International Communist Party

Bilan 21

Et voici le cas Calligaris

Voilà le titre d’un article que la “ Difesa “, organe des centristes italiens, réserve au camarade Calligaris. Ces gens qui n’en sont pas à un mensonge près, ces professionnels de la délation, de l’escroquerie politique, publient une lettre datée du 30 mars que Calligaris aurait envoyée à un bonze centriste de passage à Moscou. Voici quelques extraits de ce curieux document :

J’ai été frappé à cause de mon attitude contre-révolutionnaire. La condamnation ne m’aurait pas touché si elle était venue de la part de mon ennemi de classe… Mais elle est venue des organes attachés à la défense de la révolution et aux conquêtes du prolétariat.
Durant cette période, je n’avais pas conscience de mon attitude : je crains fortement que cette lettre ne trouve chez toi et chez d’autres un sourire de commisération, mais je t’assure que, pour mes fautes politiques, j’ai payé cher ; je me suis ravisé et t’écris non pour demander de l’aide, mais afin que, une fois ma peine purgée, je puisse revenir la tête haute au milieu de ma classe, à cette classe que moi, par ignorance, par entêtement et incompréhension, j’ai trahie en me mettant en liaison avec des groupes contre-révolutionnaires de l’étranger“.

Voici une autre partie de cette lettre.

Je compris qu’en affirmant ma volonté de sortir de l’U.R.S.S., je donnais une arme au Consulat fasciste et aux ennemis de la révolution et écrivis ensuite que je n’avais plus aucun désir de sortir de l’U.R.S.S., alors que, pour ce fait, j’étais tombé un an auparavant entre les griffes des groupes contre-révolutionnaires de l’étranger. ]’ai la ferme intention de faire une complète autocritique de mes incompréhensions politiques, de ma correspondance avec le groupe bordiguiste, de mon attitude hostile à la politique de l’U.R.S.S. Je comprends que ma qualité de contre-révolutionnaire ne me permet pas de m’adresser aux camarades comme autrefois, mais tu as le devoir de contribuer à sauver un repenti qui reconnaît et déclare le “mea culpa” de ses fautes“.

On aurait pu croire qu’après un tel repentir s’en aurait été fini avec les souffrances de Calligaris. Maïs l’article en question nous apprend que Calligaris fut envoyé “volontairement” en “punition” en Sibérie. Et, mieux encore : le centrisme lui aurait offert la possibilité de quitter la Russie et il aurait refusé, préférant rester en Sibérie, au pays où se construit le socialisme.
Le fascisme n’explique pas autrement ses assassinats de révolutionnaires. C’est “volontairement” que l’on s’y “repent”, que l’on s’y “suicide”. Car à supposer un seul instant que cette lettre fût véridique, pourquoi l’envoyer en Sibérie, dans une région où le climat peut entraîner sa mort. Calligaris est tuberculeux, ne l’oublions pas. En outre, le centrisme avoue involontairement que Calligaris voulut quitter la Russie alors que, jusqu’ici, il le niait farouchement. Maintenant, il s’agirait “d’un repentir” remis non au parti, mais à un “militant en vue” de passage à Moscou. Nous dénonçons cette diversion du centrisme qui doit lui permettre d’expliquer demain l’assassinat de Calligaris. Nous faisons encore une fois appel aux ouvriers de tous les pays : Calligaris doit pouvoir quitter la Sibérie : il doit être délivré de la prison centriste.

Sous le signe du 14 juillet

C’est sous le signe d’imposantes manifestations de masses que le prolétariat français se dissout au sein du régime capitaliste. Malgré les milliers et les milliers d’ouvriers défilant dans les rues de Paris, on peut affirmer que pas plus en France qu’en Allemagne ne subsiste une classe prolétarienne luttant pour ses objectifs historiques propres. À ce sujet, le 14 juillet marque un moment décisif dans le processus de désagrégation du prolétariat et dans la reconstitution de l’unité sacro-sainte de la Nation capitaliste. Ce fut vraiment une fête nationale, une réconciliation officielle des classes antagonistes, des exploiteurs et des exploités ; ce fut le triomphe du républicanisme intégral que la bourgeoisie, loin d’entraver par des services d’ordre vexatoires, laissa se dérouler en apothéose. Les ouvriers ont donc toléré le drapeau tricolore de leur impérialisme, chanté la “Marseillaise” et même applaudi les Daladier, Cot et autres ministres capitalistes qui avec Blum et Cachin ont solennellement juré “de donner du pain aux travailleurs, du travail à la jeunesse et la paix au monde” ou, en d’autres termes, du plomb, des casernes et la guerre impérialiste pour tous.
Il n’y a pas à dire, les événements vont vite. Depuis la déclaration de Staline, la situation s’est rapidement clarifiée. Les ouvriers ont désormais une patrie à défendre, ils reconquis leur place dans la Nation et, désormais, ils admettent que toutes les proclamations révolutionnaires concernant l’incompatibilité entre l’Internationale et la “Marseillaise”, la révolution communiste et la Nation capitaliste, ne sont que des phrases que la révolution d’Octobre a lancées vainement, puisque Staline en a montré l’insuffisance.
Il serait profondément stupide d’affirmer que la comédie du 14 juillet a quelque chose à voir avec la soi-disant défense de l’U.R.S.S. Avant tout, les ouvriers français ont salué le drapeau de leur capitalisme propre, se sont liés jusqu’à la guerre à ce dernier, abstraction faite des vicissitudes de ses alliances. Qu’importe en effet à la Russie si les prolétaires reconnaissent avoir une patrie, si pour la maintenir sur ses pieds démocratiques ils renient leur idéal de classe, fraternisent avec les radicaux-socialistes et, comme l’écrivit Herriot, découvrent le 14 juillet. Ainsi se confirme ce que nous disions au sujet de la déclaration de Staline : les nécessités de la défense de l’U.R.S.S. signifient aujourd’hui dissoudre les prolétariats des pays démocratiques au sein de leur propre capitalisme allié à la Russie, car la préparation de la guerre impérialiste ne peut s’effectuer que sur la disparition de toute activité autonome de la classe ouvrière. Le point essentiel de la situation n’est donc pas le maintien du pacte franco-russe, mais l’étranglement du prolétariat dans tous les pays. C’était là la signification de l’approbation de la défense nationale de la France par Staline au nom de l’État soviétique qui ne fut ici que l’instrument d’envergure employé par le capitalisme contre le prolétariat international. D’ailleurs, le 14 juillet allait apporter une confirmation éclatante à notre opinion. Il n’était plus question de Staline, de la défense du socialisme en un seul pays en Russie, mais des traditions de 93, de la liberté, de la conservation de la Nation aux ouvriers, de la constitution d’une digue inébranlable contre le danger fasciste menaçant la République. C’est aussi pourquoi après la déclaration de Staline, le front populaire put envisager son expansion non point seulement vers l’unité organique – qui n’a, au fond, qu’une importance très secondaire – mais vers la constitution d’un “Rassemblement Populaire” englobant les radicaux-socialistes de gauche et qui organisa le défilé du 14 juillet. Centristes et socialistes ont évidemment présenté cette évolution comme la conséquence du développement du fascisme, comme un résultat de la compréhension par Daladier et Cie de la nécessité de défendre la république contre les “trublions de droite”, alors que seule cette république pouvait être un allié fidèle à la Russie, bastion de la paix. Une fois ces notions acceptées par les masses privées de tout guide, la République démocratique passait au premier plan comme une institution sacrée ; Blum pouvait élaborer un programme gouvernemental du front populaire en trois épisodes : exercice, occupation et conquête du pouvoir, dont il ressortirait clairement que socialistes et centristes se mettaient à la disposition du capitalisme en cas de passe dangereuse (peut-être la dévaluation) alors que le P.C. pouvait envisager le soutien d’un gouvernement de gauche, la participation à un gouvernement d’Union Sacrée.
Le 14 juillet vint donc comme une apothéose finale du dévouement prolétarien à la république démocratique. C’est l’exemple des militants communistes et socialistes qui détermina les ouvriers – hésitant à juste titre – d’entonner la Marseillaise. Quel spectacle inoubliable, écrira le “Populaire” ; quel triomphe ajoutera l’”Humanité“. Et les uns comme les autres feront intervenir le “vieil ouvrier” classique qui, “en pleurant”, exprimera sa joie de voir l’hymne de ses exploiteurs, des bourreaux de Juin, des assassins des communards, des civilisateurs du Maroc et de la guerre de 1914, redevenir prolétarien. Duclos, dans son discours, dira qu’en saluant le drapeau tricolore, les ouvriers saluent le passé “révolutionnaire” de la France, mais que leur drapeau rouge représente le futur. Mais ce passé se continue dans le présent, c’est-à-dire dans l’exploitation féroce des ouvriers, dans les guerres de rapine du capitalisme jetant au massacre des générations entières de prolétaires. En 1848 également, la bourgeoisie essaya de ressusciter le passé, les traditions de 93, les principes de Liberté, Égalité, Fraternité, pour voiler les contrastes présents des classes : la tuerie de juin fut la conséquence des illusions prolétariennes. Le centrisme et ses acolytes du “Rassemblement populaire” préparent donc directement les massacres de la guerre d’où rejailliront les antagonismes de classes que l’on étouffe actuellement.
Car il est évident que le prolétariat français, en participant aux manifestations du 14 juillet, a subi une défaite aussi profonde, si pas plus, que les ouvriers italiens ou allemands matraqués par les fascistes entraînés par la violence dans le giron des forces nationalistes. Les forces vives de ces prolétariats se reconstitueront plus facilement que celles des ouvriers français corrompus par la démocratie bourgeoise et entraînés par le centrisme se prévalant de l’État prolétarien, par la social-démocratie vers la guerre impérialiste.
Si dans d’autres pays il a fallu faire intervenir d’abord le fascisme pour arriver à détruire toutes les organisations ouvrières, enlever toute possibilité de regroupement des ouvriers, et créer ensuite une unité idéologique au sein de la Nation, la France prouve les énormes possibilités que l’intervention corruptrice de la Russie a donné à un capitalisme bénéficiaire de la dernière guerre et arrivant, par des voies légales et démocratiques, par le rehaussement de la fonction de ses agents centristes et socialistes, au même résultat que le fascisme : déterminer simultanément la dissolution de la classe révolutionnaire et son regroupement autour du drapeau de la lutte inter-États.
La plate-forme choisie par le capitalisme pour sa “fraternisation” avec le prolétariat le 14 juillet est à tout point caractéristique. Il s’agit de glorifier l’expulsion des tentatives prolétariennes du cours des révolutions bourgeoises, de mettre en évidence, non les antagonismes de classes entre prolétariat et bourgeoisie que les révolutions bourgeoises mirent à l’avant-plan, mais la lutte commune qui se vérifia contre la Bastille, symbole de la tyrannie féodale, de transposer cette lutte dans la société capitaliste hautement développée avec ses conflits de classes aigus. Concrètement, cela signifiera un 14 juillet où le matin défile l’armée française, rempart construit sur la chute de la Bastille, et l’après-midi : d’une part, les Croix de Feu fêtant une république autoritaire ; d’autre part le “Rassemblement populaire” voulant défendre la république démocratique. Mais tous peuvent désormais se retrouver autour de la vieille Bastille de 93, autour de la victoire de la bourgeoisie, du maintien de son régime de classe.
Et, après cette imposante manifestation de défaite de la classe appelée à renverser la société bourgeoise, à instaurer une société communiste, l’on se demande si, vraiment, une menace fasciste pourrait se poser en France. Jusqu’ici, il semble bien que les Croix de Feu aient été un moyen de chantage, un épouvantail pour accélérer la désagrégation des masses prolétariennes au travers du front commun, plus qu’un danger réel. Mais on érigera l’antifascisme en loi suprême justifiant les pires capitulations, les compromissions les plus basses, pour arriver par là à concentrer les ouvriers loin de leurs revendications immédiates, loin de leurs organisations de résistance, sur un front d’antifascisme comportant même Herriot. Ce n’est pas un hasard si les arrêtés-lois vinrent immédiatement après le 14 juillet et s’ils trouvèrent le prolétariat dans un état d’incapacité manifeste bien que des milliers d’ouvriers aient défilé en clamant “les Soviets” quelques jours auparavant. Pourtant, il s’agissait ici d’une attaque frontale décisive du capitalisme, une tentative d’aller jusqu’aux limites les plus extrêmes de la politique dite de “déflation”, avant d’aborder éventuellement le chapitre de la dévaluation monétaire qui, à sont tour, ne pourra s’effectuer que sur le rétrécissement des conditions de vie du prolétariat.
Mais la capacité de résistance des ouvriers français a été aiguillée par les traîtres (ouvertement par l’État prolétarien) dans la direction du renforcement du capitalisme et, seuls des mouvements désespérés d’ouvriers peuvent maintenant répondre aux attaques capitalistes. Bien sûr, d’autres manifestations imposantes se dérouleront en France, mais elles seront en synchronisme avec des défaites prolétariennes sur le terrain économique et cela doit inévitablement leur donner un contenu capitaliste, par conséquent dicter l’attitude prolétarienne à leur égard.
Comme au sujet des cris “contre la guerre imminente”, les hurlements concernant le “danger fasciste pour demain” (certains dirent après le 6 février : dans six mois) ont déconcerté les ouvriers et, à supposer que ce danger se présente en réalité, il est fort probable que la mesure de résistance des prolétaires concorde avec leurs reculades sur le terrain revendicatif. Mais il est évident que ce qui domina le cours des événements ne fut pas la stricte nécessité d’implanter le fascisme en France, mais bien celle de battre à tout prix le prolétariat sur son terrain de classe, de le mobiliser pour la guerre. Et le fait que socialistes et centristes essayent de faire coïncider la réalisation de l’unité syndicale avec la réalisation des conditions de la plus grande impuissance des ouvriers après leur défaite dans toutes les tentatives de résistance aux mesures de Flandin hier, de Laval aujourd’hui, prouve, encore une fois, qu’il existe en France des forces sociales qui répondent encore aux exigences du capitalisme, que chaque geste du prolétaire est happé par les traîtres dans la direction symbolisée par le 14 juillet, sans qu’il faille recourir au poignard du fascisme.

