouvé, on pourrait croire que nous puissions intervenir dans les événements actuels de désespoir (Brest-Toulon) pour en diriger le cours. Nous avons toujours affirmé que la fraction devait intervenir dans tous les événements mais uniquement pour expliquer aux ouvriers les solutions qu’elle a élaborées et qui contiennent des possibilités de lutte conséquente contre le capitalisme. La fraction élabore la solution pour tous les conflits prolétariens mais explique aux ouvriers pourquoi ses solutions ne peuvent être reprises par les masses. Autrement notre position dans la fraction ne s’expliquerait jamais puisque nous proposons, appuyons toutes les interventions de la fraction soit par voie de manifeste soit DIRECTEMENT au sein des masses. Croire que la fraction puisse diriger des mouvements de désespoir prolétarien c’est compromettre son intervention dans les événements de demain.
Au sujet de la fraction, je ne suis pas d’accord avec les camarades qui ont vu en elle une partie du parti. La fraction représente la vie et l’évolution de la conscience prolétarienne dès lors que triomphe l’opportunisme au sein du parti. La vie du prolétariat se déplace du parti dans la fraction et chaque moment du développement de la fraction est un pas soit vers la conquête de l’organisation du parti en chassant l’opportunisme soit vers sa transformation en parti. Pas seulement la phase actuelle doit marquer la transformation de la fraction en parti, mais chaque moment de la vie de la fraction signifie et signifierait un pas vers la transformation du parti. Sur la notion même de la fraction je crois qu’il existe des divergences qui pourraient compromettre le travail de la fraction dans le court délai qui nous reste jusqu’à la guerre, cela s’exprime par le fait qu’il est indifférent à certains camarades de s’intituler Ligue ou fraction pourvu que l’on enlève P.C.I.
Avec Vercesi nous ne voyons aucune divergence fondamentale puisque nous sommes complètement d’accord sur le fait qu’aujourd’hui la fraction ne peut se relier aux mouvements prolétariens que par son élaboration des solutions pour ces mouvements, alors que le parti ne peut se constituer que sur la base de la dislocation du rapport de classe existant et qui a permit la trahison du centrisme et la dissolution du prolétariat. Cependant je ne suis pas d’accord au sujet des conséquences qu’il tire de son affirmation qui veut qu’une position politique s’exprime dans l’évolution de l’organisation. Au point de vue substantiel c’est parfaitement juste et chaque position que nous prenons représente un nouveau pas vers notre transformation en parti, mais pour qu’une modification de la structure de l’organisation puisse se vérifier – ce que le changement de nom pourrait faire supposer – il faut que se vérifie aussi une modification du rapport entre les classes. Aujourd’hui par exemple, de nom correspond à la trahison du centrisme, c’est la réplique de la fraction à cette trahison mais au lieu de se vérifier sur la base d’un renouveau de mouvement de classe, elle se vérifie au moment de la dissolution du prolétariat et au lieu de représenter une réponse positive résultant des perspectives de lutte prolétarienne elle représente une réponse, certes pour les événements de demain, mais qui peut donner lieu aujourd’hui à des interprétations erronées des principes.

La séance est levée.

Après cette réplique, la discussion est close.

Nous publions ci-dessous les résolutions adoptées par notre Congrès.


AUX VICTIMES DU CAPITALISME MONDIAL
(acceptée à l’unanimité)

Le Congrès de la fraction envoie son salut ému à toutes les victimes du capitalisme international qui sont tombés dans les pays fascistes, démocratiques et soviétique, et retient qu’elle peut honorer toutes ces victimes uniquement au travers du développement d’un travail qui se dirige vers la construction des nouveaux partis qui porteront à la victoire de la révolution communiste mondiale.


RÉSOLUTION SUR LA PRESSE (”Bilan”, ”Prometeo”)
(acceptée à l’unanimité)

Le Congrès de la fraction, après avoir amplement discuté sur l’orientation politique de la presse (journal et revue) souligne son accord total avec cette orientation, sur la base des suggestions et remarques des camarades qui sont intervenus dans la discussion. Le Congrès adopte une série de mesures organisatives afin d’améliorer le contenu et la forme rédactionnelle de nos publications :

1) Charge un camarade de veiller paritculièrement à la rédaction du journal et à la régularité de la collaboration des groupes de la fraction.
2) Les fédérations et comités de groupes devront être tenus responsables de la continuité constante de la collaboration non afférente à la volonté de quelques camarades, mais conditionnée par l’activité de la fraction dans son ensemble.

Pour ce qui concerne l’organicité du contenu politique, compris dans le sens de discipliner la documentation et la formation du bagage idéologique communiste, une série de rubriques devront être établies, maintenues et continuellement développées :

1) Sur la situation italienne, qui devra être particulièrement et attentivement suivie au cours de la guerre éthiopienne.
2) Sur la situation russe, au sujet de laquelle il faudra établir une rubrique de documentation tendant à fournir les éléments aptes à suivre le cours de dégénérescence de l’État russe.
3) La revue ”Bilan” restera l’organe de liaison idéologique internationale des futures forces de gauche.

L’appel à la collaboration des camarades ne doit pas rester vain. La rédaction d’une chronique du mois sur la situation française permettra de faciliter le travail de clarification. Les camarades résidant en France contribueront à cette tâche.


RÉSOLUTION SUR LE RAPPORT MORAL
(approuvé à l’unanimité)

Le Congrès de la fraction, examinant le travail politique de l’organisation depuis la conférence de Pantin en 1928,

AFFIRME que la politique de la fraction s’est inspirée d’une correcte application, aux situations des différents pays, des notions politiques que le prolétariat italien a exprimé lors de la fondation du parti à Livourne, et dans les thèses de Rome ;
RELÈVE que, pour ce qui concerne le nouveau problème surgi après la rupture de l’expérience de la direction de gauche du parti italien (rupture déterminée par l’orientation prévalant au sein de l’Internationale), pour l’analyse de la question russe, la fraction a commis l’erreur de se solidariser avec les positions de l’opposition russe qui ont été pleinement démenties par les événements ;
CONSIDÈRE que la première tentative faite dans la direction d’une fixation des critères de guide de l’État prolétarien devra être accompagnée d’un effort collectif de toute l’organisation, et que la solution ne pourra être obtenue qu’au travers d’une confrontation internationale ou de la reprise de la lutte révolutionnaire en Italie ;
RETlENT que la politique de la fraction a permis de réaliser les prémisses pour la construction des cadres des nouveaux partis.


RÉSOLUTION SUR LES PROBLÈMES D’ORGANISATION
(approuvé à l’unanimité)

Le Congrès de la fraction :

CONSIDÈRE que le critère de guide de l’organisation devra être celui du centralisme organique basé sur la responsabilité des comités élus ;
AFFIRME que le travail du Congrès permettra d’asseoir la hiérarchie de la fraction sur un plan de développement d’une activité politique qui intègre le travail idéologique dans le travail qui tend à soulever l’attention des masses autour d’un plan de revendications de classe, sur la base des organisations syndicales ;
FAIT APPEL à tous les camarades pour que la hiérarchie qui sera élue soit considérée comme responsable des tâches politiques qui lui seront assignées ;
DÉCIDE d’appliquer rigoureusement les mesures qui assurent la vie de la fraction d’un point de vue organisationnel et financier et de supprimer l’envoi de la presse à tous les groupes qui ne soldent pas régulièrement leurs comptes ;
CONSIDÈRE que, dans l’état actuel des rapports internationaux et seulement en vue d’appuyer la construction des partis dans les divers pays (au travers du processus du travail de fraction), il est concevable d’admettre dans la fraction des éléments qui acceptent nos positions fondamentales, même s’ils militent dans des groupes avec lesquels s’est établie une possibilité de travail commun, et passe à la nomination des organes directeurs.Notes

