Kansainvälinen Kommunistinen Puolue

Bilan 33

En Espagne — Bourgeoisie contre Prolétariat

La situation internationale

Les événements d’Espagne semblent confirmer l’hypothèse que nous avions mise en évidence dans le dernier numéro de Bilan lorsque nous avons examiné les grèves en France et en Belgique.

Nous écrivions que ces mouvements pouvaient dépendre du contraste existant entre la maturation des conditions pour l’éclosion de la conflagration mondiale et du fait que le capitalisme parvenait à isoler chacun des foyers de l’incendie (conflit italo-éthiopien, réarmement de la Ruhr, accord italo-allemand au sujet de l’Autriche, Dantzig). Notre conception sur la guerre nous porte, en effet, à considérer que la cause essentielle de son déclenchement réside dans les antagonismes sociaux entre les classes, celles-ci opposant les deux formes d’organisation sociale : la capitaliste et la socialiste. Ces antagonismes se greffent d’ailleurs sur ceux qui jaillissent dans le domaine économique, des forces mêmes de la production que la structure de l’économie basée sur le profit capitaliste ne parvient plus ni à contrôler, ni à contenir. Les contrastes opposent les États ou les constellations impérialistes, tout en étant un résultat direct des bases de la société bourgeoise et bien que représentant également un facteur de grande importance pour l’éclosion de la guerre, ne nous semblent pas en être la raison essentielle. En effet, les causes de la conflagration mondiale sont telles qu’une nouvelle distribution du monde ne serait pas une solution. L’unique solution est celle de la destruction d’un régime qui porte en son sein la guerre et la fondation de la société communiste.

Puisque la guerre résulte de la révolte des forces de production et des bases mêmes du régime capitaliste, il est évident qu’un déplacement des richesses à l’avantage de l’une ou de l’autre constellation ne peut résoudre le problème historique qui a surgi et qui a vu maintes fois, si pas toujours, la fraternisation des empires ”ennemis” lorsqu’il s’agissait de mater les révoltes ouvrières, même au prix d’une renonciation au triomphe total que la victoire militaire aurait permis ; même lorsqu’il fallait maintenir prêt à intervenir un appareil militaire que l’on savait devoir devenir l’instrument d’une nouvelle attaque contre la ”patrie”.

Sur la base de ces considérations générales, nous avions considéré que la réalisation de l’Union Sacrée avant la guerre exprimait le décalage existant entre la maturation des conditions sociales pour le conflit et la non-maturation de ces mêmes conditions dans les rapports inter-impérialistes (succès obtenus par le capitalisme mondial dans la localisation des récents conflits internationaux). Mais d’autre part, l’Union Sacrée entre capitalisme et prolétariat ne pouvant être qu’une exception dans l’évolution historique que, seules, les conditions exceptionnelles de la guerre peuvent justifier, cette Union Sacrée était appelée à se briser dans l’éclosion de l’antagonisme de classe. Si la guerre avait éclaté et si donc le rouleau était arrive a son terme extrême, l’irruption nouvelle de la lutte des classes se serait dirigée vers l’ouverture d’une situation internationale révolutionnaire.

Puisque le capitalisme est parvenu à délimiter les foyers de l’incendie, la reprise des luttes de classes n’en reste pas moins sous l’emprise des situations historiques que nous vivons et les ouvriers ne parviendront pas à se libérer des forces politiques socialistes et centristes du Front Populaire qui, en solidarité parfaite avec le fascisme, mobilisent les masses travailleuses pour la guerre.

Les grandioses mouvements de France et de Belgique, tout en étant en opposition brutale avec le Front Populaire, resteront cependant dans l’enceinte de ce dernier, qui parviendra à les effriter contre les chiffons de papier d’une bourgeoisie qui sait parfaitement qu’elle peut, en toute tranquillité, tronquer l’engagement d’un moment, d’autant plus que les co-signataires du Front Populaire ne se lèveront jamais pour en imposer le respect ; qui sait aussi que ce dernier n’est pas son ennemi, mais son partenaire qui, le moment venu, saura répéter les exploits de l’immédiat après-guerre pour égorger le prolétariat révolutionnaire et sauver le régime bourgeois.

Nous avions aussi pressenti, avec les événements français et belges, l’ouverture d’une situation internationale connaissant l’éclosion de mouvements grévistes dans les autres pays. Mais nous mettions en évidence que notre hypothèse ne relevait pas d’une analyse de la situation (dont nous nous déclarions incapables), mais de notre passion de militants communistes, à l’affût d’une extension des mouvements prolétariens au delà des frontières françaises et belges.

Les événements d’Espagne présentent une caractéristique tout à fait différente, car ils dépendent d’une initiative de la droite bourgeoise et non du prolétariat luttant pour l’amélioration de ses conditions de vie. Nous y voyons — au point de vue du mouvement ouvrier — que les facteurs dirigeants qui avaient agi en France et en Belgique (le Front Populaire, les socialistes et centristes) y prendront une figure bien plus marquée et plus frappante dans la politique qu’ils mènent et qui consiste à éviter que les masses débordent les cadres du régime capitaliste.

Au point de vue international, les événements espagnols, bien plus que ceux de France et de Belgique, se dirigent vers une accentuation des dangers de guerre (suivant Blum les ouvriers se battront d’autant mieux qu’ils auront obtenu de meilleures conditions de vie du capitalisme). Mais nous n’entendons pas parler comme si une menace de conflit immédiat résultait des manœuvres de Mussolini, Hitler, Blum, mais bien de la nature même des répercussions de ces événements au sein des masses, oii les traîtres sont parvenus à mobiliser ces dernières, non point sur des bases de classe — les seules pouvant fournir une réelle solidarité avec les ouvriers espagnols — mais sur le front où refluent les contrastes inter-impérialistes. Cela est tellement vrai qu’aujourd’hui on en arriverait à considérer que M. Blum trahirait le Front Populaire et le socialisme s’il ne répondait pas aux avions de Mussolini ou aux navires de Hitler par l’envoi de forces armées en Espagne, pour défendre la démocratie contre le fascisme. Les ouvriers ont été conduits jusqu’au bord de l’abîme par les traîtres et ils se considéreront force dérisoire s’ils combattent pour le socialisme sur la base de leurs revendications de classe, alors qu’ils se sentiront forts à la seule condition de pouvoir marcher derrière un gouvernement impérialiste levant le drapeau de l’antifascisme. Nous ne voulons pas, enfin, parler de l’intérêt fondamental qu’aurait le capitalisme français à sauvegarder le gouvernement du Frente Popolare, car aucune incompatibilité de principe n’existe à l’entrée dans une constellation impérialiste ”démocratique” d’un État régi par un gouvernement de droite ou même fasciste. En 1914, la démocratie française s’accommodait fort bien de son accord avec le tsarisme russe et l’orientation philo-française de la politique espagnole n’a jamais été aussi nette que sous le régime de Primo de Rivera avec lequel le gouvernement français de gauche de 1924 put fort bien collaborer lors de la guerre d’extermination de 1925 au Maroc. Les constellations impérialistes se forment en fonction des intérêts des capitalismes respectifs, ce qui traduit, d’ailleurs, la plus ou moins forte résistance des sociétés capitalistes à l’assaut révolutionnaire du prolétariat (les capitalismes les plus puissants destinés à s’allier contre les autres bourgeoisie sont aussi ceux qui détiennent encore certaines possibilités de manœuvres dans le domaine social). Il est vrai que le capitalisme ”démocratique” est celui qui a les meilleures positions dans le domaine international, mais cela ne signifie pas que les constellations impérialistes doivent être obligatoirement homogènes : il n’y a qu’un danger pour le capitalisme et c’est le prolétariat. Pour cela, tous les accommodements sont possibles entre les formes particulières du gouvernement capitaliste. Il s’agit maintenant de voir comment et pourquoi la bourgeoisie espagnole n’a d’autre ressource, pour dompter la terreur du prolétariat, que de charger le Front Populaire de l’habiller en rouge écarlate et de la présenter comme l’ennemi du fascisme que l’on veut ”écraser à jamais”.

La situation est-elle révolutionnaire ou susceptible d’évoluer vers une issue révolutionnaire ?

Sur les traces de Lénine, nous avons toujours considéré que les conditions d’une situation révolutionnaire sont les suivantes :

a) Une crise grave au sein de la classe ennemie venant à se trouver dans l’impossibilité de faire fonctionner toutes les branches de son appareil répressif contre les masses, cet appareil lui-même étant bouleversé profondément par la situation ;
b) Une hésitation profonde au sein des couches petites bourgeoises étant parvenues à se dissocier du capitalisme et se dirigeant vers le prolétariat ;
c) Une poussée vers la lutte insurrectionnelle du prolétariat à la tête duquel se trouve un parti ayant conquis une forte influence sur les masses qu’il appelle à la lutte sur la base d’un programme révolutionnaire.

Un examen même sommaire de la situation espagnole prouve, à l’évidence, que ces conditions ne se trouvent nullement réalisées. À première vue, l’on pourrait considérer que la classe ennemie se trouve écartelée en conséquence de la lutte que se mènent les deux fractions qui en représentent les intérêts et que, par conséquent, le prolétariat se serait trouvé dans la possibilité de passer aux formes extrêmes de sa lutte, de s’armer et de conquérir des positions d’où il serait impossible de le déloger ultérieurement. Mais, ainsi que nous le verrons par la suite, la lutte entre la droite de Franco et la gauche de Azana-Caballero n’oppose pas deux formes sociales fondamentalement opposées en face desquelles pourrait s’ébaucher la lutte autonome de la classe ouvrière, comme d’ailleurs cette lutte n’est pas le fruit d’une démantibulation du régime bourgeois ayant mûri son fossoyeur : le prolétariat. Elle est plutôt la convulsion d’une société capitaliste que les circonstances historiques ont mis dans des conditions particulièrement embrouillées, où il ne sera plus possible de procéder à la refonte d’un régime trop arriéré pour pouvoir s’acclimater avec l’atmosphère du régime capitaliste mondial traversant sa phase de dégénérescence et entré au surplus, depuis 1929, dans une crise économique dont la seule issue se trouve être le dilemme guerre-révolution. C’est au prolétariat et à lui seul que revient la tâche de transformer radicalement les bases de l’économie espagnole, mais nous chercherions en vain, dans les batailles héroïques des ouvriers ibériques, un programme qui soit à la hauteur de sa tâche ; à sa place, nous trouverons les déclamations du Front Populaire, à la place des Lénine les bandits politiques à la Caballero.

Une distinction s’impose, évidemment, entre une situation révolutionnaire et insurrectionnelle : la première s’étendant à une période assez longue, la seconde ne pouvant être contenue qu’en un espace de quelques jours. En Russie, par exemple, la situation révolutionnaire s’est certainement ouverte en février 1917 et c’est seulement sept mois après que les conditions se sont présentées pour la victoire insurrectionnelle. D’autre part, octobre lui-même fut précédé immédiatement par l’attaque de Kornilov, ce qui pourrait permettre de comparer la victoire du Front Populaire à la chute du tsarisme, l’entreprise de Franco à celle de Kornilov. Mais ce parallèle n’offre aucune possibilité pour nous expliquer la situation actuelle parce qu’il y manque une pièce essentielle, un élément qui ne fait pas office de toiture devant parachever les armes indispensables aux ouvriers mais représente le fondement même de sa lutte. En Espagne manque un parti de classe et aucune perspective ne s’offre pour qu’il puisse poindre au feu des événements actuels.

Et ici nous n’affirmons pas une thèse qui, pour être didactique et scolastique, serait d’une stupidité incommensurable. Elle consisterait à croire que le prolétariat ne peut intervenir en tant que classe dans la situation parce qu’auparavant un groupe de théoriciens n’aurait pas compilé un programme à architecture complète et impeccable. Nous savons fort bien que, presque toujours, les masses se mettent en lutte derrière des chefs qui ne portent pas le drapeau de leurs revendications immédiates et historiques et que c’est par la suite, au cours même du mouvement, que l’élimination s’opère et que le prolétariat parvient à se regrouper autour de l’avant-garde consciente qui peut brandir le programme de la révolution communiste uniquement parce que les travailleurs ont été portés, par les situations, à acquérir la conscience de leur rôle historique. Aujourd’hui derrière Azana, demain derrière le drapeau communiste, tout comme les ouvriers russes qui avaient marché derrière les socialistes révolutionnaires et les mencheviks avant octobre se rangèrent aux côtés des bolcheviks pour le triomphe de la dictature du prolétariat. Mais nous nous basons sur des éléments concrets, sur les situations qui ont précédé celle qui vient de s’ouvrir et qui montrent que si les ouvriers espagnols sont parvenus à écrire — particulièrement au cours des cinq dernières années — des pages d’épopée qu’aucun autre prolétariat n’a encore à son actif, ils se sont malheureusement trouvés dans l’impossibilité de forger leur parti de classe. Nous essayerons d’établir celles qui nous paraissent être les raisons profondes de cette cruelle situation qui est faite au prolétariat espagnol, afin d’en arriver à la conclusion que sa victoire ne peut dépendre que de l’aide du prolétariat international.

Mais, avant de passer à une analyse des précédents de la situation actuelle de la péninsule ibérique, nous voulons insister sur certaines considérations générales ayant une valeur qui dépasse les événements dont nous nous occupons et qui nous semblent être parfaitement confirmées par les circonstances actuelles. La présence du parti de classe et son influence décisive sur les masses a été toujours considérée, par les marxistes, comme une condition sine qua non pour la victoire, mais cette affirmation n’épuise pas le problème, car nous entendons proclamer de tous côtés qu’il suffirait d’un accord soudain entre militants espagnols ou d’autre pays, accord basé sur un programme dont les formulations progressistes suivraient l’évolution violente des événements, pour qu’enfin, en quelques jours, il soit possible de faire germer le parti de classe du prolétariat espagnol. Le problème, à notre avis, consiste à expliquer pourquoi, au moment même où les masses sont portées à prendre les armes, ce parti fait défaut. Et c’est alors que nous comprendrons que la nature même de ces luttes armées est telle que, malheureusement, toute perspective d’évolution révolutionnaire se trouve exclue, à moins d’une modification profonde de la situation internationale et de l’apparition d’une avant-garde du prolétariat mondial qui pourrait intervenir dans le processus même de la lutte sociale en Espagne afin de cristalliser autour d’un noyau marxiste les forces historiques pouvant exprimer les revendications finales de la classe ouvrière espagnole. Le parti de classe ne s’invente pas, il ne s’improvise pas, il ne s’importe pas non plus. S’il n’existe pas, c’est que la situation n’en a pas permis la formation, si, par surcroît, de formidables événements précédents n’ont pas frayé le chemin c’est que dans le mécanisme même de l’évolution de la société espagnole, des ressorts n’existent pas encore qui peuvent permettre la production de cet outil indispensable à la victoire de la classe prolétarienne. Ce sont des raisons qui dépassent les individus et leurs qualités et nous laissons à d’autres le soin de tout expliquer par le fait que les ouvriers espagnols seraient infériorisés par rapport à leurs frères des autres pays pour ce qui concerne la construction du parti de classe alors que, par contre, ils détiendraient un avantage pour ce qui est de l’héroïsme, l’abnégation, le sacrifice.

La structure du capitalisme espagnol

La structure économique de la société espagnole, surtout avant l’avènement de la République en avril 1931, par ses caractères extrêmement retardataires, pourrait donner l’impression que la bourgeoisie n’y a pas encore conquis le pouvoir et que, dès lors, nous pourrions assister à la répétition du schéma des révolutions bourgeoises du siècle passé. Toutefois, avec cette variante d’une importance fondamentale pour les perspectives ultérieures que — à la suite de la nouvelle situation historique où le capitalisme n’a plus un rôle progressif mais est entrée dans la phase de son déclin — le prolétariat pourrait écarter le capitalisme, substituer au triomphe de ce dernier l’avènement de la dictature de la classe ouvrière.

