Parti Communiste International

Bilan 10

En marge du front unique

Le 27 juillet a été signé un pacte d’unité entre le parti communiste français et la S.F.I.O. Celui-ci contient, entre autre points, la défense des libertés démocratiques, ou plus simplement de la République démocratique bourgeoise. D’autre part, le P.C. renonce définitivement à mobiliser le prolétariat pour la guerre et proclame sa discipline à la bureaucratie syndicale reconnue souveraine et incontrôlable.

Nous avons caractérisé ce front unique de « bloc de transition ». Déjà deux faits marquent son véritable caractère. Les mineurs polonais de l’Escarpelle sont frappés pour leur solidarité de classe contre les expulsions, sans que ce front unique lance le moindre appel pour leur soutien. Au surplus, les socialistes pourront profiter de ce mouvement pour mener une campagne anti-communiste, sans que les centristes opposent la moindre résistance État. En second lieu, au sujet de la guerre, nous assistons à la conversion manifeste du point de vue du parti communiste. Ainsi la manifestation des deux partis devant le Panthéon donne lieu à une glorification de Jules Guesdes par la S.F.I.O. qui veut sans doute rappeler que ce dernier fut ministre de l’Union Sacrée pendant la guerre, pendant que le centrisme se tait et glorifie Jaurès et Staline… Au sujet de la défense nationale, Zyromski peut écrire dans le « Populaire » du 5 Août 1934 : « là encore (sur la question de la défense nationale) il y a au fond plus de malentendus que de désaccords substantiels. Je serais moins affirmatif si je me trouvai en présence de « pacifistes intégraux » imprégnés de cosmopolitisme anarchisant. Ce n’est pas le cas.

L’internationalisme prolétarien ne fait pas fi (et les bolchéviks l’ont prouvé à maintes reprises) des « libertés nationales », pas plus que des « libertés démocratiques ».

Voilà qui est parler clair, les libertés démocratiques s’identifient donc avec la défense nationale : la base de la mobilisation du prolétariat français pour la guerre s’ébauche sans « malentendus ». Vandervelde, à la récente manifestation des Jeunes Gardes à Liège, n’a-t-il pas déclaré que les socialistes, à l’encontre des forces de la réaction, veulent rendre « les baïonnettes intelligentes »!

La culbute centriste allant du « social-fascisme » à « l’unité d’action » , se relie à la politique de l’État Soviétique qui aide le capitalisme pour écraser le prolétariat, en échange de l’appui de la bourgeoisie internationale pour le succès des plans quinquennaux. Le télégramme des mencheviks de Kasan et les notes aimables échangées entre « l’Humanité » et le « Populaire » permettent de saisir la portée du front unique réalisé en France et ses perspectives. Au fond, le problème se pose ainsi : l’avenir du front unique est l’avenir de l’État Soviétique. Si ce dernier évolue graduellement vers sa transformation en État bourgeois, l’accord des deux partis sera durable et ses conséquences énormes. A l’heure actuelle, la thèse d’une transformation graduelle de l’État soviétique parait être confirmée, par les nécessités de sa défense contre une attaque du Japon. L’Internationale socialiste, dans son appel du 4 août 1934, jette d’ailleurs l’alarme contre la guerre de spoliation que prépare le Japon contre l’Union Soviétique.

Mais si la perspective était autre et que le renversement des bases de classe de l’État russe ne serait possible qu’au travers de la guerre (ce qui nous parait plus probable), toute la campagne du front unique tomberait lamentablement. Dans ce cas, l’accord qui vient de se réaliser n’aura eu d’autres effets que de noyer la poussée de lutte des ouvriers français, consécutive aux événements du 6 février, et d’acheminer le parti communiste français vers sa dissolution.
Encore une fois, l’expérience vient de démontrer la justesse de notre position envers le front unique qui, pour être un facteur de l’évolution des luttes prolétariennes, doit s’appuyer uniquement sur les intérêts et les organisations de classe du prolétariat.

En France, les centristes abdiquent leur liberté de critique, soulevant ainsi la protestation des bolchéviks-léninistes. Mais, en Belgique, ces derniers réaliseront un front unique (30 jeunes « léninistes », près de 150 jeunes centristes contre plus de 20.000 Jeunes Gardes Socialistes) qui se base sur l’interdiction, fermement reconnue et stipulée, d’émettre des critiques réciproques. Voilà bien une note comique dans les coups de théâtre destinés à étourdir le prolétariat.

L’acte désespéré des mineurs de l’Escarpelle

Le lundi 6 août des mineurs polonais de la fosse de l’Escarpelle, à Laforest décidaient de faire la grève au fond du puits pour protester contre l’expulsion de 11 de leurs camarades, par le gouvernement national de « trêve ».
La réaction du capitalisme français devant cet acte héroïque de résistance fut extrêmement violente : soixante et onze familles polonaises ont été expulsées.
Le prolétariat français, qui lors de l’affaire Sacco et Vanzetti a démontré que la solidarité internationale n’était pas un vain mot, n’a cependant pas réagi à cette attaque contre les ouvriers polonais qui luttèrent fraternellement avec eux contre les magnats de la houille.
C’est que les ouvriers français sont aujourd’hui incapables de défendre leurs revendications sans revendications de classe, c’est que malgré toutes les criailleries sur le front unique, le capitalisme applique tous ses plans de compression. Les mineurs de l’Escarpelle ont entamé, en désespoir de cause, une lutte isolée qui ne pouvait qu’être sauvagement réprimée par le capitalisme. Peut-être bien ont-ils voulu, par leur geste héroïque, par leur sacrifice, faire comprendre aux travailleurs français la sombre tragédie de leur abandon qui les met à la merci de la bourgeoisie.
Mais leur geste s’est déroulé dans l’indifférence générale de la classe ouvrière que centristes et socialistes détournent de ses devoirs de classe au nom d’un front unique « contre le fascisme et la guerre ».
Il est caractéristique de constater que le « Populaire » avec tous ses gauchistes, a soutenu l’ignominie du président du syndicat confédéré des mineurs du Nord, Kléber Legay, qui grâce à des promesses mensongères fit cesser la grève, étouffant ainsi ce cri de souffrance qui aurait pu réveiller l’attention solidaire des ouvriers. La gendarmerie arriva immédiatement après, pour parfaire l’œuvre de Legay, qui aujourd’hui ose se présenter en sauveteur des émigrés contre les « provocateurs », les « responsables » de ce mouvement faisant le jeu de la presse nationaliste. La social-démocratie ne dira évidement pas que ce qui est provoquant, c’est bien l’attitude ignoble de Legay et ses manœuvres pour isoler ce mouvement de classe de la lutte des ouvriers français. Quant au centrisme, tout en soutenant les mineurs de l’Escarpelle il ne fit rien pour généraliser ce mouvement parmi les mineurs français, en faire le signal d’une lutte générale contre le capitalisme. Probablement, une pareille attitude aurait-elle eu pour conséquence de briser son action du front unique.
En conclusion, ces derniers événements montrent que les ouvriers étrangers, abandonnés par un prolétariat qui se désagrège sous l’influence dissolvante des forces contre-révolutionnaires, deviennent une proie que le capitalisme emploiera – comme les bagarres de Lyon entre français et supplanteurs algériens le prouvent déjà – contre ses propres exploités, s’il ne les offre pas comme un dérivatif nationaliste à l’effervescence des différents prolétariats.

A Constantine: l’impérialisme tire profit du massacre de ses instruments

Les 3, 4 et surtout 5 août se produisaient à Constantine des évènements d’une gravité exceptionnelle. Les fellahs et ouvriers arabes se ruaient contre le quartier juif de la ville et massacraient impitoyablement petits commerçants, usuriers et boutiquiers juifs. Bientôt les troubles s’étendaient dans d’autres centres de l’Algérie, de nouvelles victimes tombaient. D’après le communiqué officiel du gouvernement, il y aurait eu 27 tués (23 juifs et 4 Arabes, tués vraisemblablement par le service d’ordre) et une vingtaine de blessés. La presse française, par contre, parle de près de 40 morts et de 200 blessés, chiffres où il faudrait voir un certain résultat de la répression française contre les Arabes.
Cette révolte spontanée qui a secoué pendant quelques jours toute l’Algérie et effrayé la bourgeoisie française prend la signification non d’une lutte entre confessions religieuses opposés, mais d’un acte désespéré, d’une violence aveugle de fellahs et d’ouvriers algériens qui abandonnés par le prolétariat de la métropole, sentant peser sur leur dos la domination impitoyable du capitalisme, se sont rués contre les Juifs qui, jouissant des droits identiques aux citoyens français, parviennent à tirer après les exactions et les razzias de l’impérialisme, leurs ressources de l’exploitation des Arabes. Nous parlons évidemment de ces couches juives, très importantes en Algérie, qui ont entre leurs mains le petit commerce et l’usure.
Les événements de Constantine n’entament pas la domination coloniale du capitalisme français. Ils montrent seulement que les couches opprimés des colonies livrées à elles-même, sans aide active du prolétariat sont incapables de mener une lutte conséquente contre l’impérialisme et deviennent fatalement la proie des diversions du capitalisme. Il est faux de crier que les massacres antisémites soient des provocations françaises et, en réponse, de poser des revendications (comme le font l’ « Humanité » et le « Populaire« ), telle l’arrestation du gouverneur général Cardes et de tous les responsables, ainsi qu’une série de revendications « révolutionnaires » que les masses opprimées doivent adopter en réponse aux diversions antisémites.
C’est seulement par l’aide active des ouvriers français, desserrant l’étau du capitalisme français dans les colonies, qu’il est possible aux ouvriers et fellahs arabes de mener une lutte efficace. A défaut de cela, le capitalisme qui soutient l’antisémitisme et le fanatisme religieux parmi les peuplades opprimées, pourra exploiter tous les sursauts aveugles et spontanés dans ses colonies pour renforcer son pouvoir.

Les événements du 30 juin en Allemagne

La désagrégation avancée du mouvement prolétarien actuel s’accompagne avec un genre d’analyse qui est constamment employé dans les milieux soi-disant communistes, centristes aussi bien que groupements se présentant sous l’étiquette de la régénérescence du mouvement et de la théorie révolutionnaires. Tout événement politique est d’abord solennellement présenté comme un produit direct d’une lutte de classes. Ensuite, on procède à un alignement des classes en lutte pour conclure à une perspective qui comporte, comme tactique suprême, l’exploitation, au nom du succès de la lutte ouvrière, des circonstances devenues favorables, c’est-à-dire des fissures qui se seraient produites dans le camp ennemi.
Il n’est évidemment pas difficile de mettre sur pied une savante « grammaire » marxiste contenant une série de postulats auxquels font suite toutes les règles d’une sage stratégie de laquelle la classe ouvrière n’aurait qu’à s’inspirer pour atteindre le sommet du salut et de la victoire. Ainsi, pour ce qui concerne les événements du 30 juin, arrivé comme un coup de foudre que personne n’aurait pu prévoir, au lieu de les étudier sur le fond de la situation allemande et internationale, on les détache de ce corps social et on opère une inversion conduisant à expliquer l’ensemble de la situation historique en fonction de la nuit de Munich au lieu d’expliquer cette dernière en relation avec toute l’époque que nous vivons actuellement. La conclusion qui découle inévitablement d’une pareille méthode est que, loin de miser sur le seul facteur pouvant modifier la situation historique, sur le prolétariat, on se basera sur les facteurs intervenus le 30 juin pour arriver à des conclusions politiques qui n’ont d’ailleurs aucune signification réelle et qui seront démenties le lendemain.
Détachés de leur contexte et pris en eux-mêmes, les événements dont nous nous occupons ont fourni large matière à des élucubrations « marxistes » dont l’inconsistance s’accompagne avec la présomption. Et la « grammaire » marxiste a fonctionné à merveille. Il fut d’abord dit que la classe ouvrière, fondamentalement opposée au capitalisme, dont le fascisme est l’instrument de la domination sanglante, avait pu être bernée provisoirement par la démagogie de Hitler, mais, qu’enfin, elle aurait demandé des comptes, comme le prouve le mouvement de la « gauche naziste » de Röhm et de… von Schleicher. On ajoutera que les classes moyennes, trompées par le fascisme, commencent à se détourner de lui, ainsi que le prouve, encore une fois, cette gauche naziste. On dira, enfin, que le grand capitalisme, inquiet du « socialisme » de Strasser et Röhm, avait besoin de rétablir la domination absolue de la Reichswehr, ce qui serait évidemment prouvé par le meurtre de l’ex-ministre de la Reichswehr, von Schleicher.
Et cette « combine » de règles marxistes ne peut conduire qu’à des conclusions qui, paraît-il, se sont pleinement confirmées par les événements qui montreraient évidemment un prolétariat déclenchant ses luttes, les classes moyennes repoussant la démagogie de Hitler et lui demandant des comptes, la Reichswehr éliminant le fascisme, la dissolution des milices nazistes ; enfin, l’ébranlement de tout le système de domination fasciste. Il est vrai que nous assistons, par contre, à une concentration de toute la société capitaliste allemande autour du fascisme et de Hitler recueillant l’héritage de l’homme de l’antifascisme de 1933 et de la Reichswehr de 1934, mais tout cela n’a aucune importance pour les soi-disant marxistes qui ne désarmeront nullement et qui, à toute occasion, sortiront à nouveau leur répertoire de règles et de combines qui sont au marxisme ce que sont les sortilèges du rebouteux aux oeuvres de la science médicale.

