International Communist Party

Bilan 38

Le capitalisme français n’a pas renvoyé Blum

Une dislocation du ministère Blum apparaissait probable il la fin de la session parlementaire de décembre. La discussion sur la politique étrangère et la position agressive que prirent les représentants du Parti Communiste ne s’expliquaient pas uniquement à cause des divergences existant il propos de la question espagnole : le fait que le groupe parlementaire communiste fit suivre ses interventions fortement hostiles par sa simple abstention et non par un vote d’opposition, le confirme. “Liberté de commerce avec le gouvernement légal. Tout pour le Front Populaire”, telle a été la devise du parti communiste français. Les deux termes sont en contradiction, mais dans leur expression formelle seulement. En réalité, ils peuvent fort bien se concilier comme l’expérience vient de le prouver.

Le Front Populaire ne peut avoir que la politique étrangère correspondant aux intérêts actuels du secteur français du capitalisme international. Blum l’avait dit ouvertement : le rétablissement de la liberté commerciale avec le gouvernement de Valence ne suffit pas à assurer la victoire sur Franco ; il faudrait bien plus : s’engager il fond dans la guerre ; en un mot, étendre le brasier espagnol en le transformant en une conflagration internationale. À quoi Thorez répondait que la question n’était pas de savoir si un résultat décisif allait correspondre au changement de politique envers l’Espagne républicaine, mais de prendre la position qui pouvait permettre une défense simultanée des intérêts français menacés par l’Italie et l’Allemagne, et des intérêts, de la “paix indivisible”, que Mussolini venait de déclarer être l’envers de la médaille portant à l’endroit la “guerre indivisible”.

Aussi, au fond, Thorez et Blum étaient bien d’accord pour maintenir dans les rails de la guerre impérialiste, les événements d’Espagne. Seulement, le premier préconisait une politique plus active pour renforcer les positions militaires du “gouvernement légal d’Espagne”, Blum, par contre, soutenait la nécessité de développer l’action tendant à éviter au travers du Comité de non-intervention, le renforcement des positions militaires de Franco.

Quand on élargit la question jusqu’à embrasser les problèmes d’Espagne, l’on comprend pourquoi la voie de la conciliation ait pu trouver une place après les débats orageux sur la politique étrangère au Palais Bourbon. Où se trouvent les intérêts réels du prolétariat espagnol : dans la lutte simultanée des ouvriers et des paysans contre la machine étatique du capitalisme actuellement et provisoirement dédoublée dans les deux gouvernements de Caballero et de Franco ou bien dans l’accouplement des travailleurs espagnols avec le sort du gouvernement légal ? Inutile de dire que pas une voix ne s’est élevée au Parlement français pour proclamer la nécessité de la liaison des luttes sociales dans le pays – et surtout celles du Nord – avec les luttes du prolétariat espagnol reprenant son chemin spécifique et divorçant avec le capitalisme par la rupture avec toutes les forces qui l’ont emprisonné dans la machine étatique : avec le Front Populaire, les anarchistes et le Poum. La divergence parlementaire existait sur ce seul point : voir s’il était plus prudent de se borner à affaiblir ou essayer d’affaiblir – par la voie diplomatique et l’Entente cordiale avec l’Angleterre – le ravitaillement de Franco, ou bien si était préférable de répondre à l’interventionnisme de Hitler et Mussolini, par interventionnisme à l’égard du gouvernement Caballero. En présence d’une haute commotion sociale en Espagne et en France, Thorez soutenait la nécessité de faire correspondre au degré très intense de la tension sociale une politique à rythme élevé, alors que Blum – restant toujours sur le même terrain – n’excluait nullement le recours à des moyens moins hasardeux. Il s’ensuivit que le groupe parlementaire communiste se borna à l’abstention et que Blum décida de rester au gouvernement bien qu’il avait toujours déclaré jusqu’alors qu’il aurait présenté la démission de son cabinet aussitôt qu’une rupture se serait faite dans le bloc de la majorité. Entièrement uni le Front Populaire devait marcher derrière le gouvernement car le parti socialiste ne veut pas permettre au parti communiste de bénéficier d’une position de démagogie : au fond Blum est aidé dans la défense de son parti par le fait que le rôle du centrisme n’est point celui d’occuper – même au travers de positions fausses – une position de classe, mais bien de déterminer et d’élargir la manœuvre du capitalisme tendant à souder les masses à son char.

À la suite du débat au Palais Bourbon, il y eut d’un côté, la nouvelle proposition du Comité de Londres, d’un autre côté le vote hâtif de la loi sur l’arbitrage obligatoire. Les patrons du Nord avaient pris la tête du combat : ils avaient estimé le moment venu pour passer à une offensive frontale. Blum avait fait recours à un nouvel expédient, celui de la neutralisation des usines et Max Dormoy s’était rendu à Lille où il avait obtenu l’accord des dirigeants syndicaux et patronaux pour l’évacuation des ateliers. Mais le lendemain les piquets de grève étaient toujours là. La faillite de cette manœuvre renforça la thèse du patronat, lequel affirma nettement sa “bonne” disposition à appliquer les lois, mais exigeait que la condition préjudicielle soit d’abord réalisée, à savoir le rétablissement du pouvoir patronal dans “leurs usines et propriétés”. À quoi Blum ripostait que c’est justement pour arriver à ce but de détente sociale qu’il proposait les accords entre les deux Confédérations et la loi sur l’arbitrage obligatoire.

La tension très forte des situations laissait prévoir que la voie des atermoiements ne pouvait plus rien donner, que Blum serait donc renvoyé et que le capitalisme français aurait confié ses intérêts à un ministère axé sur le centre-droit qui, sous la présidence d’un radical, aurait appliqué la politique des compromissions ainsi que le firent les ministres radicaux de 1932-33, avec le soutien à éclipses du parti socialiste.

La Chambre vota, tambours battant, la loi sur l’arbitrage, mais le Sénat à qui revenait cette initiative – puisque c’est bien lui qui fit introduire dans la loi monétaire, le principe de l’arbitrage – prit une position hostile alors que Blum estima que le moment n’était pas à la lutte mais qu’il fallait faire recours rapidement aux expédients. Loin de poser la question de confiance, il leva les bras au ciel pour se plaindre de la vie qu’on lui faisait.

Les navettes commencèrent entre le Parlement et le Sénat, alors que dans la Seine, des dangers se présentaient pour un mouvement des métallurgistes, ce qui aurait réouvert la situation da juin avec ces éléments d’aggravation : au point de vue économique, plus de chance de jouer la carte de la dévaluation ; du point de vue politique, les ouvriers, qui avaient fait l’expérience des accords Matignon, donnant ou essayant de donner une issue de classe il leurs mouvements.

En conséquence de cette nouvelle situation, le Sénat comprit qu’il fallait mettre une sourdine à son opposition : Blum était encore nécessaire et les pleins pouvoirs lui furent accordés pour une période très limitée ; la loi sur l’arbitrage fut votée et Bracke put dire dans le “Populaire” que si le mouvement ouvrier français avait débuté justement par une lutte contre l’arbitrage, aujourd’hui il avait tout intérêt à “arracher” cette conquête puisqu’il était devenu assez fort que pour pouvoir s’en servir. Dimitrov n’avait pas dit autre chose au sujet de la Société des Nations, à l’égard de laquelle la position de Lénine se justifiait à cause de la faiblesse d’alors de l’État Soviétique, tandis que maintenant sa grande puissance lui permettait d’agir au sein des États capitalistes et non plus, cela s’explique facilement, au sein du mouvement ouvrier. Par ailleurs, Cachin parle ouvertement des sacrifices ouvriers et du sabotage du grand patronat envers les intérêts de la paix sociale : unir, unir, unir ; trois fois unir comme s’il fallait ainsi indiquer les trois formations de classe de la société bourgeoise : le capitalisme, la petite bourgeoisie, le prolétariat.

Les essais de concentration prônées par La Rocque et Doriot (par le premier surtout) en vue d’un regroupement massif de la droite ne semblent pas avoir obtenus un succès immédiat et l’élection de Lapalisse démontre que même sans briser d’un coup le Front Populaire, une orientation de centre-droit peut s’ébaucher même avec le Parlement actuel, pour en arriver à ce que l’on appelle la politique de déflation, déjà appliquée par Lamoureux, le vainqueur de Lapalisse.

La C.G.T. qui a pu réussir à maintenir dans les cadres de la “loyauté républicaine”, le formidable mouvement de classe qui ne s’est point encore apaisé, tente de ne pas lier son sort à celui du gouvernement Blum et si Jouhaux reparle à nouveau des “États Généraux”, c’est pour indiquer qu’il est prêt à composer même avec un autre gouvernement, si la nécessité devait s’en présenter.
Ce qui à permis la liquidation des conflits du Nord, ce ne sont point les maquis de la procédure de l’arbitrage obligatoire – dans tous les pays ils ont lait faillite car seule la contrainte peut résoudre les conflits de classe – mais le fait que les ouvriers du Nord ont été isolés dans leur lutte. Costes était pavenu à dissocier le mouvement des métallurgistes de Paris de celui des ouvriers de Lille et de Maubeuge. Entretemps, Blum, à l’occasion de la grève de l’alimentation (l’”Humanité” a consigné en quelques lignes les nouvelles relatant le délogement violent des grévistes à l’aide de la police) a posé sa candidature même pour un gouvernement fort. Mais tout laisse prévoir qu’à cette fonction un autre que lui pourra mieux réussir alors que socialistes et centristes reprendraient l’attitude qu’ils eurent en août 1935, lorsqu’éclatèrent les mouvements de Brest et de Toulon.

La nouvelle situation il laquelle ln classe ouvrière ne peut donner sa solution que par l’élargissement de ses mouvements revendicatifs, exige que contemporanément à une action de propagande à l’intérieur des syndicats et tendant à l’éclosion d’un mouvement d’ensemble des ouvriers français, les communistes agissent pour permettre aux ouvriers de briser les entraves de la légalité syndicale et lorsque l’occasion se montre propice – ainsi qu’il en a été le cas au mois de décembre écoulé à Lille et Paris -, de relier les mouvements des différentes localités : la simultanéité des luttes ouvrières peut seulement permettre la reconstruction du Front Prolétarien contre lequel luttent solidairement le Front Populaire, le centre-droit et la droite sous de différentes étiquettes. Une telle position est d’ailleurs la seule qui réponde aux intérêts des ouvriers d’Espagne qui peuvent retrouver leur chemin de classe seulement si les ouvriers des autres pays reprennent le drapeau internationaliste de la lutte centre leur propre capitalisme.

Trotski pourra-t-il rester au Mexique ?

Depuis l’assassinat de vieux bolcheviks russes, la meute centriste, toute cette canaille internationale qui ne sait comment ramper pour satisfaire le capitalisme, hurle pour que l’on en finisse avec Trotski. Il faut le chasser de partout, le persécuter dans tous les domaines et par tous les moyens. Le vieux lutteur qui, aux côtés de Lénine, a édifié l’État Soviétique, ne doit pas pouvoir fustiger la trahison, les bassesses, les crimes des Staline et consorts. Ah ! si la bureaucratie soviétique avait pu décider le gouvernement “socialiste” de Norvège de faire exécuter Trotski suivant le procédé suivi pour Zinoviev, Kamenev, Smirnov à Moscou. Mais ce gouvernement si “démocratique” s’était contenté d’emprisonner Trotski, puis de l’expulser élégamment.

Il s’est fait que le gouvernement mexicain s’est décidé à laisser Trotski s’installer sur son territoire. Immédiatement, les chiens enragés de la bourgeoisie, ceux auprès de qui les Noske et Scheidemann ne sont que de petits enfants presque inoffensifs, ont déclenché une campagne. Trotski ne doit pas débarquer au Mexique, les ouvriers mexicains s’y opposeront, même par la force. Mais pourquoi n’arment-ils pas les ouvriers contre Trotski, comme en Allemagne on arma la soldatesque contre Luxembourg et Liebknecht ? Les centristes voudraient voir les États bourgeois s’occuper de cette affaire. Déjà, en Europe, ils ont obtenu ce résultat : aucun pays ne veut recevoir Trotski. Maintenant, le petit jeu reprendra en Amérique. Mais la canaille oublie trop rapidement que l’heure de la reddition des comptes sonnera également pour elle et que, pour Trotski, elle payera comme elle payera pour ceux qu’elle a assassinés. Le prolétariat révolutionnaire n’oubliera rien et les révolutionnaires seront présents pour exiger le règlement des comptes quand le drapeau de l’insurrection communiste flottera à nouveau sur le monde.

Nous présenterons à Trotski, duquel nous séparent de profondes divergences de principe et que nous avons combattu sur le terrain idéologique sans le confondre avec ses suiveurs, toute notre solidarité de classe. Nous appelons les ouvriers à prendre vigoureusement sa défense, à réagir violemment contre toute atteinte à sa personne. Et demain, lorsque le feu de la révolution resurgira des cendres du mouvement ouvrier actuel, Trotski trouvera une place : celle qui revient à son dévouement indéfectible à la classe ouvrière, à ses capacités géniales, parmi les légions d’ouvriers marchant à la conquête du monde, jetant bas pour toujours le système capitaliste.

Guerre civile ou guerre impérialiste ?

Le point de départ de la situation que nous nous proposons d’examiner se relie avec toute la filière des événements, se soudant à eux avec la force inexorable qu’exprime la gigantesque tragédie sociale où se joue le sort de centaines de milliers de vies d’ouvriers, du prolétariat mondial tout entier. La première fraude que l’on commet à l’égard de la réalité conduit à répéter, avec une constance impitoyable, une série de fantasmagories chaque fois marquées par des montagnes de cadavres de prolétaires.
On aborde la question ainsi : le fascisme attaque. Dès lors, la trame des événements se dénoue avec une simplicité limpide : les ouvriers s’insurgent, ils chassent les fascistes des villes industrielles, se lancent à l’assaut des territoires conquis par Franco. Entre-temps la bourgeoisie, surprise par la violence de la riposte ouvrière, est obligée de recourir au système des concessions et – au travers du gouvernement de Front Populaire – essaye de prendre la tête de la lutte armée des ouvriers en simulant une volonté de lutte contre le fascisme. Les uns diront – et les anarchistes parleront ainsi – que, puisque le gouvernement veut en définitive freiner l’assaut des masses et peut être même composer avec les fascistes, il faut pénétrer dans les rouages étatiques pour assurer la victoire contre Franco. D’autres, des militants appartenant aux rangs des communistes de gauche, diront que la victoire contre le fascisme ne pouvant être obtenu que sur le front de la lutte contre le capitalisme, il faut appuyer la tendance des ouvriers à l’expropriation, à se créer des organes militaires indépendants, à s’opposer à la militarisation. Certes, le gouvernement de Front Populaire, même avec la participation du P.O.U.M. et des anarchistes, est un gouvernement capitaliste, mais est-ce là une raison pour méconnaître que ses armées sont composées de prolétaires qui luttent pour le socialisme et se battent contre le fascisme non pas au nom de la démocratie bourgeoise, mais en réalisant la socialisation des territoires qu’ils contrôlent ? Et comme ce sont là des faits incontestables, ils réalisent des conquêtes qu’il faut élargir et au terme desquelles se trouve non seulement la chute du fascisme, mais aussi l’écroulement du capitalisme tout entier et donc de la manœuvre du Front Populaire.