Pourtant, il n’en est nullement ainsi, car l’Espagne appartient aux pays bourgeois les plus vieux et si nous n’avons pas assisté à un schéma analogue à celui qui conduisit le capitalisme au pouvoir dans les autres pays, cela dépendit uniquement des conditions exceptionnelles favorables dans lesquelles put s’affirmer et éclore la bourgeoisie espagnole. Possédant un immense empire colonial, ce capitalisme put évoluer sans grandes secousses intérieures, put même les esquiver justement parce que la base de sa domination ne consistait pas — ainsi qu’il en était pour les autres capitalismes — en une modification radicale des fondements de l’économie féodale pour l’installation de la grande industrie dans les villes et la libération des paysans du servage, mais l’adaptation de tout ce système aux exigences d’un capitalisme possédant des positions territoriales immenses pour investir ses capitaux et pouvant, dès lors, freiner la course à l’industrialisation de l’économie. Il est suggestif de remarquer que les anciennes colonies espagnoles ont été perdues par cette bourgeoisie au moment même où elles entraient dans le cyclone des transformations industrielles. La noblesse et le clergé détenaient en même temps que les grandes propriétés terriennes, les actions bancaires et industrielles et la Compagnie des Trams de Madrid, ainsi, d’ailleurs, que la partie des mines des Asturies soustraite au capital étranger étaient contrôlées, avant 1931, par les jésuites.

Cette structure sociale archaïque fut profondément éclaboussée lors de la guerre, qui provoqua également une intensification accentuée de l’industrialisation de l’Espagne, surtout en Catalogne, où se développa fortement une puissante industrie de transformation. Mais ce développement se fit par îlots, au Nord, à Barcelone et à Madrid, le restant de l’Espagne restant à peu près dans les conditions précédentes. Toutefois, la nécessité se fit immédiatement sentir de solutionner dictatorialement le problème social et, en 1923, Primo de Rivera prit le pouvoir, où il fut porté particulièrement par les cercles industriels de Barcelone dirigés par Cambo, alors qu’Alphonse XIII était plutôt enclin à conduire à terme l’entreprise marocaine, malgré la cuisante défaite qu’y avaient essuyée ses troupes. L’expérience Primo de Rivera, bien que nullement comparable au fascisme italien ou allemand, s’explique déjà par la nécessité d’empêcher l’intervention autonome du prolétariat dans les luttes sociales et il est connu que c’est sous son gouvernement que se développèrent les institutions d’arbitrage des conflits du travail : Largo Caballero, celui qui est aujourd’hui qualifié de Lénine espagnol (l’insulte au grand mort est fort facile et il ne suffisait pas de consacrer Staline continuateur de Lénine) fut alors conseiller d’État, les organisations socialistes purent subsister et même la C.N.T. anarchiste vivota.

En 1930, lorsque Primo de Rivera tomba comme un fruit pourri, la bourgeoisie espagnole crut pouvoir continuer avec le même système et c’est encore un général qui en prit la place, mais, cette fois, dans une autre direction politique : il ne s’agissait plus de solutionner les questions sociales à l’aide d’interventions étatiques, mais d’essayer de canaliser les masses ouvrières vers un régime à tendance libérale et démocratique. La crise économique mondiale avait éclaté et il n’était plus possible de contenir l’effervescence sociale dans les cadres d’un autoritarisme à type militaire.

Les considérations qui précèdent nous permettent de définir, en quelques phrases, la nature même de la structure sociale en Espagne. Il s’agit bien d’un régime capitaliste où toute perspective est exclue d’une répétition des événements qui accompagnèrent la victoire bourgeoise dans les autres pays : loin de répéter les jacobins de 1793, ou les bourgeois de février de 1848 qui évoluèrent vers les Cavaignac de juin, les Azana, Caballero s’acheminent plutôt vers le rôle des Noske avec toutefois, une différence profonde résultant de la particularité de la situation espagnole. Ce capitalisme entre dans la crise économique mondiale, non seulement dépourvu de bases de manœuvres sur l’échelle internationale, où les marchés absorbent des quantités toujours inférieures des produits agricoles exportés, mais aussi avec une charpente économique qui est la moins apte à résister aux contre-coups de la crise économique. Il en résulte que de formidables mouvements sociaux ne pouvaient absolument pas être évités et, comme il en avait été le cas pour Primo de Rivera, dont la chute semblait avoir été provoquée par la faillite de l’Exposition de Barcelone, c’est encore un élément d’ordre secondaire dans le domaine historique qui est le présage des grands événements qui mûrissent : en octobre 1930, le pacte de St-Sébastien est scellé pour fonder la République sous le guide du monarchiste Zamora, et le 14 avril 1931, par l’intermédiaire de Romanones, Alphonse XIII abdique à la suite des élections communales qui conduisirent à la proclamation de la République. Ainsi, les événements qui suivirent en 1931, 1932, 1933, permettent de bien expliquer la réalité sociale et la signification de l’avènement de la République. Cette dernière représentait, au point de vue du mouvement social et de sa progression, un élément absolument accessoire, elle ne pouvait nullement être comparée à l’avènement des Républiques bourgeoises du siècle passé ; par contre, elle représentait uniquement une nouvelle forme de la domination bourgeoise, une tentative nouvelle du capitalisme espagnol de faire face à ses nécessités.

Jamais une répression plus féroce ne s’exerça contre le mouvement ouvrier, que celle qui se déchaîna en 1931 et 1932 sous les gouvernements de gauche avec participation socialiste. Il est évident que la cause fondamentale de cette répression réside dans l’éclosion puissante des luttes ouvrières, mais ceux qui accouplent l’ascension du mouvement ouvrier avec la prise du pouvoir par des gouvernements de gauche feraient bien de réfléchir aux événements qui suivirent la proclamation de la République et qui prouvent, à l’évidence, que l’avènement de cette dernière ne représente, en définitive, que la forme la plus appropriée (pour employer la formule dont se servit Salengro au Sénat français quand il disait que le gouvernement s’engageait, avec tous les moyens appropriés, à faire cesser l’occupation des usines), pour la défense des intérêts de la bourgeoisie. Il n’y a donc pas de relation directe entre République et mouvement ouvrier, mais opposition sanglante, ainsi que les événements devaient le prouver.

En présence d’une structure sociale si arriérée, qui peut être comparée à celle de la Russie tsariste, se pose cette interrogation : comment d’une toile sociale si bigarrée, en face d’une bourgeoisie impuissante à trouver des solutions aux problèmes angoissants que la crise économique pose devant elle, comment s’est-il fait qu’à l’instar de la Russie, de ce milieu social particulièrement favorable, des noyaux marxistes ne se soient pas formés de la puissance de l’envergure des bolcheviks russes ? La réponse à cette question nous paraît consister dans le fait que la bourgeoisie russe se trouvait sur une ligne d’ascension alors que la bourgeoisie espagnole, qui s’était affermie depuis des siècles traversait une phase de décadence putréfiée. Cette différence de position entre les deux bourgeoisies reflétait d’ailleurs une différence de position des deux prolétariats et le fait que le prolétariat espagnol se trouve dans l’impossibilité de faire surgir de ses mouvements gigantesques le parti de classe indispensable à sa victoire, nous semble dépendre de la condition d’infériorité absolue où se trouve ce pays que le capitalisme a condamné à rester au rancart de l’évolution politique et sociale actuelle.

L’anachronisme que représente le capitalisme espagnol, sa structure extrêmement retardataire, l’impossibilité où se trouve la bourgeoisie d’apporter une solution aux problèmes complexes et embrouillés de la structure économique du pays, cela nous semble expliquer les puissants mouvements qu’a connus l’Espagne depuis cinq ans, le fait que le prolétariat s’est trouvé dans l’impossibilité de fonder son parti et que ses mouvements paraissent être des convulsions sans issue plutôt que des événements pouvant aboutir à la seule expression digne des preuves d’héroïsme qu’ont données les ouvriers espagnols : la révolution communiste. C’est dans ce sens que nous croyons devoir interpréter la phrase de Marx de 1854 quand il disait qu’une révolution qui demanderait trois jours en un autre pays d’Europe, demanderait neuf ans en Espagne.

L’avènement de la République espagnole

Marx, après les événements de 1808-1814, Engels à propos de ceux de 1873, préconisaient, pour l’Espagne, le même système de règles de tactique qu’ils appliquèrent d’ailleurs en Allemagne. Ils conseillèrent aux socialistes des autres pays, la position consistant à inoculer, au cours des révolutions bourgeoises, le virus de la lutte prolétarienne pour faire évoluer les situations à leur point terminal : la victoire de la classe ouvrière. Mais octobre 1917 est là pour nous indiquer que la continuation de l’œuvre de Marx ne consiste point à répéter, en une situation profondément différente, les positions que nos maîtres défendirent à leur époque. En Espagne, comme d’ailleurs dans tous les autres pays, les forces démocratiques de la gauche bourgeoise se sont démontrées être non un échelon pouvant conduire à l’étape de la victoire prolétarienne, mais le dernier rempart de la contre-révolution. Marx, en 1854, écrivait que la Junte Centrale aurait dû apporter des modifications sociales à la société espagnole.

Si elles ne se vérifieront pas à l’époque, cela est peut-être imputable à des erreurs de tactique, mais la République de 1931 avait une toute autre fonction que la Junte de 1808 : cette dernière avait un caractère progressif, alors que la République a représenté l’arme de la plus féroce réaction contre le mouvement ouvrier. Il en est de même pour les positions de Engels à l’égard de la République de 1873, où il entrevoyait la possibilité, pour un groupe parlementaire ouvrier, d’agir habilement pour déterminer à la fois la victoire de Pi y Margall contre la droite et de déterminer aussi l’évolution de la gauche vers l’adoption des revendications ouvrières. Au sein des Cortès Constituante de 1931 et des autres qui suivirent, le groupe ”ouvrier” n’a nullement fait défaut, mais puisque sa base prenait ses racines sur un tout autre terrain social, sur celui où se scella la signification réelle de la République en tant qu’expression sanglante de la répression ouvrière, le groupe ”ouvrier” ne pouvait être qu’un outil entre les mains de l’ennemi.

Dans les situations nouvelles, le regroupement des prolétaires ne pouvait se faire que sur la base du double appel pour les revendications partielles quant à l’agitation et finales quant à la propagande de la classe ouvrière. Aucune possibilité n’existant pour cramponner les conquêtes partielles de la classe ouvrière à l’expression de la République qui aurait évolué vers une transformations progressive de la société espagnole, et serait devenue favorable aux masses. Les années 1931-1932-1933 ont connu, en même temps qu’une réaction sanglante contre les mouvements grévistes des ouvriers et des paysans, une évolution toujours plus à gauche du gouvernement passant du bloc Azana-Caballero-Lerroux, à l’exclusion des radicaux. L’accentuation à gauche du gouvernement était le signal d’une plus forte répression anti-ouvrière.

Engels critique avec raison Bakounine et les Alleanzistes de l’époque, lesquels préconisaient la lutte immédiate pour l’affranchissement des travailleurs sur la base de l’extension des mouvements revendicatifs. La position marxiste interdit à la fois de lancer le mot d’ordre de l’insurrection lorsque les conditions n’en existent pas, tout autant qu’elle interdit de soulever le mot d’ordre de la lutte pour la République ou pour sa réforme au moment où l’analyse historique prouve que la République est devenue la forme essentielle de domination d’un prolétariat qui se trouve, de par l’évolution des situations historiques, dans la condition de pouvoir soulever, comme revendication étatique, uniquement la dictature du prolétariat, au travers de l’insurrection et de la destruction de l’État ennemi.

Ces considérations se trouveront confirmées par une analyse rapide des événements de 1931-32-33-34, qui nous paraît indispensable pour pouvoir passer à l’examen des situations actuelles et à une indication des positions autour desquelles le prolétariat international et espagnol peuvent faire germer des gestes de gloire des ouvriers ibériques une poussée vers la victoire de la révolution communiste.

Nous avons déjà indiqué que la proclamation de la République n’était, en définitive, qu’une signalisation d’événements bien plus importants et qui devaient jeter dans l’arène de la lutte de classes l’ensemble des ouvriers et des paysans espagnols. Commençons par remarquer que le capitalisme se hâta de fournir à Alphonse XIII le coupon du voyage pour prévenir la grève des cheminots, mouvement qui, parce qu’il aurait paralysé la vie économique, était de nature à avoir des répercussions profondes sur la situation du pays. Il est bien évident que la bourgeoisie espagnole n’avait nullement conscience des situations qui se seraient ouvertes au cours des années 1931-32 et 1933 alors qu’en prévision de cela elle aurait eu recours au changement de forme de son régime : de monarchique en républicain. Le capitalisme est condamné à ne jamais pouvoir prévoir les situations qui se produiront : expression même des bases contradictoires de son régime, il ne peut faire qu’une chose : battre son ennemi de classe et donner aux différentes situations la solution qui puisse le mieux convenir à la défense de son privilège. Lorsqu’en avril 1931, la proclamation de la République apparut une nécessité, la bourgeoisie espagnole n’hésita point à y recourir et ce fut d’ailleurs là une manifestation claire de prévoyance, car, en face de tous les mouvements qui suivirent, il aurait été bien risqué de s’y opposer par les méthodes brutales de la réaction : un appoint était nécessaire et celui-ci a été fourni par les gouvernements de la gauche avec l’appui des socialistes, le groupe le plus nombreux parmi les républicains ”fidèles et sincères”.
Immédiatement après la fondation du nouveau régime, la vague des grèves déferle dans tout le pays, notamment celles des Téléphones, de l’Andalousie, auxquelles firent suite les autres de Bilbao, de Barcelone (Bâtiment), de Valence, de Manresa, etc. Au cours de tous ces événements, les positions suivantes s’affirment : le gouvernement, présidé par Zamora, s’oriente de plus en plus vers la répression féroce ; le ministre de l’Intérieur Maura, qui étendra au sol trente paysans à Séville, répondra aux interpellations que ”rien n’arrive” et le 20 octobre de la même année, la ”loi de défense de la République” sera votée pour interdire les grèves, pour imposer l’arbitrage obligatoire des conflits du travail au travers des Commissions Paritaires et mettre hors la loi les organisations syndicales qui ne donneraient pas un préavis de dix jours avant la déclaration d’une grève. En même temps, l’Union Générale des Travailleurs Socialistes organisera ouvertement le sarrazinage des mouvements décidés par la Confédération Nationale du Travail (anarcho-syndicaliste), si ce n’est qu’elle arrivera à préconiser la lutte armée contre les ouvriers organisés dans la C.N.T. Et il faut dire que cette politique des socialistes eut un certain succès puisqu’à part de rares occasions où les ouvriers des deux Centrales firent cause commune, l’U.G.T. parvient à maintenir au travail ses affiliés. Lorsque cela n’aboutissait pas à l’échec des mouvements ouvriers, ils en étaient rendus extrêmement plus difficiles si ce n’est plus sanglants à cause de l’intervention de la Garde Civile.