La conjoncture économique actuelle en Allemagne

Marx écrivait, dans la « Misère de la philosophie« , au sujet de l’équilibre d’une société capitaliste, que « les premières illusions de la bourgeoisie sont aussi ses dernières ». Nous assistons actuellement, en Allemagne, à une série de mesures qui pourraient faire croire à l’établissement d’une économie dirigée, au sein de laquelle les différentes activités individuelles et de classes seraient disciplinées dans un tout organique répondant aux intérêts suprêmes de la « collectivité allemande ». Mais au sein de cette ambiance économique, qui est pourtant caractérisée par une intervention toujours croissante de l’État, qui centralise la plus grande partie des activités économiques qui étaient avant abandonnées aux individualités ou aux trusts capitalistes, toutes les règles d’antan ne gardent plus leur valeur et justement lorsqu’il semblerait possible d’établir une comptabilité économique presque parfaite, nous constaterons l’impossibilité de nous baser sur les indices qui, autrefois, nous permettaient de caractériser la situation économique. État du budget, couverture de la circulation fiduciaire, balance des exportations, balance des comptes, autant d’éléments qui pouvaient servir à déterminer l’évolution des situations économiques dans la période pré-impérialiste, ou à déterminer les moments de la vie d’une économie impérialiste, mais qui deviennent absolument incapables d’expliquer la conjoncture économique actuelle de l’Allemagne où le capitalisme ne peut garder la maîtrise de l’appareil économique qu’à la condition d’anticiper sur le lendemain et d’établir dès maintenant un appareil qui correspond à une situation générale de guerre.
Des économistes bourgeois, aussi bien que des théoriciens « marxistes », se trouvant dans le mouvement communiste, ont, à plusieurs reprises, escompté l’écroulement de l’économie allemande en se basant sur l’effritement de la réserve or de la Reichsbank, ou sur le déficit de la balance commerciale, ou enfin sur l’impossibilité d’établir une balance des comptes alors que le service des intérêts ne serait plus possible à cause de la baisse des exportations allemandes. Mais l’économie allemande reste debout et elle peut même bénéficier de la solidarité du capitalisme des différents pays qui ne disposent que d’un seul moyen pour empêcher le moratoire sur les dettes des réparations aussi bien que commerciales, et c’est le déclenchement immédiat de la guerre. Mais cette dernière n’étant pas encore possible immédiatement, l’économie allemande peut continuer à vivre malgré tous les déficits. Les prévisions catastrophiques des économistes arriveront ainsi invariablement à la conclusion suivante : ce qui ne s’est pas produit aujourd’hui arrivera certainement demain, car aucune solution n’a été donnée à la comptabilité économique de l’Allemagne. Et demain, il en sera exactement de même jusqu’au jour où la reddition des comptes se fera par le seul instrument possible, dans l’époque actuelle, c’est-à-dire par le déclenchement de la guerre.
Pour suivre les situations économiques actuelles, et particulièrement celle de l’Allemagne, où, ainsi que nous l’avons déjà dit, le capitalisme se trouve forcé d’établir, par anticipation, un régime économique adapté aux nécessités de la guerre, il faut tout d’abord renoncer à l’emploi d’instruments de vérification dépassés : le problème central actuel, au point de vue politique aussi bien qu’économique, étant celui de la réalisation des conditions techniques et politiques pour déclencher le conflit inter-impérialiste.
Voyons maintenant comment fonctionne l’économie allemande actuelle, ce qui nous permettra de vérifier la position que nous avons émise, c’est-à-dire que le but des positions économiques du capitalisme n’est pas d’ouvrir de nouveaux horizons permettant une atténuation de la crise, mais de maintenir le stade encore prématuré d’un équipement économique pour la guerre quand celle-ci n’a pas encore éclaté, tout en bénéficiant, pour le lendemain inévitable, des positions déjà conquises.
Dès son avènement au pouvoir, le fascisme lança un programme de travaux publics comportant comme prévision une dépense de près de 5 milliards et demi de Reichsmarks, afin de combattre le chômage. Le financement de cette entreprise se fit surtout sur les budgets futurs du Reich. D’autre part, les achats massifs de matière première pour le réarmement ont fait disparaître l’excédent des exportations qui servaient à l’Allemagne pour payer ses dettes et, aujourd’hui, menacent de rendre difficile son approvisionnement futur en matière première. La nécessité impérieuse de réarmer, de concentrer toutes les forces de l’économie allemande vers cette issue, a obligé le capitaliste allemand, disposant de peu de capitaux, privé de toute colonie, devant lutter contre le dumping monétaire de pays comme le Japon, l’Angleterre, les USA, à réorganiser son économie sur un pied de guerre tout en pratiquant, lui aussi, une très subtile inflation monétaire ; il s’agit, tout en réarmant à un rythme accéléré, de tenir tête aux états capitalistes adverses, afin de maintenir ses positions jusqu’à la prochaine guerre. Ainsi, la loi du 13 mars, dite « d’ordre économique organique », exprime bien cette tendance du capitalisme allemand. L’activité économique du Reich est subdivisée en douze secteurs dont sept comprennent l’industrie. Chaque secteur aura son « Führer », sorte de commissaire d’État. Il est à noter que le « Führer » » de l’économie allemande est Ph. Kessler, directeur des usines électriques Bergmann et, sous ses ordres, se trouve le « Führer » de l’industrie, Krupp von Bohlen und Halbach. En outre, l’affiliation obligatoire, pour toutes les entreprises, à la fédération professionnelle correspondante a été introduite. La monopolisation est donc poussée à ses points extrêmes et si l’on tient compte de la fixation des prix agricoles, du contrôle des céréales (mesure qui va permettre au gouvernement d’imposer ses prix aux petits paysans), du contrôle des importations et des exportations, on a vraiment une image type d’une économie de guerre. L’économie de guerre permet au capitalisme allemand de rationner l’ensemble des branches d’industrie au profit des industries nécessaires à la guerre. La production de l’acier et du fer s’est accrue en particulier. Varga rapporte, dans la « Correspondance Internationale » que toute une série de nouveaux hauts fourneaux ont été mis en oeuvre (Ruhrort-Meiderich, Aciérie Thyssen, à Hamborn, Aciérie Julius en Haute Silésie, consortium Mannesmann). Par contre, le recours aux « ersatz » dans certains domaines industriels (textile), en matière alimentaire (beurre, graisse), la fixation des prix des denrées alimentaires et leur répartition dans le pays, en atteignant, avant tout, les travailleurs et les petits paysans, permettent au capitalisme de réaliser un excédent pour réarmer.
Fort probablement, les stocks de matières premières qui, durant les cinq premiers mois de 1934, se constituèrent au détriment des exportations, ne proviennent pas seulement de la politique de réarmement massif de l’Allemagne, mais aussi d’une crainte d’inflation qui détermina des achats massifs de matières premières étrangères.
Cependant, s’il n’existe pas d’inflation déclarée en Allemagne, le système des « scrips » ou marks bloqués équivaut, en fait, aux avantages d’une inflation dirigée. Ne pouvant payer ses créanciers, bloquant leur avoir, le gouvernement allemand, sur la demande même de ses créanciers, rachète les avoirs bloqués en dessous du prix nominal et permet l’emploi de « sperrmark » ou mark déprécié aux seuls acheteurs de marchandises en Allemagne. Par là, le capitalisme allemand parvient partiellement à riposter au dumping monétaire des états capitalistes adverses.
L’Allemagne montre donc tout particulièrement que si les réserves or d’un pays capitaliste déterminé, mesurent le degré effectif de sa puissance économique et politique, sa presque complète disparition (2 % à 7 % pour le Reich) n’est pas le signe de sa faillite, mais uniquement l’indice de ses difficultés à surmonter les contrastes de la situation actuelle d’une façon pacifique. Possédant une industrie potentiellement très puissante, mais sans capitaux et marchés, l’Allemagne parvient à résister, grâce à une organisation de guerre de son économie, grâce à une inflation subtilement dirigée, dont ses créanciers font les frais, comme d’ailleurs partiellement pour son réarmement.
Mais une économie de guerre, quand les conditions internationales pour la guerre n’existent pas encore, appliquée à un pays comme l’Allemagne actuelle, détermine forcément des heurts économiques qui, parce que le prolétariat est anéanti, s’expriment au sein de la classe capitaliste, au lieu de trouver un débouché dans la lutte des classes. Il faut, notamment, reprendre le rythme antérieur des exportations permettant la réalisation d’un excédent, réaliser de nouvelles économies dans les prix de revient, accentuer le « dumping monétaire ».
Si l’on tient compte qu’à part le fait que le chômage n’a pas été entamé par la politique de grands travaux publics de 1933 (la « Gazette de Francfort » prétendait qu’en décembre 1933 près de 1 800 000 Allemands de plus qu’en 1932 avait été mis au travail, c’est-à-dire un travail « volontaire » d’autostrades, canaux, défrichement, pour des salaires équivalents aux allocations de chômage), il est certain que les salaires ont déjà subi de fortes atteintes. Ainsi, l’introduction « spontanée » de la semaine de 40 heures dans certaines entreprises a consisté à répartir, sur un plus grand nombre de bras, le même volume de salaires. D’après les statistiques fascistes, le revenu des ouvriers, employés et fonctionnaires a été, par trimestre, en millions de marks :
En 1933 : 6.490, 6.826, 6.768, respectivement pour les deuxième, troisième et quatrième trimestres.
En 1934, 6.800 pour le premier trimestre. Soit une augmentation de 5 %. Mais, par contre, le nombre d’ouvriers occupés, d’après ces mêmes statistiques, a été le suivant (en milliers) :
En 1933 : 19 062, 13 691, 13 713, respectivement pour les deuxième, troisième et quatrième trimestres. En 1934 : 14 064 pour le premier trimestre. Soit une augmentation de 7 %. Les revenus enregistrés ont donc augmenté de 5 % et le nombre d’ouvriers de 7 %. Par conséquent, le revenu par tête a diminué. Si l’on tient compte que le coût de la vie a augmenté, de mars 1933 à mars 1934, de 4,1 %, on peut conclure en affirmant que le salaire réel des ouvriers occupés a diminué de 6,1 %. Et encore, ne tenons-nous pas compte de tous les dons « volontaires » et « spontanés » que les prolétaires doivent effectuer en Allemagne.
Nous nous voyons donc que la politique économique fasciste, si elle comprime à l’excès les initiatives économiques des capitalistes individuellement considérés, fait l’intérêt de l’ensemble de la bourgeoisie aux dépens de la masse des travailleurs.

Les massacres du 30 juin

Nous avons déjà dit que, pour comprendre un événement, il faut en déterminer la liaison avec l’ensemble de la situation historique. C’est donc un bavardage vain que de vouloir reconnaître, parmi les partenaires qui se sont affrontés le 30 juin, les représentants directs ou indirects de classes en lutte. S’il est parfaitement exact que la violence est le seul instrument pour résoudre des conflits de classes, il n’en résulte pas qu’une fois un conflit violent éclaté, s’ouvre automatiquement une situation de changement des rapports de force entre les classes au sein de la société capitaliste.
La victoire fasciste a décapité la société de la seule force pouvant se relier aux mouvements, soubresauts et convulsions se produisant dans le mécanisme économique et pouvant conduire à une transformation des bases de la société, c’est-à-dire la victoire insurrectionnelle du prolétariat. Mais l’écrasement de ce dernier, s’il supprime provisoirement le mouvement autonome de la classe pouvant conduire au déclenchement de la révolution, ne conduit pas à l’harmonisation de toute la société allemande finissant par se mouvoir sous le simple effet des coups de baguette de Hitler. La société capitaliste continue son chemin hérissé de contrastes. Mais, désormais, ces derniers vont éclater non sur la base des mouvements de classes qui opposent leurs intérêts spécifiques et historiques, mais un sein de la seule classe, du capitalisme, ayant réalisé son hégémonie totale. Le jeu des tendances au sein du parti naziste ne donne nullement lieu à une évolution reflétant, soit même indirectement, les aspirations des classes antagonistes, mais représente les chocs qui se produisent au sein d’une seule classe qui a réalisé l’incorporation, en son sein, de l’ensemble de la société (ouvriers y compris). Mais cette incorporation n’est possible que pour la réalisation de l’objectif qu’elle comporte, c’est-à-dire pour le déclenchement de la guerre. Il est absolument certain que les moeurs de Röhm n’auraient pas été découvertes ou la « révolte » des sections d’assaut ne se serait pas produit si déjà, en juin, les conditions avaient mûri pour le conflit mondial. L’opposition entre Reichswehr et sections d’assaut peut bien exprimer une divergence réelle, mais l’essentiel est de voir si ce contraste peut conduire à une collision conduisant au suicide du capitalisme, ou bien ouvrir une phase de relâchement de l’appareil de domination du capitalisme, ou bien encore si cette divergence n’est pas, au contraire, appelée à déterminer une plus grande discipline des différents instruments dont dispose la bourgeoisie. En juin, cette « disciplinisation » s’est faite sur le front de la mise au pas sanglante de l’aile capitaliste qui, emportée par les événements, voulait arriver à la réalisation immédiate du conflit pour la « rédemption de l’Allemagne ». Rien n’exclut que, demain, nous n’assisterons pas à une répression violente d’un courant capitaliste qui ne voudrait pas se conformer aux nouvelles nécessités du massacre impérialiste.
Qu’il s’agisse bien là d’un conflit se produisant au sein même de la classe bourgeoise et découlant simplement d’une discordance entre une organisation pour la guerre et l’inexistence des conditions immédiates pour cette dernière, cela est prouvé par le fait que le programme fasciste ne sera nullement entamé et que, parallèlement à la répression contre les formations nazistes les plus violentes, Hitler fit également assassiner des formations opposées préconisant une politique moins agressive à l’égard des autres états capitalistes. Von Schleicher et les conseillers de Von Papen auront le même sort que Röhm et Heines. De plus, les événements d’Autriche du 22 juillet, s’ils ne prouvent pas que le putch de la Ballplatz résulte uniquement des machinations de l’impérialisme allemand, prouvent aussi que le plan de ce dernier n’a pas subi des modifications profondes après le massacre du 30 juin.
Mais si nous n’assistons pas à un changement dans le plan général que l’impérialisme allemand a dû s’assigner, nous n’assistons pas non plus à une modification du régime fasciste allemand qui s’orienterait vers la domination de la Reichswehr dont Hitler serait devenu le prisonnier. Nous ne voyons pas où résiderait l’intérêt des ouvriers au cas où le nazisme serait remplacé par un gouvernement de militaires. Mais le fascisme, puisqu’il est un mouvement de réaction se produisant dans la période des guerres et des révolutions, ne se heurtera nullement à la Reichswehr, mais composera avec cette dernière, car le capitalisme a besoin d’un appareil de domination qui ne réprime pas seulement les mouvements de résistance ou de révolte des opprimés, mais d’un appareil qui parvienne à mobiliser les ouvriers pour les entraîner à la guerre. Aussi il est certain que les sections d’assaut ne seront nullement dissoutes, mais qu’elles seront incorporées, à côté de la Reichswehr, dans le système fasciste et que fort probablement ce sont elles qui seront présentées comme les piliers fondamentaux du régime.
L’analyse des événements du 30 juin est d’ailleurs confirmée par le fait que ni au cours de ces journées, ni après, nous n’avons assisté à des mouvements ouvriers pour leurs revendications de classes. D’autre part, notre position conduit à la conclusion politique que le sort du mouvement prolétarien ne peut nullement se relier à de tels événements, mais que c’est dans une toute autre direction qu’il faudra escompter la reprise de la lutte et orienter, dès maintenant, notre travail. Le régime fasciste, dans son ensemble, sort non affaibli, mais renforcé de ces journées sanglantes, car il est évident que si le nazisme a pu procéder à une normalisation de ce régime par des moyens aussi violents, sans que le prolétariat amorce le moindre mouvement, c’est que les conditions pour la lutte contre le capitalisme en Allemagne sont énormément difficiles et requièrent des efforts qu’aucun groupement n’effectue actuellement. Ce qui reste la règle, c’est scrupuleusement remplacer l’analyse de la réalité par le scandale contre le fascisme. Il est vrai que cette politique a déjà accompagné l’oeuvre des bourreaux qui ont décapité Van der Lubbe. Mais ces cris hystériques ne font pas reculer le fascisme ; ils caractérisent plutôt la gangrène de tous ces groupements qui, sur une pareille base, agissent au sein du prolétariat.

L’isolement du Reich

Les événements du 30 juin ont donné un regain d’actualité aux alertes de la social-démocratie sur le danger que fait courir au « peuple » allemand la politique fasciste, de même qu’à leur position « antifasciste », le boycottage économique du Reich. Au fond, l’isolement a deux significations. Tout d’abord, il peut indiquer un phénomène qui est absolument commun à tous les États capitalistes, dans la situation actuelle, le repliement des différents régimes capitalistes sur eux-mêmes quand la crise économique a détruit toute possibilité d’établir un équilibre dans le fonctionnement du mécanisme économique du capitalisme mondial. D’autre part, cet isolement peut vouloir indiquer une situation analogue à celle que traversa la Russie soviétique quand, dans l’immédiat après-guerre, Clémenceau préconisait (sans succès d’ailleurs) le cordon sanitaire autour de la peste soviétique. Le Reich, ni aujourd’hui, ni jamais dans l’après-guerre, ne s’est trouvé en butte à de pareilles difficultés.
Le traité de Versailles lui-même ne représente pas une oeuvre simple de partage du butin des impérialismes vainqueurs, jetant l’Allemagne dans les bras de la révolution, mais plutôt une oeuvre admirablement composée pour permettre au capitalisme mondial de reconstruire son secteur allemand à une époque où les dangers révolutionnaires y étaient les plus brûlants. La démagogie naziste fait grand état des « injustices » sanctionnées à Versailles. Mais, en réalité, ce traité, quand il limitait à 100 000 hommes l’armée allemande, savait fort bien que c’était le maximum que pouvait réaliser un capitalisme à un moment où les masses ouvrières étaient entraînées dans le vertige révolutionnaire. À ce moment, le capitalisme international ne pouvait que suivre un chemin : celui de s’appuyer sur les formations politiques de la social-démocratie, car le recours aux forces de l’extrême droite aurait alors déterminé les conditions les plus favorables pour le déclenchement de la révolution. Hindenburg est, à cette époque, aux ordres de Ebert et le gouvernement de Kapp-Ludwits cherchera en vain, en 1921, d’obtenir sa reconnaissance par les Alliés.
Les événements de la Ruhr, en 1923, ont prouvé que le régime capitaliste ne peut se sauver de l’assaut révolutionnaire qu’en penchant directement vers la guerre et prouvent aussi que lorsque la situation révolutionnaire s’ouvre, le capitalisme favorise l’établissement d’un front de défense nationale pouvant submerger les flots de l’insurrection. C’est ainsi qu’opéra, ou essaya d’opérer Kerenski en Russie ; c’est ainsi qu’agirent, en Allemagne, les différentes forces du capitalisme et aussi la direction du parti communiste de l’époque sous l’influence de Radek et qui exalta le nationaliste Slageter. En effet, Poincaré retire ses troupes de la Ruhr dans la mesure où s’affaiblit le danger révolutionnaire. Peu après commence l’époque du « briandisme » (à laquelle Tardieu donnera d’ailleurs son adhésion par l’abandon anticipé de Mayence) qui laissera s’épanouir le capitalisme allemand. Ce dernier évoluera sous l’effet des interventions des capitaux américains et anglais, alors que l’impérialisme français criera au « danger croissant allemand » afin d’associer à ses intérêts les ouvriers français, sans essayer de faire jouer les clauses du Traité de Versailles pour freiner le développement du capitalisme d’Outre-Rhin.
Après la victoire fasciste, la solidarité du capitalisme international autour de son secteur allemand ne sera nullement rejetée et la social-démocratie belge, par exemple, fera vainement appel à l’impérialisme français afin que ce dernier, se prévalant des Traités, comprime les velléités militaires du Reich. Tout dernièrement encore, au sujet du moratoire proclamé par Schacht, le capitalisme anglais et français établiront des accords qui conditionnent le service des intérêts à l’actif des exportations allemandes.
L’accord donné par Barthou au plébiscite pour janvier en Sarre, aussi bien que la prudence observée par tous les gouvernements après les événements d’Autriche, prouvent assez bien que, dans son offre d’écrasement du prolétariat (ce qui comporte aussi le renforcement des positions de l’impérialisme allemand), Hitler peut compter sur la solidarité agissante des bourreaux du prolétariat des autres pays.
Le régime capitaliste a ses lois et il n’appartient nullement en prolétariat de s’y incorporer. Blum a, depuis des années, lancé le mot d’ordre de « l’isolement moral de Mussolini » ; cela n’a pas empêché les gouvernements radicaux, influencés par le parti socialiste, de maintenir les rapports les plus cordiaux avec le capitalisme italien qui, malgré « l’isolement », a pu, à la satisfaction des gouvernements des autres pays, ancrer dans les chairs des ouvriers italiens son régime sanglant. De plus, en Allemagne, tout comme en Italie, la position du boycottage ne fait que renforcer les positions dont se sert le fascisme pour réaliser le bloc du prolétariat autour du capitalisme, car, à tout instant, on présentera la nécessité de se préparer à battre l’étranger, empêchant ou créant des difficultés aux réalisations fascistes. Mais si, aujourd’hui, le prétendu isolement du Reich n’est, en définitive, qu’un masque couvrant la parfaite solidarité du capitalisme mondial, demain cette position deviendra le drapeau pour conduire, au nom de la démocratie, le prolétariat dans le carnage impérialiste.
Le devoir des communistes consiste, dès aujourd’hui, à repousser de leurs rangs ceux qui les orientent – au travers du boycottage – vers l’incorporation du prolétariat au capitalisme.