L’extension de ces propositions au domaine international s’exprime avec une égale simplicité. Certes, les événements d’Espagne peuvent représenter une occasion pour la guerre impérialiste, mais le prolétariat des différents pays peut et doit s’opposer en affirmant des positions autonomes. Les anarchistes diront que le capitalisme, que tous les gouvernements capitalistes, sont en réalité solidaires de Franco : les fascistes par une intervention ouverte, les démocrates par le blocus de l’Espagne. S’opposer au plan capitaliste d’isolement de l’Espagne, voilà la voie que doivent emprunter les ouvriers de tous les pays pour rompre la solidarité de tous les gouvernements bourgeois autour de Franco. Ils réclameront donc l’envoi d’armes, de munitions, de volontaires. A ce sujet, les “communistes de gauche” répondront par l’affirmative en exigeant seulement que cela se fasse non par le canal des Etats bourgeois, mais au travers d’une lutte de masse et de classe contre ces Etats, par l’intermédiaire des ouvriers eux-mêmes. Un exemple ? A la frontière franco-espagnole il y a des wagons de munitions. Le gouvernement Blum veut en éviter le transport en Espagne : n’est-ce pas une manifestation de la lutte de classe que celle des ouvriers français qui aiguillonnent les wagons pour les faire parvenir aux ouvriers qui s’en servent pour la lutte simultanée contre les fascistes et contre le gouvernement du Frente Popular qui est là uniquement pour empêcher que les ouvriers aient raison de Franco ?

Nous avons donc d’un côté la patrouille farouchement réactionnaire du capitalisme : le fascisme qui passe à l’attaque en Espagne et dans les autres pays. Le complément de cette offensive se trouve dans “l’autre forme de gouvernement capitaliste”, en l’occurrence le Front Populaire en Espagne, qui prend la tête des armées pour les conduire à la défaite ; dans les autres pays les gouvernements immobilisent – au travers de la “farce honteuse” de la non-intervention – les ouvriers qui doivent déjouer cette manœuvre car l’écrasement du fascisme en Espagne représente à coup sûr une défaite du capitalisme mondial. Les anarchistes diront que pour obtenir des résultats et battre le fascisme, il faut entrer au gouvernement. De leur côté, les “communistes de gauche” insisteront sur la nécessité de rester en dehors du gouvernement et de lui livrer une lutte sans merci au travers des expropriations en Espagne, d’une lutte des masses dans les autres pays, pour imposer le ravitaillement des armées ouvrières ibériques.

Une seule ombre au tableau : l’intervention massive de la Russie soviétique, mais on n’est pas non plus très embarrassé pour y trouver une explication. La Russie est intéressée à contrecarrer l’expansion de l’Allemagne, et c’est donc dans un but “impérialiste” qu’elle soutient le gouvernement espagnol, et, ajouteront-ils, n’avons-nous pas toujours dit qu’il y a opposition inconciliable entre les ouvriers et le Front Populaire ? Cette opposition persiste et les prolétaires pourront avoir raison même de l’intervention soviétique, à condition toutefois qu’ils poursuivent et élargissent les conquêtes de la socialisation en gardant une autonomie complète, une position de lutte constante, tant contre le gouvernement de Valence que contre celui de Barcelone.

Il nous semble avoir retracé fidèlement l’essentiel des positions qui sont soulevées pour justifier la notion centrale qu’il y a en Espagne la guerre civile et que le devoir des ouvriers de tous les pays consiste à l’élargir, l’approfondir, la porter à ses conséquences extrêmes.

Commençons par le début des événements. La formule “le fascisme attaque” peut-elle les expliquer ? Certes, si l’on se borne à l’aspect immédiat, formel, extérieur de la situation du 17-19 juillet, en bref, au fait que Franco prend la tête de la mutinerie militaire. Mais, pour cela, il faut commencer par exclure, de propos délibéré, une série d’autres facteurs des situations. Cette mutinerie militaire a pu se préparer minutieusement, méthodiquement, alors qu’à la tête du gouvernement se trouvait le Front Populaire qui détenait, entre autres, le ministère de la guerre dont dépendait Franco, lequel a pu dérouler tous les fils du mouvement, tandis qu’Azana, après les journées de mars et de mai 1936, avait déclaré que toutes les mesures étaient prises pour enrayer définitivement toute velléité de retour des menaces fascistes et militaristes. Immédiatement après la mutinerie, la première réaction de ce même gouvernement n’a-t-elle pas été de composer avec Franco, de lui laisser les coudées libres, de lui livrer presque entièrement le gouvernement ? Barrios, qui avait représenté la transition entre les gouvernements de gauche des premières Cortès, et les nouvelles Cortès dirigées par Lerroux-Roblès, Barrios n’avait-il pas fait une nouvelle apparition le 19 juillet, dans l’espoir de liquider la partie à l’amiable avec Franco ?

La formule initiale “le fascisme attaque” n’est en définitive qu’une véritable falsification de ce qu’exprimait la situation. En réalité, c’est le capitalisme qui attaque. Contre l’attaque fasciste de Franco, la possibilité d’un compromis avait été présentée au travers de Barrios, si elle n’a pu se réaliser, c’est uniquement parce que les ouvriers ont fait irruption et, bien que matériellement désarmés, dompté l’attaque combinée des fascistes et du Front Populaire, les premiers qui attaquent, le second qui veut composer. Droite et gauche bourgeoises se complètent le 19 juillet, tout comme elles l’avaient fait avant lorsqu’il s’agissait de laisser s’ébaucher et se préparer l’offensive frontale du 17-19 juillet. Ainsi qu’il en avait été pendant tout un siècle de domination bourgeoise, les deux ailes de cette classe s’accouplent en une solidarité de classe pour féconder l’attaque contre la classe ouvrière, et cette solidarité prend une infinité de formes diverses, mais elle est permanente, de tous les instants, et s’exprime dans tous les domaines.

A la solidarité permanente de la gauche et de la droite, il n’y a qu’une seule opposition possible, celle de classe et ce fut l’irruption de cette opposition qui brouilla le plan du capitalisme espagnol : le Front Populaire ne put pas – ainsi que la bourgeoisie l’avait escompté – céder paisiblement la place à Franco, le coup frontal n’ayant pas réussi car les ouvriers à Barcelone, Madrid, aux Asturies avaient soudainement occupé leur retranchement de classe, brisant ainsi l’attaque capitaliste.

Et nous passons donc à la seconde phase des événements qui est toujours marquée par la solidarité totale entre Franco et Front Populaire. La sédition qui avait été préparée sous la direction d’un gouvernement de gauche va s’étendre avec la complicité de ce dernier, dans le domaine politique général, comme dans l’aspect extrême de la lutte politique : la lutte armée. Qu’est-ce qui sépare donc la première phase de la suivante, la grève générale de la construction des fronts territoriaux ? Un changement profond est intervenu, non dans la nature, la signification, l’activité, le rôle de la droite et de la gauche bourgeoises, mais bien dans les assises mêmes de la lutte des masses ouvrières .

Le 19 juillet, les ouvriers occupent leur terrain spécifique, de classe, et cela non seulement parce qu’ils font grève et qu’ainsi ils prennent une position instinctive d’attaque contre l’appareil économique et politique de domination de la bourgeoisie, mais aussi parce qu’ils gardent leur position d’attaque contre l’ennemi capitaliste. Bien sûr, mille fois, nous avons vu dans tous les pays du monde les mouvements de grève dirigés par la droite sociale-démocrate contrôlant les syndicats, mais cela ne supprime nullement l’opposition de classe entre les ouvriers d’une part, les dirigeants de l’autre. Et cela parce qu’aucune possibilité n’existe de composer sur le terrain des revendications opposées entre les ouvriers et le capitalisme. Cette opposition existe donc parce qu’elle se vérifie dans son domaine spécifique, et non parce qu’il y a uniquement une masse d’ouvriers d’un côté, les dirigeants sociaux-démocrates de l’autre. Il n’est pas impossible de relier l’ouvrier au patron, bien au contraire, toute la science de la domination capitaliste consiste à obtenir cela, et l’appareil de domination, de contrainte et de corruption de l’ennemi tend à ce but, mais il est absolument impossible de relier patron et ouvrier, exploiteur et exploité sur le terrain où éclate cette opposition : le conflit de classe.

La grève du 19 juillet est l’opposition entre le prolétariat et le capitalisme. Bien sûr, les ouvriers ne vont pas chercher Companys, mais se dirigent contre Goded. Mais ils ne vont pas demander l’aide de Companys pour battre Goded. Il est parfaitement exact que les anarchistes vont demander des armes à Companys, mais ils essuient un refus, comme en octobre 1934, le moment n’étant pas encore venu de prendre la tête des ouvriers en armes. Mieux, Companys espère que ce moment ne viendra pas du tout, qu’il pourra, comme en octobre 1934, faire croire que la police tiendra le coup, livrant ainsi directement et d’un seul coup les ouvriers à la réaction.

Mais où est donc l’essentiel dans les événements du 19 juillet ? Uniquement dans ceci : les ouvriers forment une classe, ils se dressent contre le bloc inexorablement complice de Franco qui prend les armes et de Companys qui laisse faire, c’est la classe ouvrière qui se bat contre l’Etat capitaliste. Et c’est pour cela, uniquement pour cela, qu’elle gagne la partie.

Après la victoire la scène change, les partenaires bourgeois eux ne changent pas, mais l’inévitable se produit : les ouvriers peuvent, par une force instinctive, emprunter leur chemin de classe, construire leur retranchement, mais pour poursuivre ils ont besoin d’un parti qui, à l’état-major capitaliste – à Franco ou au Front Populaire – oppose une politique, une tactique, une stratégie qui puisse conduire à terme leur attaque contre l’Etat capitaliste. On prétend que les ouvriers sont libres de construire cet organisme, à Barcelone surtout, mais ils sont libres au point de vue formel, en apparence. Ils ne le sont nullement du point de vue de la réalité. Jusque dans leurs veines, la propagande anarchiste, du Front Populaire, du P.O.U.M., pénètre, et il faut repousser avec une extrême vigueur l’opinion de ceux qui veulent attribuer aux ouvriers espagnols la responsabilité des événements qui sont survenus. Non, mille fois non. Les ouvriers se battent partout pour le socialisme, ils sont certains de se battre pour leur cause, pour la cause des prolétaires de tous les pays, mais ils ne peuvent faire autre chose que croire ceux qui leur disent que sous la direction du Front Populaire (anarchistes), ou malgré le Front Populaire (communistes de gauche), ils peuvent battre le capitalisme dans les fronts territoriaux actuels.

Pas une ligne de nos textes n’autorise nos contradicteurs à dire que nous attribuons des responsabilités aux ouvriers. Toute notre activité consiste à demander à ceux qui veulent œuvrer à la victoire de la révolution, à ne pas se réfugier derrière les masses pour faire passer leurs conceptions. L’anarchiste qui dit : pénétrer dans le gouvernement est nécessaire pour avoir les armes et battre les fascistes, le communiste de gauche qui dit qu’il est possible dans la situation telle qu’elle existe actuellement de progresser dans la voie de la victoire révolutionnaire, ont le devoir de·prouver que les situations permettent cela, que les précédents de la lutte ouvrière autorisent une telle perspective. Ainsi, et ainsi seulement, ils pourraient s’acquitter de ce rôle. Mais c’est justement ce qu’ils ne feront point.

Jusqu’au 26 juillet les ouvriers espagnols se tiennent sur leur terrain de classe. Ils gagnent à Barcelone, à Madrid, ils perdent à Séville, à Saragosse. Tout d’abord, pourquoi et comment gagnent-ils dans certaines localités et perdent-ils dans d’autres ? Non parce qu’ici ils sont mieux armés que là. Les révélations sur la faiblesse des effectifs qui permirent à Queipo del Llano de prendre Séville, sur l’insuffisance des armements avec lesquels les ouvriers gagnèrent à Barcelone, ne permettent pas le moindre doute : l’explosif de classe était plus fort ici qu’à Séville, et cela dépendait des circonstances mêmes où s’était développée l’action du capitalisme dans les deux centres. L’ennemi avait pu démantibuler le front ouvrier à Séville, centre agraire où la fragmentation de classe est plus complexe. Il n’avait pu obtenir un résultat analogue et immédiat dans le bloc industriel de Barcelone, de Madrid, des Asturies. Mais le facteur essentiel reste ici aussi le front ouvrier, et seulement lui. Dans les centres industriels les vases de classe communiquent fortement : les ouvriers qui s’insurgent d’un côté, les soldats qui reçoivent cette impulsion de classe de l’autre et l’armée de Goded qui s’effrite. Il est caractéristique que nos contradicteurs, tout en admettant le fait que les ouvriers non armés ont eu raison des régiments armés, n’arrivent pas à l’expliquer par le seul argument valable, argument qui n’est pas le nôtre, mais qui a été légué au prolétariat par des hécatombes d’ouvriers : lorsqu’une armée se jette sur des ouvriers, le salut, l’unique voie du salut consiste à se regrouper sur des bases de classe, et c’est là seulement que peut éclater l’explosif qui brisera l’armée ennemie, où le même abîme de classe va se creuser, permettant ainsi l’écroulement des régiments de l’ennemi. L’opposition de classe n’est jamais particulière, c’est une question de substance. On ne peut pas construire un territoire de classe sans y détruire la bourgeoisie. Si celle-ci reste debout, il n’y a pas d’autre solution que laisser s’éclore, s’exprimer l’explosif de classe, et c’est seulement ainsi que la fermentation de classe pourra se répercuter dans les autres territoires.

L’instinct ne suffit pas plus dans la vie sociale qu’il ne suffit dans la vie animale. Le capitalisme ne gagne pas d’un coup sa bataille et nous avons vu qu’il a essayé de le faire. Au même moment où le Front Populaire se dispose à s’écarter de la scène, personne, ni les anarchistes, ni le P.O.U.M., ne donne le mot d’ordre de grève générale, bien qu’ils étaient prévenus cinq jours avant l’éclosion de l’attaque de Franco : ils étaient tous allés demander des armes au gouvernement du Front Populaire. L’élan spontané des ouvriers devait arriver à une impasse : il était impossible de le poursuivre en dehors d’un guide, en dehors d’un parti de classe. A défaut de celui-ci, le capitalisme fait sa réapparition. Pourtant les ouvriers ne l’appellent pas, quoiqu’au point de vue abstrait ils pourraient en empêcher la réapparition soudaine. Mais dans le domaine social aussi, il est impossible de s’arrêter dans le néant : au pouvoir bourgeois il faut opposer le pouvoir d’une autre classe. Et alors les anarchistes diront aux ouvriers que l’anarchie va se réaliser maintenant par la tolérance du gouvernement Companys d’abord, l’entrée dans le gouvernement ensuite. Le P.O.U.M. suivra les mêmes traces. Et en face d’une situation extrêmement tendue où les ouvriers ont donné le maximum de leurs possibilités : chasser les patrons capitalistes, et que ceux qui les dirigent les appellent à confier la direction des entreprises à l’Etat capitaliste Companys qui quelques jours auparavant avait déclaré qu’il ne fallait pas s’armer, bouleverse de fond en comble sa position et proclame qu’il faut s’armer, au contraire, pour battre les fascistes. Le changement de forme est une continuation logique, inexorable, dans le rôle du Front Populaire et de toutes ses annexes.