De l’autre côté de la barricade se trouvent les syndicats de la C.N.T. autour desquels se polarise la lutte de la classe ouvrière. Mais les positions politiques des anarchistes ne pouvaient nullement correspondre aux nécessités de la situation et bien que ses militants aient souvent fait preuve de grand courage, les dirigeants, au point de vue politique, n’arrivèrent jamais à coordonner un plan d’ensemble susceptible de reconstituer l’unité du bloc ouvrier pour le mener à la victoire contre le patronat. La suite ininterrompue des grèves auxquelles aucune issue n’était préétablie finissait par fatiguer les masses se trouvant toujours dans l’impossibilité d’obtenir une sérieuse amélioration de leur sort, alors que des épisodes désespérés se produisaient en Catalogne et en Andalousie, où des Communes Libres étaient fondées pour l’organisation de la société libertaire. Il est à noter que ces mouvements extrêmes ne rencontraient même pas l’appui solidaire de la direction de la C.N.T., ainsi qu’il en fut le cas pour le délégué de la Commune libre de Figols qui ”se rend à Barcelone afin de s’assurer l’appui du prolétariat de cette ville ; il en revient sombre et attristé ; il n’avait pu obtenir aucune promesse de soutien pour le mouvement de Figols” (Révolution Prolétarienne de février 1932, reportage de Lazarevitch). Loin de nous l’idée de critiquer la C.N.T. parce qu’elle ne proclame pas encore une fois la grève générale. Si nous avons voulu revenir sur cet épisode, c’est uniquement pour montrer que la politique des dirigeants anarcho-syndicalistes ne pouvait aboutir qu’à embouteiller le mouvement général des ouvriers espagnols dont certains détachements étaient emportés vers des gestes désespérés réprimés avec cruauté avec l’appui inconditionné des socialistes.

La gamme des événements de 1931-32-33 nous présente donc un gouvernement de gauche s’appuyant solidement sur l’U.G.T. alors que la classe ouvrière n’a d’autre position de défense que celle de confier son sort à la C.N.T. Ce point essentiel concernant le rôle de la C.N.T. et qui n’est nullement particulier aux seules années dont nous parlons, doit porter les communistes à examiner si, à l’envers des autres pays où le mouvement communiste a trouvé sa source dans les organisations syndicales et politiques socialistes, issues de la lutte et de la scission avec les anarchistes, en Espagne, par contre, il ne se vérifiera pas que le mouvement syndical évoluant vers le communisme trouvera sa source dans les syndicats de la C.N.T. aussi bien que dans ceux de la U.G.T.

Les anarchistes qui n’avaient pas un plan d’ensemble pour les grandes batailles de classe qui se déroulaient, étaient dans le domaine politique, en un état de confusion totale : bien qu’hostiles à la République, à ”tous” les partis, ils ne luttaient pas contre les mouvements séparatistes de l’extrême-gauche bourgeoise ce qui déterminait évidemment les masses à reporter leur confiance sur ces mouvements d’où ont surgi des épisodes de courage indiscutables, mais qui ne peuvent avoir aucun rapport avec les intérêts de la classe ouvrière.

Sur le plan gouvernemental, ainsi que nous l’avons dit, le glissement à gauche se faisait au rythme correspondant à l’extension des mouvements grévistes, mais la répression sévissait férocement et l’on en arriva jusqu’à déporter des militants anarchistes. Déjà en août 1932, une manœuvre en sens inverse se dessine de la part de la bourgeoisie ; Sanjurjo tente un coup de main à Madrid et à Séville et précédemment les élections supplétives de juin à Madrid marquent un succès pour le fils de Primo de Rivera. La conjuration de Sanjurjo échoue, la République est sauvée et les ouvriers en janvier 1933 à Barcelone, Valence, Cadix et en mai à Malaga, Bilbao, Saragosse, sentiront par les balles de la Garde civile ce que leur en coûte de ne pas parvenir à diriger leurs coups contre la gauche bourgeoise au même titre que contre la droite.

Le 8 septembre 1933 Azana donne sa démission et après un interrègne de 23 jours du gouvernement Lerroux, Martinez Barrios procède à la dissolution des Cortès et cela, semble-t-il, en violation de l’article 75 de la Constitution. Ce même Barrios, qui fut chargé de réaliser le passage de la gauche vers la droite en 1933 eut la même charge au début des événements actuels, mais cette fois-ci sans pouvoir y parvenir. Et c’est ainsi que se clôtura la première phase de la République Espagnole. Il s’agit de préciser un point qui aura une valeur pour ce qui concerne les derniers événements également. L’on est porté à considérer la République, aussi bien que les gouvernements de gauche, comme un fruit de la classe ouvrière, un fruit imparfait il est vrai, mais toujours une expression de la classe ouvrière en éveil. En même temps la bourgeoisie, en face des masses qui reprennent leurs luttes, n’aurait rien d’autre à faire que de confier son sort à un gouvernement de gauche. Enfin le personnel de cette gauche se tromperait deux fois : d’abord quand il se confie à la bourgeoisie qui se débarrassera de lui au moment opportun, ensuite de croire que les ouvriers se contenteront de ses phrases et renonceront à la lutte pour les revendications qui leur sont propres. À notre avis il ne peut nullement s’agir — pour expliquer les événements politiques — de la volonté de telle ou telle autre formation bourgeoise, mais il faut expliquer le rôle que jouent dans la lutte des classes des institutions données, en l’occurrence la République.

Or la République apparaît comme la forme spécifique de la répression anti-ouvrière, la forme qui correspond le mieux aux intérêts du capitalisme puisqu’elle peut ajouter à la répression sanglante l’appoint qui est représenté par l’U.G.T. et le parti socialiste. On pourrait objecter que le capitalisme aurait pu recourir à une autre forme de gouvernement et que s’il ne l’a pas fait, c’est uniquement parce que la pression des ouvriers l’obligeait à une conversion vers la gauche. Ce genre de discussions hypothétiques n’a pas grand intérêt pour nous et nous semble même inconcluant, mais ce qui nous paraît être l’essentiel c’est que le capitalisme doit être combattu dans la forme gouvernementale qu’il se donne, la droite comme la gauche. Et les bases de classes, la lutte autonome et indépendante du prolétariat permettent de sortir du dilemme droite-gauche bourgeoise et de ne pas favoriser la droite quand on lutte contre la gauche, comme inversement de ne pas appuyer la gauche quand la lutte est menée contre la droite. La République Espagnole est ce qu’elle est et pas ce que l’on aurait voulu qu’elle soit. Sa fonction de brutale opposition aux intérêts ouvriers prouve à l’évidence que sa source se trouve uniquement dans le camp bourgeois et que les ouvriers qui sont tombés sous les balles de la République ne doivent point souffrir l’affront d’en avoir été les porteurs, d’en avoir conçu la victoire.

Avant d’entamer l’examen de la situation actuelle au sujet de laquelle nous traiterons d’abord de la question agraire, il nous faudra dire quelques mots sur les événements de 1934, sur l’insurrection des Asturies. La place nous manque pour traiter de cet événement d’une importance colossale et force nous est de nous borner à en indiquer seulement la signification. Après les élections de droite et la répression violente de la grève de novembre 1933, les situations évoluent graduellement et progressivement avec la prédominance de la C.E.D.A., et le retour des forces qui avaient été écartées lors de l’avènement de la République. Les socialistes font une brusque conversion à gauche et reprennent contact avec les ouvriers dont ils dirigent même des grèves. En octobre 1934, en réponse à la constitution du gouvernement Lerroux avec quatre représentants de la C.E.D.A., la grève générale est proclamée. Ses dirigeants évidemment ne se doutaient point de l’extension qu’elle aurait prise dans les milieux les plus éprouvés de la classe ouvrière espagnole, des mineurs d’Asturie condamnés à des salaires de famine et qui voyant leurs dirigeants donner l’ordre du mouvement croient que l’heure enfin a sonné où, au contraire de ce qui était arrivé en 1932, lorsque l’U.G.T. sabotait les agitations, il sera enfin possible de conquérir de moins misérables conditions de vie. L’insurrection reste malheureusement isolée et après l’écrasement violent, c’est tout au cours de l’année 1935 une action continuelle de répression contre la classe ouvrière, répression qui s’exerce par la voie légale, et par le recours aux formes extrêmes de la persécution.
Fin 1935, comme fin 1933, les problèmes insolubles de la situation espagnole arrivent à un nouveau nœud : la manifestation de Madrid de glorification de Azana marque qu’un nouveau tournant va s’ouvrir et en février 1936, c’est la victoire électorale du Front Populaire.

Le problème agraire

Nous nous sommes appliqués à démontrer que la proclamation de la République, en 1931, ne pouvait être placée sur un des deux plans classiques sur lesquels nous sommes habitués à expliquer ces événements dans les autres pays : il ne s’agissait point d’une phase de la lutte de la bourgeoisie passant à l’attaque de la vertèbre féodale de l’économie agraire, puisque le capitalisme s’étant formé depuis des siècles en Espagne, justement sur l’adaptation de cette structure économique à une vie parasitaire rendue possible par l’extension des territoires contrôlés. Il ne s’agissait pas non plus d’une forme de résistance de la bourgeoisie à une attaque révolutionnaire du prolétariat, celui-ci se trouvant — à cause de la position de décadence putréfiée de ce capitalisme — dans l’impossibilité de faire jaillir d’un milieu social extrêmement bigarré son parti de classe, le seul personnage historique pouvant agir pour la victoire communiste. La République de 1931 représente donc une expression anticipée des formidables convulsions sociales qui éclateront immédiatement après et qui, du fait de l’isolement du prolétariat espagnol au point de vue international, seront condamnées à choir en une tragique impasse. Il en sera de même pour la victoire du Front Populaire de février 1936. Mais, avant de considérer les événements actuels, il nous faudra parler rapidement de la question agraire et des questions économiques, ce qui nous permettra de constater que la gauche, l’extrême-gauche, tout aussi bien que la droite et l’extrême-droite bourgeoises, se sont trouvées dans l’impossibilité d’apporter une solution à ces problèmes dont le vacarme des réformes politiques projetées ne fait que cacher l’impossibilité où se trouve le capitalisme de modifier les bases économiques de la société espagnol. Le prolétariat, et lui seul, représente la classe capable de modifier la base même de l’économie espagnole et en dehors de cette modification aucune solution ne reste possible.

Tant au point de vue agraire qu’industriel, l’Espagne peut se partager en gros en deux parties, dont l’une, la moins étendue, est composée de formes de cultures et d’industries du type de celles formant l’assiette de la domination du capitalisme dans les autres pays. L’autre partie, par contre, est constituée par les immenses étendues de terres non cultivables en partie et où les paysans et ouvriers agricoles sont condamnés à une vie extrêmement misérable. Les paysans du littoral de l’Est sont soumis aux exactions fiscales d’un pouvoir central qui ne peut subsister qu’à la condition de mettre ces propriétaires dans l’impossibilité de réaliser des prix rémunérateurs pour leurs produits qui doivent être exportés à des conditions avantageuses pour battre la concurrence internationale. Les petits propriétaires seront obligés de vendre leurs produits n’importe comment, car il leur faut immédiatement des capitaux pour continuer à cultiver les terres. Les grands propriétaires prendront, eux aussi, une position d’hostilité envers l’État centralisateur qui ne leur rapportera, en échange des fortes contributions fiscales à payer, aucun avantage sérieux. C’est là le terrain où germent les mouvements séparatistes qui s’étendent d’ailleurs aux autres parties de l’Espagne, au plateau central, où les grands propriétaires terriens soutirent aux paysans condamnés à l’esclavage, des rentes qui sont immédiatement dirigées vers les grandes banques et ne seront jamais utilisées pour défricher les terres ou acheter des machines agricoles, sans quoi aucune possibilité n’existerait de mettre en valeur ces terres. Dépecer ces immenses propriétés c’est compliquer davantage le problème, car la culture mécanique ne peut se faire sur la base parcellaire, mais exige une grande étendue de terrains soumise à une direction unique. Nous avons déjà dit que les grands propriétaires n’ont d’autre rapport avec leurs terres que ceux tenant à l’encaissement de leurs rentes et ce en s’appuyant sur une hiérarchie de fermiers et sous-fermiers qui rendent encore plus angoissante l’exploitation des paysans et des ouvriers agricoles. Ces grands propriétaires ne songent même pas à investir leurs capitaux dans les terres et ils ne voient évidemment pas d’un mauvais œil une intervention étatique qui accroisse leur puissance en les ”expropriant” de terres dont le rendement est minime. La transformations de l’économie agraire est uniquement possible par son industrialisation et celle-ci ne peut être réalisée que par le prolétariat victorieux.

Pour l’industrie, nous assistons à des phénomènes analogues. Les mines de charbon des Asturies sont d’un rendement pauvre et les ouvriers sont forcés d’y travailler à des conditions de famine analogues à celles des ouvriers d’Andalousie et de l’Estrémadure, tandis que les riches mines de minerais qui sont partiellement sous le contrôle de capitalistes étrangers, ne produisent que pour l’exportation. L’industrie de transformation de Catalogne, pour ce qui la concerne, ne sera pas acheminée vers le marché intérieur qui, par la capacité d’achat extrêmement réduite des masses, est incapable d’absorber ses produits, mais travaillera presqu’exclusivement pour l’étranger. Bien sûr, les données existent pour trouver, au sein même de l’Espagne, les éléments pour résoudre le problème économique. À cet effet, l’on peut même dire que les engrais nécessaires à la culture et à la mise en valeur des terres existent dans le pays. Mais cette transformation n’est possible qu’à la condition de bouleverser de fond en comble toute la structure sociale, d’extirper ce capitalisme parasitaire et d’y substituer la direction consciente du prolétariat agissant pour la construction de la société communiste.

Lors de l’avènement de la République, aussi bien, d’ailleurs, qu’après la victoire du Front Populaire, beaucoup de bruit a été fait autour de la Réforme Agraire, mais il s’agissait toujours de mesures destinées à agir sur le plan politique (expropriation et redistribution des terres). Cependant, puisque la solution ne peut être trouvée qu’au travers de l’industrialisation des terres, les projets étaient destinés à s’évanouir alors que les masses déchaînaient des mouvements au terme desquels aucune amélioration réelle ne pouvaient être conquise. Certes, il y a une différence entre les programmes économiques de la droite et de la gauche. La première agissant pour le maintien rigoureux de la structure sociale spécifique de l’Espagne, la seconde voulant agir sur les manifestations extérieures juridiques et politiques de cette structure. Mais puisque ni l’une ni l’autre ne peuvent aborder le fond du problème, il est inévitable que les masses voyant qu’aucune solution n’est donnée à leurs problèmes traversent, après des périodes de luttes désespérées, d’autres périodes de découragement qui seront habilement exploitées par la droite qui, au moins, assure sans discontinuité l’exploitation capitaliste que la gauche compliquera en faisant croire que, sous sa direction, des possibilités de lutte existent, qu’une réforme va être appliquée à la condition, toutefois, de combattre les grands propriétaires qui resteront toujours debout parce que la base même de l’économie espagnole ne sera nullement transformée. La République de 1931, aussi bien que le Front Populaire de 1936, ont agi dans la même direction et il n’est pas étonnant qu’en 1934 les conditions sociales se soient présentées pour permettre une victoire de la droite agraire, qu’en juillet 1936 Franco ait pu trouver dans les campagnes un écho favorable.