Projet de rapport sur la situation en Italie Pt.2

Nous avons vu que dans le processus de conversion du capitalisme italien vers le fascisme, les forces démocratiques et social-démocratiques ont joué un rôle important. Simultanément aux attaques brutales des escouades fascistes, la manoeuvre se développait pour immobiliser les ouvriers, empêcher leur riposte violente, les canaliser vers l’appel à l’intervention du pouvoir étatique qui évoluait graduellement vers sa transformation fasciste. Les lois exceptionnelles de 1925 ouvrent la période de la domination totalitaire du fascisme : depuis la marche sur Rome d’octobre 1922 jusqu’à novembre 1925, pendant quatre années, au travers de ministères dont la base parlementaire se restreignait progressivement, le fascisme fut forcé de laisser subsister les partis et organisations prolétariennes et antifascistes, en même temps qu’il manoeuvrera continuellement pour garder au gouvernement des représentants libéraux et catholiques.
L’opposition brutale du fascisme aux autres forces bourgeoises, opposition qui prendra ses formes extrêmes lors de la proclamation des lois exceptionnelles, À donné vie à toute une idéologie qui s’est surtout développée dans les milieux de l’émigration. La thèse fondamentale était la suivante : la communauté d’intérêts politiques devait déterminer un front commun d’opposition et de lutte contre le fascisme ; l’objectif à présenter dans la situation italienne était celui d’abattre le gouvernement fasciste, après quoi chaque participant au bloc aurait repris sa liberté d’action. Au fond il n’y avait rien de bien nouveau en tout cela, ce qui changeait seulement c’est que la signification de tous ces mots prenaient dans la situation terrible de l’Italie un sens plus aigu et rendait aussi la position communiste extrêmement plus difficile à défendre, surtout à l’étranger. La vieille divergence entre réformistes et révolutionnaires se représentait mais dans une situation où l’État et le capitalisme étaient obligés d’abandonner leur position primitive d’appui aux revendications ouvrières, pour proclamer une opposition violente à toute manifestation de vie de la classe ouvrière. Avant il s’agissait de s’appuyer sur les forces démocratiques et libérales dans le but d’obtenir des réformes ; maintenant par contre il fallait faire appel à ces mêmes forces afin d’obtenir leur appui pour la restitution des garanties, contenues dans un Statut signé par le roi (et toujours en vigueur malgré le fascisme) permettant l’exercice des “libertés publiques”. Maintenant comme avant, le prolétariat se trouvait dans l’obligation d’assigner à ses mouvements des objectifs qui n’ont aucun rapport avec son programme et par cela même avec les intérêts de sa défense quotidienne aussi bien que ceux de sa libération de classe. La thèse de l’ “antifascisme” pouvait se prévaloir des apparences de la situation italienne, apparences qui prenaient un relief particulier à cause des brimades dont ces mêmes antifascistes étaient l’objet de la part des fascistes, ce qui ne pouvait manquer d’influencer certaines couches de la classe ouvrière, surtout – nous le répétons – à l’étranger. Mais une analyse de la situation italienne dépassant la vision superficielle des événements permet facilement de comprendre qu’une telle position antifasciste n’est en définitive que le complément de la position fasciste : les deux ne peuvent que confluer vers les intérêts de la même classe capitaliste.
Les communistes n’ont pas à résoudre un problème dont ils choisiraient les éléments pour les disposer vers une lutte pouvant conduire au triomphe de la classe ouvrière. Ils agissent en une situation historique donnée et doivent arriver à déterminer vers quel chemin s’oriente et peut s’orienter la classe ouvrière. Pour ce qui concerne les lois exceptionnelles, il ne pouvait donc être question d’établir un front de lutte en fonction de la position adoptée par certain mouvement anti-prolétarien, mais de soulever un plan de bataille basé sur des positions capables de menacer et détruire l’ennemi. L’analyse de la position détenue précédemment par les antifascistes ne suffisait évidemment pas, particulièrement en ce qui concerne l’agitation à mener parmi les masses lesquelles étaient poussées par les nouveaux événements à oublier le rôle d’auxiliaires du fascisme que ceux-ci avaient détenu lors du déchaînement de leur mouvement et de leur entrée au gouvernement. Il fallait aussi, au travers d’une critique approfondie des nouvelles positions que les “antifascistes” défendaient, démontrer qu’ils se trouvaient sur un terrain qui, loin de menacer l’armature fasciste de la société capitaliste, en assurait la sauvegarde en face du prolétariat.
Immédiatement après la proclamation des lois exceptionnelles, les États-majors des partis interdits se transférèrent à l’étranger où, sous l’initiative de la social-démocratie, la “Concentrazione antifascista” fut fondée. Y adhérèrent toutes les formations politiques en dehors du parti communiste et de la droite libérale. Ces deux tendances, bien qu’étrangères à la Concentration, au point de vue organisationnel, se rattachaient cependant indirectement à elle. La droite exigeait l’adoption d’un programme se revendiquant surtout de la Constitution ; les changements à la structure de l’État devant être obtenus au travers de la reconstruction du mécanisme parlementaire. La Concentration, par contre, avait inscrit à son programme la lutte pour l’Assemblée Constituante. Les centristes de leur côté dirigeaient le parti vers la constitution d’un autre type de “Concentration” comprenant exclusivement les partis socialiste, maximaliste et républicain. L’opposition ne se manifestait pas tant sur le programme au sujet duquel on était d’accord – les centristes se proclamaient les véritables défenseurs de l’Assemblée Constituante – mais sur l’exclusive à prononcer à l’égard des forces se trouvant à la droite de la social-démocratie. Il y avait une liaison entre le parti et la “Concentration”, cela est prouvé par la manoeuvre que le centrisme développa au sein de cette dernière en se basant sur des minorités maximalistes et républicaines. Ces dernières éditaient à ce moment le “Corriere degli Italiani” qui s’avéra, plus tard, être un organe de la police italienne. Pour ce qui concerne le centrisme, les thèses qu’il défendit à cette époque sont celles de la droite ; Tasca était le véritable chef du parti et à l’Exécutif Élargi de janvier 1927 de l’I.C., il parvint à faire adopter une résolution où à la place du drapeau de la révolution italienne on hissait celui de la lutte pour “le pain et la liberté”. À cette époque notre courant revendique les positions – toujours défendues par nous – se basant sur le maintien intégral de la revendication de la dictature du prolétariat comme étant le seul terme pouvant embrasser les luttes du prolétariat italien. Notre courant demandait aussi l’établissement immédiat d’un front unique syndical en vue de la défense des revendications immédiates des ouvriers. Au point de vue concret, s’il est vrai qu’immédiatement la lutte pour la dictature n’était pas possible, il est vrai aussi que la lutte pour la Constituante l’était aussi peu. Il s’agissait ainsi d’assigner une direction au mouvement italien, ce qui n’était possible qu’après avoir établi la tendance de ce dernier.
Mais alors qu’au travers de la Constituante on faussait toute la signification de la situation en Italie, au travers de la dictature du prolétariat on pouvait mobiliser les seules forces capables d’attaquer les bases mêmes du régime et donc aussi son organisation fasciste. Les promoteurs de la Constituante insistaient surtout sur la nécessité préjudicielle de modifier d’abord le gouvernement pour pouvoir passer ensuite à la défense des intérêts immédiats des ouvriers : à l’égard de notre courant ils pouvaient donc faire figure d’intransigeants et d’extrémistes. Mais la négligence affichée envers les revendications immédiates des ouvriers n’était pas occasionnelle. En effet, ainsi que nous l’avons vu, la nécessité historique du fascisme ressort d’une situation qui donne aux luttes immédiates une orientation directement révolutionnaire. Les caractéristiques de l’évolution du capitalisme italien arrivant au pouvoir lorsque les grandes puissances s’étaient déjà formées et s’étaient partagé les empires coloniaux, l’extrême pauvreté en matières premières, le développement industriel se concentrant dans le Nord seulement, l’entrée tardive en guerre à cause d’une position de deuxième ordre dans la formation des constellations, les transformations volcaniques de l’économie s’industrialisant au travers de la guerre, enfin la position de parent pauvre qui fut donnée à l’Italie lors du partage de Versailles : voilà les éléments qui engendreront le déchaînement des mouvements extrêmes de la part du prolétariat aussi bien que de la bourgeoisie. Les lois exceptionnelles ne feront donc que consacrer, dans l’intérêt du capitalisme, une situation qui ne permet plus une manoeuvre démocratique de la part de la bourgeoisie, et ne permet pas non plus la moindre lutte revendicative de la classe ouvrière. L’interdiction des partis libéraux, démocratiques, etc., ne s’explique point par l’apparition d’une incompatibilité soudaine entre eux et le capitalisme, mais par bien d’autres motifs. Laisser subsister la liberté de la presse, de réunion et d’organisation, signifiait aussi permettre aux ouvriers de maintenir leurs organisations. Limiter l’interdiction au parti communiste sous prétexte que celui-ci s’assigne pour but la destruction de la Constitution et l’État, signifiait permettre toutefois aux ouvriers de maintenir leurs organisations syndicales au travers desquelles le prolétariat aurait pu continuer son oeuvre de construction de son parti de classe. Mais ainsi que nous l’avons prouvé la situation ne permettait pas au capitalisme de laisser subsister la moindre possibilité de lutte aux ouvriers : le maintien de son pouvoir était au prix d’un anéantissement total de la classe ouvrière. L’interdiction des partis bourgeois d’opposition au fascisme dépendit du fait que leur maintien signifiait la faculté pour la classe ouvrière de défendre au moins ses intérêts immédiats. Ainsi seuls des critères de classe peuvent expliquer les lois exceptionnelles.
Le dilemme fascisme-antifascisme qui plane aujourd’hui sur l’émigration À eu son expression de “gauche” dans la formulation simpliste de “l’antifascisme de classe”. Les deux termes de cette formule s’opposent irréductiblement car la classe est évidemment l’opposé radical d’un conglomérat politique qui se constitue précisément sur la base de la disparition de toute frontière de classe en vue de donner vie aux “syndicats des persécutés” par le fascisme. Lors de la troisième période le centrisme sortit le dilemme fascisme-communisme, dilemme qui, au point de vue théorique, n’est pas correct parce qu’il oppose un type de gouvernement (le fascisme) à un type de société (le communisme). Une politique communiste aurait quand même pu s’exprimer au travers de ce dilemme mais à la seule condition de bien indiquer par le terme “communisme” la seule classe capable de lutter pour celui-ci : le prolétariat. Dans ces conditions, le danger ne se serait pas présenté de considérer que l’interdiction des partis démocratiques et surtout ceux de la social-démocratie puissent signifier leur évincement définitif de la scène historique. Nous avons vu qu’après avoir accompli un rôle important pour permettre la victoire du fascisme, ces partis, même lorsqu’ils sont interdits par les lois exceptionnelles continuent à remplir une fonction nettement capitaliste. Toutes les positions qu’ils défendront consisteront à appeler les masses à s’écarter du seul terrain qui puisse mettre en danger le capitalisme et la forme fasciste qu’il À dû adopter dans les circonstances historiques actuelles. Il sera permis d’élever les hauts cris contre les méfaits du gouvernement fasciste, de parler de lutte armée sans exclure en principe les attentats individuels, mais tout cela sera fait pour que les ouvriers ne se concentrent pas autour de la lutte pour leurs revendications partielles. Cette dernière étant la seule forme de mobilisation du prolétariat, les partis démocratiques qui agissent afin d’éviter que la classe ouvrière ne s’oriente vers cette direction (tout interdits qu’ils sont par les lois exceptionnelles) resteront des forces complémentaires à la disposition du capitalisme et pour la survivance du fascisme. Mais ces forces qu’actuellement le capitalisme tient surtout en réserve, sont appelées à jouer à nouveau un rôle très important dans les nouvelles situations révolutionnaires. Celles-ci surgiront de l’éclosion des contrastes inhérents à la société capitaliste ce qui permettra au prolétariat de se jeter encore une fois dans la bataille sociale. Mais à ce moment les “antifascistes” feront grand commerce des persécutions qu’ils ont endurées, cela pour obtenir la confiance des masses sur la base d’un programme d’Assemblée Constituante ou même soviétique, mais laissant toujours debout le régime capitaliste et sa base : la propriété privée. Le dilemme fascisme-communisme peut donc désarmer le prolétariat pour les batailles futures.
S’il est vrai que contre le fascisme la social-démocratie loin de représenter un élément de lutte, représente un facteur de son évolution et de sa victoire, il est tout aussi vrai que dans une situation différente la social-démocratie se prévaudra de son “antifascisme” pour revivre à nouveau dans l’intérêt du capitalisme. L’expérience de l’Allemagne nous prouve qu’il n’y À qu’un seul instrument dont peut se servir le prolétariat pour empêcher cette résurrection de la social-démocratie : c’est son parti de classe dirigeant les mouvements issus des bases antagonistes de la société capitaliste vers la victoire et l’instauration de la dictature du prolétariat. Il est évident que les organisations de la classe ouvrière, en Italie, aussi bien qu’à l’étranger ont pour devoir de ne pas seulement borner les mouvements de solidarité aux militants appartenant exclusivement au parti, mais s’ils doivent inscrire sur le drapeau de l’agitation pour les victimes politiques, le nom de ceux qui tombent pour le programme “antifasciste”, ils ne peuvent nullement en épouser les positions politiques et cela sera d’autant plus possible que ces agitations seront menées – pour pouvoir embrasser l’ensemble des masses – par les organisations syndicales et en liaison avec les mouvements revendicatifs de chaque pays.
Le centrisme À donné au dilemme : fascisme-communisme, l’interprétation qui devait le disqualifier définitivement. En effet, ce dilemme prenait la signification suivante : “communisme = centrisme” et tout ce qui subsistait après cette élimination à froid n’était que du fascisme : la social-démocratie tout aussi bien que notre fraction. Cette caricature devait faciliter le jeu des social-démocrates pouvant facilement se laver de l’accusation d’être des fascistes, et qui en profitèrent pour se laver également de toutes les accusations que fort justement les communistes avaient lancées contre eux.
La formule centrale pouvant embrasser les événements italiens reste donc celle qui contient les deux alternatives capitalisme-communisme. Cela permet de pousser les ouvriers à comprendre le processus compliqué de la lutte qu’ils doivent mener et qui consiste à se débarrasser des social-démocrates, non seulement lorsqu’ils parlent de révolution (comme il en fut le cas après les lois exceptionnelles), mais aussi lorsqu’ils parleront de réaliser des réformes au moment où les prolétaires auront pris les armes.
La seule position marxiste en face des lois exceptionnelles consiste donc dans l’établissement d’un front commun de lutte de tous les ouvriers sur la base des revendications partielles. Cette lutte représente également la seule base de lutte contre le fascisme ; les fanfaronnades social-démocrates sur la lutte révolutionnaire pour la Constituante n’ont d’autre fonction que de lancer des gaz fumigènes afin que les ouvriers ne retrouvent pas le chemin où peut se développer leur combat. Toutefois cela ne signifie nullement que, malgré les lois exceptionnelles, des conditions existent pour la création d’organisations syndicales illégales. Pour des fins de réclame, des bonzes centristes à l’étranger ont souvent parlé des batailles déchaînées en Italie par les syndicats, mais en réalité les rares mouvements grévistes que les ouvriers ont opposés au au plan de famine du fascisme, ont toujours été spontanés et n’ont jamais été déterminés soit par décisions d’instances syndicales illégales inexistantes, soit par celles (malheureusement par trop existantes) provenant des Bureaux à l’étranger.