Thèses de Rome - Préface de 1928

Préface de 1928

Tâche bien difficile que celle de préciser l’importance des Thèses de Rome pour le mouvement révolutionnaire. L’atmosphère politique et les contingences de la lute des classes en Italie et dans le monde, – au cours desquelles elles furent rédigées – ne peut servir, en ce cas aussi, que un élément d’appréciation et point comme un élément définitif.
La situation italienne était déjà préjugée – quant à ses développements révolutionnaires directs et immédiats – par la trahison du parti socialiste. L’autre alternative que l’histoire pose à la classe ouvrière allait en se réalisant au travers du déchaînement de l’offensive capitaliste qui manoeuvrait les patrouilles de choc de la terreur fasciste, terreur qui pouvait semer la ruine des organisations, des édifices et des vies prolétariennes, car elle était garantie par la propagande des social-démocrates et des maximalistes appelant les ouvriers à déposer les armes. Mais si sous la rafale fasciste – protégée par la trahison socialiste – tout semblait s’écrouler, en réalité, ce n’était pas le tout qui tombait. Les contrastes de classes insupprimables, la volonté insupprimable de millions d’ouvriers de se délivrer de l’esclavage, trouvaient leur réponse adéquate dans la constitution du parti communiste. Et le parti, qui avait été fondé en janvier 1921, tenait – l’année suivante – son second congrès, où la base de la discussion n’était représentée que par l’expérience d’une année de sa vie au cours de laquelle avaient été forgées les indestructibles énergies révolutionnaires et communistes, avaient été préparées les thèses qui sont republiées aujourd’hui. Sur l’expérience du travail du parti et sur ces thèses se dresse la figure gigantesque du chef de la révolution communiste en Italie, Amadeo Bordiga.
Ces thèses concluent l’effort d’un groupe qui, pendant plus d’une décade, avait combattu pour les mêmes thèses fondamentales qui devaient bouleverser l’empire russe et fonder la République des Soviets ; d’un groupe qui avait combattu pour fonder en Italie la Section de l’I.C. et qui considérait devoir continuer dans cette activité, non par la méthode qui prévalut ensuite – et qui nous porte aujourd’hui à la débâcle – de combiner les galimatias des unanimité de la confusion obtenue dans les coulisses où la tromperie et la corruption devinrent la règle -, mais par la méthode opposée qui consiste à traduire les expériences sanglantes des luttes prolétariennes en des positions politiques pour lesquelles on se battra, même si elles s’opposent avec l’orientation politique prévalante, même si cette lutte doit coûter l’abandon des postes de direction.
Et les thèses de Rome ont été l’objet de multiples dérisions. Traducteurs et charlatans qui ont infesté le mouvement révolutionnaire, ont en vain essayé de mettre les plus grands révolutionnaires contre ces thèses. En vain, car les événements survenus ont prouvé que les éléments fondamentaux de ce document sont ceux que la réalité de la lutte de classe a confirmés.
Plus de six années après, en une situation qui a vu le renforcement temporaire de la réaction fasciste et qui a réduit à l’illégalité tout le mouvement prolétarien en Italie, tandis que, sur le fond des défaites allemande, anglaise et chinoise, apparaissent les lueurs crépusculaires de la Russie des Soviets, d’aucuns qui approuvèrent les Thèses de Rome ont abandonné la gauche, ont renié les thèses pour lesquelles – à contre coeur et par une voie tortueuse – ils avaient combattu à nos côtés pour fonder le parti. Et ce sont justement ces éléments recouverts jusqu’à la gorge de responsabilités dans les défaites prolétariennes, qui voudraient profiter de la gravité de la situation italienne pour anéantir l’effort que ce prolétariat sut faire pour construire son parti de classe.
Mais la milice fasciste, le gouvernement, la terreur, la trahison socialiste, le triomphe de l’opportunisme centriste ne feront que retarder, jamais ils ne supprimeront le cours de la lutte libératrice du prolétariat. Celui-ci aura besoin, pour sa bataille de demain, d’armées de fer et pour préparer ces armées dès aujourd’hui – il a besoin d’une théorie de fer.
Les Thèses de Rome sont une partie intégrante de cette théorie et – la fraction de gauche republie celles-ci, quelle peut revendiquer aujourd’hui avec d’autant plus de vigueur que se sont séparés d’elle les opportunistes qui, par opportunisme, les avaient approuvées en 1922
.

La tactique du Parti Communiste Pt.1

PRÉAMBULE

Les présentes thèses ont pour objet le problème général des critères auxquels le Parti communiste doit obéir dans son action pour réaliser son programme et atteindre son but, de la méthode qu’il doit suivre pour déterminer les initiatives à prendre et la direction à donner à ses mouvements.
Dans les différentes sphères de l’action du Parti (question parlementaire, syndicale, agraire, militaire, nationale et coloniale, etc.), ce problème revêt des aspects particuliers, qui ne seront pas traités ici séparément car ils font l’objet d’autres discussions et résolutions des congrès internationaux et nationaux.
Les présentes thèses partent du programme que le Parti communiste d’Italie a adopté à Livourne et qui est l’expression et le fruit de la doctrine et de la méthode propres à l’Internationale Communiste et au Parti. Ce programme déclare :

Le Parti communiste d’Italie (Section de l’Internationale Communiste) est constitué sur la base des principes suivants :

1. Une contradiction toujours croissante entre les forces productives et les rapports de production va se développant dans la société capitaliste actuelle, entraînant l’antagonisme d’intérêts et la lutte de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie dominante.

2. Les rapports de production actuels sont protégés et défendus par le pouvoir de l’État bourgeois qui, fondé sur le système représentatif de la démocratie, constitue l’organe de défense des intérêts de la classe capitaliste.

3. Le prolétariat ne peut ni briser ni modifier le système des rapports capitalistes de production dont son exploitation dérive sans abattre le pouvoir bourgeois par la violence.

4. L’organe indispensable de la lutte révolutionnaire du prolétariat est le parti politique de classe.
Le Parti communiste, groupant dans ses rangs la partie la plus avancée et la plus consciente du prolétariat, unifie les efforts des masses travailleuses en les amenant de la lutte pour des intérêts de groupes et pour des résultats contingents à la lutte pour l’émancipation révolutionnaire du prolétariat.
Le Parti a pour rôle de répandre dans les masses la conscience révolutionnaire, d’organiser les moyens matériels d’action et de diriger le prolétariat dans le développement de la lutte.

5. La guerre mondiale a été causée par les contradictions internes incurables du régime capitaliste qui ont engendré l’impérialisme moderne. Elle a ouvert une crise dans laquelle la société capitaliste va se désagrégeant et où la lutte de classe ne peut aboutir qu’à un conflit armé entre les masses travailleuses et le pouvoir des différents États bourgeois.

6. Après le renversement du pouvoir bourgeois, le prolétariat ne peut s’organiser en classe dominante qu’en détruisant le vieil appareil d’État et en instaurant sa propre dictature, c’est-à-dire en fondant les organismes représentatifs de l’État sur la seule classe productive et en privant la bourgeoisie de tout droit politique.

7. La forme de représentation politique dans l’État prolétarien est le système des conseils de travailleurs (ouvriers et paysans) déjà en vigueur dans la Révolution russe, commencement de la Révolution prolétarienne mondiale et première réalisation stable d’une dictature du prolétariat.

8. La défense nécessaire de l’État prolétarien contre toutes les tentatives contre-révolutionnaires ne peut être assurée qu’en enlevant à la bourgeoisie et aux partis ennemis de la dictature prolétarienne tout moyen d’agitation et de propagande politique et en dotant le prolétariat d’une organisation armée pour repousser toute attaque intérieure ou extérieure.

9. Seul l’État prolétarien pourra intervenir systématiquement dans les rapports de l’économie sociale en réalisant toutes les mesures successives qui assureront le remplacement du système capitaliste par la gestion collective de la production et de la distribution.

10. Cette transformation de l’économie et par conséquent de toutes les activités de la vie sociale aura pour effet, une fois éliminée la division de la société en classes, d’éliminer aussi peu à peu la nécessité de l’État politique, dont l’appareil se réduira progressivement à celui de l’administration rationnelle des activités humaines.”

I. Nature organique du parti communiste

1. Parti politique de la classe prolétarienne, le Parti communiste se présente dans l’action comme une collectivité opérant selon une orientation unitaire. Les mobiles initiaux qui poussent les éléments et les groupes de cette collectivité à s’organiser pour une action unitaire sont les intérêts immédiats que la situation économique suscite dans les différents groupes de la classe ouvrière. Le rôle du Parti communiste se caractérise essentiellement par l’utilisation des énergies ainsi encadrées en vue d’atteindre des objectifs qui, pour être communs à toute la classe travailleuse et situés au terme de toutes ses luttes successives, dépassent, en les intégrant, les intérêts des groupes particuliers et les revendications immédiates et contingentes que la classe ouvrière peut poser.

2. L’intégration de toutes les poussées élémentaires dans une action unitaire se manifeste à travers deux facteurs principaux : l’un est la conscience critique dont le Parti tire son programme ; l’autre est la volonté qui s’exprime dans l’organisation disciplinée et centralisée du Parti, instrument de son action. Il serait faux de croire que cette conscience et cette volonté peuvent être obtenues et doivent être exigées de simples individus, car seule l’intégration des activités de nombreux individus dans un organisme collectif unitaire peuvent permettre de les réaliser.