La genèse des événements actuels

En avril 1936, une première escarmouche se vérifiera. À l’occasion des manifestations pour l’anniversaire de la République, une ”révolte” (pour nous servir de la terminologie du Front Populaire) éclate, à la suite de quoi des mesures de rigueur seront édictées par le gouvernement : Azana déclara à l’époque que ”le gouvernement a pris toute une série de mesures, on a éloigné ou déplacé les fascistes qui se trouvaient au sein du commandement. Les droites sont prises de paniques, mais elles n’oseront pas relever la tête”. (Voir L’Humanité du 26 avril 1936). Au débat qui eut lieu au Cortès, le porte-parole des centristes, en accord parfait avec ses compères socialistes, votera la confiance au gouvernement qui s’est engagé à dissoudre les ”factieux”. Et l’Humanité félicitera ce dernier pour sa lutte courageuse. Les promesses d’une réforme agraire se font alors plus précises, l’on parle de l’article 44 de la Constitution qui prévoit la nationalisation sans indemnités, Azana déclare que l’on ne devra pas s’arrêter à la distribution des domaines communaux, qu’il faudra envisager le partage des ”baldios”, les terrains en friche que les grands propriétaires destinent uniquement à la chasse. Enfin il ne faut pas exclure la distribution des grands domaines en état de culture aux paysans. Entretemps le mouvement de gauche au sein du parti socialiste s’accuse : l’assemblée madrilène du 23 avril se prononce pour la dictature du prolétariat et à la veille des derniers événements, une scission paraissait inévitable. Deux mois et demi sont passés après les événements d’avril, les masses qui avaient attendu une modification de leur sort sont démoralisées à nouveau, c’est le moment que les droites croient propice, ces droites qui ”n’oseraient pas relever la tête”, déchaînent leur attaque prenant prétexte du meurtre du chef monarchiste Sotelo, qui avait été tué en représailles à l’assassinat du lieutenant Castillo. Il s’agit maintenant non point d’analyser des événements sur lesquels les informations sont les plus contradictoires, mais de les expliquer, d’en indiquer la signification afin de préciser les positions de classe autour desquelles le prolétariat espagnol et international peuvent se regrouper pour empêcher qu’encore une fois l’impasse cruelle où se trouvent les masses ne les jette à nouveau dans la démoralisation et que le capitalisme n’en profite pour une saignée qui représenterait un nouveau pas vers la mobilisation des travailleurs de tous les pays pour la préparation du conflit mondial. Nous nous bornerons surtout à préciser des positions politiques, nous réservant de passer à une analyse détaillée des événements lorsque les conditions le permettront.

La signification de la bataille en Espagne

La conception, partant de cette considération qui estime que puisque le capitalisme est à la tête de la société actuelle, il serait possible d’établir une discipline sociale lui permettant de diriger les événements à sa guise, cette conception n’a aucune correspondance avec la réalité politique et historique qui fait de la société capitaliste un milieu contradictoire par excellence où fermentent non seulement les contrastes fondamentaux de classe, mais aussi les oppositions entre les différentes couches intermédiaires, entre ces dernières et la bourgeoisie et enfin les rivalités entre groupes et individualités capitalistes. Bien sûr la bourgeoisie voudrait régner dans la paix sociale, mais cette tranquillité lui est interdite par les bases mêmes de son régime. Aussi force lui est de s’accommoder de toutes les situations et de se borner à y intervenir non pour éviter la manifestation des contrastes sociaux, mais pour faire refluer ces derniers vers le maintien de sa domination, vers la rupture de l’attaque prolétarienne, tendant à la destruction de son régime. Toutefois il ne faudrait pas en conclure que ces oppositions peuvent ébranler et menacer la vie et les bases du système. En dépit des apparences nous ne retrouvons pas la lutte que se font les militaires et le Front Populaire dans l’opposition de leurs programmes politiques ou des couches sociales capitalistes qu’elle représentent. Il serait d’ailleurs bien difficile de reconnaître d’un côté le bloc des industriels derrière Azana, dont le front comprend même les anarcho-syndicalistes et de l’autre côté, derrière Franco, les grands propriétaires terriens qui peuvent exploiter la désaffection des masses paysannes à l’égard du Front Populaire et affermir leur domination en Andalousie, en Estrémadour, des régions qui furent le théâtre de soulèvements puissants également sous la République.

Les événements sociaux sont déterminés par des antagonismes se reliant au contraste surgi entre l’évolution des forces de production et la forme de l’organisation sociale existante. Ce qui plane aujourd’hui sur l’Espagne c’est l’antithèse historique entre un régime bourgeois condamné à ne pas pouvoir donner de solution aux problèmes économiques et politiques qui se posent devant lui et un régime prolétarien qui ne peut pas poindre faute d’un parti de classe. Droite et gauche bourgeoises expriment les convulsions d’une société capitaliste clouée dans une impasse, mais la lutte de ces deux courants de la bourgeoisie n’est pas limitée à leur zone respective, elle englobe le prolétariat lui-même parce qu’en définitive c’est uniquement ce dernier qui détient la clef de l’évolution historique. L’alternative ne réside point entre Azana et Franco, mais entre bourgeoisie et prolétariat ; que l’un et l’autre des deux partenaires soit battu, cela n’empêche que celui qui sera réellement vaincu sera le prolétariat qui fera les frais de la victoire d’Azana ou de celle de Franco. Loin de pouvoir rester indifférents aux événements actuels, parce que la lutte se déroulerait entre deux fractions de la bourgeoisie, le prolétariat a pour devoir d’intervenir directement dans les situations parce que lui seul est l’enjeu des batailles, et lui seul sera la victime des luttes actuelles.

Trotsky, dans son étude sur la ”Révolution Espagnole”, mit en évidence le caractère particulier de l’armée espagnole où la spécialisation des corps correspondait à une diversification de positions politiques, l’artillerie par exemple prenant toujours une position d’avant-garde sur l’échiquier social. Cette remarque profondément juste de Trotsky, nous permet de comprendre que si l’armée en Espagne détient une position particulière — et n’est pas au-dessus de la mêlée ou à l’écart de la lutte que se livrent les partis politiques de la bourgeoisie — cela dépend de la structure sociale espagnole où le capitalisme a pu ne pas briser par la violence, mais s’identifier avec la persistance de la toile sociale du féodalisme. Rien d’étonnant si les vedettes des batailles sociales d’envergure que nous vivons soient des généraux et que ces derniers trouvent la possibilité de jouer un rôle politique considérable. Cette remarque nous la faisons pour mettre en évidence que la sédition militaire ne relève point de phénomènes intérieurs à l’armée et pouvant se conclure par un rapide pronunciamento qui, s’il ne réussit pas les tous premiers jours, est voué à un échec certain, mais qu’il s’agit d’une lutte sociale dont d’ailleurs nous avons indiqué les éléments quand nous avons parlé de l’activité sociale du gouvernement de Front Populaire et de la déception qu’il avait apporté parmi les masses des travailleurs et paysannes surtout.

Tout comme lors de la proclamation de la République, qui fut le signal annonciateur des formidables événements de classe qui suivirent, il est à prévoir que l’éclosion de la lutte actuelle entre le Front Populaire et les généraux, n’est en définitive que le camouflage d’une lutte sociale bien plus importante et qui mûrissait dans le sous-sol de la société espagnole démantibulée par le double anachronisme d’un capitalisme impuissant à apporter la moindre solution aux problèmes que la situation pose, d’un prolétariat qui ne parvient pas à fonder son parti de classe et qui est tout aussi impuissant à jeter l’épée de sa révolution dans un milieu social hérissé de contrastes sans issues.

La classe prolétarienne, qui fut jetée, par les situations, dans des luttes épiques au cours des années 1931-33, se trouvait sans doute à l’aube de nouveaux soulèvements dont l’ampleur aurait été d’autant plus puissante que la crise économique avait aggravé les problèmes fondamentaux qui n’ont reçu de solution ni de la part des gouvernements de gauche, ni de ceux de droite qui se suivirent en 1934-1935, ni, enfin, de la part du gouvernement de Front Populaire. Il y eut bien la réaction légale qui dura toute l’année 1935 après la défaite de l’insurrection des Asturies, mais cette répression ne pouvait pas suffire à écarter le prolétariat de la scène sociale : la classe ouvrière était à nouveau jetée dans l’arène par la vigueur accentuée que prenaient les questions économiques auxquelles aucune solution n’avait pas pu être apportée. C’est ici, qu’à notre avis, se trouve l’explication des événements actuels. Il faudra tout d’abord remarquer que la première réaction du gouvernement de Front Populaire à la sédition du Maroc consista en une manœuvre tendant à établir un compromis avec Franco. Lorsque Quiroga démissionna, ce fut pour donner un premier gage à la droite, car on attribuait à ce Président du Conseil une phrase que l’on interprétait comme un encouragement de l’expédition punitive contre le monarchiste Sotelo.

Immédiatement après, ce fut Barrios (le même qui, fin 1933, réalisa la conversion du régime de la gauche vers la droite et présida aux élections d’où surgit la victoire de la droite), qui essaya de constituer un Ministère, ce même Barrios qui, après l’assassinat de Sotelo, déclarait que la situation était devenue impossible parce que les corps réguliers de la Garde Civile pouvaient organiser des attentats. La tentative du compromis échoua, mais cela ne signifie point que le gouvernement emprunta directement le chemin de l’armement des ouvriers. Giral essaya, dès la constitution de son cabinet, de canaliser les masses derrière de vagues proclamations antifascistes et les bureaux d’enrôlement furent constitués quand il était déjà évident que les ouvriers des villes industrielles auraient opposé une réaction vigoureuse et seraient passés à la lutte armée. Une fois que cette dernière était devenue inévitable, la bourgeoisie sentit que la seule voie de son salut consistait dans la légalisation de cet armement. Cette légalisation juridique de l’armement ouvrier représentait la seule condition pour le désarmement politique des masses. Celles-ci, incorporées dans l’État, le danger était écarté que les ouvriers profitent de l’emploi de l’instrument illégal par excellence que représentent les armes, pour tenter la lutte illégale par excellence, l’assaut de la forteresse sociale du capitalisme.

L’on pourrait supposer que l’armement des ouvriers contient des vertus congénitales au point de vue politique et qu’une fois matériellement armés, les ouvriers pourront se débarrasser des chefs traîtres pour passer aux formes supérieures de leur lutte. Il n’en est rien. Les ouvriers que le Front Populaire est parvenu à incorporer à la bourgeoisie, puisqu’ils combattent sous la direction et pour la victoire d’une fraction bourgeoise, s’interdisent, par cela même, la possibilité d’évoluer autour de positions de classe. Et ici il ne s’agit point de batailles débutant sous la direction de formations bourgeoises et qui peuvent évoluer sur des bases prolétariennes parce qu’à leur origine se trouvaient des revendications de classe. Ici il s’agit bien de ceci : les ouvriers prennent parti pour une cause qui n’est pas seulement la leur, mais qui s’oppose foncièrement à leurs intérêts. Et point n’est besoin de réfuter l’argument vulgaire des responsabilités éventuelles des ouvriers ou des capacités démoniaques des traîtres. Pour nous, les ouvriers se trouvent dans l’impossibilité de déterminer, autrement que par une minorité de leur classe forgeant le parti, les bases sur lesquelles la victoire sera possible et cela à cause de l’oppression que fait régner le capitalisme qui les exploite, les abrutit, leur enlève toute possibilité de se former une conscience de la réalité sociale et des voies à emprunter pour arriver à la victoire. Les masses, dans leur ensemble, peuvent arriver à une conscience parfaite de leur rôle, mais cela dans des circonstances particulières nées d’événements historiques, lors des révolutions et c’est à ce moment que la maturation de leur conscience permettra la victoire sous la direction du parti de classe. Les ouvriers ne luttent jamais, de leur propre volonté, pour les traîtres, en l’espèce pour le Front Populaire ; ils croient toujours se battre pour la défense de leurs intérêts et c’est uniquement le degré intermédiaire de la tension des situations qui permettra aux traîtres de coller aux luttes des masses un drapeau qui ne leur appartient pas, le drapeau de l’ennemi.

Tels qu’ils se sont embranchés, les événements semblent devoir exclure l’éventualité que les prolétaires espagnols arrivent à définir une frontière de classe dans les situations qu’ils vivent. Fort probablement nous assisterons à des exploits héroïques du type de ceux de 1932 ou d’un type encore plus avancé, mais, malheureusement, il ne s’agira là que d’un, tumulte social, sanglant, incapable d’atteindre la hauteur d’un mouvement insurrectionnel. La documentation sur les événements est — au moment où nous écrivons cet article — absolument inexistante, mais ce qui nous permet de préciser les positions politiques que nous indiquons, c’est la disproportion énorme qui existe entre l’armement de larges masses ouvrières et les bien rares épisodes d’une lutte de classe. Tout dernièrement, nous avons pu lire des appels, qui semblent d’ailleurs avoir été écoutés, des socialistes et des anarcho-syndicalistes engageant les ouvriers à reprendre le travail pour assurer la victoire gouvernementale.

Les considérations qui précèdent nous permettent d’affirmer que, même dans la seconde phase des événements, lorsqu’il s’agira de procéder au désarmement matériel des ouvriers, des perspectives révolutionnaires ne s’ouvriront malheureusement pas. Au cas d’une victoire gouvernementale, il sera facile de réduire les îlots de résistance des ouvriers qui ne voudraient pas rendre les armes et de les massacrer, comme le firent les gouvernements Zamora et Azana-Caballero en 1931-32, alors que les masses, dans leur ensemble, seront plongées dans l’ivresse de la victoire antifasciste. Dans l’hypothèse opposée d’une victoire de la droite, les nouvelles qui nous parviennent des zones occupées par les généraux prouvent bien comment on s’y prendra pour massacrer les ouvriers révolutionnaires.

Les considérations que nous avons exposées pourraient nous faire taxer de pessimistes. Les questions de l’optimisme ou du pessimisme n’ont d’intérêt pour les marxistes que si elles sont basées sur des positions de classe. Ainsi le plus grand pessimiste prolétarien est certainement celui qui ergote le plus sur les perspectives révolutionnaires qui s’ouvrent sous la direction du Front Populaire, parce qu’il manifeste le pessimisme le plus noir quand au programme prolétarien et le rôle historique des ouvriers. Par contre le plus grand optimiste est celui qui se base uniquement sur la politique du prolétariat et exprime non seulement de la méfiance, mais une opposition sans quartier contre les traîtres même lorsqu’ils se dissimulent sous le masque écarlate de l’armement des ouvriers. Il est connu que Marx qui, après une analyse historique de l’époque, était hostile aux insurrections en 1870 (voir lettre à Kugelmann), leva l’étendard de la défense de la Commune contre tous ses détracteurs démocrates ou ses assassins républicains et réactionnaires. C’est que la lutte du prolétariat ne peut pas suivre le schéma préétabli par l’académicien, mais résulte du cours contradictoire de l’évolution historique. Les événements actuels en Espagne tout anti-économiques qu’ils puissent apparaître au révolutionnaire de chaire, n’en sont pas moins une marche dans le chemin de l’émancipation du prolétariat mondial. Non en vain les héros ouvriers seront tombés, non en vain les femmes et les jeunes filles espagnoles auront écrit des pages de gloire où, bien au-delà de toutes les proclamations du féminisme, se trouvent consacrées les revendications des exploitées qui donnent l’accolade aux ouvriers pour ”monter à l’assaut du ciel” (Marx).

Mais à part cette considération ayant trait aux répercussions ultérieures des événements actuels, il s’agit d’indiquer sur quelle base ils pourraient évoluer pour déboucher vers la victoire prolétarienne, et sur quelle terrain le groupement prolétarien pouvant prétendre au rôle de forgeron du parti de classe, doit se battre dès maintenant. Le dilemme pour ou contre le Front Populaire, tout séduisant qu’il puisse apparaître dans les circonstances actuelles, la hantise d’une victoire de la droite qui passerait à l’extermination des ouvriers, toute justifiée qu’elle puisse être pour des militants qui ont connu la répression féroce du fascisme, ne peuvent nous faire oublier que le prolétariat ne peut se poser le problème dans ces termes, car c’est le capitalisme qui reste le seul arbitre de choix de son personnel gouvernemental. La seule voie de salut pour les ouvriers consiste dans leur regroupement sur des bases de classe : pour des revendications partielles, pour défendre leurs conquêtes en même temps qu’ils se baseront sur la force de persuasion des événements eux-mêmes pour soulever comme seule solution gouvernementale possible, celle de la dictature du prolétariat, pour lancer le mot d’ordre de l’insurrection lorsque les conditions favorables auront mûri. Une telle définition du problème peut, certes, affaiblir la cohésion et les possibilités de succès du gouvernement du Front Populaire, mais l’éventuelle victoire de la droite, qui pourrait en résulter, serait sans lendemain, car la force du prolétariat se serait enfin constituée et la barrière serait dressée pour briser une fois pour toutes les forces de la réaction capitaliste, en évitant que comme en Italie et plus particulièrement en Allemagne, les socialo-centristes fassent le lit de la répression sanglante de la droite. Cette position n’a évidemment rien à voir avec celle que défendirent en 1924 les centristes en Bulgarie et qui consistait à rester indifférents devant une lutte où s’affrontaient deux forces bourgeoises. Nous avons expliqué que le fond du conflit ne réside pas entre Franco et Azana, mais entre la bourgeoisie et le prolétariat, et nous en concluons par la nécessité pour le prolétariat d’intervenir avec impétuosité dans les situations actuelles, mais sur des bases de classe et uniquement sur elles.