* * *

Le capitalisme ne peut parvenir à anéantir la lutte de classe : celle-ci étant engendrée par les bases mêmes du mode de production bourgeois. Mais il peut parvenir à suspendre, pendant une période déterminée, la manifestation de la lutte de classe. Il ne s’agit pas, bien sûr, d’un pouvoir diabolique dont disposerait la bourgeoisie, mais de la nature particulière d’une situation donnée. Dans l’après-guerre les situations italiennes ne pouvaient se dérouler qu’autour de termes extrêmes, et cela à cause de tous les précédents que nous avons examinés. Révolution ou guerre, étaient des alternatives emprisonnant toute la vie politique et donnant leur expression aux luttes de classe. L’occupation des usines, en 1921, avait signifié le terme des luttes ouvrières se dirigeant dans le désordre chaotique déterminé par l’absence du parti de classe du prolétariat. Après cette défaite, se présentait pour le capitalisme le danger que les nouvelles batailles se déroulant après la fondation du parti communiste ne prennent directement une orientation révolutionnaire et ne se dirigent vers l’instauration de la dictature du prolétariat. L’issue des situations vers la révolution avait pu être évitée par le capitalisme, mais cela ne changeait rien aux caractères fondamentaux de la période qui continuait à se diriger vers ses solutions extrêmes. Le capitalisme, pour dominer ces circonstances, ne pouvait recourir à aucune manoeuvre et devait s’acheminer vers la préparation immédiate des conditions politiques pour la guerre : en premier lieu vers l’anéantissement de toute possibilité de vie ouvrière.
La conception qu’en dehors de la guerre il est impossible d’abattre le fascisme est très répandue en Italie. Nous savons bien qu’il existe une cohorte interminable de moralistes soi-disant marxistes et qui diront que cette position de pessimisme n’est, en définitive, qu’une aide au fascisme. Mais, à notre avis, il s’agit de donner une explication réelle à cette position qui s’est répandue immédiatement après la proclamation des lois exceptionnelles et qui conduisit pas mal de centristes (sans parler des démocrates et social-démocrates) à saluer les complications des rapports franco-italiens en novembre-décembre 1926. Il est évident que cette tension inter-impérialiste fut une expression naturelle de la situation qui s’exprime par la proclamation des lois exceptionnelles (exactement à la même époque). Mais la position du prolétariat consistait uniquement dans une lutte simultanée contre les deux impérialismes et ne pouvait nullement être fonction des prétendues vertus révolutionnaires de la guerre ou de la victoire de l’impérialisme français. Nous constaterons d’ailleurs en Allemagne un schéma analogue des événements et chaque nouvelle vague de répression violente contre la classe ouvrière exprimera simultanément à une manifestation d’opposition de l’impérialisme du Reich au capitalisme d’autres pays.
La nécessité de passer à une organisation politique pour la guerre alors que les conflits n’existent pas encore à l’échelle mondiale, cette caractéristique essentielle de la situation s’exprime par une notion courante parmi les masses en Italie. Il ne s’agit pas de s’élever en moralistes contre cette conception, mais de lui donner une expression politique. Celle-ci nous semble être la suivante : toute manifestation de la lutte de classe est immédiatement une lutte contre la guerre et pour la révolution. Déclencher une grève c’est réaliser une position d’attaque contre le système capitaliste dans son ensemble et cela rend impossible toute existence d’organisations syndicales de masse. D’ailleurs un examen, même hâtif, de ces mots “organisation syndicale de masse” prouve leur inconsistance et le profit que peut en tirer la provocation policière. En effet, ou bien les conditions existent pour une organisation de masse et alors l’illégalité ne se conçoit pas, ou bien la nécessité de l’illégalité existe (comme c’est le cas dans les pays fascistes) et alors l’action clandestine devient impossible au sein d’organisations s’ouvrant à tous les ouvriers.
Mais l’impossibilité de fonder des organisations de masse ne comporte nullement l’extinction de toute l’activité syndicale et politique. Par exemple dans tous les pays, lors de la guerre, l’impossibilité de faire vivre des syndicats de masse existera, mais même au cours du conflit (nous voulons parler ici de la deuxième phase après que l’oeuvre d’ivresse nationaliste aura cessé ses effets parmi les masses) des conditions existeront pour une action ininterrompue des organisations syndicales. Seulement il s’agit de les définir et d’agir en conséquence. Le syndicat sera réduit à son expression la plus limitée au point de vue numérique (nous ne nous en rapportons pas aux organisations incorporées à l’État comme il est prévu dans le projet Paul Boncour sur la nation armée) et fort probablement ne contiendra plus que les seuls militants appartenant aux partis se réclamant à la classe ouvrière, à ces militants dont la fidélité personnelle à la cause aura été prouvée par une cruelle action répressive de la police. Dans un certain sens ce qui reste alors en vie du syndicat ce n’est que son drapeau qui sera gardé par une minorité extrêmement restreinte de la classe ouvrière. Mais ce drapeau peut avoir une importance énorme dans le déroulement des événements. Lors de l’éclosion d’un mouvement un simple manifeste peut avoir une importance énorme pour l’extension de ce mouvement : les ouvriers devront voir dans le drapeau de leurs luttes passées le signal leur redonnant confiance en eux-mêmes et les incitant à dépasser la forme primitive de la lutte pour lui donner une consécration organisatoire. Cet exemple que nous avons donné s’étend évidemment à tout le processus de la lutte d’où peuvent surgir les conditions pour l’attaque de la classe ouvrière dans son ensemble : à cet effet, une direction extrêmement expérimentée peut – malgré les extrêmes difficultés de l’organisation illégale – réaliser la vision des possibilités de coordination et d’extension des mouvements grévistes.
Le front syndical s’établissant en dehors des masses et sur la base de la participation presque exclusive des membres des partis agissant au sein de la classe ouvrière pourrait conduire à une altération de la nature du syndicat qui deviendrait ainsi une “confédération de partis”. Mais à ce danger il n’est pas possible d’obvier en appelant les ouvriers en masse à cause de la situation qui ne permet qu’une action clandestine du syndicat, mais on y obviera au travers de la politique du syndicat illégal lequel ne doit jamais poursuivre les buts des manoeuvres réciproques des différents partis occupés à grignoter des membres, mais au travers d’une politique qui s’établit toujours en fonction des revendications immédiates des ouvriers et des luttes dans cette direction.
La confirmation des positions générales que nous avons énoncées, nous la retrouverons dans le contrecoup qui se produisit au sein de la Confédération Générale du Travail lors de la proclamation des lois exceptionnelles. La situation … [manque de texte, par erreur de mise en page dans l’original] connut en même temps que l’aboutissement du plan capitaliste arrivant à son point culminant : la transformation de la société vers le fascisme, le précipice autour de ce dernier de toutes les forces bourgeoises. Il s’agissait là, évidemment, d’un simple moment de l’évolution historique, car ensuite le processus se compliqua à nouveau et l’antagonisme fondamental de classe : capitalisme-prolétariat, tout en restant l’axe des situations, ne se présenta plus avec la netteté de 1927, alors que l’alternative fascisme-antifascisme permit la reprise de la manoeuvre capitaliste dirigée vers l’immobilisation du prolétariat.
Les progrès communistes au sein des organisations syndicales avaient été particulièrement importants avant l’entrée du fascisme au gouvernement. À cette époque, le parti était dirigé par notre courant qui basait son action sur les deux thèses centrales suivantes : la plus grande fermeté des principes dans l’oeuvre de construction du parti de classe et en même temps l’action politique la plus nette exprimant la nécessité d’orienter la lutte du prolétariat sur le “double front” contre l’attaque fasciste et contre les forces démocratiques et social-démocratiques agissant pour le désarmement des masses et leur canalisation vers l’État, au travers du respect de la Constitution et de la sauvegarde des “libertés publiques”. D’autre part, le parti avec son réseau de fractions syndicales, développait un travail très important pour l’établissement d’un front unique syndical et sur un plan de mots d’ordre qui faisait découler les luttes contre l’attaque fasciste du déroulement de la lutte de classe elle-même ; aucune confusion n’était possible, le prolétariat devait refuser tout appui à la thèse de la distinction entre capitalisme et fascisme, mener sa lutte pour défendre ses salaires et les positions conquises (liberté de réunion de presse et d’organisation). La défensive s’appuyant sur un front nettement de classe ne pouvait que mobiliser les masses pour leur défense simultanée contre les bandes fascistes dont la raison historique et l’objectif consistaient justement dans la menace de destruction et d’anéantissement de toute organisation indépendante de la classe ouvrière. Le parti bien que contrôlant une minorité de la classe ouvrière (à la scission de Livourne en janvier 1921 un quart seulement des membres du parti socialiste passa à notre parti), parvint à orienter les grandes organisations de masse vers la constitution de l’”Alliance du Travail” basée sur les luttes économiques, et la contre-offensive à l’attaque fasciste. D’autre part l’influence du parti se développait à un rythme très accéléré au sein des syndicats et au Conseil National de la Confédération Générale de Verona, en automne 1921, (pas même un an après la fondation du parti), les propositions communistes formèrent l’axe de toutes les discussions. Successivement, au Conseil National de l’été 1922, le parti avait conquis un nombre de voix dépassant celui des maximalistes, et venait immédiatement après celui des réformistes lors des votes devant déterminer l’orientation de la Confédération Générale du Travail. À ce moment la critique “léniniste” contre le “bordiguisme” s’étala dans toute son ampleur ; l’on nous reprocha de ne pas avoir accédé à un compromis avec les maximalistes afin de faire passer la Confédération du Travail sous la direction d’un bloc maximaliste-communiste. Mais il était facile de répondre que d’abord les maximalistes n’avaient qu’à accepter des positions se bornant aux luttes immédiates de la classe ouvrière sans vouloir faire, de ces luttes, un tremplin pour des manoeuvres sur le terrain politique de l’action du parti, et qu’ensuite si les progrès communistes étaient tellement importants cela dépendait justement de la politique adoptée par le parti ; un changement dans cette politique ne pouvait que compromettre les résultats acquis. C’est d’ailleurs ce qui se vérifia par après lorsqu’à la suite des décisions du 4eme Congrès de l’Internationale, les manoeuvres commencèrent pour une fusion entre le parti communiste et le parti maximaliste au sein duquel un travail se développait pour l’appui aux “troisième-internationalistes”.
La politique du parti en 1921 et 1922 laissa une empreint très forte au sein du prolétariat. D’autre part le changement de direction qui lui fut imposé en 1923 s’effectua en cachette (les membres du parti ne le surent qu’une année plus tard et même alors, en mai 1924, lors de la Conférence Nationale du parti, ils donnèrent une énorme majorité à notre courant contre le bloc droite-centre qui dirigeait l’organisation centrale) alors que dans le domaine syndical, les camarades de notre courant furent gardés à la tête des organismes coordonnant le travail des fractions syndicales communistes. Nous avons déjà dit que lors des grandes grèves de 1925 le centrisme en abandonna la direction à des militants de notre fraction. Lors de la proclamation des lois exceptionnelles, les résultats de l’oeuvre durable développée par notre parti se manifestèrent. La direction réformiste préconisa à ce moment la nécessité d’un compromis avec le fascisme alors que la grande majorité des ouvriers contrôlés par les socialistes et les maximalistes se dirigeait nettement vers les communistes pour opposer à la capitulation réformiste une réunion, en février 1927, où la décision aurait été prise de maintenir en vie les syndicats de classe. Le centrisme devait évidemment empêcher les communistes de profiter de cet instant de l’évolution politique pour poser devant les masses l’évidence du fait de la coïncidence entre fascisme et antifascisme, l’importance colossale de cette coïncidence afin d’orienter nettement les luttes successives vers une orientation prolétarienne et communiste. En réponse à la réunion que des militants avaient organisée en Italie, bravant les pires risque de la réaction fasciste, les centristes à l’étranger décidèrent de situer cette manifestation politique sous l’angle d’une légalisation des décisions prises en Italie par l’Internationale d’Amsterdam qui tenait son Congrès à Paris au printemps de 1927. Toutes les positions étaient ainsi bouleversées : les communistes qui avaient toujours combattu pour l’adhésion de la Confédération du Travail à l’Internationale Syndicale de Moscou en centralisant autour de cette position toute l’opposition communiste au réformisme et maximalisme, ces mêmes communistes étaient devenus les plus zélés partisans de l’adhésion à l’Internationale jaune et prenaient même figure de loyalistes envers cette organisation “trahie”, sans doute, par les dirigeants réformistes qui, en Italie, passaient un compromis avec le fascisme. Notre courant soutint alors la nécessité du maintien intégral des positions, toujours défendues par nous, dont la justesse devait être vérifiée à la lumière de la capitulation des dirigeants réformistes. De plus nous affirmions la nécessité de passer à une consultation approfondie de l’organisation syndicale en Italie afin d’arriver ensuite à la convocation d’un Congrès pour consacrer la signification politique de la Conférence de 1927. Les centristes parvinrent à développer leur manoeuvre qui devait faciliter le succès des réformistes à l’étranger, ces derniers pouvaient facilement obtenir que leurs compères de l’Internationale jaune admettent qu’en Italie rien d’autre qu’une désertion d’individualités dirigeantes ne s’était passé et que, par conséquent, le problème ne pouvait être résolu autrement que par un invitation à la concorde pour reconstruire les syndicats en Italie sous la direction des réformistes créant un bureau à l’étranger. Toute l’activité développée ensuite s’est concentrée autour de la dispute entre les deux C.G.T. dont ni l’une ni l’autre ne pouvait se prévaloir – ainsi que nous l’avons expliqué – ni de l’existence d’organisation de masse en Italie (celles-ci étant devenues impossibles après les lois exceptionnelles), ni d’une activité réelle des organisations clandestines.
Les années qui suivirent la proclamation des lois exceptionnelles se déroulèrent donc dans des conditions extrêmement défavorables pour le prolétariat italien. Toute sa lutte terrible contre la répression fasciste était placée par les deux états-majors à l’étranger – le réformiste et le centriste – dans deux directions diverses mais solidaires au fond et qui, loin de faire fructifier les efforts sanglants des ouvriers en Italie, en détruisaient progressivement toute signification et toute valeur politique et révolutionnaire. Les réformistes, au travers de l’”antifascisme”, en arrivaient jusqu’à mettre le mouvement ouvrier à la disposition des impérialismes “antifascistes” ; les centristes avec leur politique première de l’”antifascisme de classe” et l’autre de “social-fascisme” ne faisaient en définitive que déterminer les conditions les plus favorables pour l’expansion de la manoeuvre social-démocrate. Ces circonstances politiques ont grandement servi les intérêts du fascisme lui-même alors que les seuls organismes pouvant s’opposer réellement au capitalisme italien, étaient les groupes très restreints de notre fraction en butte non seulement au terrorisme centriste mais aussi à la délation à laquelle faisait souvent recours l’organe central du parti soit à l’égard de nos militants à l’étranger soit à l’égard des camarades vivant en Italie dont nom et prénom étaient publiés dans la presse du parti.
Parallèlement à la dénaturation de la politique communiste au sein des syndicats se développait aussi l’altération des positions communistes dans le domaine agraire aussi bien que dans la question nationale. Nous avons indiqué les particularités de l’économie agraire en Italie : les secteurs industrialisés de la vallée du Pô fournissaient à eux seuls la majorité de la production agraire. Cependant, dans ces régions également, les transformations économiques n’avaient pas déterminé la disparition de la petite production et du métayage gardant encore une grande importance surtout au point de vue numérique. Dans les autres régions, c’est presque exclusivement le latifundia et la petite propriété qui dominent. Cette composition particulière de la classe des paysans déterminait de grandes difficultés quant à la construction d’une organisation unitaire des travailleurs de la terre : les intérêts des petits propriétaires et des salariés agricoles n’étant pas les mêmes et s’opposant parfois directement surtout dans le Nord de l’Italie parce qu’à la période des grands travaux, les salariés étant occupés par les petits propriétaires et par les métayers. La construction d’une puissante Fédération Nationale des Travailleurs de la Terre n’avait pu résoudre immédiatement un problème si complexe dont la solution ne pouvait dépendre que de la victoire du prolétariat. Mais la condition était posée pour créer, au sein de ce même organisme, des sections particulières pouvant éviter que les frictions inévitables entre les différentes catégories n’en arrivent pas à rompre le front unitaire des travailleurs de la terre. Après le Vème Congrès de l’Internationale où fut décidée la construction d’organisations politiques indépendantes des paysans et la fondation de l’Internationale des paysans, le centrisme en Italie, affirma ouvertement que la meilleure condition pour réaliser l’unification des luttes des différentes catégories de paysans consistait justement dans la création d’organisations séparées de petits paysans d’un côté, des salariés de l’autre côté. L’”Association Nationale des Paysans” fut créée en 1926 mais elle se révéla immédiatement comme un instrument de manoeuvres politiques pour noyauter le parti démo-chrétien et obtenir l’adhésion de certaines personnalités de ce parti à des comités et des initiatives où les considérations de classe étaient régulièrement remplacées par la politique de la confusion et de la tromperie. Les fractions importantes des paysans qui auraient pu s’orienter vers le communisme – sous le stimulant des situations – étaient ainsi dirigées vers une politique adaptée aux petits intérêts centristes.
La structure même de l’économie paysanne et sa diversité suivant les régions avait donné vie à la formation de mouvements régionalistes au sein desquels les revendications des petits propriétaires contre les vexations fiscales de l’État prenaient l’expression politique d’une opposition de l’ensemble de la région au pouvoir centralisateur de l’État. Le centrisme, évidemment, loin d’appeler les petits propriétaires à lutter contre ces formations politiques, estima que puisque ces partis pouvaient fractionner et par cela même affaiblir le capitalisme, la politique “léniniste” consistait justement à accentuer les mouvements régionalistes. Des manoeuvres furent ébauchées pour gagner ces partis ou leurs dirigeants à l’influence centriste et le résultat fut le suivant : chaque adhésion des dirigeants régionalistes représentait, en même temps qu’une dispersion des possibilités des luttes de classe des paysans, un moment plus avancé dans le succès de la politique centriste.
Il en est de même pour ce qui concerne le problème national. Des minorités de langue slave et allemande sont comprises dans le territoire italien. Les positions de classe de ces travailleurs vont donc se mêler à des positions ayant trait à des revendications d’ordre linguistique ou religieux. Les centristes ont appliqué ici aussi leur schéma : puisque ces revendications de langue nationale ou de culte s’opposent à la position défendue par le capitalisme dans son ensemble et ne peuvent qu’affaiblir sa puissance, dès lors le devoir du parti est de les pousser à l’extrême. Mais le processus de la lutte politique est bien plus compliqué et le tout c’est d’établir la position centrale autour de laquelle peuvent être résolues les questions subsidiaires. Il faut d’abord dresser le plan de la lutte des classe d’où ressortiront aussi les possibilités pour donner satisfaction aux revendications d’ordre linguistique alors que pour ce qui concerne la religion le parti ne peut jamais abandonner sa position centrale de lutte contre tous les cultes. La question nationale ne peut nullement être soulevée par les communistes qui, dans l’époque actuelle de l’impérialisme, doivent en souligner la signification réactionnaire. Les populations slaves de la Dalmatie ou allemandes du Tyrol doivent être considérées non dans leur ensemble, mais en fonction des divisions de classe qui y existent et les ouvriers doivent être appelés à unifier leur lutte avec les ouvriers du restant de l’Italie pour une lutte commune contre les exploiteurs de toutes les nationalités et de toutes les religions. Nous n’avons pas en vue ici le problème de la constitution du futur État prolétarien en Italie où évidemment seront résolues toutes les question de langue et où la centralisation prendra l’aspect non d’une coercition mais d’une concentration des différentes régions autour du parti luttant pour la révolution mondiale. Nous avons en vue le processus de la lutte pour la révolution communiste et la signification inévitablement antiprolétarienne de tous les mouvements qui, loin de se baser sur des positions de classe, appellent les ouvriers à lutter sous des mots d’ordre rassemblant des classes opposées sous le drapeau de la lutte régionaliste.
Le centralisme italien, puissamment aidé par l’Internationale Communiste, a pu développer son action néfaste au sein du prolétariat italien, permettant ainsi au capitalisme de réaliser les conditions politiques pour le carnage impérialiste. Nous examinerons, dans la dernière partie de ce rapport, les problèmes spécifiques à la politique du fascisme et le problème de la transformation de notre fraction en partie en fonction de la reprise de la lutte prolétarienne en Italie.

