Parti Communiste International

Bilan 17

De la Commune de Paris à la Commune Russe

C’est avec le sang de milliers de prolétaires que le prolétariat européen a payé sa première tentative insurrectionnelle, c’est avec son sang qu’il paya dans l’après-guerre ses émeutes révolutionnaires d’Allemagne, de Hongrie, d’Italie, et c’est avec ses défaites sanglantes qu’il expie aujourd’hui le défi qu’il lança au capitalisme en fondant l’État prolétarien en Octobre 1917.
Les fusillades du Père-Lachaise sont dépassées actuellement par la réaction que le capitalisme à déchaîné pour extirper la menace révolutionnaire qui fit trembler le monde il y a quelques années ; et tout laisse prévoir que le douloureux calvaire du prolétariat passera par un massacre d’ouvriers russes qui fera pâlir les hécatombes des bourreaux versaillais.
A chaque période de l’histoire où la masse des prolétaires se dressa sur ses pieds de titan pour abattre les privilèges des classes dominantes, le prix de son hardiesse, la rançon de sa mission, fut la décimation de générations entières d’ouvriers sur laquelle se rétablit la vie du capitalisme en même temps que s’élabora une vision plus claire, plus nette, des difficultés à vaincre par les travailleurs pour créer la société nouvelle.
Si les massacres de juin 1848 en France indiquèrent la faiblesse du prolétariat à s’affirmer en tant qu’adversaire essentiel du capitalisme, ils proclamèrent aussi l’apparition de conflits sociaux qui devaient animer toute la vie de la société bourgeoise. La Commune de Paris allait, quant à elle, montrer l’aboutissant de ces conflits et affirmer que la tâche du prolétariat résidait dans la destruction de l’État existant, alors que les fusillades du Père-Lachaise expliquaient que l’immaturité des ouvriers à s’ériger en classe dominante trouvait sa répercussion dans l’offensive brutale de toutes les forces du capitalisme, mobilisant tout le poids des traditions établies, une soldatesque déchaînée, pour faire disparaître la génération ayant accéléré l’enfantement de la révolution.
C’est pourquoi, aussi bien que chaque période d’ascension du prolétariat montra à l’humanité entière l’image avancée de son évolution, elle montra également les mêmes faces de Gallifet réprimant par le plomb, le sabre et la corruption l’assaut révolutionnaire des exploités. La Commune de Paris eut ses Thiers, l’après-guerre eut ses Noske, aura demain ses bourreaux centristes qui déjà actuellement – avec les exécutions récentes de communistes – donnent un avant-goût de ce qu’ils réserveront au nom de « l’ordre capitaliste » aux ouvriers russes.
La Commune de Paris s’est fondée sur les massacres de juin : elle fut la critique historique de la révolution bourgeoise de 48 et du rôle que les situations attribuèrent au prolétariat. En proclamant la Commune, les ouvriers parisiens démontrèrent aux possédants de tous les pays le but du prolétariat et donnèrent conscience aux travailleurs du monde entier de la mission qui leur revenait. En commémorant les insurgés de 1871 nous n’affirmons donc pas une simple reconnaissance de ceux qui, par leur lutte héroïque montrèrent la direction vers laquelle se dirige le prolétariat, mais nous considérons ce moment comme une source d’enseignements qui permit aux bolcheviks de réaliser la révolution russe tout aussi bien que les enseignements de celle-ci nous permettront d’effectuer les révolutions de demain.
Marx met en évidence dans la Commune deux éléments fondamentaux : la destruction de l’État capitaliste, la nécessité de la dictature du prolétariat organisée dans l’État (Engels dira à la bourgeoisie que la Commune est l’image de cette dictature qu’ils haïssent) et la nécessité de l’union entre les Communards et le prolétariat de tous les pays. Plus qu’une simple réaction contre l’envahisseur prussien et la lâcheté de la bourgeoisie française, au-delà d’une forme de défense de « la patrie en danger », comparable aux levées enthousiastes de 1793, la Commune fut l’image de l’insurrection sous ses formes premières, qui détermina le bloc de Thiers et de Bismarckcontre la menace prolétarienne. Et lorsque, avant mars 1871, Marx écrivit que l’insurrection serait une folie avec les Prussiens aux portes de Paris, il exprimait encore une notion calquée sur les événements de 1789 que la proclamation de la Commune, son déroulement dans une période historique tout autre devait infirmer et que lui-même dépassa avec son célèbre Manifeste. Par les positions avancées de la lutte des classes qu’elle mit à nu, la Commune nia toute défense de la patrie, tout bloc avec la bourgeoisie, pour concentrer la lutte prolétarienne autour des organes de domination révolutionnaire impliquant la destruction de la bourgeoisie en tant que classe.
Quand, actuellement, les socialistes voient dans la Commune une forme avancée de la réaction prolétarienne à l’envahissement de la patrie, les centristes la défense de « la patrie soviétique », autour de laquelle se concentreront les « patriotes » ils falsifient la signification de la Commune (qui n’apparût peut-être pas dans toute sa signification aux communards eux-mêmes) et qui réside dans l’expression d’un antagoniste de classes qui trouve son sens dans la liaison qu’elle aurait dû réaliser entre les ouvriers de tous les pays contre la solidarité des États capitalistes envers la révolution prolétarienne.
C’est précisément la solidarité de Bismarck et de Thiers qui empêcha la Commune de s’étendre à toute la France, qui fit des mouvements de Lyon et d’ailleurs des éclairs fugaces écrasés immédiatement, comme plus tard c’est de nouveau cette même solidarité qui isola la révolution russe et la voua, à cause de l’immaturité du prolétariat mondial, à l’emprise du centrisme.
Isolée de Paris, la Commune ne pouvait vaincre, car l’érection d’un pouvoir prolétarien ne peut se faire que sur la base de la destruction profonde du mécanisme de classes où se reflètent d’ailleurs les répercussions des luttes des ouvriers des autres pays. La Commune fut isolée en France, comme dans toute l’Europe et c’est pourquoi elle ne pouvait vaincre et dut se borner à exprimer les positions extrêmes vers lesquelles devait aboutir la révolte des exploités, ébranlant tout l’édifice bourgeois en liaison avec la lutte des ouvriers du monde entier.
La Commune pouvait ne pas trouver – une fois son échec assuré – une autre conclusion que les massacres du Père-Lachaise, puisqu’elle avait surgi en opposition aux tentatives de corruption républicaines dressées par l’Empire s’effondrant. Il fallait détruire l’organisation en classe du prolétariat par la violence, assassiner les communards, leurs chefs, pour permettre la reconstruction de la société capitaliste sur une crainte mortelle des ouvriers. D’une façon analogue devait agir la bourgeoisie allemande envers les spartakistes, après avoir brouillé la révolte ouvrière avec la république de Noske.
Mais si la Commune de Paris fut écrasée, elle put revivre longtemps après, dans l’insurrection des bolcheviks s’inspirant de ses événements historiques, qui balaya tout l’édifice bourgeois en Russie, qui réalisa la dictature prolétarienne au travers du cerveau de la classe : son parti. Mais elle ne pouvait trouver ni dans la Commune de Paris, ni ailleurs, des enseignements quant à la gestion de l’État prolétarien, quant à l’établissement d’un lien indissoluble entre elle et la lutte du prolétariat mondial. C’est en parvenant à isoler la Russie des ouvriers du monde entier que la bourgeoisie a porté le coup mortel à la Commune d’Octobre ; et son œuvre d’incorporation de cette dernière aura eu un effet de beaucoup supérieur aux mares de sang versées par les Versaillais en 1871. Le rôle de la Russie aura plus fait pour tuer l’idée de la révolution prolétarienne, de l’État prolétarien qu’une répression féroce du capitalisme. Et l’accomplissement de ce rôle en aboutissant à la chute de l’État prolétarien (au cours de la guerre) verra certainement se compléter l’œuvre de corruption qui a déjà permis le massacre des ouvriers allemands, chinois et qui vérifiera le déchaînement de la terreur bourgeoise en Russie où le centrisme sera peut-être l’instrument et la victime du rétablissement de l’ordre. C’est par la critique de la Commune de Paris que les marxistes purent préparer les fondements idéologiques de la fondation de l’État prolétarien, c’est par la critique de la révolution russe que nous parviendrons à jeter les bases de l’État prolétarien de demain, bastion de la révolution mondiale, contenant l’expression évoluée de la Commune de Paris et de la Commune Russe, vivant avec une perspective de Commune internationale ou périssant dans une lutte ouverte pour atteindre cette dernière.
Une autre commémoration de la Commune de Paris que celle qui cherche sa filiation avec les événements actuels, qui essaye d’en faire un jalon du passé qui a permis les événements du présent, mais qui se constitue jusqu’à la victoire totale du prolétariat, se réduit à des mots dignes de l’opportunisme et qui n’a rien avoir avec la lutte révolutionnaire, dont la Commune de Paris, permet aux fractions de gauche de se proclamer les seuls représentants dans la phase présente.

La Grèce, champ de manoeuvre des antagonismes inter-impérialistes

Les faits sont connus. Le 1er mars, un coup de main militaires, déclenché par l’opposition vénizéliste, faillit s’emparer de l’arsenal de Salamis et de l’École des Cadets, s’empara des principales unités navales qui se portèrent vers l’île de Crète où siégeait M. Vénizélos. En même temps, dans la Macédoine orientale, tout le 4e corps d’armée passa aux révoltés.
Pour quelque temps, la situation fut celle-ci d’un côté, le gouvernement de Tzaldaris, c’est-à-dire le pouvoir « légal » installé à Athènes et dans la vieille Grèce. De l’autre Vénizélos, avec son gouvernement provisoire, maître de la mer et des îles, occupant la Macédoine orientale et la Thrace.
« L’offensive fut retardée par suite du mauvais temps » – a dit le parti gouvernemental – « du manque d’artillerie et surtout d’avions pour l’armée terrestre, de charbon et de munitions pour la flotte » – a-t-on affirmé du côté des Vénizélistes. En réalité, elle était retardée par l’attente du dénouement des intrigues inter-impérialistes mêlées aux événements. La convergence des intérêts des impérialismes français et anglais pour l’appui du gouvernement Tzaldaris a signifié la défaite de Vénizélos.
L’aventure n’a pu ainsi se terminer que par une débâcle complète : sans rencontrer de résistance sérieuse, le général Condylis, à la tête des troupes gouvernementales, franchit la Strouma, occupa les unes après les autres les villes de Drama, Cavalla et Sérres, tombées aux mains des insurgés. Kamenos et les autres chefs militaires s’enfuirent en Bulgarie.
Par après, la flotte, abandonnée par ses officiers, fut reconduite par les marins à sa base navale et le croiseur Averoff fit de même après avoir déposé Vénizélos et ses partisans dans le Dodécanèse italien.
Telle fut la piteuse fin de la 1èe insurrection fomentée par M. Vénizélos dans la terre de l’Hellade.

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Du point de vue de la politique intérieure, l’objet de la révolte, – comme l’a dit Vénizélos dans son document après sa fuite était de sauvegarder le « régime républicain » du danger de la restauration monarchique (représenté par le gouvernement de Tzaldaris auquel on avait adjoint au moment de l’insurrection, comme ministre sans portefeuille, Métaxas, le chef avéré des monarchistes) et de défendre le « régime démocratique ».
Avant tout, quelque est la personnalité de Vénizélos et quels intérêts représentait-il ? Vénizélos a joué un rôle prédominant dans la vie politique de la Grèce moderne depuis 25 ans, c’est-à-dire depuis 1909, où il fut porté la première fois au pouvoir par un coup d’État militaire comme homme de confiance de la bourgeoisie industrielle qui s’était renforcée surtout depuis le commencement de ce siècle. Vénizélos, appuyé par l’Entente, pendant la guerre mondiale, provoqua le mouvement de 1916 contre la politique du roi Constantin – lié à l’Allemagne – qui conduisit à l’abdication du roi et à la participation de la Grèce à la guerre aux côtés de l’Entente. La Grèce réalisa, avec peu d’efforts et de sacrifices, un gain territorial des plus étendus, y compris Salonique et une grande partie de l’Asie-Mineure. Mais déjà, en 1920, à la première Chambre grecque, fut élue une majorité monarchique et , malgré l’opposition des puissances alliées qui déclarèrent que cette restauration amènerait la fin de toute aide financière de leur part, le roi Constantin remonta sur le trône. Le désastre en Asie-Mineure, d’où Kemal-Pacha chassa les Grecs, eut comme conséquence la seconde abdication de Constantin. Contre son successeur Georges, Vénizélos, qui pouvait compter sur l’appui de la France et de l’Angleterre, put facilement rétablir la République.
En décembre 1925, un nouveau coup d’État militaire porta au pouvoir le général Pangalos qui, après les promesses coutumières de libertés et de réformes, instaura un régime de dictature jusqu’à ce qu’il soit renversé à son tour en août 1926. Les élections de novembre 1926, tout en donnant une majorité républicaine, accusèrent un nouvel accroissement des forces monarchiques. C’est ainsi qu’en mai 1928, Vénizélos reparut sur la scène en prétendant venir au secours de la République en danger et, lui aussi, affirma vouloir défendre la démocratie. Cela ne l’empêcha pas, lors des élections parlementaires de mars 1933, de chercher à en « corriger » les résultats – peu favorables pour lui – par le putsch militaire du général Plastiras, qui échoua.
Pastiras est naturellement mêlé aux derniers événements, mais se trouvant en France, il n’a pu arriver en temps voulu sur le théâtre des événements.

