International Communist Party

Bilan 46

"Bilan" disparaît

C’est au moment où les groupes révolutionnaires d’avant-garde commémorent la disparition de trois grands maîtres : Lénine, Luxembourg, Liebknecht, que notre effort d’il y a quatre années arrive à un premier résultat. “Bilan” va disparaître pour faire place à la “Revue du Bureau International des Fractions de Gauche” : OCTOBRE.

Comment ne pas se rappeler ce que ces trois lutteurs ont entrepris, seuls, quasi isolés, lorsqu’autour d’eux ils ne virent que des trahisons, des reniements et durent au risque de leur vie, lutter pour la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. Ils nous ont montré, Lénine sous un aspect achevé, Rosa d’une façon inachevée, la voie qu’il fallait suivre lorsque l’heure avait sonné de rompre avec tous les opportunistes et de préparer les bases programmatiques pour les nouveaux partis. Et Liebknecht ne reste-t-il pas, pour les fractions de gauche, le symbole vivant du courage et de la foi révolutionnaires lorsque la guerre impérialiste règne partout et qu’il faut “Trotz Alledem”, malgré tout, affirmer les positions internationalistes du prolétariat et maintenir le drapeau de la révolution prolétarienne ? Ah ! bien sûr ! Les traîtres ne manqueront pas, une fois de plus, de convertir Lénine en un défenseur de la guerre d’indépendance et de Chang-Kai-Sheg ou on partisan de la démocratie bourgeoise ; Rosa restera pour certains d’entre eux, la concrétisation de “l’anti-parti”, de l’anti-Lénine et Liebknecht deviendra le champion du jusqu’auboutisme dans la participation à la guerre impérialiste.

Mais il n’y a que les fractions de gauche qui, historiquement, matériellement, politiquement, se rattacheront à eux, car elles seules auront lutté d’une manière conséquente pour forger les bases du parti de demain, pour nettoyer le mouvement ouvrier de ses opportunistes et pour s’opposer, contre le courant, à la guerre impérialiste. Ce sont les fractions qui, aujourd’hui, tenteront de réaliser le premier centre international que les situations exigent et qui sera, nous l’espérons fermement, le centre de travail d’où sortiront les bases de cette internationale que les événements de demain mettront sur pied.
“Bilan” a commencé son travail de clarification et de lutte idéologique dans des circonstances extrêmement difficiles : le fascisme venait de prendre le pouvoir en Allemagne, l’Internationale Communiste disparaissait, les partis communistes s’apprêtaient à passer de l’autre côté de la barricade, le trotskisme se liquidait et allait se jeter dans la social-démocratie pour en faire surgir, par une singulière ironie de l’histoire, une caricature de IVe Internationale qui n’était, au fond, qu’une caricature socialiste ou une internationale deux trois quarts.

Autour de nous il n’y avait que doute, démagogie et la faillite de la Russie servait aux opportunistes pour déclamer sur la faillite de la révolution en général. Nous étions des sectaires pour les “gens d’action” qui voulaient aller aux masses et agir avec les forces de l’ennemi de classe pour en faire jaillir leurs idées, révolutionnaires. Leurs élucubrations anti-marxistes ont trouvé leur réponse dans leur participation aux guerres impérialistes d’Espagne et de Chine où les bourreaux impérialistes ne manquent pas, à l’occasion, de leur tordre le cou pour mieux leur inculquer les principes élémentaires du marxisme.

Pendant quatre années nous avons visé à un seul but : nous élever à la hauteur des événements, élever notre organisation à se stade (n’était-elle pas, d’ailleurs, l’émanation des luttes sanglantes du prolétariat italien apportant sa contribution au prolétariat international ?) et alerter le prolétariat mondial, dans ses militants, afin qu’il emprunte la voie historique des fractions de gauche, celui de nos maîtres, celui de Lénine, de Rosa, le chemin qui conduira aux partis de la révolution communiste de demain.

Aujourd’hui, la situation de guerre impérialiste voit, aux côtés de la fraction italienne, une fraction belge, alors que partout ailleurs, la liquidation de tous les groupes qui ont désormais terminé leur évolution, marque que l’heure est venue de passer à la formation des fractions de gauche dans tous les pays. La période des “guerres localisées” est aussi la période de la concentration de tous les antagonismes sociaux dans chaque pays.

“Bilan” peut donc disparaître à son heure : bien des problèmes restent sur l’établi, bien des choses sont insuffisantes, mais aussi faible qu’ait pu être notre action, elle n’en fut pas moins la seule tentative de s’élever à l’altitude historique des évènements et la démarcation entre nous et toutes les forces du capitalisme : socialistes, centristes, trotskistes, comme envers les confusionnistes de tout acabit correspond à la démarcation des situations et signifie que nous sommes arrivés au point crucial du cours actuel. Du massacre de la guerre impérialiste peuvent surgir les réactions prolétariennes qui demandent un premier centre international capable d’orienter les prolétaires des différents pays vers la formation des bases des partis communistes : un centre international qui laboure le terrain idéologique pour y jeter le premier bilan de l’après-guerre et aider à la constitution des fractions de gauche.

“Bilan” disparaît. Vive la “Revue du Bureau International des Fractions de Gauche” !

Les victoires ou les défaites militaires ont une seule victime : les ouvriers espagnols

Rarement on vit un tel enthousiasme de la presse socialo-centriste : Teruel allait tomber entre les mains des armées républicaines. Pour la première fois celles-ci prenaient l’offensive, et, appuyées par un matériel perfectionné, organisées comme une véritable armée moderne, elles allaient désormais marcher de l’avant et en finir avec Franco.

En avons-nous lu des panégyriques sur l’armée du Front Populaire qui avait surmonté toutes les erreurs des vieilles milices, surmonté la décentralisation, acquis une discipline, et qui menait la guerre comme une véritable armée bourgeoise. Les Zyromsky et consorts ne manquaient pas de mettre en évidence que l’offensive de Teruel était le résultat d’une réorganisation générale que Negrin après Caballero avait entreprise. Ce qu’ils n’ajoutaient pas, c’est que cette même armée moderne avait dû d’abord rétablir “l’ordre bourgeois” par les journées de Mai à Barcelone, déchainer une féroce répression dont les prisons républicaines illustraient les douceurs, établir une censure dont les journaux anarchistes pouvaient être fiers.

On claironnait sur tous les tons que Teruel consacrait l’œuvre de Negrin et de ses complices centristes, et l’offensive républicaine devait même effacer les crimes des bourreaux. Tout cela ne pouvait pas durer longtemps et bientôt l’équilibre se rétablissait : Franco reprenait l’offensive et de Teruel il ne restera que des ruines où deux armées capitalistes offriront peut-être pendant des semaines des prolétaires à la mitraille.

Faut-il le répéter : les victoires ou les défaites de Franco ou de Negrin ne peuvent avoir qu’un vaincu : les prolétaires qui des deux côtés des fronts sont embrigadés. Quand Franco avance il abat sa botte sur la nuque des exploités et sa victoire est pavée de cadavres ; quand c’est Negrin, la répression antifasciste se déchaîne et les assassinats se succèdent alors que des milliers d’ouvriers restent sur les champs de bataille et servent de piédestal aux spéculations macabres des traîtres de tous les pays. N’est-ce pas Marty, l’ex-mutin de la Mer Noire et l’actuel boucher de la guerre espagnole, qui, entre deux aboiements contre le P.O.U.M., écrivait que la France républicaine peut s’appuyer sur les cadavres des volontaires internationaux pour établir l’amitié franco-espagnole qui permettrait “de signer un traité de commerce dont l’exécution ranimerait l’économie française” ?

Laissons donc la bataille de Teruel et toutes les autres batailles aux stratèges de café et aux états-majors capitalistes. De tout cela – sauf pour les trotskystes et leurs alliés – ne peut sortir que de la marchandise bourgeoise et des défaites ouvrières. Il y a longtemps que nous avons prouvé que la conduite de la guerre ne va pas de pair avec la préparation de la révolution, mais que celle-ci est le processus antagonique de celle-là : le prolétariat lutte pour la révolution en s’opposant, par le défaitisme révolutionnaire et la fraternisation par-delà les fronts, à la guerre impérialiste dans tous ses aspects et à chaque moment.

La bataille de Teruel nous prouve encore une fois que tout le bavardage sur les offensives, contre-offensives, retraites “stratégiques”, n’a en réalité qu’une importance relative, car un examen des faits nous montre que tous les aspects de la guerre se ramènent à une offensive plus réelle : celle que le capitalisme mène en Espagne et dans tous les pays contre les ouvriers.

Dans nos pays la marche sur Teruel (assiégé depuis plus d’un an par les troupes républicaines) devait être une occasion pour réchauffer l’enthousiasme antifasciste des masses et faire remonter les actions du gouvernement républicain auprès de pays qui, comme l’Angleterre, voient surtout les affaires à conclure avec Salamanque. Ce n’est pas que la France dédaigne le commerce avec Franco. Un exemple ici ne sera pas de trop. L’Humanité, qui voudrait ranimer le commerce français avec la chair des ouvriers contrôlés par Negrin, signalait il y a un mois que des obus des usines françaises Lafitte étaient employés par Franco sur le front de Madrid. Dernièrement on signalait des canons du Creusot abandonnés par les nationalistes à Teruel. Il est vrai que ce commerce ne connaît pas de frontière…

Avec l’offensive sur Teruel, Negrin montrait que l’année républicaine existait encore et qu’on pouvait y placer des capitaux sans crainte. Mais l’essentiel était la situation intérieure où cette offensive, comme celle qui fut déclenchée en pure perte en Aragon après les journées de Mai, servait de paravent pour dissimuler l’attaque contre les ouvriers. La censure sévit avec une vigueur terrible. Les syndicats, malgré leur attachement à la cause de la guerre, sont brimés parce qu’en eux existe un mécontentement ouvrier qu’il faut atteindre. Ce n’est pas le fait du hasard si la presse de Barcelone ne cesse de prouver qu’il faut mettre les syndicats à l’écart et parallèlement cesser de parler de révolution : “D’abord gagner la guerre.” Barrio, le président des Cortès, a été plus loin : il a déclaré calmement que le prolétariat aurait un droit hégémonique dans le gouvernement d’Espagne seulement après avoir gagné la guerre. Jusqu’à ce moment, il faut que la bourgeoisie et ses valets socialo-centristes dominent toute la situation.
Il ne faut pas chercher loin pour prouver que l’offensive de Teruel coïncide avec des difficultés de toute espèce : la cherté de la vie ne fait qu’augmenter et cela attise le mécontentement à l’arrière ; dans les syndicats le mécontentement est grand et les pourparlers pour refaire l’unité de l’U.G.T. sont des mesures de sûreté indispensables après avoir employé la scission de l’U.G.T. pour égarer le mécontentement des ouvriers envers Negrin et les assassins centristes.