La première et la deuxième internationale devant le problème de la guerre

Ce serait fausser l’histoire que d’affirmer que la Ière et la IIe Internationale n’ont pas songé au problème de la guerre et qu’elles n’ont pas essayé de le résoudre dans l’intérêt de la classe ouvrière. On pourrait même dire que le problème de la guerre fut à l’ordre du jour dès le début de la Ière Internationale (guerre de 1859 de la France et du Piémont contre l’Autriche ; de 1864 : la Prusse et l’Autriche contre le Danemark ; de 1866 : la Prusse et l’Italie contre l’Autriche et l’Allemagne du Sud ; 1870 : la France contre l’Allemagne et nous ne mentionnons pas la guerre de Sécession de 1861-65 aux États-Unis, l’insurrection de la Bosnie-Herzégovine, en 1878 contre l’annexion autrichienne – qui passionna beaucoup les internationalistes de l’époque – etc., etc.)
Ainsi, si on considère le nombre de guerres qui surgirent pendant cette période, il est permis d’affirmer que le problème fut plus “brûlant” pour la Ière Internationale que pour la IIe qui fut surtout l’époque des expéditions coloniales, du partage de l’Afrique, car pour les guerres européennes – exception faite de la courte guerre de 1897 entre la Turquie et la Grèce – il faut attendre les guerres balkaniques, celle entre l’Italie et la Turquie pour la Libye, qui sont déjà des signes avant-coureurs de la conflagration mondiale.
Tout cela explique – et nous écrivons après une expérience vécue – le fait que nous, de la génération qui lutta avant la guerre impérialiste de 1914, avons peut-être considéré le problème de la guerre, plus comme une lutte idéologique que comme un danger réel et imminent ; le dénouement de conflits aigus, sans le recours aux armes, tels Fachoda ou Agadir nous avait influencés dans le sens de croire fallacieusement que grâce à “l’interdépendance” économique, aux liens toujours plus nombreux et plus étroits entre pays, il s’était ainsi constitué une sûre défense contre l’éclosion d’une guerre entre puissances européennes et que l’augmentation des préparatifs militaires des différents impérialistes au lieu de conduire inévitablement à la guerre, vérifiait le principe romain “si vis pacem para bellum”, si tu veux la paix prépare la guerre.

* * *

A l’époque de la Ière Internationale la panacée universelle pour empêcher la guerre était la suppression des armées permanentes et leur remplacement par des milices (type suisse). C’est d’ailleurs ce qu’affirma le 2e Congrès de Lausanne – en 1867 – de l’Internationale envers un mouvement de pacifistes bourgeois qui avaient constitué une Ligue pour la Paix qui tenait des congrès périodiques. L’Internationale décida d’y participer (ce congrès se tint à Genève où Garibaldi fit son intervention pathétiquement théâtrale avec sa célèbre phrase “l’esclave seul a le droit de faire la guerre aux tyrans”) et fit souligner par ses délégués “qu’il ne suffit pas de supprimer les armées permanentes pour en finir avec la guerre, mais qu’une transformation de tout l’ordre social était à cette fin également nécessaire“.
Au 3e Congrès de l’Internationale – tenu à Bruxelles en 1868 – on vota une motion sur l’attitude des travailleurs dans le cas d’un conflit entre les grandes puissances d’Europe où ils étaient invités à empêcher une guerre de peuple à peuple et où on leur recommandait de cesser tout travail en cas de guerre. Deux ans après, l’Internationale se trouva devant le fait de la guerre franco-allemande qui éclata en juillet 1870.
Le premier manifeste de l’Internationale est assez anodin : “… sur les ruines que vont faire les deux armées ennemies, est-il écrit, il ne restera d’autre puissance réelle que le socialisme. Ce sera alors pour l’Internationale le moment de se demander ce qu’elle doit faire. D’ici là, soyons calmes et veillons” (!!!)
Le fait que la guerre fut menée par Napoléon “le Petit”, détermina une orientation plutôt défaitiste parmi les larges couches de la population française dont les internationalistes se firent l’écho dans leur opposition à la guerre.
D’autre part, parce que l’on considère généralement l’Allemagne comme “injustement” attaquée par “Bonaparte”, on fournit ainsi une certaine justification – puisqu’il s’agissait d’une guerre “défensive” – à la position de défense du pays des travailleurs allemands.
La chute de l’Empire, après le désastre de Sedan, apporta un bouleversement de ces positions.
“Nous répétons ce que nous déclarions en 1793 à l’Europe coalisée, écrivaient les internationalistes français dans leur manifeste au peuple allemand : le peuple français ne fait pas la paix avec un ennemi qui occupe notre territoire, seulement sur les rives du fleuve contesté (le Rhin) les ouvriers se tendront les mains pour créer les États-Unis d’Europe, la République Universelle.”
La fièvre patriotique s’intensifia jusqu’à présider à la naissance même de la glorieuse Commune de Paris.
D’un autre côté pour le prolétariat allemand c’était maintenant une guerre de la monarchie et du militarisme prussiens contre la “république française”, le “peuple français”. De là vint le mot d’ordre de “paix honorable et sans annexions” qui en déterminant la protestation de Liebknecht et Bebel contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine au Reichstag les fit condamner pour “haute trahison”.
Au sujet de la guerre franco-allemande de 1870, et de l’attitude du mouvement ouvrier, il reste encore à élucider un autre point.
En réalité à cette époque Marx envisageait la possibilité de “guerres progressives” – la guerre contre la Russie du tsar avant tout – dans une époque où le cycle des révolutions bourgeoises n’était pas encore clos, de même qu’il envisageait la possibilité d’un croisement du mouvement révolutionnaire bourgeois avec la lutte révolutionnaire du prolétariat avec l’intervention de ce dernier, fut-ce au cours d’une guerre, pour hâter son triomphe final.
« La guerre de 1870, écrivit Lénine dans sa brochure sur Zimmerwald, fut une “guerre progressive” comme celles de la révolution française qui tout en portant en elles, incontestablement, des éléments de pillage et de conquêtes eurent la fonction historique de détruire ou d’ébranler le féodalisme et l’absolutisme de la vieille Europe dont les fondements reposaient encore sur le servage.”
Mais si une telle perspective était admissible pour l’époque où vécut Marx, bien que déjà elle s’avéra dépassée par les événements, bavarder sur la guerre “progressive” ou “nationale” ou “juste”, c’est plus qu’une tromperie, c’est une trahison dans la dernière étape du capitalisme, dans sa phase impérialiste. En effet, comme l’écrivit Lénine, l’union avec la bourgeoisie nationale de son propre pays c’est l’union contre l’union du prolétariat révolutionnaire international, c’est en un mot l’union avec la bourgeoisie contre le prolétariat, la trahison de la révolution, du socialisme.
D’autre part, on ne doit pas oublier d’autres problèmes qui en 1870 influencèrent le jugement de Marx et qu’il mit d’ailleurs en évidence dans une lettre à Engels, le 20 juillet 1870. La concentration du pouvoir de l’État, suite à la victoire de la Prusse, ne pouvait qu’être utile à la concentration de la classe ouvrière allemande, favorable à ses luttes de classe et aussi, écrivit Marx, “la prépondérance allemande transportera le centre de gravité du mouvement ouvrier européen de France en Allemagne et en conséquence déterminera le triomphe définitif du socialisme scientifique sur le proudhonisme et le socialisme utopique”1.
Pour en terminer avec la Ière Internationale, nous marquerons encore que, chose étrange, la Conférence de Londres de 1871 de cette dernière ne traita pas de ces problèmes pourtant d’actualité pas plus d’ailleurs que le Congrès de La Haye en septembre 1872, où une relation fut donnée par Marx en langue allemande sur les événements s’étant déroulés depuis 1869 – date du dernier Congrès de l’Internationale. On traita, en réalité, très superficiellement des événements de l’époque pour se limiter à exprimer : l’admiration du Congrès pour les héroïques champions tombés victimes de leur dévouement et ses salutations fraternelles aux victimes de la réaction bourgeoise.
Le premier Congrès de l’Internationale reconstituée à Paris en 1889 reprit l’ancien mot d’ordre de la “substitution des milices populaires aux armées permanentes” et le congrès suivant, tenu à Bruxelles en 1891, adopta une résolution appelant tous les travailleurs à protester par une agitation incessante, contre toutes les tentatives de guerre en y ajoutant comme une sorte de consolation, que la responsabilité des guerres retomberait en tout cas, sur les classes dirigeantes…
Le Congrès de Londres de 1896 – où eut lieu la séparation définitive avec les anarchistes – dans une résolution programmatique sur la guerre affirma génériquement que “la classe ouvrière de tous les pays doit s’opposer à la violence provoquée par les guerres”.
En 1900, à Paris, en conséquence de l’accroissement de la force politique des partis socialistes, fut élaboré le principe – qui devint l’axiome de toute agitation contre la guerre : “les députés socialistes de tous les pays sont tenus à voter contre toutes les dépenses militaires, navales et contre les expéditions coloniales”.
Mais c’est à Stuttgart (1907) qu’eurent lieu les plus amples débats sur le problème de la guerre.
A côté des fanfaronnades de l’histrion Hervé sur le devoir de “répondre à la guerre par la grève générale et l’insurrection” fut présentée la motion de Bebel d’accord substantiellement avec Guesde, laquelle bien que juste dans ses prévisions théoriques était insuffisante par rapport au rôle et aux tâches du prolétariat.
Ce fut à ce Congrès que pour “empêcher de lire les déductions orthodoxes de Bebel à travers les lunettes opportunistes” (Lénine), Rosa Luxemburg – en accord avec les bolcheviks russes – fit ajouter des amendements qui soulignaient que le problème consistait non seulement à lutter contre l’éventualité de la guerre ou de la faire cesser le plus rapidement possible, mais aussi et surtout à utiliser la crise causée par la guerre pour accélérer la chute de la bourgeoisie : “à tirer de toute façon parti de la crise économique et politique pour soulever le peuple et précipiter, par là même, la chute de la domination capitaliste”.
En 1910, à Copenhague, on confirma la résolution précédente surtout pour ce qui regarde le strict devoir des élus socialistes de refuser tous les crédits de guerre.
Finalement, comme on le sait, pendant la guerre des Balkans et devant le danger imminent d’une conflagration mondiale surgissant de cette poudrière de l’Europe – aujourd’hui les poudrières se sont multipliées à l’infini – un congrès spécial tenu à Bâle en novembre 1912 rédigea le célèbre manifeste qui en reprenant toutes les affirmations de Stuttgart et de Copenhague, flétrissait la future guerre européenne comme “criminelle” et comme “réactionnaire” pour tous les gouvernements et ne pouvant qu’ “accélérer la chute du capitalisme en provoquant immanquablement la révolution prolétarienne”.
Mais le manifeste tout en affirmant que la guerre qui menaçait était une guerre de rapines, une guerre impérialiste pour tous les belligérants et qu’elle devait conduire à la révolution prolétarienne, s’efforçait avant tout à démontrer que cette guerre imminente ne pouvait être justifiée par l’ombre d’un intérêt de défense nationale. Cela signifiait implicitement que l’on admettait qu’en régime capitaliste et en pleine expansion impérialiste pouvaient exister des cas de participation justifiée à une guerre de “défense nationale” de la classe exploitée.
Deux ans après éclatait la guerre impérialiste et avec elle l’effondrement de la IIe Internationale. Cette débâcle était la conséquence directe des équivoques et des contradictions insurmontables contenues dans toutes les résolutions. Plus particulièrement l’interdiction de voter les crédits de guerre ne résolvait pas le problème de la “défense du pays” devant l’attaque d’un pays “agresseur”. C’est par cette brèche que se rua toute la meute des chauvins et des opportunistes. “L’Union sacrée” était scellée sur l’effondrement de l’entente de classe internationale des travailleurs.

* * *

Comme nous l’avons vu pour la seconde Internationale, si on regarde superficiellement le langage de ses résolutions, elle aurait adopté envers la guerre non seulement une position de principe de classe, mais aussi aurait donné des moyens pratiques en arrivant jusqu’à la formulation, plus ou moins explicite de la transformation de la guerre impérialiste en révolution prolétarienne. Mais si l’on va au fond des choses, on constate que la seconde Internationale dans son ensemble, tout en posant le problème de la guerre, l’a résolu d’une façon formaliste et simpliste. Elle dénonça la guerre avant tout pour ses horreurs et atrocités, parce que le prolétariat devait fournir la chair à canon aux classes dominantes. L’antimilitarisme de la seconde Internationale eut une forme purement négative et fut laissé presque exclusivement à la jeunesse socialiste et dans certains pays avec l’hostilité manifeste du parti lui-même.
Aucun parti, excepté les bolcheviks pendant la révolution russe de 1904-05, n’a pratiqué ou même envisagé la possibilité d’un travail illégal systématique dans l’armée. On s’est borné à des manifestes ou à des journaux contre la guerre et contre l’armée au service du capital, que l’on collait sur les murs ou que l’on distribuait à la rentrée des classes, en invitant les ouvriers à se rappeler que malgré l’uniforme de soldat ils devaient rester des prolétaires. Devant l’insuffisance et la stérilité de ce travail Hervé eut beau jeu, surtout dans les pays latins, avec sa démagogie verbale du “drapeau dans le fumier” et en propageant la désertion, le rejet des armes et le fameux “tirez sur vos officiers”.
En Italie – où seul exemple dans la IIe Internationale le parti socialiste devait en octobre 1912 protester par une grève générale de 24 heures contre une expédition coloniale, celle de la Tripolitaine – un jeune ouvrier, Masetti, sut être conséquent avec les suggestions de Hervé et soldat à Boulogne tira sur son colonel pendant les exercices militaires. C’est l’unique fait positif de toute la comédie hervéiste.
Moins d’un mois après, le 4 août, momentanément ignoré des masses ouvrières englouties dans le carnage, le manifeste du Comité central bolchevik relevait le drapeau de la continuité de la lutte ouvrière avec ses affirmations historiques : la transformation de la guerre impérialiste actuelle en guerre civile.
La révolution d’Octobre était en marche.