3. Les déclarations programmatiques des Partis et de l’Internationale communiste contiennent une définition précise de la conscience théorico-critique du mouvement. À cette conscience, comme à cette organisation nationale et internationale, on est parvenu et on parvient par une étude de l’histoire de la société humaine et de sa structure à l’époque capitaliste actuelle conduite sur la base des données et des expériences de la lutte prolétarienne réelle et dans une participation active à celle-ci.

4. La proclamation de ce programme et la désignation des hommes aux différentes fonctions de l’organisation résulte en apparence d’une consultation démocratique des délégués du parti. En réalité, elles sont le produit du processus réel qui, accumulant les éléments d’expérience, préparant et sélectionnant les dirigeants, permet au programme de prendre forme et à la structure du Parti de se hiérarchiser.

II. Processus de développement du Parti communiste


5. Le Parti prolétarien s’organise et se développe dans la mesure où la maturité et l’évolution de la société permet à une conscience des intérêts généraux et suprêmes de la classe ouvrière d’apparaître et à une action collective et unitaire de se développer dans ce sens.
D’autre part, le prolétariat n’apparaît et n’agit comme classe dans l’histoire que lorsque se dessine en lui la tendance à se donner un programme et une méthode commune d’action, c’est-à-dire à s’organiser en parti.

6. Le processus de formation et de développement du parti prolétarien ne présente pas un aspect continu et régulier, mais peut passer, sur le plan national et international, par des phases très complexes et des périodes de crise générale.

Bien souvent, les Partis prolétariens ont subi une dégénérescence qui a privé leur action de son unité et de sa conformité aux buts révolutionnaires suprêmes, ou du moins a atténué ces caractères indispensables de leur activité au lieu de les accentuer. Celle-ci s’est alors fragmentée dans la poursuite d’avantages limités à tel ou tel groupe ouvrier ou de résultats contingents (réformes), adoptant dés méthodes qui compromettaient le travail révolutionnaire et la préparation du prolétariat à la réalisation de ses finalités de classe. Par cette voie, les Partis prolétariens en sont souvent arrivés à ouvrir leurs rangs à des couches et des éléments qui ne pouvaient pas encore se placer sur le terrain de l’action collective unitaire pour les buts suprêmes. Cela s’est toujours accompagné d’une révision et d’une déformation de la doctrine et du programme, et d’un relâchement de la discipline intérieure : ainsi, au lieu de donner au mouvement prolétarien un état-major de chefs aptes et décidés à la lutte, on l’a livré aux mains d’agents larvés de la bourgeoisie.

7. Sous l’influence de situations nouvelles, sous la pression des événements provoquant la classe ouvrière à l’action, il est possible de sortir d’une pareille situation et de retourner au véritable Parti de classe. Ce retour s’effectue sous forme d’une scission de la partie de l’organisation qui, en défendant le programme, en critiquant les expériences défavorables de la lutte et en formant une école et une fraction organisée au sein du vieux parti, a rétabli cette continuité indispensable à la vie d’un organisme unitaire qui se fonde sur la possession d’une conscience et d’une discipline. C’est de cette conscience et de cette discipline que naît le nouveau Parti. Tel est généralement le processus qui a conduit des Partis faillis de la IIe Internationale à la naissance de l’Internationale Communiste.

8. Le développement du Parti communiste après le dénouement d’une telle crise peut être défini comme ”normal” pour la commodité de l’analyse, ce qui n’exclut pas le retour de phases critiques dans des situations nouvelles. C’est en offrant le maximum de continuité dans la défense du programme et dans la vie de la hiérarchie dirigeante (par-delà le remplacement individuel de chefs infidèles ou usés) que le Parti assure également le maximum de travail efficace et utile pour gagner le prolétariat à la lutte révolutionnaire. Il ne s’agit pas seulement d’édifier les masses, et moins encore d’exhiber un Parti intrinsèquement pur et parfait, mais bel et bien d’obtenir le meilleur rendement dans le processus réel. Comme on le verra mieux plus loin, il s’agit, par un travail systématique de propagande et de prosélytisme et surtout par une participation active aux luttes sociales, d’obtenir qu’un nombre toujours croissant de travailleurs passe du terrain des luttes partielles pour des intérêts immédiats au terrain de la lutte organique et unitaire pour la révolution communiste. Or c’est uniquement lorsqu’une semblable continuité de programme et de direction existe dans le Parti qu’il lui est possible non seulement de vaincre la méfiance et les réticences du prolétariat à son égard, mais de canaliser et d’encadrer rapidement et efficacement les nouvelles énergies conquises dans la pensée et l’action communes, pour atteindre à cette unité de mouvement qui est une condition indispensable de la révolution.

9. Pour les mêmes raisons, on doit considérer comme un processus tout à fait anormal l’agrégation au Parti d’autres partis ou fractions détachées de Partis. Un groupe, qui se distinguait jusqu’à un moment donné par une position programmatique différente et par une organisation indépendante, n’apporte pas au Parti communiste des éléments utilement assimilables, mais altère la fermeté de sa position politique et la solidité de sa structure : dans ce cas, l’accroissement des effectifs, loin de correspondre à un accroissement des forces et des capacités du Parti, pourrait bien paralyser son travail d’encadrement des masses, au lieu de le faciliter. 
Il est souhaitable que l’Internationale Communiste déclare au plus tôt qu’elle n’admet pas la moindre dérogation à deux principes fondamentaux d’organisation : il ne peut y avoir dans chaque pays qu’un seul Parti Communiste, et on ne peut adhérer à l’Internationale que par admission individuelle au Parti Communiste du pays donné.

III. Rapport entre le Parti communiste et la classe prolétarienne

10. La délimitation et la définition des caractères du Parti de classe, qui fondent sa structure constitutive d’organe de la partie la plus avancée de la classe prolétarienne, n’empêchent pas, mais au contraire exigent qu’il soit rattaché par des liens étroits au reste du prolétariat.

11. La nature de ces rapports se déduit de la dialectique régissant la formation de la conscience de la classe et de l’organisation unitaire du Parti. Cette formation se traduit par le déplacement d’une avant-garde du prolétariat du terrain des mouvements spontanés suscites par dés intérêts partiels de groupe sur le terrain d’une action prolétarienne générale. Mais, bien loin de le faire en niant ces mouvements élémentaires, il assure leur unification et leur dépassement dans l’expérience vivante, en poussant à leur réalisation, en y prenant une part active, en les suivant avec attention dans tout leur développement.

12. L’œuvre de propagande idéologique et de prosélytisme continuellement accomplie par le Parti est donc inséparable de l’action réelle et du mouvement prolétarien sous toutes ses formes. Ce serait une erreur banale de juger que la participation à la lutte pour des résultats contingents et limités entre en contradiction avec la préparation à la lutte révolutionnaire finale et générale. La seule existence de l’organisation unitaire du Parti, avec son indispensable clarté de programme et sa non moins indispensable solidité et discipline d’organisation, garantirait déjà par elle-même que, loin d’attribuer jamais aux revendications partielles la valeur d’une fin en soi, on considère la lutte pour les faire triompher comme un moyen d’acquérir l’expérience et l’entraînement indispensables à une réelle préparation révolutionnaire.

13. Le Parti communiste participe donc à toutes les formes d’organisation économique prolétarienne ouvertes à tous les travailleurs sans distinction de convictions politiques (syndicats, conseils d’entreprise, coopératives, etc.). Sa position fondamentale à l’égard des organismes de cette nature est qu’ils doivent comprendre tous les travailleurs se trouvant dans une situation économique donnée, et c’est en la défendant constamment qu’il y développera le plus utilement son action. Pour cela, le Parti organise ceux de ses militants, qui sont membres de ces organisations, en groupes ou cellules dépendant de lui. Au premier rang dans les actions déclenchées par les associations économiques où ils militent, ceux-ci attirent à eux et donc dans les rangs du Parti les éléments qui, au cours de la lutte, auront suffisamment mûri pour y entrer.

Ils tendent à entraîner derrière eux la majorité des travailleurs de ces associations et à conquérir les charges directrices, devenant ainsi le véhicule naturel des mots d’ordre du Parti. Le travail qu’ils accomplissent ne se limite pas à la propagande, au prosélytisme et aux campagnes électorales au sein des assemblées prolétariennes : c’est un travail de conquête et d’organisation qui se développe dans le vif de la lutte et qui aide les travailleurs à tirer les plus utiles expériences de leur action.