La position communiste

Les considérations qui précèdent nous amènent à établir comme thèse centrale, pour le sort du mouvement ouvrier en Allemagne, celle de ne point miser sur les difficultés internes du capitalisme. Le 30 juin est là pour prouver que celui-ci peut avoir recours aux moyens les plus violents sans pour cela ébranler le système d’oppression fasciste. Le prolétariat ne peut attendre son salut que de lui-même et des efforts qu’il pourra accomplir. C’est seulement en fonction d’une analyse des possibilités qui s’offrent à la classe ouvrière, dans une situation donnée, qu’il faut tenir compte des réalités que les groupements à l’étranger (comme cela s’est d’ailleurs vérifié pour l’émigration italienne) voileront et brouilleront régulièrement, par la rédaction de romans-feuilletons sur l’action de masse en Allemagne, dont le seul intérêt résidera peut-être dans le soutien financier de certains bonzes qui veulent également conserver une place à l’étranger.
Il est absolument faux que le prolétariat n’ait qu’à faire appel à sa volonté de lutte pour renverser le capitalisme ou le régime fasciste que la bourgeoisie a été forcée de se donner. Des situations se produisent (et ce n’est nullement la première fois dans l’histoire du mouvement ouvrier) où le prolétariat devient incapable de réaliser ses buts et qu’il doit attendre qu’une nouvelle situation se produise. Concrètement, cela signifie que, par exemple, en Allemagne, il faut savoir attendre que viennent à maturité toutes les contradictions sur lesquelles est assis le régime fasciste. C’est pour la guerre que celui-ci a été porté au pouvoir par le capitalisme et c’est en vue de la guerre qu’il a modelé toute l’organisation de la société.
Asséner des coups au régime fasciste et en déterminer la dislocation c’est donc agir directement pour l’insurrection prolétarienne, car celle-ci est la seule alternative à opposer à la guerre, comme le prolétariat est la seule classe qui puisse réaliser la société communiste. Poser ainsi le problème c’est comprendre pourquoi depuis dix-sept années que fonctionnent les lois exceptionnelles en Italie nous n’avons pas connu des mouvements de masse, bien que la crise économique ait forcé le capitalisme italien à comprimer à l’extrême les conditions de vie des travailleurs. En outre, c’est aussi saisir la réalité de la situation en Allemagne.
Les communistes ne peuvent pas « inventer » des conditions concrètes pour de tels mouvements de masse. Fort probablement, ils devront attendre que tout le régime fasciste se précipite dans la guerre et démembre ainsi le système social qu’il avait pu construire avant de voir se déterminer des mouvements prolétariens d’envergure. D’autre part, le régime fasciste trouve sa raison d’être, au point de vue historique, non dans une conscience retardataire du prolétariat dans son ensemble, mais dans le haut degré de conscience que ce dernier avait atteint et qui rend désormais impossible l’emploi de méthodes de corruption propres aux régimes dits démocratiques. Le fascisme s’implante pour évincer, par la violence, l’effort effectué par le prolétariat pour retirer les enseignements de sa défaite révolutionnaire, permettant de construire le parti de la victoire insurrectionnelle.
Puisque le problème n’est pas d’élever les masses, comme ce fut le cas dans la période d’essor du capitalisme, à une conscience de leurs intérêts au sein du régime bourgeois, mais qu’il s’agit de leur redonner la sensation bien nette que la trahison et la faillite de leurs chefs d’hier ne représentent pas l’impossibilité d’arriver à une libération, mais qu’il est possible de réaliser une politique conduisant à l’écrasement du capitalisme, il est juste de dire que la tâche essentielle des communistes ne pourra résider que dans un travail d’édification idéologique, dont les succès représenteront autant de coups réels au régime fasciste, en même temps qu’ils permettront – lorsque la situation se modifiera – de conduire le prolétariat à la victoire pour l’instauration de la dictature prolétarienne.
Les événements du 30 juin jettent une nouvelle lumière sur la nécessité d’entamer sans retard l’oeuvre de construction de la fraction de gauche qui représente la prémisse indispensable pour le parti de l’insurrection prolétarienne, pour le triomphe de la révolution mondiale.

De l’Internationale 2 et 3/4 à la Deuxième Internationale

« La Quatrième Internationale vous donnera la victoire mondiale ».

Manifeste des Bolcheviks-Léninistes, mars 1934.

Il y a quelques mois, les bolcheviks-léninistes lançaient un manifeste sur les événements de France où ils mettaient en évidence le fait que « sur l’arène historique, c’est maintenant le tour de la France prolétarienne. En France se décide de nouveau le sort non seulement de la France, mais aussi de l’Europe et, en fin de compte, du monde entier ». On aurait pu croire qu’avec une telle perspective, les partisans de la 4ème Internationale allaient se fixer comme objectifs le renforcement de leur section française, la consolidation de ses bases politiques, sa délimitation de tous les courants adverses avant l’orage révolutionnaire. Mais un coup de théâtre vient de se produire et, au sein de la Ligue française, l’on préconise actuellement comme position centrale, devant les événements actuels, la rentrée dans le parti socialiste. La chute est profonde et significative. En quatre mois de temps, la 4ème Internationale, qui devait conduire les prolétaires à la victoire, est remplacée par l’entrée dans l’Internationale des traîtres, tout étant à recommencer par le début : le chemin conduisant à la trahison, sans doute aussi.
D’un trait de plume, les bolcheviks-léninistes effacent vingt années de lutte ouvrière, les massacres de prolétaires par les sociaux-démocrates dans l’après-guerre, la délimitation de classe, donc d’organisation, introduite par la révolution russe, par la fondation de la 3ème Internationale, et proclament que le seul moyen d’arrêter le fascisme en France, de le dépasser dans sa course vers le pouvoir, c’est de rentrer dans la social-démocratie. Le document du camarade Vidal, qui a ouvert la discussion à ce sujet, pose le problème ainsi : « ou le prolétariat, dans le courant des six mois, d’une année, peut-être des deux années à venir, écrasera le fascisme et fera un pas gigantesque directement en avant vers la conquête du pouvoir ou il sera lui-même écrasé et toute l’Europe deviendra l’arène de la tyrannie fasciste et de la guerre ». Cette position fondamentale, même si elle correspondait à la perspective d’une réelle généralisation du fascisme à tous les pays (ce qui ne nous paraît nullement prouvé), devrait conduire à un renforcement de la lutte contre la social-démocratie qui, en Italie, en Allemagne et en Autriche a préparé le lit au fascisme. Mais nous n’en sommes pas à une contradiction près.
Le prolétariat français a en face de lui une bourgeoisie de « pleins pouvoirs » qu’il ne peut faire reculer (et dont il ne peut briser les plans d’affamement et d’asservissement) qu’en réalisant un bloc compact dans ses organisations de classe pour défendre ses revendications immédiates. En face de cette situation, ce qui empêche le prolétariat de réaliser ses mouvements revendicatifs c’est précisément l’épouvantail fasciste que l’on dresse devant lui pour le déterminer à renoncer à la défense de ses intérêts.
Ainsi, le front unique qui vient de se réaliser en France se base sur l’exclusion de la grève en tant que moyen de lutte contre les pleins pouvoirs. Il est clair que la social-démocratie recalque fidèlement les traces suivies par les Wels et Cie en Allemagne en entraînant, au surplus, le parti communiste dans cette voie.
D’autre part, notre appréciation sur l’évolution des gauches socialistes vers la social-démocratie et non vers le communisme s’est rapidement réalisée en France (plus vite que nous ne l’avions prévu) entraînant dans leur course jusqu’aux partisans de la 4ème Internationale entrant dans la SFIO pour ajouter la note « bolchevik-léniniste » au solfège du gauchiste Zyromski qui préconise l’annulation des luttes ouvrières.
Pour ce qui concerne l’appréciation du tournant des partis socialiste et communiste vers le front unique, le camarade Vidal commence par établir que le plongeon dans la social-démocratie trouve sa justification dans la possibilité, et dans la nécessité, de « construire des soviets et accélérer leur transformation en organes de lutte pour le pouvoir ». D’un trait de plume, on fera litière de toute la critique faite contre le centrisme au sujet de la nécessité d’un organe et d’une politique absolument indépendante pour la victoire insurrectionnelle, car Vidal n’emploie pas d’euphémisme et parle ouvertement de la lutte pour le pouvoir qui pourrait être menée au sein du parti socialiste. Du document que nous examinons résulte que la politique marxiste consiste à donner un cachet de théorie à l’élan des masses vers leur unité et vers la lutte. Mais il suffit de dépasser la surface et l’apparence de la situation que traverse actuellement le mouvement ouvrier français pour se rendre compte que s’il existe une poussée unitaire des masses, le front unique qui vient de se réaliser n’a d’autre but que d’égarer cette poussée vers l’anéantissement des luttes ouvrières. Lutte et front unique, loin de se conditionner, s’excluent mutuellement lorsque les conditions de l’accord ne comportent pas des objectifs concrets de lutte contre le capitalisme, mais leur abandon. L’intervention des bolcheviks-léninistes ne changera pas le cours des événements mais conduira ces derniers à être emportés dans le tourbillon contre-révolutionnaire de la social-démocratie.

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Tout en rentrant dans la 2ème Internationale, les bolcheviks-léninistes ne renieraient pas les principes du communisme ni leurs aspirations vers la 4ème Internationale. Il s’agirait seulement « d’accorder les méthodes de lutte à la situation et à ses propres forces, c’est l’exigence élémentaire du réalisme ». Et, à ce propos, Vidal cite l’exemple de Lénine, des bolcheviks qui se sont, dans certaines circonstances, « alliés » aux mencheviks. Mais, à l’encontre de Lénine, il ne s’agit pas pour les bolcheviks-léninistes de s’ « allier », mais de se fondre dans un parti qui, contrairement aux mencheviks de l’avant-guerre, a derrière lui des fossés de sang prolétarien, qui est un agent de la bourgeoisie. Les références à Marx ne sont pas plus heureuses. En 1848, c’est sur la base d’une perspective, que les événements devaient d’ailleurs démentir, que Marx et Engels rentraient dans le parti démocratique bourgeois de Cologne. Marx pensait que le prolétariat aurait encore pu s’appuyer sur la bourgeoisie progressiste de l’époque pour renverser le féodalisme en Allemagne en poussant la révolution bourgeoise jusqu’à la réalisation des buts spécifiques du prolétariat. L’écrasement des ouvriers français, en février 1848, le rôle de la bourgeoisie allemande, montrèrent l’impossibilité d’appliquer historiquement ce schéma, et c’est sur cette expérience que Marx se basa, par après, pour préconiser l’organisation indépendante du prolétariat. Riazanov, dans son livre « Marx-Engels« , a d’ailleurs mis en évidence cette évolution de Marx et c’est aux bolcheviks-léninistes que revient l’honneur de reprendre ce que Marx considéra être une erreur.
Il n’y a donc aucune comparaison possible entre la capitulation des bolcheviks-léninistes, leur passage dans les rangs de l’ennemi de classe, et l’attitude de Marx qui, après l’expérience de 1848-49, loin de pousser à des blocs contre-révolutionnaires, appuya la scission entre possibilistes et marxistes au Congrès de Saint-Étienne en 1882, qui combattit la fusion des Eischenariens avec les Lassalliens au Congrès de Gotha en 1875. De même il n’y a rien de commun entre l’attitude de Lénine qui lutta pour la formation indépendante des cadres révolutionnaires du parti bolchevique, qui repoussa toute compromission de principe sur le terrain de l’organisation avec les mencheviks (lesquels cependant n’avaient pas encore passé la barricade comme la social-démocratie actuelle) et la position des bolchevistes-léninistes. Vidal affirme que si les bolcheviks-léninistes reprochèrent aux anciens spartakistes du groupe Brandler d’être passés au SAP, ce n’était pas pour le fait en lui-même mais bien parce qu’ayant « rentré dans sa gaine le drapeau marxiste ». Eux ne le feront pas ! Mais Walcher et ses amis ont cependant raisonné comme Vidal, à l’époque de leur passage dans le parti socialiste indépendant. Où est donc la différence ? Les bolcheviks-léninistes deviendraient « fraction bolchevik-léniniste » du parti social-démocrate français, avec comme organe « La Vérité« , sans cesser de lutter pour la 4ème Internationale. Cette dénomination pompeuse est une contradiction flagrante. Le mariage du bolchevisme, des enseignements de Lénine de la révolution d’Octobre, avec la social-démocratie ! Il n’y a pas bien longtemps, le camarade Trotski, dans une brochure « La 4ème Internationale et l’URSS« , disait avec pas mal d’ironie que le nom de « communiste-démocrates » (Souvarine) contient déjà une rupture avec le marxisme.
Le « tournant » des bolcheviks-léninistes, qui doit être garanti « par de l’audace, la rapidité et l’unanimité« , ne se distingue pas de ceux effectués auparavant par le centrisme. Vidal propose dans son document qu’après accord du C.C., le Bureau politique de la Ligue se « rende sur les lieux pour préparer l’opinion des membres de la Ligue ». Ainsi, en vitesse, bureaucratiquement doit être fabriquée une unanimité. Et les bolcheviks-léninistes ont lutté contre les méthodes du centrisme…
En somme nous vivons actuellement le dernier acte de la décomposition de ce qui fut l’Opposition Internationale de gauche. Déjà en son temps nous avions mis le camarade Trotski en garde contre les conséquences de l’orientation qu’il imprimait au mouvement oppositionnel. Nous avons lutté contre la répétition de formules historiquement dépassées ou démenties par les événements, en préconisant la formation de cadres, d’une fraction de gauche armée non du travail littéraire de l’Opposition russe mais d’une analyse critique des expériences effectuées par le prolétariat du monde entier et de chaque pays en particulier. Mais nous n’avons pas été écoutés et le camarade Trotski, nous semble-t-il, reprend le même chemin qu’il suivit entre 1905 et 1917 et qui lui valut d’être si violemment combattu par Lénine.