Gatto Mammone

Notes

  1. Si l’on tient compte de tous ces éléments qui eurent une influence décisive surtout dans la première phase de la guerre franco-allemande, sur le jugement et la pensée de Marx-Engels, on peut expliquer certaines expressions hâtives et très peu heureuses de ces derniers telles : “Les Français ont besoin d’être rossés”, “C’est nous qui avons gagné les premières batailles”, “Ma confiance dans la force militaire prussienne croît chaque jour” et enfin le fameux “Bismarck comme en 1866 travaille pour nous”. Toutes ces expressions extraites d’une correspondance strictement intime de Marx et Engels fournirent aux chauvins de 1914 – entre autre au vieux James Guillaume qui ne pouvait oublier son exclusion de l’Internationale avec Bakounine en 1872 – l’occasion de transformer les fondateurs du socialisme scientifique en précurseurs du pangermanisme et de l’hégémonie allemande… ↩︎

Les fondements de la production et de la distribution communiste Pt.3

LA COMPTABILITÉ COMME MOYEN DE FIXER LES RÉSULTATS DE LA PRODUCTION ET DE LA DISTRIBUTION1

Dans l’entreprise capitaliste, la comptabilité est destinée à donner à l’entrepreneur une idée nette des résultats de l’ensemble des opérations qui se rattachent à l’objet de son exploitation. Elle lui permet de déterminer s’il travaille à perte ou s’il a réalisé quelque profit. En outre, elle lui permet de reconstituer les mouvements de son entreprise. Comme un film, elle fait dérouler devant ses yeux les divers stades dans lesquels se décompose la vie de son entreprise.
Dans l’entreprise communiste, la comptabilité doit aussi jouer un rôle analogue. Elle doit également donner une régistration précise du mouvement des marchandises. Elle enregistre tout ce qui entre dans le cycle de production en tant que moyens de production, matières premières et aussi ce qui en sort en tant que produits finis. De même, elle inscrit la quantité de travail vivant qui a dû être dépensé pour que la transformation de moyens de production et de matières premières en produits finis ait pu s’accomplir.
Dès que des marchandises entrent ou sortent d’une entreprise pour rentrer dans une autre, il s’établit des relations entre les entreprises dont les produits circulent de l’une à l’autre. Dans la production capitaliste, cette circulation aboutit à des règlements de compte se réduisant alors à de simples transcriptions dans les livres. Leichter est d’avis qu’il faudra laisser à l’expérience le soin de déterminer auquel de ces moyens il faudra avoir recours dans le communisme. Il est évident que la pratique aura, en la matière, son mot à dire, mais nous est avis que tout règlement de compte, d’entreprise à entreprise, s’effectuant sans intermédiaires, donc en argent-heures de travail, doit être rejeté en principe. Tous les règlements de compte entre entreprises devraient se faire à l’aide de virements effectifs à un office central des comptes. De cette façon, et de cette façon seulement, l’ensemble des règlements se trouvera être enregistré et la société aura devant elle dans sa comptabilité sociale la photographie comptable de l’ensemble de la vie économique. Tout règlement de compte s’effectuant à l’insu de l’office central des comptes ne pourrait que fausser cette image.
Il est important aussi d’insister sur les changements quant au fond et à la forme de la comptabilité telle qu’elle se présente dans l’entreprise communiste par rapport au capitalisme. Les livres comptables capitalistes voient s’aligner face à face les “recettes” et les “dépenses”. Il est clair que dans l’entreprise communiste, il ne s’agit pas de “recettes” ni de “dépenses”. Le communisme crée un ordre juridique nouveau. Les entreprises, pas plus que les produits finis, n’y sont la propriété de personne, ils appartiennent à la collectivité. L’organisation d’entreprise ne fait que les “gérer” au nom de la collectivité. L’entreprise est autorisée à parler de biens qu’elle “retire” de la collectivité et d’autres qu’elle “remet” à la collectivité, mais ces biens ne peuvent pas être considérés comme des “recettes” ou des “dépenses” qui deviennent ou qui cessent d’être la propriété de l’entreprise étant donné qu’il s’agit toujours et partout de biens collectifs.
Pas plus que l’entreprise communiste ne connaît de “recettes” et de “dépenses”, elle ne peut faire de “profits” ou de “pertes”. Profits et pertes expriment les résultats du travail humain dans une entreprise fonctionnant sur la base de la recherche du rapport du capital. Le but d’une pareille entreprise est de retirer des excédents sur l’ensemble des frais de production et qui constituent le bénéfice du capitaliste. Comme en régime communiste il n’y a pas d’exploitation, il ne peut y avoir de bénéfice ni de profit. L’entreprise communiste ignore donc le taux de rendement du capital. Cela ne veut pas dire qu’elle doit ignorer le degré de rationalité du travail. Il se pourrait que dans telle entreprise la rationalité du travail soit jugée insuffisante. La collectivité pourrait appeler les ouvriers d’une telle entreprise à la barre pour leur demander de justifier pour quelles raisons leur travail se trouve constamment en efficience au-dessous du niveau moyen atteint dans l’ensemble de la branche d’industrie à laquelle ils appartiennent.
En conclusion donc, la comptabilité générale de la société apparaît comme le résultat de l’observance de certaines règles uniformes imposées à tous et non pas comme le travail volontaire de l’une ou l’autre instance. Les biens de la société y figurent exprimés en heures de travail. Ainsi la société y retrouve, comme dans un miroir, l’image de toute son activité et la mesure de l’efficacité de son travail. Ce qui ne veut pas dire que dans cette comptabilité elle retrouvera tous les éléments nécessaires à l’établissement d’une économie planifiée. Une telle comptabilité est une comptabilité au sens réel du mot. Il est vrai que de tous les points de la vie économique partent des liens qui convergent tous vers l’organisme central de comptabilité ; mais cet organisme ne gère pas la vie économique, il n’a pas le droit de disposer de l’appareil productif. Il ne commande que son propre travail qui consiste à enregistrer l’activité de toutes les entreprises. Et cette disposition ne résulte pas d’un décret quelconque du Congrès des Conseils, pas plus que de l’abnégation des travailleurs occupés à l’office central, mais cela résulte du cours de la production elle-même et des règles sociales qui y président.

LA DISPARITION DU MARCHÉ

Parmi les problèmes les plus importants qui se poseront dans le régime de transition du capitalisme au socialisme, la question du remplacement du marché comme instrument de mesure des besoins tient une place de tout premier ordre. Le capitalisme se fie au marché, c’est lui qui indique l’ordre de grandeur de la production dans ses différentes branches. Les thuriféraires du capitalisme s’extasient devant le marché parce qu’il adapte, “tout en jouant”, “automatiquement” donc, la production aux besoins de la société. Cette admiration ne se justifie cependant en rien. Il est vrai que, dans le capitalisme, le marché en mettant les marchandises en présence des acheteurs constitue le seul moyen de mettre la production en rapport avec la consommation. Mais il faudrait aussi se demander comment le marché effectue cette adaptation. Évidemment très mal, si mal qu’il y a lieu de se demander même si adaptation il y a. Le marché transmet à l’appareil de production “les fluctuations de la consommation”. Mais il s’agit d’une consommation assez particulière, de la consommation dont le capitalisme a besoin. La productivité du travail peut croître à l’infini, l’ouvrier n’en pourra pas pour cela assouvir tous ses besoins (besoins qui croissent aussi dans la mesure où la productivité du travail augmente). Le travail de l’ouvrier lui est payé à sa valeur, c’est-à-dire au taux qui correspond aux frais de reproduction de sa force de travail. Mais ce taux est inférieur aux prix de vente des marchandises que le capitaliste compte réaliser sur le marché. Les masses ouvrières se trouvent de ce fait dans l’incapacité permanente de racheter toute la production capitaliste. A considérer donc les choses de plus près, on constate que le fameux marché des capitalistes n’est pas du tout un moyen d’adapter la production aux besoins des grandes masses.
Les bolcheviques ont voulu se libérer des lois du marché. Dans le “communisme de guerre”, ils y étaient presque parvenus. Le Commissariat pour le Ravitaillement (le Narcomprod) déterminait la ration en nourriture et en vêtements de près de 38 millions d’habitants (l’ensemble de la population des villes, de l’industrie, les paysans restant en dehors de son champ d’action). Si on tient compte que l’usage de l’eau, du gaz, de l’électricité, des habitations, des moyens de transport, des moyens de chauffage, était gratuit, on se rend compte qu’il n’est pas exagéré de dire qu’ils étaient presque parvenus à abolir le marché.
En faisant abstraction du fait que ce système ne s’est pas effondré uniquement en raison des vices qui lui étaient inhérents, mais à cause aussi des conditions particulières défavorables à pareille expérimentation, on peut dire que les bolcheviques procédèrent comme suit : le marché devait être remplacé par des statistiques relatives à la production et à la consommation. Le Conseil Supérieur Économique en accord avec le Commissariat du Ravitaillement fixerait les besoins de la population en pain, beurre, sucre, viande, matières textiles, etc. Armé de ces données statistiques, le Conseil Supérieur donne des instructions pour produire les quantités nécessaires pour les différentes branches du ravitaillement. Le Conseil connaissant d’une part les besoins, d’autre part la force de production du pays, allait adapter la production aux besoins des masses. La condition essentielle pour que cette solution soit pratiquée est donc de concentrer la direction de toute la vie économique entre les mains du Conseil Supérieur Économique.
Mais précisément, la concentration de l’appareil de production entre les mains de l’État est le moyen de transformer une dictature du prolétariat en une dictature sur le prolétariat. C’est aussi ce qui s’est passé en Russie. Non seulement le Conseil Supérieur de l’Économie devait disposer des moyens de production, mais aussi du matériel humain capable de les mettre en action. Le Comité pour le travail obligatoire général, sous présidence de Trotsky, décréta en décembre 1919 que les travailleurs qualifiés venant de l’armée étaient obligés de se rendre, leur carnet de travail à la main, là où leur présence était réclamée.
Ce n’est pas seulement pour ces raisons que cette manière de faire disparaître le marché ne peut être retenue, mais encore pour cette autre raison que l’adaptation de la production aux besoins des masses ne peut pas être obtenue de cette manière. Le Conseil Supérieur prétend connaître les besoins des masses, en réalité ce sont les “besoins” dont lui-même a tracé les limites d’avance. Et même si les données statistiques qu’il obtient étaient celles correspondant aux besoins réels des masses, il se ferait qu’elles seraient depuis longtemps périmées au moment où le Conseil les connaîtrait.
Mais toutes ces considérations ne nous ont pas encore fait découvrir quel est le mécanisme qui, en régime communiste, remplacera le marché. Marx parla de l’abolition du marché. Il est nécessaire de savoir ce qu’il a voulu dire par là. Quand Marx affirma que dans un “ordre social communiste fondé sur la propriété commune des moyens de production, les producteurs n’échangent pas leurs produits”, il a voulu simplement marquer par là que la condition fondamentale à tout échange, à savoir le mode de propriété privée, disparaissant en régime communiste, il n’y avait plus lieu de considérer le passage des marchandises de certaines mains à d’autres mains comme un échange, étant donné que dans le communisme “nul ne peut rien fournir d’autre que son travail et que, par ailleurs, rien d’autre que des objets de consommation individuelle ne peut entrer dans la propriété de l’individu”. Pour Marx, l’abolition du marché n’est qu’une conséquence du nouvel ordre juridique instauré par le communisme, mais il ne donne aucune indication sur la façon dont la production devra être adaptée aux besoins. Dans l’ “Association des producteurs libres et égaux”, les entreprises entrent en rapport les unes avec les autres pour se procurer ce dont elles ont besoin. Un règlement de compte intervient pour constater le passage des marchandises d’une entreprise à une autre ou de la collectivité à un consommateur individuel, mais cette opération ne constitue nullement une vente. Le fond et la forme de l’échange ont donc changé.
Cependant ces transferts de biens sont autant d’indications pour la production. Celle-ci s’oriente et tend à s’adapter à la demande. Aussi l’ “Association des producteurs libres et égaux” devra-t-elle être doublée d’une “Association de consommateurs libres et égaux”. Des coopératives devront être créées. Dans ces coopératives, les désirs des consommateurs individuels trouvent une expression collective. La production devra y être adaptée. Cette adaptation ne pourra se faire du jour au lendemain. La liberté des entreprises sera limitée par les données qui se dégagent de cette confrontation des besoins de la production et ainsi se dégage une nouvelle signification du mot d’ordre : “L’émancipation des travailleurs ne pourra être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes”. L’adaptation de la production aux besoins des masses ne peut être que l’œuvre des producteurs-consommateurs eux-mêmes.

L’EXTENSION DE LA PRODUCTION

L’adaptation de l’appareil de production aux besoins des masses soulève un autre problème, celui de l’accumulation, susceptible de compliquer la question de la répartition du produit. Nous avons examiné ce problème en partant du point de vue que la société n’avait comme obligation que de reconstituer l’appareil de production existant. Toutes les entreprises produisaient chaque année la même quantité de produits. Une situation qui, dans la réalité, ne se rencontrera peut-être jamais. La société n’a pas seulement à veiller à ce que l’outillage soit reconstitué pour que la production soit maintenue au même niveau. Il faut encore étendre l’appareil de production et une société, comme la société communiste, qui s’efforce de produire pour satisfaire les besoins des grandes masses aura un tribut d’autant plus lourd à payer à cet égard. Quel est le changement que les besoins d’accumuler peut amener dans la répartition des marchandises telle que nous l’avons esquissée ?
D’après notre exemple2, l’activité annuelle de la société s’élevait à :

Moyens de production (108 millions) + Matières premières (650 millions) + Travail (650 millions) = Production (1.408.000.000 heures de travail)

Cette masse de produits devait servir à :

a) compenser l’usure de l’outillage et constituer le fonds de matières premières des industries productives : 700.000.000

b) idem pour les services publics : 58.000.000

c) constituer le fonds de consommation de l’ensemble de la population : 650.000.000

Il apparaît de suite une chose. L’outillage et les matières premières supplémentaires pour augmenter la production ne peuvent être prélevés que sur le fonds de consommation. Il faut donc soit faire des économies sur ce fonds ou augmenter la journée de travail. On conçoit que dans la société communiste le rythme de l’accroissement de la production sera un point de discussion important entre les entreprises, car c’est de ce rythme que dépendra la durée du temps de travail.
Maintenant qui fixera le taux d’accumulation ? Les travailleurs eux-mêmes. Nous n’abordons pas l’examen du problème de l’accumulation en nous plaçant au point de vue de la rationalité économique mais en partant de la nécessité politique de sauvegarder avant tout l’hégémonie du prolétariat dans la révolution. Il est parfaitement possible que la gestion des entreprises par les ouvriers gêne quelque peu ce qui doit être considéré comme le plus rationnel du point de vue de l’économie. Dans de telles conditions il est encore préférable que le rationalisme y perde, que le développement économique soit un peu plus lent, mais que l’hégémonie politique du prolétariat soit sauvegardée. Il vaut mieux travailler un peu moins vite que de brûler les étapes et retomber sous la coupe d’une bureaucratie qui s’érige en arbitre et puis en maître.
Le rythme de l’accumulation ne peut être laissé au libre jugement des entreprises séparées. C’est pour cela que le Congrès Général des Conseils d’Entreprises doit fixer une règle générale qui fera loi pour l’ensemble de l’appareil économique. Le Congrès pourrait décider, par exemple, que l’accroissement ne peut excéder 10% des moyens de production et des matières premières. Chaque entreprise saura alors jusqu’où elle peut aller sans risquer de troubler l’équilibre économique. Il est évident que toutes les entreprises ne seront pas obligées d’utiliser cette marge de 10%. Par contre, il en est d’autres, dans des branches d’industries déficitaires, par exemple, qui seront peut-être forcées de dépasser la norme pour adapter la production aux besoins. Dans ce cas, ces entreprises peuvent transmettre à d’autres la marge d’extension qu’elles ne désirent pas utiliser pour elles-mêmes. Il est certain qu’au début, des tâtonnements voire des erreurs sont inévitables ; aussi l’équilibre entre la production et la consommation ne se place pas au début de la transformation économique. L’essentiel en cela est que les organisations d’entreprises conservent entre leurs mains la direction de la vie économique.
Reste à déterminer l’influence de l’accumulation sur le taux de paiement. Nous admettions qu’une quantité de produits équivalant à un dixième (10%) des moyens de production et des matières premières serait consacrée à l’extension de la production, soit 0,10 x 758 millions d’heures de travail (108 millions MO + 650 millions MA), ce qui fait 75,8 millions. Ces 75,8 millions représentent les douze centièmes de 650 millions (le fonds total de consommation). Comme d’après nos calculs3 le taux de paiement s’établissait à 0,83, il devient, après amputation de la retenue nécessaire à l’accumulation, 0,83 – 0,12 = 0,71. Pour une semaine de quarante heures de travail, le travailleur touchera donc 0,71 x 40 = 28,4 heures d’argent de consommation.