14. Tout le travail et l’encadrement des groupes communistes tend à donner au Parti le contrôle définitif des organes dirigeant les associations économiques. Les centrales syndicales nationales, en particulier, apparaissent comme le plus sûr moyen de diriger les mouvements du prolétariat non organisé vers le Parti. Celui-ci considère qu’il a le plus grand intérêt à éviter la scission des syndicats et des autres organisations économiques. C’est pourquoi il ne saurait s’opposer à l’exécution des mouvements décidés par leurs directions sous prétexte qu’elle est dans les mains d’autres partis. Cela ne l’empêchera pas de faire la critique la plus ouverte tant de l’action elle-même que de l’œuvre des chefs.

15. Non seulement le Parti communiste participe, comme il vient d’être dit, à la vie des organisations prolétariennes que les intérêts économiques réels engendrent naturellement ; non seulement il favorise leur extension et leur renforcement, mais il s’efforce de mettre en évidence par sa propagande les problèmes qui intéressent réellement les ouvriers et qui, dans le développement de la situation, peuvent donner naissance à de nouveaux organismes de lutte économique. Par tous ces moyens, le Parti élargit et renforce l’influence qu’il exerce sur le prolétariat par mille canaux, en mettant à profit toutes les manifestations et possibilités de manifestations dans la vie sociale.

16. Ce serait une conception complètement erronée du Parti que d’exiger de chacun de ses adhérents considéré isolément une parfaite conscience critique et un total esprit de sacrifice, et de limiter la sphère d’influence du Parti à des unions révolutionnaires de travailleurs constituées dans le domaine économique selon un critère scissionniste, et ne comprenant que les prolétaires qui acceptent des méthodes d’action données. D’autre part, on ne peut exiger qu’à une date donnée ou à la veille d’entreprendre des actions générales, le Parti ait réalisé la condition d’encadrer la majorité du prolétariat sous sa direction, ni à plus forte raison dans ses propres rangs. Un tel postulat ne peut être posé à priori sans tenir compte du déroulement dialectique du processus de développement du Parti. Cela n’a aucun sens, même abstrait, de comparer le nombre des ouvriers encadrés dans l’organisation disciplinée et unitaire du Parti ou contrôlés par lui, et celui des ouvriers inorganisés et dispersés ou affiliés à des organismes corporatifs incapables de les unir organiquement. Les conditions auxquelles doivent répondre les rapports entre le Parti et la classe pour que les actions données soient possibles et efficaces, ainsi que les moyens de les réaliser, vont être définis dans la suite de cet exposé.

IV. Rapports du parti communiste avec les autres mouvements politiques prolétariens

17. La fraction du prolétariat qui est organisée dans d’autres partis politiques ou qui sympathise avec eux est particulièrement récalcitrante à un regroupement dans les rangs et sous l’influence du Parti communiste. Tous les partis bourgeois ont des adhérents prolétariens, mais ceux qui nous intéressent ici sont surtout les partis sociaux-démocrates et les courants syndicalistes et anarchistes.

18. Le Parti doit développer une critique incessante du programme de ces mouvements et démontrer leur insuffisances pour l’émancipation du prolétariat. Cette polémique théorique sera d’autant plus efficace que le Parti pourra mieux démontrer que l’expérience confirme les critiques programmatiques anciennement formulées par lui contre ces mouvements. C’est pourquoi, dans les polémiques de cette nature, on ne doit jamais masquer les divergences de méthode, non seulement au sujet des problèmes du moment, mais au sujet des développements ultérieurs de l’action du prolétariat.

19. Par ailleurs, ces polémiques doivent se refléter dans le domaine de l’action. Participant aux luttes des organisations économiques prolétariennes même quand elles sont dirigées par les socialistes, les syndicalistes ou les anarchistes, les communistes ne se refuseront pas à en suivre l’action, à moins que la masse entière se rebelle spontanément contre elle. Ils n’en démontreront pas moins que la méthode erronée de ces chefs condamne cette action à l’impuissance ou à l’utopisme, à un point donné de son développement, alors que la méthode communiste aurait conduit à de meilleurs résultats, aux fins du mouvement révolutionnaire général. Dans la polémique, les communistes distingueront toujours entre les chefs et les masses, laissant aux premiers la responsabilité des erreurs et des fautes. Ils ne manqueront pas de dénoncer tout aussi vigoureusement l’œuvre des dirigeants qui, malgré un sincère sentiment révolutionnaire, préconisent une tactique dangereuse et erronée.

20. Le Parti communiste a pour objectif essentiel de gagner du terrain au sein du prolétariat, accroissant ses effectifs et son influence aux dépens des courants et partis politiques prolétariens dissidents. À condition qu’on ne compromette jamais la physionomie programmatique et organisationnelle du Parti, cet objectif sera atteint par une participation à la lutte prolétarienne réelle, sur un terrain qui peut être simultanément d’action commune et d’opposition réciproque avec ceux-ci.

21. Pour attirer à lui les prolétaires adhérant à d’autres mouvements politiques, le Parti communiste ne peut appliquer la méthode consistant à organiser en leur sein des fractions communistes ou de sympathisants communistes. Il est normal d’employer cette méthode pour pénétrer dans les syndicats d’où l’on ne cherche pas à faire sortir des groupes communistes organisés ; mais appliquée à des mouvements politiques, elle compromettrait l’unité organique du Parti, pour les raisons dites plus haut à propos du développement de son organisation.

22. Dans la propagande et la polémique, il ne faudra pas oublier que de nombreux travailleurs déjà mûrs pour la conception unitaire et révolutionnaire de la lutte ne se sont fourvoyés dans les rangs syndicalistes et anarchistes qu’en réaction à la dégénérescence des vieux partis sociaux-démocrates. La vigueur de la polémique et de la lutte communistes contre ces derniers sera un facteur de premier ordre pour ramener ces travailleurs sur le terrain révolutionnaire.

23. On ne peut évidemment appartenir en même temps au Parti communiste et à un autre parti politique. L’incompatibilité s’étend à tous les mouvements qui, sans être ni s’intituler partis, ont un caractère politique, et à toutes les associations dont les conditions d’admission sont des thèses politiques, en particulier la franc-maçonnerie.

En dehors des partis communistes devenus des instruments du capitalisme mondial

Nous publions ci-dessous le manifeste qui détermina de vives discussions au Congrès.

LA RÉDACTION.

Prolétaires,

Le capitalisme ne peut survivre à la crise mortelle qui depuis des années a bouleversé et disloqué toute l’assiette de sa société qu’à deux conditions intimement liées entre elles : écraser, dans le prolétariat, la force appelée par l’histoire et le développement de la technique productive à construire un nouveau type de société, la communiste ; ruer, dans la guerre, la course des événements qui se sont succédés depuis le massacre de 1914-18. Dans l’immédiat après-guerre, quand les masses d’ouvriers armés passèrent dans tous les pays à l’attaque violente contre leur ennemi, la bourgeoisie fit appel aux traîtres de 1914 et, en Allemagne comme en Italie, ce furent des gouvernements de l’extrême-gauche du capitalisme qui parvinrent à sauver l’édifice de la société bourgeoise. Depuis, la bourgeoisie devait craindre que le prolétariat construise, sur la base de l’expérience des trahisons renouvelées de 1914-18, le parti mondial capable de conduire la masse à la victoire révolutionnaire. À ce but la violence ne pouvait suffire : on ne peut assassiner des millions et des millions de prolétaires, d’exploités qui constituent d’ailleurs la source où s’abreuvent les vampires capitalistes, l’artère de la société actuelle. Cette violence peut briser les reins de l’avant-garde de la classe ouvrière, mais on ne peut l’abattre sur l’immense masse des exploités, lesquels se trouveraient d’ailleurs dans la cruelle expérience de la réaction ennemie, l’enseignement pour passer d’une façon décisive à la construction de l’organe de la lutte et de la victoire : le parti mondial de la révolution. Pour atteindre ses fins, le capitalisme n’a d’autre voie que celle du recours aux moyens de la corruption au même moment où s’abattra la terreur dans les secteurs où le péril sera le plus menaçant : en Italie tout d’abord, en Allemagne ensuite.
Et encore une fois la manoeuvre ennemie devait réussir. D’octobre 1917 avait surgi l’appel aux masses des exploités de tous les pays pour passer à la lutte définitive, pour extirper le régime capitaliste. Et la classe ouvrière mondiale avait tellement bien entendu cet appel qu’elle fit, de la révolution russe, la revendication de ses luttes de tous les jours. Le capitalisme comprit la leçon de l’heure : impossible de subsister en dehors d’une pénétration progressive dans celle qui fut la forteresse de la révolution mondiale. Après une manoeuvre qui dura de longues années, le capitalisme mondial a pu désormais atteindre son but.
Envers l’État soviétique, le plan du capitalisme consistait à l’entraîner dans l’orbite d’un marché : contre la renonciation à persévérer dans la voie de la révolution mondiale cet État obtenait la possibilité d’un développement au point de vue économique, militaire et diplomatique. D’une part destruction des partis communistes du prolétariat des pays capitalistes et de celui de la Russie elle-même, d’autre part la construction d’un colossal appareil industriel, édifié au travers de l’exploitation intense du prolétariat russe qui donna son acceptation car le centrisme lui faisait croire que l’expansion du socialisme international pouvait dériver de la construction du socialisme en un seul pays.
Entre-temps, l’oeuvre de violence du capitalisme se développe directement au sein même des partis communistes où le centrisme déferle la terreur contre les militants marxistes qui proclament la nécessité de la lutte pour la révolution mondiale. Et, en 1927, fut sanctionnée la nouvelle règle de vie des partis communistes où n’avaient plus accès que ceux qui renonçaient au programme marxiste duquel[Lénine reste la plus grandiose incarnation. À partir de ce moment le centrisme prit une place de premier rang dans l’oeuvre de destruction des prolétariats de tous les pays. En Allemagne le capitalisme pourra passer à l’attaque frontale contre une avant-garde que le centrisme isolera brutalement de l’ensemble des masses et qu’il détachera du terrain de la lutte des classes. En janvier 1933 le fascisme pourra prendre possession du pouvoir, donnant aux événements mondiaux l’orientation qui doit les conduire vers une nouvelle guerre ; l’État soviétique entra ensuite ouvertement dans le front de la manoeuvre des États impérialistes. Mais depuis la destruction du prolétariat allemand, il fallait passer à la destruction de la classe ouvrière dans les autres pays et particulièrement en France. Ces jours-ci le capitalisme a pu obtenir sa nouvelle victoire : autour de la bannière tricolore clouée au corps de milliers et de milliers de prolétaires qui, en juin 1848, en mai 1871, et encore aujourd’hui dans les colonies d’Asie et d’Afrique, sont tombés dans la lute pour leur libération, autour de ce drapeau ont manifesté des centaines et des milliers d’exploités aux cris de ”Vive la République”.