Les anarchistes de La Solidaridad ont bien caractérisé la situation lorsqu’ils affirmaient en pleurnichant (c’est devenu le langage de nos farouches libertaires) : “alors qu’on exige des travailleurs un plus grand rendement dans le travail, on attaque constamment leurs conquêtes sociales” (4 décembre 1937).
Il est évident que le mécontentement existe à Barcelone dans les différentes industries de guerre, autrement on ne s’explique pas le décret de Companys augmentant les salaires et diminuant les heures de travail.

Les anarchistes ont d’ailleurs pris position contre l’augmentation des salaires et la diminution de la journée de travail en expliquant gravement que les ouvriers étaient prêts à tous les sacrifices pour battre le fascisme et pour établir une bonne liaison entre le front et l’arrière-garde, mais il ne fallait pas rétablir une bureaucratie dans la production et comprendre le sacrifice des ouvriers comme une abdication de leurs aspirations sociales.

Et pourtant, la réalité de la situation n’est pas la lutte des ouvriers pour leurs “aspirations sociales”, mais la lutte du capitalisme pour anéantir celles-ci, et cette bataille se poursuit implacablement comme doivent le constater avec désespoir les anarchistes qui se rendent compte du sourd mécontentement des prolétaires abrutis dans la production de guerre.

Nous laisserons donc la bataille pour Teruel et toutes les autres péripéties de la guerre impérialiste d’Espagne tranquillement de côté pour nous préoccuper d’un seul point : les prolétaires dominés par le Front Populaire pourront-ils donner le signal de la lutte contre la guerre aux prolétaires dominés par Franco ? Pourront-ils donner le signal de la fin de la guerre par leur fraternisation avec les exploités de l’autre camp ? Pourront-ils déclencher la lutte contre l’Etat capitaliste qui établit et maintient l’ordre des deux côtés ?

Contrastes inter-imperialistes ou contrastes de classes : la guerre impérialiste en Chine

On connaît les derniers événements : lors de la prise de Nankin des avions japonais bombardent des navires américains et anglais. A Changhaï, les troupes japonaises défilent dans la concession internationale, empiètent sur les intérêts des autres puissances, imposent “leur ordre” et “leur loi”. Des millions anglo-américains sont anéantis par les bombes japonaises, des Américains sont tués, et pourtant nous n’en sommes qu’aux notes diplomatiques qui servent plutôt à la politique intérieure des pays intéressés qu’à autre chose.

Les Nippons s’excusent profondément, Eden a “le profond regret” ce devoir répondre à l’opposition de Sa Majesté, au socialiste Attlee, qu’effectivement la flotte britannique a été attaquée par le Japon. Les Etats-Unis se contentent de grands mots et soutiennent les organismes de boycott des produits japonais.
Rarement la conception qui voit dans les antagonismes inter-impérialistes l’explication des événements en Chine, n’aura reçu autant de démentis. Les principales puissances impérialistes qui pourraient faire cesser l’agression japonaise en Chine, au nom de leurs intérêts mutuels, ne bougent pas et se contentent jusqu’ici de notes diplomatiques. Le Japon lui-même comprend parfaitement que la situation internationale si troublée qui a fait échouer la Conférence de Bruxelles est la même que celle qui oblige les différents États à laisser l’impérialisme japonais envahir à sa guise la Chine.

Une explication encore fragmentaire nous est fournie par ceci : comme l’a très justement fait remarquer le très réactionnaire W. Churchill, tant que la guerre dure en Asie, la paix européenne ne sera pas troublée et les grandes puissances trouveront un répit dans la production des armements. Les guerres localisées ont cet avantage qu’elles permettent aux grandes puissances de déverser leurs contrastes sur des zones où elles ne s’affrontent pas directement, alors qu’elles alimenteront leurs économies avec les besoins en armes et en fournitures des pays jetés dans la boucherie. Mais quand on parle de contrastes il faut être précis : la France s’oppose à l’Italie, à l’Allemagne ; l’Angleterre à l’Italie et au Japon, etc. Mais est-ce bien là la réalité des choses ? Trois guerres prouvent jusqu’ici que l’opposition entre deux impérialismes ne dépasse jamais les limites des intérêts de classe du capitalisme mondial et ce sont ceux-là qui prédominent aujourd’hui et qui actionnent les événements. Chaque fois qu’éclate une guerre, ce n’est pas le problème : “quels intérêts inter-impérialistes sont en jeu ?” qu’il faut se poser, mais plutôt celui-ci : “quels contrastes sociaux s’agit-il de déverser dans la guerre ?”

Depuis le début des événements en Chine jusqu’à aujourd’hui où des frictions apparaissent entre le Japon et les autres puissances, la logique des événements est commandée par le bloc de tous les États autour du capitalisme japonais et de la bourgeoisie chinoise qui “résolvent” le problème de l’Asie par le massacre de millions de prolétaires et la constitution d’Etats “autonomes” que le Japon essayera d’organiser économiquement à sa manière. La position de l’impérialisme nippon est très conséquente : puisqu’il a reçu le mandat tacite d’en finir avec le prolétariat chinois qui, comme en 1926, pourrait faire trembler la bourgeoisie du Kuomintang, il n’est que juste qu’il en retire les bénéfices économiques et qu’il empiète sur les concessions internationales ou bien mette un cadenas sur la politique de la Porte Ouverte. L’Angleterre et les U.S.A. malgré les cris de douleur de leurs banquiers sont bien obligés d’en revenir à la logique japonaise et laissent faire. D’ailleurs, l’impérialisme japonais danse lui aussi sur un volcan et l’on se demande combien de temps encore il sera possible de maintenir une structure capitaliste ultra développée, trustifiée avec de profonds anachronismes économiques et sociaux : la grande industrie avec la production “familiale” ou artisanale. Combien de temps encore il sera possible de maintenir un régime asiatique dans des usines européennes : faire travailler des millions de prolétaires et de femmes pour des salaires infimes, souvent avec des systèmes de contrat, pour des journées de travail de 10 à 12 heures.
Après tout, la guerre de Chine est une bonne affaire pour les Anglais et les Américains qui perdent d’énormes capitaux en Asie mais peuvent reprendre des marchés envahis par la dangereuse concurrence japonaise paralysée par la “mobilisation générale des ressources” aux fins .de l’entreprise militaire.

La trame que suivent les faits de la guerre pour ceux qui ont suivi les péripéties de celle de l’Espagne est claire. Le premier soin du Kuomintang est de réaliser l’Union Sacrée et d’attirer tous les prolétaires et paysans chinois dans le traquenard de la guerre “d’indépendance”. Les centristes s’empresseront de donner à Chang-Kai-Shek un certificat de patriotisme et d’anti-impérialisme afin d’endormir mieux encore les méfiances de ceux qui le virent mater le mouvement ouvrier en 1927. Après la chute de Changhaï, le même Chang-Kai-Shek ne manquera pas de négocier prudemment avec le Japon par l’entremise de l’Allemagne afin de s’assurer, en tout cas, une porte de secours près de ses complices impérialistes.

Changhaï résistera pendant plusieurs mois et cela tiendra plus à l’emballement “antifasciste” que l’on entretiendra tant bien que mal parmi les masses, qu’aux qualités militaires des armées du Kuomintang. Celui-ci aura beau lancer des manifestes pour dire que Changhaï tiendra comme Madrid ; finalement la ville tombera à la grande satisfaction du Kuomintang, des puissances étrangères et du Japon, car le coeur de la révolution chinoise, le plus grand centre prolétarien de la Chine, avait vu, en 1931, au cours de la défense de la ville, des soldats chinois passer à des actes sociaux trop significatifs.

La marche rapide sur Nankin. la chute de celle-ci, l’avance des Japonais sur Canton, montrent que parmi les prolétaires et paysans chinois ne se manifeste pas l’enthousiasme qui leur fit faire des miracles en 1926-27. Certes, la supériorité militaire du Japon est écrasante, mais armé d’une politique de classe, le prolétariat chinois affronterait tout victorieusement car il désagrégerait facilement l’armée nipponne. C’est bien parce qu’il ne peut que trouver la mort sans résoudre les problèmes sociaux inhérents à son sort et que, d’autre part, Chang-Kai-Shek ne tient pas du tout à propager des illusions quand aux revendications sociales qui pourraient dresser les exploités contre leurs bourreaux sans la soupape de sûreté des innombrables partis “ouvriers” comme ce fut le cas en Espagne, que la défense chinoise ne trouve pas des stimulants à Changhaï, à Nankin. Cependant, il ne faudrait pas en conclure que les milliers et dizaines de milliers d’exploités chinois qui se sont enrôlés dans les colonnes du Kuomintang ne subissent pas l’influence du bourrage de crâne nationaliste. Il n’existe aucune force prolétarienne qui leur montre la voie de classe : aux côtés de Chang-Kai-Shek la Russie a pris place par ses capitaux, ses avions, ses fournitures militaires et sa lutte contre “les trotskistes” chinois, bien que Trotsky ait pris la défense de la guerre d’indépendance et se trouve sur le même terrain que Staline. Il se fait que les convulsions sociales que la Chine connaît depuis l’après-guerre, et particulièrement la phase de 1927, ont créé des conditions historiques qui empêchent le mouvement nationaliste d’englober les exploités, sans maintenir en permanence une terreur anticommuniste. De là s’est créée une méfiance réciproque entre exploités et bourreaux du Kuomintang qui n’est pas pour peu dans la prédisposition de Chang-Kai-Shek à abandonner ville après ville, soi-disant pour sauver des vies chinoises, ou pour négocier. S’il affiche une intransigeance extérieure, c’est que les capitaux étrangers sont là pour alimenter la résistance qui doit permettre de faire massacrer tout ce que la Chine compte comme ferment révolutionnaire : la police japonaise se chargera bien d’un dernier nettoyage.