LE CONTRÔLE DE LA PRODUCTION

Le mot d’ordre du contrôle ouvrier de la production fut, à côté du mot d’ordre de paix immédiate, un des leviers les plus puissants de la propagande bolchevique. L’appareil de production avait été complètement détraqué par la guerre et il n’était plus en le pouvoir du gouvernement socialiste de Kerensky d’en rétablir le fonctionnement normal. L’inflation diminuait la puissance d’achat des masses, les matières premières nécessaires à la production manquaient alors que l’agiotage et la spéculation assuraient des bénéfices extraordinaires à une poignée d’individus. C’est sous ces conditions que surgit à Petrograd un mouvement parmi les ouvriers tendant à s’assurer du bien-fondé des décisions des entrepreneurs. Très souvent les ouvriers se dressèrent contre des licenciements d’ouvriers ou des fermetures d’usines. Ce fut en juin 1917 que les ouvriers exigèrent pour la première fois de pouvoir vérifier les livres. La revendication du contrôle ouvrier n’avait cependant pour but à ce moment que d’obtenir pour les travailleurs un “droit de regard” dans la gestion de l’entreprise. Les ouvriers voulaient participer à cette gestion. Il convient de marquer que les syndicats étaient restés étrangers à ce mouvement qui surgit de l’initiative des masses en révolution. La lutte ne visait pas non plus la destruction du capitalisme, mais uniquement le contrôle de ce capitalisme. Le ministre du Travail, le menchevique Skobelev, ne pouvait cependant continuer à tolérer les incursions des conseils d’entreprises dans des domaines qui jusqu’ici n’avaient relevé que de l’autorité patronale, aussi il donna des instructions interdisant aux Conseils de s’immiscer dans la gestion des entreprises. Cette mesure fut exploitée à fond par les bolcheviques qui poussèrent les conseils à s’organiser en une sorte de fédération. Lorsque les bolcheviques prirent le pouvoir, ils légalisèrent les fonctions des conseils qui avaient été considérés avant la révolution comme illégales.
Avant la révolution, s’appuyant sur la critique de Marx de la Commune de Paris, Lénine avait rappelé tout à fait justement quel genre de gouvernement il importait d’instaurer après la révolution. Il mit en évidence la nécessité d’établir le contrôle des masses sur les fonctions publiques en décrétant la responsabilité permanente de tous les fonctionnaires devant les masses qui les avaient désignés. La généralisation de ce principe ne peut signifier que les masses prennent directement, sans l’intermédiaire d’un État, la direction de toute la société. Mais ce n’était pas précisément le programme que les bolcheviques avaient tracé à la révolution. Ils envisageaient le régime social à établir comme un amalgame de propriété privée et de “gouvernement populaire”. La nationalisation des banques ne devait pas déposséder les capitalistes, mais seulement assurer à l’État le droit de regard sur les affaires des capitalistes privés. Pour assurer à l’État ce droit de regard, il fallait que l’État fut secondé par les masses ouvrières et c’est pour cela que le contrôle ouvrier devait aller de pair avec la nationalisation des banques.
En réalité, cette combinaison ne put réussir. Le capital ne se laissa pas contrôler et les bolcheviques furent obligés d’exproprier les capitalistes. Mais les capitalistes une fois expropriés, la Russie se trouva sans cadres capables de pouvoir organiser la production et c’est ainsi que les bolcheviques furent obligés de livrer l’État à la bourgeoisie et à ses spécialistes qui occupèrent les postes les plus importants de l’appareil social.
Dans de telles conditions, il n’était plus possible de faire participer les travailleurs à la gestion des entreprises et il ne restait plus aux bolcheviques qu’à détruire le contrôle ouvrier. Le 22 décembre 1917, les bolcheviques dissolvèrent les organes du contrôle ouvrier du chemin de fer de Mourmansk. En janvier 1918, les bolcheviques organisèrent un congrès commun des syndicats et des conseils d’entreprises et c’est au cours de ce congrès qu’ils s’arrangèrent pour enlever aux conseils leurs anciennes prérogatives. On déplaça le centre de gravité du contrôle ouvrier des conseils d’entreprises vers les syndicats. Toutes les caisses indépendantes de secours (grèves, d’entraide) durent être dissoutes. Les conflits entre ouvriers et la direction centrale des usines durent être soumis à la direction centrale des syndicats. En décrétant au surplus l’affiliation obligatoire pour tous les ouvriers, on fit du syndicat un rouage administratif. Mais le véritable coup de Jarnac au contrôle ouvrier fut porté le 20 avril 1918 lorsque les syndicats décidèrent d’introduire la responsabilité individuelle dans la gestion des entreprises. Le directeur de l’entreprise devint personnellement responsable de sa gestion non envers les ouvriers de l’entreprise, mais envers les organes supérieurs de direction économique. Depuis lors, les pouvoirs des directeurs “rouges” ont été l’objet de nombreux remaniements, mais tous eurent pour résultat de ressusciter l’appareil bureaucratique et d’oppression dont Lénine après Marx disait que c’était la tâche de la révolution de le détruire.
Le contrôle de la production est déterminé par les rapports de propriété eux-mêmes. Il est tout à fait naturel que dans le capitalisme d’État le contrôle de la production apparaisse comme un contrôle dicté d’en haut et visant l’application des décrets de l’État. Sous ce régime, le contrôle n’est autre qu’un moyen d’assurer à l’État la propriété des moyens de production et des marchandises. Le contrôle ouvrier, sous ce régime, apparaît comme une utopie : il n’est autre qu’un moyen de l’État de s’assurer du concours des ouvriers dans l’application de ses lois.
Il en est tout autrement sous le régime communiste parce que le droit y a changé. Les ouvriers détiennent de la collectivité les bâtiments, les machines, les outils qui servent à la production, mais ils les gèrent eux-mêmes. Ce contrôle de la production n’y est donc pas l’œuvre de personnes ou d’organes proposés spécialement à ce service. Le contrôle apparaît par ce fait même que toutes les entreprises sont obligées d’enregistrer exactement les diverses opérations qui se rattachent à leur activité. La société toute entière a donc devant elle les résultats de son activité dans tous les domaines. Il est donc bien facile de constater si les résultats effectifs correspondent aux chiffres enregistrés.

LE COMMUNISME DANS L’AGRICULTURE

Le capitalisme a poussé, dans l’industrie, les entreprises à se concentrer de plus en plus, ce qui a fait que d’une part la fraction de la bourgeoisie qui est détentrice des moyens de production est devenue de moins en moins nombreuse et que, d’autre part, l’exploitation du prolétariat n’a fait que croître. Dans ce domaine, les prédictions de Marx se sont pleinement réalisées. Dans l’agriculture, le développement a suivi un autre cours. Le petit et le moyen paysan n’ont pas dû céder le terrain à des consortiums agricoles. Non seulement le moyen paysan a pu le faire, à telle enseigne que dans certains pays on remarque même une augmentation du nombre des petites entreprises agricoles.
Aux théoriciens du communisme d’État, cet état de choses apparaît plutôt décevant. Le travail dans l’industrie apparaît toujours de plus en plus comme du travail social alors que l’entreprise agricole garde son caractère fermé. L’industrie devient “mûre” pour le communisme, mais l’agriculture n’évolue pas vers les conditions qui la rendraient susceptible de pouvoir être gérée par l’État. A notre avis, les conditions pour la réalisation du communisme dans l’agriculture existent. Bien entendu non pas d’un communisme dispensé par des centrales gouvernementales, mais bien d’un communisme qui trouverait son point de départ dans la gestion des moyens de production par les producteurs eux-mêmes.
Pourquoi l’agriculture est-elle mûre pour le communisme ? Parce que le capitalisme y a développé comme ailleurs la production de marchandises. Dans l’ancienne exploitation paysanne, cette production n’était que subsidiaire. La ferme anciennement était un petit monde à part qui produisait tout ou à peu près ce qui y était consommé. Une partie infime de la production était réalisée sur le marché. La production industrielle de marchandises a fait des brèches d’importance dans cette économie fermée. Le développement du capitalisme a eu entre autres conséquences de faire augmenter le taux des fermages, tandis que l’État faisait peser sur l’entreprise agricole des impositions de plus en plus lourdes. Ces causes concoururent à faire connaître aux paysans des besoins d’argent de plus en plus grands. Où le paysan pouvait-il se procurer cet argent ailleurs que sur le marché en y écoulant un maximum de produits. Il eut donc à organiser sa production en conséquence en l’adaptant aux besoins du marché et non plus d’après sa consommation comme précédemment.
La mécanisation, l’emploi d’engrais chimiques, l’application des sciences agricoles augmentèrent énormément la productivité du travail dans l’agriculture. Cependant cette révolution s’accomplit sans occasionner une concentration de capitaux analogue à ce qu’on a pu observer dans l’industrie. Un autre résultat de l’incorporation de la production agricole au marché capitaliste fut de la pousser vers une spécialisation de plus en plus grande.
Le paysan a donc cessé de produire pour ses besoins et ceux de sa famille. Il est vrai qu’il n’a pas cessé d’être propriétaire. Mais en dépit de cette qualité, sa position n’a fait qu’empirer.
Le développement esquissé plus haut est cause qu’un prolétariat agricole dense ne pu se former. Il est néanmoins toujours encore plus nombreux que le nombre de paysans propriétaires mais les rapports entre les deux groupes ne peuvent être comparés à la division qui s’établit dans la population urbaine. D’autre part comme il a déjà été dit, un très grand nombre de propriétaires ont perdu toute indépendance et se sont transformés en simples machines à rente aux mains du capitalisme hypothécaire et autre. Il ne faut certes jamais s’attendre à voir un paysan propriétaire devenir un adepte fervent du communisme, mais pourtant le paysan ne voit pas d’un mauvais œil la lutte que l’ouvrier livre au capital.
Il est difficile de conjecturer l’attitude que prendra la paysannerie lorsque éclatera la révolution prolétarienne. Il n’existe pour le faire que très peu de données. Seul le comportement des paysans en Allemagne au cours des luttes révolutionnaires de 1918 à 1923 peuvent nous fournir quelques renseignements. Il nous semble qu’en général, ceux qui montrent la résistance des paysans à un mouvement insurrectionnel du prolétariat comme une chose inévitable, devant constituer une pierre d’achoppement à peu près certaine à toute tentative d’instaurer révolutionnairement un nouvel ordre social, se laissent trop influencer par des considérations qui se rapportaient jadis à un état de choses existant mais qui, maintenant, ne correspond plus à une réalité. Car, en somme, le paysan n’a plus d’intérêt actuellement à affamer les villes. Il lui est maintenant devenu impossible de vivre sans la population industrielle dont il dépend pour son approvisionnement qui lui est devenu tout aussi indispensable que le ravitaillement agricole aux ouvriers des villes.
Dans la période révolutionnaire d’après guerre en Allemagne, il n’y a qu’en Bavière que le mouvement paysan se hissa à la hauteur d’une organisation indépendante lorsque la dictature du prolétariat y fut proclamée. Et il arriva ce qui arriva d’ailleurs pour la classe ouvrière de l’Allemagne entière à l’égard de la révolution : la paysannerie ne fit pas corps, elle se scinda. Une partie des paysans choisit le côté de la révolution, l’autre se plaça résolument contre. En dehors de la Bavière, la paysannerie ne prit pas grande part à la révolution. D’une aide directe aucune trace, on peut même dire que l’atmosphère générale lui était nettement antipathique. Le mot d’ordre “la terre au paysan” n’y trouvait aucune résonance du fait qu’en Allemagne les petites et moyennes entreprises sont fortement représentées. Il est curieux de constater que le semi-prolétariat fut un facteur stimulant dans la lutte révolutionnaire. Particulièrement en Thuringe. Au début de la Révolution, alors que le pouvoir était encore aux mains des Conseils, les paysans retinrent les vivres dans l’espoir d’en faire augmenter les prix. Les Conseils des villes se mirent alors en rapport avec les Conseils des ouvriers de fabriques des contrées agricoles où le semi-prolétariat était très fort. Ces conseils forcèrent les paysans à livrer leurs produits aux prix courants.

CONCLUSIONS

Les considérations émises au cours de cette étude ont comme point de départ le fait empirique que lors de la prise du pouvoir par le prolétariat les moyens de production se trouvent entre les mains des organisations d’entreprises. C’est de la conscience communiste du prolétariat que dépendra le sort ultérieur de ces moyens de production, le fait de savoir si le prolétariat les gardera en mains oui ou non. S’il ne les garde pas, alors s’ouvrira la voie du capitalisme d’État, régime qui ne peut pas abolir le salariat. Si le prolétariat garde la mainmise sur les moyens de production, alors il n’est qu’une seule issue : organiser la production et la consommation sur la base du temps de production moyen social et supprimer l’argent. Il est aussi possible que les tendances syndicalistes soient tellement fortes pour que les travailleurs s’emparent des usines en les considérant comme la propriété des travailleurs de chaque usine prise séparément et qu’ils se répartissent ainsi le “fruit intégral” de leur travail. Ce genre de “communisme” ne saurait pas supprimer l’argent et ne pourrait nous ramener qu’au communisme d’État en passant par le socialisme des guildes.
Aussi, à notre avis, le point capital de la révolution prolétarienne sera de fixer des rapports immuables entre les producteurs et le produit social, ce qui ne peut se faire qu’en introduisant le calcul du temps dans la production et la distribution. C’est la revendication la plus élevée que le prolétariat puisse formuler… mais en même temps, c’est le minimum de ce qu’il puisse réclamer. C’est une question de pouvoir par excellence que seul le prolétariat est à même de régler sans appui aucun de la part d’autres groupes sociaux.
Il n’est possible de conserver les entreprises au prolétariat qu’en lui assurant la gestion et la direction autonomes. C’est aussi la seule manière de pouvoir appliquer partout le calcul du temps de travail. Un véritable flot de littérature, originaire surtout de l’Angleterre, l’Amérique et l’Allemagne, est consacré à démontrer comment le capitalisme opère le calcul du temps de travail matérialisé dans chaque produit. Dans le communisme, on calcule comme dans le capitalisme selon la formule : MO (moyens de production) + MA (matières premières) + Travail vivant. On emploie seulement une unité de calcul différente. Dans ce sens la vieille société porte le nouvel ordre social en son sein. Les règlements de compte entre entreprises se font, dans le communisme, par l’entremise d’un office de comptabilité générale sociale, donc par des virements de compte, tout comme maintenant. La concentration des entreprises s’effectue aussi dans l’État social actuel, quoique très probablement en régime communiste cette concentration suivra un autre cours étant donné qu’elle part de mobiles essentiellement différents. L’organisation des services publics, en régime communiste, n’aura à reprendre que des entreprises qui fonctionnent comme des instruments de l’État de classe. Il faut les détacher de l’État pour les donner à la société. Il est vrai qu’alors l’État subsiste toujours parce que la bourgeoisie étant vaincue n’a pas encore disparu. Cet État est visible à tous et apparaît comme organe de lutte contre la contre-révolution, mais il n’a que faire dans la production et la distribution. Et ainsi les conditions se trouvent créées qui permettront à cet État de “dépérir”.
Si nous comparons à cette organisation celle qui résulte du communisme d’État – ou ce qui est le même : du capitalisme d’État, on aperçoit de suite que ce dernier régime ne détermine nullement les rapports du producteur envers le produit social. L’ouvrier est un salarié de l’État et reçoit de ce dernier son salaire. Le montant de ce salaire est déterminé par les contrats collectifs que l’État passe avec les organisations syndicales. La direction de la production échoit à la bureaucratie de l’État ; aux producteurs, il est accordé un droit de “contrôle” par le truchement des organisations syndicales. La démocratie devient ainsi, comme dans le capitalisme, le couvert sous lequel la domination s’étend sur les masses.