* * *

Trotski dit à propos de Rakovski qu’expliquer ne veut pas dire pardonner. Ce raisonnement s’applique parfaitement à lui-même. Sans doute, l’orientation adoptée par celui-ci, après les événements de janvier 1933 en Allemagne, s’explique-t-elle comme le sursaut de désespoir d’un chef révolutionnaire qui a représenté la réaction d’un prolétariat historiquement épuisé par la fournaise d’Octobre au triomphe du centrisme. Sans doute faut-il accuser tous les parasites, tous les charlatans politiques qui, sans raison, se sont fait les amplificateurs de ce désespoir sans essayer d’apporter l’aide idéologique des luttes et des expériences de leur propre prolétariat. Bien sûr, s’il fallait délimiter les responsabilités dans la débâcle de Trotski, c’est certainement sur tous les « chefs » bolcheviks-léninistes, parasites criminels de celui-ci, qu’il faudrait mettre la plus lourde charge, car eux n’ont que leur présomption pour excuse.
Trotski, depuis toujours et encore aujourd’hui, suit la perspective du déclenchement de la révolution mondiale résultant d’une attaque violente du capitalisme contre la Russie soviétique. Les événements d’Allemagne, l’avènement du fascisme en janvier 1933 ont apporté un démenti catégorique à cette position et l’URSS a pu, par la suite, activer ses alliances avec les États capitalistes. Trotski, avant la victoire de Hitler, le « super-Wrangel », mettait la clé de la situation entre les mains du P.C.A. et écrivait que, « même avec Thaelmann, le parti peut vaincre ».
Nous avons, à cette époque, démontré que la défaite des ouvriers allemands était certaine si l’on ne faisait rien pour construire une véritable fraction de gauche qui, pourvue de positions de principes découlant des expériences de l’après-guerre, s’assignait ouvertement pour but de se substituer au centrisme si des conditions favorables s’étaient présentées pour des mouvements révolutionnaires. Rien n’étant fait pour la constituer, la défaite était certaine, car la clé de la situation pouvait seulement se trouver entre les mains d’une fraction de gauche, guide du prolétariat.
L’effondrement du centrisme quand le fascisme prit le pouvoir, la scission dans le groupe oppositionnel, dont une partie rejoignit le parti à ce moment, vérifièrent notre point de vue. Mais Trotski n’a pas essayé de comprendre la signification de ces événements. Son désarroi s’est exprimé avant comme après par une série de positions contradictoires. Huit mois avant la venue au pouvoir de Hitler, le 15 avril 1932, il écrivait : « dès que j’apprendrais télégraphiquement cet événement (l’avènement du fascisme), je signerais un ordre de mobilisation ». Cela s’adressait au centrisme dirigeant l’État prolétarien et caractérisait l’opinion profondément erronée de Trotski sur la fonction de l’État prolétarien aux mains de l’opportunisme. N’ayant pas une valeur « en soi », malgré sa nature prolétarienne, l’État soviétique, dirigé par l’opportunisme, s’était lancé dans le jeu des compétitions impérialistes depuis l’exclusion des gauches marxistes en 1928. Il était évident que par là même il ne représentait plus un danger révolutionnaire pour le capitalisme.
En mars 1933, Trotski retira sa position de guerre révolutionnaire préventive en disant que la « politique staliniste en URSS désorganisa tellement l’économie, les rapports entre le prolétariat et la paysannerie, affaiblit tellement le parti, que les prémisses nécessaires n’existent pas maintenant pour une politique extérieure active ». Il est évident que les arguments apportés manquent de sérieux : comment en dix mois de temps une telle modification a-t-elle pu s’effectuer en URSS ? Voilà ce que Trotski n’explique pas. Au surplus, un an plus tard, sa fameuse théorie du fascisme allemand super-Wrangel, dirigeant de la guerre universelle du capitalisme contre la Russie, devait à son tour être jetée partiellement à la poubelle.
Dans la brochure « La 4ème Internationale et la guerre« , éditée par le S.I. des bolcheviks-léninistes, il est dit : « dans la situation qui s’est formée maintenant, il est absolument impossible de juger exclue, en cas de guerre, l’alliance de l’URSS avec un État impérialiste contre un autre groupement ». Il s’agirait, disent ces thèses, d’une conséquence du développement de la bureaucratie soviétique, des pénibles conditions de vie des travailleurs, qui a diminué la force attractive de l’URSS pour les ouvriers du monde entier et qui avec les défaites de l’I.C. et la politique extérieure nationale pacifique du centrisme, a affaibli les craintes de la bourgeoisie et exacerbé les contradictions internes du monde capitaliste. Néanmoins, et ici se situe la contradiction la plus flagrante, malgré cela, historiquement la contradiction entre le monde capitaliste et l’Union soviétique resterait plus profonde que les antagonismes qui opposent les divers pays capitalistes. La preuve en résiderait dans le fait qu’en cas de guerre les contradictions sociales internes de la Russie, jointes à la passivité du prolétariat mondial, entraîneraient une « contre-révolution bourgeoise-bonapartiste ».
L’erreur est ici d’admettre ce qui n’est plus, tout en prouvant accidentellement ce qui est. L’alliance avec des États capitalistes dans une prochaine guerre est déjà la fin totale de l’antagonisme entre l’État prolétarien et ceux-ci. Comme tous les participants à la prochaine guerre impérialiste, la Russie verra se déterminer des éruptions sociales sur le fond même de ses contradictions spécifiques internes et extérieures (nous faisons évidemment toutes nos réserves sur les analogies du type « bonapartiste ») qui dissiperont l’équivoque du centrisme soit au profit de la révolution mondiale, soit à celui du capitalisme. En tout cas, il est bon de marquer le changement désinvolte qu’opèrent les bolcheviks-léninistes, sans donner – tout comme les centristes – aucune explication sur leur tournant. Nous y reviendrons d’ailleurs lorsque nous examinerons l’attitude de ceux-ci sur le problème de la guerre et de la Russie.

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Après la venue d’Hitler au pouvoir et l’effondrement du P.C.A., les bolcheviks-léninistes préconisaient la création d’un nouveau parti en Allemagne afin de redresser l’Internationale Communiste et sauver l’Union Soviétique. Quelques mois plus tard, cette position boiteuse était généralisée à tous les pays et toujours pour sauver l’Union Soviétique, le mot d’ordre de la 4ème Internationale était lancé. Les documents Gourov, qui servirent de base à ce tournant de 180°, jetant par dessus bord la politique de redressement des P.C., furent aussi peu consistants que ceux qui vinrent, par après, justifier l’alliance avec les gauches socialistes et aujourd’hui la rentrée dans la 2ème Internationale. D’une part, Gourov affirma « que c’est précisément dans les périodes de reflux révolutionnaire que se forment les cadres trempés (pour les nouveaux partis), qui seront plus tard appelés à mener les masses vers de nouvelles conquêtes », dans le même article, quelques paragraphes plus bas, au lieu de cadres il s’agissait déjà de la « formation dans quelques pays de fortes organisations révolutionnaires affranchies de la responsabilité pour les crimes et les fautes de la bureaucratie réformiste et centriste ». Ensuite, dans le même document, il était aussi recommandé, certainement pas pour former des cadres, « d’entamer avec les organisations socialistes de gauche des pourparlers ouverts ». Il est évident qu’il ne s’agissait pas pour Gourov de former des cadres solides, mais bien de créer rapidement une Internationale pouvant sauver l’URSS de l’effondrement. Pour cela les pires compromissions étaient permises.
A peine cette orientation nouvelle adoptée, eut lieu à Paris la Conférence des partis en dehors de la 2ème et de la 3ème Internationales, où participèrent les bolcheviks-léninistes. La conclusion fut la réalisation d’un bloc avec le S.A.P., l’O.S.P. et le R.S.P. pour la création d’une nouvelle Internationale. Déjà les germes d’un opportunisme de « vitesse », qui allait se développer par la suite, se font ici clairement jour. Gourov, dans une lettre de septembre 1933, se félicite des résultats obtenus à Paris et pose le problème de l’élaboration d’un document programmatique pour la nouvelle Internationale : « Un tel document doit être la tâche des deux ou trois mois à venir ». Ainsi, à peine proclamée et déjà la course de vitesse se détermine : trois mois pour la plate-forme de la nouvelle Internationale. Est-ce cela former des cadres ? Les contradictions les plus saillantes du tournant effectué à cette époque par les bolcheviks-léninistes furent les suivantes :
1) vouloir créer des nouveaux partis, une nouvelle Internationale sur une base programmatique (les 4 premiers Congrès de l’I.C.) qui contient en germe les causes des défaites de 1923 en Allemagne, du triomphe du centrisme dans l’État prolétarien et dans l’I.C. en s’exposant à répéter les erreurs passées ;
2) vouloir, dans une période de reflux révolutionnaire où le seul travail possible est celui de la révision du bagage théorique de l’avant-garde, de l’établissement d’un bilan des événements de l’après-guerre (afin de préparer une reprise ultérieure de la lutte), créer de nouveaux partis avec des forces de l’ennemi de classe.
Nous n’insisterons plus sur la faiblesse de ces positions ni sur l’impasse où elles mènent. Dans la résolution de notre fraction, parue dans le numéro 1 de « Bilan » : « Vers l’Internationale deux et trois quarts », il est dit tout ce que nous pensons quant au chemin historique à suivre pour la construction des nouveaux partis, de l’Internationale révolutionnaire. Nous ne pouvons qu’y renvoyer le lecteur.
D’ailleurs Trotski lui-même ne manqua pas de contredire Gourov quand, au mois d’avril 1934, il écrivit au sujet de la capitulation de Rakovski que l’opposition russe a succombé dans sa lutte parce que victime d’un rapport de forces défavorable, bien qu’ayant une politique juste, ajoutant que « Engels a plusieurs fois indiqué le fait qu’un parti révolutionnaire, s’il perd une bataille historique décisive, est inévitablement perdu en tant qu’organisation ». Même l’organisation des bolcheviks confirme cet exemple ! « En tant qu’organisation de masse, le parti bolchevik avait disparu dans les années 1907-11 (après la défaite de 1905). Il ne restait que des éléments de cadres minuscules, dispersés, la plupart fort chancelants ; il restait une tradition, il restait, avant tout, l’état-major d’émigration avec Lénine en tête. Le flux de 1912-14 mit sur pied une nouvelle génération révolutionnaire, arracha de sa léthargie une partie des vieux bolcheviks et créa ainsi une nouvelle organisation du parti qui, historiquement – mais non organisatoirement – était la continuation du vieux parti bolchevik » (La signification de la « Trêve » de Rakovski).
Appliquer ce raisonnement de Trotski à la situation actuelle aurait signifié l’inverse des positions adoptées par les bolcheviks-léninistes. Après 1905, Lénine, loin de pouvoir effectuer un travail de masse, tira les enseignements de la période passée, fortifia le patrimoine du prolétariat et prépara la substance politique nécessaire pour l’édification de nouveaux cadres. Ce fut l’époque de la lutte contre la pornographie politique, l’opportunisme, le liquidationnisme et non celle des compromissions honteuses, des blocs avec l’opportunisme, des entreprises soi-disant de masse, mais en réalité de confusion.
Mais l’absurde du « tournant » des partisans de Trotski ne s’arrêta pas là. Il faut créer de nouveaux partis, une nouvelle Internationale afin de sauver l’Union Soviétique, mais il faut également créer un parti en URSS. Quelles seront les tâches de ce parti ? Renverser l’État existant ? Orienter les masses vers l’insurrection révolutionnaire ? En aucun cas. Trotski résout ce problème en affirmant que la « véritable guerre civile (en URSS) pourrait éclater non pas entre la bureaucratie staliniste et le prolétariat qui la soutient, mais entre le prolétariat et les forces actives de la contre-révolution » (La 4ème Internationale et l’URSS, page 24). Le nouveau parti bolchevik-léniniste en Russie ne pourra poser la question du pouvoir qu’au moment où, pratiquement, la majorité de la classe ouvrière se rassemblera autour de lui. Il faudra évidemment employer la force, mais le problème sera plutôt de « l’ablation de l’excroissance pernicieuse qui se trouve sur lui (sur la dictature du prolétariat) qu’une insurrection ». Mais, dans ce cas, pourquoi créer un parti, si ce n’est pas pour renverser l’État existant et s’emparer par là du pouvoir ? Si la nature prolétarienne de l’État Soviétique subsiste encore (ce que nous croyons également), il est faux de constituer un nouveau parti, au lieu d’une fraction préparant ce dernier, car cela prouve que les formations anciennes qui dirigent l’État prolétarien n’ont pas encore réalisé leur fonction historique, que le centrisme n’est pas encore passé avec armes et bagages de l’autre côté de la barricade. Constituer un parti pour régénérer l’État prolétarien, c’est l’image retournée du réformisme voulant conquérir l’État bourgeois graduellement par sa réforme.

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La course des bolcheviks-léninistes vers la constitution de nouveaux partis les a également déterminé à modifier substantiellement l’opinion communiste sur la social-démocratie. Ne possédant ni le matériel idéologique nécessaire (celui-ci ne pouvant résulter que d’une analyse marxiste des événements de l’après-guerre, d’une remise sur le métier des décisions des quatre premiers congrès, du rôle et de la fonction de l’État prolétarien dans le mouvement international), ne possédant non plus les cadres (ceux-ci se formant au feu du passage des forces opportunistes dans les rangs de l’ennemi et de l’élaboration de nouvelles données de principe), dans une période de reflux profond du mouvement révolutionnaire, ils ne pouvaient que rechercher dans les rangs contre-révolutionnaires de la social-démocratie les forces nécessaires à la création de la 4ème Internationale.
En effet, dès juillet 1933, Gourov écrivait : « l’opposition de gauche internationale se trouve devant une tâche nouvelle : accélérer l’évolution des organisations socialistes de gauche vers le communisme, en introduisant dans ce processus ses idées et son expérience ». Et au mois d’août, à la Conférence de Paris, les bolcheviks-léninistes ne manquèrent pas d’appliquer cette position. À ce moment nous avons essayé de démontrer que les gauches socialistes n’évoluent pas vers le communisme, mais vers la social-démocratie. Nous nous appuyions sur l’expérience des partis socialistes indépendants, la fameuse Deuxième Internationale et demi et surtout sur l’expérience des gauches socialistes en Belgique et en France.
Actuellement cette altération de principe du rôle et de la nature de classe des tronçons de la social-démocratie a conduit les bolcheviks-léninistes dans la 2ème Internationale. Le rythme des événements voyant le capitalisme des pays démocratiques passer à l’attaque contre les travailleurs afin de désagréger leurs organisations, de réduire leurs conditions de vie en même temps que leurs conquêtes pour préparer les conditions sociales pour la guerre, ne laisse pas de place pour une position intermédiaire telle la leur. Ou bien l’on se résout à lutter pour le maintien intégral des principes du communisme, leur élévation historique, et alors il faut savoir attendre et se préparer aux changements des situations, sans vouloir les modifier par des entreprises sans lendemain, ou bien l’on se laisse entraîner par les forces contre-révolutionnaires qui agissent parmi le prolétariat, en conservant l’espoir vain de regrouper sur une pareille base, pour des batailles révolutionnaires, le prolétariat. Dans ce dernier cas, on ne peut qu’échouer et devenir la proie de l’ennemi du fait qu’un compromis de principe et d’organisation avec les forces de l’ennemi signifie l’altération des positions de classe sur la base desquelles le prolétariat peut seulement passer à l’attaque du capitalisme.
Aussi déjà la dernière brochure des bolcheviks-léninistes : « La 4ème Internationale et la guerre » présente-t-elle une rupture nette avec l’esprit du marxisme révolutionnaire, une consécration de la position social-démocrate que prennent aujourd’hui les bolcheviks-léninistes. Au surplus, leurs positions en France, pendant et après les événements de février, ne se distinguent plus fondamentalement de celles de la S.F.I.O.
Les bolcheviks-léninistes acceptent la défense de la démocratie. « Nous défendons la démocratie, dit cette brochure, contre le fascisme à l’aide des organisations et des méthodes du prolétariat. A l’encontre de la social-démocratie, nous ne donnons pas mandat pour cette défense à l’État de la bourgeoisie ». C’est donc là une position nette et claire, mais qui n’a rien à voir avec la lutte pour la dictature du prolétariat, programme des communistes.
Sur le problème même de la guerre, les bolcheviks-léninistes s’écartent dangereusement de la réalité lorsqu’ils prétendent que si « l’État national représentait un facteur progressif, il faudrait le défendre indépendamment de sa forme politique et au moins en tout cas sans tenir compte du fait de qui, le premier, a « commencé » la guerre ».
A l’époque de Marx, lorsque l’Europe était travaillée par les convulsions de la révolution bourgeoise, la guerre progressive c’était enfin escompter la transformation de la révolution bourgeoise en une révolution prolétarienne. Marx l’a préconisée contre la Russie, bastion de la réaction féodale après 1848. Mais actuellement il est absurde et dangereux de poser de telles éventualités. Nous vivons une époque où le capitalisme représente désormais une force rétrograde au point de vue international. Il est donc totalement exclu qu’il puisse encore exister un État national progressif. Même dans les colonies, ou les semi-colonies, cette possibilité est totalement exclue, comme les massacres d’ouvriers chinois par le Kuomintang l’ont parfaitement prouvé en 1927. Une bourgeoisie nationale ne peut faire appel au prolétariat pour lutter contre l’oppression des impérialismes sous peine de voir celui-ci se servir des armes pour ses propres buts. C’est pourquoi elle préfère subir la domination étrangère, pactiser, plutôt que d’entreprendre une « guerre nationale progressive ».
Là où la phraséologie des bolcheviks-léninistes est particulièrement dangereuse c’est lorsque, à l’instar du centrisme, ils substituent au marxisme un « communisme national ». L’organe de la Ligue française attaque les centristes qui prétendent « aimer leur patrie » en publiant l’appréciation de Lénine sur la brochure de Junius. Mais ne disent-ils pas dans leurs thèses que « la classe ouvrière ne prend pas une attitude indifférente envers sa nation. Au contraire, précisément parce que l’histoire l’a chargé de prendre en mains le sort de celle-ci, elle se refuse à confier la cause de sa liberté et de son indépendance à l’impérialisme qui « sauve » la nation… Nous pensons avec Lénine que la classe avancée n’a pas à se tourner vers le passé, mais bien vers l’avenir ».
La nation est un concept propre au capitalisme, à la lutte pour la conquête des débouchés, à la mobilisation des exploités pour la guerre et n’a rien à voir avec l’idéal internationaliste du prolétariat révolutionnaire. Il est donc faux de prétendre que les travailleurs puissent se préoccuper de son sort, puisque leur victoire signifie son anéantissement.
Mais l’altération la plus essentielle de l’essence même du marxisme révolutionnaire est certes donnée par leur attitude envers l’Union Soviétique et les dangers de guerre. Les thèses admettent le rapprochement avec la SDN, le justifient en le donnant pour un résultat de l’affaiblissement extrême de la révolution prolétarienne internationale. Ce qui sépare les bolcheviks-léninistes du centrisme, c’est que pour eux les « formulations pacifistes abstraites de la diplomatie soviétique et ses compliments à l’adresse de la SDN n’ont rien de commun avec la politique du parti prolétarien international qui n’en prend sur lui aucune responsabilité ». En outre, selon les bolcheviks-léninistes, en cas « d’alliance de l’URSS avec un État impérialiste ou avec un groupement impérialiste contre un autre groupement », le prolétariat international devra quand même défendre l’URSS. Le prolétariat d’un pays allié maintiendrait son hostilité implacable envers son gouvernement impérialiste mais pratiquement ne pourrait en toutes circonstances agir comme le pays d’un pays adverse de la Russie. Ainsi, « il serait, par exemple, absurde et criminel, en cas de guerre entre l’URSS et le Japon, que le prolétariat américain sabote l’envoi d’armes américaines pour l’URSS ».
Nous n’avons, naturellement, rien de commun avec ces positions. Une fois engagée dans la guerre impérialiste, la Russie, non pas objet en soi, mais instrument de la guerre impérialiste, doit être considérée en fonction de la lutte pour la révolution mondiale, c’est-à-dire en fonction de la lutte pour l’insurrection prolétarienne dans tous les pays.
D’ailleurs la position des bolcheviks-léninistes ne se distingue déjà plus fondamentalement de celle des centristes et des socialistes de gauche. Il faut défendre la Russie, même si elle s’allie avec un État impérialiste, tout en maintenant une lutte impitoyable contre « l’allié » ! Mais cependant cette « lutte impitoyable » contient déjà une trahison de classe dès qu’il est question d’interdiction de grève contre la bourgeoisie « alliée ». L’arme spécifique de la lutte prolétarienne est précisément la grève et l’interdire contre une bourgeoisie c’est en réalité renforcer ses positions et empêcher toute lutte réelle. Comment les ouvriers d’une bourgeoisie alliée à la Russie peuvent-ils lutter impitoyablement contre cette dernière s’ils ne peuvent déclencher des mouvements de grèves ?
Nous estimons qu’en cas de guerre le prolétariat de tous les pays, y compris en Russie, aurait pour devoir de se concentrer en vue de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. La participation de l’URSS à une guerre de rapine n’en modifierait pas le caractère essentiel et l’État prolétarien ne pourrait que sombrer sous les coups des contradictions sociales qu’une telle participation entraînerait.
Les bolcheviks-léninistes quittent le terrain du marxisme lorsqu’ils poussent le prolétariat à sacrifier sa lutte pour la révolution mondiale en échange d’une défense de l’URSS, seulement possible en temps de guerre par le renforcement des groupes impérialistes alliés du centrisme.