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Bien plus que les contrastes intérieurs existant entre les différentes couches de la bourgeoisie indigène (le parti populiste de Tzaldaris a derrière lui la grande propriété foncière, tandis que le parti libéral de Vénizélos représente les intérêts de l’industrie et son parti est celui de la confiance du capital financier et jouit de l’appui l’appui des classes moyennes). Les intrigues des antagonismes étrangers ont joué un rôle prédominant dans l’éclatement de la révolte.
Vénizélos qui, depuis quelques années, est tombé de plus en plus sous l’influence italienne, n’a pas dû se décider à agir sans se sentir soutenu par Rome. Pastiras, le chef militaire prévu de la révolte, a pu librement se rendre à Brindisi et seul le brusque dénouement des événements a empêché son arrivée sur le théâtre des opérations.
On sait qu’aujourd’hui la constellation politique dans les Balkans est représentée par le pacte balkanique conclu entre la Grèce, la Yougoslavie, la Turquie et la Roumanie, qui jouissent aussi de l’appui de la Petite Entente ; c’est-à-dire la prédominance de l’influence de l’impérialisme français. Les États signataires du Pacte Balkanique aspirent à la création d’un pacte méditerranéen qui doit « stabiliser la Paix » sur la base des principes de l’assistance mutuelle contre un « agresseur ». Cela signifierait l’obligation pour la Grèce de défendre les frontières adriatiques de la Yougoslavie contre l’Italie, clause contre laquelle s’était prononcé le Sénat en majorité vénizéliste.
L’impérialisme italien, campé dans le Dodécanèse, considère un tel pacte comme nuisible à ses visées expansionnistes. Il a employé la Bulgarie comme pion de manoeuvre dans les Balkans. La Bulgarie qui ne fait pas partie de l’Entente balkanique, et dont l’Italie a pu profiter du fait que ce pays se trouve encore toujours privé de son débouché dans la mer Égée, qui lui avait été garanti par le traité de paix de Saint-Germain.
La victoire de Vénizélos aurait signifié la possibilité d’une action commune de la Grèce et de la Bulgarie, pour rompre l’Entente balkanique et assurer à l’Italie la suprématie dans les Balkans. Vénizélos, le vieil agent de l’impérialisme anglais, avait sans doute aussi compté sur l’appui, ou tout au moins sur la stricte neutralité de cette puissance, bien plus efficace que le soutien de Hitler ou de la Hongrie. En réalité, la « visite personnelle » et de « pure courtoisie » de l’ambassadeur de Grande-Bretagne à Tzaldaris a représenté pour les insurgés plus qu’une défaite militaire décisive. L’Angleterre, à ce moment en pourparlers avec la France, a préféré soutenir celle-ci dans le statu quo des Balkans, au lieu de favoriser un mouvement tout à l’avantage de l’impérialisme italien, avec lequel, dans la Méditerranée et en Afrique orientale, elle a plusieurs causes de frictions d’intérêts contre toute menace révisionniste.
En tout cas, la situation internationale a été des plus troublée dans les premiers jours de la révolte et jusqu’à ce que l’attitude des différents impérialismes se fût éclaircie : préparatifs militaires turcs du côté de la frontière bulgare, préparatifs bulgares du côté de la frontière grecque ; mobilisation italienne, dans une mesure plus étendue que l’aurait exigée la nécessité de l’expédition projetée en Abyssinie, en vue des complications « prévues » dans les Balkans.
La Bulgarie a même porté plainte à la Société des Nations au sujet de la concentration des troupes turques sur sa frontière, motivée surtout par la crainte que la Bulgarie ne cherche, en profitant de la situation, à créer le « fait accompli » de l’occupation du port de Dédéagatch, qui lui servirait de débouché sur la mer à défaut de Salonique qui a eu la malchance, comme Trieste avec l’Italie, de trouver sa ruine commerciale par le fait même de son annexion à la Grèce.

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La presse centriste ne s’est pas démentie au sujet des événements de la Grèce. Elle a parlé de grands mouvements ouvriers, de protestations contre cette lutte entre couches de la bourgeoisie pressées chacune d’instaurer la dictature fasciste ; on a même parlé de la constitution de soviets… La cause de l’effondrement de la fronde vénizéliste en Macédoine est expliquée tout court par la résistance de la population macédonienne organisée par le Parti communiste et par les « grandes actions révolutionnaires » à Athènes même. En réalité, quoique le centre de la révolte ait été la Macédoine orientale où les trouvent les masses ouvrières de l’industrie du tabac (qui, avec le prolétariat de Salonique, représentent l’élément prolétarien beaucoup plus que les artisans de la Vieille Grèce) on n’a pu constater aucune intervention réelle et effective de la part des ouvriers. Et pourtant, c’est dans ces régions que le Parti communiste a toujours remporté ses « succès électoraux ».
Le mouvement ouvrier est de naissance récente. On peut le rattacher à la révolution « bourgeoise » de 1909. Vénizélos fut celui qui développa la législation sociale en Grèce. Il ne s’oppose pas à l’organisation ouvrière, parce que, comme partout, surtout dans la période d’essor industriel d’avant-guerre, la bourgeoisie ne voyait pas d’un mauvais oeil l’organisation du prolétariat sous le contrôle des bonzes réformistes : ses agents dans le mouvement ouvrier. Mais comme les masses ouvrières avant l’annexion de la Macédoine étaient inexistantes en Grèce, la première tentative de mouvement socialiste dans ce pays, avec Dracoulis, – le premier parti socialiste a été fondé en 1911 – n’a abouti à aucun résultat, et même par après, Yannios ne réussit pas davantage à lui donner une consistance quelconque avec ses tentatives en 1928 et 1931 de créer un parti socialiste ouvrier avec les restes de l’ancienne organisation socialiste qui n’étaient pas passés au communisme.
La fondation du parti communiste, en 1918, par la majorité de l’ancien parti socialiste sous l’influence de la révolution russe et de la l’attente de la révolution mondiale, ne fut rien d’autre qu’un changement de nom sans rupture avec la vieille idéologie et la vieille tactique social-démocrate. En effet, le parti évolua bientôt vers l’aventurisme pour sombrer enfin dans la pire dégénérescence centriste.
En 1923, devant le soulèvement royaliste, le parti s’allia avec le gouvernement militariste – comme son prédécesseur, le parti socialiste s’était allié, en 1918, avec les monarchistes – en appelant les ouvriers à la lutte pour la « démocratie ». En 1925, il collabora avec Pangalos, et en 1926 avec ses adversaires, en arborant le mot d’ordre de la république « gauchiste » ou « pure ».
Les succès électoraux au Parlement et dans les municipalités – du reste en quittant le nom de « communiste » et en se présentant comme « front uni ouvrier et paysan », en réduisant tout la lutte révolutionnaire à la formule abstraite de la lutte pour « le pain et la liberté » – se sont vérifiés uniquement dans les « régions annexes » de la Macédoine et de la Thrace et représentent bien plus une protestation – comme pour les populations allogènes slovènes en Italie – contre l’annexion qu’une claire orientation vers les finalités communistes. Le manque de toute réponse de classe aux derniers événements qui, comme nous l’avons vu, viennent de se dérouler dans cette région, démontre, sans équivoque possible, l’inconsistance de ces prétendus succès.
Le mouvement syndical qui, dans les premières années de l’après guerre, avait été influencé par des éléments communistes, est retombé entre les mains du réformisme. À l’affiliation votée par le Confédération Générale du Travail de Grèce, en 1928, à Amsterdam, le centrisme a répondu aussi en Grèce par la scission syndicale et la création d’une seconde Centrale syndicale qui n’a pu conduire qu’à l’isolement toujours croissant de la masse ouvrière.
En conclusion, le putsch de Vénizélos a montré, d’une part, comment les dangers de guerre se précisent toujours plus menaçants – on a presque déjà cru revivre les journées fiévreuses de fin juillet-commencement de août 1914 – et, de l’autre, la faiblesse de la classe ouvrière – brisée par le fascisme ou réduite à l’impuissance par le centrisme et incapable de jouer un rôle sérieux dans le cours des événements.
Les conditions objectives pour le nouveau carnage mondial apparaissent.

Projet de résolution sur les problèmes de la fraction de gauche

Ce projet est soumis à la discussion par le Cde Jacobs.

LA RÉDACTION

LA FRACTION, PRÉMISSES DE LA RÉVOLUTION MONDIALE

Nous admettons qu’une classe existe quand en son sein se manifeste une tendance vers sa constitution en parti politique. Le camarade Bordiga, qui a mis en évidence cette idée essentielle des thèses du 2ème Congrès de l’IC, ajoute qu’un « parti vit quand vivent une doctrine et une méthode d’action. »
S’il est vrai que les classes trouvent leur origine dans l’évolution de l’instrument de production et dans la forme d’appropriation qui en résulte, il est tout aussi vrai — ainsi que le démontre la résolution de la CE de la fraction publiée dans le numéro 1 de Bilan — qu’il n’existe aucune dépendance directe entre l’évolution des situations économiques et l’évolution des rapports entre les classes. Le mécanisme économique donne naissance à des antagonismes de classe ou fait apparaître la nécessité d’une intervention de la classe appelée par l’évolution productive, mais ne donne ni la doctrine, ni la méthode d’action, c’est-à-dire ne donne pas ce qui est indispensable pour les luttes sociales. D’autre part, ces deux donnés ne se déterminent pas successivement, mais la gestation de l’une contient l’autre. Puisqu’il est vrai que la compréhension des situations précède la capacité d’action et que par compréhension on ne peut entendre — pour une phase historique donnée — qu’une doctrine et qu’une méthode d’action, la classe se constitue au cours d’un processus de conscience qui représente le résultat critique des périodes historiques précédentes des collectivités humaines, des luttes de classes, s’épanouit au terme historiquement limité de ce processus alors que coïncident doctrine, méthode d’action et précipice des situations.
Les « Centres de Correspondants », créés par Marx avant la fondation de la Ligue des Communistes, son travail théorique après 1848 jusqu’à la fondation de la 1ère Internationale, le travail de la fraction bolchévique au sein de la 2ème Internationale, sont les moments essentiels de constitution du prolétariat qui ont permis l’apparition de partis animés d’une doctrine et d’une méthode d’action. Voir les termes de ce processus en niant la fraction sous ses formes historiques particulières, c’est voir l’arbre et non la forêt, c’est consacrer un mot en rejetant la substance.
La fraction est une étape nécessaire aussi bien pour la constitution de la classe que pour sa reconstitution dans les différentes phases de l’évolution, elle est le lien de continuité par lequel s’exprime la vie de la classe en même temps qu’elle exprime la tendance de cette dernière à se donner une structure de principes et une méthode d’intervention dans les situations. Précisément parce que le prolétariat ne peut représenter une force économique pouvant se concentrer autour de ses richesses matérielles puisqu’étant la classe ne disposant que des moyens nécessaires à sa propre reproduction que lui attribue le capitalisme pour sa force de travail, de son affirmation en tant que classe indépendante appelée à créer un nouveau type d’organisation sociale, ne peut se manifester en réalité que dans des phases particulières quand se disloquent les rapports entre les classes au point de vue mondial. La conscience de cette finalité apparaît dans la fraction qui a surtout un rôle d’analyse, d’éducation, de préparation de cadres, qui réalise le maximum de clarté dans la phase où elle agit pour s’ériger en parti au moment où le choc des classes balaye l’opportunisme et la fait apparaître comme « l’école politique et, par conséquent, comme une organisation de lutte » qui va lui monter le chemin de la victoire.
Il est évident que la nécessité de la fraction est aussi l’expression de la faiblesse du prolétariat, soit disloqué, soit gagné par l’opportunisme ; comme par contre la création du parti indique un cours de situations ascendantes où continuellement le prolétariat se retrouve, se concentre : au travers de luttes partielles, générales, il taille des brèches et démoli la structure du capitalisme. Dans ce sens plutôt que d’être des partis, unifiant selon une finalité, les poussées élémentaires des ouvriers, les sections de la 2ème Internationale furent bien plus des conglomérats de fractions où seuls les bolchéviks et la gauche allemande — dans des conditions historiques foncièrement différentes — représentèrent les intérêts du prolétariat, alors que droite et centre exprimaient toujours plus la pression de corruption du capitalisme. Cette situation fut possible parce que la maturation des contrastes sociaux ne posait pas immédiatement un problème d’unification des poussées élémentaires des ouvriers vers l’insurrection et que de ce fait le capitalisme pouvait peser, de toute son armature démocratique, sur la formation du prolétariat en classe. Le développement des sections de la 2ème Internationale s’accompagna avec l’étouffement de la conscience des ouvriers, car il se fit sous le signe de l’apparition du révisionnisme et de tous ses succédanés.
La classe se retrouve donc dans le parti au moment où les conditions historiques déséquilibrent les rapports des classes et l’affirmation de l’existence du parti est alors l’affirmation de la capacité d’action de la classe. Autrement, la situation économique des ouvriers, les contrastes sociaux dont ils subissent les conséquences, s’expriment dans le travail des fractions qui construisent l’ossature où la vie de la classe va s’exprimer.
Parce que la classe n’est pas une notion économique qui confère spontanément une conscience, la perception d’un nouveau type d’organisation sociale — conforme au développement productif — à tous les exploités, mais une notion historique, un produit social et économique de toute l’évolution antérieure, le microcosme du devenir de la société toute entière, son processus de formation n’est pas direct, c’est-à-dire n’apparaît pas en même temps que les contrastes de la société capitaliste, mais il se forme au cours du déroulement de ceux-ci, en n’atteignant son plein épanouissement qu’au moment de la désagrégation de la société qui l’a enfanté. Le cours qui mène vers l’épanouissement de la classe, donc vers la constitution du parti, voit l’apparition de la fraction qui dans la phase de reconstitution du mouvement ouvrier exprime l’effort de conscience qui ne peut pas intervenir immédiatement dans le mécanisme de la lutte des classes, le parti — gagné par l’opportunisme — ayant produit la dissolution du prolétariat.