Au point de vue international, les manifestations de solidarité des ouvriers des autres pays ne peuvent se relier avec le développement de la lutte du prolétariat espagnol qu’à la condition de rompre avec le Front Populaire qui prêche l’intervention des armées en vue de faire échec aux manœuvres des fascistes, ce qui représente un excellent terrain de mobilisation des masses pour la guerre.

Ces manifestations de solidarité ne peuvent aboutir que si elles sont des mouvements se dirigeant simultanément contre les bourgeoisies respectives. C’est dans ce sens que notre fraction essaye de travailler parmi l’émigration italienne.

Enfin l’alerte sanglante d’Espagne où les ouvriers tombent pour les intérêts du communisme, même s’ils se trouvent sous la chape du Front Populaire est un nouvel avertissement aux communistes de gauche des différents pays en vue de passer à la constitution d’un centre international où par une discussion approfondie des expériences des dernières années, les conditions seraient réalisées pour construire les prémisses de la nouvelle Internationale de la Révolution. Cette tragique signalisation que représentent les cadavres des ouvriers espagnols, sera-t-elle la dernière et aurons-nous ensuite la guerre ? Mais même si le capitalisme pouvait encore retarder la cruelle échéance, rien n’expliquerait l’inertie qu’offrent différents groupement de la gauche communiste aux initiatives de notre fraction pour aborder l’œuvre d’éclaircissement politique et pour asseoir sur des bases de fer l’organisme qui pourra diriger les luttes de la classe ouvrière pour la victoire de la révolution mondiale.

Francisco Ascaso

Nous reprenons du ”Bulletin d’Information” de la C.N.T. et de la F.A.I. du 24 juillet 1936, l’article qui suit :

Francisco Ascaso naquit en 1901 à Almudevar, province de Huesca. Très jeune, il participa au mouvement anarchiste. La première fois qu’il fut arrêté, ce fut à Saragosse lors d’une grève de caractère très violent. Il fut condamné, mais en raison de sa jeunesse, il fut gracié.
1923, la réaction renaît en Espagne plus violente que jamais. À Saragosse, l’âme du mouvement réactionnaire était le cardinal Soldevila, qui fut tué dans un attentat. Ascaso, soupçonné d’avoir participé au dit attentat, fut arrêté ; le ”garrot” l’attendait, mais il put s’enfuir à l’étranger avant le procès.
Lors du ”pronunciamiento” de Primo de Rivera, une persécution sanglante se déchaîna en Espagne. Il n’y avait pas d’argent pour payer les avocats et venir en aide aux persécutés et à leurs familles. Ascaso décida de s’en procurer coûte que coûte ; les autorités espagnoles commencèrent alors une véritable chasse à l’homme contre notre camarade. Il s’embarqua pour l’Amérique du Sud. En Argentine, au Chili, au Mexique, à Cuba, etc., il déploya sans relâche son activité révolutionnaire. En Argentine, une nouvelle condamnation à mort pesait sur lui. Il fut donc obligé de s’enfuir encore une fois et se fut en Europe. Aucune nation européenne ne voulait accorder le droit d’asile à cet ”anarchiste dangereux”. Expulsé de France, repoussé d’Allemagne, le monde entier parlait des exploits révolutionnaires de ce jeune anarchiste espagnol. Ascaso, avec ses amis Buenaventura Durruti et Gregorio Jover formaient un inséparable ”trèfle révolutionnaire”. Finalement, la Belgique lui concéda un asile provisoire.
La révolution du 14 avril 1931 lui permit de retourner en Espagne. Immédiatement, ils se jeta dans la lutte. On le trouva toujours en première ligne, à côté de son ami Durruti, dans les divers mouvements révolutionnaires qui éclatèrent depuis 1931. Orateur et militant, on aimait également sa parole claire et énergique et son courage de lutteur révolutionnaire. Il fut un des meilleurs éléments de la C.N.T. et de la F.A.I.
Dans la matinée du 19 juillet 1936, les groupes révolutionnaires luttaient avec un héroïsme sans pareil contre les militaires retranchés dans la caserne de ”Atarazanas”. Dans les barricades de la ”Rambla de Sainte-Monique”, les camarades se battaient furieusement. Dans la statue de Colomb, les fascistes avaient installé une mitrailleuse qui crachait dur contre nos camarades.
François Ascaso, qui luttait là à côté de ses camarades, est tombé mortellement blessé, le corps perforé par les balles de la mitrailleuse.
Tous les camarades tombés dans la lutte contre le fascisme nous ont causé rage et douleur, mais la mort de Ascaso nous incite à la vengeance rapide et sans hésitation. Nous le vengerons, oui, nous le vengerons !
Barcelone, mardi 21 juillet 1936.

Bien que séparés par des divergences profondes des anarcho-syndicalistes, nous nous inclinons émus par la mort de ce militant révolutionnaire, dont la vie, toute consacrée à la cause du mouvement prolétarien, reste un exemple pour ceux qui prétendent se rendre dignes de la libération des travailleurs et de la fondation de la société communiste.

Adieu Zanasi

Au sanatorium Pizzardi de Bologne s’est éteint, le 29 avril dernier, notre camarade Zanasi.
Ceux qui eurent le plaisir de l’approcher en seront profondément attristés : avec Zanasi nous avons perdu non seulement un ami loyal, mais un véritable révolutionnaire. Humble et bon, plein de volonté et hardi, il a donné toute sa vie à la cause des exploités sous le joug bourgeois.

Il naquit à Bazzano (province de Bologne) en 1898. Dès son jeune âge, il milita, conscient, parmi la jeunesse et participa à la fondation du parti communiste à Livourne. Celui qui écrit ces notes, peut affirmer que déjà au Congrès de Bologne, il partageait les positions de la fraction dirigée par Bordiga.
Dès 1919, il faut chargé d’organiser les ouvriers de sa région. Il lutta pour l’émancipation des paysans. Cette lutte dans les campagnes fut combattue avec ténacité. Zanasi était à ce moment le secrétaire des organisations ouvrières de Savigno, qui dépendait du Comité départemental de Bazzano.

La réaction fasciste força Zanasi à quitter l’Italie et il se rendit an France où il resta environ deux ans.
Rentré en Italie en 1926, il s’établit à Milan, où il mena une vie très dure pour pourvoir à son existence ; de plus il fut en butte à de graves persécutions pour son activité communiste.

Il est arrêté en 1927 et condamné à sept années de prison. Il entre dans la prison fort, plein de vie, et en sort à la fin de 1933 atteint de tuberculose pulmonaire. Son sort est celui de l’immense majorité des camarades emprisonnés.

Sept années de souffrances, de calvaire. Mais sa foi ne flanche pas. Aussitôt sorti de prison, il s’intéresse au mouvement. Il veut combattre, mais sa maladie ne le lui permet pas. Il entre à l’hôpital de Milan. Ses amis font tout leur possible pour le faire admettre dans un sanatorium, mais les autorités fasciste n’y consentent pas. Force lui est devoir d’avoir recours à un stratagème : il quitte l’hôpital de Milan, se rend à Bologne et là il tombe inanimé au milieu de la place Centrale. Les autorités sont alors forcées de l’admettre au sanatorium Pizzardi. Mais il est trop tard ! Le mal a fait des progrès énormes ; hémoptysie qui rend désormais inutile le recours au pneumo-thorax. La fin approche. Il meurt le 29 avril 1936 et garde jusqu’au dernier instant une lucidité mentale. Avant de s’éteindre, il demande des nouvelles de ses meilleurs camarades, sans doute parce qu’il veut leur léguer le seul héritage de sa vie : sa grande foi dans la cause révolutionnaire.

Zanasi n’aura pas vécu inutilement, son exemple sera un stimulant pour ceux qui, comme lui, veulent combattre pour la cause du communisme.

À la peine des camarades résidant en Italie s’ajoute le chagrin des émigrés parmi lesquels Zanasi a laissé un souvenir de simplicité, de modestie, de dévotion à la cause du prolétariat, d’attachement intransigeant aux positions que défend notre fraction et dans lesquelles il voyait l’arme de l’émancipation des travailleurs. Les persécutions ennemies ont eu raison de sa vie et c’est dans la fleur de l’âge que la mort nous l’a arraché. Lentement, comme pour l’obliger, à chaque instant, à calculer le risque que comportait sa fidélité à la lutte des ouvriers. A chaque répit que lui laissait le mal, sa seule aspiration était de pouvoir disputer le pas à la mort, afin de pouvoir plus longtemps combattre ; chaque fois sa vitalité retrouvait sa source, non dans l’abandon de la lutte, mais dans la recherche essoufflée d’une vie politique au milieu des ténèbres de la réaction que le fascisme croit pouvoir transformer en un tombeau pour le prolétariat italien. L’ennemi, après combien d’autres, peut enregistrer une nouvelle victime. Il pourra en avoir d’autres encore, mais outre leur vie que sacrifient les militants communistes, la férocité de la réaction elle-même est une semence certaine d’un avenir où les masses sauront et pourront honorer – au travers de leurs luttes révolutionnaires – tous leurs défenseurs, parmi lesquels Zanasi a pu conquérir sa place parce qu’il a su silencieusement souffrir, combattre et mourir.

Nature et évolution de la Révolution russe Pt.1

Critique des thèses de ”Bilan”

”Bilan” (voir Numéros 18, 19, 21, 25, 26) a publié une longue étude sur ”l’État prolétarien” et qui résume, si nous ne nous trompons, les idées et les conclusions que la Fraction de Gauche entend tirer de l’observation du développement de la révolution russe. Entreprendre une réfutation des thèses qui semblent se dégager de l’amas de jugements, déductions, constructions (sans oublier d’assez nombreuses erreurs de faits) accumulés au long de cette étude n’est pas chose aisée. La plus grande difficulté qui s’oppose à cette réfutation nous paraît résider dans la méthode d’analyse utilisée par ”Bilan”, et pour laquelle nous n’avons pas encore trouvé de nom approprié mais qui nous paraît complètement s’écarter du matérialisme historique et de la dialectique, forme de pensée et méthode d’investigation à laquelle nous croyons rester fidèles. Nous risquons donc au cours de notre critique, partant de tous autres critères que ceux employés par ”Bilan”, d’exposer ”tendancieusement” ses arguments. Ce risque est d’autant plus grand que le vocable métaphysique qu’il emploie couramment, et qui n’est d’ailleurs que la conséquence de la manière de penser qui lui est propre, n’est pas précisément fait pour faciliter la compréhension des thèses exposées.

Mais, d’abord, en quoi ”Bilan” s’écarte-t-il de la dialectique et de la pensée scientifique ? En ce qu’il préjuge dans son analyse de la justesse de certains facteurs fondamentaux dont la vérification devrait précisément constituer le point central de l’effort de recherche. Expliquons-nous plus amplement pour ne pas encourir le reproche de retomber dans le travers que nous prétendons combattre. Il est évident que dans tout effort de synthèse, on ne peut presque pas agir autrement que de partir d’éléments admis a priori comme devant être exacts, de choses admises comme vraies sans qu’on ait pu auparavant en vérifier par un raisonnement logique la réalité effective. C’est là une méthode imposée au travail cérébral de l’homme par sa nature physiologique. Il n’y a aucun inconvénient à l’adopter à condition cependant qu’au cours du travail de synthèse l’exactitude de ces vérités premières admises sans vérification se trouve confirmée par le raisonnement.

Or tel n’est pas le cas pour ”Bilan”. On commence par mettre hors de doute certains postulats regardés comme inattaquables et ensuite le travail de synthèse est ébauché. Inutile de dire que pareil travail n’a pas la moindre valeur. Aussi l’étude de ”Bilan” sur ”l’État prolétarien” ne peut-elle nous permettre de comprendre la réalité soviétique. Au fait ”Bilan” n’étudie pas le développement de la révolution russe. Pour correspondre à son contenu réel, l’étude aurait dû être intitulée : ”Tentative de justification de la doctrine de la Fraction de Gauche à l’aide de matériaux puisés dans le développement de la révolution russe”. Les camarades de ”Bilan” ont voulu donner une justification de leurs théories sur le prolétariat, le parti, l’État, l’Internationale, à l’aide de faits puisés dans la révolution russe. C’est pour cela qu’ils ont construit de toute pièce un schéma de la révolution et, il faut le dire, dans le cadre de ce schéma les théories qu’ils défendent restent solides. Malheureusement, leur système a ce ”petit” défaut : leur schéma de la révolution ne correspond pas avec la révolution telle qu’elle s’est déroulée. Aussi considérons-nous leur effort comme nul ou quasi nul. Ils ont donné la preuve de comment par leurs théories il est possible de faire aboutir le travail de recherche historique, et par là le travail d’élaboration du programme de la révolution de demain, à une impasse. Certes, il y a tout au cours de leurs études pas mal de remarques, d’observations dont il est possible de tirer profit, encore que le schématisme affiché empêche de donner à ces remarques tout le relief désirable et surtout interdit de formuler des conclusions valables. Mais de ce que ”Bilan” a écrit de juste sur la révolution russe, nous n’en sommes nullement redevables à ses théories. Au contraire, c’est malgré ses théories qu’il est cependant arrivé à énoncer quelques remarques qui gardent leur valeur.

Le schéma théorique et le schéma historique

Dans la littérature révolutionnaire, on a rappelé à satiété l’idée si féconde mise en évidence par Marx et Engels à savoir que l’histoire de l’humanité est en réalité l’histoire de la lutte des classes. Quoiqu’elle s’en défende, la Fraction de Gauche nous offre une version nouvelle de cette constatation fondamentale. La lutte des classes n’est plus le moteur de l’histoire, mais c’est la lutte des partis des classes qui prend sa place. Cette constatation est le résultat de la découverte d’un phénomène juste en lui-même mais dont la Fraction entend tirer des conclusions erronées. Ce phénomène, le voici : une classe ne prend corps dans l’histoire que si elle parvient à définir les buts finaux qui président à son évolution et qui lui permettront de lutter pour ériger un système social, un régime de production lui étant propre et grâce auquel cette classe pourra atteindre son épanouissement maximum.