* * *

L’heure est venue où il faut absolument tirer quelques conclusions de principe des expériences effectuées par Trotski et les bolchevik-léninistes. En 1928, le prolétariat mondial subit une défaite immense lorsque l’aile marxiste de l’Internationale Communiste fut exclue et que la domination du centrisme pu s’épanouir dans tous les P.C., comme à la tête de l’État prolétarien. En 1934, le prolétariat voit ses derniers sursauts de conscience sombrer lamentablement. Trotski et toute la tradition révolutionnaire d’Octobre 1917, qu’il représentait, sombre dans la social-démocratie. Lui et les bolcheviks-léninistes appartiennent désormais à un passé dont le prolétariat ne peut se détourner que pour se diriger dans les nouvelles situations de demain, vers ces formations communistes qui maintiennent contre vents et marées le patrimoine révolutionnaire. Actuellement le bilan, aussi tragique qu’il puisse être, est le suivant : tous ceux qui, après la catastrophe allemande, la mort de l’I.C., ont voulu se lancer dans des constructions aussi rapides que dépourvues de base de principe de nouveaux partis et d’une Internationale, sont rejetés par les événements dans les bras de l’ennemi. Ceux-là qui ont voulu, sous prétexte d’internationalisme, construire un organisme mondial avec la social-démocratie de gauche, ont par leur faillite honteuse fait tout ce qui était possible pour rendre la construction des partis de demain, de la nouvelle Internationale, pénible et difficile. Si Trotski, les bolcheviks-léninistes, avaient suivi la voie de Marx, de Lénine, probablement les possibilités de regroupement, de progression de la lutte révolutionnaire seraient infiniment supérieures à celles qui subsistent aujourd’hui. Marx, en 1852, s’est séparé de ceux qui ne comprenaient pas qu’après une défaite d’envergure, l’heure n’était pas aux entreprises « insurrectionnelles » ; il a prôné la dissolution de la Ligue des Communistes, voulant montrer par là la nécessité de remettre sur le métier toutes les données qui servirent à la fondation de la Ligue afin de les élever à la nouvelle période qui s’ouvrait, de les compléter par l’analyse de la défaite. Marx attendit les changements de la situation pour appuyer et participer à la fondation des nouveaux organismes du prolétariat. Lénine, et c’est Trotski qui le remarque, attendit après 1905 que le flux révolutionnaire des masses se reconstitue et jusqu’en 1914 étudia la marche des événements, tira les enseignements de principe de la période passée, poussa à la formation de cadres. La 3ème Internationale elle-même n’est née que de l’explosion de la révolution russe. Seulement, les communistes qui se donnent pour tâche de compléter le patrimoine idéologique de la révolution russe, qui rejettent toute compromission sur le terrain des principes et de l’organisation avec des forces sociales historiquement liquidées, telle la social-démocratie, qui répudient la démocratie bourgeoise, forme de domination du capitalisme, qui constituent les cadres pour les situations de demain restent fidèles aux enseignements des grands chefs du communisme et travaillent pour la révolution prolétarienne.
La 4ème Internationale, avorton mort-né, disparaît dans l’Internationale des traîtres et des renégats. Les leçons de l’histoire sont terribles. Vouloir à tout prix créer des organisations sur des bases historiques qui ont conduit au triomphe du centrisme, à la défaite du prolétariat, vouloir braver la déroute des masses, la crise de la révolution pour fouetter l’histoire de désirs inespérés, c’est tomber dans la boue, aussi grand aigle que l’on puisse être.
Maintenant, de cette entreprise fausse et dangereuse, subsiste encore des convulsions « anti-centristes » qui, en France, en Belgique, sous le nom de bolcheviks-léninistes se rapprochent à toute vitesse de la social-démocratie en attendant d’accepter le point de vue du camarade Vidal, de l’entrée immédiate dans la 2ème Internationale.
L’opportunisme a gagné l’Internationale Communiste après les défaites de 1923 : pour construire le socialisme en un seul pays, il fallait briser le prolétariat mondial et pactiser avec les États capitalistes et leurs capitaux. La défaite de 1933, en Allemagne, a transformé l’opposition de gauche de groupe rongé par l’opportunisme en formation évoluant vers la social-démocratie. Eux aussi ont exclu les marxistes qui luttèrent contre la répétition de formules périmées, contre la sanctification de positions opportunistes.
Pour sauver la Russie, les centristes ont introduit le socialisme en un seul pays, démoli les ouvriers dans le monde entier. C’est encore pour sauver l’Union Soviétique que Trotski et ses partisans ont sacrifié la lutte pour la révolution mondiale, seul moyen de sauver le prolétariat dans son ensemble et toutes ses conquêtes, Russie y comprise.
Avant 1933, toutes les formules opportunistes (front unique avec la social-démocratie, mots d’ordre démocratiques, redressement des P.C. au lieu de création de fractions, etc.) permettaient aux marxistes de cohabiter dans une même organisation avec les bolcheviks-léninistes, comme d’ailleurs avec les centristes, à la condition de pouvoir délimiter sérieusement les positions respectives, par l’organisation de fractions distinctes. La réalisation presque totale du cours de l’opportunisme au sein des partis centristes : la défaite allemande et leur fonction d’appoints aux manœuvres diplomatiques de la Russie dissolvant le prolétariat mondial au sein du capitalisme, rendent désormais toute possibilité de cohabitation à jamais impossible. Le mot d’ordre des communistes est de quitter les partis centristes, comme ceux de la social-démocratie.
Aujourd’hui que l’opportunisme des bolcheviks-léninistes n’est plus un problème de discussion, mais que sur une série de problèmes ils ont rompu pratiquement avec les principes du communisme, qu’ils admettent ou la rentrée dans la Deuxième Internationale ou l’accord avec les socialistes de gauche pour créer les nouveaux partis, qu’au surplus envers la guerre leur position ne se distingue pas de celle du centrisme, oblige forcément les communistes à adopter envers ceux-ci cette position : les prolétaires n’ont plus rien à faire dans les groupes « socialistes-bolcheviks-léninistes ». Ces derniers prennent place parmi les forces de l’ennemi qu’il faudra balayer pour asseoir les nouveaux organismes du prolétariat. La « deux et trois quart » n’a mis que quelques mois de temps pour rejoindre la IIe Internationale !

Crises et cycles dans l’économie du capitalisme agonisant Pt.1

L’analyse marxiste du mode de production capitaliste s’attache essentiellement aux points suivants :
a) la critique des vestiges des formes féodales et pré-capitalistes de production et d’échange ;
b) la nécessité de remplacer ces formes retardataires par la forme capitaliste plus progressive ;
c) la démonstration de la progressivité du mode capitaliste de production, en découvrant l’aspect positif et l’utilité sociale des lois qui régissent son développement ;
d) l’examen, sous l’angle de la critique socialiste, de l’aspect négatif de ces mêmes lois et de leur action contradictoire et destructive, menant l’évolution capitaliste vers l’impasse ;
e) la démonstration que les formes capitalistes d’appropriation constituent finalement une entrave à un plein épanouissement de la production et que, comme corollaire, le mode de répartition engendre une situation de classe de plus en plus intolérable, s’exprimant par un antagonisme de plus en plus profond entre CAPITALISTES toujours moins nombreux mais plus riches et SALARIÉS sans propriété toujours plus nombreux et plus malheureux ;
f) enfin, que les immenses forces productives développées par le mode capitaliste de production ne peuvent s’épanouir harmoniquement que dans une société organisée par la seule classe qui n’exprime aucun intérêt particulier de caste : le PROLÉTARIAT.
Dans cette étude, nous ne ferons pas l’analyse approfondie de toute l’évolution organique du capitalisme dans sa phase ascendante, nous bornant seulement à suivre le processus dialectique de ses forces internes afin de pouvoir mieux pénétrer le sens des crises qui ont périodiquement ébranlé tout l’appareil capitaliste et d’essayer, en conclusion, de caractériser et de définir, avec le plus de précision possible, l’ère de décadence définitive que le Capitalisme anime de ses meurtriers soubresauts d’agonie.
Nous aurons, d’autre part, l’occasion d’examiner comment la décomposition des économies pré-capitalistes : féodale, artisanale ou communauté paysanne, crée les conditions d’extension du champ où peuvent s’écouler les marchandises capitalistes.