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Le travail pour la construction des fractions se développe aujourd’hui dans une atmosphère d’indifférence, qui rappelle singulièrement les conditions où s’effectua le travail de Lénine au sein de la 2ème Internationale. En effet, il est facile d’opposer au travail de fraction, notre incapacité organique d’influer sur les situations et de se relier avec les courants agissants dans le mouvement ouvrier et même avec ces couches d’ouvriers voulant se dégager de l’emprise de l’opportunisme. Face à la fraction dont la perspective n’est que très lointaine, apparaissent d’autres possibilités de travail immédiat, se présentent des chances de succès alors que certains militants feraient preuve d’esprit de responsabilité et de réel dévouement à la cause en aidant tel ou tel autre courant ouvrier, ou enfin en empêchant que des militants ne se perdent définitivement pour le mouvement révolutionnaire.
Seulement la vision de la nécessité historique des fractions est de nature à préserver aujourd’hui des organismes ou à indiquer la direction d’un travail qui nous semble la condition préjudicielle pour la victoire de demain.
La théorie du matérialisme historique nous permet de comprendre que la conscience du devenir historique n’est possible que lorsque les conditions objectives en existent. Ainsi nous constatons qu’actuellement un prolétaire ayant traversé l’expérience centriste possède une capacité politique bien supérieure à celle que possédaient les prolétaires au sein des partis socialistes. D’autre part, en raison même de la fonction historique qui lui revient, le prolétariat ne peut atteindre son but qu’en réalisant une intelligence des situations et de leur évolution en dehors de toute attache avec des institutions économiques et bien au —delà des organismes de résistance à l’exploitation capitaliste. En définitive, le programme est l’arme indispensable de la révolution et de programme, en continuelle progression, ne peut croître que dans la mesure où se disloque l’édifice capitaliste et que la classe ouvrière parvient à se concentrer, non sur la base de ses intérêts revendicatifs, mais en vue de l’assaut à la société capitaliste pour la fondation de la dictature du prolétariat. Le programme apparaît ainsi non comme une simple élaboration de notions déduites d’un schéma logique, mais comme le reflet de conditions sociales en voie de maturation, et ne peut jamais être l’œuvre de littérateurs politiques aussi bien que de l’éclat héroïque de militants se vouant au sacrifice. Ce programme ne peut être bâti que par des organismes se reliant à la lutte des classes et avec les mouvements sociaux, par le parti de classe. Il s’épanouira dans toute sa plénitude seulement lorsque les conditions seront présentes pour un bouleversement de la société capitaliste.
Cependant la liaison étroite et organique entre les situations et la conscience de l’évolution des situations, entre le conflit de classe et l’orientation politique de ce dernier, entre la révolte et la révolution, n’est possible qu’à la condition qu’il existe tout un travail de préparation idéologique et politique. Les batailles d’Autriche et des Asturies sont bien des manifestations puissantes de la capacité de lutte et de sacrifice des ouvriers, mais elles n’auront aucun effet sur les situations où peuvent agir uniquement des mouvements orientés consciemment vers la rupture de l’édifice capitaliste. Cet élément de conscience dans le mouvement ne consiste pas dans l’élaboration de notions politiques, plus ou moins académiques, que le prolétariat devrait accoupler à sa lutte, car, à ce titre, il deviendrait absolument incompréhensible que les tourmentes d’Autriche ou d’Espagne n’aient trouvé dans l’ample littérature soumise actuellement aux prolétaires de tous les pays, les éléments pouvant assurer une conscience à leur éclosion. Cet élément de conscience dépend uniquement de la capacité ou de l’incapacité du noyau marxiste du prolétariat d’agir dans l’organisme et le sillon historique où se situe la classe ouvrière.
Le chemin où se trouve le prolétariat est le résultat de l’évolution historique elle-même : Ligue des Communistes, Première, Deuxième, Troisième Internationale, voilà les ganglions qui contresignent le parcours du prolétariat. De l’une à l’autre, ces quatre organisations suivent le chemin d’une filiation idéologique se poursuivant sous le rythme d’un progrès incessant. Pour ce qui est de la Ligue la Première Internationale et de celle-ci à la Deuxième, le passage se vérifiera non au travers d’une liaison organique et fractionnelle et cela parce que, entre ces trois formations internationalistes se trouvent des phases historiques bien déterminées et s’opposant profondément à celle où se prépara et naquit la Troisième Internationale : l’époque impérialiste des guerres et des révolutions.
Pour ce qui concerne la Deuxième Internationale et sa filiation en la Troisième, il est désormais prouvé que la seule formation qui assure la continuité historique est représentée par les bolchéviks russes, ayant suivi le chemin des fractions. Mais déjà au sein des partis de la Deuxième Internationale et surtout dans les pays latins, nous avons assisté à des réactions impulsives à l’opportunisme qui affirmaient l’impossibilité — d’ailleurs réelle — d’obtenir des résultats au sein des partis socialistes corrompus. Mais la suggestion de l’obtention de résultats immédiats devait forcément conduire en dehors des intérêts réels et permanents de la classe ouvrière et nous avons assisté à la culbute du syndicalisme vers l’appui à la bourgeoisie en 1914. A ce moment ceux qui avaient — au travers du réformisme — dénaturé le marxisme révolutionnaire se rencontraient enfin avec ceux qui contre eux avaient choisi une voie qui ne reflétait pas les enseignements réels du marxisme.
En définitive, le capitalisme sait fort bien qu’il lui est impossible de supprimer les contrastes de classe et les conflits qui en surgissent. Dans ce domaine le capitalisme ne peut pas agir. Mais il portera toute son attention vers l’organisme qui est appelé à donner aux mouvements de classe un objectif, une signification, un débouché révolutionnaire au parti de classe. Une fois que ce dernier aura été conquis au travers de la victoire de l’opportunisme, l’édifice capitaliste se construira en s’appuyant sur cette nouvelle forteresse de la société bourgeoise. L’opportunisme maintiendra sa fonction et ses possibilités d’action à l’avantage de l’ennemi, parce qu’il gardera une position au sein de la classe ouvrière, parce qu’il restera à la direction d’organismes que le prolétariat s’étaient donnés. Construire de nouvelles organisations, c’était non seulement se vouer à une œuvre stérile, mais s’extirper de la réalité sociale qui, aujourd’hui comme hier et comme demain, ne peut acquérir une figure capitaliste qu’à la seule condition que l’ennemi obtienne un succès par la corruption du parti du prolétariat. L’organisme corrompu garde sa nature de classe parce qu’il répond toujours aux bases initiales, mais n’a plus une fonction prolétarienne et de classe à cause de la victoire de l’opportunisme. Cette dualité entre nature et fonction ne se résoudra que par l’éclosion de toute la construction sociale du capitalisme. En tout état de cause, cette dualité ne permet pas la construction de nouvelles organisations car ces dernières ne pourraient, ne peuvent pas, évincer celles qui existent et qui expriment aussi une phase d’immaturité de la classe ouvrière tombée sous la coupe de ses futurs traîtres.
Pour continuer à agir dans le sillon de la réalité prolétarienne, il faut rester dans le même sillon qu’avait suivi la classe ouvrière et où elle est devenue prisonnière des forces qui l’emprisonnent et la trahiront et qui ont foulé aux pieds les programmes qu’ils avaient affirmés respecter au moment même où ils s’acheminaient vers le reniement.
Pour ce qui concerne la situation actuelle, le seul endroit où peut surgir l’organisme de la rénovation prolétarienne, c’et l’endroit même où est en train de se résorber, de se corrompre, de se renier l’effort que firent les ouvriers russes en 1917 pour le compte et sur délégation du prolétariat international. Si rien ne nous reste à faire au sein de cet organisme, nous ne pouvons rien faire aussi pour modifier le cours de la réalité actuelle. Le fait qu’en 1927, à la veille de l’épanouissement du socialisme dans un seul pays, le centrisme ait pu passer à l’exclusion des gauches marxistes et internationalistes ne provient nullement de la prétendue ignorance ou malveillance du démon Staline, mais représente le prix que payait l’opportunisme dans le marché que se faisait entre les forces de la révolution et de la contre-révolution.
Mais mille fois plus que l’aventure vers la construction de nouvelles organisations ou ne lutte dirigée vers ces nouveaux partis avec un matériel historique avarié ou ne découlant pas de l’expérience historique de la Troisième Internationale, vaut la compréhension de la réalité qui peut conduire à une éclipse totale des organismes ouvriers pour ce qui est de l’action immédiate. Pour ce qui concerne les pays fascistes, l’expérience est là pour prouver qu’en Italie, par exemple (malgré les déclarations de ces organismes qui, à l ‘étranger, cherchent dans la réclame de quoi nourrir leur ventre et leur ambition), depuis huit ans déjà nous assistons à une éclipse du parti du prolétariat en fait d’action immédiate de classe. Mais les conditions avaient posé, avant cette éclipse, les prémisses qui permettront demain, quand le prolétariat pourra relever la tête et comprendre le chemin qu’a suivi la révolution russe, qu’il retrouve dans l’œuvre critique de la fraction de gauche les données critiques qui lui montreront le chemin de la victoire. Sans la moindre compromission avec les forces rejetées par le mécanisme de la révolution prolétarienne avant 1917 ou au cours des mouvements révolutionnaires de l’après-guerre, la fraction de gauche se sera mise dans les conditions voulues pour accomplir sa tâche dans l’intérêt du prolétariat. A aucun instant de son existence, la fraction n’aura prêté l’oreille — pour la préparation des armes de la victoire révolutionnaire — aux affirmations socialistes, mais aura démontré que là où éclata une révolution et où elle s’écroulait, la cause de son échec devait surtout être recherchée dans le succès qu’obtinrent les forces de la social-démocratie, de toutes ses tendances et surtout celles de gauche et d’extrême-gauche, qui parvinrent à isoler la révolution russe dans l’après-guerre, en permettant la victoire du capitalisme dans les différents pays.
Le fait que la fraction de gauche soit actuellement isolée, comme le furent les bolchéviks dans l’avant-guerre, peut prouver que les conditions d’une maturation révolutionnaire n’existent actuellement qu’en Italie en tout premier lieu. Mais même dans cette hypothèse, le travail international de notre fraction exige, avec une urgence que l’aggravation de la situation internationale rend impérieuse, que les énergies prolétariennes survivantes à l’aventure trotskyste pour l’Internationale Deux et trois quarts et son écroulement au sein de la Deuxième Internationale des traîtres de 1914, soient orientées vers la construction des fractions de gauche des partis respectifs. C’est à cette condition seulement que nous réaliserons la possibilité de relier la prochaine victoire de la révolution avec la fondation de la Quatrième Internationale où le noyau du prolétariat vainqueur ne se trouvera plus isolé — comme ce fut le cas pour le prolétariat russe — et où après avoir parcouru l’extrême limite de son chemin historique — en abattant son capitalisme — il pourra céder à l’Internationale la direction de l’Etat qu’il fondera, non en vue du socialisme dans un seul pays, mais uniquement pour le triomphe de la révolution mondiale.