Il faudrait évidemment être sot pour nier le phénomène en lui-même. Mais faut-il pour cela conclure comme le fait ”Bilan” : a) que la classe ouvrière ne peut prendre conscience de ses intérêts et triompher du capitalisme qu’au travers de son parti de classe, b) que quand ce parti cesse d’exister la classe ouvrière disparaît également comme facteur conscient de la lutte sociale et plus même se ”dissout” dans le capitalisme, c) que le parti est le type d’organisation spécifique sous la forme de laquelle la révolution socialiste doit triompher ? Aussi fondée nous paraît l’affirmation selon laquelle une classe n’apparaît réellement sur l’arène de l’histoire comme un facteur actif que lorsqu’elle se crée un système d’organisation qui lui est propre, autant la conclusion qu’on essaie d’en tirer et selon laquelle cette forme doit être nécessairement le parti nous semble grossière et contraire à tout examen sérieux.
Il ne nous est pas possible de faire dans cet article une étude approfondie de la formation des organisations ouvrières – quoique pareille étude serait très nécessaire ne fut-ce que pour réduire à néant les théories schématiques de ”Bilan”. Qu’il nous suffise de noter ici que si ”Bilan” s’arrête à cette conception dans son étude sur ”l’État prolétarien”, ce n’est pas parce qu’il a trouvé confirmation de sa justesse au cours de son analyse du développement de la révolution russe, mais que c’est uniquement parce que cette manière de présenter les choses lui est nécessaire pour la construction de son schéma sur le développement russe.

Mais poursuivons plus loin notre démonstration. Le parti est une organisation basée non sur l’appartenance à l’une ou l’autre classe, ou encore sur la place occupée par ses adhérents dans la production. Ce qui détermine l’adhésion à un parti, c’est le fait de se trouver en accord avec le programme qu’il affiche et l’action qu’il développe. Nous savons que dans l’histoire du mouvement ouvrier des cas particuliers se sont présentés où l’action de recrutement au parti sur la base du programme se superposait à un système d’organisation du prolétariat en tant que prolétariat. C’est le cas notamment en Angleterre et en Belgique aussi, quoique d’une façon moins nette. Le Labour Party et le Parti Ouvrier belge sont, ou plus exactement ont été, à la fois parti socialiste (donc donnant corps aux buts ultimes socialistes de la classe ouvrière) et organisation de cette même classe ouvrière. Mais il se fait que ce sont là précisément une forme de parti que la Fraction de Gauche rejette comme devant compromettre l’action émancipatrice de la classe ouvrière. Force nous est donc de considérer que la Fraction voit les qualités salvatrices d’un parti dans le fait qu’il organise ses membres sur le terrain de la conception que ces derniers se font de la lutte sociale plutôt que dans le fait même de l’organisation de la classe ouvrière. Ce choix n’est pas le fait du hasard.

Il faut encore que nous marquions que pour la Fraction de Gauche les organisations spécifiques de la classe ouvrière, les syndicats, les coopératives, etc., livrées à elles-mêmes, ne peuvent jamais se hisser jusqu’à comprendre l’ensemble des conditions de la lutte émancipatrice de la classe ouvrière. D’accord en cela avec Lénine, elle estime que les ouvriers organisés sur le terrain économique peuvent tout au plus acquérir une vision trade-unioniste, syndicaliste de la lutte des classes. Les organisations ouvrières typiques, syndicats, coopératives, conseils d’usines sont indispensables certes, mais elles ne peuvent rien si en leur sein n’agit pas le parti, suprême détenteur de la science de la révolution et de la conscience sociale.

Il n’est pas étonnant qu’armée d’une telle conception, la Fraction de Gauche complète, parachève la doctrine bolcheviste sur le rôle dirigeant du parti communiste dans la révolution et conclut que la dictature du prolétariat se traduit dans le langage des réalités historiques par une dictature du parti communiste. Il est vrai que Lénine lui-même avait déjà avancé cette formule lorsqu’il déclara que dans le régime soviétique il y avait place, certes, pour plusieurs partis, à condition cependant que l’un se trouve au pouvoir l’autre en prison. Mais précisément nous en sommes à nous demander, en 1936, si l’État soviétique est encore un État prolétarien et dans quelle mesure il l’a jamais été. Ces circonstances, à notre avis, devraient inciter ”Bilan” à plus de prudence. Pour le reste nous devons dire à la décharge de Lénine que peu avant sa mort (si on doit en croire son testament politique) il aurait envisagé l’éventualité de la création d’un parti de la paysannerie (petite-bourgeoise) distinct du parti du prolétariat. On voit que la réalité historique nous éloigne assez bien du schéma de ”Bilan”. Il est vrai que ce dernier envisage quelques ”correctifs” au parti unique des bolcheviques, ”correctifs” dont nous aurons plus tard à examiner la valeur.

Après cela il n’est pas difficile de comprendre la place que ”Bilan” réserve à la conscience révolutionnaire du prolétariat dans le processus de la révolution. Ici aussi il est indispensable de s’expliquer sur ce que nous entendons par la conscience du prolétariat. Nous admettons que la classe ouvrière ne devient un facteur historique actif que pour autant qu’elle acquiert une notion exacte du rôle qu’elle est appelée à jouer dans le devenir social. Cette notion ne s’acquiert cependant que pour autant que la classe ouvrière ait acquis un certain poids spécifique dans la société et cela indépendamment de toute pensée spéculatrice. Expliquons-nous. Ainsi, la vision que la classe ouvrière peut acquérir du rôle qu’elle est appelée à jouer dans la transformation sociale et qu’on peut appeler les capacités politiques est une chose. La capacité technique de cette classe, sa densité, son aptitude à occuper des fonctions dans la production et dans l’organisation sociale, ses qualités intellectuelles intrinsèques et morales sont une autre chose. Il est clair que les unes peuvent exister sans les autres. Cependant au cours d’un bouleversement social, et si on entend par bouleversement social ou révolution non pas seulement le moment assez court pendant lequel il s’agit d’abattre les classes possédantes en brisant leurs instruments de domination, mais la période plus longue où il s’agit de commencer à faire fonctionner la société selon des normes nouvelles, il est certain qu’au cours de ce bouleversement ce seront aussi bien les capacités techniques de la classe révolutionnaire que les capacités politiques qui vont être mises à l’épreuve. S’il fallait donc émettre une opinion sur les capacités révolutionnaires du prolétariat, nous aurions donc à considérer aussi bien les unes que les autres tout en n’oubliant pas que les unes et les autres peuvent acquérir une importance déterminante selon qu’on envisage l’acte quasi-unique de la prise du pouvoir ou le développement plus long de la construction révolutionnaire après.

”Bilan” dans son étude du développement de la révolution russe n’envisage qu’un seul de ces facteurs : la capacité politique de la classe ouvrière. Les raisons de cette exclusive ne sont pas fortuites. Comme dans le processus révolutionnaire c’est le parti qui est déterminant, il est clair que c’est uniquement au travers de la lunette du parti que seront jugées les capacités révolutionnaires du prolétariat alors que ce jugement devrait porter sur un ensemble d’éléments qui ne peuvent pas toujours être identifiés au travers des rapports existant entre la classe ouvrière et le parti révolutionnaire. Ainsi ”Bilan” n’attribue aucune espèce d’importance à l’état arriéré de la structure économique de la Russie quand il s’agit d’expliquer ce qu’il appelle la dégénérescence de l’État prolétarien, alors que cet état arriéré est considéré, et cette fois à juste raison, comme étant un des facteurs qui a contribué à faire éclater la révolution en Russie.
Enfin, pour terminer ce bref tableau des erreurs de méthode de ”Bilan”, faisons quelques citations. Nous lisons page 607 :

”Si le prolétariat avait interprété les différentes situations de l’après-guerre au travers de sa fonction politique et de l’inconciliabilité de ses contrastes avec le capitalisme, les conditions objectives auraient été réalisées pour établir les fondements théoriques de l’État ouvrier au cours de l’évolution des luttes de classe du prolétariat mondial accompagnant l’expérience du prolétariat russe.”

Et encore, page 606 :

”Le prolétariat devrait désormais… savoir qu’en réalité il n’y a pas d’opposition entre finalité et intérêt immédiat et qu’en définitive ceux qui voilent l’objectif final ne font que compromettre les moindres intérêts des ouvriers.”

”Si le prolétariat avait interprété… Le prolétariat devrait savoir…”. Ce raisonnement est typique. Pour ”Bilan” le triomphe de la révolution se ramène à une question d’interprétation et de savoir.
Si le prolétariat n’a pas bien ”interprété” et n’a pas ”su”, c’est parce qu’il n’a pas suivi le parti révolutionnaire. Nous avons déjà soutenu ailleurs que ”Bilan” substituait à la lutte des hommes, des classes et des forces sociales la lutte des idées et des idéologies. Son étude de ”l’État prolétarien” nous en fournit une preuve de plus, comme nous aurons encore l’occasion de le voir plus loin. La question qui nous occupe n’est pas seulement de savoir si la classe ouvrière a ou n’a pas ”interprété” ou ”su” telle ou telle chose, mais bien pourquoi elle ne l’a pas fait. Or, dans ce domaine, ”Bilan” ne nous apporte rien, à moins qu’on ne considère comme un élément sérieux la réponse qui consiste à dire que si la classe ouvrière s’est montrée si incapable, c’est parce qu’elle n’avait pas de parti. Nous reconnaissons bien volontiers que cette réponse passe-partout a été pendant des années la plus haute preuve du savoir dans l’Internationale communiste et que nous-mêmes nous avons contribué à la faire prendre au sérieux. Mais si cette réponse pouvait paraître satisfaisante il y a quinze ans, il n’en est pas moins vrai qu’elle ne peut plus suffire depuis que la révolution qui avait à sa tête le parti du prolétariat s’est transformée en un garde-corps de l’impérialisme mondial.

La révolution russe et la révolution mondiale

Le caractère idéaliste du raisonnement de ”Bilan” apparaît encore clairement lorsque la Fraction de Gauche entreprend de mettre en relief les rapports entre la révolution russe de 1917 et la révolution mondiale du prolétariat. Dans ce domaine, les camarades se révèlent des novateurs. Toutes les opinions qui avaient cours sur ce problème sont par eux mises impitoyablement au rancart. Ils ne font grâce à personne, pas même à Lénine, à Trotsky. Mais quoique nous percevions clairement combien cette démolition d’opinions établies est nécessaire à la construction du système théorique de ”Bilan”, encore pensons-nous que le résultat en reste bien médiocre. Nous n’éprouvons pas la moindre envie de quitter le terrain ferme des vérités matérielles pour nous baigner dans la molle atmosphère de la spéculation métaphysique, même lorsque les réalités sont tellement dures qu’elles font naître le désir de s’en évader d’une façon ou de l’autre.

Qu’est-ce qui a fait éclater la révolution russe ? Les conditions russes ou les conditions de développement des contradictions entre le prolétariat et le capitalisme à l’échelle mondiale ? Il y a des esprits qui prennent un certain plaisir à opposer les unes aux autres. Nous pensions que le marxisme enseignait au contraire que les facteurs nationaux et internationaux de la révolution sociale s’enchevêtrent, s’influencent et se conditionnent. En prenant la révolution russe comme exemple, Lénine a marqué, d’une part, comment il se faisait que les ouvriers russes avaient été obligés à ”commencer les premiers” à faire leur révolution et, d’autre part, il expliquait pourquoi la révolution déclenchée en Russie ne devait nullement s’arrêter aux frontières des pays dominés par le tsarisme, mais devait s’étendre au monde entier. Si nous ne nous trompons pas, l’image du ”maillon le plus faible” (la Russie) et où devait rompre la première la domination du capitalisme est de Lénine. Trotsky dans son ”Histoire de la Révolution russe” a dressé un compte très détaillé des facteurs inhérents à la Russie pré-révolutionnaire et qui rendaient la révolution même au point de vue purement national, inévitable (inexistence d’une bourgeoisie forte capable de s’opposer aux propriétaires fonciers, le non accomplissement de la révolution paysanne, l’absolutisme et l’incapacité de l’État policier). Cela n’empêchait pas Trotsky, en vrai marxiste, de voir les emprunts que les ouvriers russes faisaient aux travailleurs des pays plus avancés. Nous ne trouvons rien à redire à cette manière d’expliquer la révolution russe, elle n’a nullement été controuvée par les faits ultérieurs.

Ce n’est pas tout à fait l’avis de ”Bilan”. Celui-ci a commencé par démontrer que, si au point de vue de la forme, la lutte d’émancipation du prolétariat prend nécessairement la forme nationale, du fait qu’elle prend comme terrain la société capitaliste elle-même subdivisée en États nationaux, du point de vue du contenu cette lutte ne peut être qu’internationale, le but de cette lutte ne pouvant qu’être le renversement des frontières nationales, la liquidation des États dito et l’instauration d’une société communiste universelle. La lutte du prolétariat est donc dans le fond une lutte internationale. Encore une fois, nous sommes d’accord.

Mais ce avec quoi on ne peut plus être d’accord, c’est avec le véritable abus que ”Bilan” fait de cette vérité fondamentale. Rien n’est plus facile de faire d’une règle, juste dans certaines limites, une absurdité. Il suffit d’élargir les limites à l’intérieur desquelles cette règle reste valable. C’est ce que ”Bilan” fait. Ainsi lorsque ”Bilan” affirme que le sort ultime de la révolution russe dépendait de la capacité révolutionnaire du prolétariat mondial, il énonce là une vérité banale que Lénine et ses camarades ont cependant dû défendre contre ceux que nous pourrions appeler des gens à courte vue, si nous ne savions que cette courte vue n’avait des origines sociales bien déterminées. Mais quand, en dépit de toute attente, quand malgré les efforts désespérés pour la produire, cette capacité ne se manifeste pas, est-ce qu’un marxiste n’a pas pour devoir de rechercher le pourquoi de cette carence ?

C’est ici que nous entrons en contradiction avec ”Bilan”. Page 608, nous lisons : ”… les prémisses historiques d’octobre étaient uniquement internationales”. Plus loin encore (page 716) : ”La Russie, par exemple, que l’on dénomma à ce moment le ”chaînon de l’Europe le plus faible de 1907″ ne l’était guère au point de vue économique puisque ce territoire était en Europe celui qui présentait les conditions économiques pour la meilleure défense du régime bourgeois, mais l’était justement à cause des conditions historiques dans lesquelles s’effectuait la profonde transformation économique et sociale qui, dans les autres pays, faisait le contenu des révolutions bourgeoises”.

La première affirmation est manifestement fausse. Encore faut-il s’expliquer. Qu’on ne vienne pas nous démentir en affirmant que l’octobre russe a été une manifestation de la force internationale des travailleurs parce que les ouvriers russes ont triomphé en octobre en s’appropriant les expériences des luttes ouvrières des autres pays. En disant cela, on n’aurait encore rien expliqué du tout, car il s’agit de démontrer pourquoi l’octobre russe s’est produit à Petrograd et à Moscou et non dans d’autres pays où existe aussi un prolétariat qui a eu au moins, si pas plus, l’occasion de s’assimiler les expériences des luttes ouvrières du monde entier. La tentative de ”Bilan” de prouver par les bouleversements révolutionnaires qui ont suivi la révolution russe, que celle-ci n’était qu’un ”avant-coureur” de ces bouleversements n’apporte rien de probant. Bien sûr, on ne conçoit pas qu’une révolution de l’ampleur de celle qui s’est produite en Russie ne produise ses répercussions dans le restant du monde. Mais il reste très hasardeux de prétendre que la révolution russe n’était que la preuve de ce que le ”prolétariat mondial” était prêt à la révolution alors que nulle part ailleurs la révolution n’a eut l’ampleur qu’elle a revêtue en Russie.

Non, la thèse avancée par ”Bilan” n’a d’autre but que d’essayer de nier ou de diminuer le rôle des facteurs sociaux jouant principalement dans le cadre national et qui ont contribué à faire éclater la révolution en Russie. Nous disons essayer de diminuer parce qu’en d’autres endroits ”Bilan” est obligé de reconnaître la part qui revient à l’état arriéré de la Russie dans le déclenchement de la révolution.