Prolétaires !

L’exclusion de la gauche marxiste, en 1927, a mis la fraction dans des conditions pour pouvoir continuer son travail au nom du prolétariat et de la révolution internationale. Les fanfares du centrisme ont assourdi les ouvriers de tous les pays et graduellement, progressivement, les partis communistes ont pu se transformer d’organes de la révolution en instruments de la contre-révolution pour la préparation de la guerre.
Babeuf, le 14 juillet 1789, pressenti dans la bourgeoisie qui montait à l’assaut du régime monarchique du féodalisme, les nouveaux tyrans du prolétariat et les scènes de cruauté de ces moments firent prévoir à Babeuf le sort que les nouveaux vainqueurs de 1789 auraient réservé à la masse oppressée des travailleurs. Aujourd’hui, en 1935, après que dans tous les pays, au travers de la guerre impérialiste et de la guerre civile, les prévisions de Babeuf se sont réalisées dans la décimation de millions de prolétaires, aujourd’hui les traîtres centristes et socialistes ont pu obtenir un miracle dans l’intérêt du capitalisme mondial : des centaines de milliers d’exploités ont clamé hosanna pour la République, pour leur ennemi.
Désespérément, les ouvriers italiens ont combattu contre le fascisme, et cette lutte fut possible parce que l’Internationale, à cette époque, n’était pas encore devenue la proie du centrisme. Dans le découragement et dans la résignation, le prolétariat allemand devait assister au triomphe du fascisme parce que déjà les partis communistes étaient décapités de leurs courants marxistes et internationalistes. Dans l’enthousiasme, les prolétaires français participent actuellement à la fête de ”réconciliation des Français” sous la direction des traîtres centristes et socialistes.

Prolétaires !

La destruction du prolétariat français représente un nouveau pas vers la préparation de la guerre. La guerre serait impossible si le capitalisme ne pouvait confier aux masses un drapeau sur lequel les traîtres peuvent inscrire des revendications que les masses dévoyées accepteront comme correspondantes à leurs intérêts. La manifestation de la Bastille est une fête pour le capitalisme de tous les pays et pour les forces fondamentales qui agissent actuellement au nom de ses intérêts : pour les fascistes, les démocrates, les social-démocrates, les centristes.
Aujourd’hui, tout cela est clair. La lutte n’est plus pour le prolétariat international et contre le capitalisme de tous les pays : aujourd’hui, le prolétariat français combattra pour le socialisme en se préparant à abattre les ouvriers allemands et inversement, ces derniers combattront pour leurs intérêts propres en permettant au capitalisme allemand de démolir l’omnipotence française. Aujourd’hui les prolétaires de France combattront pour le communisme en prêtant main forte aux prolétaires russes pour frapper les ouvriers allemands. Et dans cette terrible et cruelle tragédie, le capitalisme de tous les pays se relève en jubilant dans le monde entier la bannière de son oppression peut recevoir l’appui des masses qu’il exploite et qu’il opprime.

Camarades prolétaires !

De même qu’en 1921, en sortant des partis socialistes, vous continuâtes la lutte pour le communisme, aujourd’hui la fraction de gauche vous appelle à sortir des partis communistes réconciliés avec les intérêts du capitalisme mondial. Pas un instant de plus au sein de ces instruments de la contre-révolution internationale. Capitalistes et traîtres peuvent avoir raison de la fraction de gauche pendant une étape limitée de l’évolution historique. Leur victoire actuelle nous amènera certainement à la guerre. Mais leur succès, bien que cruel, ne signifie pas la mort du prolétariat international. La guerre, le dernier acte de la victoire ennemie, sera aussi le tombeau où s’écroulera l’édifice capitaliste et les prolétaires retrouveront le chemin de leur victoire. Pour cette victoire les fractions de gauche combattent depuis des années et elles vaincront au nom de la classe ouvrière de tous les pays, elles qui représentent l’héritage révolutionnaire d’Octobre 1917, de Marx, d’Engels, de Lénine, des millions de prolétaires qui sont tombés dans la guerre impérialiste et dans la guerre civile.
Répondez à la manifestation de la Bastille en sortant des partis communistes !

À bas le capitalisme mondial !
Vivent les fractions de gauche, les noyaux de la nouvelle Internationale de la révolution !
À bas toutes les patries !
Vive la guerre civile pour le triomphe de la révolution communiste.

21 juillet 1935.

LA FRACTION DE GAUCHE DU PARTI COMMUNISTE D’ITALIE

Les internationalistes hollandais sur le programme de la révolution prolétarienne Pt.2