L’attaque est brisée à Barcelone, elle ne l’est pas à Saragosse. Conséquence ? Elle laissera se réinstaller Companys pour conquérir Saragosse où il n’y a plus bourgeoisie et prolétariat, mais où se trouvent les “maures”, les fascistes. La composition chimique de la société se transforme à Barcelone comme à Saragosse, dans un centre comme dans l’autre le capitalisme prend la tête des ouvriers, là par la corruption et la tromperie, là par le massacre. L’inéluctabilité du duel entre les classes se manifeste avec sa violence impitoyable : on évince le prolétariat dans les deux secteurs et l’étendard est levé : lutte contre le fascisme, abattre celui-ci est le mot d’ordre de l’heure.

Oui, le fascisme c’est le capitalisme, disent anarchistes et communistes de gauche. Mais les premiers diront que pour battre le fascisme il est du devoir des ouvriers de s’appuyer sur le gouvernement de Companys ; les seconds diront qu’il ne faut pas exclure la possibilité de faire agir de pair la marche vers la socialisation et l’éviction du gouvernement d’un côté, les succès militaires contre le fascisme de l’autre. Que pourrait-on faire d’autre, une fois que les fascistes ont été chassés de Barcelone, si ce n’est passer à la libération des prolétaires qui sont emprisonnés à Saragosse ? Et si l’on ne faisait pas cela, ne s’ensuivrait-il pas que les fascistes pourraient redescendre à Barcelone ?

Le piège est tendu et il a une prise immédiate sur les ouvriers. Mais sont-ce ces derniers qui l’ont tendu ou bien Companys, qui a trouvé dans les anarchistes et les “communistes de gauche” un supplément indispensable au Front Populaire qui était irrémédiablement discrédité parmi les masses, à Barcelone surtout ? Le prolétariat pouvait-il se soustraire à ce concert ? C’était impossible, et nous qui avons traversé la tragédie de la lutte contre le fascisme, nous sommes les premiers à affirmer que cela était absolument impossible. Comment un ouvrier, le revolver fasciste braqué sur la tempe, peut-il imaginer autre chose que la nécessité d’éloigner ce revolver à tout prix, même avec l’appui de Companys ? Nous avons déjà vu qu’instinctivement il avait pris une autre direction, mais comment par la suite pouvait-il se diriger spontanément vers la construction de son pouvoir, en face d’un ennemi qui possédait non seulement dans Franco et le Front Populaire un état-major qui sait ce qu’il veut, mais aussi l’instrument spécifique de la direction sociale, son Etat ?

Pour battre le capitalisme à Saragosse, il fallait battre le capitalisme à Barcelone. “Les fascistes descendront si on continue la lutte de classe”. A cela le marxiste aurait dû répondre avec la foi, la certitude qu’illuminent toutes les expériences ouvrières dans les autres pays, que pour démantibuler l’armée fasciste, pour briser son attaque, il n’y avait d’autre voie que celle du 19 juillet : rester classe ouvrière, continuer la lutte contre le capitalisme, empêcher le retour de Companys ; socialisation, oui, mais à condition d’en faire la structure d’une société nouvelle. La destruction du capitalisme n’est pas la destruction physique et même violente des personnes qui incarnent le régime, mais du régime lui-même. Si ces socialisations s’intègrent dans l’Etat, elles ne représentent pas une marche vers la destruction du capitalisme, mais – ainsi qu’il en avait été en Allemagne, en Autriche – un maquillage de l’ennemi, de son pouvoir, de son exploitation.

C’est uniquement sur cette voie que Saragosse aurait pu être délivrée. Et ceux de nos contradicteurs qui nous disent que c’est impossible, qu’il est inévitable que le front territorial se constitue, comment arrivent-ils à expliquer que c’est justement lorsque l’objectif militaire s’est substitué à l’objectif de classe, que Franco a marché de victoire en victoire, et que les ouvriers qui étaient mille fois mieux armés que le 19 juillet aient été battus partout.

Les événements sociaux s’expliquent uniquement en fonction du dynamisme de classe. Le “curé marxiste” pourra dire : la résistance des ouvriers qui s’est faite malgré le Front Populaire (lequel se dirige manifestement vers la compromission ainsi qu’il en avait été le cas pour la gauche bourgeoise en Italie et en Allemagne) peut se continuer malgré la manœuvre du Front Populaire. Non, une fois que la machine infernale est en action, il n’y a pas moyen de lutter sans en sortir, sans prendre une position opposée, celle que les ouvriers avaient prise instinctivement. Ou la lutte de classes se déclenche partout, à Madrid comme à Séville, à Saragosse comme à Barcelone, à Burgos comme à Cordoue, ou bien alors c’est la collaboration de classes qui règne partout. Une fois que l’on a intégré les ouvriers dans l’Etat capitaliste, l’objectif premier à assigner, c’est de rompre cet engrenage, et c’est une ignominie – après les événements des autres pays – de dire que les ouvriers pourront faire cela par la voie détournée des socialisations ou des victoires militaires contre le fascisme. Pas de piège. La lutte contre le fascisme est une lutte contre le capitalisme et rien que cela. Si l’on admet que l’on puisse faire l’une et l’autre chose, la socialisation sans la destruction de l’Etat capitaliste, la guerre militaire sans l’Etat prolétarien, on devient les colporteurs d’une mystification dans les rangs des ouvriers.

L’impérialisme est la dernière phase du capitalisme. Pour que cette formulation ne devienne pas un passe-partout qui permette de juger avec désinvolture les différentes situations, il faut qu’elle nous guide dans la perception non seulement des modifications quantitatives (de grandeur des évènements), mais aussi des changements substantiels qui se vérifient dans l’époque que nous vivons. Affirmer que si le Front Populaire a accepté le combat armé contre Franco en Espagne, cela a dépendu du degré plus avancé de la tension sociale, c’est prendre la face des événements, sa couleur, mais non comprendre la réalité de la situation. Au surplus cette affirmation ne peut se faire qu’à une condition : oublier la distinction fondamentale entre guerre civile et guerre impérialiste. Distinction qui, encore une fois, ne relève nullement de la grammaire marxiste, mais est le produit de toute une série d’événements tragiques qui charpentent toute l’évolution politique de la dernière phase du capitalisme.

Guerre civile c’est la guerre des classes : du prolétariat contre la bourgeoisie. Formule simple, trop simple pour ceux qui prennent prétexte de la complexité que revêtent les situations actuelles, pour compliquer les vérités essentielles de l’action prolétarienne, les défigurer, les falsifier. Mais ils effectuent cette complication en enlevant l’objectif sans lequel la guerre civile est inconcevable : celui de la destruction violente de l’Etat capitaliste, la construction d’un Etat opposé : l’Etat prolétarien. Les anarchistes ont irrémédiablement compromis leur position centrale que la moindre concession à l’idée étatique signifie l’inévitable dégénérescence des conquêtes des ouvriers. A Barcelone d’abord, à Madrid ensuite, ils ont aiguillonné dans un Etat capitaliste, dans un Etat qu’ils ont eux-mêmes qualifié d’”Etat de toutes les classes”, la révolte des ouvriers, révolte qui s’orientait et ne pouvait que s’orienter vers une opposition violente envers l’Etat qui avait accouché – avec la complicité directe du Front Populaire – l’attaque de Franco.

Les adjectifs “civil” et “impérialiste” s’incorporent donc avec les notions de classe. La moindre confusion dans ce domaine ne conduit pas seulement à l’impossibilité de comprendre les événements, mais rejette d’un coup de l’autre côté de la barricade, comme ce fut le cas en 1914. Dans la phase actuelle du déclin capitaliste, aucune guerre en dehors de la guerre civile pour la révolution communiste n’a de valeur progressive. Sur quoi basons-nous cette affirmation ? Sur deux notions centrales qui sont le corollaire direct de la position centrale que nous vivons la dernière phase du capitalisme : d’abord le fait qu’il n’y a plus de classe progressive en dehors du prolétariat ; ensuite le fait que le point extrême de saturation dans l’industrialisation du monde a été atteint par le capitalisme. Sans ces deux corollaires, la thèse centrale sur l’impérialisme n’a qu’une valeur de phrase, de décoration littéraire. Les événements confirment-ils ces positions générales ? Au point de vue politique, aucun doute n’est possible : Gandhi prêchant la campagne du sel, le Négus signant des pétitions à la Société des Nations, Tchang-Kai-Shek et Thang-Sue-Lang s’arrêtant et se graciant mutuellement, voici les échantillons de l’évolution industrielle des colonies et semi-colonies. Au point de vue économique, il est nécessaire de ne pas se fourvoyer pour pouvoir comprendre. Certes, des progrès économiques se réalisent dans les différents pays et dans les colonies, mais progrès par rapport à quoi ? Par rapport à un état économique précédent et nullement en correspondance avec le rythme de l’évolution productive. Pour freiner celle-ci, le capitalisme doit avoir recours à tout : contingentement de la production, dévaluations monétaires, économies autarciques, accord d’Ottawa. Et c’est ici l’essentiel : les Indes, par exemple, connaissent actuellement une période de tranquillité économique provisoire par rapport aux troubles de 1925 et 1930, mais cela n’a été possible que grâce à l’amputation du développement productif.

Dans la période précédente du capitalisme, il restait des marchés parce qu’il y avait encore, pour l’impérialisme, des possibilités réelles d’apporter l’industrialisation dans des contrées d’Afrique et surtout d’Asie. Aujourd’hui encore ces régions existent, mais leur industrialisation dépasse les capacités historiques du capitalisme, c’est là une tâche qui revient au prolétariat et uniquement à ce dernier. Le caractère impérialiste des guerres est donné par la nouvelle situation : il ne s’agit plus de conquérir des marchés, mais d’évincer l’attaque prolétarienne, de la briser de la meurtrir.

En Espagne actuellement on aboutit à un véritable puzzle si l’on essaye d’expliquer comment l’Angleterre supporte que sa colonie portugaise devienne le fournisseur de Franco allié de Mussolini, qui menace les positions anglaises en Méditerranée, ou comment la France ne s’oppose pas au ravitaillement des militaires espagnols par Hitler qui peut ainsi s’assurer une base d’encerclement territorial de la République. Et la constellation des forces actuelles ne permet pas le moindre doute : la France et l’Angleterre appuyées par l’Union Soviétique se trouvent aujourd’hui dans des conditions de supériorité militaire telles qu’elles ne devraient pas tarder un instant à risquer même l’hypothèse d’une guerre mondiale. Si le capitalisme anglais et français sont donc forcés de ne pas se laisser guider par son intérêt impérialiste spécifique, c’est que les situations les mettent devant la nécessité de considérer que leur intérêt primordial est ailleurs : c’est que la dernière phase du capitalisme ne connaît qu’une seule guerre impérialiste : celle tendant au massacre du prolétariat.

D’après cette dernière thèse, le capitalisme en serait-il arrivé à maîtriser les lois de son évolution ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord établir quelle est la loi de l’évolution capitaliste. Est-ce celle qui régit la production et détermine l’impossibilité de concilier les éléments antagonistes que sont le capital et le travail dans un solidarisme économique et politique au sein de la société bourgeoise ? L’explosif historique réside-t-il dans cet antagonisme ? Marx, pour prouver l’inévitabilité de la chute du régime capitaliste n’a-t-il pas prouvé que c’est la structure même de la production – en dehors de la concurrence – qui détermine la loi de l’évolution antagoniste de la société capitaliste ?

Nous n’avons pas à examiner ici l’hypothèse de la construction d’une unité harmonieuse dans le capitalisme mondial, mais tout simplement à indiquer la loi qui le régit. L’élément antagonique qui empêche toute unité réside bien dans la construction de classes opposées où aucun compromis n’est possible, d’où jaillira la révolution mondiale. Cet élément antagonique ne réside nullement dans l’opposition entre les Etats impérialistes d’où ne peut sortir que le massacre de la classe ouvrière.
Il ne s’agit pas de postuler l’avenir pour déterminer d’avance si oui ou non des revendications d’ordre économique ne se poseront plus à l’occasion des guerres. Il s’agit de déterminer si l’enjeu essentiel de ces guerres n’est pas la destruction du prolétariat et si, par exemple, actuellement en Espagne, les impérialismes français et anglais ne subordonnent pas l’intérêt primordial de la sauvegarde du régime capitaliste dans son ensemble aux intérêts particuliers de leur propre impérialisme. Cette attitude des deux impérialismes nous semble être un démenti catégorique à ceux qui prétendent que même dans la phase actuelle de l’impérialisme le mobile des guerres consiste dans l’intérêt antagonique des Etats capitalistes ou de leurs constellations.

Il n’est pas exclu que le capitalisme puisse en arriver à sectionner l’explosion des contradictions de sa société à des endroits particuliers : la Mandchourie, l’Ethiopie, et cela pour éviter que de l’éclosion simultanée et générale de tous les secteurs, les conditions ne s’établissent pour faciliter le cours de la révolution mondiale. Mais même dans cette hypothèse nous n’assisterions pas à la construction d’une société capitaliste harmonieuse, car le facteur de son bouleversement réside dans la structure de la société elle-même et dans l’inévitabilité de la construction des classes s’opposant les unes aux autres.
En Espagne, point de doute. Il n’y a pas de guerre civile puisque les ouvriers sont intégrés dans l’Etat capitaliste. Aussi puissante que puisse être leur volonté de s’en libérer, ils y sont cloués par la nécessité qu’on leur a imposée de battre les armées de Franco. Or, pour battre une armée, il en faut une autre, et pour la créer il faut un Etat. De plus, il n’y a aucune force politique qui appelle les ouvriers à passer à la destruction de l’Etat capitaliste dans les territoires occupés par le Front Populaire. Les anarchistes soutiennent la nécessité impérieuse de battre “d’abord Franco”, les communistes de gauche affirment qu’il est possible de ne pas attaquer de front l’Etat capitaliste mais de le circonscrire par la voie détournée des socialisations et des victoires militaires qui pourraient acquérir une valeur prolétarienne même si le Conseil Economique et le Comité Central des Milices sont· intégrés dans l’Etat capitaliste.