Ce que vise la thèse de ”Bilan” nous est révélé dans la ligne qui suit notre citation précédente. Nous lisons (p. 716) : ”Au point de vue mondial, ce secteur de l’économie capitaliste (la Russie donc) craquait en des circonstances historiques qui en faisaient la maille la plus faible parce que le prolétariat était en mesure d’intervenir dans ces événements avec l’expérience d’un siècle environ de lutte de classe”.

Le prolétariat russe intervenait donc avec un capital de connaissances et d’expériences plus considérable que les autres prolétariat, voilà la vraie cause du triomphe de la révolution russe d’après ”Bilan”. Et n’oublions jamais que, pour ”Bilan”, cette preuve d’une plus grande capacité révolutionnaire réside dans le fait que les ouvriers russes suivaient le parti bolchevique, parti qui s’était formé selon des normes que ”Bilan” considère encore comme les seules valables et auxquelles il reste d’ailleurs rigoureusement fidèle. Nous voyons qu’en cela les camarades de ”Bilan” qui se proclament des disciples de Lénine, sans s’appeler cependant léninistes, sont en réalité plus léninistes que Lénine. Car c’est Lénine lui-même qui en 1917, peu avant la révolution, a rejeté avec la plus grande décision – et en cela il restait dans la meilleure tradition du marxisme – l’idée que c’étaient des qualités particulières du prolétariat russe, le fait d’être ”élu” pour une ”mission spéciale”, qui mettaient ce prolétariat à l’avant-garde de tous les prolétariats. Pour Lénine ce n’était qu’un ”concours tout particulier de circonstances” qui faisait du prolétariat russe, pour un très court moment peut-être, l’avant-garde du prolétariat mondial. Lénine n’a jamais cru que du fait des circonstances particulières qui ont fait que le prolétariat russe a été le premier à devoir pénétrer dans l’arène de la révolution on pouvait affirmer que le prolétariat russe faisait preuve d’un savoir particulier. La preuve en est que c’est Lénine lui-même qui a montré l’envers de la médaille. Il a mis en relief que si les ouvriers russes bénéficiant de ce ”concours particulier” avaient eu assez de facilité, plus de facilité en tout cas que les prolétariats de pays plus avancés pour renverser la bourgeoisie, par contre ils auraient plus de difficulté que les autres prolétariats pour édifier le socialisme. Et c’est d’ailleurs ce qui ressort de l’observation tant soit peu sérieuse du cours de la révolution russe : les ouvriers russes irrésistibles tant qu’il s’est agi de culbuter l’ancien régime ont été vaincu dans l’œuvre d’édification du régime socialiste après la révolution.

”Bilan” ne cherche d’ailleurs pas à contester cette vérité, mais il essaye de l’attribuer à d’autres causes. Si les ouvriers russes marchant de victoire en victoire dans la lutte révolutionnaire avant la prise du pouvoir se laissent frustrer du fruit de leur victoire après la révolution, où faut-il en rechercher les causes ? Ce ne peut être que parce que les conditions russes si favorables au renversement de la bourgeoisie étaient défavorables à la construction du socialisme. Nous retrouvons là les conséquences de ce fameux développement inégal. Une fois la bourgeoisie renversée, il s’agit pour le prolétariat de démontrer qu’il sait se passer d’elle. Il s’agit alors pour lui de déployer une série de qualités que le prolétariat ne peut acquérir que sous un régime capitaliste très avancé, c’est-à-dire là où le fonctionnement de la production remet au prolétariat, manuel et intellectuel, toutes les fonctions de production et ne laisse à la classe capitaliste que des fonctions purement parasitaires. Donc, après la prise du pouvoir, ce sont les qualités socialistes intrinsèques du prolétariat qui a accompli la révolution qui sont mises à l’épreuve. Ce n’est pas tout à fait l’opinion de ”Bilan” :
”Les bolcheviques, écrit ”Bilan” (p. 717), par la victoire d’octobre 1917, nous ont montré que c’est uniquement sur la base de considérations internationales que nous pouvons diriger la lutte du prolétariat de chaque pays et que la victoire pouvait se réaliser même en un secteur économique fortement arriéré”.

Donc l’état économique arriéré n’était pas un obstacle à la construction du socialisme. Si le prolétariat russe a subi un échec dans ce domaine c’est uniquement le fait de l’étroitesse nationale de la politique du prolétariat russe après la prise du pouvoir. Naturellement, personne ne songe à douter de ce que la lutte pour la construction du socialisme n’eut pris en Russie une toute autre tournure, beaucoup plus favorable, si la révolution s’était étendue à d’autres pays et notamment à des pays plus avancés, telle l’Allemagne, comme les bolcheviques l’espéraient en 1917-1918. On sait que cet espoir ne s’est pas réalisé. Par là les côtés négatifs du ”développement inégal” ont pu pleinement se manifester en Russie. La faiblesse du prolétariat russe a été la cause de la première défaite de la révolution sur le terrain économique. Cette défaite à son tour est devenue la cause de l’orientation nationale qui a prévalu par la suite et qui a contribué après à embrouiller la lutte révolutionnaire des ouvriers, en dehors de la Russie.
Il y a donc un enchaînement de causes à la base duquel nous retrouvons l’immaturité du prolétariat russe à édifier le socialisme. Il nous semble dangereux de chicaner sur ce chapitre. ”Bilan” ne s’en tire d’ailleurs que par des faux-fuyants qui ne peuvent pas être pris au sérieux. Jugeons-en :
”A part ses objectifs économiques, écrit ”Bilan”, d’une énorme importance comme d’ailleurs nous le verrons par la suite, le prolétariat vainqueur trouve l’essentiel de sa tâche dans la proclamation ouverte qu’il est impossible d’instituer les bases mêmes du communisme mais que pour arriver à ce résultat, qui ne lui est nullement particulier, il doit mettre l’État au service de la révolution mondiale d’où seulement peuvent germer les conditions réelles pour l’émancipation des travailleurs au point de vue national aussi bien qu’international.”

Nous trouvons là un bel exemple de la manière dont ”Bilan” se tire des passes difficiles par un véritable escamotage des problèmes. La question qui mérite d’être élucidée ce n’est pas de savoir si la politique d’un pays qui fait sa révolution doit être branchée vers la révolution mondiale, mais c’est bien celle de savoir comment ils pourront le faire. En Russie, le repli national de la révolution russe a été le résultat de la défaite du prolétariat russe subie sur le front des classes de l’intérieur de la Russie. La répétition d’une pareille défaite ne peut être évitée ailleurs que si le prolétariat reste maître de la révolution, après la prise du pouvoir, lorsque se poseront les problèmes de la construction du socialisme. C’est seulement à cette condition que le prolétariat peut suivre le conseil de ”Bilan” et mettre l’État (révolutionnaire) au service de la révolution mondiale. La mise au service de la révolution mondiale présuppose une victoire au moins provisoire à l’intérieur de l’État où la révolution a éclaté. C’est faute d’avoir remporté cette victoire que la révolution russe s’est tournée contre la révolution mondiale.

A. HENNAUT

De l’Union Sacrée à Zimmerwald Pt.2

Nous publions ci-dessous un dernier chapitre du livre du camarade Rosmer, chapitre ou celui-ci tire les premières conclusions de son important ouvrage. Nous pensons pouvoir commencer maintenant la discussion de ce livre dans les prochains numéros de ”Bilan”, et notre souhait est quelle soit la plus large et la plus profonde possible, car il s agit d’armer le prolétariat international des enseignements qui découlent de la dernière et sanglante conflagration de 1914.

La Rédaction.

CONCLUSION

De l’information ici rassemblée se dégagent des enseignements si précis qu’il nous sera possible de conclure brièvement. Ils seront plus évidents encore quand on aura sous les yeux l’entier développement de la guerre, les traités secrets conclus par les gouvernements en cours de route et les traités dits de paix qui la couronnèrent. Mais il est deux questions pour lesquelles nous n’avons pas besoin de lumières nouvelles : c’est l’effondrement de l’internationalisme prolétarien et sa renaissance, début et aboutissement de la période que nous venons d’étudier, l’union sacrée et Zimmerwald. Entre ces deux extrêmes, la lutte ouvrière contre la guerre s’élabore et se précise.
Nous avons noté des appréciations sommaires qui règlent la première de ces questions en quelques mots. La IIe Internationale — et aussi la C.G.T. — était réformiste ; en 1914, elle était mûre pour la défense nationale et pour l’union sacrée. Rien d’étonnant dans sa trahison. Mais la pensée de Lénine là-dessus est sensiblement différente. D’abord, il convient de faire remarquer que la IIe Internationale était celle des bolcheviks. Ils y étaient parfois minorité, opposition, formaient le noyau d’une gauche ; dans les congrès, ils s’efforçaient d’améliorer les résolutions proposées par des amendements — comme ils réussirent à le faire à Stuttgart par une addition désormais fameuse. Néanmoins, ils ne songeaient pas à la quitter. Et même quand elle se fut effondrée honteusement, le jugement qu’ils portent sur elle, sur ce qu’elle a accompli, reste sympathique. Le 1er novembre 1914, dans le premier numéro de guerre du Sozialdemokrat, Lénine en parle en ces termes :

La IIe Internationale a rempli sa tâche, utile, préparatoire, d’organisation des masses prolétariennes pendant une longue époque de paix qui a été celle de l’esclavage capitaliste le plus cruel et du progrès capitaliste le plus rapide.

… Et encore le 12 décembre :

La IIe Internationale, ayant réussi à remplir (…) une œuvre extrêmement importante et utile, celle de la diffusion du socialisme et de l’organisation préliminaire la plus simple de ses forces, a terminé sa mission historique.

L’appréciation de Trotsky est exactement la même :

La IIe Internationale n’a pas vécu en vain. Elle a éduqué et assemblé les classes opprimées. Le prolétariat n’a plus besoin maintenant de reprendre les choses au commencement.

Et Rosa Luxembourg : ”La IIe Internationale, si récemment encore notre fierté et notre espérance…”
Tous les morceaux, du reste, n’en étaient pas mauvais. Il y en avait d’excellents, ne seraient-ce que ces socialistes serbes dont l’attitude nous a été décrite dans la lettre émouvante de Douchan Popovitch.
Il est important de constater que l’effondrement consécutif à la guerre n’entraîna pas seulement la IIe Internationale. Le syndicalisme révolutionnaire ne fut pas davantage épargné, l’anarchisme non plus. Il faut se demander pourquoi. Une des raisons de cet effondrement général réside sans doute dans le fait que la lutte contre la guerre était menée avec l’idée dominante que la protestation et la menace ouvrière feraient toujours reculer les gouvernements, qu’ils n’oseraient pas passer outre. De là le désarroi quand la guerre passe quand même.
Nous avons vu la C.G.T. rappeler les décisions de ses congrès, proclamer que ses décisions ”devenaient exécutoires” dès la déclaration de guerre. Si le sujet n’était tragique, on serait tenté de sourire de cette formule juridique qu’aucune mesure pratique n’accompagne. Qu’avait-on prévu pour cette application quasi automatique des décisions — et quelles décisions ! La grève générale révolutionnaire. Rien, Et comme on n’avait rien prévu ni préparé, la proclamation resta vaine. La mobilisation fut décrétée et réalisée sans encombre, et les chefs sans clairvoyance ni courage estimèrent alors n’avoir plus que la ressource de se rallier à la guerre sur la base d’une idéologie de rechange.
Même chose avec les anarchistes, quoique ici l’effondrement soit plus étonnant encore. Pour eux, il n’y avait pas de décisions de congrès ; ils étaient hostiles à l’organisation. Mais il y avait l’anarchisme, et il devait suffire avec son intransigeance et son absolu flottant au-dessus des frontières et des lois, avec sa haine particulière de tout ce qui était armée et militarisme. Il y eut, certes, des résistances individuelles — mais pas plus qu’ailleurs — et on n’entendit longtemps que les voix de Kropotkine, de Malato et de Jean Grave. Le faux départ de Sébastien Faure, son recul, le ton du récit de son entrevue avec Malvy laissèrent une impression de gêne, un malaise qui dut paralyser les anarchistes déjà prêts à se détacher de l’anarchisme de guerre, et c’est seulement en 1916 que des anarchistes, entre autres ceux des ”Temps nouveaux”, affirmèrent publiquement leur ”désaccord” avec ceux d’entre eux, les plus éminents, qui jusque là avaient, seuls, parlé.

* * *

Quand la guerre passe, cela signifie que les gouvernements relèvent le défi de la classe ouvrière. Celle-ci, par la voix de ses organisations nationales et internationales, s’est écriée : ”Nous ne voulons pas la guerre. La guerre serait une chute dans la barbarie. Nous l’empêcherons. La révolution suit la guerre. Rappelez-vous 1871 et 1905. Si vous êtes assez criminels pour faire la guerre quand même, nous ne songerons qu’à utiliser la désorganisation créée pour vous abattre !” Si le gouvernement relève le défi, dédaigne ces menaces, c’est qu’il a acquis la conviction de pouvoir le faire impunément ; il sent que la préparation de la guerre a entamé les organisations socialistes et révolutionnaires, et l’union sacrée se réalise presque instantanément parce qu’elle est déjà sous-entendue. Et au déclenchement de la guère, quand les armées belligérantes sont encore à peine rassemblées, il y a déjà un vaincu, c’est la classe ouvrière. La bourgeoisie renforce ses moyens ordinaires de domination par le régime de l’état de siège, la censure, une dictature sans limites. Les organisations de la classe ouvrière subsistent matériellement ; en fait, elles sont détruites, elles ne sont plus, sauf de rares exceptions, que des organismes gouvernementaux.
Telles sont les conditions dans lesquelles doit s’engager et se livrer la bataille ouvrière contre la guerre. Elles sont identiques dans tous les pays belligérants quant à l’essentiel, bien qu’on puisse relever des différences plus ou moins importantes. Il est évident que le ralliement à la guerre, autour du gouvernement, doit être plus difficile dans les nations autocratiques — comme l’exemple de la Russie, en 1914, le prouve ; il faut dire aussi que le socialisme y était d’une autre qualité que dans la plupart des autres pays.

* * *

À distance, les premières protestations ouvrières contre la guerre paraissent timides. Les pédants dont nous avons eu l’occasion de nous occuper ne manquent pas de le noter, dédaigneusement, leur opposant le ferme programme que traça tout de suite Lénine. Il vaut sans doute la peine de chercher à préciser l’étendue des divergences et d’en souligner les raisons.
Lénine réside, en 1914, dans un pays non-belligérant. Il échappe ainsi à l’atmosphère de débâcle qui règne dans tous les pays en état de guerre. Comme il est naturel, son regard se porte d’abord sur la Russie où, précisément, la situation est moins désespérée que partout ailleurs. Les députés socialistes à la Douma se sont prononcés contre les crédits. Les bolcheviks organisent déjà leur travail clandestin. Pas d’union sacrée, ou un minimum d’union sacrée. D’autre part, il ne faut pas oublier que si Lénine et ses collaborateurs immédiats sont fermes, son parti n’a pas échappé aux défections, que des bolcheviks sont allés, comme nous l’avons vu, jusqu’à l’enrôlement dans l’armée française.
En opposition avec le programme établi par Lénine, les protestations contre la guerre qui s’élèvent dans les pays belligérants parlent d’abord de la paix. Les socialistes serbes parlent de paix, Monatte parle de paix, Liebknecht, aussi, parle de paix. Il y a là une rencontre qui n’est sûrement pas sans signification. C’est que, dans les pays belligérants, on est effrayé par les ravages de la guerre. La guerre détruit les richesses matérielles de la société capitaliste. Elle risque aussi d’anéantir les forces du prolétariat. Ce sentiment, cette appréhension, Trotsky les a exprimés dans sa brochure quand il écrivait :

D’autre part, la guerre avec ses armées de millions d’hommes et ses armes infernales de destruction peut épuiser non seulement les ressources de la société, mais aussi les forces morales du prolétariat. Si elle ne se heurte pas à une résistance intérieure, cette guerre peut durer encore pendant plusieurs années, avec des fortunes changeantes pour les belligérants jusqu’à l’épuisement des principaux d’entre eux. Mais alors toute l’énergie combattante du prolétariat international, déchaînée par le sanglant complot de l’impérialisme, sera complètement détruite par l’œuvre horrible d’une annihilation mutuelle. Le résultat serait que toute notre civilisation se trouverait rejetée bien loin en arrière. Une paix surgissant non de la volonté des peuples réveillés mais de l’épuisement mutuel des belligérants ressemblerait à la paix qui mit fin à la guerre des Balkans ; ce serait une paix de Bucarest étendue à l’Europe entière.