La production capitaliste pourvoit au profit, non aux besoins

Résumons les conditions essentielles qui sont requises à la base de la production capitaliste :
1. l’existence de MARCHANDISES, c’est-à-dire de produits qui, avant d’être considérés selon leur utilité sociale, leur VALEUR d’USAGE, apparaissent dans un rapport, une proportion d’échange avec d’autres valeurs d’usage d’espèce différente, c’est-à-dire dans LEUR VALEUR D’ÉCHANGE. La véritable mesure commune des marchandises c’est le travail ; et leur valeur d’échange se détermine par le temps de travail socialement nécessaire à leur production ;
2. les marchandises ne s’échangent pas DIRECTEMENT entre elles mais par l’intermédiaire d’une marchandise-type CONVENTIONNELLE qui exprime leur valeur à toutes, une marchandise-monnaie : L’ARGENT ;
3. l’existence d’une marchandise à caractère particulier : la FORCE DE TRAVAIL, seule propriété du prolétaire et que le capitalisme, seul détenteur des moyens de production et de subsistances, achète sur le marché du travail, comme toute autre marchandise, à SA VALEUR c’est-à-dire à son coût de production ou au prix « d’entretien » de l’énergie vitale du prolétaire ; mais alors que la consommation, l’usage des autres marchandises n’apporte aucun accroissement de leur valeur, la Force de Travail, au contraire, procure au capitaliste – qui l’ayant achetée, en est le propriétaire et peut en disposer à son gré – une valeur supérieure à celle qu’elle lui a coûtée, pourvu qu’il fasse travailler le prolétaire plus de temps qu’il n’est nécessaire à celui-ci pour obtenir les subsistances qui lui sont strictement indispensables.
C’est cette SUPER-VALEUR « équivalant » au SURTRAVAIL que le prolétaire, par le fait qu’il vend « librement » et contractuellement sa force de travail, doit céder gratuitement au capitaliste. C’est cela qui constitue la PLUS-VALUE ou profit capitaliste. Ce n’est donc pas quelque chose d’abstrait, une fiction, mais du TRAVAIL VIVANT.
Si nous nous permettons d’insister – et nous nous en excusons – sur ce qui est l’A, B, C de la théorie économique marxiste, c’est parce qu’il ne doit pas être perdu de vue que tous les problèmes économiques et politiques que se pose le capitalisme (et en période de crise ceux-ci sont nombreux et complexes) convergent finalement vers cet objectif central : produire le MAXIMUM de PLUS-VALUE. De la production en vue des besoins de l’humanité, de la consommation et des nécessités vitales des hommes, le capitalisme n’a cure. Une SEULE CONSOMMATION l’émeut, le passionne, stimule son énergie et sa volonté, constitue sa raison d’être : la CONSOMMATION DE LA FORCE DE TRAVAIL !
Le capitalisme use de cette force de travail de façon à en obtenir le rendement le plus élevé correspondant à la plus grande quantité de travail possible. Mais il ne s’agit pas seulement de cela : il faut aussi élever à son maximum le rapport du travail gratuit au travail payé, le rapport de la plus-value au salaire ou au capital engagé, le TAUX DE LA PLUS-VALUE. Le capitaliste arrive à ses fins, d’une part en accroissant le travail total, en allongeant la journée de travail, en intensifiant le travail et, d’autre, part, en payant le moins cher possible la Force de Travail (même en dessous de sa valeur) grâce surtout au développement de la productivité du travail qui fait baisser le prix des subsistances et objets de première nécessité ; le capitalisme ne consent évidemment pas de plein gré à ce que la baisse des prix permette à l’ouvrier d’acheter plus de produits ; le salaire fluctue toujours autour de son axe : la valeur de la Force de Travail équivalant aux choses strictement indispensables à sa reproduction ; la courbe des mouvements de salaire (au-dessus ou au-dessous de la valeur) évolue parallèlement aux fluctuations du rapport des forces en présence, entre capitalistes et prolétaires.
De ce qui précède, il résulte que la quantité de plus-value est fonction, non pas du CAPITAL TOTAL que le capitaliste engage, mais seulement de la partie consacrée à l’achat de la force de travail ou CAPITAL VARIABLE. C’est pourquoi le capitaliste tend à faire produire le MAXIMUM de PLUS-VALUE par le MINIMUM de CAPITAL TOTAL mais nous constaterons, en analysant l’accumulation, que cette tendance est contrecarrée par une loi agissant en sens contraire et entraînant la baisse du taux de profit.
Lorsque nous envisageons le capital total ou le capital investi dans la production capitaliste – mettons d’une année – nous devons le considérer, non pas en tant qu’expression de la forme concrète, matérielle des choses, de leur valeur d’usage, mais comme représentant des marchandises, des valeurs d’échange. Cela étant, la valeur du produit annuel se compose :
a) du capital constant consommé, c’est-à-dire de l’usure des moyens de production et des matières premières absorbées ; ces deux éléments expriment du travail passé, déjà consommé, matérialisé au cours de productions antérieures ;
b) du capital variable et de la Plus-Value représentant le travail nouveau, vivant, consommé pendant l’année.
Cette valeur synthétique, telle qu’elle apparaît dans le produit total, se retrouve dans le produit unitaire. La valeur d’une table, par exemple, est l’addition de la valeur équivalant à l’usure de la machine qui l’a produite, de la valeur des matières et de la valeur du travail incorporé. Il ne faut donc pas considérer le produit comme exprimant exclusivement soit du capital constant soit du capital variable soit de la plus-value.
Le capital variable et la plus-value constituent le revenu issu de la sphère de production (de même que nous n’avons pas considéré la production extra-capitaliste des paysans, artisans etc., de même nous n’envisageons pas leur revenu).
Le revenu du prolétariat c’est le Fonds des Salaires. Le revenu de la bourgeoisie c’est la masse de plus-value, de profit (nous n’avons pas à analyser ici la répartition de la plus-value au sein de la classe capitaliste en profit industriel, profit commercial, profit bancaire et rente foncière). Ainsi déterminé, le revenu provenant de la sphère capitaliste fixe les limites de la consommation individuelle du prolétariat et de la bourgeoisie mais il importe de souligner que la consommation des capitalistes n’a de limites que celles que lui assignent les possibilités de production de plus-value, tandis que la consommation ouvrière est strictement fonction des nécessités de cette même production de plus-value. D’où, à la base de la répartition du revenu total, un antagonisme fondamental qui engendre tous les autres. A ceux qui affirment qu’il suffit que les ouvriers produisent pour avoir l’occasion de consommer ou bien que, puisque les besoins sont illimités, ils restent toujours en deçà des possibilités de production, à ceux-là il convient d’opposer la réponse de Marx : « Ce que les ouvriers produisent effectivement c’est la plus-value : tant qu’ils la produisent, ils ont à consommer mais dès que la production s’arrête, la consommation s’arrête également. Il est faux qu’ils aient à consommer parce qu’ils produisent l’équivalent de leur consommation. » Et il dit d’autre part : « Les ouvriers doivent toujours être surproducteurs (plus-value) et produire au-delà de leurs « besoins » pour pouvoir être consommateurs ou acheteurs dans les limites de leurs besoins. »
Mais le capitaliste ne peut se contenter de s’approprier de la plus-value, il ne peut se borner à spolier partiellement l’ouvrier du fruit de son travail, encore faut-il qu’il puisse réaliser cette plus-value, la transformer en argent en vendant le produit qui la contient à sa valeur.
La vente conditionne le renouvellement de la production ; elle permet au capitaliste de racheter les éléments du capital consommé dans le procès qui vient de se terminer : il lui faut remplacer les parties usées de son matériel, acheter de nouvelles matières premières, payer de la main d’œuvre. Mais au point de vue capitaliste, ces éléments sont envisagés non pas sous leur forme matérielle en tant que quantité semblable de valeurs d’usage, en tant que même masse de production à réincorporer dans la production mais comme valeur d’échange, comme capital réinvesti dans la production à son niveau ancien (abstraction étant faite des valeurs nouvelles accumulées) et cela afin que soit maintenu au moins le même taux de profit que précédemment. Recommencer un cycle pour produire de la nouvelle plus-value reste le suprême objectif du capitaliste.
S’il arrive que la production ne peut être entièrement réalisée, ou bien si elle l’est au dessous de sa valeur, l’exploitation de l’ouvrier n’a rien ou peu rapporté au capitaliste parce que le travail gratuit n’a pu se concrétiser en argent et se convertir ensuite en capital productif de nouvelle plus-value ; qu’il y ait quand même production de produits consommables, laisse le capitaliste complètement indifférent même si la classe ouvrière manque de l’indispensable. Si nous soulevons l’éventualité d’une mévente, c’est précisément parce que le procès capitaliste de production se scinde en deux phases, la production et la vente, qui bien que formant une unité, bien que dépendant étroitement l’une de l’autre, sont nettement indépendantes dans leur déroulement. Ainsi, le capitaliste, loin de dominer le marché, lui est au contraire étroitement soumis. Et, non seulement la vente se sépare de la production mais l’achat subséquent se sépare de la vente, c’est-à-dire que le vendeur d’une marchandise n’est pas forcément et en même temps acheteur d’une autre marchandise. Dans l’économie capitaliste, le commerce des marchandises ne signifie pas échange direct de marchandises. Toutes, avant de parvenir à leur destination définitive, doivent se métamorphoser en argent et cette transformation constitue la phase la plus importante de leur circulation.
La possibilité première des crises résulte donc de la différenciation, d’une part entre la production et la vente, d’autre part entre la vente et l’achat, ou de la nécessité pour la marchandise de se métamorphoser d’abord en argent, puis d’argent en marchandise et cela, sur la base d’une production partant du Capital-Argent pour aboutir à l’Argent-Capital.
Voici donc que surgit devant le capitalisme le problème de la réalisation de la production. Quelles vont être les conditions de la solution ? Tout d’abord, la fraction de la valeur du produit exprimant le capital constant peut, dans des conditions normales, se vendre dans la sphère capitaliste même, par un échange intérieur conditionnant le renouvellement de la production. La fraction représentant le capital variable est achetée par les ouvriers au moyen du salaire que leur a payé le capitaliste et qui reste strictement limité, nous l’avons indiqué au prix de la force de travail gravitant autour de la valeur : c’est la seule partie du produit total dont la réalisation, le marché, sont assurés par le propre financement du capitalisme. Reste la plus-value. On peut, certes, émettre l’hypothèse que la bourgeoisie en consacre l’entièreté à sa consommation personnelle. Bien que, pour que cela soit possible, il faille que le produit ait été au préalable échangé contre de l’argent (nous écartons l’éventualité du payement des dépenses individuelles au moyen d’argent thésaurisé) car le capitaliste ne peut consommer sa propre production. Mais si la bourgeoisie agissait dans ce sens, si elle se bornait à tirer jouissance du surproduit dont elle frustre le prolétariat, si elle se confinait à une production simple, non élargie, en s’assurant ainsi une existence paisible et sans soucis, elle ne se différencierait nullement des classes dominantes qui l’ont précédée, si ce n’est par les formes de sa domination. La structure des sociétés esclavagistes comprimait tout développement technique et maintenait la production à un niveau dont s’accommodait fort bien le maître, aux besoins duquel l’esclave pourvoyait largement. De même, dans l’économie féodale, le seigneur, en échange de sa « protection » qu’il accordait au serf, recevait de celui-ci les produits de son travail supplémentaire et se débarrassait ainsi des soucis de la production limitée à un marché à échanges étroits et peu extensibles.
Sous la poussée du développement de l’économie marchande, la tâche historique du capitalisme fut précisément de balayer ces sociétés sordides, stagnantes. L’expropriation des producteurs créait le marché du travail et ouvrait la mine de plus-value où vint puiser le capital marchand transformé en capital industriel. Une fièvre de production envahissait tout le corps social. Sous l’aiguillon de la concurrence, le capital appelait le capital. Les forces productives et la production croissaient en progression géométrique et l’accumulation du capital atteignait son apogée dans le dernier tiers du XIXe siècle, au cours du plein épanouissement du « libre échange ».
L’histoire apporte donc la démonstration que la bourgeoisie, considérée dans son ensemble, n’a pu se borner à consommer l’entièreté de la plus-value. Au contraire, son âpreté au gain la poussait à en réserver une partie (la plus importante) et, la plus-value attirant la plus-value comme l’aimant attire la limaille, à la CAPITALISER. L’extension de la production se poursuit, la concurrence stimule le mouvement et suppose les perfectionnements techniques.
Les nécessités de l’accumulation transforment la réalisation de la plus-value en la pierre d’achoppement de la réalisation du produit total. Si la réalisation de la fraction consommée n’offre pas de difficultés (du moins théoriquement), il reste néanmoins la plus-value accumulable. Celle-ci ne peut pas être absorbée par les prolétaires puisqu’ils ont déjà épuisé leurs possibilités d’achat en dépensant leurs salaires. Peut-on supposer que les capitalistes soient capables de la réaliser entre eux, dans la sphère capitaliste, et que cet échange soit suffisant pour conditionner l’extension de la production ?
Une telle solution s’avère évidemment absurde dans sa finalité car, le souligne Marx : « Ce que la production capitaliste se propose, ce n’est pas déposséder d’autres biens mais de s’approprier de la valeur, de l’argent, de la richesse abstraite. » Et l’extension de la production est fonction de l’accumulation de cette richesse abstraite ; le capitaliste ne produit pas pour le plaisir de produire, pour le plaisir d’accumuler des moyens de production, des produits de consommation et de « gaver » toujours plus d’ouvriers, mais parce que produire engendre du travail gratuit, de la plus-value qui s’accumule et croît toujours davantage en se capitalisant. Marx ajoute : « Si on dit que les capitalistes n’ont qu’à échanger et consommer leurs marchandises entre eux, on oublie tout le caractère de la production capitaliste, comme aussi qu’il s’agit de mettre le capital en valeur et non de le consommer. »
Nous nous trouvons ainsi au centre du problème qui se pose de façon inéluctable et permanente à la classe capitaliste dans son ensemble : vendre en dehors du marché capitaliste, dont la capacité d’absorption est strictement limitée par les lois capitalistes, le surplus de la production représentant au moins la valeur de la plus-value non consommée par la bourgeoisie destinée à être transformée en Capital. Pas moyen d’y échapper : le capital marchandise ne peut devenir du capital productif de plus-value que s’il est, au préalable, converti en argent et à l’extérieur du marché capitaliste. « Le capitalisme a besoin, pour écouler une partie de ses marchandises, d’acheteurs qui ne soient ni capitalistes, ni salariés et qui disposent d’un pouvoir d’achat autonome. » (Rosa Luxemburg).
Avant d’examiner où et comment le capital trouve des acheteurs à pouvoir d’achat « autonome », il nous faut suivre le processus de l’accumulation.