FRACTION ET PARTI

La fraction, comme le parti, trouve sa genèse dans un moment de la vie des classes et non dans la volonté des individualités. Elle apparaît comme une nécessité lorsque le parti reflète des idéologies bourgeoises sans encore les exprimer et que sa position dans le mécanisme des classes en fait déjà un ganglion du système de domination bourgeoise. Elle vit et se développe avec le développement de l’opportunisme pour devenir le seul endroit historique où le prolétariat s’organise en classe.
L’apparition de l‘opportunisme n’est pas le produit de circonstances fortuites que la volonté des prolétaires ou de groupes de ceux-ci peut changer mais exprime dans une phase donnée la force du capitalisme.
Cette dernière ne réside pas seulement dans sa puissance répressive, dans l’emploi de la force, mais dans sa puissance corruptrice qui est de beaucoup plus importante et plus essentielle. Le parti ne peut vivre qu’en fonction de luttes se dirigeant vers l’insurrection. Que cette perspective disparaisse par l’écrasement des ouvriers et il sera happé par le mécanisme capitaliste essayant d’en faire un élément de sa domination. Si la Première Internationale disparut après la Commune de Paris, la cause en est dans le triomphe des révolutions bourgeoises étranglant le prolétariat dans les différents pays. L’organicité de la société capitaliste dans sa période d’essor impérialiste fit des partis de la Deuxième Internationale des éléments constitutifs du pouvoir établi, puisque les conditions ne permettaient pas une lutte révolutionnaire. L’arme de la corruption fut ici maniée au travers de la démocratie faisant entrevoir une élévation graduelle des conditions des exploités au sein du régime, tant politique qu’économique. Dans la Troisième Internationale, ce furent les défaites de 1923-1927 qui permirent le triomphe du capitalisme, l’encerclement de la Russie, la corruption sur le front économique du capitalisme mondial (dont un essai fut certainement Rapallo en 1921) et qui, en échange d’une aide économique sans cesse croissante à l’URSS, réussit à brouiller la vision de classe des PC, de l’Internationale et à obtenir ainsi la victoire dans les secteurs menacés par la révolution prolétarienne en échange d’une construction du socialisme en Russie seulement. La condition du développement du centrisme fut, évidemment, la faiblesse du prolétariat dans l’après-guerre, ne parvenant pas à relier avec la révolution russe ses propres luttes révolutionnaires, mais la corruption du capitalisme empêcha cette liaison de s’établir par la suite.
Le parti quitte sa position de classe dès qu’il ne parvient plus à se relier au devenir des luttes prolétariennes et l’opportunisme apparaît comme une réponse à cette incapacité et la solution capitaliste du problème. Par contre, la fraction surgit comme nécessité historique du maintien d’une perspective pour la classe et comme une tendance orientée vers l’élaboration des données dont l’absence relevant d’une immaturité du prolétariat permit le triomphe de l’adversaire. Dans la 2ème Internationale la genèse des fractions se retrouve dans la réaction à la tendance du réformiste d’incorporer graduellement le prolétariat dans l’appareil étatique du capitalisme, condition pour une transformation organiquement pacifique vers le socialisme. La fraction croit, se délimite, se développe au sein de la 2ème Internationale parallèlement au cours de l’opportunisme et à l’élaboration des données programmatiques nouvelles, alors que ce dernier essaye de les emprisonner dans des partis de masses corrompus, afin de briser leur travail historique. Dans la 3ème Internationale, c’est autour de la Russie que se développera la manœuvre d’enveloppement capitaliste et le centrisme essayera de faire converger les PC vers la préservation des intérêts économiques de l’Etat prolétarien en leur donnant une fonction de dévoiement des luttes de classe dans chaque pays, condition suprême de l’aide mondiale du capitalisme à la Russie. Les fraction s surgissant comme expression des intérêts généraux du prolétariat, comme réponse au problème de la gestion du premier Etat prolétarien, de la tactique des partis communistes orientés vers la révolution mondiale, furent rejetées des PC, parvenant à étouffer le travail des fractions grâce à la puissance de rayonnement de l’Etat prolétarien et pour séparer les marxistes des ouvriers secoués et brouillés par des situations toujours plus contrastantes.
Les organes de la vie, de la compréhension de la classe (le parti), se dérèglent dès lors qu’ils ne se rattachent plus à une vision programmatique aboutissant à un type nouveau de l’organisation sociale. La fraction représente alors le lieu où se reconstituent les organes de l’entendement de la classe, lesquels ne surgissent pas d’une proclamation de nouveaux partis, d’une nouvelle Internationale, mais dans la résolution préalable des problèmes qui ont permis l’avènement de l’opportunisme et la destruction du rapport des classes dont il est devenu l’élément fondamental.
De 1923 à 1927, proclamer la nécessité des fractions au sein des PC était proclamer la nécessité de maintenir les PC, l’Internationale, l’Etat prolétarien aux ouvriers du monde entier. La gestation des fractions fut embrouillée par la notion de discipline, d’organisation brandie par le centrisme pour étouffer la gauche. Aussi bien que la révolution n’est pas un problème d’organisation, la correspondance du parti aux intérêts historiques du prolétariat, le maintien de ses positions de classe ne se résout pas par la proclamation d’une centralisation et l’interdiction des fractions. Le problème est politique en ce qu’il subordonne la cohésion du parti, le centralisme le plus accentué aux positions politiques de classe de l’avant-garde. Dans le parti bolchéviks des fractions apparurent au moment de Brest-Litovsk, comme expression de difficultés politiques terribles, dont pouvait dépendre le sort de la révolution et au sujet desquels le parti tâtonnait. Ces fractions disparurent avec le dépassement de la divergence et non par des moyens organisationnels.
L’exclusion des gauches en 1927 de l’IC représente une défaite d’envergure du prolétariat mondiale en même temps qu’elle ouvre l’époque de la constitution organique, extérieure au parti, des fractions de gauche. La nécessité des fractions apparut clairement dans ces pays où le PC lui-même résulta de la séparation des gauches marxistes des social-traîtres, là où le prolétariat réalisa sa conscience communiste sous l’effet simultané du réveil de la guerre, de l’éruption des luttes de classe, de son assaut révolutionnaire et du coup de tonnerre de la révolution russe, en somme là où le parti communiste contient avec sa fondation une réponse aux luttes de classe du prolétariat, qui lui donna jour, apporta les expériences de celui-ci à la révolution russe brandissant le drapeau de la révolution mondiale. Dans ces pays, où ce ne fut pas la révolution russe qui créa le PC, mais son croisement avec les luttes de classe arrivant à maturité, le centrisme devait susciter — ainsi, en fût-il en Italie — une réaction profonde dès son apparition et se heurter aux enseignements des batailles passées, consignées par la gauche marxiste — qui, en Italie, par exemple, quitta le PS à Livourne — dans les thèses de Rome. Par contre, en Allemagne la fusion du courant qui créa le Spartakus-Bund, avec les Indépendants, brisa l’échine aux spartakistes après la défaite de 1923, pour jeter une partie d’entre eux dans le SAP et l’autre dans une orientation de droite.
Dans ces pays où le PC résulta de courants divers, ou de la conversion brusque et soudaine du parti socialiste en parti communiste — comme ce fut le cas en France — les réactions au centrisme devaient contenir les problèmes non résolus par la fondation du parti et prendre pour repère le problème de la Russie, alors que la condition pour donner une réponse satisfaisante à ce problème, était précisément de répondre à celui posé par les conditions de la lutte de classe où vivent et se développent les fractions. Il revient à Trotsky d’avoir étouffé les possibilités de constitution d’une fraction homogène en Russie, en détachant cette dernière de l’assiette mondiale où elle évoluait et d’avoir empêché le travail de formation de fractions dans les différents pays, en proclamant la nécessité d’oppositions appelées à « redresser » les PC. Par là il réduisait une lutte gigantesque des noyaux marxistes contre le bloc des forces capitalistes ayant incorporé l’Etat prolétarien, le centrisme, à la conservation de ses intérêts, en une simple lutte de pression pour « empêcher » une industrialisation disproportionnée et effectuée sous le drapeau du socialisme en un seul pays, et les « erreurs » des PC menant vers la défaite. Seulement notre fraction a démontré alors que la clé des situations, la sauvegarde de l’Etat prolétarien, des PC, de l’Internationale, résidait dans un travail actif de fraction, préparant le matériel, les cadres pour reprendre, au travers des événements, la direction des partis, ou pour se substituer à eux si leur faiblesse rendait indispensable l’épanouissement total de la fonction du centrisme.
Aujourd’hui que nous sommes les seuls à avoir entrepris ce travail, il semble vain de parler encore de fractions, alors que la dégénérescence des partis, la mort de l’Internationale voyant s’éteindre sa fonction après l’écrasement des ouvriers allemands en mars 1933, l’incorporation de l’Etat prolétarien aux constellations impérialistes, rapproche un dénouement des situations se déversant dans la guerre, dénouement vérifiant le passage de l’autre côté de la barricade des partis centristes qui — ainsi que nous l’avons expliqué dans la résolution sur « l’Internationale deux et trois quart » – ne meurent pas, parce que reliés au processus de la lutte des classes, mais trahissent.

3°) LES MATÉRIAUX IDÉOLOGIQUES DES FRACTIONS DE GAUCHE DES P.C.

Pour donner une substance historique à l’œuvre des fractions, il faut démontrer qu’elles sont aujourd’hui la filiation légitime des organisations où le prolétariat s’est retrouvé en tant que classe dans les phases précédentes et aussi qu’elles sont l’expression toujours plus consciente des expériences de l’après-guerre. Cela doit servir à prouver que la fraction ne peut vivre, former des cadres, représenter réellement les intérêts finaux du prolétariat, qu’à la seule condition de se manifester comme une phase supérieure de l’analyse marxiste des situations, de la perception des forces sociales qui agissent au sein du capitalisme, des positions prolétariennes envers les problèmes de la révolution et non comme un organisme prenant comme fondements les quatre premiers Congrès de l’ICI qui ne pouvaient contenir une réponse à des problèmes non encore mûris — tel celui de la gestion d’un Etat prolétarien — et qui au surplus devaient aboutir au 1923 allemand, témoignage éloquent de lacunes et d’erreurs profondes.
La Ligue des Communistes de 1847 s’affirme comme l’organisation internationaliste du prolétariat en classe dans l’époque des révolutions bourgeoises. C’est une fraction qui a — par rapport aux autres courants — « l’avantage d’une intelligence nette des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien » (Manifeste des Communistes), c’est-à-dire qui se revendique de positions faisant du prolétariat et de la révolution prolétarienne, la force sociale appelée par l’évolution du mécanisme productif à constituer un nouveau type de société. Ses perspectives de constitution en partis prolétariens montant à l’assaut du pouvoir devaient subir, en Allemagne, en France, l’épreuve de 1848. La tactique du Manifeste du soutien de la bourgeoisie, là où aspirant au pouvoir politique, elle luttait révolutionnairement contre la monarchie et la noblesse, découlait de la seule expérience dont disposait le prolétariat : la révolution française de 1789, où les événements avaient prouvé qu’au cours d’une évolution de 10 ans, le pouvoir passa aux mains des fractions bourgeoises les plus extrêmes, jusqu’à Thermidor et le coup d’Etat de Bonaparte.
L’entrée de Marx dans « l’Union démocratie de Cologne » (Nouvelle Gazette Rhénane) résultat de sa perspective d’utiliser la bourgeoisie progressiste, par une lutte commune avec le prolétariat contre le féodalisme, afin de créer des bases où « ces antagonismes (qui naissent des conditions mêmes de la société bourgeoise) se heurtent librement dans la lutte et, par là même, trouvent leur solution » (Nouvelle Gazette Rhénane). Les massacres de Juin en France, l’attitude des bourgeois allemands, démontrèrent que les situations avaient dépassé le schéma — pourtant plein de réserves — où Marx croyait possible un bout de chemin commun entre bourgeois progressiste et prolétariat, alors que se réalisa le bloc des premiers avec les forces féodales contre les ouvriers.
La substance historique de cette époque est donnée par Marx lui-même dans les deux circulaires de 1850 de la Ligue des Communistes où est affirme la nécessité de l’organisation indépendante du prolétariat aussi bien opposé aux féodaux, qu’aux libéraux bourgeois et à la démocratie. La Ligue des Communistes meurt avec l’épuisement des conditions historiques qui lui ont donné le jour, avec l’écrasement du prolétariat entré dans la bataille avec une position infirmée par les événements.
L’organisation du prolétariat en classe dans la phase suivante ne pourra dès lors résulter que d’une conscience théorique résultant de la critique de 1848, qui parvienne à rejeter totalement la bourgeoisie progressiste du champ de vision prolétarien, et d’un cours de situations posant à nouveau une perspective de cataclysmes sociaux. C’est la guerre de Sécession, la réforme du servage en Russie, la crise économique de 1857-58, l’insurrection polonaise de 1863 qui préludèrent à la constitution de la 1ère Internationale qui, suivant un cours de remous sociaux, accompagnant la formation des Etats capitalistes, devait aboutir à la Commune de Paris. La Première Internationale, bien que groupant des tendances hétérogènes du prolétariat et souvent lui étant étrangères (Mazzini) fut cependant la première tentative de résoudre au profit du prolétariat les contrastes de la société capitaliste et L’Adresse Inaugurale dira que « la conquête du pouvoir politique est donc devenu le premier devoir de la classe ouvrière ». Elle se développera avec une perspective où le problème du pouvoir allait se poser rapidement — peut-être bien sans que même ses animateurs en eussent clairement conscience — avec la Commune de Paris. L’Association Internationale des travailleurs ne mourra pas sous l’effet des luttes entre bakouninistes et marxistes, mais par suite de l’écrasement de la Commune mesurant à l’échelle historique la capacité du prolétariat à « monter à l’assaut du ciel » (Marx), à détruire l’édifice bourgeois.
La Deuxième Internationale se reliera aux luttes menées par le prolétariat allemand s’organisant en parti sur la double base des expériences de la Première Internationale, de la Commune et des remous sociaux issus de la formation de l’Empire, après 1981 (Marx dira que le centre de la lutte prolétarienne se déplace de France en Allemagne), passant par les lois d’exceptions de Bismarck en 1878, pour aboutir dès 1890 — date du départ de ce dernier — au triomphe du capitalisme passant à la corruption du mouvement ouvrier.
Historiquement, c’est donc dans une phase d’épanouissement du capitalisme et non sur une perspective montante du processus révolutionnaire que se fondera en 1889 la Deuxième Internationale. Si par rapport à la Première Internationale elle exclura les tendances petites bourgeoises et apolitiques, fera du marxisme la base exclusive de l’organisation du prolétariat en classe, elle deviendra par la suite une tentative d’estomper l’incompatibilité entre le parti du prolétariat et la bourgeoisie en recherchant, au sein du régime capitaliste, une place pour son développement alors que celui-ci ne pouvait résulter que d’un cours de luttes révolutionnaires ébranlant la structure de la société établie. Le révisionnisme de Bernstein, l’opportunisme de Kautsky, sera le prix payé par le prolétariat pour la fondation de partis dans une époque d’épanouissement capitaliste, partis qui d’ailleurs s’affirmeront comme des éléments appelés à étouffer le travail des fractions marxistes surgies de l’impossibilité de constituer, dans cette phase donnée, des partis véritables, guides de la révolution, et de la nécessité de préparer les matériaux idéologiques pour sa constitution dans les situations ultérieures. Les gauches marxistes, au sein de la Deuxième Internationale, seront la filiation historique de la Première Internationale, les positions du prolétariat contre la corruption capitaliste, la base organique de sa lutte, de sa préparation de la révolution. Il ne s’agira pas pour ces dernières de s’opposer à l’opportunisme en constituant de nouveaux partis, mais bien de rester parmi le prolétariat soporifié, dans le mécanisme de la lutte des classes, pour se dresser en tant que guides dès que l’assiette ancienne des rapports entre les classes sera démolie sous l’effet conjugué des contrastes économiques et sociaux poussant l’opportunisme de l’autre côté de la barricade.
La Troisième Internationale se fondera sur le plan plus élevé du rejet principiel des forces de la social-démocratie et se reliera à la fondation de l’Etat prolétarien, phase de l’assaut révolutionnaire du prolétariat mondiale. Elle vit et se développe avec cet assaut, tombe avec son écrasement sous la corruption du capitalisme mondial. C’est le travail de fraction des bolcheviks qui la féconde, c’est le défaut de ce travail dans les autres pays qui l’isolera du prolétariat mondial et en fera la proie du capitalisme écrasant toute menace révolutionnaire dans le monde entier. La défaite des ouvriers allemands en mars 1933 est l’heure de sa mort, l’extinction de sa fonction, parce que disparaît le point névralgique essentiel pouvant mettre en danger l’existence du capitalisme. Comme instrument de la lutte pour la révolution mondiale, elle agira jusqu’en 1923 — défaite d’Octobre en Allemagne — pour refléter par après la pression de l’ennemi triomphant avec le centrisme et entraînant l’Etat prolétarien dans son giron. Alors sonne l’heure des fractions de gauche concentrant les intérêts de la révolution dans la phase de régression qui s’ouvre.
De l’examen de ces différentes époques se dégagent les éléments suivants :

A°) Partis et internationale sont substantiellement incompatibles avec la structure du capitalisme, leur apparition en tant que moments de l’organisation du prolétariat en classe doit correspondre à la désarticulation du régime bourgeois, à une perspective de lutte révolutionnaire. De même l’Etat prolétarien ne peut vivre qu’avec une perspective de révolution mondiale parce qu’incompatible avec la vie du capitalisme international.