A. HENNAUT

NB – Ceci termine le résumé de l’étude des groupes de communistes internationalistes hollandais.

Notes

  1. Voit· le commencement de ce résumé dans les « Bilan » n. 19 et 20. ↩︎
  2. Voir « Bilan », n. 20, page 691. ↩︎
  3. Voir “Bilan” No 20, p. 692. ↩︎

Parti - Internationale - État Pt.10

Dans son livre, L’État et la Révolution, Lénine, s’appuyant sur les enseignements d’Engels, précisait l’idée fondamentale du marxisme touchant le rôle historique et la signification de l’État qui “est le produit et la manifestation de l’antagonisme inconciliable des classes. L’État apparaît là où les contradictions de classe ne peuvent être objectivement conciliées, et dans la mesure où elles ne peuvent l’être. Et inversement : l’existence de l’État prouve que les contradictions de classe sont inconciliables”. En plus de cette idée essentielle, le livre de Lénine contient des idées fondamentales quant au rôle de l’État, idées que les événements de l’après-guerre paraissent, à première vue, démentir et qui, pour cela, doivent à nouveau être mises en lumière.
Il serait possible, en effet, d’affirmer que l’État Soviétique, dans la mesure même où il “marche à grands pas” vers la réalisation du socialisme et vers la liquidation des classes, renforce – au lieu de le voir dépérir, suivant l’expression d’Engels – son appareil administratif, répressif et militaire. Par ailleurs, le phénomène de la conversion (violente ou non) de la forme démocratique de l’État capitaliste en forme fasciste, qui peut s’effectuer sur la base de forces sociales radicalement opposées à la bourgeoisie (petite-bourgeoisie et couches prolétariennes) semblerait, à son tour, faire apparaître l’impossibilité – apparente évidemment – de maintenir les formulations du marxisme pour l’explication des événements actuels.
L’on pourrait, il est vrai, opposer à ces considérations quant au rôle et à la fonction actuelle de l’État, la pensée exprimée par Engels dans son livre sur l’Origine de la Famille, de la Propriété Privée et de l’État ; “par exception, cependant, dit Engels, il se produit des périodes où les classes en lutte sont si prêtes à s’équilibrer que le pouvoir de l’État acquiert, comme médiateur en apparence, une certaine indépendance momentanée vis-à-vis de l’une ou de l’autre”. Mais cette image d’Engels ne peut se rapporter à la situation actuelle où les classes, loin de piétiner dans un certain “équilibre”, sont poussées aux limites extrêmes de leur lutte. L’éventualité émise par Engels ne nous permet donc pas d’éclaircir les problèmes de la situation d’aujourd’hui. Au surplus, prise comme justification des différentes phases de la situation de l’après-guerre, cette éventualité représenterait plutôt un démenti très vif à la théorie marxiste sur l’État.
Si, depuis Lénine, rôle et signification de l’État ont été précisés d’une façon définitive, il n’en est pas de même pour ce qui est de la position occupée par les classes envers l’État, dans l’époque des guerres et des révolutions prolétariennes, ainsi que par l’État ouvrier envers l’évolution de la révolution prolétarienne mondiale.
Notre étude a pour but d’indiquer, sur la base des rapports existant entre l’État et la classe, les raisons pour lesquelles la doctrine marxiste ne souffre actuellement aucun démenti, alors que les situations nous permettent déjà de centraliser en des formulations fondamentales les nouvelles données programmatiques pour la victoire du prolétariat.

* * *

Nous avons mis en lumière, dans le premier chapitre, le fait que la classe, tout en étant le reflet du mécanisme productif, n’accède au rôle de force historique qu’à la condition d’être appelée à réaliser une forme particulière d’organisation de la société. Ainsi, nous avons pu réfuter “l’automatisme économique” et mettre en évidence le fait qu’aujourd’hui encore, la partie se joue entre le capitalisme qui entend conserver ses privilèges par le maintien de la société bourgeoise, et le prolétariat qui combat pour l’instauration de la société communiste. La lutte se livre donc entre deux formes de sociétés radicalement opposées et non entre deux classes luttant dans le cadre exclusif limité par leurs intérêts économiques spécifiques. Les deux classes fondamentales antagonistes de la société actuelle ne se disputent pas un organe de domination (l’État), parce qu’une fois conquis il permettra à la classe victorieuse d’imposer violemment sa souveraineté (dans sa signification de seule expansion illimitée de ses besoins économiques particuliers), mais la bataille se mène sur un front bien plus large : la construction d’une nouvelle société ou le maintien de l’ancienne. L’expérience de la domination capitaliste est d’ailleurs la meilleure confirmation de cette affirmation. Sa société ne résulte pas d’une simple coordination des multiples intérêts économiques des composants de sa classe, mais d’une coordination qui embrasse toute la société et qui oblige des éléments de la classe exploiteuse dominante à réfréner l’expansion de leurs intérêts contingents en vue de la survivance de la société dans son ensemble. Les interventions de l’État dans le domaine économique qui, actuellement, se font jour dans tous les grands États impérialistes, ont précisément pour but de sauvegarder la société capitaliste toute entière en contrôlant – pour la discipliner – la liberté d’action économique de certains groupes – et non des moindres – du capitalisme.
Dans cette lutte impitoyable autour du maintien ou de la fondation d’une nouvelle société, les formations intermédiaires, que nous avons appelées des formations de classe dans le premier chapitre, en opposition avec l’appellation de classe, sont inévitablement balayées soit par leur adjonction au capitalisme, auquel aucun intérêt réel ne les relie, soit par le prolétariat victorieux qui peut, seul, leur assurer une existence meilleure : celle du salarié ayant ses intérêts garantis par l’État. Par contre, la faillite momentanée du prolétariat à réaliser sa mission historique, ce qui caractérise la situation actuelle, correspondra inévitablement à son incapacité de défendre même ses intérêts économiques limités. Cela prouve que le prolétariat, lui aussi, peut défendre victorieusement ses intérêts économiques seulement à la condition d’être suffisamment capable de lutter pour la fondation de la société communiste, de mobiliser, pour cette forme, toutes les couches exploitées de la société capitaliste.
Dans le chapitre déjà cité, nous nous sommes également efforcés d’établir des prémisses qui prouvent que l’on peut parler de “classe” là, et seulement là, où existe la possibilité historique, pour une formation de classe, d’identifier son évolution, ses intérêts économiques et sociaux avec le développement de la société elle-même. L’État qui surgit dans ce milieu historique, comme expression de cette identité, est et reste évidemment “l’État de la classe la plus puissante, la classe économiquement dominante qui, grâce à lui, (c’est-à-dire de l’État) devient également la classe politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens d’opprimer et d’exploiter la classe dominée” (Engels).
Il est certain que l’énonciation sèche et sommaire de la formule d’Engels : “l’État est l’organe d’une classe” semblerait conduire, à l’heure actuelle, à des énigmes, pour la Russie Soviétique d’une part, et les États fascistes de l’autre. On pourrait facilement, à ce sujet, argumenter de la sorte : ou bien l’État russe est l’État de la classe prolétarienne et puisque son activité intérieure et extérieure rompt avec les bases élémentaires de la lutte révolutionnaire : la construction d’une société sans classe et sans État, la théorie de la mission historique du prolétariat se trouve être détruite ; ou bien l’État russe n’est pas un État ouvrier et, dans ce cas, la théorie marxiste de la classe, en tant que formation sociale s’appropriant les moyens de production et instituant, pour leur conservation, l’organe de sa domination : l’État, serait à son tour démentie.
L’on pourrait raisonner de même pour les États fascistes : ou ce sont des États capitalistes et alors l’opposition que leur font des forces sociales et politiques nettement contre-révolutionnaires, telles la social-démocratie et même les droites libérales, devient incompréhensible ; ou bien encore, la théorie marxiste qui nous permet de parler de capitalisme après un examen de la forme en cours de la propriété privée doit, elle aussi, être révisée dans ses fondements.
Néanmoins, nous pensons que la définition : “l’État est l’organe d’une classe” garde encore toute sa signification historique. Dans le premier chapitre de cette étude (nous nous excusons auprès de nos lecteurs de devoir y revenir si fréquemment), nous avons indiqué que, non seulement la classe est une notion inséparable de la forme d’organisation sociale vers laquelle elle tend, et que l’évolution des forces productives lui permet de réaliser, mais aussi que la classe est une notion mondiale rattachant aux intérêts de sa conservation et à celle de la société où elle règne, tous les phénomènes qui se produisent, même dans les pays où elle est loin d’avoir triomphé, et, enfin, même là où elle a été écrasée par son ennemi, le prolétariat.
Ces prémisses doivent être constamment considérées afin de ne pas nous égarer dans les dédales propres aux situations actuelles. D’ailleurs, c’est sur une telle base que toutes les écoles historiques (et non seulement la marxiste) opèrent la classification entre les différentes périodes : barbarie, antiquité, moyen âge, capitalisme, prolétariat en stades où la société ne connaît pas encore de classes, où elle se concentre dans la domination des propriétaires d’esclaves, dans celle des seigneurs féodaux et des propriétaires fonciers, de la bourgeoisie, et, enfin, de la classe prolétarienne. Ainsi, toute cette immense multiplicité de phénomènes historiques qui illustrent l’ascension de l’humanité entière pendant des millénaires, peut se résumer dans l’idée maîtresse de la classe dominante au point de vue historique, et qui va faire refluer autour d’elle toutes les manifestations de la vie sociale, et cela sur l’échelle mondiale.
Envisagée ainsi, l’idée fondamentale que l’État reste l’instrument d’une classe ne souffrira aucun démenti. Et lorsque nous aurons précisé les positions, le chemin que l’État prolétarien doit adopter et parcourir pour ne pas déroger à sa fonction, à son but, il nous sera possible de déduire des expériences de l’après-guerre les éléments permettant la reprise de la lutte révolutionnaire et, au-delà de toute confusion, il nous sera possible de comprendre pourquoi la doctrine marxiste conserve sa valeur inaltérable.

* * * * *

La dernière phase de la barbarie (Morgan et Engels divisent la phase de la barbarie en trois périodes dont la dernière connaît une extension de l’échange, l’introduction de la monnaie et, enfin, la désagrégation des liens consanguins incompatibles avec une économie monétaire) pourrait, à première vue, infirmer l’idée que l’État est l’instrument d’une classe. En effet, à cette époque, la constitution gentilice1 ne coïncide pas encore avec l’existence d’une classe exploiteuse, bien qu’une réglementation de la vie sociale soit déjà établie, qu’une certaine hiérarchie des fonctions existe au sein de la gens, et qu’il y ait une continuité manifeste dans l’attribution des fonctions occupées par les membres de celle-ci. Ainsi, les fonctions militaires (le Basileus chez les Grecs), de direction, de travail2 étaient attribuées d’abord par voie démocratique, ensuite transmises héréditairement aux éléments qui se trouvaient soit dans la gens, soit dans les familles de la gens. Engels, à qui nous nous rapportons, remarque qu’avant cette époque, il s’était déjà effectué une évolution de la constitution gentilice, son passage du droit maternel au droit paternel – enfin sa dissociation et la constitution de collectivités de familles ou certaines d’entre elles concentrent bientôt, grâce à l’accroissement des richesses matérielles, un pouvoir de plus en plus étendu.
Afin de démontrer pour quelles raisons la constitution gentilice ne pu enfanter un appareil étatique, même rudimentaire, et afin de démontrer que ce dernier surgit seulement de la désagrégation des liens consanguins, nous établirons rapidement quelle fut la signification de la constitution gentilice.
La gens représentait une unité économique, où l’attribution des travaux nécessaires à la collectivité se faisait par la dévolution des charges de direction à des individus qui, loin d’acquérir une position de privilège et d’aisance, se trouvaient exposés aux plus graves dangers3 alors que le mode de production, c’est-à-dire le rapport entre l’homme, la société et les forces de production reste régi par le principe de la propriété commune. Dans la constitution gentilice, nous assistons, par conséquent, à l’attribution du pouvoir non suivant les intérêts d’un privilège, mais suivant une ligne opposée : certains de ses composants sont obligés d’occuper les postes les moins enviés.
La constitution gentilice n’a donc rien à voir avec une organisation étatique qui présuppose l’utilisation de cette dernière dans le but de garder et d’accroître une certaine domination au sein de la société.
Dans le chapitre destiné à la genèse de l’État Athénien, Engels, qui le qualifie “de modèle particulièrement typique de la formation de l’État en général, parce que, d’une part, elle s’accomplit en pleine pureté sans immixtion de violence intérieure ou extérieure – l’usurpation de Pisistrate ne laissa pas derrière elle trace de sa courte durée – parce que, d’autre part, elle fait surgir immédiatement de la constitution gentilice, un État d’une forme très perfectionnée : la république démocratique” ; Engels fait donc remarquer qu’un “caractère essentiel de l’État consiste dans une force publique distincte de la masse du peuple”. Par ailleurs, il montre aussi la nécessité, pour ce dernier, de prendre pour base d’organisation sociale la subdivision du territoire et non plus le groupe consanguin. Cette évolution, en particulier, s’effectua au travers des trois constitutions de l’État Athénien. Celle de Thésée, qui commence par réglementer l’évolution des gentes, qui perdent déjà leur caractère de groupe consanguin, celle de Solon qui, sous l’effet de l’économie monétaire passe, mais toujours sur la base de la survivance des quatre vieilles tribus consanguines, à la division de la population en quatre classes, division basée sur la propriété foncière et, enfin, celle de Clysthène qui, dans sa constitution nouvelle, veut ignorer les quatre anciennes tribus fondées sur les gentes et les phrateries (confédérations de gentes et de tribus) et les remplace par une organisation toute nouvelle ayant pour base la répartition des citoyens (déjà divisés en nautraries, c’est-à-dire en petites circonscriptions militaires et territoriales à raison de 12 par tribu) uniquement d’après leur lieu de résidence. Et Engels dit à ce propos : “Ce ne fut plus le fait d’appartenir au groupe consanguin qui décida, mais le seul domicile ; ce ne fut pas le peuple, mais le sol qu’on subdivisa ; les habitants devinrent politiquement simple appartenance du territoire”. Pour que l’État pu se développer, il fallut donc briser les liens gentilices incompatibles avec une économie monétaire et avec la domination de groupes sur d’autres et c’est à quoi aboutirent ces différentes constitutions.