Dans les grandes métropoles, le battage antifasciste suit son cours.

Mais le battage antifasciste dans les pays “démocratiques” se heurte à la lassitude des ouvriers qui ont vu où l’antifascisme avait conduit en Espagne et qui sont en butte aux attaques d’un capitalisme qui éprouve des difficultés sur le terrain économique. Le soutien de la guerre “d’indépendance” en Chine ne soulève pas l’enthousiasme des ouvriers, bien qu’ils ne s’y opposent pas. Socialistes et centristes ont bien plus de confiance dans une pression pour décider l’Angleterre et les Etats-Unis à défendre leurs intérêts en Chine, que dans une lutte des ouvriers pour aider les prolétaires d’Asie.

Les centristes qui ne manqueront pas de mobiliser toutes les flottes de guerre “démocratiques” s’évertueront à expliquer aux ouvriers, après la chute de Changhaï et Nankin, que le Japon rencontrera ses plus grandes difficultés après la conquête. C’est ainsi que s’exprimait l’antifascisme italien lorsque ses prévisions sur la défaite italienne, qui aurait dû venir par suite d’une intervention anglaise (qui ne se produisit pas plus qu’en Chine), furent démenties par l’occupation d’Addis-Abeba.

Il y a bien quelques actes de boycott de-ci de-là, mais il a fallu le bombardement de navires anglais et américains pour déterminer les organisations syndicales de ces deux pays à entamer une campagne de boycottage des produits japonais, ce qui permettra d’autant mieux aux produits “Made in England” ou “Made in U.S.A.” de s’écouler.

Ce que le capitalisme mondial demande c’est que le prolétariat des grandes métropoles laisse en paix l’impérialisme nippon massacrer ses propres exploités et ceux de la Chine et qu’il permette au Kuomintang et à ses complices socialo-centristes et trotskistes de pousser les travailleurs de la Chine sur les champs de bataille capitalistes. Pour le reste, il essayera d’exploiter ce marché de guerre et se bornera, comme l’a écrit W. Churchill, à défendre ses intérêts et ses conquêtes pour autant que cela sera possible.
L’Angleterre, les Etats-Unis, la France dont les concessions sont foulées, les navires bombardés, les villes (Hong-Kong) menacées ne peuvent riposter par la violence au Japon car ils élargiraient le foyer de guerre d’où pourraient résulter des mouvements révolutionnaires au Japon et surtout en Chine. Aux contrastes inter-impérialistes les situations actuelles opposent forcément une solidarité inter-impérialiste, malgré les pertes subies en Chine par différents États. Certes, l’Angleterre, comme les Etats-Unis, essayeront de limiter les dégâts qu’apporte la politique japonaise à leur puissance, mais ils n’ignorent pas que la perte de leurs concessions vaut bien l’établissement de gendarmes en Asie étranglant toute menace révolutionnaire.

Le prolétariat des métropoles a son devoir de classe à remplir envers les exploités asiatiques : aussi bien chinois que japonais. Il lui revient la tâche de déclencher la bataille contre les bastions mêmes de l’impérialisme, contre ses forces sociales et contre le massacre capitaliste de la guerre qui après l’Espagne ensanglante l’Asie. Il n’a rien à voir avec les tentatives de rattacher son sort à la flotte anglaise ou américaine, mais il doit réaliser son unité de classe pour la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile avec tous les exploités qui se trouvent actuellement jetés dans le brasier de la guerre. Il rejettera le boycottage, arme bourgeoise pour maintenir les travailleurs dans l’union sacrée avec les démocraties bourgeoises, et luttera pour le refus du transport d’armes à la Chine comme au Japon capitalistes. Il reliera ses luttes partielles à la lutte contre la guerre impérialiste de Chine et cette solidarité de classe s’exprimant avant tout par une lutte contre sa propre bourgeoisie, est seule de nature à aider les exploités d’Asie dont les mouvements de classe sont de nature à ébranler l’édifice du système capitaliste.

Le prolétariat français trouvera t-il le chemin de la lutte contre ses ennemis de classe ?

Il ne faut pas se faire d’illusions : la vague de grèves qui a déferlé dans la région parisienne et qui semble avoir fait tâche d’huile dans d’autres régions, n’a rien d’analogue aux mouvements qui ont préparé les gigantesques grèves de juin 1936. Nous vivons dans une autre période avec d’autres problèmes et l’histoire ne se répète pas, malgré les dires des démagogues. En juin 1936 le prolétariat n’avait pas encore derrière lui l’expérience de deux gouvernements de Front Populaire et il pouvait laisser canaliser le formidable raz de marée par les maquignons de l’Hôtel Matignon, arborant le drapeau des lois sociales, des contrats collectifs, du système de l’arbitrage. Les ouvriers pouvaient avoir l’illusion que les socialo-centristes allaient leur permettre d’améliorer leurs conditions de vie, de réaliser avantageusement la semaine de 40 heures, bref de prendre leur revanche pour les deux années de déflation faites sous le signe de l’Union Sacrée. D’autre part, n’entrait-on pas dans le tourbillon de la guerre d Espagne, de la croisade antifasciste mondiale ? Les ouvriers français n’étaient-ils pas conviés à applaudir l’instauration d’une économie axée sur la production de guerre, et cela au nom de l’Union Sacrée “démocratique”, de la défense de la patrie ou de la “reprise” économique ?

Mais aujourd’hui la situation a bien changé, tant au point de vue de la situation intérieure qu’au point de vue international. Bornons-nous à examiner les points essentiels de la situation en France qui donnent aux mouvements ouvriers actuels leur caractère spécial. Ni Blum, ni Chautemps ne sont parvenus à améliorer longuement, grâce à l’économie de guerre, l’ensemble de l’économie française. Certes, il y eut la parenthèse d’activité plus ou moins générale qui se clôtura avec “la pause” de mars 1937. Mais si l’on tient compte qu’il fallut une dévaluation pour la faire vivre, l’on se rendra compte de la précarité de cette parenthèse où les ouvriers purent avoir l’illusion d’une amélioration durable de leurs conditions de vie et les pontife socialo-centristes l’illusion d’une reprise économique s’accompagnant d’une période de hauts salaires.

Le fait est là : l’impérialisme français déjà armé jusqu’aux dents ne pouvait pas réarmer : il pouvait seulement continuer à armer et ses perspectives en devenaient plus réduites que pour l’Angleterre se lançant dans un formidable programme de réarmements. D’autre part, le brasier espagnol ne pouvait engloutir une production intense et exclusive d’armements français, mais représentait un marché ouvert à tous les impérialismes Ici s’explique l’instabilité de la situation française où la “pause” déclarée, il fallut se retrancher derrière l’Exposition Universelle ; où malgré cela il fallut chasser Blum et prendre Chautemps ; où à la politique financière de Vincent Auriol émettant des “traites sur l’avenir” il fallut prendre Bonnet et ses économies.

Le capitalisme français avec Blum comme avec Chautemps, pouvait résoudre à son avantage les problèmes de classe. Les organisations du Front Populaire étaient à leur poste pour emprisonner les ouvriers dans les tenailles de l’Union Sacrée, de la guerre impérialiste et pour faire fonctionner l’arbitrage avec tous ses rouages. Mais quand la situation économique déterminait des conditions telles où malgré tout des mouvements revendicatifs éclataient, le capitalisme, une fois résorbées les ressources de la dévaluation, une fois mis en branle les ressorts de l’économie de guerre, en était réduit à des manœuvres d’attaques du prolétariat qui décelaient l’approche de spasmes de crise au sein même de son économie de guerre. Si encore la situation internationale avait évolué dans une direction de reprise croissante de la production axée sur les armements, mais ici des indices d’arrêts, correspondant à une lassitude générale des ouvriers envers l’antifascisme, se faisaient jour.

Depuis la “pause” nous avons vécu en France une politique d’expédients économiques sur laquelle se dressa, cependant, une politique capitaliste de classe souple mais conséquente dans toutes ses parties.
La fin de l’Exposition était manifestement l’échéance que s’était tracée la bourgeoisie elle-même. Elle ne pouvait plus différer son attaque et la crise de l’économie de guerre rendait insupportable les revendications ouvrières, leurs grèves, comme elle nécessitait un retour en arrière, une “réadaptation” de bien de choses acquises depuis 1936.

Au sommet, le Front Populaire, par son gouvernement à direction radicale, mettait debout sa campagne contre les complots fascistes, alors qu’à la base le patronat menait une politique d’attaques continues avec la complicité de la C.G.T. freinant à l’extrême les mouvements ouvriers pour y substituer le “respect aux lois” qu’il fallait imposer aux patrons.

Laissons derrière nous la période des complots, des bombes dont on ne parle plus qu’en quatrième page des journaux et mentionnons comme résultat de cette période, les décisions de Rambouillet que Chautemps est parvenu, après bien des manœuvres, à faire appliquer aux récents conflits. Il fallait surprendre les ouvriers au moment du renouvellement des contrats collectifs par des campagnes de presse mirobolantes où le leitmotiv aurait été celui-ci : le gouvernement du Front Populaire est la digue qui protège les ouvriers contre le fascisme : c’est le bras vengeur de l’antifascisme. Ainsi l’attaque patronale aurait pu se développer facilement, protégée par ce même “bras vengeur”, et les ouvriers de crainte de briser la “digue” auraient immédiatement cédé.