Nous nous sommes efforcés de résumer l’étude que viennent de réimprimer des Groupes des Communistes Internationalistes de Hollande, consacrée aux problèmes économiques et politiques de la période de transition donc de la période de la dictature du prolétariat. Il faut répéter ce que nous avons déjà écrit : ce travail vient tout à fait à point dans l’état actuel des discussions entre communistes internationalistes. Dans les courants issus de la IIIe Internationale, l’examen systématique de ces questions, surtout à la lumière de l’expérience de la révolution russe, n’a jamais été entrepris. La consigne semblait avoir été donnée de laisser dans ce domaine le champ libre à des social-démocrates du genre de Kautsky. Les internationalistes hollandais forment une louable exception à cet abstentionnisme général. On ne saurait en effet s’imaginer qu’un pas, tant soit peu sérieux, puisse être fait pour faire revivre un mouvement révolutionnaire du prolétariat sans aborder de front ce sujet. A quoi serviraient les appels toujours réitérés à la formation d’un parti révolutionnaire (pour ne pas parler d’une Internationale) si on n’explique pas en quoi doit consister ce travail de formation, si on ne dégage pas le contour de ce parti, la nature de ses fonctions, le caractère de ses rapports avec les masses ouvrières, mais au-dessus et avant tout le contenu du programme, de la transformation sociale dont il doit être, sinon le principal, en tout cas un des plus importants artisans.
Comme indications théoriques valables sur les problèmes de la période de transition, nous ne possédons que l’étude de Marx sur la Commune de Paris, sa ”Critique du Programme de Gotha”, si opportunément rappelée et commentée par Lénine dans son ”État et Révolution”. L’Internationale Communiste, même pas du temps où elle était dirigée par Lénine et Trotsky, n’a pu entreprendre de mettre à jour cette partie de ce qui doit constituer le bagage scientifique du prolétariat en marche vers le communisme. De ce côté, il n’y a plus maintenant que falsifications à attendre. On n’aurait donc, à tous les points de vue, qu’à se féliciter de ce que les internationalistes hollandais aient apporté à l’étude de ces questions une contribution, conçue dans le meilleur esprit du marxisme révolutionnaire, s’ils ne tentaient par la même occasion d’accréditer certaines notions sur l’organisation du prolétariat qui constituent une réelle régression. C’est pour cela qu’il y a lieu de démêler de leur travail le ”bon” du ”mauvais”, de distinguer l’apport positif d’une critique qui sait se nourrir à l’observation du réel, d’une tournure d’esprit qui s’efforce de surmonter les obstacles en leur donnant… un autre nom.
Le but de la révolution prolétarienne est de mettre fin à l’affirmation capitaliste de la plus-value, de faire disparaître en abolissant le droit de propriété sur les moyens de production tout antagonisme dans la répartition des produits du travail. C’est seulement dans la mesure où elle y réussit qu’elle peut jeter les bases d’une société communiste, qu’elle peut lier les individus par les liens d’une communauté d’intérêt réelle et indestructible, faire disparaître avec les privilèges aussi les classes. Tant que des antagonismes subsistent, il serait chimérique d’attendre que le ”un pour tous, tous pour un”, principe de la société communiste, devienne une réalité.
Longtemps on a cru dans les milieux socialistes qu’il suffirait d’abolir la propriété privée des moyens de production pour créer en même temps les conditions de l’évolution vers la société communiste. Ce n’est qu’au contact du mouvement ouvrier avec la réalité que l’esprit critique commença à s’exercer et qu’on a pu pénétrer plus avant dans l’étude des formes d’organisation économique de la société, nécessaire à cette évolution. Et encore, ce ne furent pas tant les formes, mais les principes régissant l’organisme économique qui furent précisés. La pièce maîtresse de ce travail d’improvisation théorique est constituée par les clauses marginales que Marx écrivit au programme de la social-démocratie allemande, en 1875. Pour caractériser les idées générales qui avaient cours à ce moment quant à l’utilité générale de l’étude du régime de transition, il faut noter que Marx n’y est amené à traiter assez longuement le problème de la répartition que parce que Lassalle lui avait accordé – erronément de l’avis de Marx – une place importante dans le projet de programme du parti. Les problèmes politiques que soulève la période de transition ne méritaient pas davantage de discussion. De l’avis de Marx, pendant la période de transition l’État ne saurait être autre chose que la ”dictature révolutionnaire du prolétariat”. Mais il ajoute : ”Le programme n’a pas à s’occuper, pour l’instant, de cette dernière, non plus que de la nature de l’État futur dans la société communiste”. Il avait dit précédemment que ces questions ne pouvaient être résolues que ”par la science”.
Il est vrai, en enrichissant les sciences de la société d’une contribution d’une rare valeur, Marx avait fait plus que quiconque pour aider à trouver une solution à ces problèmes. N’empêche que sa remarque illustre assez bien l’indifférence avec laquelle étaient traités, à cette époque, des problèmes qui se trouvent au centre de nos préoccupations actuelles. Il est vrai qu’il n’avait pas été donné à Marx de pouvoir méditer sur la déchéance d’une révolution qui s’est déroulée sous le signe de la lutte pour le socialisme.
La révolution prolétarienne doit donc abolir la propriété privée des moyens de production. Cette abolition met fin à l’infériorité économique des masses. La révolution transmet le droit de propriété à la classe ouvrière et la met – selon Engels – ”en possession du produit tout entier de son travail”. La classe ouvrière possédant ”le produit tout entier de son travail”, quels seraient les rapports de chaque individu vis-à-vis du produit du travail social ? A cette question, Marx répondait dans le ”Capital” :

”Représentons-nous enfin, pour changer, une réunion d’hommes libres travaillant avec des moyens de production communs et dépensant, en parfaite connaissance de cause, leurs nombreuses forces individuelles de travail comme une force de travail sociale. Tout ce qui a déterminé le travail de Robinson se répète ici, mais socialement et non plus individuellement. Tous les produits de Robinson étaient ses produits exclusivement personnels et par suite objets d’utilité immédiate pour lui. Le produit total de l’association est un produit social. Une partie de ce produit sert de nouveau comme moyen de production et reste sociale. Mais une autre partie est consommée par les membres de l’association et doit donc être répartie entre eux. Le mode de répartition variera suivant l’espèce particulière de l’organisme social de production et le degré correspondant de développement historique des producteurs. Si nous supposons que la part de chaque producteur est déterminée par son temps de travail, c’est uniquement pour établir un parallèle avec la production (capitaliste) des marchandises. Le temps de travail jouerait donc un double rôle. D’une part sa distribution méthodique dans la société règle la proportion exacte entre les diverses fonctions du travail et les divers besoins. D’autre part, il sert à mesurer la part individuelle que chaque producteur prend au travail commun et la part qu’il peut avoir du produit commun réservé à la consommation individuelle. Les rapports sociaux des hommes restent ici très simples, dans la production aussi bien que dans la distribution”.

Dans ses ”Critiques”, Marx a encore développé d’une façon plus précise les rapports du producteur ”libre” vis-à-vis de la société :

”Le producteur reçoit donc individuellement… l’équivalent exact de ce qu’il a donné à la société. Ce qu’il lui a donné, c’est son quantum individuel de travail. Par exemple, la journée sociale de travail représente la somme des heures de travail individuel ; le temps de travail individuel de chaque producteur est la portion qu’il a fournie de la journée sociale de travail, la part qu’il y a prise. Il reçoit de la société un bon constatant qu’il a fourni tant de travail (défalcation faite du travail effectué pour le fonds collectif) et, avec ce bon, il retire des stocks sociaux une quantité d’objets de consommation correspondant à la valeur de son travail. Ce même quantum de travail qu’il a fourni à la société sous une forme, il le reçoit d’elle sous une autre forme”.