B°) Partis, Internationale, Etat prolétarien deviennent des mailles de la domination capitaliste quand l’assaut révolutionnaire qu’ils exprimèrent est écrasé grâce à leur corruption par la bourgeoisie et l’incompatibilité se reporte entre la fraction et le capitalisme. La Ligue des Communistes, la Première Internationale se sont éteintes avec la fin d’époques révolutionnaires, les partis socialistes corrompus ont trahi leur classe, et les partis communistes, l’Etat prolétarien reliés les uns au processus de la lutte des classes dans chaque pays, l’autre au circuit mondial du capitalisme accomplissent aujourd’hui les actes qui les mettront demain aux côtés des sociaux-traîtres.

C°) La continuité et la progression de la conscience du prolétariat, dans ces périodes, se manifeste au travers d’un travail de fractions, non au point de vue formel, mais substantiel. De l’époque de 1848 à celle de 1864 elle s’exprime au travers de l’évolution critique de la pensée de Marx-Engels, reflétant deux cours de situations en progression l’un sur l’autre. De la Première Internationale à la Seconde le lien de continuité et de progression est d’abord représenté par la social-démocratie allemande, puis — sous une forme supérieure — parles bolchéviks en même temps que le centre de la révolution se déplace d’Allemagne en Russie. Cette continuité se poursuit actuellement dans les fractions de gauche, qui élèvent encore le patrimoine idéologique du prolétariat et non dans la vieille garde bolchévique qui, avec Trotsky, a capitulé devant le centrisme ou la social-démocratie.

Les matériaux idéologiques des fractions de gauche des PC sont donnés par les fondements apportés successivement par chaque phase de la lutte ouvrière et par la période qui va de la Révolution russe à la situation actuelle, donc par une analyse des étapes fondamentales qui ont conduit au triomphe du centrisme.
Trois évènements caractérisent le tracé de leur travail historique :

1°) Le traité commercial de Rapallo, signé en 1921 par la Russie et l’Allemagne ;
2°) La défaite des ouvriers allemands en 1923 ;
3°) L’écrasement de la révolution chinoise en 1927.

En premier lieu, il s’agit d’opposer à la notion de l’Etat prolétarien dégénéré, passant au service du capitalisme, la notion de l’Etat prolétarien relié à la vie et à la lutte du prolétariat mondial combattant pour la révolution. Rapallo doit être examiné ici comme le fruit de l’immaturité idéologique du prolétariat communiste envers le problème de la gestion d’un Etat prolétarien, comme une surestimation du recul révolutionnaire de 1921 en Allemagne, comme la première carte jetée par le capitalisme mondial pour freiner le danger révolutionnaire. Rapallo soulève ainsi le problème de la liaison entre l’Etat prolétarien et le prolétariat mondial, entre ce premier et les Etats capitalistes, problèmes que l’expérience du centrisme obligent les fractions à résoudre pour les révolutions de demain.
La défaite des ouvriers allemands de 1923 se rattache immédiatement à la nouvelle orientation de l’Etat soviétique, de l’IC inaugurée par Rapallo. Elle pose le problème de l’impossible emploi des forces démocratiques — soit même au nom de considérations de tactique — pour la lutte révolutionnaire du prolétariat. Octobre 1923 est la réponse à ceux qui repoussèrent l’élaboration d’une tactique internationale du prolétariat qui soit basée sur l’analyse de principe des forces sociales qui agissent au sein du capitalisme, pour s’inspirer des suggestions des situations contingentes. En outre, il s’agit là d’une consécration historique de l’impossibilité de concentrer l’assaut insurrectionnel du prolétariat autour de formulations en-deçà de la révolution russe elle-même ou bien de la « copier ». Les formulations démocratiques revendiquées par les ouvriers, après 1921, ont reçu en 1923 un coup mortel : c’est aux fractions d’en retirer les conclusions de principe.
La révolution chinoise de 1927 a passé au crible infaillible de la vérification par l’histoire, la position communiste envers les colonies et pays semi-coloniaux. Elle a démontré que la notion de la classe est essentiellement internationale, que la phase de la prédominance mondiale du capitalisme signifiait aussi la négation d’une lutte commune du prolétariat et de la bourgeoisie coloniale et un bloc de cette dernière avec l’impérialisme oppresseur contre les ouvriers s’inspirant des positions avancées des prolétariats de la métropole. L’industrialisation des pays arriérés sera le fait du prolétariat international vainqueur ou ne sera pas. Voilà un enseignement que le prolétariat chinois, livré au Kuomintang, a payé avec son sang. Il appartient aux fractions de compléter les positions du 2ème Congrès sur l’appui prolétarien aux bourgeoisies opprimées luttant contre l’impérialisme, par la démonstration critique que la phase des guerres et des révolutions ne connaît dans le monde entier, aussi bien dans les colonies que dans les métropoles, qu’un seul antagonisme de classe susceptible de bouleverser les situations : celui qui oppose le capitalisme au prolétariat, sur l’échelle mondiale.

LA FRACTION DE GAUCHE ET LA PERSPECTIVE DE LA GUERRE

Le travail de fraction est bien une contribution indispensable à la préparation des mouvements révolutionnaires, mais ces derniers ne résultent en définitive que de la maturation des antagonismes de classe.
Les événements d’Autriche, d’Espagne montrent que des situations de révoltes ouvrières se manifestent sans que s’y exprime une intervention de noyaux marxistes d’ailleurs inexistants. Par contre, la condition de leur victoire réside dans la fraction et à ce sujet les expériences de la révolution russe et de l’après-guerre en général sont décisives.
Préconiser la constitution des fractions dans une époque où l’écrasement du prolétariat mondial s’accompagne d’une concrétisation des conditions pour le déclenchement de la guerre, apparaît comme l’expression d’un « fatalisme » qui admet l’inévitabilité du déclenchement de la guerre et l’impossibilité de mobiliser le prolétariat contre son déchaînement.
En comprenant les raisons qui ont empêché les fractions de battre le centrisme dans les PC on comprend aussi leur impuissance tout en n’en déduisant pas l’inutilité de leur formation. La seule forme de résistance d’un prolétariat abattu par le capitalisme envers la guerre réside précisément dans la constitution internationale de la fraction qui, dans les catastrophes issues de la guerre, va réaliser une cohésion internationale du prolétariat supérieure à celle qui se réalisa autour de la révolution russe, pour faire des mouvements révolutionnaires de demain, le triomphe de la révolution mondiale. La fraction pourrait déterminer des conditions d’opposition à la guerre seulement en déterminant des situations révolutionnaires aboutissant à la révolution, en substituant aux situations qui la font surgir, les situations où elle se transforme en parti : ce qui ne peut nullement découler de sa volonté.
La désagrégation des courants qui, dans la plupart des pays, ont surgi dans la lutte contre le centrisme manifeste les difficultés énormes des ouvriers à retrouver une filiation historique à leur lutte, mais ces difficultés auraient pu être surmontées, peuvent encore l’être, au travers d’un travail international des noyaux marxistes qui n’ont pas sombré dans la social-démocratie ou capitulé devant le centrisme.
L’expérience montre qu’en Chine notamment le développement du PC chinois fut certainement disproportionné par rapport au développement du prolétariat chinois, aux conditions anachroniques de la lutte des classes dans ce pays, mais il fut en proportion de l’aide du prolétariat mondial au prolétariat chinois. Tout aussi pareillement la constitution des fractions à l’échelle internationale pourrait résulter d’une confrontation mondiale entre les groupes marxistes, dépassant les difficultés propres aux luttes de classes où ils se rattachent, pour absorber l’expérience des prolétariats des autres pays.
Devant la guerre, la fraction voit dans le développement de sa conscience et de sa cohésion au point de vue mondial, la possibilité d’intervenir victorieusement dans les situations de demain. Son degré de conscience et de cohésion se subordonnent l’un et l’autre et résultent de la confrontation entre les divers groupes se réclamant encore du communisme.
La négation de cette nécessité historique empêche la construction de l’organisme pour la victoire internationale du prolétariat : condamnant les mouvements de classe de demain à évoluer sur une base favorable au capitalisme.
Aussi bien que l’on ne reconduit pas la lutte des classes à ses phases antérieures, il serait erroné de proclamer la nécessité de constituer des fractions de gauche actuellement sur la base des programmes qui ont engendré la victoire du centrisme. Puisqu’au point de vue international l’heure de la fraction, de son épanouissement, s’st déjà manifestée, la transformation de groupes en fractions ou sa création peut procéder par bond et rattraper le chemin déjà parcouru par les prolétariats de certains pays, aussi bien que le prolétariat des pays coloniaux évoluant internationalement dans un monde capitaliste hautement évolué, rattrape le prolétariat de la métropole pour ériger ses positions sur le même front de lutte.
Les positions actuelles de la fraction expriment un point final de tout un processus mondiale et à ce point de vue constituent, dans cette direction, un acquis international pouvant déterminer les noyaux d’autres pays à rattraper leur retard historique.

* * *

L’incompatibilité entre le parti et le capitalisme, et qui à la suite de la victoire du centrisme se reporte dans la fraction, s’exprime avec le déchaînement de la guerre, dans la dispersion organique de la fraction. Il s’agit pour le capitalisme de se préserver par la violence de toute tentative de donner une direction aux sursauts des ouvriers se réveillant sous le massacre de la guerre.
La fraction se retrouve alors dans chacun de ses militants qui se retrouvent eux-mêmes dans la fraction si cette dernière a réalisé le plus haut degré historique de clarté sur la période où le prolétariat est appelé à agir.
L’impossibilité de maintenir un organisme illégal dans les pays belligérants où vivent les fractions, découle de leur extrême faiblesse organisationnelle et surtout de la répression terrible que le capitalisme abattra dans ces moments. La garantie de la survivance de la fraction résidera alors dans le travail isolé de ses militants, de leur capacité, à se mettre à la tête des mouvements de réaction que le prolétariat au cours de la guerre fera inévitablement surgir. Aucune recette organisationnelle, hormis celle qui consistera à soustraire à la répression du capitalisme dans les premiers moments d’enthousiasme de la guerre, les militants de la fraction, ne peut répondre de la survivance de la fraction, de sa transformation en parti au cours des situations. Seulement la réalisation, avant la guerre, du maximum de clarté qui représente la substance de la formation des cadres, peut permettre à ses militants de canaliser les mouvements de masse de demain vers un point de convergence, endroit où se constituera le parti, arme de la révolution et avec elle l’Internationale guide de la révolution dans tous les pays.

Jacobs

Luttes inter-impérialistes et luttes de classe en Amérique latin Pt.2

II

L’histoire des classes dominantes de l’Amérique du Sud a déjà souvent été écrite. Après s’être contenté d’attribuer à « l’anarchie tropicale », résidu du passé colonial, de l’immaturité politique où les « révolutions » – au Vénézuela et en Bolivie il y en eut près d’une centaine en un peu plus d’un siècle – représentèrent l’unique moyen des minorités pour se faire entendre, on a fini par donner une explication plus scientifique du cours des événements.
On sait qu’après que les Espagnols et les Portugais – au commencement du XVIe siècle – se furent imposés aux populations indigènes (en vainquant leur supériorité numérique par la terreur inspirée par les armes à feu et les caravelles en les livrant au feu « purificateur » des bûchers de l’Inquisition) ils s’emparèrent des fabuleuses richesses du sous-sol dont l’introduction en Europe bouleversa l’économie médiévale. Au commencement du XIXe siècle, comme nous l’avons déjà vu, les créoles (c’est-à-dire les blancs nés en Amérique) privés de tout droit politique, opprimés par les impôts excessifs et les monopoles, se révoltèrent en s’appuyant sur les métis et les nègres (esclaves importés d’Afrique dans les plantations) et créèrent la « nationalité » contre l’oligarchie des castes privilégiées et des fonctionnaires péninsulaires.
Cette première lutte se termina vers 1830 par la consolidation des jeunes républiques indépendantes. Une seconde phase commença alors : la lutte des métis (produit du croisement de blanches avec les Indiens) contre la nouvelle classe privilégiées des propriétaires du sol.
Cette lutte atteint son point culminant vers 1860 – au Brésil, en 1888 seulement, fait qui provoqua la chute de l’unique monarchie dans le continent américain avec l’affranchissement des esclaves. Ce fut l’époque « héroïque » des « Caudillos », généraux pour la plupart – dans certaines républiques de l’Amérique latine il est plus facile de trouver un général qu’un simple caporal – qui faisaient appel au peuple – blanc ou nègre, les Indiens étant toujours absents – contre l’oligarchie et finissaient par imposer leur dictature personnelle jusqu’à ce qu’une nouvelle révolution les remplaçât par un autre dictateur.
Peu à peu, avec l’invasion des capitaux étrangers et le renforcement de l’industrie, s’ouvre la « période industrielle » où les Caudillos militaires sont, en partie, effacés par des capitaines d’industrie, des commerçants, des banquiers. Les révolutions deviennent moins fréquentes et elles se rattachent presque toujours aux intrigues plus ou moins directes des impérialismes, surtout le Nord-Américain et le Britannique. Cette stabilisation relative prend fin avec la crise mondiale qui sévit en Amérique latine depuis 1930 et qui détermina l’entrée toujours croissante du nouveau facteur sur la scène politique : les masses des exploités, les « dupés » de toutes les révolutions précédentes au profit des féodaux et des capitalistes nationaux et étrangers. On assista, pendant un court laps de temps, à la chute de toute une série de dictateurs (Léguia au Pérou, Silès en Bolivie en 1930, Irigoyen en Argentine en 1931. Ibanès au Chili, Machado à Cuba seul le sinistre Gomez resta au Vénézuéla), due, cette fois, à l’intervention directe des masses et à leur radicalisation sous la férule de la misère, qui se traduit par 6 à 7 millions de chômeurs chez les travailleurs du pétrole au Vénézuela et du nitrate au Chili, comme dans les plantations de café du Brésil, chez les travailleurs des ports comme dans les bananeraies de l’Amérique Centrale et de la Colombie.
La presse capitaliste commence à intensifier sa campagne contre le « danger communiste », surtout dans la crainte qu’on réussisse à mobiliser les masses indiennes – absentes jusque maintenant en utilisant leur soif « de terre et d’eau ». Cela, à propos des révoltes indigènes au Pérou ou au Mexique qui se sont manifestées ces derniers temps. Malheureusement, comme nous le verrons, l’Internationale Communiste, dans sa forme de dégénérescence du centrisme, n’a pas su canaliser ce soulèvement spontané des masses et aux anciens dictateurs renversés se sont substitués d’autres dictateurs qui s’appellent Yusto en Argentine, Sanchez Cerro au Pérou, Mendièta à Cuba, Tierra en Uruguay.