Bien entendu, ces choses ne se passèrent pas ainsi dans la réalité : tout d’abord les centristes durent tenir compte de l’effervescence ouvrière qui ne portait pas uniquement sur les complots mais sur la hausse du coût de la vie et les attaques contre les salaires. Nous ne savons même pas dans quelle mesure les ouvriers furent réellement secoués par le battage autour des “cagoulards”. Après tout, on leur demandait uniquement d’applaudir le “camarade Dormoy” et il était étrange que plus d’un an après l’avènement du Front Populaire de tels complots pussent tranquillement se tramer. Ce qui étonnait également c’était le ton de la presse bien pensante indiquant qu’il fallait frapper à l’extrême-droite et à l’extrême-gauche. Cette histoire de complot dont la police connaissait tous les fils était-elle une justification de la future répression anti prolétarienne du gouvernement ?

Ces idées n’ont peut-être pas passé consciemment dans la tête des prolétaires, mais le fait est que les polémiques entre socialistes (au pouvoir) et les centristes indiquèrent une tension où l’élément essentiel était la pression des ouvriers dans les syndicats. Les socialistes désiraient, au fond, dégager les revendications ouvrières de tout élément politique pour en faire des faits facilement comprimables dans l’appareil de l’arbitrage examinant un “cas professionnel”, alors que les centristes poussaient les luttes revendicatives dans le chemin de la guerre impérialiste, ce qui représente un autre moyen d’étouffement des luttes de classe.

Ces dernières semaines, l’effervescence allait croissante. A la veille des pourparlers pour les contrats collectifs, les patrons, forts de l’appui de Chautemps et des promesses de Rambouillet, se montraient d’une arrogance provocante. Les centristes tendaient la main au pape et aux cardinaux pour sauter des arguments de la guerre impérialiste à ceux de la lutte pour le respect des lois par le patronat. Chautemps allait-il tarder à agir pour calmer les patrons ? Dans l’”Humanité”, Racamond avait pourtant averti : “si la situation présente se prolonge des mouvements d’action directe surgiront rapidement en s’élargissant”. Un premier avertissement avait été donné par la grève, “à l’issue de leur travail”, des employés des Grands Magasins, le 14 décembre. La C.G.T. espérait canaliser le mécontentement des exploités sans trop mécontenter les exploiteurs, grâce à une grève en dehors des heures du travail. Un compromis fut trouvé ici, mais parallèlement le (gouvernement indiquait son orientation en annonçant que l’enquête sur la production (demandée par la C.G.T.) était terminée et que probablement il proposerait des “aménagements” à la semaine des 40 heures. Une forte effervescence se manifestait parmi les métallos qui se voyaient visés au nom des intérêts de la “défense nationale” et le syndicat des métaux devait prendre hypocritement position contre les “rumeurs”.

Dans le Nord également la situation empirait et dans le textile la brutalité du patronat passant à l’attaque obligera les syndicats à proclamer que si l’arbitrage n’était pas rendu pour le 1er janvier, les ouvriers pourraient faire grève, ce qui restera sans doute une vague promesse car ici aussi bonzes et patrons possèdent pas mal de ressources pour étouffer les ouvriers.

Le 21 décembre, de grandes manifestations des métallurgistes et des gars du bâtiment étaient organisées pour permettre aux appareils syndicaux de maintenir leurs troupes sous leur contrôle. En même temps, éclatait la grève dans l’Alimentation parisienne et les manifestations des Métaux et du Bâtiment permettaient aux bonzes d’empêcher les ouvriers de se solidariser de ce conflit par le déclenchement de leurs propres luttes. Peu après, c’était la grève dans les transports privés. Dans ces deux conflits la police intervenait pour tenter d’appliquer les décisions de Rambouillet : empêcher les occupations d’usine défendues par la loi. Mais ici aussi il fallut être prudent et s’efforcer de ne pas élargir le mouvement à d’autres industries par l’emploi trop rapide d’une trop grande brutalité.

Ce fut alors le coup de sonde des usines de produits chimiques Goodrich. Les ouvriers avaient occupé l’usine depuis quelques jours et les bonzes syndicaux ne parvenaient pas à faire évacuer du fait de l’attitude radicale du patronat. Chautemps se décida à agir et Dormoy envoya ses gardes mobiles. La sensibilité des travailleurs parisiens se montra admirable, en un rien de temps toute la banlieue fut en ébullition, d’autres usines se solidarisèrent, y compris quelques usines nationalisées travaillant pour la défense nationale. Devant la menace d’une grève générale il fallut reculer : “symboliquement” on retira les forces armées. Les ouvriers durent reprendre le travail dans les autres usines et la garde mobile de la C.G T., c’est-à-dire les bonzes, entrèrent en action. De même que le prolétariat parisien avait fait de l’occupation de Goodrich une question générale, de même Chautemps en fit une question d’Etat : “Le chef du gouvernement n’aurait pas hésité, nous dit-on, à faire de ce conflit une affaire d’Etat en nous mettant devant le dilemme suivant : évacuation de l’usine ou démission du gouvernement” (Union des Syndicats, 27-12-37). Centristes et socialistes tombèrent vite d’accord : on pouvait reprendre l’idée lancée par Jouhaux lors des grèves du Nord en 1936 : la “neutralisation” des usines. Pour faire évacuer l’usine Goodrich on procéda ainsi : la direction de l’usine acceptait la “neutralisation” comme trêve de Noël, mais la Chambre Patronale n’approuvait ni ne désapprouvait formellement ce compromis. Les bonzes vinrent donc devant les ouvriers avec la vieille chanson : puisque la Chambre Patronale n’est pas d’accord avec la “neutralisation” proposée pour quelques jours par la direction, c’est que la “neutralisation” est une revendication ouvrière. L’”Humanité” et le “Populaire” signalent que ces pitreries n’eurent pour elle que “la plus grande partie des ouvriers (?)” et l’on sait ce que cela veut dire pour ces gens…

Après cette évacuation pacifique où les ouvriers furent roulés avec des promesses d’arbitrage, la police entra en action dans l’Alimentation et les Transports. On allait “neutraliser” par la force et les camions militaires commencèrent à circuler avec leurs briseurs de grève en uniforme. On espérait sans doute récolter les fruits de la propagande chauvine des centristes acclamant l’armée française et par là empêcher les ouvriers de se défendre.

La tactique du patronat était simple : s’appuyer sur le gouvernement pour faire respecter l’ordre et la propriété ; entre temps traîner l’arbitrage en longueur pour arriver à employer des briseurs de grève et briser les reins aux ouvriers. La C.G.T. marchait dans la combine en isolant soigneusement ces mouvements et en permettant la répression policière. Le tout pour elle était de faire respecter la loi par les patrons et les infractions des ouvriers à “la légalité” étaient expliquées par la faute des patrons eux-mêmes.

Mais l’attaque capitaliste suivait son cours. C’était le Conseil Municipal de Paris qui jugeait le moment favorable pour rogner l’indemnité des agents des Services Publics de 100 à 50 francs. Immédiatement, les syndicats étaient obligés, malgré les pourparlers engagés par eux avec le gouvernement, de déclencher la grève générale des Services Publics. C’est que les brutalités de la police dans les grèves du Transport, l’arrogance patronale, la situation générale de mécontentement nécessitait de prendre les devants, soit d’empêcher des mouvements spontanés devant la provocation du Conseil Municipal augmentant au même moment les crédits pour la police.

On sait que devant ce mouvement paralysant la région parisienne, et pouvant facilement déclencher une grève générale dans toutes les industries, la position de Chautemps et de ses complices socialistes fut nette : “l’ordre sera maintenu à tout prix”. La délégation des Services Publics qui se rendit pour négocier (comme c’est devenu l’habitude) fut brutalement éconduite : d’abord reprendre le travail et discuter ensuite.

Placés devant l’attitude énergique du gouvernement pouvant compter sur la passivité des autres secteurs ouvriers tenus en bride par les syndicats, les ouvriers des Services Publics qui avaient tenté de se solidariser avec l’Alimentation et les Transports privés, durent s’incliner et rentrer immédiatement. Le bilan était le suivant : les ministres socialistes avaient promis aux grévistes que le gouvernement interviendrait pour leur faire obtenir 100 francs et si cela n’aboutissait pas, les socialistes se seraient retirés du gouvernement. Chautemps déclarait, quant à lui, qu’il n’avait rien promis et qu’on verrait après la rentrée des ouvriers au travail. Cette “grande victoire” fut saluée néanmoins par centristes et socialistes et tout le monde regretta que “l’incompréhension” ait fait éclater un mouvement qu’on aurait pu éviter. Il est vrai que le Conseil Municipal de Paris vota, peu après, le subside de 100 francs, en évitant peut-être une crise ministérielle. Mais ici aussi le problème reste encore confus comme le prouve le vote de la Chambre et son différend avec le Conseil Municipal de Paris.

Ah ! Oui ! L’on est loin de juin 1936, car la rentrée se fait dans un esprit de défaite : le patronat filtre les ouvriers, frappe ceux-ci qui rentrent avec beaucoup de promesses.

La période que nous venons de vivre, le torpillage des mouvements, doit décourager travailleurs, faciliter la répression capitaliste et par là se justifie pleinement l’activité et la fonction des socialo-centristes.
En conclusion, il est de plus en plus évident que nous sommes entrés dans une période où les conflits ouvriers deviennent insupportables pour la bourgeoisie. Les spasmes de l’économie de guerre ont tendance à s’accentuer avec les remous prolétariens. Ceux-ci restent sans issue et refluent vers les organisations dirigées par leurs ennemis de classe, aussi longtemps qu’ils ne parviennent pas à se concentrer autour de positions de classe qui ébranlent l’économie guerre et font apparaître les problèmes de la révolution.