Mais allons plus loin. Si le mot d’ordre de paix s’accompagne de la dénonciation de la guerre comme une guerre impérialiste, s’il constate l’effondrement de l’Internationale, s’il stigmatise l’union sacrée, s’il proclame que ”cette guerre n’est pas notre guerre”, s’il affirme la fidélité au socialisme, s’il dit : La lutte de classes continue ! — il est clair que le mot d’ordre de paix ne se réduit pas alors à une pieuse aspiration. Or, ce que craint Lénine, c’est une opposition passive, ce qu’il ne veut pas c’est ”un internationalisme platonique”, c’est que l’opposition socialiste à la guerre puisse se confondre avec celle du pape qui, tenu par son état, est obligé de temps à autre de lancer d’hypocrites homélies à la paix, ou avec les gens de Scheideman qui parlent de paix quand le territoire de ”leur” patrie est sauf et que ”leurs” armées campent sur le territoire ennemi. Aucune crainte de ce genre n’est possible pour la France où toute allusion à la paix est considérée comme ”manœuvre ennemie”, où le seul mot de paix irrite les social-chauvins et est considéré par le gouvernement comme séditieux.
Le mot d’ordre de paix, entouré de développements qui lui donnent figure de revendication socialiste, permet le rassemblement autour des premiers opposants, condition indispensable pour rompre l’isolement paralysant. Nos pédants mobilisent les ”masses” comme s’il s’agissait de troupes impatientes d’entrer dans l’action. Mais dans le premier temps de la guerre, les masses ce sont elles qui crient : ”Vive la guerre ! À Berlin !” Intoxiquées par la presse et par la préparation gouvernementale, abandonnées par leurs chefs, ce sont elles qui constituent ce courant auquel il est très difficile de résister. Ne nous faisons pas d’illusion. La conscience de classe n’est pas tellement répandue. Elle reste une vertu rare. L’internationalisme, c’est trop souvent des mots qu’on répète ; la déclaration de guerre abat cette façade trop fragile et réveille des préjugés, nationaux, raciaux, soigneusement entretenus par la bourgeoisie. Quand, travaillées par la lassitude, le mécontentement, la colère, le sentiment qu’on les a trompées, les masses commencent d’échapper à l’hypnose nationaliste, la propagande auprès d’elles se heurte encore à d’extrêmes difficultés, comme on pourra en juger par ce fait : même après Zimmerwald, après dix-huit mois de guerre, quand Hasfeld s’efforçait de répandre les brochures du Comité, il lui arriva plus d’une fois de se les voir refuser par des sympathisants qui lui disaient : ”Si elles ne sont pas passées par la censure, nous n’en voulons pas.” Et des coopératives ouvrières refusaient de les imprimer.
La conclusion sur ce point est que si le programme formulé par Lénine en novembre 1914 était excellent, il fallait aussi tenir compte des conditions d’application, et ces conditions n’étaient pas les mêmes dans tous les pays ; les possibilités d’action qui en résultaient furent d’ailleurs indiquées par Lénine à diverses reprises, notamment quand il écrivait :

Malgré les protestations des socialistes chauvins qui déclarent que le mouvement révolutionnaire international en temps de guerre est impossible, nous voyons en Russie des démonstrations et des grèves politiques, en Allemagne des démonstrations contre la cherté de la vie, en Angleterre et en Italie des grèves, qui ne sont qu’un commencement, mais qui peuvent, avec le soutien d’éléments révolutionnaires, se transformer en luttes de masses contre la guerre et le capitalisme.

Voilà le grand point. Les socialistes chauvins déclarent que le mouvement révolutionnaire en temps de guerre est impossible parce qu’ils n’en veulent point, parce qu’il est incompatible avec leur politique de ralliement à la guerre et d’union sacrée, tandis que partout l’opposition témoigne de la volonté de le maintenir et agit à cette fin selon ses forces et les possibilités du moment. À la Conférence de Kienthal, réunie six mois après Zimmerwald, on constata une nette poussée à gauche, précisément parce que l’élan donné par Zimmerwald avait créé partout de nouvelles possibilités d’action.

* * *

Prenons le projet de résolution préparé par Lénine pour la Conférence de Zimmerwald (il est reproduit aux Annexes). On peut le résumer ainsi : la guerre est une guerre impérialiste. Il faut appeler les masses à la lutte révolutionnaire. Cette lutte débutera par ”la lutte contre la guerre mondiale et pour la cessation de la boucherie humaine” (notons que la cessation de la boucherie humaine c’est la paix). Les députés socialistes doivent refuser tous crédits militaires. Les ministres socialistes doivent démissionner. Il faut préparer la nouvelle Internationale.
Qu’on se reporte maintenant aux écrits des opposants syndicalistes français : on relèvera des points communs et pas de divergences essentielles. S’ils ne parlaient pas des crédits ni des ministres socialistes, c’est parce qu’ils n’étaient point membres du Parti socialiste, mais ils étaient là-dessus pleinement d’accord et disposés à appuyer vigoureusement tout socialiste décidé à voter contre les crédits de guerre. Merrheim, de tous le plus modéré, déclare dans tous ses textes que la ”lutte de classes continue”. Or, ainsi que Zinoviev — coauteur de Contre le Courant — l’écrivait (le 29 février 1916) : ”La lutte de classes pendant la guerre — surtout pendant une guerre comme celle d’à présent — devient nécessairement une guerre civile, elle ne veut pas dire autre chose que guerre civile”. Qu’on compare enfin le projet de manifeste, également rédigé par Lénine, et le discours que Dumoulin avait écrit, au début de juillet, pour la Conférence confédérale du 15 août, je suppose qu’on ne manquera pas d’être frappé par le nombre de points communs à ces deux textes.
Pas de divergences non plus sur la nécessité de travailler, sans plus attendre, a la création d’une nouvelle Internationale. Sur cette question importante, Trotsky, de son côté, n’était pas moins catégorique que Lénine, et écrivait, également dès octobre 1914 :

Tous les efforts pour sauver l’Internationale sur les anciennes bases, par des méthodes diplomatiques personnelles et des concessions mutuelles, sont tout à fait sans espoir… Toute cette brochure, de la première à la dernière page, a été écrite avec la pensée de la nouvelle Internationale, constamment présente à l’esprit, la nouvelle Internationale qui doit surgir du présent cataclysme mondial, l’Internationale des dernières batailles et de la victoire finale.

Il ne s’agit pas ici de rapprocher arbitrairement des attitudes qui, par certains côtés, demeuraient divergentes. Il s’agit de chercher à comprendre, pour pouvoir utiliser au maximum les leçons de la dure expérience de la guerre d’hier, pour être en état de mieux lutter demain.

* * *

Une des divergences se manifeste à propos du ”défaitisme révolutionnaire”. La polémique se déroule entre Lénine et Naché Slovo, plus particulièrement Trotsky. Il ne saurait être question de l’évoquer ici tout entière. Je me bornerai à quelques remarques. On trouve dans Contre le Courant plusieurs articles de Lénine et de Zinoviev sur cette question. Tous les arguments donnés en faveur du ”défaitisme révolutionnaire” ne sont pas également probants, surtout ils n’imposent pas tous la même conclusion. Pour autant qu’ils permettent de dégager la pensée précise de Lénine, il semble qu’elle pose en principe que si l’on ne part pas du défaitisme révolutionnaire on sera fatalement paralysé dans l’action contre la guerre. On craindra de déclencher des grèves, des démonstrations de masses, la fraternisation des soldats au front parce que de telles actions pourraient compromettre la situation militaire du pays auquel on appartient, entamer ses chances de victoire. Mais on peut très bien pousser cette action au maximum sans adopter ce point de départ. On la mène sur la base de l’antagonisme des classes qui subsiste dans la guerre comme dans la paix, en disant avec Liebknecht : ”L’ennemi principal est dans nôtre propre pays”, et en précisant par la formule de Lénine : ”Il faut transformer la guerre impérialiste en guerre civile”. Les conséquences de notre action ne nous intéressent que par rapport à notre but — la révolution, non par rapport à la ”victoire” qui est l’affaire de la bourgeoisie impérialiste. Le ”défaitisme révolutionnaire” apporte-t-il quelque chose de plus ? Je ne crois pas. Par contre, je vois clairement les dangers qu’il renferme. Le mot ”défaitisme” est très employé pendant la guerre. La presse l’utilise sans cesse pour égarer et effrayer. Inutile de lui apporter du renfort si ce n’est pas absolument nécessaire. Je rappellerai ici une riposte de Noah Ablett que je mentionnai en 1915. Comme les mineurs du Pays de Galles faisaient grève, toute l’Angleterre chauvine se dressait contre eux, leur criant : ”Vous favorisez l’ennemi ! Vous êtes des germanophiles !” Et Noah Ablett, au nom des mineurs, ripostait tranquillement : ”Nous ne sommes pas germanophiles ; nous sommes classe ouvrière.” Je crois que c’est là la meilleure base, une base sûre et suffisante pour mener la lutte ouvrière contre la guerre et pour la justifier aux yeux de tous les ouvriers. Le ”défaitisme”, même suivi de l’épithète ”révolutionnaire”, met l’accent sur la défaite alors que nous devons le mettre sur la révolution.
Si on considère que la formule du ”défaitisme révolutionnaire”, par la rigueur qu’elle implique (”c’est, écrit Lénine, le seul mot d’ordre qui fasse appel d’une manière conséquente à l’action révolutionnaire contre le gouvernement dont on est sujet, pendant la guerre”), est seule capable de prévenir absolument le ralliement de socialistes à la guerre, qu’elle ne comporte pas de fausse interprétation, je puis montrer par un récent exemple qu’il n’en est rien. Dans un article paru dans l’Internationale Communiste, W. Pieck, nouveau leader du Parti communiste allemand, invoque précisément le ”défaitisme” pour justifier l’absurde tactique adoptée par son Parti dans la question du plébiscite de la Sarre [1].
Il y a encore autre chose dans le ”défaitisme révolutionnaire” : l’idée que la révolution socialiste ne peut surgir que sur le terrain de la défaite militaire, et l’histoire semble la justifier. Mais ce n’est pas non plus rigoureusement vrai, et ce n’est pas non plus sans inconvénient. Pourquoi dire d’avance que sans la défaite la révolution n’est pas possible ? Il y a eu en Italie ; après la guerre, une situation aussi nettement révolutionnaire qu’on peut le souhaiter ; or, l’Italie appartenait au groupe des nations victorieuses.

* * *

L’appréciation de Lénine sur la Conférence de Zimmerwald, la formation, autour de lui, d’une ”gauche”, ne diminuent en rien l’importance de la Conférence elle-même. C’est un premier pas vers la reconstruction de l’Internationale, déclare Lénine, ajoutant : ”Ce premier pas a été fait timidement et ne saurait prouver en aucune façon que la majorité des participants de la Conférence aient été pleinement conscients de toutes les suites que ce premier pas impose.” Cela, en effet, ne faisait aucun doute ; d’après les débats qui avaient eu lieu, il apparaissait que certains participants resteraient en chemin. Mais leur défection n’empêcha nullement le travail amorcé de suivre son développement normal, et c’est cela qui importait. Il fallait avant tout faire le premier pas, même s’il devait être fait timidement ; et pour aboutir à ce résultat, on a vu que de longs et patients efforts avaient été nécessaires.

* * *

Les enseignements pratiques qu’il faut tirer de toute cette expérience peuvent se résumer ainsi :
Le point de départ c’est de déterminer le caractère de la guerre. Les traits d’une guerre impérialiste sont désormais bien connus. Ils l’étaient déjà avant 1914. Tous les socialistes, en leurs congrès, les avaient très précisément formulés ; le fait que beaucoup d’entre eux se rallièrent à la guerre n’y change rien. Les faits ont montré que c’est une illusion absolue de croire qu’on peut, en entrant dans la guerre avec d’autres buts que les rapaces impérialistes — avec l’idée de lutter contre le militarisme, pour la défense de la démocratie — la purifier, éliminer sa tare originelle, lui imprimer un autre caractère : c’est l’erreur des socialistes russes qui se sont engagés dans l’armée française.

Toute guère qui répéterait celle d’hier, c’est-à-dire toute guerre menée pour la défense du ”statu quo”, pour la défense de l’Europe fabriquée à Versailles, serait une guerre impérialiste ; que les blocs de puissances dressés l’un contre l’autre soient les mêmes ou différents, qu’on baptise pacte ce qui était hier alliance, peu importe. C’est l’évidence même.

Toute guerre qualifiée d’antifasciste, toute guerre menée soi-disant pour abattre le fascisme, répéterait l’illusion de 1914, l’illusion de ceux qui croyaient sincèrement que la victoire de la Triple Entente signifierait la destruction du militarisme. Ni le militarisme ni le fascisme ne seront jamais détruits par la guerre ; la guerre peut seulement les renforcer, les étendre à travers le monde. Fascisme et militarisme ne seront et ne peuvent être abattus que par la classe ouvrière.

La classification des nations impérialistes en pacifistes et guerrières est fausse et dangereuse. Les nations impérialistes sont ”pacifistes” ou ”guerrières” selon leur intérêt. Un impérialisme nanti est pacifiste. Un impérialiste insatisfait est belliqueux. Les arguments qu’on reprend parfois aujourd’hui en faveur d’une telle classification sont ceux invoqués dans la déclaration des socialistes russes enrôlés volontaires dans l’armée française. Versailles, ses conséquences, la nouvelle menace de guerre leur apportent une réponse décisive.

La distinction entre guerre offensive et guerre défensive, la détermination de l’agresseur — sauf bien entendu lorsqu’il s’agit d’une guerre coloniale où l’agresseur est toujours la puissance colonisatrice, Mussolini aujourd’hui hier la France démocratique au Maroc — le respect des traités, etc., ne sont que prétextes à tromper les peuples pour les entrainer dans la guerre. Je ne puis que renvoyer à l’ouvrage de G. Demartial où tous les mensonges de guerre sont minutieusement étudiés et dévoilés. Ce qui se passe en ce moment sous nos yeux montre qu’ils n’ont pas encore perdu leur efficacité.
Mais le but de cet ouvrage n’est pas l’étude des problèmes d’aujourd’hui. Il est de rappeler ce qui s’est passé hier, de rapporter les faits, d’en montrer l’enchaînement, d’en dégager le sens ; leur enseignement doit alors être si clair qu’il apporte la réponse aux angoissantes questions présentes. Les gouvernements ne peuvent faire la guerre qu’en trompant le prolétariat, qu’en le persuadant que la guerre dans laquelle ils le précipitent est aussi sa guerre. S’il ne se dresse pas d’avance, résolument, contre ce mensonge, il risque d’être emporté par le courant. Une guerre impérialiste suivra une guerre impérialiste, avec toujours plus de ruines, de plus hauts monceaux de cadavres. C’est la leçon d’hier — et d’aujourd’hui — la dure leçon chèrement payée. Elle ne doit pas être perdue.