* * *

L’époque de la barbarie est révolue et avec elle ce mode de production qui permet à l’homme de se relier directement aux moyens de production. La propriété commune de cette époque (les biens mobiliers très peu nombreux étaient, par l’usage, propriété privée) était le reflet direct de cette situation où le caractère encore primitif des moyens de production (chasse, pêche) ne laissait entrevoir aucun besoin dépassant les nécessités d’une alimentation rudimentaire. C’est en conséquence de l’apparition de l’industrie, de l’échange, de la monnaie, qu’une vision de besoins plus étendus apparut en correspondance avec l’impossibilité d’en faire bénéficier l’ensemble de la société ; et parallèlement à la volonté de certaines familles d’abord, de classes ensuite, de monopoliser les instruments de production.
Une fois dépassée cette phase, le mode de production change radicalement. Les nouvelles formes de la production ne permettent plus d’établir entre l’homme et les moyens de production un lien direct. Ce n’est plus qu’une minorité qui pourra bénéficier de la production de tous, et ainsi apparaît la nécessité d’un organe destiné à consacrer la domination de la classe maîtresse et d’assujettir toutes les autres formations sociales. Voilà les conditions sociales qui engendrent l’État.
Mais, comme l’écrivait Lafargue, les forces économiques qui ont conduit à la division de la société en classes, à la domination du capitalisme, portent en elles les conditions d’un “communisme en retour”, car, écrivait-il, “l’humanité ne progresse pas en ligne droite, comme le pensait Saint-Simon ; ainsi que les corps célestes autour de leur centre d’attraction et que, les feuilles sur la tige, elle décrit dans sa marche une spirale dont les cercles vont continuellement en s’élargissant. Elle arrive nécessairement à des points correspondants et l’on voit alors reparaître des formes antérieures que l’on croyait éteintes à jamais ; mais elles ne reparaissent que profondément modifiées par la succession ininterrompue des phénomènes économiques et sociaux qui se sont produits dans le cours du mouvement. La civilisation capitaliste, qui a réintroduit le collectivisme, achemine fatalement l’humanité vers le communisme. L’homme, parti d’un communisme simple et grossier des temps primitifs, retourne à un communisme complexe et scientifique ; c’est la civilisation capitaliste qui en élabore les éléments après avoir enlevé à la propriété son caractère personnel. Les instruments de production qui, pendant la période de la petite industrie, étaient disséminés et possédés individuellement par les artisans, arrachés de leurs mains, sont centralisés, mis en commun dans de gigantesques fabriques et dans de colossales fermes. Le travail a perdu son caractère individuel. L’artisan oeuvrait chez lui individuellement ; le prolétaire travaille en commun dans l’atelier ; le produit, au lieu d’être individuel, est “une œuvre commune”.
Ces considérations historiques nous permettent de fixer deux principes qui nous paraissent fondamentaux dans la doctrine marxiste de l’État : 1°) c’est l’instrument du travail qui pose les conditions pour la division de la société en classes, 2°) ce sont ensuite les classes qui donnent vie à l’État.
Le caractère “en dehors des classes” que revêt l’État ne découle pas d’une possibilité qu’offre la classe dominante (évidemment celle-ci profitera de cette apparence pour tromper les exploités), ni d’une vertu intrinsèque de l’État lui-même, mais, comme Engels le releva pour l’État Athénien considéré en général, résulte directement de l’impossibilité d’établir un lien entre l’homme et les moyens de production, dès que l’industrialisation de ceux-ci détermine les deux effets contradictoires qui sont l’élargissement de la production d’une part et la possibilité pour une minorité de la population seulement de s’approprier cette production élargie.
La filiation qui fait découler la classe de l’État n’est donc pas seulement une coïncidence ou une simple donnée historique intervertible, de telle sorte qu’il soit possible de parler d’un État engendrant la classe ; mais, comme nous l’avons déjà fait remarquer dans le chapitre premier, la classe précède l’État en tant que produit direct de cette phase de l’évolution de la société humaine où le monopole des moyens de production devient une nécessité pour asseoir un privilège et conformer, dans le sens de son maintien, l’organisation de la société toute entière. Il est évident que l’État est un instrument nécessaire pour l’instauration et le maintien d’une classe au pouvoir. Mais, si sous prétexte que la réalité historique n’est qu’un composé, un processus unitaire, où l’on peut indifféremment intervertir les rôles des composants, on transposait cette filiation en affirmant que la classe est un instrument de l’État, on bafouerait non seulement la théorie marxiste dans son ensemble (“L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes” – Manifeste Communiste), mais la réalité actuelle deviendrait un galimatias incompréhensible. Il faudrait, dans ce cas, admettre que s’il existe un État fasciste, démocratique, soviétique, il existe aussi une classe fasciste, démocratique, soviétique, et que le mode de production n’est pas déterminé par les relations existant entre les rapports sociaux, juridiques et les moyens de production, mais par la relation existant entre les classes et l’État.
Au reste, le caractère “en dehors des classes” de l’État est permanent pour toute forme étatique : c’est la résultante directe de ce vide qui sépare l’ensemble de la population de la masse des produits, vide qui va être occupé par la classe qui, s’appropriant les moyens de production, contrôle cette masse de produits. Cette distinction de l’État par rapport aux classes est, d’autre part, comme Engels l’a prouvé, la forme exclusive sur laquelle peut être construit un État. En effet, historiquement les liens de la consanguinité sont remplacés par ceux du territoire, non parce que la gens se transforme formellement en une collectivité de familles ou en une circonscription territoriale, mais parce que la substance même de la nouvelle organisation sociale a changé. Avant, il s’agissait d’une division du travail qui s’effectuait spontanément entre les membres de la gens, par après il s’agira d’imposer une coercition qui ne peut plus s’effectuer sur la base de la consanguinité et de la propriété communistes : l’unité économique de la gens ayant été détruite pour toujours. Et puisque le lien consanguin ne peut donner naissance aux classes, c’est dans le mécanisme économique que ces dernières trouveront leurs sources. Dans les conclusions de son livre sur l’origine de la famille, Engels parle également, comme nous l’avons déjà dit, de l’éventualité “où les classes en lutte sont si près de s’équilibrer”. Engels ne reporte pas cette pensée pour déterminer une possibilité (soit-elle contingente) où l’État ait une fonction médiatrice, mais, à notre avis, pour mettre en évidence des situations où, provisoirement, les intérêts des classes se trouvent en équilibre, l’État peut apparaître comme l’organe médiateur. Mais, chez Engels, il ne s’agit certes pas d’une phase particulière de la vie de l’État, mais bien d’une phase particulière de la vie des classes. Ce qui est d’ailleurs prouvé par le fait qu’il parle de l’État qui acquiert une indépendance comme “médiateur” en apparence, alors qu’il parle des “classes en lutte et prêtes à s’équilibrer”.
On sait que certains groupes, se réclamant de la gauche communiste, interprètent ce passage de Engels de telle sorte qu’il puisse servir à donner une explication théorique du fascisme et du soviétisme, ainsi que des formes gouvernementales qui ont précédé la victoire du fascisme. Que cela soit en contradiction flagrante avec la pensée véritable d’Engels est prouvé par cette considération essentielle : nous ne traversons nullement aujourd’hui une période où les classes s’équilibrent. Par contre, nous connaissons une situation tout à fait opposée où les contrastes de classe mûrissent continuellement des antagonismes toujours plus âpres.
Pour la compréhension de la situation actuelle, et nous réservant de traiter dans les chapitres ultérieurs les problèmes relatifs aux différentes formes étatiques existantes, nous considérerons que la formule “l’État est l’organe d’une classe” n’est pas, d’un point de vue formel, une réponse en soi aux phénomènes qui se déterminent, la pierre philosophale qui doit être recherchée au travers des faits, mais qu’elle signifie qu’entre la classe et l’État se déterminent des rapports qui dépendent de la fonction d’une classe donnée. En particulier, pour ce qui est du prolétariat qui ne fonde pas son État dans le but de s’assujettir d’autres classes, le problème réside dans la détermination des positions politiques sur lesquelles devra être fondé l’État prolétarien par rapport à la Révolution mondiale.
Ainsi que nous l’avons déjà expliqué, chaque période historique est caractérisée par la classe qui se trouve au pouvoir. Étant donné que la fonction de l’État découle du rôle de la classe et, qu’en général, pour toutes les classes qui ont précédé le prolétariat, leur rôle consista toujours à asseoir leur domination économique, politique, et à y conformer des types de sociétés : “l’État est l’organe de ces classes” dans la mesure où il concrétise la domination de ces dernières.
Pour le prolétariat, le problème se pose sur de toutes autres bases. En effet, si l’on pouvait admettre cette éventualité toute abstraite que le prolétariat puisse réaliser son insurrection à une époque où, grâce à une évolution industrielle poussée extrêmement loin, on puisse passer, du jour au lendemain, de la société capitaliste à la société communiste (la répartition de la masse des produits permettant à tous les producteurs d’assouvir la pleine et libre satisfaction de leurs besoins), si donc pareille éventualité était possible, il n’y aurait aucune nécessité de fonder un État prolétarien. Mais l’époque de transition entre la société capitaliste et la société communiste, l’époque de la dictature du prolétariat, est caractérisée par la nécessité de discipliner et de réglementer l’évolution de la production (qui reste insuffisante , même après l’écrasement du capitalisme), de l’orienter vers un épanouissement qui permettra l’établissement de la société communiste. Les menaces de restauration bourgeoise sont également en fonction de cette insuffisance de la production et des forces de production – même dans la période de la dictature du prolétariat – et non pas en unique fonction des velléités réactionnaires des classes dépossédées.
Par conséquent, le rôle du prolétariat ne pourra être compris dans son ensemble qu’à la condition de considérer qu’à l’opposé des classes qui l’ont précédé, les fondements de son programme aussi bien que la politique de son État, instrument de sa domination, ne peuvent être trouvés et réalisés que dans la vision constante du processus de l’évolution progressive de la révolution internationale. Pour le capitalisme, par contre, la substitution de son privilège au privilège féodal, l’époque des révolutions bourgeoises, pouvait s’accompagner d’une coexistence permanente entre les États capitalistes et les États féodaux et même pré-féodaux. De plus, Marx a mis en lumière le fait que l’une des conditions pour la fondation et le maintien du régime capitaliste consiste justement dans la coexistence entre des régimes bourgeois et des colonies qui permettent un investissement de la plus-value ne donnant pas lieu aux phénomènes et aux contrastes propres de l’économie capitaliste. La vision historique du capitalisme ne peut donc, en aucun cas, être empruntée par le prolétariat, car ce dernier ne peut triompher qu’à la condition d’opposer à la société bourgeoise une société basée sur d’autres principes ; et nous avons déjà expliqué que ces principes ne peuvent s’accompagner que de l’épanouissement du caractère collectif revêtu par les instruments de production, vers la société communiste.

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Le rôle du capitalisme, son but, suffisent à indiquer le rôle et le but de ses différentes formes d’État : maintenir l’oppression au profit de la bourgeoisie. Pour ce qui est du prolétariat, c’est encore une fois le rôle et le but de la classe ouvrière qui détermineront le rôle et le but de l’État prolétarien. La bourgeoisie pourra avoir une série d’orientations politiques contradictoires, par exemple l’État fasciste et celui dit démocratique. Mais, en définitive, pour déterminer si certains pays sont capitalistes ou non, nous n’examinerons pas si la nature de la politique qu’ils appliquent est capitaliste : il nous suffira d’établir si ces États se fondent sur le principe de la propriété privée pour reconnaître qu’effectivement ils sont capitalistes ; et cela malgré les contradictions au point de vue de l’espace (simultanéité d’un État démocratique et fasciste – par exemple : la France et l’Italie) et dans le temps (rupture des programmes rattachés aux formulations démocratiques du siècle passé).
Pareillement, le rôle et le but du prolétariat, c’est-à-dire la révolution mondiale, conditionnent aussi le programme, le rôle et le but de l’État prolétarien. Ici le critère de la politique menée par l’État n’est plus un élément indifférent pour déterminer son rôle (comme c’est le cas pour la bourgeoisie et pour toutes les classes précédentes), mais un élément d’ordre capital dont va dépendre le rôle de l’État prolétarien et, en définitive, sa fonction d’appui à la Révolution mondiale.
Tenant compte que l’État n’est, en définitive, que l’instrument de la classe, que le prolétariat ne peut réaliser sa mission que sur la base de son triomphe à l’échelle internationale, nous comprendrons mieux que la nature de classe de l’État prolétarien ne garantit nullement le rôle prolétarien de cet État. Il faut considérer qu’en définitive l’État ne reste qu’un des instruments de la lutte du prolétariat, bien qu’il en soit un des instruments les plus importants. D’autres instruments de la lutte prolétarienne offrent l’apparente contradiction entre leur nature de classe et la politique qu’ils appliquent. Ainsi en est-il, abstraction faite du parti dont au point de vue concret matériel, il est difficile d’indiquer les bases de classe, des syndicats fondés sur des principes de classe et gardant cette nature, bien qu’ils appliquent, sous la direction réformiste, une politique opposée aux intérêts du prolétariat et à la révolution. Ce qui arriva avant la guerre, et ce qui se répète actuellement pour les syndicats, s’est vérifié pour l’État Soviétique. Le syndicat, malgré sa nature prolétarienne, avait devant lui une politique de classe qui l’aurait mis en opposition constante et progressive avec l’État capitaliste et une politique d’appel aux ouvriers afin qu’ils attendent l’amélioration de leur sort de la conquête graduelle (réformes) de “points d’appui” au sein de l’État capitaliste. Le passage ouvert des syndicats, en 1914, de l’autre côté de la barricade, prouva que la politique réformiste conduisait justement à l’opposé du but qu’elle affichait : c’était l’État qui gagnait progressivement les syndicats jusqu’à en faire des instruments pour le déclenchement de la guerre impérialiste. Il en est de même pour l’État ouvrier, face au système capitaliste mondial. Encore une fois, deux chemins : celui d’une politique réalisant sur son territoire, et à l’extérieur, en fonction de l’Internationale Communiste, des positions toujours plus avancées dans la lutte dirigée vers l’écrasement du capitalisme international ou bien la politique opposée, consistant à appeler le prolétariat russe, et de tous les pays, à appuyer la pénétration progressive de l’État russe au sein du système capitaliste mondial, ce qui amènera inévitablement l’État ouvrier à joindre son sort à celui du capitalisme, lors de l’aboutissant des situations : la guerre impérialiste.
Dans le chapitre dédié à la classe, nous avons mis en lumière le caractère mondial de la classe. Cela nous permet ainsi de comprendre comment il est possible que l’État russe, tout en exerçant sa domination sur un territoire où, suivant le “Manifeste Communiste” est réalisée “la formule unique, pouvant résumer la théorie communiste : abolition de la propriété privée”, que cet État puisse exercer un rôle contre-révolutionnaire, pour ce qui est des intérêts du prolétariat russe et du prolétariat mondial. Dans la situation actuelle, il est évident que la classe qui domine au point de vue mondial est le capitalisme. L’État ouvrier, s’il avait appliqué la politique qui découlait du programme d’Octobre 1917, aurait déterminé dans la moindre des fibres de la vie des sociétés capitalistes, arriérées et coloniales, une opposition entre deux types de sociétés, entre deux mondes. Et cela aurait abouti à l’éclosion d’une guerre de classe mondiale pouvant s’appuyer sur l’État ouvrier. La politique contre-révolutionnaire sanctionnée en 1927, après l’exclusion des gauches marxistes, ne pouvait que déterminer cette autre issue : dans toutes les sociétés capitalistes, aussi bien que dans la société soviétique elle-même, les oppositions de classe aboutirent à l’écrasement du prolétariat international, l’évolution du monde capitaliste vers la guerre, entraînant, à sa suite, l’État ouvrier arrivant au dernier échelon de sa politique : la trahison.

Notes

  1. Constitution gentilice : basée sur la gens, c’est-à-dire sur des groupes consanguins se réclamant d’une descendance commune et formant une tribu à forme de vie communiste. ↩︎
  2. “Toute fonction chez les barbares tend à s’immobiliser dans une même famille : on est tisserand, forgeron, magicien ou prêtre de père en fils : de cette manière naissent les castes. Le chef chargé du maintien de l’ordre intérieur et de la défense extérieure était choisi parmi tous les habitants ; mais peu à peu on prit l’habitude de l’élire dans la même famille qui finit par désigner elle-même le chef de la communauté sans qu’on passât à la formalité de l’élection” (Lafargue : “Origines de la propriété”). ↩︎
  3. Dans son livre sur la propriété, Lafargue démontre : “qu’on serait dans l’erreur de croire que les fonctions de chef constituaient au début un privilège enviable : elles étaient au contraire des charges lourdes et dangereuses. Les chefs étaient rendus responsables de tout. Une disette était pour les Scandinaves le signe certain du courroux des dieux : ils en faisaient porter la faute à leur Roi qui était déposé et parfois mis à mort. Ces fonctions étaient si peu recherchées que l’élu de l’Assemblée populaire ne pouvait s’y soustraire sans encourir le bannissement et la peine grave de devoir démolir sa maison, le bien sacré et inviolable de la famille”. (Voir aussi à ce sujet, le chapitre concernant les tribus iroquoises dans le livre d’Engels : “Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat”). ↩︎