Il ne s’agit pas seulement d’élargir chaque conflit ouvrier, de le généraliser (ce que les ouvriers parisiens avaient tendance à faire), ii s’agit encore de les mettre sur un terrain de classe où ils évoluent vers la lutte contre toutes les forces et formes de la domination capitaliste et, en premier lieu, contre la situation de guerre impérialiste mondiale qui trouve ses répercussions en France, comme partout ailleurs.

Oui ! les ouvriers français trouveront leur chemin de classe : ils sauront battre leurs ennemis ; ils sauront se débarrasser de tous les opportunistes et traîtres, mais pour cela il faut qu’ils aient une conscience claire de la réalité. Qu’ils sachent que leurs mouvements revendicatifs doivent être poussés à fond sans aucun égard, qu’ils les relient à la lutte contre l’Union Sacrée, contre la guerre, contre l’économie de guerre. Qu’ils en fassent des armes contre l’arbitrage, en dehors de l’arbitrage des armes de classe. Qu’ils trouvent dans les circonstances historiques où se déroulent leurs luttes, dans la situation que traverse la France, la force de donner naissance aux basés d’une fraction de gauche qui seule pourra créer le futur parti communiste de la victoire.

Un grand renégat à la plume de paon : Léon Trotsky

La “Lutte Ouvrière”, n°43 du 23 octobre 1937, publie un article qui porte la signature L. Trotsky et qu’elle qualifie de “vigoureuse mise au point”. De “vigoureux” il n’ y a que des adjectifs, des mots d’esprit dignes d’un journal humoristique.

La signature de l’article est de L. Trotsky. Cette précision est indispensable car autrement l’on aurait pu croire que l’auteur en était un centriste : Staline ou l’un ou l’autre de ses laquais. La conclusion de l’article nous permet de nous rendre immédiatement compte de quoi il s’agit : “Celui-là ( il s’agit de “militants ultra-gauchistes”, voir la présentation de l’article de la part de la “Lutte Ouvrière”, ndr) doit être impitoyablement rejeté de l’avant-garde révolutionnaire comme le pire ennemi de l’intérieur. C’est précisément le cas de Eiffel et de ses semblables.” Les événements de Chine, d’Espagne et de Russie, nous permettent de bien comprendre ce que parler veut dire : il ne manque à Trotsky et à ses acolytes que le sceptre du Guépéou pour châtier “le pire ennemi de l’intérieur”.

La méthode chère à Staline est également employée. Trotsky confond volontairement des organisations et des courants qui sont en lutte très âpre entre eux. De plus, il ne les désigne pas par leur nom d’organisation, mais d’après les éléments qu’il considère, à tort ou à raison, comme leurs dirigeants. Ainsi, au lieu de Revolutionnary Workers League il dira “oehleristes”, au lieu de Grupo de Trabajadores Marxistas, il dira “eiffelistes”. Entre les uns et les autres il existe des divergences profondes sur la question espagnole, tout autant qu’entre la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique et la Fraction Belge de la Gauche Communiste, mais pour les besoins de la cause, il faut les mettre dans le même sac et les appeler tous ensemble “imbéciles”, “imbéciles complets”, etc.

Notre fraction n’est pas mise directement en cause, car on ne parle pas de nous, mais les idées qui sont combattues par Trotsky sont pleinement défendues par notre organisation et c’est pourquoi nous estimons de notre devoir d’intervenir brièvement dans la polémique.

De quoi s’agit-il donc ? Le n°37 de la “Lutte Ouvrière” publie une déclaration de Trotsky où celui-ci, après avoir dit que “s’il y avait une guerre juste, c’est la guerre du peuple chinois contre ses conquérants”, affirme que “toutes les organisations ouvrières, toutes les forces progressistes de la Chine, sans rien céder de leur programme et de leur indépendance politique, feront jusqu’au bout leur devoir dans cette guerre de libération indépendamment de leur attitude vis-à-vis du gouvernement de Tchang-Kai-Shek”. Il conclut avec une prévision qui a été naturellement pleinement confirmée par les événements : “La défaite du militarisme japonais est inévitable, et c’est l’affaire d’un avenir pas trop éloigné”. Nous avons déjà vu que la “Lutte Ouvrière” parlait, trois semaines auparavant, de “fraternisation des soldats japonais et chinois”… Quant à la prévision, nous n’attachons pas une importance excessive au démenti que les récents événements semblent lui donner, et si nous l’avons reportée, c’est uniquement pour mettre en évidence que, d’après Trotsky, le déclenchement des luttes des classes, au Japon n’est pas le résultat de la reprise de la lutte des classes en Chine, mais bien le contre-coup des revers militaires. Ce n’est pas autrement que les socialistes de 1914 engageaient les ouvriers à partir en guerre : la défaite militaire de la France aurait permis l’extension des puissantes organisations du prolétariat allemand, et vice-versa, la victoire de la France aurait secoué l’oppression des junkers en Allemagne et par cela même propulsé un mouvement vers le socialisme.