Le P.O.U.M. qui est depuis six mois en veine de citations, ne fait que se comparer aux bolcheviks en 1917. Il oublie une toute petite chose, extrêmement mince : que Lénine a menacé de faire la scission avec un groupe qui soutenait d’ailleurs des positions bien plus avancées que le P.O.U.M. et que jamais le problème ne s’est posé aux bolcheviks de participer à un gouvernement. Toujours leur devise a été celle de la destruction de l’Etat capitaliste, qu’il y ait n’importe qui au pouvoir, avec ou sans la menace de Kornilov.

Que des revendications économiques et territoriales ne se posent pas actuellement en Espagne, cela peut vouloir confirmer l’hypothèse que nous soulevons sur le caractère des guerres impérialistes actuelles, à savoir qu’elles ne peuvent avoir pour objectif le repartage du monde, mais uniquement la destruction du prolétariat de chaque pays. Mais ce n’est pas ici la question essentielle. Il s’agit de voir si oui ou non il y a une guerre civile en Espagne. Et à ce sujet, ainsi que nous l’avons dit, le caractère distinctif, en dehors duquel la guerre civile ne peut pas exister, c’est que la lutte armée se dirige contre l’Etat capitaliste et qu’elle ne soit pas captée par ce dernier.

Ceux des communistes de gauche qui considèrent que le facteur essentiel de la guerre impérialiste c’est la conquête des marchés, en arriveront-ils à dire que puisque cet élément est absent des événements actuels en Espagne, nous assistons à une guerre civile bien que l’élément fondamental, spécifique de cette guerre civile : la lutte contre l’Etat, soit remplacé par l’incorporation des ouvriers dans cet Etat ?
Quant à nous, tout en essayant de découvrir les perspectives que les situations semblent dégager pour l’avenir, nous croyons que notre devoir consiste à analyser les événements actuels sur la base des éléments qui existent déjà et qui nous font considérer que le rassemblement des ouvriers sous la direction de l’Etat capitaliste pose entièrement le problème de la guerre impérialiste. Devant cette situation réelle la directive pouvant permettre la reprise de la lutte ouvrière est celle qui rétablit, sur les deux fronts, la position d’hostilité et d’attaque des ouvriers industriels et agricoles.

Au volontariat opposer la désertion.
A la lutte contre les “maures” et les fascistes, la fraternisation.
A l’union sacrée, l’éclosion des luttes de classe sur les deux fronts.
A l’appel pour la levée du blocus contre l’Espagne, les luttes revendicatives dans tous les pays et l’opposition à tout transport d’armes. Commencer par refuser ce transport dans les pays où le prolétariat a encore des possibilités de lutte, c’est réaliser la condition, la seule condition pour le réveil de la lutte de classes en Italie, en Allemagne.

A la directive du solidarisme de classe, opposer celle de la lutte de classes et de l’internationalisme prolétarien.

Quand l’heure de la guerre impérialiste sonne, c’est aussi l’heure de la liquidation extrême de tout un passé de défaites prolétariennes qui se présente. Il n’est pas exclu que la grève de juillet en Espagne représente avec les grèves de juin-juillet en France et en Belgique les premières manifestations d’une vague mondiale du prolétariat. Comme en 1914, cette liquidation peut s’accompagner d’une sélection extrême des cadres des révolutionnaires communistes. L’isolement d’aujourd’hui de notre fraction, peut représenter une condition que les événements nous imposent pour maintenir contre tous les courants bien haut le drapeau de la lutte de classes, de l’Internationale et de la révolution communiste.

Au sujet de la situation internationale

Le phénomène le plus apparent pour celui qui considère la situation actuelle d’un point de vue de classe, est la fonction conservatrice qu’au sein de la société bourgeoise, le parti du prolétariat vient de prendre. Ce phénomène n’est pas nouveau ; historiquement et théoriquement il s’était présenté depuis le jour où une Opposition de Gauche avait surgi et s’insérant dans une tragique série de tentatives infructueuses et de brûlants insuccès, répétait sur le plan pratique les critiques que l’on avait adressé de tout temps à la politique des compromissions du centrisme. Ce qui dans la situation qui s’est créée dans les toutes dernières années est nouveau (et demande pour cela une attitude correspondante également nouvelle) c’est la combinaison d’une tendance involutive des partis politiques (et pratiquement du parti communiste puisque l’on ne peut pas parler d’involution pour un parti comme le parti socialiste qui l’avait consommé depuis longtemps) avec la précipitation rapide des situations vers des positions extrêmes : c’est-à-dire qu’une reprise des conflits sociaux ait été accompagnée par l’incapacité des partis à évoluer suivant le rythme de la phase historique et le développement lui-même du mouvement des masses.

Dans ce phénomène, dont nous connaissons désormais les origines, mais qui historiquement est déterminé par une situation précise, ce n’est pas seulement le vice du bureaucratisme (plaie qui surgit de l’oppression systématique de la vie de parti et qui ronge depuis tout un temps le parti communiste) qui s’est exprimé, mais la position toujours plus précise que le parti lui-même prenait au sein de la société, position parallèle et par beaucoup d’aspects identifiable avec celle prise par la Russie dans le concert des Nations bourgeoises : problèmes brûlants, dont les termes avaient été individualisés déjà au début de la crise intérieure du parti bolchevik, et, avec une bien autre conscience des dangers et avec une bien autre intelligente critique, par le parti lui-même dans la période de son début et fervent développement.

Le problème est donc aujourd’hui, pour nous, de nous demander concrètement, en quoi s’est substanciée l’involution du parti de la classe ouvrière, et en quoi doit se substancier à son tour notre renaissance.

Si la grande crise avait fait logiquement prévoir, à une échéance plus ou moins longue, la réouverture d’une phase de conflits sociaux âpres, le point de suture entre l’arrêt et la renaissance des mouvements prolétariens a été sans doute signé par la crise abyssine. L’entreprise militaire qui devait conduire à la conquête de l’empire éthiopien, n’avait pas tellement de valeur en elle-même (c’était une aventure coloniale comme il y en avait eu beaucoup, et il n’était pas nécessaire de sortir le bagage juridique de la démocratie pour crier au scandale !) mais c’était le symbole irréfutable du marasme auquel aboutissaient les économies nationales ,fermées en des marchés toujours plus restreints, et dominés, d’autre part, par la loi de fer de la production capitaliste qui est la reproduction du capital et par soi-même l’impérialisme. C’était le premier signal d’une situation qui ne pouvait pas rester statique, et qui rapidement tendait – même s’il était possible momentanément d’en localiser les soubresauts – vers un conflit d’impérialismes et, par réflexe, vers une renaissance des conflits sociaux. La réaction qui suivit dans tous les pays était également symbolique : expression d’une inquiétude qui n’intéressait pas seulement le prolétariat mais presque toutes les couches petites bourgeoises ruinées par la crise, lasses d’aventures et surtout hantées par le spectre du grand capitalisme.

Pour la première fois, ces masses descendaient dans la rue d’accord avec les prolétaires et se rangeaient derrière le parti. Peu importe que leurs idées n’étaient pas claires : les idées de ces couches ne seront jamais claires. Ce qui constituait un symptôme remarquable c’était qu’elles sentissent une opposition envers les gouvernements qui n’étaient pas disposées à prendre la direction d’une soi-disant et mythique “lutte contre les trublions de la Paix”, et qu’elles se mettaient à la queue de la seule classe capable d’affronter nettement le problème.

Une évolution à gauche se notait (encore indistincte et pour cela même caractérisée génériquement comme une “évolution à gauche”) dans la masse prolétarienne : les grèves reprenaient ; dans tous les pays les conflits s’aiguisaient et l’on réclamait une politique active.

La situation qui se déterminait n’était pas révolutionnaire par elle-même : mais il faut remarquer qu’aucune situation n’est jamais telle, comme ne l’était pas – dans ses réflexes idéologiques et dans les objectifs des masses – la situation de février 1917 en Russie. Les mouvements de classe mûrissent au cours de leur évolution : un peu par l’autocritique des faits, un peu par l’insuffisance des classes dominantes à satisfaire les primitives et naïves exigences des masses, surtout par la présence d’un parti vital qui anticipe (tout en se tenant en liaison étroite avec la vie croissante de la classe en lutte) sur les exigences de sa classe elle-même. La tâche de ce parti était de porter jusqu’à maturation l’expérience spontanée des choses : il devait accélérer le processus de détachement des couches inférieures de leurs illusions, de leurs classes dirigeantes, de leurs partis : transformer une “lutte générique” contre le fascisme (dont un parti de classe ne peut jamais se faire le porteur comme d’une chose sérieuse) en une lutte contre la classe dominante et, en un support de l’offensive prolétarienne il s’agissait donc de conquérir l’appui (pratiquement la neutralité) de ces couches non pas en faisant bloc avec leurs partis (car cela aurait signifié avaliser les traites échues depuis longtemps de la démocratie petite bourgeoise et alimenter les illusions perpétuellement renaissantes dans les classes intermédiaires) ; non pas en se mettant à leur queue et en s’engageant à demander au gouvernement une avalisation impossible des revendications “des humbles”, mais en conquérant ces couches par la justesse et la précision des mots d’ordre, par l’intrinsèque persuasion d’un programme d’action.

Aucun marxiste sérieux ne pouvait jamais penser que la question abyssine puisse donner lieu à un conflit d’ordre idéologique ou qu’il était possible de réfréner les velléités. expansionnistes d’un impérialisme jeune, en coalisant pour une œuvre commune des Etats impérialistes divisés par de profondes rivalités, préoccupés par trop de problèmes, anxieux des conséquences sociales d’un nouveau conflit mondial. Aucun marxiste sérieux ne pouvait croire que la crise elle-même puisse recevoir une solution bourgeoise. Comme si le statu-quo européen tel qu’il est (né d’une paix impérialiste et miné par de profonds antagonismes) sorti au surplus d’une crise comme celle de 1929-33, s’était pas- un statu-quo impérialiste.

A cette politique active de classe on a préféré la politique de la renonciation et de l’abandon de tout postulat de classe : on a cultivé l’illusion que les gouvernements bourgeois devaient et pouvaient intervenir contre le fascisme, que les masses devaient demander cette intervention dans la forme légale qui est de rite dans un bon pays démocratique ; que la guerre éventuelle (des impérialismes satisfaits contre les impérialismes insatisfaits) était la guerre des prolétaires et des couches inférieures que, enfin, le statu-quo était vraiment un statu-quo. On a préféré à la radicalisation des masses la radicalisation de la :.. bureaucratie, à la réalité d’une Internationale ouvrière le mythe d’une Société des Nations bourgeoise plaisamment disposée à tirer les marrons du feu pour le compte de ces couches inférieures.

Et l’on arriva jusqu’à cultiver l’idée de la possibilité d’une guerre (faite naturellement par les gouvernements bourgeois avec l’aide désintéressée des ouvriers, des paysans, de tous les opprimés) qui aurait dû rétablir des conditions équitables de paix sur le malheureux continent européen. Renonciation ouverte à toute position de bataille. Alors qu’à l’intérieur de chaque pays, de chaque parti communiste, on en arrivait à effacer non seulement la vision des différences mais jusqu’à la vision des oppositions entre les classes, sur le plan international on aboutissait à une défense de l’ordre capitaliste et au reniement des tâches historiques de l’Internationale.

La Russie justement préoccupée par les visées expansionnistes du Japon et de l’Allemagne, se sentait évidemment plus garantie par des alliances bourgeoises que par une vigoureuse reprise des mouvements révolutionnaires dans les différents pays.

Alors qu’à l’intérieur le parti prenait une physionomie démocratique et s’efforçait anxieusement de démontrer aux bons bourgeois que le diable n’était pas aussi méchant qu’il en avait l’air (et par cela il renonçait à dénoncer le véritable “diable” contre lequel le prolétariat est appelé à combattre), la vie autonome de l’Internationale Communiste se consommait. Cette dernière se faisait, tour à tour, porte-drapeau de la guerre démocratique (le mot d’ordre de 1914 de la IIème Internationale de triste mémoire) comme si, pour les ouvriers, une formule semblable pouvait avoir un sens ; porte-drapeau de la paix, à savoir de l’Europe de Versailles, comme si cette paix et cette guerre ne devaient être pour une Internationale Communiste autre chose que la guerre ou la paix de l’ennemi : paix et guerre sur quoi un parti révolutionnaire peut poser son jeu, mais dont il ne peut prendre aucune responsabilité, dont il ne peut cesser de se proclamer l’ennemi sous peine de se condamner à ne plus jamais pouvoir en profiter. Une autre fois, alors qu’on se déplaçait du prolétariat (qui sur le plan national ne peut avoir d’illusions sur son gouvernement et sur sa “démocratie”) aux idéologies des classes moyennes, au lieu de détacher celles-ci des exploiteurs capitalistes et les rapprocher de la classe ouvrière, on se détachait de la solide garantie des luttes révolutionnaires qu’est l’Internationale Communiste (en cela seulement peut consister la garantie de paix pour un Etat prolétarien, à condition toutefois que la Russie puisse encore s’appeler tel) pour faire de celle-ci une sous-section de la Société des Nations.

Dans cette analyse s’exprime, plus que le développement organique de la situation, la façon dont la situation se réfléchissait dans la conscience de ceux qui, à l’intérieur des partis communistes ou dans la collaboration avec ceux-ci, suivaient avec une préoccupation croissante le développement de la politique de l’Internationale. Mais la situation était (c’est là un fait acquis) le résultat logique de tout un processus qui, de la situation du parti russe, se répercutait dans la politique internationale et cette même situation réagissait avec les immanquables défaites résultant d’une orientation fausse, sur cette politique. S’étant cuirassé dans l’édification “Nationale” du socialisme, le parti russe s’extirpait des exigences de la révolution mondiale et les contre-coups de cette dernière le renfermaient toujours plus dans cette tâche désespérée et organisatoire.

Si le repliement sur des positions démocratiques et réformistes pouvait être masqué par une intransigeance démagogique et, si l’absence d’une orientation internationaliste pouvait être dissimulée par des déclarations renouvelées sur les finalités de la “défense de la république soviétique”, les directives respectives subissaient pratiquement leur épreuve et se réalisaient pratiquement : elles n’étaient plus objet de polémique. Le centrisme (Trotsky l’avait indiqué plusieurs fois) a comme caractéristique celle des oscillations perpétuelles du pseudo-extrémisme à la tactique du compromis : il est en fait et est resté encore le plus grand parti de classe, dans le sens qu’il a recueilli sous son drapeau (le drapeau de la tradition révolutionnaire, qu’on ne l’oublie pas et de la grande révolution) la masse la plus décidée du prolétariat. Et c’est de cette masse en fermentation qu’est née, l’exigence sincère d’une politique révolutionnaire. Mais au moment décisif, l’élément dirigeant a toujours imposé (avec l’autorité requise de cette foi et de tant d’autres facteurs) une politique de compromis. Il est inutile d’invoquer des dates et de ré-évoquer des précédents qui sont bien clairs devant nous. Les exigences d’une Russie repliée sur elle-même et par cela même conservatrice, au sein de laquelle des discriminations sociales et des situations de privilèges allaient se créer, où nécessairement la pointe de la révolution cédait au profit du conservatisme, se reflétait ainsi sur la situation internationale où les partis opprimés par la bureaucratie n’élaboraient pas les problèmes d’un rapport entre l’Etat soviétique et les forces révolutionnaires. Il s’explique également qu’à côté des impositions du sommet (qui ne suffisent pas à expliquer les situations de fait) au sein des partis membres de l’Internationale, prennent toujours l’avantage ces éléments de l’aristocratie ouvrière ou corrompus par une longue vie démocratique et pour lesquels l’heure des compromis ne sonnait jamais trop tard.