* * * * *

L’histoire de la classe opprimée en Amérique latine reste à écrire, surtout celle des indigènes : les survivants des puissantes civilisations que les Européens trouvèrent à leur débarquement, les Aztèques au Mexique, les Incas au Pérou, les Araucaniens au Chili, avec leurs cités bâties en or, avec la propriété collective commune et le travail obligatoire (chez les Incas), avec les puissants monarques absolus des Aztèques et leurs « Caciques », satrapes des provinces éloignées.
Il s’agit aujourd’hui de 4 millions et demi d’Indiens purs ou faiblement métissés, au Mexique et dans l’Amérique centrale (au Mexique, 29 % de la population, dans le Guatemala 60 %) et de 10 millions et demi dans l’Amérique centrale, surtout dans la région des Andes (Pérou, 4 millions, 55 %, ; en Bolivie, 50 % ; dans l’Equateur, 38 %). Pour ces Indiens, la situation est restée la même sous la domination coloniale espagnole, la noblesse terrienne créole ou la « démocratie » métisse après « l’indépendance » du pays. Les seigneurs continuaient à dominer comme auparavant et les indigènes – « libres » d’après la loi – dépouillés malgré cette égalité politique proclamée dans la Constitution, de leurs droits séculaires sur les terres de la collectivité, restèrent soumis au curé, au juge de paix, au nouveau cacique, le petit chef local.
Seule, la lueur des révoltes agraire, qui se produisent de temps en temps, exprime la protestation de ces Indiens qui eurent au Pérou, il y a 150 ans, dans Tupac Amaru, leur Spartacus.Le capitalisme national et étranger se souda directement avec la propriété foncière du type féodal – la loi agraire du Mexique tant vantée, n’a fait qu’augmenter de 5 % le nombre des petits paysans et les masses exploitées subissent la double oppression de l’esclavage indigène et du capitalisme étranger. L’impérialisme américain a institué, au Pérou, le travail forcé pour la construction des routes desservant les exploitations pétrolifères. La United Fruit Company, ce trust modèle, impose aux travailleurs de ses bananeraies de Colombie, du Honduras et de Costa-Rica de telles conditions d’esclavage qu’elles poussent les travailleurs à la révolte armée. Que ce soit dans les « estancias » des pampas-argentines, dans les « fazendas » du Brésil, ou dans les plantations de Colombie, que ses maîtres soient les gros propriétaires fonciers indigènes ou la Société Anonyme étrangère, le prolétariat agricole se trouve donc toujours dans le même esclavage semi-féodal.

* * *

La première agitation de classe, en Amérique latine, fut provoquée par des militants – surtout italiens et espagnols – émigrés à la suite de la réaction qui suivit la Commune. Ainsi surgit, en 1872, une Fédération de l’Internationale en Argentine et une autre en 1878 dans l’Uruguay (cette dernière sous l’influence antiautoritaire de Bakounine, la première sous celle des marxistes du Conseil général de Londres). Les anarchistes donnèrent vie également, au Mexique, à un mouvement similaire avec « la Sociale » de 1876. Ce pays avait connu, aux environs de 1870, un puissant mouvement ouvrier, lequel entraîné par ses chefs dans la lutte politique en faveur ou contre l’élection présidentielle de Porphyre Diaz, sombra, par après ; dans un simple mouvement mutualiste, sans jamais plus manifester un caractère socialiste quelconque. Aujourd’hui, le mouvement ouvrier, influencé par la Fédération américaine du Travail, au contraire de ce qui ce fit aux Etats-Unis, a donné naissance, au Mexique, à un puissant parti « laborista », soutien du gouvernement « ouvrier » des Callès et consorts. Même dans l’autre grand pays de l’Amérique latine : le Brésil, à partir de la tentative faite, au commencement du siècle, à San-Paulo, par des émigrés italiens (il parut même, pendant quelque temps, un Avanti quotidien), on n’a pas eu de mouvements socialistes. Ce n’est qu’en Argentine, en Uruguay et au Chili que surgirent des partis socialistes adhérant à la Deuxième Internationale d’avant-guerre.
Ces partis socialistes, dont celui fondé en Argentine, en 1896, est le plus ancien, eurent un caractère purement électoral et se recrutèrent parmi des employés, des ouvriers spécialisés et des émigrés ayant acquis le titre de citoyen.
Le peu de mouvement syndical qui se manifesta en Argentine, en Uruguay, au Brésil, à Cuba, se trouva sous l’influence de l’anarcho-syndicalisme du type italien ou espagnol et fut formé surtout par les émigrés européens, contre lesquels les Etats votèrent toute une série de lois restrictives contre l’immigration d’éléments suspects et pour l’expulsion, voire même la déportation de militants. Les éléments ouvriers du pays (surtout des artisans) restèrent sous l’influence de l’idéologie petite-bourgeoise. La masse énorme des travailleurs ruraux était naturellement tout à fait absente de ces luttes.
L’Internationale Communiste dans ces pays se trouva donc, au moment de sa constitution, après-guerre, dans cette situation privilégiée de n’avoir devant elle aucune influence socialiste appréciable, excepté en Argentine et dans l’Uruguay. Elle constitua ses sections dans presque tous les pays de l’Amérique latine qui, au début, eurent un certain développement. Mais si nous essayons, aujourd’hui, de tracer un bilan de sa situation, ce bilan est tout à fait négatif. Cela ne trouve pas une justification suffisante dans les faits de l’illégalité dans laquelle le parti est contraint d’agir dans presque tous les pays, au Mexique comme au Brésil, au Pérou comme à Cuba, pas davantage dans la persécution brutale qui va de la « suppression physique » pratiquée sur une vaste échelle au Mexique, à Cuba, au Pérou, au Vénézuela. à la déportation dans des îles désertiques de Pâques par le Chili ou de la Terre de Feu, par l’Argentine, à la livraison au bourreau fasciste pratiquée par l’Uruguay.
La liquidation des différents partis communistes de l’Amérique latine (Argentine, Brésil, Mexique, Chili) correspond à celle des sections d’Europe et est la conséquence de la tactique appliquée pour les « pays coloniaux et semi-coloniaux » qui se traduit à mettre les masses à la remorque de la petite bourgeoisie nationale… Ainsi l’I.C. cherche, par la Ligue contre l’Impérialisme, à gagner de l’influence dans les couches intellectuelles et petites-bourgeoises, dont elle appuie les manoeuvres qui les caractérisent. On a eu ainsi, à Montevideo, un Congrès contre la guerre, parallèlement à celui d’Amsterdam et on est occupé à préparer un Congrès pan-américain contre le fascisme…
En ce qui concerne l’opposition de gauche, elle existe dans beaucoup de ces pays ; elle progresse même, d’après leurs journaux, à Cuba, au Mexique, en Argentine, au Chili. Nous ne sommes. pas en mesure de vérifier cette affirmation, mais le fait, par exemple, que le chef de la gauche, au Chili, est le sénateur Hidalgo, opportuniste achevé, nous démontre que, comme en Europe, des éléments pourris et politiquement disqualifiés ont réussi, au travers de l’opposition trotskiste, à se faire une nouvelle base politique.
Mais c’est surtout dans le domaine syndical que le centrisme montre son vrai visage. La situation était aussi, dans ce domaine, très favorable pour lui. La Fédération Américaine du Travail, qui avait, depuis 1918, chercha à orienter le mouvement ouvrier sud-américain vers les intérêts de l’impérialisme nord-américain au travers de la Fédération pan-américaine du Travail, (dont la Confédération Générale Ouvrière Mexicaine et quelques organisation de l’Amérique centrale formaient le noyau), n’a pas réussi à gagner la moindre influence dans aucun pays de l’Amérique du Sud. Elle était tellement impuissante que, depuis 1927, elle n’a plus pu tenir de Congrès ; le sixième, qui devait avoir lieu à la Havane en 1931, a été ajourné « sine die ».
Il s’agissait surtout, pour l’Internationale Syndicale Rouge, de gagner les masses organisées par les anarcho-syndicalistes qui, au travers de leur Centrale de Berlin, avaient constitué dernièrement, en Amérique latine, une Fédération continentale s’appuyant surtout sur les organisations de l’Argentine et de l’Uruguay, du Mexique et de Cuba, et sur les. I.W.W. du Chili. La force de l’anarcho-syndicalisme reste debout comme auparavant et aujourd’hui même, les centristes, dans leur incapacité d’opposer une politique de classe et de critique léniniste, n’ont pas réussi à battre en brèche l’apolitisme anarchiste qui s’est traduit dans les faits par « l’appui politique » aux coups d’Etat militaristes dans différents pays. Les anarcho-syndicalistes, avec leur « attente complaisante » aux radicaux en Argentine, Grove au Chili, le « battlisme » en Uruguay, l’A.P.R.A. au Pérou, ont entraîné les masses syndiquées derrière les partis de la petite bourgeoisie nationaliste, comme, tout au moins, dans les premiers moments de la République, ils devaient marcher avec les bourgeois et les petits-bourgeois de l’Espagne.
Le centrisme qui, depuis 1935, a créé un Secrétariat de l’Amérique latine, a, en 1929, au Congrès de Montevideo, constitué la Fédération Syndicale de l’Amérique latine, en affirmant qu’il s’appuyait sur de puissantes organisations au Mexique, Colombie, Équateur, Pérou, Uruguay et Brésil. En réalité, il s’agit d’organisations squelettiques dont le seul résultat tangible a été d’augmenter la confusion et la désorientation des masses. De plus, si le Secrétariat Sud-Américain ne dispose que d’une organisation faible, il possède un nombre respectable de bonzes et de moyens qui ont permis aux bureaucrates centristes de sillonner tout le continent et quand ces bureaucrates sont de l’espèce d’un Oreste ou d’un Casanellas, on comprend facilement les fâcheux résultats d’une telle activité. En fait, ils ont fini par détruire toute influence dans les pays où il existait et surtout au travers des scissions pratiquées au Mexique et en Argentine, ils ont accompli un vrai crime contre les intérêts de la classe ouvrière.
Aujourd’hui même, dans des pays où il y a des partis communistes officieux, ou plutôt des groupes qui s’intitulent ainsi, il n’existe, en réalité, aucun mouvement syndical, ou il est tout au plus insignifiant. C’est le cas du Paraguay, du Vénézuéla, de la Bolivie, de la Colombie même où, il y a quelques années, l’Internationale Syndicale Rouge parlait de ses 150.000 adhérent !!! La presse centriste, dans un de ses récents rapports, avoue que, sauf à de rares exceptions (au Pérou, par exemple), les syndicats révolutionnaires rouges ont montré une complète inaptitude à conduire les mouvements spontanés de grève ou même d’intervenir dans les grèves suscitées par les syndicats réformistes ou les anarcho-syndicalistes.
Au XIe Plenum, l’I. C., par la bouche de Manouilsky, avait déclaré : Les moments d’une crise révolutionnaire mûrissent, avant tout, dans des pays comme les Indes, la Chine, l’Espagne, certains pays de l’Amérique latine.
Fidèle à sa tactique contre-révolutionnaire, elle a commencé par liquider les organisations de classe du prolétariat et préparer par là, également, en Amérique latine, les conditions mêmes pour le déroulement des conflits inter-impérialistes qui mûrissent aujourd’hui bien plus sérieusement que la révolution mondiale sous la conduite du « pilote » Staline.