“Nous n’avons jamais mis et nous ne mettrons jamais sur le même plan toutes les guerres”, dit Trotsky. Et c’est ici la vieille rengaine : Marx était pour l’indépendance de l’Irlande et de la Pologne, “Lénine a écrit des centaines de pages pour démontrer la nécessité capitale de distinguer entre les nations coloniales et semi-coloniales qui forment la grande majorité de l’humanité”. La conclusion en découlerait avec une force inébranlable : “Le Japon et la Chine ne se trouvent-pas sur le même plan historique”, “Le patriotisme chinois est légitime et progressif”.
Autrefois, Trotsky s’était insurgé contre “la méthode des analogies littéraires, formelles et non selon le matérialisme historique”. Mais à cette époque là, il luttait contre Boukharine et Staline qui avaient prêché le “front unique national” avec la bourgeoisie chinoise. Mais actuellement que sa position rejoint celle de Staline en Chine et qu’il est d’accord pour rejeter “impitoyablement les pires ennemis de l’intérieur”, il a besoin lui aussi de ces analogies formelles, tout comme les social-démocrates allemands — ainsi que Rosa le releva en son temps — avaient besoin de citer Marx pour justifier leur trahison.
Marx, Engels et Lénine (Trotsky de 1925-27 également) s’ils n’ont pas mis toutes les guerres sur le même plan, ont toutefois mis sur le même plan toutes les guerres dont la nature est analogue au point de vue social. Lénine, par exemple, n’a pas nié l’évidence en 1914-18. Les deux blocs impérialistes “n’étaient pas sur le même plan historique” et chacun d’eux n’était point homogène et comportait à côté d’États impérialistes, des pays opprimés par l’impérialisme. Mais Lénine se basa sur la nature des classes au pouvoir pour qualifier la guerre d’impérialiste. Et c’est lui… l’anti-marxiste, qui lutta pour le défaitisme révolutionnaire en Allemagne, bien que celle-ci brandissait le drapeau de l’indépendance de la Pologne.
Toujours la guerre met aux prises des pays qui ne sont pas “sur le même plan historique”, et à un certain point de vue, c’est là aussi une des causes de la guerre. Mais tout le problème consiste à déterminer quelle classe mène la guerre et à établir une politique correspondante. Dans le cas qui nous occupe, il est impossible de nier que c’est la bourgeoisie chinoise qui mène la guerre, et qu’elle soit agresseur ou agressée, le devoir du prolétariat est de lutter pour le défaitisme révolutionnaire tout autant qu’au Japon. Ne pas le faire, ce qui revient à faire l’inverse et, comme Trotsky, engager les ouvriers chinois “à faire tout leur devoir dans la guerre contre le Japon”, car prétendument il en résulterait la révolution au Japon, c’est se mettre sur le même chemin des traîtres de 1914-18. Et il n’est pas étonnant que Trotsky, pour couvrir sa contrebande et sa trahison, ait eu besoin de recourir à tout son arsenal d’injures contre les prolétaires qui restent fidèles au marxisme. Ce qui d’ailleurs n’est nullement nouveau, et pour quoi il ne faut pas une intelligence excessive : il suffit de ne pas avoir de scrupules pour réussir.
Trotsky ne met nullement en doute le caractère bourgeois du gouvernement chinois. Nous pourrions reprendre quelques kilos de littérature politique qu’il a écrite jadis contre Boukharine pour démontrer que s’il est vrai que le caractère bourgeois de la classe dominante en Chine n’est pas achevé, cela n’empêche nullement que nous avons à faire avec un gouvernement bourgeois, à tel point que le mot d’ordre de la dictature prolétarienne est la seule issue qui se pose en Chine (ceci est d’ailleurs confirmé dans la résolution du S.I. pour la IV° Internationale, “Lutte Ouvrière”, n°37). Seulement il serait possible de lutter pour la dictature prolétarienne en faisant le bloc militaire avec le Kuo-Min-Tang… En substituant la méthode matérialiste au jeu littéraire des analogies, on en arrive à comprendre que, si Marx était pour l’indépendance de l’Irlande et de la Pologne, c’est en considération du processus révolutionnaire de l’époque, dans ces pays, où existait un cours de révolution bourgeoise à appuyer et où Marx escomptait pouvoir greffer le cours de la révolution prolétarienne. Mais en Chine ? En Chine la dernière parole a déjà été prononcée par les massacres du prolétariat en 1927 et le Kuo-Min-tang, même s’il n’a pas la possibilité d’achever sa formation capitaliste pour atteindre l’aspect du capitalisme européen, n’en est pas moins une formation capitaliste qui, au point de vue de sa fonction politique, a un rôle aussi achevé que le capitalisme de n’importe quel autre pays.
Mais Trotsky rétorquera à ses contradicteurs qu’il n’aurait pas “changé d’un iota” son attitude de 1925-27. Doucement très génial Trotsky, ce sont les “imbéciles” qui ont raison. En 1925-27 il y avait en Chine, un formidable mouvement de masse et, contre Staline et Boukharine qui s’appuyaient sur la coïncidence entre l’éveil des exploités chinois à la lutte révolutionnaire et les succès militaires de Tchang-Kai­-Shek dans la marche vers le Nord, vous écriviez (L’Internationale Communiste après Lénine, p.270) : “Mais est-ce qu’en général toute l’activité du capitalisme n’éveille pas les masses, ne les arrache pas suivant l’expression du Manifeste Communiste à la stupidité de la vie des campagnes, ne lance pas les bataillons prolétariens dans la lutte ? Mais est-ce qu’un jugement historique portant sur le rôle objectif du capitalisme dans son ensemble ou de certaines actions de la bourgeoisie en particulier peut se substituer à notre attitude active de classe, révolutionnaire envers le capitalisme et l’activité de la bourgeoisie ?” Il n’est pas possible de s’y méprendre. Trotsky en 1925-27 proclame qu’il faut opposer au rôle objectif du capitalisme débouchant dans la guerre, le rôle antagonique du prolétariat luttant pour ses intérêts révolutionnaires. Mais à cette époque-là Trotsky était lui aussi un imbécile.
Entre l’opposition trotskyste et notre fraction, l’accord n’existait pas complètement en 1925-27, même sur la question chinoise et, encore une fois, il ne dépendit pas de nous si la divergence ne fut pas ouvertement posée et consécutivement éclaircie. Dans un document qui fut présenté à la Conférence du Parti Communiste Français de Clichy, en 1927, le délégué de l’opposition trotskyste, devant notre refus catégorique d’enlever la partie ayant trait à l’opposition existant entre la politique réactionnaire de l’ “anti-impérialisme” et la politique de classe dirigée vers la révolution, renonça à sa proposition et le document fut présenté avec sa “déformation bordiguiste” pour nous exprimer avec une formule à la mode.
Mais cette divergence n’a rien à voir avec la critique dont Trotsky ne peut se défaire que par des injures : à savoir qu’il a renié ses positions de 1925-27. En effet, à cette époque, la guerre anti-impérialiste se conjuguait avec un mouvement colossal des ouvriers et des paysans chinois se jetant dans l’arène de la lutte sociale. A ce moment, Trotsky ne défendit nullement la thèse du bloc militaire avec Tchang-Kai-Shek, mais la thèse opposée de l’ébranlement de ce bloc au travers de l’indépendance progressive du prolétariat chinois et du parti communiste envers le Kuo-Min-Tang pour passer enfin à la lutte ouverte contre lui. Au moment culminant de la lutte contre le centrisme il s’exprima en termes catégoriques pour alerter les prolétaires non seulement pour la situation de l’époque mais aussi pour l’éventualité “des futurs revirements objectifs qui s’opéreront dans la situation et devant les zigzags vers la gauche que la bourgeoisie chinoise décrira inévitablement. Déjà la guerre que Tchang-Kai-Shek mène actuellement contre le Nord culbute complètement le schéma mécanique des auteurs du projet de programme” (L’Internationale Communiste après Lénine, p.272). Le schéma contre quoi s’élevait Trotsky était celui-ci : “Votre coalition avec la bourgeoisie fut juste depuis 1924, jusqu’à la fin de 1927 ; mais maintenant elle ne vaut plus rien parce que la bourgeoisie est définitivement passée dans le camp de la contre-révolution”. Et, d’après Trotsky, ce schéma “désarmait les ouvriers” pour l’avenir, c’est-à-dire mettait ces derniers dans l’impossibilité de bien s’armer quand (comme c’en est le cas actuellement) Tchang-Kai-Shek se serait présenté à nouveau comme le champion de l’indépendance nationale et de la révolution… au Japon.
Actuellement, l’élément essentiel de la situation de 1925-27, c’est-à-dire de formidable mouvement de classe, fait défaut, ce qui d’ailleurs est une nouvelle confirmation de la nature capitaliste de la guerre non seulement pour le Japon, mais aussi pour la Chine. Et Trotsky dira que sont les pires ennemis de l’intérieur, ceux qui en posant le problème du défaitisme révolutionnaire sont les seuls qui engagent les ouvriers et les paysans à emprunter le chemin de la lutte contre Tchang-Kai-Shek. La résolution, déjà citée, du S. I. pour la 4° Internationale, est plus ambiguë et parle de combiner la lutte militaire avec “un programme de revendications sociales et pratiques déterminées”, “les masses chinoises étant férocement exploitées”. “Revendications sociales pratiques et déterminées”, du type sans doute de celles que soulèvent les centristes français pour jeter les ouvriers dans les bras de l’Union Sacrée. La rupture du Front National avec Tchang­Kai-Shek, le défaitisme révolutionnaire, voilà les revendications sociales qui ne cadrent pas avec le programme trotskyste, “pratique et déterminé…”
Sur le fait même, la position de Trotsky et du S.I. est absolument convergente : “sac au dos” pour la guerre afin de battre le Japon, car de la victoire militaire contre le Japon les conditions surgiront pour la révolution au Japon et “le développement libre, c’est-à-dire non gêné par l’oppression extérieure, de la lutte des classes en Chine.”
Pour sa trahison, Trotsky a besoin de se couvrir de toutes les plumes de son passé révolutionnaire : il doit se présenter comme le monopoliste de l’intelligence, il doit achever l’œuvre de Staline. Celui-ci braque le revolver contre les “pires ennemis de l’intérieur” ; Trotsky, à défaut de Guépéou, met en action toutes les ressources du dictionnaire des synonymes pour discréditer ses adversaires. Il est vrai qu’il peut ainsi résorber des crises au sein des sections de la IV° Internationale (?) ainsi qu’on l’a vu par la rapide culbute effectuée par la Section Belge. Mais l’emploi de ces méthodes d’une part et la rapidité de certaines conversions d’autre part indiquent assez clairement que nous n’avons à faire qu’à des renégats qui sont aujourd’hui pratiquement inoffensifs pour le prolétariat puisqu’ils n’ont qu’une fonction supplémentaire de dispersion idéologique des rangs de l’avant-garde, alors que fascistes, démocrates et centristes s’occupent du rôle principal de la dispersion violente du prolétariat par la guerre et la terreur. Nous ne pouvons cependant pas exclure que demain, si jamais Staline ne pouvait plus suffire au capitalisme international parce que discrédité parmi les masses, que Trotsky puisse offrir ses services au capitalisme international et être rappelé au pouvoir en Russie pour parachever l’oeuvre de Staline. Est-ce pour une telle éventualité que Trotsky apprête sa nouvelle veste de renégat ?

Apres la conquête de l’Ethiopie

Deux livres publiés récemment et écrits par des “compétences” comme peuvent l’être les maréchaux De Bono et Badoglio, les protagonistes de la guerre éthiopienne, nous apportent d’intéressants détails sur le cours des événements qui accompagnèrent cette campagne. Les deux écrivains mentionnés ne sont pas des plus cordiaux dans leurs appréciations réciproques. On pourrait y voir l’auto-défense de De Bono et l’auto-glorification de Badoglio, ce qui d’ailleurs n’a pas empêché Mussolini de préfacer impartialement l’un et l’autre livre. Le livre de Badoglio, bien qu’étant une narration aride et strictement militaire, est le plus important, et on y trouve un véritable acte d’accusation contre l’intervention de Mussolini et des facteurs politiques dans la préparation des événements.

Mussolini, dans sa préface, appelle Badoglio “l’artisan de la victoire militaire”. Badoglio, en véritable militaire, aurait pu appeler Mussolini “l’artisan de la défaite”, car ce sont précisément les interventions politiques qui ont occasionné les plus grands désastres militaires de l’histoire.

Heureusement pour le Duce, les rapports de force étaient considérablement favorables à l’agresseur. Nous avons dans “Bilan” (n° 20 et 24), c’est-à-dire au début de la campagne éthiopienne, pris position contre la thèse qui fut le cheval de bataille de “l’antifascisme”, d’une défaite militaire possible, d’une “répétition d’Adoua”, qui aurait par reflet provoqué la débâcle du régime fasciste.

Badoglio confirme en plein cette écrasante supériorité technique de l’armée italienne : 400,000 soldats de la métropole, 100,000 indigènes, 500 avions de bombardement, un millier de canons de tout calibre, 60,000 quadrupèdes, 16 mille véhicules motorisés. Contre eux l’Ethiopie n’a pu mobiliser que de 200 à 250,000 hommes à la frontière Nord et 80 à 100,000 sur la frontière Sud (seulement mobiliser et non armer de fusils, si ce n’est de vieux modèles). La moyenne de cartouches pour chaque fusil éthiopien était de 150 cartouches et le pays ne pouvait créer une industrie de guerre, alors que la contrebande ne pouvait pas fournir grand chose du fait que les mers étaient contrôlées par la flotte italienne et le ciel par l’aviation. Deux cents canons de petit calibre et de modèles désuet, voilà pour l’artillerie éthiopienne. Une dizaine d’avions de reconnaissance d’autre part, cela signifie que l’armée éthiopienne était aveugle devant une armée qui avait cent yeux, tel Argus.

En outre, la guerre d’Abyssine fut favorisée par le fait que le Négus, se fiant aux promesses de la S.D.N., retarda la mobilisation, laissant à l’agresseur l’avantage de l’initiative de l’attaque.

L’intervention politique due à Mussolini a toutefois créé une situation qui a été souvent précaire, Badoglio est à ce sujet explicite. La préparation complète d’une campagne pour la conquête de l’Ethiopie ne pouvait être terminée avant l’hiver de 1936, bien que s’y préparait bien avant l’incident fomenté d’Oual Oual. Le Duce voulut que l’on accéléra les préparatifs. Et ainsi tout fut agencé pour la fin d’octobre. C’est le Duce qui imposa la date du 3 octobre pour initier la campagne. “Avant que l’organisation fut achevée, pour obéir à l’ordre du Duce, la campagne fut commencée”, voilà ce qu’écrit Badoglio. On chercha un général qui allât de l’avant à l’étourdie : ce fut De Boro, colonel déplacé pendant la guerre pour incapacité, quadrumvir de la “Marche sur Rome” et chef de la police sous le nouveau régime.
Après les premières opérations, quand les normes les plus élémentaires de l’art militaire auraient conseillé un temps d’arrêt pour coordonner les moyens logistiques et attendre les renforts encore en route, “des nécessités d’ordre supérieur (?)”, écrit Badoglio, imposèrent la marche sur Makallé. La situation devint tellement grave que l’on dut recourir à des mesures énergiques. De Bono fut rappelé et décoré du grade de Maréchal d’Italie. Badoglio fut expédié d’urgence pour faire face à la situation, Badoglio trouva la situation excessivement “délicate”, euphémisme qui laisse sous-entendre beaucoup dans la bouche d’un militaire de métier. L’armée avait ses flancs découverts et de dangereuses infiltrations menaçaient les voies de communication.