De ces prémisses surgissait la politique du Front Populaire : politique que nous ne considérons pas comme une erreur puisqu’elle est la logique application concrète de la tactique du compromis, et l’expression directe de la figure sociale des partis qui y adhèrent. Elle fut précédée par le Front Unique (de partis ouvriers non de classe). Mais le Front Unique n’en fut que l’introduction. Privé de tout contenu de classe, il ne signifiait que la parfaite unité des deux partis, leur parfait accord pour se laisser engloutir par la démocratie bourgeoise. Mais avec la politique du Front Populaire, avec les décisions du 7e Congrès, ce qui avait été les oscillations du passé devenait programme, et il se vérifiait vraiment, en période de reprise de la lutte des classes, cette fonction conservatrice dont nous parlions ci-dessus.

La lutte des classes se transformait en effet en lutte idéologique : à l’antithèse capital-travail s’opposait l’antithèse démocratie-fascisme. En d’autres paroles. l’opposition pour nous effective (prolétariat-démocratie bourgeoise) devenait une continuité ; ce qui pour nous est tout simplement une différence de méthode dans la domination de classe de la bourgeoisie (démocratie-fascisme) devenait une opposition et le centre naturel de la lutte prolétarienne devenait la démocratie : le socialisme n’était plus qu’une logique conclusion d’une politique démocratique. La lutte contre le fascisme impliquait pourtant la défense de l’ordre républicain à l’intérieur, la défense nationale et la défense du statu-duo bourgeois à l’extérieur : comme si la lutte contre le fascisme pouvait se résoudre sur le plan bourgeois ! Comme si la défense de la paix sociale et de l’ordre (ce ne sont pas nos paroles, mais celles de Thorez, Duclos, etc.) pouvaient en une société de classes, signifier vraiment une défense, et au surplus la défense prolétarienne ! Ainsi le mouvement ouvrier s’empêtrait dans les mailles des institutions bourgeoises et alors même qu’il se raidissait dans la défense contre le fascisme il se liquidait lui-même. La plus sérieuse expérimentation de Front Populaire s’inaugurait en France par d’âpres, violents conflits sociaux, par des grèves et des occupations d’usines (signe de la température des masses) : mais avait pour contre-partie dès le début une réaction contre la gauche, contre les “agitateurs trotskystes”, etc., à l’égard de laquelle les mesures modérées contre la droite ne sont que des caresses. La fermentation des masses continuait mais le parti communiste était désormais décidé à la réabsorber dans la légalité et à cultiver l’expérimentation social-démocrate sur une économie déjà dérangée et incapable de soutenir de nouvelles charges. Tout ce qui est arrivé en suite n’a pas cessé de confirmer cette opposition, dont les documents doivent être recherchés dans les continuelles déclarations de loyalisme républicain, de volonté d’ordre, de foi nationale qui fleurissent les discours, jusqu’à culminer dans ce chef-d’oeuvre qu’est la lettre du P.C. au Parti Radical pour le Congrès de Biarritz.

Que les masses françaises aient débuté l’agitation sans une idée bien précise du but et des possibilités de leurs mouvements, il n’y a pas de doute : mais il ne s’agit pas de cela. Il est aussi hors de doute que le prolétariat français, ainsi d’ailleurs que celui des autres Etats de vieilles et corrompues démocraties, nourrit encore des illusions démocratiques et légalitaires, et est en partie paralysé par une longue tradition syndicaliste. Mais la fonction du parti est justement celle de provoquer, au cours de la lutte elle-même et dans son expérience quotidienne, le dépassement des positions rétrogrades : d’accompagner au rythme même de son développement la courbe de l’état d’esprit des masses. La mentalité réformiste c’était là le problème à résoudre : par contre elle fut avalisée comme le mot d’ordre du moment. Mais dans les masses il y avait plus. Illusionnées ou non, elles se sentaient classe dirigeante : ce gouvernement pour elle, à leur yeux, était leur gouvernement, c’est-à-dire elles-mêmes. L’agitation posait nettement le problème du pouvoir, le posait mal, mais le posait. Et ici encore, la fonction politique du parti de classe ne pouvait être qu’indiquer à la masse la véritable voie du pouvoir. La pression, des masses en fermentation, combinée avec l’orientation petite bourgeoise du parti communiste, a donné lieu à la perpétuelle oscillation de la démagogie des phrases de meeting et la vulgaire compromission dans la pratique du gouvernement. Mais cette démagogie sauvait l’apparence eux yeux des masses. Périodiquement, à des échéances régulières, Léon Jouhaux d’un côté Thorez de l’autre, se présentaient en veste de tribun aux masses pour jurer qu’ils n’auraient jamais tolérés que les droits de la classe ouvrière soient foulés aux pieds. Dieu ne paye pas le Samedi : et la pratique des jours fériés était bien trop claire pour s’illusionner sur les saintes joies du Dimanche. Abandonnée à elle-même, renfermée dans ses illusions en certaines couches, déçue dans ses espoirs en d’autres, la masse prolétarienne a été ainsi condamnée à une agitation sans issue qui donnera bientôt des signes inévitables d’une lassitude au moment même où les couches patronales sentiront que le moment est venu pour leur offensive. La reprise de l’anarchisme d’un côté, les réactions du parti radical de l’autre en sont une documentation éclairante. Le prolétariat n’a plus son parti !

Parallèlement, les fruits du déplacement initial à gauche des couches petites bourgeoises s’égaraient. Le parti communiste pouvait bien se glorifier d’avoir conquis la petite bourgeoisie à la cause prolétarienne : en réalité c’était lui qui avait été conquis par la petite bourgeoisie. La neutralité et l’action d’appui des couches petites bourgeoises ont leur condition et leur limite dans le précipice de la situation vers le point décisif : le retour à la normalité les tue. La petite bourgeoisie suit le prolétariat parce qu’elle espère trouver dans les problèmes de la classe ouvrière la solution des siens : et il est nécessaire qu’elle espère jusqu’au jour où elle disparaîtra comme classe et se fondra dans le prolétariat. Mais la tactique adoptée devait conduire à l’opposé : le retour à l’ordre, la relative prospérité que l’aide gouvernementale assurait à ces couches en liquidaient aussi l’intérêt pour l’agitation ouvrière, les rejetaient automatiquement dans les bras des vieilles couches dominantes, alimentaient l’illusion opposée : l’illusion qu’au sein du capitalisme la petite bourgeoisie puisse résoudre ses problèmes. En réalité, la politique du Front Populaire était justement une politique, était précisément une politique petite bourgeoise et avait en cela ses limites infranchissables. La théorie de la lutte contre le fascisme sur des bases “populaires”, la lutte contre les 200 familles, la défense de l’ordre et de l’épargne, le tricolore avec une petite place pour la faucille et le marteau, tout cela n’est que cliché petit bourgeois appliqué à la tactique… révolutionnaire. En un autre sens, les masses ouvrières étaient emprisonnées dans la fausse tactique du parti : l’acceptation en plein des mythes petits bourgeois en période de rénovation de l’effervescence sociale : la progressive liquidation du “révolutionnarisme des couches inférieures”.

L’apparition de la question espagnole ne pouvait que confirmer brutalement et mettre tragiquement à nu ces circonstances de fait. Ici aussi les masses se trouvèrent emprisonnées par une tactique qui leur enlevait l’initiative pour céder celle-ci aux institutions bourgeoises, et au gouvernement en tant que leur représentant. La démagogie des Jouhaux- – longa manus de cette tactique au sein des syndicats ouvriers alimentait les illusions et multipliait les trahisons. Mais la question de l’Espagne n’était pas résoluble (comme naïvement on le croit) au travers de la question des aides : la prémisse était la reprise de la lutte pour le pouvoir au sein des pays non encore dominés par le fascisme. Cependant. comme on l’a vu les partis ouvriers travaillaient activement à l’intérieur, en France surtout, à liquider l’agitation de masse et à renvoyer aux calendes grecques le problème du pouvoir. L’intervention gouvernementale n’était pas à escompter : l’action directe des masses était éteinte à sa naissance même par la culture intensive des illusions que la démagogie révolutionnaire développait lentement mais sûrement. Le contrecoup de la tragique lutte espagnole a été atténué justement par l’existence d’un “gouvernement… des masses”. Et tandis que l’Espagne payait l’inexistence d’un véritable organisme de classe, la vie de l’Internationale se renfermait dans les cercles londoniens du Comité de Non-Intervention. L’aide tardive de la Russie ne portait pas une physionomie différente dans la lutte espagnole, comme elle ne l’avait pas porté en Chine au moment décisif de la Révolution.

Comme nous l’observions au début, la position prise par le centrisme n’est ni nouvelle, ni privée de bases : elle est le produit d’un processus historique, le reflet d’une position sociale. Au moment même où il liquidait les perspectives révolutionnaires en une situation à bien d’égards favorables, le parti communiste assumait dans l’ordre social bourgeois une position que l’on ne peut pas confondre (tout comme la social-démocratie), position qui tend, soi-disant au travers des oppositions de couches traditionalistes, à s’insérer définitivement dans l’ordre démocratique et dans la légalité bourgeoise, et par cela même s’ajoute, comme une des entraves les plus graves (à cause des origines prolétariennes du mouvement) aux multiples obstacles qui s’opposent à la lutte prolétarienne pour la conquête du pouvoir. La lutte contre le fascisme a désormais une physionomie analogue dans le camp démocratique et dans le camp communiste : c’est la lutte pour la démocratie bourgeoise contre le fascisme, d’une méthode contre l’autre, au fond d’une substance inchangée de classe de l’ordre capitaliste. C’est une défense des couches moyennes, une défense de la “paix sociale”. Et, sur le plan international, la défense de la paix (ou de la guerre) démocratique.

A cette tactique correspond, dans le domaine de la lutte des classes, une lente réabsorption de la fermentation sociale, la retraite de la petite bourgeoisie sur ses anciennes positions d’attente, la renaissance des forces réactionnaires alimentées par la politique sociale réformiste dans les limites de l’économie et de l’Etat capitaliste. Mais la force des événements doit imposer une discrimination, une maturation progressive des forces révolutionnaires qui briseront les chaînes qui empoignent aujourd’hui le prolétariat .Ce sont les événements qui pétrifieront dans le fait et dans la conscience des masses les organismes constitués et offriront aux forces révolutionnaires, comprimées et suffoquées. les instruments de la renaissance. Si d’un côté il est inévitable que la lassitude pénètre, la logique même de la situation démontre que nous sommes entrés dans une période de conflits, dans une période qui ne peut pas rester longuement incertaine. La physionomie sociale, définie, que les partis ouvriers prennent de plus en plus, facilitera la liquidation des forces réactionnaires accroîtra les rangs internationalistes et de classe. Notre tâche est déterminée par cette perspective : il nous revient de préparer lentement mais sûrement les cadres d’un organisme sain et décidé de classe, de réaliser les conditions d’une renaissance communiste, d’une vie nouvelle de l’Internationale : la nouvelle véritable internationale des travailleurs.

NOVUS

La Chine, autre théâtre de la guerre impérialiste

Il y a eu cinq ans, le 18 septembre, que l’impérialisme japonais commençait la conquête de la Mandchourie, ouvrant ainsi la phase décisive de cette expansion continentale dont le mémorandum Tanaka constitue le programme maximum. Quant à son programme d’expansion en Chine, il vient d’être formulé dans les “trois principes” de M. Hirota et comporte la reconnaissance du Mandchékouo et d’un “régime particulier” dans la Chine du Nord ; le renoncement par la Chine à toute velléité de s’appuyer sur une autre puissance qui ne soit pas le Japon ; le “bloc” économique nippo-mandchou-chinois et l’alliance pour la “lutte contre le communisme”.

Essayons de tracer le bilan de ces cinq années en Extrême-Orient, – surtout après cet épisode – qui, de tragique au début, vient de se terminer en pure comédie (nous voulons parler de la capture de Chiang Kai-Shek, le dictateur de Nankin), et qui a détourné l’attention des événements d’Espagne pour la porter sur cet autre théâtre de la lutte inter-impérialiste qu’est la Chine. On sait qu’en mai 1922, le fameux Chang Tso-lin avait proclamé “L’Indépendance” de la Mandchourie du restant de la Chine, c’est-à-dire sa propre dictature sur les paysans mandchous qu’il exploitait affreusement en les obligeant à lui livrer leur récolte de blé et de soya contre payement en papier-monnaie sans valeur, qui sortait à jet continu de ses presses de Moukden. Quant à lui, il exportait ces produits qui lui étaient payés en prix-or ! Chang Tsolin tué, en juin 1928, par une bombe de marque japonaise, son fils Chang Hsuehbang, le héros de la tragi-comédie d’aujourd’hui, suit ses traces et continue de Pékin, où il s’était installé en 1930, comme chef-adjoint de l’armée nationale chinoise, à exploiter son fief mandchou.

Le Japon, qui depuis 1906 avait commencé sa pénétration économique en Mandchourie – où il a investi 2 milliards 200 millions de yens – prenant prétexte en septembre 1931 d’un prétendu attentat contre le chemin de fer de Moukden, mis en scène par ses agents, envahit la Mandchourie. Toute l’organisation militaire du “jeune maréchal. » Chang Hsueh-liang s’effondre comme un château de cartes, laissant soupçonner qu’il était passé à la solde des japonais. Chang Hsueh-liang – suivant la coutume chinoise – s’efface pendant quelque temps et entreprend un long voyage en Europe. A son retour en Chine, on le rencontre agissant obscurément dans la lutte contre les “rouges”.

En Mandchourie, occupée par les Japonais, une assemblée de notables réunis à Moukden proclamait en février 1932 l’”indépendance des trois provinces orientales”. Le prince Pou-Yi, ex-empereur de Chine, d’abord choisi comme Régent, devint par après Empereur du Nouvel Etat mandchou, que le Japon s’est naturellement empressé de reconnaître.

La Chine avait protesté contre son démembrement, qui était une violation du traité des Neuf Puissances, signé en 1922.