Les communistes internationalistes hollandais ont eu le mérite de rétablir la notion marxiste des normes économiques qui règlent l’activité sociale de la période de transition. C’est déjà assez pour marquer la raison d’être de leur étude. On ne pourrait s’imaginer que d’autres rapports puissent s’établir entre le producteur individuel et le produit social du travail que celui qui découle de la part individuelle qu’il a prise à la production. Les communistes actuels se gardent bien d’invoquer Marx à ce propos pour justifier le régime de l’État soviétique où le travail continue à être payé à sa valeur, c’est-à-dire au taux qui correspond (ou à peu près) au coût de sa reproduction, ce qui permet aux classes dirigeantes constituées en État d’accumuler une plus-value qu’elles utilisent non selon les besoins de développement de la société, mais pour la conservation de leurs privilèges à elles. Mais la controverse avec les centristes n’est nullement épuisée par les quelques citations de Marx que nous venons de faire car, au premier désaccord sur le quantum individuel de travail comme valeur de la consommation individuelle, s’en greffe un deuxième sur la qualité du travail individuel fourni. A ce propos, les communistes officiels sont un peu plus loquaces ; ils invoquent Marx, mais à tort, comme nous allons le démontrer.
Le fait d’admettre la part que prend chaque individu au travail social général comme base de la consommation personnelle n’implique pas nécessairement l’égalité de cette consommation, même à quantum individuel de travail égal. En Russie, la grande inégalité des salaires est justifiée par la nécessité de payer le salaire à sa valeur. Le travail du manœuvre coûte moins cher que celui de l’ingénieur ou du dirigeant soviétique. Il paraîtrait que c’est parce que le manœuvre ne dispose que d’une force de travail brute, élémentaire, qui ne nécessite pas (ou très peu) de préparation technique de son détenteur d’où absence de dépense – ou investissement de capital – préalable à son emploi, tandis que la force de l’ingénieur ne peut être formée que grâce à des études coûteuses. Bref, la formation d’un ingénieur est plus coûteuse que celle d’un manœuvre et il est donc logique qu’une quantité de travail de l’un soit payée plus cher qu’une même quantité de travail de l’autre.
Staline, dans un entretien avec l’écrivain Emile Ludwig, s’est expliqué de cette inégalité et s’en est référé, pour la justifier, aux ”Critiques” de Marx. Ainsi en parlant des ”niveleurs” et ”égalitaires” qui reprochent la trop grande inégalité des revenus des diverses couches de la population russe, il les présente comme des adeptes d’un ”communisme paysan primitif”, d’un communisme de consommation, partisans de la ”mise en tas de tous les biens et de leur partage égal entre tous”. Il ne semble pas difficile alors à Staline de démontrer que Marx, Engels et Lénine ont toujours combattu un pareil nivellement et que Marx, particulièrement, a écrit que ce n’est que dans la phase supérieure du communisme que la société pourrait inscrire sur ses drapeaux la formule : ”A chacun selon ses capacités, à chacun selon ses prestations”. Mais précisément, les marxistes révolutionnaires peuvent reprocher à Staline non pas de ne pas appliquer la devise qui devrait être en honneur dans la phase supérieure du communisme, ils lui reprochent de ne pas appliquer la théorie marxiste du socialisme, de ne pas donner à chacun selon son travail.
Parce que Marx distinguait chez les individus des ”capacités productives” et des ”privilèges naturels” inégaux, Staline lui fait reconnaître qu’il est nécessaire d’appliquer des rémunérations inégales. Or Marx voyait précisément dans le fait que la part au profit social restait égale – à prestation égale, bien entendu – pour chaque individu, alors que leurs besoins et l’effort déployé pour atteindre à une même prestation étaient différents. Marx voyait là dedans l’inégalité. Il est vrai que Marx a écrit par ailleurs : ”La poursuite à grands cris de l’égalité des salaires repose… sur une erreur, sur un désir malsain qui ne sera jamais exaucé”. A ce moment, c’était pour démontrer que sous le ”régime du salariat”, la poursuite d’un ”salaire équitable” ne pouvait couvrir que l’esclavage, mais nous savons que, selon Marx, la révolution prolétarienne a pour tâche d’abolir le salariat. Mais les communistes officiels n’y regardent pas de si près lorsqu’ils citent Marx. Pour enlever tout doute, citons encore les ”Critiques” de Marx. Il dit : ”A égalité de travail et, par conséquent, à égalité de participation au fonds social de consommation, l’on reçoit donc effectivement plus. Et pourquoi ? Parce que le droit, par sa nature, ne peut consister que dans l’emploi d’une même unité ; mais les individus inégaux ne sont mesurables d’après une unité commune qu’autant qu’on les considère d’un même point de vue, qu’on ne les saisit que sous un aspect déterminé, par exemple, dans le cas donné que comme des travailleurs, rien de plus et indépendamment de tout le reste”. Et Marx de conclure : ”Pour éviter toutes ces difficultés, le droit devrait être, non pas égal, mais inégal”. La pensée de Marx apparaît ainsi clairement. L’inégalité que laisse subsister la première phase du socialisme résulte non pas de la rémunération inégale qui serait appliquée à diverses sortes de travail : le travail simple du manœuvre ou le travail composé de l’ingénieur avec, entre ces deux extrêmes, tous les échelons intermédiaires. Non, tous les genres de travail se valent, seules ”sa durée” et ”son intensité” devant être mesurées, mais l’inégalité provient de ce qu’on applique à des hommes ayant des capacités et des besoins différents des tâches et des ressources uniformes.
Marquons donc, avant de continuer plus avant notre documentation, ce point : lorsqu’on essaye de dégager des lois qui régissent la société actuelle les tendances de leur évolution naturelle (ce à quoi toute révolution doit s’adapter) et de déceler celles qui régiront la société de demain, on arrive à conclure qu’à la base de toute tentative de transformation sociale communiste doit se trouver la reconnaissance de l’égalité du travail social de tous les hommes. Seul, le prolétariat est capable de donner vie à ce principe, d’en faire une réalité vivante. Autre chose : l’application de ce principe ne doit pas se trouver à la fin de la période de transition, au début donc de la ”phase supérieure” du communisme dont parlait Marx, mais il se place à son tout premier début, il en est l’assise fondamentale sans laquelle la période de transition sera tout ce qu’on voudra, hormis une transition vers le communisme.
Un enseignement que l’étude des internationalistes hollandais met opportunément en lumière, c’est que la remise de l’appareil de production aux mains de l’État, fut-il prolétarien, ne peut conduire au communisme, comme l’exemple de la révolution russe l’a prouvé. Marx et Engels n’ont pu, de leur temps, apporter aux problèmes de la gestion des solutions définitives. Ce qu’on trouve dans l’œuvre d’Engels à ce propos est contradictoire ; quelque fut leur génie, il leur manquait la matière d’expérimentation que l’histoire n’avait pas encore fournie à leur époque. Mais maintenant il n’est plus possible de douter. Certes, théoriquement, on peut parfaitement s’imaginer, après la révolution, l’État ”prolétarien” gérant, au moyen d’un appareil de direction économique adéquat, l’ensemble des moyens de production au profit de la collectivité. Mais ce ne peut être que de l’imagination. En effet, que suppose l’existence d’un tel appareil de direction centralisé et son fonctionnement au profit des masses ? Qu’il y ait identité d’intérêt parfaite entre les masses des travailleurs et les centres de direction. Mais à supposer que cette identité d’intérêt existe, est-ce que, dans ce cas, de tels conseils économiques surgiraient ? Évidemment, non. Comme la direction de la production serait dépourvue, dans ces conditions, de tout caractère politique, comme il ne s’agirait, pour reprendre une définition devenue célèbre, que d’une ”administration de choses”, point ne serait nécessaire d’établir un appareil de coercition. La direction n’aurait aucune raison de restreindre les droits des ”administrés”. Puisqu’il y a identité d’intérêt, la volonté des ouvriers groupés dans leurs entreprises ne peut que rejoindre les prévisions établies en haut, puisqu’en tant que matérialistes nous admettons que ce sont les intérêts économiques, présumés ou réels, des groupes sociaux qui déterminent leurs desiderata. L’État, dans de telles conditions, serait purement superfétatoire. Personne ne songerait à en créer un, à plus forte raison à lui attribuer des fonctions de plus en plus importantes. Il faudrait, dans ces conditions, simplement un organisme élaborant, avec un minimum de contraintes, les décisions reflétant la volonté collective des masses.
Mais l’expérience d’une séparation profonde entre les organismes de direction économique à la base – dont la fonction de direction cesse rapidement, dans ces conditions, pour se transformer en auxiliaires soumis des organismes supérieurs – et les centres économiques, atteste l’existence d’antagonismes profonds. Elle ne peut être que l’expression du fait que deux tendances sociales se trouvent en présence et lorsque la fonction des uns est systématiquement gênée dans son expression au profit des autres, il faut en déduire que l’antagonisme entre les deux est irréductible.
On objectera que la privation du droit des travailleurs à gérer leurs entreprises peut être justifiée par les tâches particulières de la période de transition. On sort, en effet, d’une économie construite en vue du profit capitaliste. Il s’agit de l’adapter à la production en vue de la satisfaction large des besoins de toute la collectivité ; en d’autres termes, des grandes masses. Il s’agit donc, non de consommer, de jouir des richesses et des biens sociaux (entre parenthèses, les biens consommables se réduiront probablement à bien peu de chose au moment de la révolution), mais, avant tout, de produire, de développer et d’économiser. Mais on se demande sur qui la classe ouvrière peut compter, en dehors d’elle-même, pour mener à bien ces tâches. Elle ne peut, pour les accomplir, déléguer ses pouvoirs à personne d’autre qu’à elle-même, si qualifiés et si compétents que les guides qui sollicitent ces pouvoirs puissent paraître. Car le marxisme nous enseigne une chose : qu’une classe ne peut s’émanciper que par ses propres forces. La transformation de l’appareil de production, de machines à produire du profit capitaliste en un organisme susceptible de satisfaire tous les besoins des masses ne peut être accomplie que par les travailleurs eux-mêmes, non pas par des techniciens, si qualifiés soient-ils, ni des guides, si désintéressés qu’ils puissent s’affirmer.
Si pénétrante et si convaincante, l’étude des Internationalistes hollandais est, lorsqu’elle s’emploie à démontrer comment, dans la révolution prolétarienne, les fonctions de direction économique doivent passer directement sans l’intermédiaire de l’État aux travailleurs organisés, aux divers échelons correspondant avec les rouages de l’appareil de production, si abstraite et arbitraire elle nous paraît lorsqu’ils entreprennent de justifier les méthodes politiques d’organisation des masses qui leur sont particulières. A vrai dire, l’aspect politique n’est pas traité explicitement dans leur ouvrage, mais on sent – et ceci n’est pas un reproche, car il ne pourrait en être autrement – la préoccupation politique courir comme un fil blanc d’un bout à l’autre de l’étude et la dominer.
La thèse des Internationalistes hollandais est connue : les partis politiques sont des organisations spécifiques de la bourgeoisie. Le prolétariat réalise donc son unité non pas au travers de partis politiques, mais au travers des conseils d’entreprises englobant l’ensemble des travailleurs sur la base qu’ils occupent dans la production. Ces conseils sont amenés, par la force des choses, à s’orienter de plus en plus vers le communisme. Lors de la prise du pouvoir par le prolétariat, les entreprises se trouvent donc nécessairement entre les mains des conseils. Ceux-ci commencent à organiser la production sur des bases communistes sans en confier l’organisation à l’État. Les syndicats n’ayant plus aucun rôle à remplir disparaissent. Les fonctions de l’État se réduisent à la protection du nouveau régime, donc à la répression des tentatives contre-révolutionnaires des classes dépossédées. Aucune fonction de direction économique ne lui est impartie. Voilà donc l’essentiel du point de vue des Internationalistes.
Il est un fait que nul ne peut contester, c’est que les luttes du prolétariat du 20ème siècle ont fait apparaître des formes d’organisation tout à fait originales s’adaptant plus particulièrement à la période de commotion sociale dont les grandes luttes révolutionnaires de 1905 et 1917 en Russie, 1918 et 1923 en Allemagne, 1919 en Italie furent les annonciatrices. Dans les deux premiers pays, ce furent les soviets des députés ouvriers et paysans et les conseils d’ouvriers qui servirent de canal au rassemblement des grandes masses. Il est probable que de telles organisations seront les formes spécifiques de l’insurrection prolétarienne de demain et qu’elles serviront d’instrument révolutionnaire aux mains du prolétariat pour établir sa dictature. Si on considère que la prise du pouvoir par le prolétariat ne peut être réalisée que si les grandes masses, celles qui, d’ordinaire, restent en marge de toute activité politique ou sociale, se mettent en mouvement, on ne pourrait presque pas supposer qu’il en soit autrement. Mais même si cela devait se dérouler d’après de tels pronostics, on ne conçoit pas que les conseils puissent venir supplanter toute autre forme d’organisation du prolétariat. La classe ouvrière ne se présentera pas, pas plus qu’aucune autre classe dans l’histoire, une et indivisible devant la révolution. Les idéologies héritées du passé, des intérêts particuliers de groupes au sein de la classe ouvrière même et l’antagonisme entre les deux grands groupes sociaux en présence représentant : l’un la révolution, l’avenir, l’autre le retour vers le capitalisme, se manifesteront par la création surabondante de groupements d’affinités qui deviennent, dans la lutte, autant de drapeaux différents autour desquels la classe ouvrière aura tendance à se grouper. Le rôle des partis politiques ne nous semble donc pas aboli ; au contraire, leur activité devient croissante à l’approche de la ”lutte finale”. Et de même que l’élément rétrograde de la masse se manifestera en donnant son adhésion aux partis réactionnaires, il nous semble que la conscience révolutionnaire du prolétariat ne peut se manifester qu’en créant un parti exprimant, contre tous les autres, les intérêts durables de la révolution. La construction d’un parti révolutionnaire ne semble donc pas s’opposer aux formes d’organisation dont nous savons qu’elles furent les formes spécifiques de la lutte révolutionnaire et dont, par conséquent, il y a lieu de supposer qu’elles le seront encore dans l’avenir, mais elle apparaît comme une forme complémentaire, indispensable, sans laquelle elle ne pourrait être complète, de l’organisation du prolétariat.
Certes, le rapport entre les diverses formes d’organisation sera, dans chaque révolution, différent, parce qu’on a chaque fois affaire à des complexes sociaux de composition différente (non pas différents quant au contenu, mais quant aux rapports entre les divers éléments constitutifs) imprégnés de traditions historiques diverses. Mais ce n’est pas à cause de la transformation contre-révolutionnaire de tel ou tel parti dans une révolution, transformation conditionnée elle-même par des circonstances historiques et sociales bien concrètes, qu’il convient de décréter la non validité pour le prolétariat de partis politiques en général.
L’État occupe aussi, dans le système des Hollandais, une place pour le moins équivoque. Après lecture de leur démonstration, il pourrait apparaître à maints lecteurs qu’en réalité tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. La révolution est en marche, elle ne pourrait pas ne pas venir et il suffit de laisser aller les choses à elles-mêmes pour que le socialisme devienne réalité. Or, rien n’est plus étranger à la notion marxiste de l’évolution sociale que cette conception. Les révolutions sont, il est vrai, des enregistrements périodiques que l’histoire institue pour mesurer l’évolution des classes. En ce sens, les classes ne peuvent jamais atteindre un niveau supérieur à celui correspondant à l’ensemble de leurs capacités économiques et sociales, les résultats des révolutions apparaissent comme déterminés d’avance. Mais c’est seulement en ce sens-là, car révolution signifie, avant tout, intervention consciente volontaire des masses pour changer violemment – on pourrait même dire presqu’arbitrairement – le cours de l’évolution et l’orienter dans un sens nouveau. C’est pour cela qu’une révolution, si ”mûre” fut-elle, ne peut jamais être un processus mécanique. Il est possible que telle ne soit pas non plus l’opinion de nos camarades hollandais et que la lacune que nous signalons ne résulte que de la nécessité qu’il y avait d’abstraire en quelque sorte et de montrer, pour la clarté de l’exposition, l’évolution économique comme étant complètement séparée de l’intervention politique, mais il importe quand même de faire plus de clarté sur ce point. Il est vrai qu’ils affirment quelque part que l’État reste nécessaire au prolétariat après la prise du pouvoir. Il s’agit d’un ”État” d’une nature particulière, qui n’est déjà plus, en réalité, un État, comme Lénine, après Marx, le montrait d’ailleurs. Il s’agit d’un État qui ”ne puisse pas ne pas dépérir”, alors que le marxisme a mis en relief que l’État était toujours l’instrument d’oppression d’une classe sur une autre. Il est possible que, pour la clarté de l’exposition, il faudrait remplacer dans la terminologie l’expression d’ ”État prolétarien” par une autre plus adéquate. Mais, avec ces explications, on comprendra nos critiques. L’exposé des Hollandais énonce la nécessité d’un ”État prolétarien” qui ne pourrait pas s’évader de sa fonction d’instrument de répression de la contre-révolution.