Mais la supériorité technique était tellement considérable qu’il ne fut pas difficile de rétablir une situation favorable.

Nous possédons les chiffres qui concerne la bataille de l’Enderta : 280 canons tirèrent 20,000 coups et l’aviation lança 596 tonnes d’explosifs ainsi que 30 mille coups de mitrailleuses.

La campagne fut terminée avec la procession des 1,800 véhicules automobiles à la conquête d’Addis Abeba. La grande guerre était terminée, mais restait la conquête effective du pays, très difficile pour des raisons topographiques et de climat, bien que le péril des épidémies, qui fut le fléau de toutes les expéditions coloniales ait été limité par les moyens préventifs modernes.Ce fut la fuite soudaine du Négus, après un colloque avec l’ambassadeur anglais, — qui constitue une énigme historique que seule l’avenir pourra expliquer — qui fit crouler toute résistance organisée sur les fronts militaires et qui compléta le succès italien, de la même façon que le “bloc économique” des 53 puissances contre l’Italie favorisa, en dernière analyse le fascisme qui l’employa pour renforcer sa politique intérieure et justifier ses compressions.

La guerre n’a pas coûté plus de 4,000 hommes à l’Italie, soit la perte subie par un régiment dans certaines batailles de la grande guerre. Et le fascisme n’a aucun intérêt à diminuer les pertes (une fois le succès obtenu), car cela minimiserait l’effort militaire, surtout que l’on est habitué aux chiffres astronomiques de la grande guerre.

Le fascisme se glorifie encore d’avoir transporté 400,000 soldats à une distance de 4.000 km. en mer. Mais déjà il y a 40 années, l’Espagne avait transporté 250,000 hommes dans l’île de Cuba et la Grande-Bretagne, 400,000 hommes dans l’Afrique du Sud. c’est-à-dire à une distance de 6.000 miles nautiques.
C’est là une entreprise facile lorsqu’on possède la maîtrise absolue des mers. La faiblesse de l’aventure éthiopienne se manifesta à l’arrière front. Et c’est De Bono particulièrement qui nous le prouve : encombrement dans les ports, vrai “chaos roulant” sur les lignes de communication.

Quatre jours après l’occupation d’Addis-Abeba, c’est-à-dire le 9 mai 1936, le Duce proclamait l’avènement de “l’Empire”, Quelle est la situation actuelle, au point de vue de l’occupation militaire ? A ce sujet il faut être explicite. La presse “antifasciste” répète la comédie du début du conflit : hier c’était le spectre d’Adoua, aujourd’hui celui d’une guérilla triomphante ou menaçant sérieusement la domination italienne. Tout cela est absurde. Certes, l’instabilité dure et durera pendant de nombreuses années, comme du reste pour toutes les occupations coloniales. L’armée d’occupation reste de 200,000 hommes. Le pays est habité par six millions d’indigènes sur une superficie représentant, même en déduisant la Somalie et l’Érythrée élargies aux frais de l’ancienne Ethiopie, trois fois celle de l’Italie et où le terrain est difficile, avec peu ou pas du tout de moyens de communications et sujet aux saisons de pluie qui paralysent pour des mois toutes les possibilités de communication aérienne.

Le régime adopte le système de la terreur, tuant et détruisant par le fer et par le feu tout foyer de résistance. Ainsi, le ras Desta, fait prisonnier au cours de combats, fut fusillé sur place.
Après l’attentat contre le vice-gouverneur Graziani (12 bombes de grande puissance ont éclaté dans le Palais gouvernemental pendant une réception de notabilités indigènes : Graziani a reçu trente blessures, mais malheureusement aucune mortelle) eurent lieu d’affreux massacres et le chiffre des victimes varie entre 3 et 6,000.

Dans ses derniers mois la presse étrangère a publié des détails sur les attaques survenues contre Makallé et Adoua ; la presse fasciste admet que durant la récente saison des pluies divers postes de la haute plaine éthiopienne ont été attaqués, mais elle affirme aussi que les “brigands” ont été dispersés.
Certes, il se vérifie un peu partout des attaques contre les lignes de communication et surtout contre les ouvriers affectés aux travaux des voies. Ces ouvriers forment une autre armée de 200,000 hommes à côté de l’armée militaire : il s’agit d’une véritable armée du travail ou plutôt du “travail forcé”, encadrée par les chemises noires. Ils travaillent avec un fusil à portée de main, afin de se défendre contre les continuelles attaques d’indigènes et pour des salaires chaque fois plus bas.

Nous avons donc “l’Empire”. Que représente, d’un point de vue économique, la conquête de l’Éthiopie ? On a beaucoup-vanté les richesses de son sous-sol. Un des arguments de la préparation psychologique pour la guerre fut celui-là. Tout comme à l’époque de la guerre de Libye les sables désertiques étaient transformés en “terre d’enchantement”, actuellement, la conquête faite, on est bien plus réservé. Une publication officielle (Agostini) écrit textuellement : “Un problème insoluble est celui des richesses minérales de Ethiopie, étant donné notre maigre connaissance du sous-sol. On parle de combustibles fossiles existant dans le Scioa : de fer, de cuivre. Récemment on a parlé de gisements importants dans l’Harrar. Mais de tous ces gisements on ne peut rien dire de précis”. Une autre publication (“Aspects économiques de l’Éthiopie”) écrit : “On espère trouver du platine. peut-être du fer et du cuivre. Il est certain qu’il y a du charbon. On avait l’espoir de trouver du pétrole. etc.”

Il y a certainement de grands gisements salins, mais du sel, il en existe suffisamment en Sicile. Reste alors le platine et l’or. Mais il en faut beaucoup pour récupérer les milliards que la conquête a coûtés et qu’elle continuera à coûter. Et la réalité est bien peu de chose : le platine s’extrait aujourd’hui dans une seule mine que l’Italie avait auparavant en concession. La même chose est vrai pour les 1.900 livres d’or de la région de Volegga. L’Érythrée fournit en tout 300 kg. d’or par an. De plus, tout l’or de l’Afrique orientale est alluvional. S’il existe des mines sous terre, il faut encore commencer par construire des installations. Tout le problème des richesses du sous-sol est un problème de capital. L’Allemagne y avait investi de fortes sommes mais en a perdu en quantité, En plus d’installations, il faut encore construire les voies de communication.

Même en cela l’Empire n’est pas très avancé. De chemins de fer n’existent encore que la vielle ligne de Djibouti à Addis Abeba. En projet il y a 2,800 km. de routes, mais jusqu’ici l’on n’a avancé que d’Adigrad à Addis Abeba (850 km.), alors que la route d’Assab à Dessié (500 km.), passant en partie au travers du désert Dankaligué, est seulement commencée et coûtera un demi-million par kilomètre.

On a parlé de la haute plaine éthiopienne comme débouché à la pression démographique italienne.
Avant tout, pour coloniser cette terre, il faut commencer par exproprier les indigènes. On peut le faire en les massacrant, mais même pour cela il faut du temps. De plus, vient le problème des cultures. La hante plaine éthiopienne, comme celle du Kenya et du Tanganyka, ne se prête pas à la culture intensive nécessaire pour le transfert de familles de colons pauvres qui recevraient de petites parcelles de terrains. Le climat, même dans les hautes plaines, ne permettra qu’à une minorité de s’acclimater. Finalement, avant de permettre un transfert relativement nombreux de colons italiens, il restera toujours le problème des voies de communication.

En tout cas la partie de la haute plaine qui se prête à la culture des céréales (froment, blé, orge, dura…) et à la culture maraîchère est relativement restreinte. Sur les flancs orientaux peuvent prospérer les plantations de café et sur les plaines basses occidentales la culture du coton. Mais déjà les diverses sociétés, suisses, belges, allemandes et demain anglaises aussi bien qu’italiennes, préfèrent et préféreront employer la main d’oeuvre indigène du Soudan et des régions des lacs, qui a moins d’exigence et est plus facilement exploitable que la main d’œuvre blanche.

Pour ce qui est de l’élevage du bétail, qui était la seconde occupation de l’Abyssin après l’agriculture : tout le bétail éthiopien est contaminé par la peste bovine et ne pourra qu’être détruit pour être substitué par un nouveau bétail importé.

Il reste à examiner le problème de l’Éthiopie comme réserve de troupes noires contre l’ennemi extérieur et surtout intérieur, ainsi que la France “démocratique” l’a fait avec ses Sénégalais et ses Malgaches.
Nous avons été les premiers à émettre cette hypothèse qui est confirmée aujourd’hui. La nouvelle “armée noire” se recrutera surtout parmi les musulmans qui sont trois millions et demi, si l’on y comprend l’Érythrée. Cela concorde avec la politique musulmane du fascisme. Dès 1933, l’Italie s’est érigée en protectrice de l’Islam “oppressé par l’impérialisme anglo-français”. Et le Duce, au cours de son récent voyage en Libye, a reçu en don le “cimeterre de l’Islam”.

Récapitulant, l’on ne peut parler d’une possibilité de colonisation sur une vaste échelle en Ethiopie, du moins pour le moment. Ce qui existe comme richesse minérale ne pourra pas être exploité avant que le pays ne soit organisé et conduit à un niveau supérieur d’économie.