Il est bon de rappeler que la Conférence générale de Washington (novembre 1921-février 1932) ne s’était pas seulement bornée au problème de la limitation des armements navals mais qu’elle s’était également occupée du règlement de certaines questions d’Extrême-Orient et du Pacifique qui intéressaient les puissances réunies. De ces délibérations était sorti le “traité dit des “Neuf Puissances” “, parce qu’à côté de la Chine, du Japon, de la France, des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, se trouvait la signature de l’Italie (celle-ci dernière en temps et en importance d’intérêts), le Royaume des Pays-Bas (pour ses possessions aux Indes Néerlandaises), le Portugal (pour Macao, en Chine, dernier débris du puissant empire colonial du XVe siècle) et enfin la Belgique (pour ses capitaux investis en Chine). Le traité impliquait, outre le respect de l’intégrité territoriale et administrative de la Chine, le maintien de la “Porte Ouverte”. Mais en réalité, il s’agissait “d’un accord à quatre” des puissances directement intéressées : Angleterre, Etats-Unis, Japon et France, qui réalisaient un modus vivendi sur la base du statu quo.
La question d’Extrême-Orient, considérée dans le passé comme le spectre d’un conflit de races (le “péril jaune”, si cher à Guillaume) qui aurait conduit la Chine et le Japon à la conquête de l’Europe, ou à un conflit devant opposer le Japon aux Etats-Unis pour la maîtrise du Pacifique, perd son caractère de duel nippo-américain pour devenir un problème mondial, étroitement lié à l’échiquier européen. En effet, la même tendance, qui se constate en Europe, à localiser les conflits, se remarque en Extrême-Orient. Tout comme en Espagne où les différents impérialistes se heurtent manifestement sans qu’éclate le conflit mondial, en Chine, on a assisté et on assistera à des conflits armés entre Etats opposés, tels la Russie et le Japon, qui se heurtent vers la Mongolie et d’incidents de frontière avec l’Etat mandchou – qu’ils arment et dirigent effectivement – sans que pour cela le conflit mondial éclate. Mais la politique consistant à “localiser” les conflits revient à sanctionner des faits accomplis : c’est ce qui s’est produit en Europe avec l’occupation de la Rhénanie par l’Allemagne et l’aventure italienne en Ethiopie. En Extrême-Orient, cette politique ne peut évidemment tourner qu’à l’avantage de l’agression japonaise.

Après la conquête de la Mandchourie, vint en 1933 le tour de la province du Jehol, une des trois provinces de la Mongolie intérieure, qui fut annexée à l’État Mandchou érigé en Empire.
Le plan japonais consistait à grouper d’abord les cinq provinces du Nord de la Chine en un seul Etat “autonome”, presqu’aussi grand que la Mandchourie. Deux de ces provinces : le Chahar et le Suiyan se trouvent au nord de la Grande Muraille et font partie de la Mongolie intérieure. Les trois autres : Hopeï, Chansi et Shantoung font partie des dix-huit provinces de la Chine proprement dite. Le Japon s’attaqua, en premier lieu aux provinces du Hopeï et du Chahar. L’armée japonaise dépassa la Grande Muraille et imposa à Nankin l’armistice de Tangkou (mai 1933). La Chine reconnaissait une vaste zone démilitarisée et l’extension du contrôle du Japon sur Pékin (Peïpin) et Tien-Tsin qui en est le port.

Au commencement de 1935, la majeure partie du Chahar fut annexé à l’Empire mandchou et finalement, en juin 1935, le Japon obtint que les troupes de Nankin soient complètement retirées de la Chine du Nord et que des gouverneurs philo-nippons soient nommés. Un conseil “autonome” du Hopeï et du Chahar est installé à Pékin1. Il était encadré de conseillers japonais représentant le pouvoir réel et s’appuyait sur l’armée japonaise du Shantoung. Et de “l’autonomie”, on serait passé ensuite à “l’indépendance”… tout comme pour le Mandchékouo ; et du bloc économique, on serait arrivé à l’unification des deux Etats en un seul empire dont Pou-Yi aurait été la marionnette impériale manœuvrée par le Japon.

Pour les provinces nettement mongoles, (le Suiyuan et le restant du Chahar) le plan. japonais prévoyait la création d’un Etat mongol lui aussi “indépendant”.

Le Suiyuan, la dernière des trois provinces de la Mongolie intérieure, non encore occupée par le Japon, offre un intérêt capital pour le Japon. Non seulement, l’occupation de cette province permettait aux japonais de contrôler le seul chemin de fer pénétrant au coeur de la Chine du Nord Ouest, mais elle prolongerait l’avance japonaise vers l’Ouest et le Sikiang ou Turkestan oriental, territoire chinois que l’U.R. S.S. cherche à mettre sous son influence tout comme l’impérialisme anglais cherche à s’imposer au Thibet.
Cette avance vers l’Ouest correspond au plan stratégique japonais pour l’encerclement de la Mongolie extérieure, ou République Populaire Mongole. C’est en même temps, une poussée vers le Turkestan chinois, base éventuelle d’une agression contre l’U.R.S.S., qui a créé dans l’Asie centrale russe une riche région cotonnière. Enfin, en s’emparant du Suiyuan, le militarisme japonais pourrait plus facilement menacer la province voisine, le Chansi, qui est d’une importance décisive pour la possession de toute la Chine du Nord.

On sait comment l’U.R.S.S. a répondu à la menace directe contre la République populaire mongole, par la déclaration de Staline au journaliste Roy Howaard que l’U.R.S.S. soutiendrait la Mongolie en cas d’agression et par le traité d’assistance mutuelle, signé en mars 1936 à Oulanbator (Capitale de la République Populaire), qui assurerait la Mongolie de l’appui moral et politique de l’U.R.S.S. ainsi que de son aide technique en cas d’agression.

Sur la frontière mandchou-mongole les attaques continuent à se multiplier surtout depuis la signature du dernier accord nippo-allemand.

Mais pour le moment, le Japon fait surtout du travail politique, en se posant en défenseur de la population mongole opprimée par les bolchéviks et en cherchant à faire de la Mongolie intérieure un centre d’attraction tant pour les Mongols de la République populaire que pour les habitants de la Transbaïkalie soviétique où ils vivent à côté de Bouriates (peuple qui leur est apparenté).
Grâce aux efforts des agents japonais, une conférence des princes mongols du Chahar et du Suiyuan s’était tenue en 1933 et avait établi à Bato-Khalkhé un gouvernement ayant à sa tète le prince mongol Teh-Vang, qui est à la solde du Japon.

Teh-Vang avait cherché à convoquer une nouvelle conférence des princes mongols pour proclamer “l’Indépendance” de la Mongolie intérieure, dont nous avons déjà parlé plus haut. Mais il semble que ses efforts soient restés stériles. Bien plus, le gouvernement de Bato-Kalkhé s’est désagrégé en se subdivisant en deux centres : l’un en étroite liaison avec le Japon, l’autre tendant à collaborer avec le gouvernement de Nankin. Le Japon, a alors abattu ses cartes en faisant envahir le Suiyuan. Comme dans le Chahar, le Japon utilisa là aussi les bandes mongoles-mandchouriennes, armées et commandées par des japonais et soutenues en cas de nécessité par l’aviation, l’artillerie et les chars d’assaut japonais. Mais le Suiyuan est très étroitement lié économiquement au Chansi dont le gouverneur En Si-chang, tout en étant opposé à Nanking et considéré comme philo-nippon, s’est déclaré adversaire d’une occupation japonaise qui l’aurait frustré de l’exploitation de la province voisine. Le Japon, pour le moment, ne semble pas vouloir pousser à fond son occupation et reste sur ses positions.

Le dernier événement a été la subite rébellion de Chang Hsueh-liang qui, chargé de la lutte contre les “rouges” dans la province du Shensi, fit prisonnier Chiang Kai-shek à Sian-Fou ainsi qu’un grand nombre de personnalités du gouvernement de Nanking.

Devant la vague d’agitation anti japonaise qui s’étend dans toute la Chine, et dont nous parlerons par après, cette arrestation de Chiang Kai-shek, qui symbolise la politique de renonciation, par Chang Hsuehliang, spolié autrefois par les Japonais, pouvait être interprétée comme étant la réponse des nationalistes chinois au traité d’alliance germano-japonais qui, sous le masque d’une lutte contre le “Komintern”, est une alliance des deux impérialismes en vue du prochain conflit mondial. Chiang Kai-shek est considéré comme trop “pro-japonais” et, en fait, il n’a jamais mobilisé l’armée contre le Japon qui a pu engloutir la Chine du Nord. Shangaï, en 1932, fut défendu par la 19e armée, qui est une armée du Sud, pendant que l’armée “modèle” de Chiang Kai-shek restait spectatrice du conflit – tandis qu’il a dirigé de 1930 à 1935 une demi-douzaine de campagnes contre les “rouges”. Et alors que le boycottage contre les produits japonais avait fait baisser les exportations japonaises en Chine d’une valeur de 346 millions de yens en 1929 à 117 millions en 1934 (malgré la dévaluation du yen d’environ deux-tiers de sa valeur-or) Chiang Kai-shek pratiquait une révision du tarif douanier à l’avantage des produits japonais et frappait le coton d’un impôt supplémentaire qui allait peser lourdement sur l’industrie cotonnière chinoise.
Tout récemment, il sanctionna les concessions importantes faites aux Japonais à la suite de leur débarquement dans le Shantoung.

Toute cette interprétation des événements du fait même qu’elle est la plus naturelle ne semble pas devoir être la plus juste, surtout quand il s’agit de la Chine. Le dénouement inattendu – la libération soudaine de Chiang Kai-shek et la condamnation de Chang Hsue-liarg à dix années de travaux forcés suivie d’une amnistie demandée par le prisonnier la veille – contribue à valoriser cette autre thèse que Chang travaille pour les intérêts du Japon en cherchant à provoquer une nouvelle guerre civile, puisque le dernier conflit entre Nankin et Canton n’a pas dégénéré en lutte armée. A moins que Chiang et Chang n’ait monté d’un commun accord cette comédie de toute pièce et ce, toujours pour donner prétexte au Japon d’intervenir dans les affaires de Chine. Ce nouveau coup en préparation signifierait ou la séparation définitive de la Chine du Nord du restant du pays ou une intervention japonaise (avec toutes ses conséquences) dans la vallée du Fleuve Jaune ou encore plus au Sud où les agents japonais “préparent” l’autonomie du Fou-Kien, dont le gouverneur est un ancien élève de l’Ecole militaire japonaise.

Que le Japon, ici encore, comme ce fut le cas lors de l’invasion du Suiyuan, n’ait pas cru opportun pour l’instant de pousser plus à fond, dépend de raisons d’ordre intérieur et international que nous allons essayer d’analyser.

Au Japon, se dessine depuis quelque temps une opposition à la politique impérialiste risquant d’accentuer le boycottage des produits japonais en Chine et de provoquer des complications internationales.

Les milieux commerciaux et industriels craignent surtout des réactions soviétiques, comme la non-ratification de l’accord sur les pêcheries japonaises dans les eaux soviétiques et la dénonciation par Moscou des concessions pétrolifères de Sakhaline. Le gouvernement japonais présidé par M. Hirota est un gouvernement extraparlementaire, issu de l’éclat militaire de février 1936. Les partis traditionnels bourgeois (Ceukai et Minsaito) se préparent ouvertement à lutter contre lui en utilisant les mêmes mots d’ordre qu’en Occident : pour la “démocratie” contre le fascisme et le danger de guerre.

Mais, en réalité, cette expansion du Japon sur le continent asiatique correspond à une nécessité d’ordre démographique – la population japonaise tend vers les 100 millions – et économique.

L’invasion de la Mandchourie il y a cinq ans marque aussi le début de l’invasion intense des marchés par les produits japonais.

Les exportations japonaises de tissus de coton ont presque doublé au cours de ces dernières années, en refoulant à la deuxième place l’Angleterre, à laquelle, dans ce domaine, le monopole appartenait.

Pour la même période, les exportations japonaises pour les tissus de soie artificielle ont plus que triplé et pour les fils de soie ont augmenté dans la proportion de 145 fois.

Les exportations de produits qui, auparavant, ne figuraient pas dans la nomenclature des exportations japonaises, tels, par exemple, les tissus de laine, la bonneterie, l’appareillage électrique, les bicyclettes, la bière, etc. ont augmenté dans des proportions aussi fabuleuses. En moyenne, ces rubriques des exportations ont augmenté, depuis trois ou quatre ans, dans la proportion de cent fois.

En même temps, on observe un autre phénomène : l’extension des marchés qui font l’objet des attaques des exportations japonaises. Autrefois, il s’agissait des Etats-Unis, de la Chine et, partiellement, des Indes. Maintenant, il s’agit de tous les pays et de toutes les régions de l’océan Pacifique, de l’Afrique et même de l’Europe. Partout, la vague japonaise des marchandises à bas prix submerge les anciens monopolistes et ,en premier lieu, l’Angleterre.

Nous avons déjà démontré au cours d’un autre article les raisons qui rendent possible cette expansion et surtout l’exploitation inouïe de la classe ouvrière japonaise.

Toute la politique d’expansion du Japon tend à s’approprier les matières premières qui lui font défaut, non seulement pour l’industrie de “paix” mais surtout en prévision de la guerre. Le Mandchéoukouo, signifie Blé et Soya, le Nord de Sakhaline : pétrole ; le Nord de la Chine : charbon, fer et coton (possibilité donc de s’affranchir pour ce produit des marchés américains et anglais). A l’encontre des impérialismes occidentaux, et profitant de leur expérience, le Japon ne veut pas donner naissance dans ses pays coloniaux et semi coloniaux à une concurrence industrielle ; au contraire, il cherche surtout à se créer un réservoir de matières premières et de produits agricoles à échanger contre des produits fabriqués dans la Métropole. C’est ainsi qu’il intervient pour 65 %. des importations mandchoues.

Quant à la réaction chinoise à la poussée japonaise, on a pu constater ces derniers temps qu’elle devenait plus forte. Les pourparlers, en cours entre Nankin et Tokyo, ont été rompus suite à l’offensive dans le Suiyuan et le gouvernement chinois a souligné que les relations sino-japonaises ne pourraient se normaliser que sur la base de la reconnaissance du principe de l’intégrité territoriale de la Chine, y compris la Mandchourie.

Toutefois, des réserves s’imposent, croyons-nous, sur l’importance de l’influence du “grand” parti communiste de Chine ou de “l’association pour le salut de la patrie” dont l’animateur serait la veuve de Sun Yat-Sen. Surtout, au moment où reparaît sur la scène politique le général “chrétien” FengYu-Hsiang qui fait appel à l’union avec les communistes. Le Parti communiste chinois s’est prononcé depuis quelque temps pour un gouvernement de “libération nationale” et pour une armée “anti japonaise unifiée” ; bien plus, dans son manifeste du mois d’août 1936, à l’occasion de l’anniversaire de sa fondation, ce parti a précisé qu’il était partisan d’une république démocratique avec un Parlement élu au suffrage universel et qu’à cette république se joindraient les péripatétiques districts “soviétiques” qui semblent maintenant s’être fixés au Nord-Ouest.