Suite et fin de l’article publiée dans Bilan No 23, page 788, faute de place dans le No 22 :

D’autre part, l’étude de la transformation sociale, plus particulièrement l’analyse de la révolution russe, nous montre que les bouleversements sociaux ne peuvent être que consécutifs à l’effondrement complet des systèmes de production qu’il s’agit de remplacer. C’est dire que la transformation s’opère dans les conditions objectives les plus désastreuses. Le nouveau mode de production ne peut pas succéder à celui qui vient de disparaître sans une période d’adaptation et de consolidation. Cette période met à l’avant-plan la solution de problèmes économiques tout différents de ceux devant lesquels la société socialiste sera placée en période normale. Pour ne citer qu’une seule contradiction : le socialisme apportera la paix. Cependant, il est très probable que le premier geste d’une révolution victorieuse soit une déclaration de guerre, de guerre aux forces de réaction alarmées. Au lieu d’une production en vue des besoins d’une collectivité pacifiée, la révolution naissante serait dans l’obligation d’orienter sa production vers les blocus de guerre.
Dans de telles conditions, si on y ajoute le chaos consécutif à tout bouleversement social et à toute guerre civile, le calcul de l’heure moyenne de travail ne peut être qu’arbitraire. Il faudra lui donner volontairement, donc arbitrairement, une ”valeur” quelconque, quitte à en vérifier l’exactitude par après. La marge d’improvisation des organes de direction centrale, que ces organes émanent de l’ ”État” ou d’un ”Congrès Général des Conseils d’Entreprises”, reste donc très grande. La question essentielle ne nous paraît pas de savoir s’il faudra ”attribuer” ou ne pas attribuer une telle marge, mais bien de savoir qui attribuera. Encore une fois, rien ne peut être décrété dans ce domaine ; en dernier ressort, c’est la force des catégories sociales en présence qui aura son dernier mot à dire. Les pouvoirs discrétionnaires accordés à telle ou telle instance ne seront mis au service de la collectivité, à l’exception de toute catégorie particulière, qu’à la seule condition que les groupes qui accordent ces pouvoirs se trouvent à même de les retirer à n’importe quel moment. Qu’une pareille faculté des ”administrés”, ou pour employer la vieille expression de Marx et que le deuxième Congrès de l’Internationale Communiste reprenait à son compte – qu’une pareille faculté des ”travailleurs libres unis en une libre association” soit liée à un degré d’évolution déterminé de l’appareil de production est une chose qui va de soi. Mais que la révolution prolétarienne ne puisse inscrire d’autre mot d’ordre dans son drapeau ne nous paraît pas moins évident.

A. HENNAUT