Pour le moment, le fait essentiel est le déficit représenté par les milliards qu’a coûté et que coûte la conquête. L’expédition militaire en Ethiopie a coûté d’octobre 1935 à mai 1936 — date de la fin officielle de la guerre — 11,9 milliards de lires.

Le plan de six ans pour la soi-disant colonisation de l’Empire prévoit une dépense de 24 milliards de lires.
L’on comprend facilement que l’Italie, “satisfaite”, comme l’a proclamé Mussolini du balcon du Palais de Venise le 9 mars 1936, ait dû peu de mois après se lancer dans la guerre espagnole, afin de tenir tête aux contrastes sociaux que la compression totalitaire peut bien contenir mais non annuler.

Gatto MAMMONE

Écho à l’étude de la période de transition

Nous avons reçu d’un lecteur de Clichy une lettre-critique que nous publions intégralement en la faisant suivre d’un bref commentaire de notre collaborateur. Notre impatient correspondant voudra bien nous excuser de n’avoir pu faire paraître sa lettre dans notre numéro précédent puisqu’elle nous est parvenue précisément au moment où ce numéro sortait de presse.

À PROPOS DE LA PÉRIODE DE TRANSITION

Après la publication dans Bilan du résumé du livre des communistes de gauche hollandais sur “les fondements de la production eet de la distribution communistes” par Hennaut d’aucuns pouvaient penser que les réformistes de droite ou de gauche étaient définitivement désarmée et qu’ils n’oseraient plus broncher. C’était mal les connaître. En effet, dans le numéro qui publiait la fin du résumé, leurs critiques se firent entendre : les camarades hollandais ainsi que Hennaut ne raisonnaient pas en marxistes… Ensuite, nous eûmes l’étude critique de Mitchell sur les “Problèmes de la période de transition”1. Cette étude avait, bien entendu, pour but de démontrer l’utopie anti-marxiste de ceux qui croient que la révolution prolétarienne libérera réellement les travailleurs de l’exploitation sous toutes ses formes. Aussi ne faut-il pas s’étonner que Mitchell se soit évertué tout au long de son article à prouver avec forces citations que cette révolution ne servira qu’à faire changer de maître aux prolétaires qui la feront — tout comme dans les révolutions passées… Nous reconnaissons là le point de vue traditionnel des réformistes de tout poil. D’ailleurs Mitchell a pris soin de nous avertir dans son “exposé introductif” que son travail traiterait les points suivants : “a) des conditions historiques où surgit la révolution prolétarienne ; b) de la nécessité de l’État transitoire ; c) des catégories économiques et sociales qui, nécessairement, survivent dans la phase transitoire ; d) enfin de quelques données quant à une gestion prolétarienne de l’État transitoire”.

Une fois ces points énoncés, il était facile d’imaginer ce que serait l’article. En effet, Mitchell ne se gêne nullement pour affirmer, a priori, la survivance après la révolution “des catégories économiques et sociales qui, nécessairement (!), survivent dans la phase transitoire”. Cette affirmation à elle seule suffisait grandement à tout esprit averti pour concevoir ce qui suivrait. Ce qui étonne le plus dans l’article de Mitchell, c’est l’abondance des citations qu’un marxiste révolutionnaire peut à tout instant retourner contre ce qu’il tente de prouver et de justifier. Il n’y a pas besoin de cinquante pages de Bilan pour réduire à néant l’argumentation savante du réformiste Mitchell. Tous ceux qui ont lu Marx et Engels savent que, pour ces derniers, la fameuse période de transition marque la fin de la société capitaliste et la naissance d’une société entièrement nouvelle dans laquelle l’exploitation de l’homme par l’homme aura cessé d’exister ; c’est-à-dire où les classes auront disparu et où l’État en tant que tel n’aura plus de raison d’être. Or, dans la société de transition telle que l’entendent Mitchell et tous les réformistes avérés ou non, l’exploitation du prolétariat subsiste et ce de la même façon qu’elle a lieu en régime capitaliste : par le moyen du salariat. Il y aura dans cette société une échelle de salaires… Tout comme actuellement ! Ce qui permet de socialiser (?) d’abord les branches les plus avancées de la production, puis, on ne sait pas quand ni comment, toute la production industrielle et agricole. Autrement dit, pendant la phase transitoire, une partie des travailleurs continueront à être exploités par des particuliers, les autres étant désormais exploités par l’État-Patron. Partant de ce point de vue, la phase supérieure du communisme correspondrait à l’étatisation intégrale de la production ; au capitalisme d’État tel que nous le voyons fonctionner en Russie ! Le plus révoltant c’est qu’on ose s’appuyer sur Marx et Engels pour défendre un tel point de vue. On sait que Staline osa également dans son discours du 23 juin 1931 s’appuyer sur Marx pour justifier l’incroyable inégalité des salaires qui règne en U.R.S.S., et, tout comme Mitchell, en invoquant la qualité du travail fourni. Or, Marx s’est expliqué clairement à ce sujet dans sa critique du Programme de Gotha. Est-il besoin de rappeler que, pour Marx, l’inégalité qui subsistera dans la première phase du communisme ne proviendra nullement, comme le pensent les Mitchell, de l’inégalité dans la rétribution du travail, mais amplement du fait que les ouvriers ne vivent pas tous de la même façon : “un ouvrier est marié, dit Marx, l’autre non ; l’un a plus d’enfants que l’autre, etc., etc. À égalité de travail et, par conséquent, à égalité de participation au fonds social de consommation, l’un reçoit donc effectivement plus que l’autre, etc. Pour éviter toutes ces difficultés, le droit devrait être non pas égal, mais inégal.” Ceci est trop clair pour qu’il soit nécessaire d’insister. On sait que, d’après Marx, “le salariat est la condition d’existence du capital “, c’est-à-dire que si l’en veut tuer le capital, il faut abolir le salariat. Mais les réformistes ne l’entendent pas ainsi : la révolution consiste pour eux à faire passer progressivement tout le capital entre les mains de l’État afin que celui-ci devienne le seul maître. Ce qu’ils veulent, c’est remplacer le capitalisme privé par le capitalisme d’État. Mais ne leur parlez pas d’abolir l’exploitation capitaliste, de détruire la machine étatique qui sert à maintenir cette exploitation : les prolétaires doivent faire la révolution uniquement pour changer de maître. Tous ceux qui conçoivent la révolution comme un moyen de se libérer de l’exploitation sont de vulgaires utopistes. Avis aux ouvriers révolutionnaires !

RÉPONSE DE MITCHELL

Rien de plus pénible que de répondre à une critique qui prend la liberté de s’exercer contre une matière qu’elle ne s’est pas ou s’est imparfaitement assimilée et qui croit d’autant plus facilement pouvoir donner des formulations justes, mais en réalité purement illusoires.

Aussi, notre correspondant ne s’étonnera-t-il pas si nous lui proposons que la discussion se poursuive sur la base d’un examen attentif et complet de l’étude publiée.

Rassurons immédiatement notre contradicteur sur notre pseudo-“réformisme de gauche” : tout ce qu’il invoque contre nous pour justifier ce “réformisme” est précisément combattu dans notre étude de la manière la moins équivoque possible. Au surplus, il ne peut suffire que notre correspondant nous reproche “l’abondance” des citations, mais il lui faut prouver ce qu’il insinue, à savoir que ces citations ont une signification contraire à celle que nous leur donnons. S’il ne peut apporter cette démonstration, il lui est encore loisible, s’il aime les solutions faciles et simplistes, de contester le bien-fondé de certaines conceptions, par exemple des remarques de Marx niant à la nécessité de tolérer temporairement la rémunération inégale du travail dans la période transitoire. Il peut, dans ce cas, “répudier ” Marx, mais non déformer sa pensée.

Sur la question de la rémunération du travail, puisque notre contradicteur est d’avis que Marx ne l’a pas développée comme nous l’affirmons, qu’il veuille donc revoir toute la partie de notre travail où nous traitons de la mesure du travail (Bilan, n° 34, pages 1133 à 1138) et toute la partie où nous traitons de la rétribution du travail, particulièrement à partir du bas de la page 1157 jusqu’au haut de la deuxième colonne de la page 1159 (n° 35).
En outre, n’en déplaise au camarade, c’est Marx qui affirme la survivance d’une transition des catégories capitalistes comme la valeur, l’argent, le salaire puisque la période de dictature du prolétariat “porte encore les stigmates de l’ancienne société des flancs de laquelle elle sort” (Voir Critique du Programme de Gotha et page 1137 de Bilan).

D’autre part, sur le problème de l’État, comment peut-on nous poser en défenseurs du capitalisme d’État sur la base de ce que nous avons développé dans la deuxième partie de notre travail ? (Bilan, n° 31, page 1035.)

Si notre correspondant ne partage pas notre opinion sur cette question capitale, qu’il donne au moins la sienne et s’engage dans la voie 
de la critique positive.

Mitchell

Notes

  1. Parue dans Bilan, numéros 28, 31, 34, 35, 37 et 38. ↩︎

"Octobre" bulletin mensuel du Bureau International des Fractions de Gauche

Nos lecteurs savent donc que ceci est le dernier numéro de Bilan. Il paraît sur seize pages, ce qui sera d’ailleurs maintenu par le Bureau pour Octobre qui le remplacera.

Pourquoi seize pages seulement ? Le Bureau a décidé d’éditer Octobre mensuellement, en anglais et en allemand. Il va de soi que cela occasionnera des frais considérables, bien que les éditions anglaise et allemande seront ronéotypées.

Tous nos lecteurs salueront avec joie cette transformation et leur aide nous restera comme auparavant. Octobre, phase supérieure dans l’évolution des fractions de gauche, pourra vivre et se développer.

Dans le premier numéro de la Revue Internationale, qui paraîtra en février, nos lecteurs trouveront toutes les dispositions administratives qui pourraient les intéresser. Les abonnements non échus de Bilan continueront avec Octobre.

L’administration