Gatto MAMMONE

Le problème de la jeunesse Pt.5

L’activité prépondérante déployée par la jeunesse de toutes les classes de la société, au moment de la guerre impérialiste, mérite un examen particulier car elle vérifie avec une évidence exceptionnelle la formulation théorique qui voit dans l’action des jeunes l’expression la plus achevée, la plus radicale, des manifestations sociales qui dominent l’esprit d’une époque. Pendant cette période, jeunes bourgeois et jeunes ouvriers ont révélé, par une débordante impétuosité et une étonnante identité de réflexe devant la situation, de quoi sont capables les jeunes générations lorsque surgit soudainement, avec la violence d’une explosion, le terme d’une fermentation sociale arrivée à maturité. En se jetant à corps perdu dans la mêlée, avec un élan absolument désintéressé, elles ont acquis une force d’attraction, une capacité de persuasion et d’entraînement, déterminant partout les hésitants, les indécis, à suivre son exemple. Elles n’ont pas seulement répondu à l’appel de la bourgeoisie ; en intervenant aussi fougueusement sur l’arène historique, elles sont devenues l’amplificateur en chair humaine de l’appel lancé par la classe dominante.
Inévitablement, par l’enchaînement des situations traversées avant-guerre par le prolétariat, la jeunesse ouvrière devait sombrer dans le massacre mondial, avec des transports d’allégresse. C’était le prix inévitable de la politique surgie au sein des organisations ouvrières constituées au cours de cette période. Contaminée par l’opportunisme qui parvenait à dissimuler sa politique réactionnaire derrière l’unité confuse qui régnait dans tous les partis socialistes, la Deuxième Internationale, qui avait pour mission d’épargner au prolétariat la sanglante expérience de 1914, devait s’effondrer dès les premières mobilisations et devenir, depuis ce moment, un instrument précieux aux mains de la bourgeoisie internationale. Toute la jeunesse organisée dans cette Internationale et sur qui le prolétariat avait fondé de brillants mais vains espoirs pour l’avenir du mouvement socialiste s’est ralliée à la cause qui assassinait la classe ouvrière. Cette conversion est d’autant plus significative que les chefs opportunistes avaient constamment entretenu les espérances creuses du prolétariat à l’égard du rôle et des possibilités réelles de la jeunesse dans la lutte ouvrière. Ils prétendaient, en effet, que la jeunesse présentait par sa nature même une force garantissant le mouvement ouvrier contre le conservatisme, la bureaucratie et l’inertie, alors que les qualités naturelles propres à la jeunesse ne peuvent représenter cet élément impulsif qu’à la condition essentielle d’être épaulées d’abord par des mouvements de classe, ensuite par une fraction consciente et expérimentée du prolétariat révolutionnaire. Par ailleurs les faits ont prouvé que l’irruption de groupes de jeunes socialistes au sein des partis a favorisé le renforcement de l’opportunisme, la corruption de ces partis et a contribué, dans une grande mesure, à faire de la jeunesse l’élément actif et le plus irrésistible du mouvement chauvin de 1914.
Dans une précédente étude, nous avons essayé d’expliquer que la position des gauches dans la Deuxième Internationale, en ce qui concerne la question de la jeunesse, avait eu pour conséquence d’assurer sur celle-ci l’emprise des opportunistes et du capitalisme. L’autonomie des organisations de jeunes socialistes, afin de favoriser l’apprentissage scientifique marxiste des jeunes et les préparer à résister aux courants réformistes et anarchistes, a faussé l’action de la jeunesse ouvrière. La création d’organisations de jeunes au sein des partis avait déjà eu pour effet de dénaturer la fonction de ces derniers, car pour développer ces organisations il fallut modifier l’action des partis et la niveler sur le programme et la propagande spécifiques aux syndicats. Mais l’autonomie se réalisant au moment où les partis sont en proie aux conflits entre droite, centre et gauche, déterminant des réactions parmi les jeunes instinctivement hostiles aux disputes théoriques, a non seulement empêché le développement de groupes de jeunes dans les syndicats, seuls capables d’assumer la préparation politique de la jeunesse, mais a étouffé sûrement toute possibilité révolutionnaire existante chez certains jeunes socialistes car, en les isolant des partis auxquels ils n’étaient plus réunis que par un lien administratif, ils ne pouvaient plus se joindre à la lutte menée par les gauches. Au surplus, comme ces organisations s’occupaient surtout de vulgariser des notions élémentaires du marxisme, de fournir une activité bruyante et susceptible de rapporter des réalisations immédiates, telle par exemple l’action antimilitariste et scolaire, et disposant de cercles de culture physique, elles rendaient le déclin du mouvement ouvrier supportable à la jeunesse qui, du même coup, s’adaptait à la nouvelle situation. Cette manifestation particulière au mouvement de la jeunesse n’est qu’une manifestation des conditions générales dans lesquelles se déroule la lutte des classes d’avant-guerre. Mais, pour saisir l’interdépendance qui relie cette manifestation au cours des phénomènes qui ont provoqué l’écroulement du mouvement ouvrier, il faut dégager la physionomie économique et politique générale de cette période afin de mettre en évidence l’élément générateur de la discipline idéologique d’où surgit l’élan enthousiaste de la jeunesse bourgeoise et ouvrière partant se faire massacrer sur les champs de bataille, emportant la bénédiction des bourgeois, des évêques et des chefs socialistes indignes.
Les principes idéologiques qui légitiment et rendent possible l’activité des classes résultent en dernière analyse de l’état économique existant, de l’évolution des forces économiques qui, en modifiant les rapports sociaux, déterminent sur la désagrégation des vieilles théories de nouvelles idéologies sociales. Pour créer une société à son image, la bourgeoisie dut déraciner la féodalité. C’est sous le drapeau des principes rationalistes et individualistes s’exprimant politiquement sous la forme d’institutions démocratiques oeuvrant à la centralisation étatique et à l’unification nationale qu’elle mène sa lutte pour fonder sa force politique. Après avoir conquis le pouvoir politique, la bourgeoisie s’est trouvée en face d’un nouvel adversaire : le prolétariat, produit social se développant au même pas que l’industrie capitaliste. L’importance numérique de cette classe se manifeste dans presque tous les pays et les luttes sociales révèlent de plus en plus la physionomie caractéristique du mouvement ouvrier. Le prolétariat naissant s’épuise d’abord en luttes désespérées, mais après chaque défaite il se relève toujours plus nombreux et plus cohérent. Ainsi donc, dès les débuts de sa domination, la bourgeoisie doit tenir compte, tant au point de vue numérique que de sa force organisée, des revendications formulées par cette classe. D’autre part, l’exploitation de la force de travail étant à la base même du régime capitaliste, la bourgeoisie devait rechercher les moyens capables de dévoyer les luttes ouvrières de leur chemin de classe, lequel aboutissait inévitablement à supprimer la source du profit. Sur le coup de l’antagonisme croissant entre bourgeois et prolétaires, les institutions parlementaires évoluent et font converger, vers elles, toutes les réactions sociales qui surgissent au sein de la société. En démocratisant davantage les cadres du parlement par l’incorporation de représentants ouvriers, en accordant une série de modifications réformant la législation ouvrière, ces institutions et partant la classe capitaliste qu’elles ont pour mission de défendre s’adaptaient aux progrès rapides du mouvement ouvrier. De plus, en débouchant vers ces institutions, en y introduisant de nouveaux représentants, l’action ouvrière trouvait de plus en plus son inspiration non dans un parti de classe bien délimité, mais dans des préoccupations parlementaires vers lesquelles tendaient presque tous les efforts des partis socialistes. Comme à cette époque le prolétariat en était encore à rechercher les formes constitutives d’un parti vraiment distinct des autres et que l’élargissement du régime parlementaire, accompagné de réformes sociales, était possible grâce à l’expansion de l’économie vers les colonies et au perfectionnement de la technique productive, l’action des partis socialistes trouvait, dans cette situation, les conditions pour permettre l’emprise de la classe dominante sur le prolétariat. En effet, la puissance détenue par le prolétariat dépendait en somme de la puissance créée spontanément par l’évolution économique, dans laquelle l’industrie fortement centralisée concentrait de forts contingents d’ouvriers. Cependant, de son côté, la bourgeoisie, favorisée par la situation économique qui atténuait les antagonismes de classe, réussissait, en accordant des droits politiques au prolétariat, à rassembler progressivement autour de ses objectifs de classe les masses ouvrières. Dans l’importance relative de la lutte économique et de la lutte politique, une certaine fluctuation existait en rapport avec le mouvement oscillatoire de l’industrie capitaliste. Quand celle-ci traversait des périodes de prospérité, le mouvement ouvrier voyait s’accroître l’importance de ses droits politiques et de ses organisations économiques. Durant les périodes de crises, la lutte ouvrière s’affirmant avec vigueur obligeait la bourgeoisie à recourir à de nouveaux procédés de technique productive et à étendre le champ de son exploitation vers les contrées non industrialisées. C’est ainsi que nous constatons entre ces deux mouvements oscillatoires, les mouvements industriel et politique, non seulement une ressemblance mais encore un lien. Or les périodes de prospérité sont encore possibles à cette époque précisément parce qu’il y avait des régions non industrialisées à exploiter. Ces périodes sont naturellement celles où le mécontentement social général est le moindre et où l’effort pour s’élever par son propre travail, de même celui qui tend à obtenir des avantages d’ordre matériel et même politique, est immédiatement réalisable. Cette situation aidant, des milieux ouvriers sortirent des organisations collectives puissantes bien organisées, disciplinées, comportant à leur tête non seulement une bureaucratie très complète, mais jusqu’à des ministres.
Cette puissance organisée, syndicats groupant des centaines de milliers de membres, coopératives, organisations sportives, sociétés de toutes espèces, substitua bientôt dans ses buts de combat la réforme démocratique de l’ordre bourgeois au renversement de cet ordre même. La classe ouvrière devint le champion réel de l’idéologie bourgeoise. Lorsque les contradictions du régime capitaliste surgissant de la phase de l’impérialisme se firent sentir et que la préparation idéologique pour la guerre se systématise, le mouvement ouvrier socialiste avait réalisé, dans les principaux pays, Allemagne, France, Angleterre, etc., de nombreuses réformes législatives obtenues au travers des succès parlementaires, mais autour de lui les forces réactionnaires se groupèrent sous le drapeau de la démocratie pure et se placèrent sur le terrain interchangeable de l’opportunité.
Les mouvements pacifistes en faveur du désarmement et de l’arbitrage prennent une énorme extension. Et, alors que la situation était saturée de chauvinisme, ces initiatives sont présentées par les socialistes comme des victoires de la « raison humaine » et du socialisme. En réalité, toutes ces manifestations contenaient l’idéologie guerrière exigée pour déterminer la cohésion de toutes les classes de la société autour des objectifs essentiellement capitalistes de la conflagration mondiale. Au surplus si l’Europe avait connu une quiétude relative en ce qui concerne les conflits armés, il ne faut pas perdre de vue que les guerres coloniales, dont le prolétariat faisait évidemment les frais, n’ont pour ainsi dire pas cessé. Ainsi donc les formes de production qui avaient brisé la société féodale et nécessité l’économie nationale unifiée par la bourgeoisie s’étaient étendues à l’échelle mondiale laquelle conditionnait la nouvelle idéologie bourgeoise. L’impérialisme devenait, en entraînant irrésistiblement les différents États vers la guerre, la forme suprême des antagonismes économiques. En ouvrant la période des guerres et des révolutions, l’impérialisme était non seulement l’expression matérielle la plus puissante du capitalisme, mais il était aussi son expression idéologique la plus élevée. Les grandes vertus guerrières qui trempent les caractères, l’exaltation de la force brutale, inspirent l’activité des fractions réactionnaires les plus avancées de la bourgeoisie.
Mais tandis que les partis socialistes continuaient à faire du prolétariat le champion de la démocratie et opposaient d’éloquentes paroles de paix à l’atmosphère guerrière qui gagnait de plus en plus tous les esprits, la bourgeoisie avancée s’engage carrément dans la voie de la « Victoire armée » et devient, naturellement, devant un mouvement ouvrier se condamnant à enregistrer des succès électoraux, l’élément qui domine dans les situations s’échelonnant vers le cataclysme.
Et bientôt, grâce aux possibilités matérielles dont dispose cette fraction bourgeoise qui sait merveilleusement mettre à profit les conditions générales où se meut le prolétariat mondial, des mouvements de jeunes bourgeois se forment qui donnent des fondements mystiques et sportifs aux courants patriotiques qu’ils ont embrassés.
La floraison soudaine de ces organisations est une manifestation sérieuse du développement régressif du mouvement ouvrier. En effet, au début du mouvement socialiste, alors que son rayonnement s’effectuait par la vigueur de sa lutte, il y avait parmi les jeunes étudiants bourgeois de nombreux socialistes, remuants, actifs, tapageurs. Et si beaucoup d’entre eux se servaient du mouvement pour se tailler une situation, pour décrocher un siège de parlementaire, il est indéniable que l’ampleur des luttes ouvrières subjuguait le tempérament impulsif de ces jeunes. Mais quand s’ouvre l’ère du parlementarisme qui desséchait progressivement l’action révolutionnaire du prolétariat, les groupes d’étudiants révolutionnaires se désagrègent et le caractère par trop élémentaire des organisations des jeunes socialistes les éloignèrent plutôt du mouvement socialiste. Avec l’étouffement de la lutte ouvrière se vérifie non seulement l’évanouissement du stimulant révolutionnaire apporté par la jeunesse ouvrière, mais aussi l’effondrement des groupes de jeunes étudiants révolutionnaires.
Quant aux groupes qui s’associent aux socialistes parlementaires et dont l’action se borne à organiser des conférences de notabilités socialistes et à préparer de futurs candidats parlementaires, pas toujours socialistes, ils traînent une vie morne, dépourvue d’attrait pour les jeunes. Entre-temps, ce que l’on pourrait appeler la débauche parlementaire, jeunes bourgeois et jeunes ouvriers ont chacun de leur côté une activité excessivement nuancée dans les formes, mais semblable quant au fond. Les deux s’engouffrent dans des organisations qui, s’efforçant de répondre à leurs besoins de mouvement, en même temps que s’effectuait l’évolution descendante de l’action prolétarienne, devaient s’inspirer de l’atmosphère issue de la situation dirigeant de plus en plus la tension intellectuelle des individus vers les conséquences qu’entraîne la résistance du monde capitaliste. C’est donc suivant la dissolution du prolétariat et le renforcement des positions de classe occupées par la bourgeoisie que s’effectue le développement de toutes les organisations de jeunes de cette époque.
Le réveil de la jeunesse bourgeoise sous le drapeau du chauvinisme doit être considéré comme une manifestation révélant la capacité de sa classe à conduire les masses ouvrières vers la guerre. L’engouement pour les sports qui tenait la jeunesse ouvrière dans un sommeil politique était pour beaucoup dans l’indifférence qu’elle manifestait dans les débuts à l’égard de ces mouvements bourgeois. Mais à mesure que se renforçaient, au sein de la société, les bruyantes manifestations du chauvinisme, les jeunes étaient touchés, entraînés, conquis. Mêlés un temps, perdus parmi la classe ouvrière, après avoir espéré dans la lutte prolétarienne (celle des grèves et de l’insurrection), après avoir espéré dans le nombre formidable des organisations syndicales et politiques, après avoir ressenti plus durement que leurs aînés les conséquences d’un réformisme stérile, intégrant au régime sa classe qui avait pour mission de l’abattre, la jeunesse ouvrière, oscillant du goût sportif au besoin de se dépenser pour une cause exigeant du courage, du dévouement, devait servir sans réfléchir et pleine d’espoirs renouvelés la cause pour laquelle s’entre-tuèrent les ouvriers de tous les pays et qui alors s’affirmait toujours plus cohérente et unanime.
Les conditions qui ont permis à la jeunesse de stimuler et d’intensifier l’exaltation patriotique sont également le produit du rôle particulier que les jeunes ont tenu dans la production où ils se différencient nettement des travailleurs adultes. Quand la production réclamait une certaine spécialisation, non dans le domaine de la capacité technique mais dans celui de la résistance physique, elle déterminait une formation subsidiaire de manœuvres dans la plupart des industries. Lorsque l’économie dû faire face aux nécessités de la lutte sur le marché mondial, le capitalisme opère dans son organisation technique et commerciale des transformations importantes. Un enseignement professionnel destiné à adapter les ouvriers aux progrès constants de la science technique et commerciale devient nécessaire. Toutefois ces modifications ne sont pas seulement nécessitées par des crises industrielles mais elles résultent aussi des effets qu’elles provoquent parmi la classe ouvrière qui, surtout dans ces périodes, prend l’initiative des conflits de classe. Mais en opérant ces transformations techniques, le capitalisme parvenait en même temps à atténuer sérieusement la portée de ces conflits. La jeunesse bien plus que les adultes se corrompt sous les efforts d’adaptation du capitalisme aux difficultés de l’heure. En fréquentant les écoles professionnelles, les jeunes ouvriers, tout en accomplissant encore à l’atelier un travail parcellaire exigé par le machinisme, pouvaient lorsque la crise les obligeait à abandonner leur spécialisation gagner leur vie dans une autre branche de la production. Ainsi les périodes de crise peuvent être traversées sans trop de souffrance et pour les ouvriers et pour le patronat.
Cet avantage, attribut de la jeune génération, atténuait les conflits entre celle-ci et le patronat et renforçait du même coup la concurrence existante entre les jeunes ouvriers et les ouvriers adultes.
D’autre part se faisait jour, de plus en plus, cette mentalité particulière à l’aristocratie ouvrière. Car le but poursuivi ce n’est pas tant de connaître à fond la technique de leur profession et décider par cela même de revendiquer une amélioration de leur sort en tant qu’ouvriers, mais l’autre : de profiter des écoles avec le désir de ne plus être des simples travailleurs. Ou bien ils veulent s’évader de l’atelier pour entrer au bureau ; ou bien ils convoitent les galons de contremaître. Et puisque là aussi se feront bientôt sentir les lois de l’offre et de la demande, les diplômés se multipliant, à la fin des comptes, pour mériter les bonnes grâces patronales les jeunes ont recours à des actes qui n’ont rien à voir avec les intérêts de la classe ouvrière. Pour être admis auprès de l’industriel, le jeune exhibe son appartenance à des organisations bourgeoises. Dans les organisations socialistes aussi on assiste à la désertion des éléments les plus cultivés qui vont mettre toute leur capacité au service du capitalisme.
Devant une pareille situation, les partis socialistes orientent leur activité sur cette base : dans la société socialiste de bons travailleurs seront nécessaires pour qu’il y ait abondance de biens, tout en exigeant de chacun une durée de travail restreinte ; dans la société actuelle encore il est nécessaire, pour le bien du travailleur, que celui-ci connaisse parfaitement la machine et qu’il y apporte même des perfectionnements. Pour éviter que la mentalité de la jeunesse qui se forme dans les écoles professionnelles ne devienne un danger pour sa classe, ils s’efforcent d’accentuer leur propagande parmi les élèves. Des revendications scolaires sont formulées dans des manifestes et défendues aux parlements par les mandataires socialistes ; des mesures organisationnelles en vue d’aider et favoriser l’éducation socialiste des jeunes se concrétisent dans les organisations indépendantes récemment constituées. Incontestablement cette orientation épousait le développement interne de la production capitaliste. Ce développement exprimait donc en même temps que les capacités de la bourgeoisie à surmonter les difficultés économiques et politiques de cette phase, l’esprit opportuniste des partis socialistes adaptant leur politique à l’évolution capitaliste. La pression faite sur les pouvoirs publics afin de réaliser des réformes scolaires obtinrent l’accord, au sein des Parlements, de la bourgeoisie libérale, et des résultats appréciables sont enregistrés dans ce domaine. La propagande faite au sein des écoles transforme bientôt celles-ci en véritables foyers d’agitation et en centres de recrutement sur lequel repose, pour une très grande part, l’augmentation si remarquable des organisations autonomes de jeunes socialistes. Ces succès joints à ceux réalisés dans le domaine militaire où plusieurs réformes sont faites à l’initiative des socialistes, toujours par une action combinée de la jeunesse et des parlementaires socialistes et libéraux, rattachaient les jeunes ouvriers toujours par une action combinée et cela d’autant plus profondément que les situations déterminaient une conjonction de toutes les réactions sociales vers l’aboutissement impérialiste généré par la société capitaliste.
Pour ce qui est de la classe ouvrière, après avoir été rendue impuissante par la politique opportuniste, elle s’était finalement acclimatée à la température bouillante de la marmite sociale et s’était repliée sur elle-même, épuisée d’avoir traversé de sanglantes expériences infructueuses d’un point de vue révolutionnaire. La jeunesse, qui avait d’ailleurs suivi fidèlement le déclin de sa classe avait cependant pu bénéficier, grâce à son insouciante irresponsabilité et aux débouchés où son besoin de mouvement avait pu se déverser, [… ] a été particulièrement secouée par la guerre. La réalité de la situation éclate brusquement à ses yeux au moment où elle n’avait plus rien à attendre de sa classe et où la pensée révolutionnaire était l’attribut de quelques rares militants. Et tout comme elle s’est adaptée aux événements antérieurs, quand ses organisations s’identifient au courant chauvin, elle s’adapte aussi facilement aux nécessités de la nouvelle situation. Mais cette fois ce n’est plus dans le cadre des partis socialistes, c’est dans l’armée au milieu de l’explosion des mobilisations, des branle-bas de combats et du tumulte sauvage de la guerre. D’un côté les organisations ouvrières et la plupart de ses maîtres passent dans les rangs de la bourgeoisie, de l’autre côté les révolutionnaires sont réduits au silence par la censure, les lois martiales, l’assassinat et il n’y a plus qu’un seul mouvement qui se présente à elle avec des sentiments simples exigeant du courage et le mépris de la mort, c’est plus qu’il n’en faut pour l’égarer et lui donner cet élan irrésistible où elle peut se retrouver, se mesurer et se donner une vie héroïque que le mouvement ouvrier ne lui avait jamais offert dans de telles dimensions.
Bien qu’elle exprime toujours mais avec une sensibilité déchaînée l’écroulement du mouvement ouvrier, elle parvient à la faveur des événements à jouer un rôle de premier plan. Tout d’abord parce que la réalité sociale en la frappant rudement provoquait en elle de violentes réactions que l’action prolétarienne ne pouvait plus capter, ensuite parce que la bourgeoisie ne pouvant se passer de la jeunesse pour l’entrée dans la bagarre lui adressait des appels destinés à l’exciter davantage. Elle recherchait autre chose que la tiédeur du pacifisme, une aventure faite à la mesure de la dissolution de sa classe.