L’accumulation capitaliste, facteur de progrès et de régression

Nous avons déjà indiqué que l’accroissement du capital fonctionnant dans la production a pour conséquence de développer, en même temps, les forces productives, sous la poussée des perfectionnements techniques. Seulement, à côté de cet aspect positif progressif de la production capitaliste surgit un facteur régressif, antagonique résultant de la modification du rapport interne des éléments composant le capital.
La plus-value accumulée se subdivise en deux parties inégales : l’une, la plus considérable, doit servir à l’extension du capital constant et l’autre, la plus petite, est consacrée à l’achat de force de travail supplémentaire ; le rythme du développement du capital constant s’accélère ainsi au détriment de celui du capital variable et le rapport du capital constant au capital total s’accroît ; autrement dit, la composition organique du capital s’élève. Certes la demande supplémentaire d’ouvriers augmente la part absolue du prolétariat dans le produit social mais sa part relative diminue puisque le capital variable décroît par rapport au capital constant et au capital total. Cependant, même l’accroissement absolu du capital variable, du Fonds des Salaires ne peut persister et doit atteindre, à un certain moment, son point de saturation. En effet, l’élévation continue de la composition organique, c’est-à-dire du degré technique, porte les forces productives et la productivité du travail à une telle puissance que le capital, poursuivant son ascension, loin d’absorber encore et toujours de nouvelles forces de travail finit, au contraire, par rejeter sur le marché une partie de celles déjà intégrées dans la production, déterminant un « phénomène » spécifique au capitalisme décadent : le chômage permanent, expression d’une surpopulation ouvrière relative et constante.
D’un autre côté, les dimensions gigantesques qu’atteint la production reçoivent leur pleine signification par le fait que la masse des produits ou valeurs d’usage croit bien plus vite que la masse de valeurs d’échange y correspondant, ou que la valeur du capital constant consommé, du capital variable et de la plus-value : ainsi, par exemple, lorsqu’une machine coûtant 1000 francs, pouvant produire 1000 unités d’un produit déterminé et nécessitant la présence de deux ouvriers est remplacée par une machine plus perfectionnée coûtant 2000 fr, exigeant un ouvrier mais produisant 3 ou 4 fois autant que la première. Que si on objecte que puisque plus de produits peuvent être obtenus avec moins de travail, l’ouvrier avec son salaire peut aussi en acquérir davantage, on oublie totalement que les produits sont avant tout des marchandises, de même que la force de travail en est une et que, par conséquent, ainsi que nous l’avons déjà indiqué au début, cette force de travail, en tant que marchandise, ne peut être vendue qu’à sa valeur d’échange équivalant au coût de sa reproduction, celle-ci étant assurée du moment que l’ouvrier obtient le strict minimum de subsistance lui permettant de se maintenir en vie. Si, grâce au progrès technique, le coût de ces subsistances peut être réduit, le salaire sera réduit également. Et si même il ne l’est pas proportionnellement à la baisse des produits par suite d’un rapport des forces favorable au prolétariat, il doit, dans tous les cas, fluctuer dans des limites compatibles avec les nécessités de la production capitaliste.
Le processus de l’accumulation approfondit donc une première contradiction : croissance des forces productives, décroissance des forces de travail affectées à la production et développement d’une surpopulation ouvrière relative et constante. Cette contradiction en engendre une seconde. Nous avons déjà indiqué quels étaient les facteurs qui déterminaient le taux de la plus-value. Cependant, il importe de souligner qu’avec un taux de plus value invariable, la masse de plus-value et, par conséquent, la masse de profit, sont toujours proportionnelles à la masse du capital variable engagé dans la production. Si le capital variable décroît par rapport au capital total, il entraîne une diminution de la masse de profit par rapport à ce capital total et, par conséquent, le taux de profit baisse. Cette baisse du taux de profit s’accentue dans la mesure où progresse l’accumulation, où grandit le capital constant par rapport au capital variable alors même que la masse de profit continue à augmenter (par suite d’une hausse du taux de la plus-value). Elle ne traduit donc nullement une exploitation moins intense des ouvriers mais signifie que, par rapport au capital total, il est utilisé moins de travail procurant moins de travail gratuit. D’autre part, elle accélère le rythme de l’accumulation parce qu’elle harcèle, elle talonne le capitalisme et en l’acculant à la nécessité d’extraire d’un nombre d’ouvriers déterminés le maximum de plus-value, oblige aussi à accumuler toujours davantage de plus-value.
La loi de la baisse tendancielle du taux de profit est génératrice des crises cycliques et sera un puissant ferment de décomposition de l’économie capitaliste décadente. De plus, elle nous fournit l’explication de l’exportation du capital qui apparaît comme un des traits spécifiques du capitalisme impérialiste et monopoliste : « L’exportation du capital, dit Marx, n’a pas pour cause l’impossibilité absolue de l’occuper à l’intérieur, mais la possibilité de le placer à l’étranger avec un taux de profit plus élevé. » Lénine confirme cette idée (L’Impérialisme) en disant que « la nécessité de l’exportation des capitaux résulte de la maturité excessive du capitalisme dans certains pays où, les placements « avantageux » (c’est nous qui soulignons) – l’agriculture étant arriérée, les masses misérables – commencent à lui faire défaut. »
Un autre facteur qui contribue à accélérer l’accumulation c’est le Crédit, panacée qui aujourd’hui acquiert un pouvoir magique pour les savants économistes bourgeois et social-démocrates à la recherche de solutions salvatrices ; mot magique au pays de Roosevelt, mot magique pour tous les faiseurs de plan d’économie dirigée… par le capitalisme, pour De Man, pour les bureaucrates de la C.G.T. et autres sauveurs du capitalisme. Car il parait que le crédit possède cet attribut de créer du pouvoir d’achat.
Cependant, débarrassé de ses oripeaux pseudo scientifiques et mensongers, le crédit peut fort simplement se définir comme suit : la mise à la disposition du capital par les canaux de son appareil financier :
a) des sommes momentanément inutilisées dans le procès de production et destinées au renouvellement du capital constant ;
b) de la fraction de sa plus-value que la bourgeoisie ne consomme pas immédiatement ou qu’elle ne peut accumuler ;
c) les sommes disponibles appartenant à des couches non-capitalistes (paysans, artisans) ou à la couche privilégiée de la classe ouvrière, en un mot, de ce qui constitue l’ÉPARGNE et exprime du pouvoir d’achat potentiel.
L’opération de crédit ne peut donc aboutir, tout au plus, qu’à transformer du pouvoir d’achat latent en pouvoir d’achat nouveau. C’est d’ailleurs un problème qui ne préoccupe que les amuseurs de badauds. Ce qui nous importe, c’est le fait que l’épargne peut être mobilisée pour la capitalisation et accroître d’autant la masse des capitaux accumulés. Sans le crédit, l’épargne ne serait que de l’argent thésaurisé et non du Capital. « Le crédit accroît d’une façon incommensurable la capacité d’extension de la production et constitue la force motrice interne qui la pousse constamment à dépasser les limites du marché. » (R. Luxemburg)
Un troisième facteur d’accélération doit être signalé. L’ascension vertigineuse de la masse de plus-value ne permet pas à la bourgeoisie d’y adapter sa consommation ; son « estomac », si vorace qu’il soit, est incapable d’absorber le surplus de plus-value produite. Mais, même si sa goinfrerie la poussait jusqu’à vouloir consommer davantage, elle ne le pourrait pas car la concurrence lui impose sa loi implacable : élargir la production afin de réduire les prix de revient. De sorte que, la fraction de plus-value consommée se réduisant de plus en plus par rapport à la plus-value totale, le taux de l’accumulation s’accroît. D’où une nouvelle cause de contraction du marché capitaliste.
Nous nous bornerons à mentionner un quatrième élément d’accélération, surgi parallèlement au développement du capital bancaire et du crédit et produit de la sélection active de la concurrence : la centralisation des capitaux et des moyens de production dans des entreprises gigantesques qui, en produisant de la plus-value accumulable « en gros », augmentent beaucoup plus rapidement la masse des capitaux. Comme ces entreprises évolueront organiquement en monopoles parasitaires, elles se transformeront également en un virulent ferment de désagrégation dans la période de l’impérialisme.
Résumons donc les contradictions fondamentales qui minent la production capitaliste :
a) d’une part une production ayant atteint un niveau conditionnant une consommation de masse, d’autre part les nécessités même de cette production rétrécissant de plus en plus les bases de la consommation à l’intérieur du marché capitaliste ; décroissance de la part relative et absolue du prolétariat dans le produit total, restriction relative de la consommation individuelle des capitalistes ;
b) nécessité de réaliser hors du marché capitaliste la fraction du produit, non consommable à l’intérieur, correspondant à la plus-value accumulée en progression rapide et constante sous la pression des divers facteurs accélérant l’accumulation.
Il faut d’une part réaliser le produit afin de pouvoir recommencer la production mais il faut d’autre part élargir les débouchés afin de pouvoir réaliser le produit.
Comme le souligne Marx, « la production capitaliste est forcée de produire à une échelle qui n’est en rien liée à la demande du moment mais dépend d’une extension continuelle du marché mondial. La demande des ouvriers ne suffit pas puisque le profit provient précisément de ce que la demande des ouvriers est plus petite que la valeur de leur produit et qu’il est d’autant plus grand que cette demande est relativement plus petite. La demande réciproque des capitalistes ne suffit pas davantage. »
Comment alors va s’effectuer cette extension continuelle du marché mondial, cette création et cet élargissement continuel des débouchés extra capitalistes dont Rosa Luxemburg soulignait l’importance vitale pour le capitalisme. Celui-ci, de par la place historique qu’il occupe dans l’évolution de la Société doit, s’il veut continuer à vivre, poursuivre la lutte qu’il lui a fallu entamer lorsque primitivement il s’est agi pour lui de construire la base sur laquelle sa production pouvait se développer. Autrement dit, le capitalisme, s’il veut transformer en argent et accumuler la plus-value qui suinte par tous ses pores, doit désagréger les économies anciennes qui ont survécu aux bouleversements historiques. Pour écouler les produits que la sphère capitaliste ne peut absorber, il faut trouver des acheteurs et ceux-ci ne peuvent exister que dans une économie marchande. De plus, le capitalisme pour maintenir l’échelle de sa production, a besoin d’immenses réserves de matières premières qu’il ne peut s’approprier que pour autant que dans les contrées où elles existent, il ne se heurte pas à des rapports de propriété qui constituent des obstacles à ses visées et pour autant qu’il ait à sa disposition les forces de travail qui puissent assurer l’exploitation des richesses convoitées. Là donc où subsistent encore des formations esclavagistes ou féodales ou bien des communautés paysannes dans lesquelles le producteur est enchaîné à ses moyens de production et œuvre à la satisfaction directe de ses besoins, il faut que le capitalisme crée les conditions et ouvre la voie qui lui permette d’atteindre ses objectifs. Par la violence, l’expropriation, les exactions fiscales et avec l’appui des masses dominantes de ces régions, il détruit en premier lieu les derniers vestiges de propriété collective, transforme la production pour les besoins en production pour le marché, suscite des productions nouvelles correspondant à ses propres besoins, ampute l’économie paysanne des métiers qui la complétaient, contraint le paysan au travers du marché ainsi constitué à effectuer l’échange des matières agricoles que seules il lui est encore possible de produire contre la camelote fabriquée dans les usines capitalistes. En Europe, la révolution agricole des XVe et XVIe siècles avait déjà entraîné l’expropriation et l’expulsion d’une partie de la population rurale et avait créé le marché pour la production capitaliste naissante. Marx remarque à ce sujet que « seul l’anéantissement de l’industrie domestique rurale peut donner au marché intérieur d’un pays l’extension et la solide cohésion dont a besoin le mode de production capitaliste. »
Cependant, poussé par sa nature insatiable, le capital ne s’arrête pas en si bon chemin. Réaliser sa plus value ne lui suffit pas. Il lui faut maintenant abattre les producteurs autonomes qu’il a fait surgir des collectivités primitives et qui ont conservé leurs moyens de production. Il lui faut supplanter leur production, la remplacer par la production capitaliste afin de trouver un emploi aux masses de capitaux accumulés qui le submergent et l’étouffent. L’industrialisation de l’agriculture amorcée dans la seconde moitié du XIXe siècle surtout aux États-Unis constitue une illustration frappante du processus de désagrégation des économies paysannes qui creuse le fossé entre fermiers capitalistes et prolétaires agricoles.
Dans les colonies d’exploitation où, cependant, le processus d’industrialisation capitaliste ne se vérifie que dans une faible mesure, l’expropriation et la prolétarisation en masse des indigènes comblent le réservoir où le capital vient puiser les forces de travail qui lui fourniront les matières premières à bon marché.
De sorte que réaliser la plus-value signifie, pour le capital, s’annexer progressivement et continuellement les économies pré-capitalistes dont l’existence lui est indispensable mais qu’il doit cependant anéantir s’il veut poursuivre ce qui constitue sa raison d’être : l’accumulation. D’où surgit une autre contradiction fondamentale qui se relie aux précédentes : l’accumulation et la production capitaliste se développent en se nourrissant de la substance « humaine » des milieux extra capitalistes mais aussi en épuisant graduellement ceux-ci ; ce qui d’abord était du pouvoir d’achat « autonome » absorbant la plus-value – par exemple la consommation des paysans – devient, lorsque la paysannerie se scinde en capitalistes et prolétaires, du pouvoir d’achat spécifiquement capitaliste, c’est-à-dire contenu dans les limites étroites déterminées par le capital variable et la plus-value consommable. Le capitalisme scie, en quelque sorte, la branche qui le porte.
On peut évidemment imaginer « une » époque où le capitalisme ayant étendu son mode de production au monde entier aura réalisé l’équilibre de ses forces productives et l’harmonie sociale. Mais si Marx, dans ses schémas de la production élargie, a émis cette hypothèse d’une société entièrement capitaliste où ne s’opposeraient que des capitalistes et des prolétaires c’est, nous semble-t-il, afin de, pouvoir précisément faire la démonstration de l’absurdité d’une production capitaliste s’équilibrant et s’harmonisant un jour avec les besoins de l’humanité. Cela signifierait que la plus-value accumulable, grâce à l’élargissement de la production, pourrait se réaliser directement d’une part par l’achat de nouveaux moyens de production nécessaires, d’autre part par la demande des ouvriers supplémentaires (où les trouver d’ailleurs ?) et que les capitalistes, de loups se seraient transformés en pacifiques progressistes.
Marx, s’il avait pu poursuivre le développement de ses schémas, aurait abouti à cette conclusion opposée : qu’un marché capitaliste qui ne serait plus extensible par l’incorporation de milieux non capitalistes, qu’une production entièrement capitaliste – ce qui historiquement est impossible – signifieraient l’arrêt du processus de l’accumulation et la fin du capitalisme lui-même. Par conséquent, présenter les schémas (comme l’ont fait certains « marxistes ») comme étant l’image d’une production capitaliste pouvant se dérouler sans déséquilibre, sans surproduction, sans crises, c’est falsifier sciemment la théorie marxiste.
Cependant, en accroissant sa production dans des proportions prodigieuses, le capital ne réussit pas à l’adapter harmoniquement à la capacité des marchés qu’il parvient à s’annexer. D’une part ceux-ci ne s’élargissent pas sans discontinuité, d’autre part, sous l’impulsion des facteurs d’accélération que nous avons mentionnés, l’accumulation imprime au développement de la production un rythme beaucoup plus rapide que celui auquel s’effectue l’extension de nouveaux débouchés extra capitalistes. Non seulement le processus de l’accumulation engendre une quantité énorme de valeurs d’échanges mais, comme nous l’avons déjà dit, la capacité grandissante des moyens de production accroît la masse des produits ou valeurs d’usage dans des proportions bien plus considérables encore, de sorte que se trouvent réalisées les conditions d’une production capable de répondre à une consommation de masse mais dont l’écoulement est subordonné à une adaptation constante de capacités de consommation qui n’existe qu’en dehors de la sphère capitaliste.
Si cette adaptation ne s’effectue pas, il y a surproduction relative de marchandises, relative non pas par rapport à la capacité de consommation mais par rapport à la capacité d’achat des marchés capitalistes (intérieur) et extra capitalistes (extérieur).
S’il ne pouvait y avoir surproduction qu’une fois que tous les membres de la nation auraient satisfait ne fut-ce que leurs besoins les plus urgents, toute surproduction générale et même partielle aurait été impossible dans l’histoire passée de la société bourgeoise. Lorsque le marché est sursaturé de chaussures, de cotonnades, de vins, de denrées coloniales est-ce à dire qu’une partie de la nation, mettons les deux tiers, a plus que satisfait ses besoins de chaussures, etc. ? En quoi les besoins absolus intéressent-ils la surproduction ? Celle-ci ne s’adressent qu’aux besoins « capables de payer » (Marx).
Le caractère d’une telle surproduction ne se retrouve dans aucune des sociétés antérieures. Dans la société antique, esclavagiste, la production était dirigée vers la satisfaction essentielle des besoins de la classe dominatrice et l’exploitation des esclaves s’expliquait par la nécessité résultant de la faible capacité des moyens de production d’étouffer, par la violence, les velléités d’expansion des besoins de la masse. Si quelque surproduction fortuite survenait, elle était résorbée par la thésaurisation ou bien elle s’épanouissait en dépenses somptuaires ce qui se vérifiait parfois ; ce n’était donc pas à vrai dire une surproduction mais une surconsommation des riches. De même, sous le régime féodal, l’étroite production était aisément consommée : le serf, tout en consacrant la plus grande partie de son produit à la satisfaction des besoins du seigneur, s’évertuait à ne pas mourir de faim ; aucune surproduction n’était à craindre, les famines et les guerres y paraient.
En régime de production capitaliste, les force productives débordent de la base trop étroite sur laquelle elles doivent opérer : les produits capitalistes sont abondants mais ils n’ont que répulsion pour les « simples besoins » des hommes, ils ne se « donnent » que pour de l’argent et, en son absence, préfèrent s’entasser dans les usines, magasins, entrepôts ou se laisser anéantir.