Les communistes se déclarent disposés à entrer au Parlement et ils vont jusqu’à affirmer qu’ils sont prêts à introduire dans leur région le même régime administratif et politique que celui qui prévaudra pour l’ensemble de la Chine. On voit par là que la nouvelle Constitution Soviétique fait école !
Ce qui surtout semble intriguer l’impérialisme japonais, c’est l’intervention plus prononcée des impérialismes occidentaux en Extrême-Orient. En effet, c’est la médiation anglaise qui semble avoir joué un rôle important dans la solution pacifique du conflit avec le Sud ainsi que dans le dénouement des derniers événements. C’est également l’Angleterre et les Etats-Unis que le Japon a trouvé en face de lui quand il s’est agit de la reconstruction économique et financière de la Chine. Tout particulièrement en novembre 1935, lors de la réforme monétaire. Après les troubles dus aux exportations massives de l’argent – qui reste le métal monétaire de la Chine – provoqués par les achats américains de revalorisation, on est arrivé à une entente : à l’étalon d’argent instable et à la multiplication des billets de banques on a substitué un système de centralisation de l’émission des billets, du change contrôlé sur la base de la livre et du dollar et une réserve d’or par troc des réserves d’argent chinois contre de l’or américain.

Le Gouvernement de Nankin s’est occupé aussi du problème du trafic et des communications, qui offre un intérêt stratégique ; on fit appel à des capitaux occidentaux pour la construction de nouvelles lignes ferroviaires, routes, télégraphes et téléphones, d’après un programme établi par des experts anglais. Ce sont les pays ayant des capitaux disponibles qui ont financé ces emprunts à long terme : l’Amérique en tête (qui est le principal acheteur des exportations chinoises), l’Angleterre et l’Allemagne. En effet, dans le pourcentage du commerce total de la Chine, les Etats-Unis interviennent pour plus de 20 %, l’Angleterre pour 12 % et l’Allemagne pour 10 % (consistant surtout en matériel dé guerre). Le Japon, au contraire, n’a pas réussi à maintenir son chiffre de 15 %, surtout par suite du boycottage.

D’autre part, les dernières statistiques parues en Amérique estiment que les capitaux étrangers investis en Chine (Mandchourie comprise) se montent à 3 milliards et demi de dollars : Angleterre 36.7, Japon 35.1, Etats-Unis 6.1 %.

Les investissements de capitaux allemands (150 millions de dollars en 1914) -qui avaient été anéantis pendant la guerre, atteignent actuellement 100 millions de dollars.

Il est intéressant d’examiner, enfin, les commentaires de la presse soviétique sur les derniers événements en Chine “La menace d’une guerre civile à l’intérieur de la Chine, provoquée par l’arrestation de Chiang Kai-shek est “par bonheur” conjurée”. Pour le centrisme, il n’est pas déplorable que le “jeune maréchal” ait laissé échapper l’occasion de supprimer le bourreau des travailleurs chinois, au contraire, il est content que l’aventure se soit bien terminée. “Les conditions du compromis, ajoute la presse ne sont pas encore connues, mais ce qui importe c’est que “la Chine ait évité la catastrophe (!) qui la menaçait”. La solution pacifique est favorable pour le gouvernement de Nankin dans les deux crises graves dont la première avait été provoquée par la révolte des généraux sudistes, l’été dernier et la seconde par la rébellion de Chang Hsueh-liang six mois plus tard. Dans les deux cas l’espoir qu’avaient les adversaires de Nankin de provoquer une débâcle dans son camp et de donner le signal de séparation à d’autres généraux, ne s’est pas vérifié. Les deux fois, “l’opinion publique de la Chine a. soutenu le Gouvernement”. Le Gouvernement légitime, donc, celui que nous retrouvons dans la réponse à la S. D. N. pour la non-intervention en Espagne et qui doit, d’après la nouvelle politique centriste, être soutenu partout.

“La politique des concessions et des capitulations devant l’impérialisme japonais pratiquée pendant des années par Nankin, était fatale aux “intérêts nationaux” de la Chine comme au sort du régime du Kuomintang”.

“La victoire pacifique de Nankin, dans ces deux conflits antérieurs, eut été impossible et la politique en question avait continué. Dans les deux cas, la victoire a été précisément remportée puisque depuis un an le Gouvernement de Nankin a sensiblement modifié sa politique en ce sens qu’il a tenu compte de l’opinion publique qui exigeait une résistance plus énergique à l’agression japonaise”. Malheureusement, conclut la même presse, les propositions des Soviets de Chine pour la constitution d’un Front Unique contre le Japon (avec Chiang Kai-shek à la tête) ont été jusqu’à présent repoussées.

On voit que les centristes en Chine, comme ailleurs, ont fait beaucoup de chemin dans la voie de la dégénérescence et de la trahison des buts réels de la révolution.

Gatto MAMMONE

Notes

  1. Après le transfert de la capitale de la Chine à Nankin, Pékin a été rebaptisé Peiping. Et la province de Chihli (qui signifie “contrôle direct” parce que contenant la capitale) est devenue Hopeï (qui signifie au nord du fleuve. c’est-à-dire du Fleuve Jaune). ↩︎

Problèmes de la période de transition Pt.6

Il nous reste à examiner quelques normes de gestion économiques qui, d’après nous, conditionnent le lien du parti avec les masses, base du renforcement de la dictature du prolétariat.

Il est vrai, pour tout système de production, qu’il ne peut se développer que sur la base de la reproduction élargie, c’est-à-dire, de l’accumulation de richesses. Mais un type de société se manifeste moins par ses formes et manifestations extérieures que par son contenu social, par les mobiles qui dominent dans la production, c’est-à-dire, par les rapports de classe. Dans l’évolution historique, les deux processus, interne et externe, se meuvent d’ailleurs en une constante contradiction. Le développement capitaliste a démontré à l’évidence que la progression des forces productives engendrait en même temps son contraire, le recul des conditions matérielles du prolétariat, phénomène qui se traduisit par la contradiction entre la valeur d’échange et la valeur d’usage, entre la production et la consommation.

Nous avons déjà indiqué ailleurs que le système capitaliste ne fut pas un système progressiste par nature, mais par nécessité (sous l’aiguillon de l’accumulation et de la concurrence). Marx souligna ce contraste en disant que le “développement de la force productive n’a d’importance que dans la mesure où il accroît le surtravail de la classe ouvrière et non pas dans la mesure où il diminue le temps nécessaire à la production matérielle.” (Le Capital, Tome X).

En partant de la constatation valable pour tous les types de sociétés, à savoir que le surtravail est inévitable, le problème se concentre donc essentiellement sur le mode d’appropriation et la destruction du surtravail, la masse de surtravail et sa durée, le rapport de cette masse avec le travail total, enfin le rythme de son accumulation. Et immédiatement, nous pouvons mettre en évidence cette autre remarque de Marx que “la véritable richesse de la société et la possibilité d’un élargissement continu du procès de reproduction ne dépend pas de la durée du surtravail, mais de sa productivité et des conditions, plus ou moins avantageuses où cette productivité travaille.” (Le Capital, Tome XIV.) Et il ajoute que la condition fondamentale pour l’instauration du “régime de la liberté”, c’est la réduction de la journée de travail.
Ces considérations nous permettent d’apercevoir la tendance qui doit être imprimée à l’évolution de l’économie prolétarienne. Elles nous autorisent également à rejeter la conception qui voit la preuve absolue du “socialisme” dans l’accroissement des forces productives. Elle fut non seulement défendue par le Centrisme, mais aussi par Trotski : “le libéralisme fait semblant de ne pas voir les énormes progrès économiques du régime soviétique, c’est-à-dire les preuves concrètes des avantages incalculables du socialisme. Les économistes des classes dépossédées passent tout simplement sous silence les rythmes de développement industriel sans précédent dans l’histoire mondiale.” (Lutte des classes, juin 1930).

Nous l’avons déjà mentionné au début de ce chapitre, cette question de “rythme” resta au premier plan des préoccupations de Trotski et de son Opposition alors qu’elle ne répond en rien à la mission du prolétariat, laquelle consiste à modifier le mobile de la production et non à accélérer son rythme sur la misère du prolétariat, tout comme cela se passe dans le capitalisme. Le prolétariat a d’autant moins de raisons de s’attacher au facteur “rythme” que, d’une part, il ne conditionne en rien la construction du socialisme, puisque celui-ci est d’ordre international et que, d’autre part, son néant sera révélé par l’apport de la haute technique capitaliste à l’économie socialiste mondiale.

Quand nous posons comme tâche économique primordiale la nécessité de changer le mobile de la production, c’est-à-dire de l’orienter vers les besoins de la consommation, nous en parlons évidemment comme d’un procès et non comme d’un produit immédiat de la Révolution. La structure même de l’économie transitoire, telle que nous l’avons analysée, ne peut engendrer cet automatisme économique, car la survivance du “droit bourgeois” laisse subsister certains rapports sociaux d’exploitation et la force de travail conserve encore, dans une certaine mesure, le caractère de marchandise. La politique du parti, stimulée par l’activité revendicative des ouvriers, au travers de leurs organisations syndicales doit précisément tendre à abolir la contradiction entre force de travail et travail, qui fut développée à l’extrême par le capitalisme. En d’autres termes, à l’usage capitaliste de la force de travail en vue de l’accumulation de capital doit se substituer l’usage “prolétarien” de cette force de travail vers des besoins purement sociaux, ce qui favorisera la consolidation politique et économique du prolétariat.

Dans l’organisation de la production, l’État prolétarien doit donc s’inspirer, avant tout, des besoins des masses, développer les branches productives qui peuvent y répondre, en fonction évidemment des conditions spécifiques et matérielles qui prévalent dans l’économie envisagée.

Si le programme économique élaboré reste dans le cadre de la construction de l’économie socialiste mondiale, par conséquent reste relié à la lutte internationale des classes, l’État prolétarien pourra d’autant mieux se confiner dans sa tâche de développer la consommation. Par contre, si ce programme prend un caractère autonome visant directement ou indirectement au “socialisme national”, une part croissante du surtravail s’engloutira dans la construction d’entreprises qui, dans l’avenir, ne trouveront pas leur justification dans la division internationale du travail ; par contre ces entreprises seront appelées inévitablement à devoir produire des moyens de défense pour “la société socialiste” en construction. Nous verrons que c’est là précisément le sort qui échut à la Russie soviétique.

Il est certain que toute amélioration de la situation matérielle des masses prolétariennes dépend en premier lieu de la productivité du travail, et celle-ci du degré technique des forces productives, par conséquent de l’accumulation. Elle est liée, en second lieu, au rendement du travail correspondant à l’organisation et à la discipline au sein du procès du travail. Tels sont les éléments fondamentaux, tels qu’ils existent aussi dans le système capitaliste, avec cette caractéristique que là les résultats concrets de l’accumulation sont détournés de leur destination humaine au profit de l’accumulation “en soi”. La productivité du travail ne se traduit pas en objets de consommation, mais en capital.

Il serait vain de se dissimuler que le problème est loin d’être résolu par la proclamation d’une politique tendant à élargir la consommation. Mais il faut commencer par l’affirmer parce qu’il s’agit d’une directive majeure qui s’oppose irréductiblement à celle poussant au premier plan l’industrialisation et sa croissance accélérée et sacrifiant inévitablement une ou plusieurs générations de prolétaires (le Centrisme l’a déclaré ouvertement). Or, un prolétariat “sacrifié”, même pour des objectifs qui peuvent paraître correspondre à son intérêt historique (la réalité en Russie a démontré qu’il n’en était cependant rien) ne peut constituer une force réelle pour le prolétariat mondial ; il ne peut que s’en détourner, sous l’hypnose des objectifs nationaux.

Il y a, il est vrai, l’objection qu’il ne peut y avoir élargissement de la consommation sans accumulation, et d’accumulation sans un prélèvement plus ou moins considérable sur la consommation. Le dilemme sera d’autant plus aigu qu’il correspondra à un développement restreint des forces productives et à une médiocre productivité du travail. C’est dans ces pires conditions que le problème se posa en Russie et qu’une des manifestations les plus dramatiques en fut le phénomène des “ciseaux”.

Toujours sur la base des considérations internationalistes que nous avons développées, il faut donc affirmer (si l’on ne veut pas tomber dans l’abstraction) que les tâches économiques du prolétariat, dans leur diminution historique, sont primordiales. Les camarades de Bilan, animés par la juste préoccupation de mettre en évidence le rôle de l’État prolétarien sur le terrain mondial de la lutte des classes, ont singulièrement rétréci l’importance du problème en question, en considérant que “les domaines économique et militaire1 ne pourront être qu’accessoires et de détail dans l’activité de l’État prolétarien, alors qu’il sont d’un ordre essentiel pour une classe exploiteuse” (Bilan, p. 612). Nous le répétons, le programme est déterminé et limité par la politique mondiale de l’État prolétarien, mais cela étant établi, il reste que le prolétariat n’aura pas de trop de toute sa vigilance et de toute son énergie de classe pour seulement essayer de trouver la solution essentielle à ce redoutable problème de la consommation qui conditionnera quand même son rôle de “simple facteur de la lutte du prolétariat mondial”.

Les camarades de Bilan commettent, d’après nous, une autre erreur2 en ne faisant pas la distinction entre une gestion tendant à la construction du “socialisme” et une gestion socialiste de l’économie transitoire, en déclarant notamment que “loin de pouvoir envisager la possibilité de la gestion socialiste de l’économie dans un pays (…), nous devons commencer par proclamer l’impossibilité même de cette gestion socialiste”. Mais, qu’est-ce qu’une politique qui poursuit le relèvement des conditions de vie des ouvriers si ce n’est une politique de gestion véritablement socialiste visant précisément à renverser le processus de la production par rapport au processus capitaliste. Dans la période de transition, il est parfaitement possible de faire surgir ce nouveau cours économique d’une production s’effectuant pour les besoins, alors même que les classes survivent.

Mais il reste que le changement du mobile de la production ne dépend pas uniquement de l’adoption d’une politique juste, mais surtout de la pression sur l’économie des organisations du prolétariat comme de l’adaptation de l’appareil productif à ses besoins. En outre, l’amélioration des conditions de vie ne tombe pas du ciel. Elle est fonction du développement de la capacité productive, qu’il soit la conséquence de l’augmentation de la masse de travail social, d’un rendement plus grand du travail, résultant de sa meilleure organisation ou encore de la plus grande productivité du travail donné par des moyens de production plus puissants.

Pour ce qui est de la masse de travail social – si nous supposons invariable le nombre d’ouvriers occupés – nous avons dit qu’elle est donnée par la durée et l’intensité d’emploi de la force de travail. Or ce sont justement ces deux fonctions alliées à la baisse de valeur de la force de travail comme effet de sa plus grande productivité, qui déterminent le degré d’exploitation imposé au prolétariat dans le régime capitaliste.