Les crises chroniques du capitalisme ascendant

La production capitaliste ne se trace de limites que celles que lui imposent les possibilités de mise en valeur du capital : tant que de la plus-value peut être extirpée et capitalisée, la production progresse. Sa disproportion avec la capacité générale de consommation n’apparaît que lorsque le reflux des marchandises heurtant les limites du marché obstruent les voies de la circulation, en un mot lorsque la crise éclate.
Il est évident que la crise économique déborde la définition qui la limite à une rupture d’équilibre entre les divers secteurs de la production, comme se bornent à l’énoncer certains économistes bourgeois et même marxistes. Marx indique qu’ »aux périodes de surproduction générale, la surproduction dans certaines sphères n’est que le résultat, la conséquence de la surproduction dans les branches principales : elle n’y est que de la surproduction relative parce qu’il y a surproduction dans d’autres sphères. » Évidemment, une disproportion trop flagrante, par exemple entre le secteur produisant des moyens de production et celui produisant des moyens de consommation, peut déterminer une crise partielle, peut même être la cause d’une crise générale originelle. La crise est le produit d’une surproduction générale et relative, d’une surproduction de produits de toutes espèces (que ce soient des moyens de production ou des objets de consommation) par rapport à la demande du marché.
En somme, la crise est la manifestation de l’impuissance du capitalisme à pouvoir tirer profit de l’exploitation de l’ouvrier : nous avons déjà mis en évidence qu’il ne lui suffit pas d’extorquer du travail gratuit et de l’incorporer au produit sous forme d’une valeur nouvelle, de plus-value, mais qu’il doit aussi le matérialiser en argent par la vente du produit total à sa valeur, ou plutôt à son prix de production constitué par le prix de revient (valeur du capital engagé, constant et variable) auquel s’ajoute le profit moyen social (et non le profit donné par chaque production particulière). D’un autre côté, les prix du marché, qui théoriquement sont l’expression monétaire des prix de production, diffèrent pratiquement de ceux-ci car ils suivent la courbe fixée par la loi marchande de l’offre et de la demande tout en évoluant cependant dans l’orbite de la valeur. Il importe donc de souligner que les crises se caractérisent par des fluctuations anormales des prix entraînant des dépréciations considérables de valeurs pouvant même aller jusqu’à leur destruction qui équivaut à une perte de capital. La crise révèle brusquement qu’il a été produit une telle masse de moyens de production, de moyens de travail et de moyens de consommation, qu’il s’est accumulé une telle masse de valeurs-capital qu’il devient impossible de faire fonctionner celles-ci comme instrument d’exploitation des ouvriers, à un degré donné à un certain taux de profit ; la baisse de ce taux au-dessous d’un certain niveau acceptable par la bourgeoisie ou la menace même de la suppression de tout profit jette la perturbation dans le procès de production et provoque même sa paralysie. Les machines s’immobilisent non parce qu’elles ont produit trop de choses consommables mais parce que le capital existant ne reçoit plus la plus-value qui le fait vivre. La crise dissipe ainsi les brumes de la production capitaliste ; elle souligne d’un trait puissant l’opposition fondamentale entre la valeur d’usage et la valeur d’échange, entre les besoins des hommes et les besoins du capital. « Il est produit, dit Marx, trop de marchandises pour qu’on puisse réaliser et reconvertir en capital nouveau, dans les conditions de répartition et de consommation donnée par la production capitaliste, la Valeur et la Plus-Value qui s’y trouvent contenues. Il n’est pas produit trop de richesses. Mais périodiquement, il est produit trop de richesse sous ses formes capitalistes opposées les unes aux autres. »
Cette périodicité quasi mathématique des crises constitue un des traits spécifiques du système capitaliste de production. Tant cette périodicité que le caractère propre des crises capitalistes ne se retrouvent dans aucune des sociétés précédentes : les économies antiques, patriarcales, féodales, basées essentiellement sur la satisfaction des besoins de la classe dominante et ne s’appuyant ni sur une technique progressive ni sur un marché favorisant un large courant d’échanges, ignoraient les crises surgies d’excès de richesse puisque, ainsi que nous l’avons mis en évidence, la surproduction y était impossible, des calamités économiques ne s’y abattaient qu’à l’intervention d’agents naturels : sécheresse, inondations, épidémies et de facteurs sociaux, tels les guerres.
Les crises chroniques font seulement leur apparition dès le début du XIXe siècle lorsque le capitalisme, désormais consolidé grâce aux luttes acharnées et victorieuses qu’il a livrées à la société féodale, entre dans sa période de plein épanouissement et, solidement installé sur sa base industrielle, part à la conquête du monde. Dès lors, le développement de la production capitaliste va se poursuivre à un rythme saccadé, suivant une trajectoire très mouvementée. A une production fiévreuse s’efforçant de combler les exigences croissantes des débouchés mondiaux succédera un encombrement du marché. Le reflux de la circulation viendra bouleverser tout le mécanisme de la production. La vie économique formera ainsi une longue chaîne dont chaque chaînon constituera un cycle divisé en une succession de périodes d’activité moyenne, de prospérité, de surproduction, de crise et de dépression. Le point de rupture du cycle c’est la crise, « solution momentanée et violente des contradictions existantes, éruption violente qui rétablit pour un moment l’équilibre troublé » (Marx). Les périodes de crise et de prospérité sont donc inséparables et se conditionnent réciproquement.
Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les crises cycliques conservent leur centre de gravité en Angleterre, berceau du capitalisme industriel. La première qui ait un caractère de surproduction date de 1825 (l’année précédente, le mouvement trade-unioniste, s’appuyant sur la loi de coalition que le prolétariat avait arrachée à la bourgeoisie, commençait à grandir). Cette crise avait des origines curieuses pour l’époque : les importants emprunts qui avaient été contractés à Londres, les années précédentes, par les jeunes républiques sud-américaines, se trouvaient être épuisés ce qui avait amené une brusque contraction de ces marchés. Elle atteint particulièrement l’industrie cotonnière, déchue de son monopole, s’illustre par une révolte des ouvriers cotonniers et se résorbe par une extension des débouchés limités essentiellement à l’Angleterre où le capital a trouve encore de vastes régions à transformer et à capitaliser : la pénétration des régions agricoles des provinces anglaises et le développement des exportations vers les Indes ouvrent le marché à l’industrie cotonnière ; la construction des chemins de fer, le développement du machinisme fournissent le marché à l’industrie métallurgique qui prend définitivement son essor. En 1836, le marasme de l’industrie cotonnière, succédant à une longue dépression suivie d’une période de prospérité, généralise encore une fois la crise et ce sont à nouveau les tisserands, mourant de faim, qui s’offrent en victimes expiatoires. La crise trouve son issue en 1839 dans l’extension nouvelle du réseau ferré mais, entre-temps, naît le mouvement chartiste, expression des premières aspirations politiques du prolétariat anglais. En 1840, nouvelle dépression de l’industrie textile anglaise accompagnée de révoltes ouvrières ; elle se prolonge jusqu’en 1843. L’essor reprend en 1844 et se transforme en grande prospérité en 1845. Une crise générale s’étendant au continent éclate en 1847. Elle est suivie de l’insurrection parisienne de 1848 et de la révolution allemande et dure jusqu’en 1849, époque à laquelle les marchés américains et australiens s’ouvrent à l’industrie européenne et surtout anglaise, en même temps que la construction des chemins de fer prend un énorme développement en Europe continentale.
Dès cette époque déjà, Marx, dans le Manifeste Communiste, trace les caractéristiques générales des crises et souligne l’antagonisme entre le développement des forces productrices et leur appropriation bourgeoise. Avec une profondeur géniale, il dessine les perspectives pour la production capitaliste. « Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? demande-t-il. D’un côté par la destruction forcée d’une masse de forces productives, de l’autre par la conquête de nouveaux marchés et l’exploitation plus approfondie des ouvriers. A quoi cela aboutit-il ? A préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir. »
À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, le capitalisme industriel acquiert la prépondérance sur le continent. L’Allemagne et l’Autriche prennent leur essor industriel vers 1860. De ce fait, les crises prennent de plus en plus d’extension. Celle de 1857 est courte grâce à l’expansion du capital surtout en Europe Centrale. 1860 marque l’apogée de l’industrie cotonnière anglaise qui poursuit la saturation des marchés des Indes et de l’Australie. La guerre de Sécession la prive de coton et provoque en 1863 son effondrement complet, entraînant une crise générale. Mais le capital anglais et le capital français ne perdent pas leur temps et, de 1860 à 1870, s’assurent de solides positions en Égypte et en Chine.
La période allant de 1850 à 1873, extrêmement favorable au développement du capital, se caractérise par de longues phases de prospérité (environ 6 ans) et de courtes dépressions d’environ 2 ans. La période suivante, qui débute par la crise de 1873 et qui s’étend jusqu’en 1896, présente un processus inverse : dépression chronique coupée de courtes phases ascendantes : L’Allemagne (paix de Francfort en 1871) et les États-Unis viennent de surgir en concurrents redoutables face à l’Angleterre et à la France. Le rythme du développement prodigieux de la production capitaliste dépasse le rythme de pénétration des marchés : crises en 1882 et en 1890. Déjà, les grandes luttes coloniales pour le partage du monde sont engagées et le capitalisme, sous la poussée de l’immense accumulation de plus-value, est lancé sur la voie de l’impérialisme qui va le mener à la crise générale et banqueroutière. Entre-temps surgissent les crises de 1900 (guerre des Boers et des « Boxers ») et de 1907. Celle de 1913-1914 devait exploser dans la guerre mondiale.
Avant d’aborder l’analyse de la crise générale de l’Impérialisme décadent qui fait l’objet de la seconde partie de notre étude, il nous faut examiner le processus qu’a suivi chacune des crises de l’époque expansionniste.
Les deux termes extrêmes d’un cycle économique sont :
a) la phase ultime de la prospérité qui aboutit au point culminant de l’accumulation qui s’exprime par son taux le plus élevé et la plus haute composition organique du capital ; la puissance des forces productives est arrivée à son point de rupture avec la capacité du marché ; cela signifie aussi, ainsi que nous l’avons indiqué, que le faible taux de profit correspondant à la haute composition organique va se heurter aux besoins de mise en valeur du capital ;
b) la phase la plus profonde de la crise qui correspond à une paralysie totale de l’accumulation de capital et précède immédiatement la dépression.
Entre ces deux moments, se déroulent d’une part la crise elle-même, période de bouleversements et de destructions de valeurs d’échange, d’autre part, la phase de dépression à laquelle succède la reprise et la prospérité fécondant des valeurs nouvelles.
L’équilibre instable de la production, sapé par l’approfondissement progressif des contradictions capitalistes, se rompt brusquement lorsque la crise éclate et il ne peut se rétablir que s’il s’opère un assainissement des valeurs-capital. Ce nettoyage s’amorce par une baisse des prix des produits finis, tandis que les prix des matières premières continuent quelque temps leur ascension. La contraction des prix des marchandises entraîne évidemment la dépréciation des capitaux matérialisés par ces marchandises et la chute se poursuit jusqu’à la destruction d’une fraction plus ou moins importante du capital, proportionnée à la gravité et à l’intensité de la crise. Le processus de destruction prend deux aspects : d’une part en tant que perte de valeurs d’usage découlant de l’arrêt partiel ou total de l’appareil de production qui détériore les machines et les matières non employées, d’autre part en tant que perte de valeurs d’échange qui est la plus importante parce qu’elle s’attaque au procès du renouvellement de la production qu’elle arrête et désorganise. Le capital constant subit le premier choc ; la diminution du capital variable ne suit pas parallèlement car la baisse des salaires retarde généralement sur la baisse des prix. La contraction des valeurs empêche leur reproduction à l’échelle ancienne ; de plus, la paralysie des forces productives empêche le capital qui les représente d’exister comme tel : c’est du capital mort, inexistant, bien que subsistant sous sa forme matérielle. Le processus de l’accumulation du capital se trouve également interrompu parce que la plus-value accumulable a été engloutie avec la chute des prix bien que cependant l’accumulation des valeurs d’usage puisse fort bien se poursuivre quelque temps par la continuation, les extensions prévues de l’appareil productif.
La contraction des valeurs entraîne aussi la contraction des entreprises : les plus faibles succombent ou sont absorbées par les plus fortes moins ébranlées par la baisse des prix. Cette centralisation ne s’effectue pas sans luttes : tant que dure la prospérité, tant qu’il y a du butin à partager, celui-ci se répartit entre les diverses fractions de la classe capitaliste au prorata des capitaux engagés ; mais que survienne la crise et que la perte devienne inévitable pour la classe dans son ensemble, chacun des groupes ou capitalistes individuels s’efforce, par tous les moyens, de limiter sa perte ou d’en rejeter l’entièreté sur le voisin. L’intérêt de la classe se désagrège sous la poussée des intérêts particuliers, disparates, alors qu’en période normale ceux-ci respectaient une certaine discipline. Nous verrons que, dans la crise générale, c’est l’intérêt de classe au contraire qui affirme sa prédominance.
Mais la chute des prix, qui a permis la liquidation des stocks de marchandises anciennes, s’est arrêtée. L’équilibre se rétablit progressivement. Les capitaux sont ramenés en valeurs à un niveau plus bas, la composition organique s’abaisse également. Parallèlement à ce rétablissement s’opère une réduction des prix de revient, conditionnée principalement par la compression massive des salaires ; la plus-value – oxygène – réapparaît et ranime lentement tout le corps capitaliste. Les économistes de l’école libérale célèbrent à nouveau les mérites de ses antitoxines, de ses « réactions spontanées », le taux de profit se relève, devient « intéressant » ; bref, la rentabilité des entreprises se rétablit. Puis l’accumulation renaît, aiguisant l’appétit capitaliste et préparant l’éclosion d’une nouvelle surproduction. La masse de plus-value accumulée grossit, exige de nouveaux débouchés jusqu’au moment où le marché retarde à nouveau sur le développement de la production. La crise est mûre. Le cycle recommence.
« Les crises apparaissent comme un moyen d’attiser et de déchaîner toujours de nouveau le feu du développement capitaliste. » (R Luxemburg).

MITCHELL

Une résolution de la Ligue des Communistes de Belgique

Mouvement Communiste International

1. – La lutte qui se développe, tant à l’échelle nationale qu’à l’échelle internationale, entre le capitalisme et le prolétariat, pose l’alternative : guerre ou révolution. Dans la période décadente du capitalisme, ces deux termes représentent les frontières entre lesquelles va l’évolution de la société. Guerre, parce que le capitalisme détermine des contradictions économiques entre impérialismes et que c’est seulement en abattant et pillant leurs rivaux que ces impérialismes peuvent surmonter les antagonismes sociaux qui surgissent en leur sein. Révolution, parce que le degré atteint par la division de la société en classes et par le travail collectif des masses permettent à ces dernières de se forger une conscience historique. Celle-ci trouvant son expression dans le parti révolutionnaire et autres organisations prolétariennes, oppose au capitalisme la société communiste. Le fascisme représente l’élément auquel recourt le capitalisme lorsqu’il est impuissant à faire disparaître les remous révolutionnaires du prolétariat. Cette impuissance peut résulter de situations économiques particulières imposées par les vainqueurs de la dernière guerre à des pays comme l’Allemagne, ou des conditions nées de la guerre comme en Italie et qui rendirent nécessaires la destructions des organisations du prolétariat afin de pouvoir préparer sa mobilisation en vue du nouveau partage du monde. Le fascisme surgit surtout là où les contrastes sociaux et les faiblesses de l’armature capitaliste amenèrent le prolétariat à lutter pour la révolution.
En Belgique, comme dans les autres pays, à l’approche de la guerre qui se dessine et à laquelle ce pays ne pourra rester étranger, et sous les contrastes sociaux de plus en plus aigus de par la crise économique, les classes possédantes éprouvent le besoin de renforcer leur appareil de domination suprême : l’État. Le besoin de renforcement de l’État croît dans la mesure où s’approfondissent les antagonismes de classes. L’État démocratique parlementaire, qui est le produit d’une période ascensionnelle du capitalisme, laquelle se développait sous le signe de la liberté relative des forces sociales mises en oeuvre, ne convient plus. La bourgeoisie a besoin d’opérer, en premier lieu, une plus grande concentration de ses propres forces autour de l’État et ensuite doit porter un coup décisif aux libertés conquises par les travailleurs et à leurs organisations. La question de savoir si ce renforcement étatique sera obtenu par le recours au fascisme ou bien par l’instauration d’un régime où la bureaucratie syndicale de la social-démocratie serait incorporée entièrement à l’appareil gouvernemental n’est, pour les travailleurs, qu’une question secondaire. Le « choix » de la bourgeoisie ne dépend pas d’une modification de sa volonté mais uniquement de ses possibilités de surmonter les antagonismes sociaux et de faire servir les couches petites bourgeoises sur lesquelles elle s’appuie (classes moyennes, bureaucratie syndicale et aristocratie ouvrière) à ses propres fins. Mais quelque soit le régime choisi, il est clair qu’il ne peut atteindre son but que grâce à une défaite sérieuse infligée à a classe ouvrière et en lui enlevant sa liberté d’action.

2. – La lutte pour la défense du niveau de vie du prolétariat et des libertés conquises ne peut se faire sous le mot d’ordre de la défense de la démocratie en général. La victoire ne peut être acquise que si le prolétariat dépasse ce mot d’ordre et se groupe autour d’objectifs révolutionnaires.

3. – La seule solution gouvernementale que les communistes puissent accepter et la seule qu’ils peuvent propager, c’est la dictature du prolétariat. Toutes les autres formes de gouvernement doivent être dénoncées et combattues comme des formes de la dictature du capital.
Les communistes participent à toutes les luttes déclenchées par les travailleurs ou par leurs organisations, même si ces luttes sont dirigées par les social-démocrates ou ne visent la poursuite d’aucun but révolutionnaire. La tâche des communistes est d’amener les travailleurs à la conscience de leurs réels intérêts et de sauvegarder l’unité dans la lutte.

4. – Dans la période actuelle de lutte contre la réaction, les communistes posent comme mot d’ordre principal : la défense du droit à la vie, donc contre toute nouvelle aggravation du sort des travailleurs et pour assurer du travail à tous. Ils propagent comme moyen de lutte la grève générale.

5. – La seule action pour le front unique qu’il faut poursuivre est celle qui permet à la classe ouvrière de réaliser son unité révolutionnaire, c’est-à-dire celle qui permet aux travailleurs de prendre conscience de leur destinée. Une pareille unité doit laisser intactes les prérogatives des partis qui y participent. Ce front unique ne se présente pas dans les circonstances actuelles comme une alliance de partis, mais comme l’adhésion aux actions décidées par les organisations de masses qui réunissent les travailleurs sans distinction de partis. L’action pour le front unique réside aussi dans le fait d’amener ces organisations à admettre tous les travailleurs dans leurs rangs et à leur reconnaître et garantir des droits politiques égaux. En Belgique, l’action principale pour le front unique est celle qui consiste à amener les syndicats et les milices ouvrières à y constituer, à admettre dans leur sein l’ensemble des travailleurs.

6. – La Ligue des Communistes Internationalistes représente un courant indispensable à la formation du parti révolutionnaire. Il représente une partie de la conscience de l’avant-garde du prolétariat formée au cours des luttes autour du Parti Communiste d’abord, de l’Opposition Communiste ensuite. Elle oppose au bolcheviks-léninistes un respect plus grand des principes du communisme et la recherche vers leur approfondissement. La Ligue est prête à s’unifier avec les bolcheviks-léninistes dès que ceux-ci lui garantiront le droit, dans la nouvelle organisation, à la confrontation, à la lumière de l’expérience, de ses bases d’action avec le programme des bolcheviks-léninistes, cela en vue de l’élaboration d’un programme définitif et étant entendu que ce droit à cette confrontation lui sera garanti par la liberté de se constituer en fraction.
Les bolcheviks-léninistes tentent de se rapprocher des gauches socialistes et espèrent peut-être fusionner avec elles. Au cas où cette fusion se réaliserait, la question de la fusion de la Ligue avec les bolcheviks-léninistes devrait être réexaminer entièrement sur la base de la nouvelle situation.

7. – La crise dans la social-démocratie commande une attention particulière pour gagner au communisme les éléments sains animés d’un esprit de lutte et qui commencent à comprendre la trahison du réformisme. Cette préoccupation ne peut nous amener à un soutien quelconque à la gauche socialiste groupée autour de l’ »Action socialiste ». Ce courant, par son opportunisme, ne facilite pas mais au contraire s’efforce d’empêcher l’évolution de ces éléments vers le communisme. La phraséologie gauchiste du P.O.B. s’exprimant particulièrement au travers du Plan De Man, avec son semblant de revendications de nationalisation des banques, ne facilité pas on plus la mobilisation des ouvriers autour des buts révolutionnaires. Bien au contraire, cette phraséologie constitue un obstacle de plus à cette mobilisation. Aussi, l’avant-garde ne peut-elle s’empêcher, malgré ses forces minimes, d’opposer dès maintenant et en toute circonstance, ses objectifs aux buts réels du réformisme que cache cette phraséologie.

8. – Le cours des événements ne manquera pas de mettre en relief la contradiction qui existe entre les sentiments de classe poussant les ouvriers vers le communisme et l’auto-limitation de la politique du communisme centriste qui pousse l’action socialise dans une impasse. Il appartiendra à la Ligue de retirer de cette contradiction le maximum de résultats en vue de son renforcement.

9. – La Ligue, qui vient de faire les premiers pas pour se tracer un programme, doit persévérer dans cette voie. Sans attendre cependant que ce travail ne soit poussé plus avant, il y a lieu de faire un effort pour donner une plus grande publicité aux positions prises sur les divers problèmes. Un raffermissement des liens organiques permettant une plus grande coordination de l’activité des groupes est nécessaire. Le premier pas doit être fait surtout dans le chemin de la centralisation.
En ce qui concerne le travail pour l’établissement d’un programme, il y a lieu de mettre les questions suivantes en discussion : la question de la guerre, la question russe, l’Internationale et le parti révolutionnaire nouveau.