Dans la phase transitoire, la force de travail conserve encore, il est vrai, son caractère de marchandise dans la mesure où le salaire se confond avec la valeur de la force-travail ; par contre elle dépouille ce caractère dans la mesure où le salaire se rapproche de l’équivalent du travail total fourni par l’ouvrier (abstraction étant faite du surtravail nécessaire aux besoins sociaux).

À l’encontre de la politique capitaliste, une véritable politique prolétarienne, pour augmenter les forces productives, ne peut certainement pas se fonder sur le surtravail qui proviendrait d’une plus grande durée ou d’une plus grande intensité du travail social, qui, sous sa forme capitaliste, constitue la plus-value absolue. Elle se doit, au contraire, de fixer des normes de rythme et de durée de travail compatibles avec l’existence d’une véritable dictature du prolétariat et elle ne peut que présider à une organisation plus rationnelle du travail, à l’élimination du gaspillage des activités sociales, bien que dans ce domaine les possibilités pour augmenter la masse de travail utile soient vite épuisées.

Dans ces conditions, l’accumulation “prolétarienne” doit trouver sa source essentielle dans le travail devenu disponible par une technique plus élevée.

Cela signifie que l’accroissement de la productivité du travail pose l’alternative suivante : ou bien une même masse de produits (ou valeurs d’usage) détermine une diminution du volume total de travail consommé, ou bien si ce dernier reste invariable (ou même s’il diminue suivant l’importance du progrès technique réalisé) la quantité de produits à répartir augmentera. Mais dans les deux cas, une diminution du surtravail relatif (relatif par rapport au travail strictement nécessaire à la reproduction de la force de travail) peut parfaitement se conjuguer avec une plus grande consommation et se traduire par conséquent par une hausse réelle des salaires et non pas fictive comme dans le capitalisme. C’est dans l’utilisation nouvelle de la productivité qu’apparaît la supériorité de la gestion prolétarienne sur la gestion capitaliste plutôt qu’au travers de la compétition entre les prix de revient, base sur laquelle le prolétariat doit être inévitablement battu, comme nous l’avons déjà indiqué.

C’est en effet le développement de la productivité du travail qui précipite le capitalisme dans sa crise de décadence où, d’une façon permanente (et plus seulement au cours de crises cycliques), la masse des valeurs d’usage s’oppose à la masse des valeurs d’échange. La bourgeoisie est débordée par l’immensité de sa production et elle ne peut l’écouler vers les immenses besoins insatisfaits, sous menace de suicide.
Dans la période de transition, la productivité du travail est certes encore loin de répondre à la formule “à chacun selon ses besoins”, mais cependant la possibilité de pouvoir l’utiliser intégralement, à des fins humaines, renverse les données du problème social. Marx avait déjà établi qu’avec la production capitaliste, la productivité du travail reste bien au dessous du maximum théorique. Par contre, après la révolution, il devient possible de réduire, puis de supprimer l’antagonisme capitaliste entre le produit et sa valeur si la politique prolétarienne tend non pas à ramener le salaire à la valeur de la force travail – méthode capitaliste qui détourne le progrès technique au profit du capital – mais à l’élever de plus en plus au dessus de cette valeur, sur la base même de la productivité développée.

Il est évident qu’une certaine fraction du surtravail relatif ne peut retourner directement à l’ouvrier, en vertu des nécessités mêmes de l’accumulation sans laquelle il n’y a pas de progrès technique possible. Et encore une fois se repose le problème du rythme et du taux de l’accumulation. Et s’il parait se résoudre à une question de mesure, l’arbitraire sera en tout cas exclu sur la base principielle délimitant les tâches économiques du prolétariat, telle que nous l’avons définie.

D’autre part, il va de soi que la détermination du taux de l’accumulation relève du centralisme économique et non pas de décisions des producteurs dans leurs entreprises, suivant l’opinion des internationalistes hollandais (p. 116 de leur ouvrage cité). Ils sont d’ailleurs fort peu convaincus de la valeur pratique d’une telle solution, puisqu’ils la font suivre immédiatement de cette considération que le “taux d’accumulation ne peut être laissé au libre jugement des entreprises séparées et c’est le Congrès général des conseils d’entreprises qui déterminera la norme obligatoire”, formule qui répond somme toute à du centralisme déguisé.

Si nous nous reportons maintenant à ce qui s’est réalisé en Russie, alors éclate toute l’imposture du Centrisme faisant découler la suppression de l’exploitation du prolétariat de la collectivisation des moyens de production. On enregistre ce phénomène historique que le processus de l’économie soviétique et celui de l’économie capitaliste, tout en partant de bases différentes, ont fini par confluer et par se diriger ensemble vers la même issue : la guerre impérialiste. Tous deux se déroulent sur le fond d’un prélèvement croissant de plus-value qui ne retourne pas à la classe ouvrière. En URSS, le procès de travail est capitaliste par sa substance, sinon par ses aspects sociaux et les rapports de production. On y pousse à l’augmentation de la masse de plus-value absolue, obtenue par l’intensification du travail qui a pris les formes du “stakhanovisme”. Les conditions matérielles des ouvriers ne sont nullement solidaires des améliorations techniques et du développement des forces productives, et en tout cas la participation relative du prolétariat au patrimoine social n’augmente pas, mais diminue ; phénomène analogue à celui qu’engendre constamment le système capitaliste, même dans ses plus belles périodes de prospérité. Nous manquons d’éléments pour établir dans quelle mesure est réel l’accroissement de la part absolue des ouvriers.

En outre, il se pratique une politique d’abaissement des salaires qui tend à substituer des ouvriers non qualifiés (provenant de l’immense réservoir de la paysannerie) aux prolétaires qualifiés qui sont en même temps les plus conscients.

À la question de savoir où s’engloutit cette masse énorme de surtravail, on donnera la réponse facile qu’elle va en majeure partie à la “classe” bureaucratique. Mais une telle explication est démentie par l’existence même d’un énorme appareil productif qui reste bel et bien propriété collective et au regard duquel les beefsteaks, automobiles et villas des bureaucrates font piètre figure !! Les statistiques officielles et autres, aussi bien que les enquêtes, confirment cette disproportion énorme – qui va croissant – entre la production des moyens de production (outillage, bâtiments, travaux publics, etc.) et celle des objets de consommation destinés à la “bureaucratie” comme à la masse ouvrière et paysanne, même en y englobant la consommation sociale. S’il est vrai que c’est la bureaucratie qui, en tant que classe, dispose de l’économie et de la production et s’approprie le surtravail, on n’explique pas comment ce dernier se transforme dans sa plus grande partie en richesse collective et non en propriété privée. Ce paradoxe ne peut être expliqué qu’en découvrant pourquoi cette richesse, tout en restant dans la communauté soviétique, s’oppose à celle-ci, par sa destination. Signalons qu’aujourd’hui un phénomène semblable se déroule au sein de la société capitaliste, c’est-à-dire que la majeure partie de la plus-value ne s’écoule pas dans la poche des capitalistes mais s’accumule en biens qui ne restent propriété privée que du point de vue purement juridique. La différence, c’est qu’en URSS le phénomène ne prend pas un caractère proprement capitaliste. Les deux évolutions partent également d’une origine différente : en URSS, elle ne surgit pas d’un antagonisme économique, mais politique, d’une scission entre le prolétariat russe et le prolétariat international ; elle se développe sous le drapeau de la défense du “socialisme national” et de son intégration au mécanisme du capitalisme mondial. Par contre, dans les pays capitalistes, l’évolution se déplace sous le signe de la décadence de l’économie bourgeoise. Mais les deux développements sociaux aboutissent à un objectif commun : la construction d’économies de guerre (les dirigeants soviétiques se vantent d’avoir édifié la plus formidable machine de guerre du monde). Telle nous parait être la réponse à “l’énigme russe”. Cela explique pourquoi la défaite de la Révolution d’Octobre ne provient pas du bouleversement du rapport de force entre les classes, à l’intérieur de la Russie, mais sur l’arène internationale.

Examinons quelle est la politique qui orienta le cours de la lutte des classes vers la guerre impérialiste plutôt que vers la révolution mondiale.

Pour certains camarades, nous l’avons déjà dit, la révolution russe ne fut pas prolétarienne et son évolution réactionnaire était préjugée du fait qu’elle fut réalisée par un prolétariat culturellement arriéré (bien que par sa conscience de classe, il se plaça à l’avant-garde du prolétariat mondial) qui, par surcroît, dut diriger un pays retardataire. Nous nous bornerons à opposer une telle attitude fataliste à celle de Marx, vis-à-vis de la Commune : bien que celle-ci exprimât une immaturité historique du prolétariat à prendre le pouvoir, Marx lui attribue cependant une portée immense et il y puisa des enseignements féconds et progressifs dont s’inspirèrent précisément les bolcheviks en 1917. Tout en agissant de même vis-à-vis de la révolution russe, nous n’en déduisons pas pour cela que les futures révolutions seront la reproduction photographique d’octobre, mais nous disons qu’octobre, par ses traits fondamentaux se retrouvera dans ces révolutions, en nous souvenant uniquement de ce que Lénine entendait par “valeur internationale de la révolution russe” (dans La maladie infantile du communisme). Un marxiste ne “refait” évidemment pas l’histoire mais il l’interprète pour forger des armes théoriques au prolétariat, pour lui éviter la répétition d’erreurs et lui faciliter le triomphe final sur la bourgeoisie. Rechercher les conditions qui auraient placé le prolétariat russe dans la possibilité de vaincre définitivement c’est donner à la méthode marxiste d’investigation toute sa valeur parce que c’est permettre d’ajouter une pierre à l’édifice du matérialisme historique.

S’il est vrai que le reflux de la première vague révolutionnaire contribua à “isoler” temporairement le prolétariat russe, nous croyons que ce n’est pas là qu’il faut chercher la cause déterminante de l’évolution de l’URSS, mais dans l’interprétation qui fut donnée par la suite des événements de cette époque et de la fausse perspective qui en découla, quant à l’évolution du capitalisme, à l’époque des guerres et des révolutions. La conception de la “stabilisation” du capitalisme engendra naturellement par la suite la théorie du “socialisme en un seul pays” et par voie de conséquence la politique “défensiste” de l’URSS.
Le prolétariat international devint un instrument de l’État prolétarien pour sa défense contre une agression impérialiste, tandis que la révolution mondiale passait à l’arrière plan en tant qu’objectif concret. Si Boukharine parle encore de celle-ci en 1925, c’est parce que “la révolution mondiale a pour nous cette importance, qu’elle représente la seule garantie contre les interventions, contre une nouvelle guerre”.

Il s’élabora ainsi une théorie de la “garantie contre les interventions” dont l’I.C. s’empara pour devenir l’expression des intérêts particuliers de l’URSS et non plus des intérêts de la révolution mondiale. La “garantie” on ne la chercha plus dans la liaison avec le prolétariat international mais dans la modification du caractère et du contenu des rapports de l’État prolétarien avec les États capitalistes. Le prolétariat mondial restait seulement une force d’appoint pour la défense du “socialisme national”.

Pour ce qui est de la N.E.P., en nous basant sur ce que nous avons dit précédemment, nous ne pensons pas qu’elle offrit un terrain spécifique pour une inévitable dégénérescence, bien qu’elle détermina une recrudescence très grande des velléités capitalistes au sein de la paysannerie notamment, et que par exemple, sous le signe du centrisme, l’alliance (smytchka) avec les paysans pauvres dans laquelle Lénine voyait un moyen pour raffermir la dictature prolétarienne, devint un but, en même temps qu’une union avec la paysannerie moyenne et le koulak.

Contrairement à l’opinion des camarades de Bilan, nous ne croyons pas non plus que l’on peut inférer des déclarations de Lénine basées sur la N.E.P., qu’il aurait préconisé une politique affranchissant l’évolution économique russe du cours de la révolution mondiale.

Au contraire, pour Lénine, la N.E.P. signifiait une politique d’attente, de répit, jusqu’à la reprise de la lutte internationale des classes : “quand nous adoptons une politique qui doit durer de longues années, nous n’oublions pas un seul instant que la révolution internationale, la rapidité et les conditions de son développement peuvent tout modifier”. Pour lui il s’agissait de rétablir un certain équilibre économique, moyennant rançon aux forces capitalistes (sans quoi la dictature croulait), mais non de “faire appel à la collaboration des classes ennemies en vue de la construction des fondements de l’économie socialiste.” (Bilan, p. 724.).

Tout comme il nous paraît injuste de faire de Lénine un partisan du “socialisme en un seul pays” sur la base d’un document apocryphe.

Par contre, l’opposition russe “trotskiste” contribue à accréditer l’opinion que la lutte se cristallisait entre les États capitalistes et l’État soviétique. En 1927, elle considérait comme inévitable la guerre des impérialistes contre l’URSS juste au moment où l’I.C. arrachait les ouvriers de leurs positions de classe pour les lancer sur le front de la défense de l’URSS en même temps qu’elle présidait à l’écrasement de la révolution chinoise. Sur cette base, l’opposition s’engagea sur la voie de la préparation de l’URSS – “bastion du socialisme” – à la guerre. Cette position équivalait à sanctionner théoriquement l’exploitation des ouvriers russes en vue de la construction d’une économie de guerre (plans quinquennaux). L’Opposition alla même jusqu’à agiter le mythe de l’unité à “tout prix” du parti, comme condition de la victoire militaire de l’URSS. En même temps elle était équivoque sur la lutte “pour la paix” (!) en considérant que l’URSS devait chercher à “retarder la guerre”, à payer même une rançon pendant qu’il fallait “préparer au maximum toute l’économie, le budget, etc. en prévision d’une guerre” et considérer la question de l’industrialisation comme décisive pour assurer les ressources techniques indispensables pour la défense (Plate-forme).

Par la suite Trotski, dans sa Révolution permanente, reprit cette thèse de l’industrialisation sur le rythme “le plus rapide”, qui représentait, paraît-il une garantie contre les “menaces du dehors” en même temps qu’elle aurait favorisé l’évolution du niveau de vie des masses. Nous savons d’une part, que la “menace du dehors” se réalisa, non par la “croisade” contre l’URSS, mais par l’intégration de celle-ci au front de l’impérialisme mondial ; d’autre part, que l’industrialisme ne coïncida nullement avec une meilleure existence du prolétariat, mais avec son exploitation la plus effrénée, sur la base de la préparation à la guerre impérialiste.

Dans la prochaine révolution, le prolétariat vaincra, indépendamment de son immaturité culturelle et de la déficience économique, pourvu qu’il mise, non sur la “construction du socialisme”, mais sur l’épanouissement de la guerre civile internationale.

MITCHELL

Notes

  1.  Nous sommes d’accord avec les camarades de Bilan pour dire que la défense de l’État prolétarien ne se pose pas sur le terrain militaire mais sur le plan politique, par sa liaison avec le prolétariat international. ↩︎
  2. Qui n’est peut-être que de pure formulation, mais qu’il importe de relever quand même parce qu’elle se relie à leur tendance à minimiser les problèmes économiques. ↩︎