HILDEN

Les trois forces

Discours prononcé par Lénine au congrès des ouvriers des transports de Russie. 27 mars 1921

Camarades, permettez-moi tout d’abord de vous remercier de votre accueil et de vous rendre la pareille, en saluant votre congrès. Avant de passer à la question relative à vos travaux et à tout ce que le pouvoir soviétique attend de votre congrès, permettez-moi de commencer d’un peu loin.

Tout à l’heure, en traversant votre salle de séances, j’ai remarqué une pancarte avec cette inscription  : « Le règne des ouvriers et des paysans n’aura pas de fin ». Quand j’ai lu cette étrange pancarte qui n’était pas pendue au mur, il est vrai, mais, contre l’habitude, posée dans un coin — quelqu’un ayant compris que la pancarte n’était pas très heureuse, l’aura mise de côté — quand j’ai lu cette étrange pancarte, j’ai pensé  : Voilà pourtant les vérités élémentaires et fondamentales qui suscitent chez nous des malentendus et de fausses interprétations. En effet. Si le règne des ouvriers et des paysans ne devait pas prendre fin, cela voudrait dire qu’il n’y aurait jamais de socialisme, puisque le socialisme signifie la suppression des classes  ; or, tant qu’il existera des ouvriers et des paysans, il existera des classes différentes, et, par conséquent, il n’y aura pas de socialisme intégral. Tout en méditant sur ce fait que trois années et demie après la Révolution d’Octobre, on trouve encore chez nous des pancartes aussi étranges, bien que légèrement mises à l’écart, — j’ai songé aussi que même les mots d’ordre les plus répandus, les plus courants, suscitaient chez nous des malentendus extrêmement graves. Ainsi, par exemple, nous chantons tous que nous avons engagé le dernier et décisif combat. C’est là un des mots d’ordre les plus répandus, que nous répétons sur tous les modes. Mais j’ai bien peur que si l’on demandait à la majeure partie des communistes de dire contre qui ils ont engagé aujourd’hui — non point le dernier, évidemment c’est un peu trop dire, mais un de nos derniers et décisifs combats — je crains que bien peu sachent donner la bonne réponse et montrer qu’ils comprennent clairement contre quoi ou contre qui nous avons engagé aujourd’hui un de nos suprêmes combats. Et j’ai idée qu’en rapport avec les événements politiques de ce printemps, qui ont retenu l’attention des grandes masses d’ouvriers et de paysans, j’ai idée qu’en rapport avec ces événements il serait bon tout d’abord d’examiner une fois de plus ou, du moins, de tenter d’examiner la question de savoir contre qui nous menons aujourd’hui, au cours de ce printemps, un de nos derniers et décisifs combats. Permettez-moi de m’arrêter sur ce point.

Pour bien s’orienter dans cette question, je crois qu’il faut, avant tout, considérer une fois de plus, avec le maximum de précision et de lucidité, les forces en présence et dont la lutte doit déterminer le sort du pouvoir soviétique, ainsi que, d’une façon générale, la marche et le développement de la révolution prolétarienne, de la révolution pour le renversement du capital aussi bien en Russie que dans les autres pays. Quelles sont ces forces  ? Comment sont-elles groupées les unes contre les autres  ? Quelle est, à l’heure présente, la disposition respective de ces forces  ? Toute crise politique plus ou moins grave, tout nouveau tournant, même peu considérable, dans les événements politiques, doit nécessairement amener tout ouvrier, tout paysan qui pense, à cette question  : Quelles sont les forces en présence et comment sont-elles groupées  ? Et ce n’est qu’après avoir appris à bien évaluer ces forces, avec une parfaite lucidité, indépendamment de nos sympathies et de nos désirs personnels, que nous pourrons tirer les bonnes conclusions relativement à notre politique en général, et à nos tâches immédiates. Permettez-moi donc de vous décrire brièvement ces forces.

Il existe trois forces essentielles, principales, fondamentales. Je commencerai par celle qui nous est le plus proche, par le prolétariat. C’est là la première force. C’est la première classe sociale distincte. Vous le savez bien, puisque vous-mêmes vivez au plus épais de cette classe. Quelle est aujourd’hui sa situation  ? En Russie soviétique c’est la classe qui, il y a trois ans et demi, a pris le pouvoir et réalisé depuis lors sa domination, sa dictature  ; c’est elle qui, en ces trois années et demie, a pâti, souffert, supporté, enduré des privations et des calamités, plus que toutes les autres classes. Ces trois années et demie, dont la plus grande partie a été remplie par la guerre civile à outrance que le pouvoir des Soviets a dû soutenir contre le monde capitaliste tout entier, ont apporté à la classe ouvrière, au prolétariat, des calamités, des privations, des sacrifices, une misère sans précédent dans le monde. Et l’on a vu cette chose étrange  : La classe qui a pris dans ses mains la domination politique l’a prise en ayant conscience qu’elle la prenait seule. Cela rentre dans la conception de la dictature du prolétariat. Cette conception n’a de sens que lorsqu’une classe sait qu’elle prend seule le pouvoir politique entre ses mains et ne se trompe elle-même ni ne trompe les autres par des propos sur le pouvoir de « tout le peuple, élu par tous, consacré par le peuple tout entier ». Des amateurs de cette rhétorique, vous le voyez fort bien, il y en a beaucoup et même beaucoup trop, mais dans tous les cas, on n’en trouverait pas au sein du prolétariat, car les prolétaires ont compris et ont inscrit dans la Constitution, dans les lois fondamentales, qu’il est question de la dictature du prolétariat. Cette classe se rendait compte qu’elle prenait seule le pouvoir, et dans des conditions exceptionnellement difficiles. Elle a exercé le pouvoir de la façon dont on exerce toute dictature, c’est-à-dire qu’elle a réalisé sa domination politique avec le maximum de fermeté, d’inflexibilité. Ce faisant, elle a subi, en ces trois années et demie de domination politique, des calamités, des privations, la famine, une aggravation de sa situation économique, comme jamais aucune classe au monde n’en a connu. On conçoit donc qu’à la suite d’une tension aussi surhumaine, cette classe soit aujourd’hui particulièrement fatiguée, épuisée, excédée.

Comment se fait-il que dans un pays où le prolétariat est si peu nombreux en comparaison du reste de la population, dans un pays arriéré, qui était coupé artificiellement, par la force militaire, des pays ayant un prolétariat plus nombreux, un prolétariat conscient, discipliné et bien organisé, comment se fait-il que dans un tel pays, malgré la résistance et les attaques de la bourgeoisie du monde entier, une seule classe ait pu réaliser son pouvoir  ? Comment a-t-elle pu le faire pendant trois années et demie  ? D’où lui venait l’appui  ? Nous savons que l’appui venait de l’intérieur du pays, de la masse paysanne. Nous allons examiner tout à l’heure cette deuxième force, mais il faut d’abord en finir avec l’analyse de la première. J’ai déjà dit, et chacun de vous le sait pour avoir observé l’existence de ses proches camarades de fabrique, d’usine, de dépôt de chemin de fer, d’atelier, que jamais la détresse de cette classe n’a été aussi grande, aussi aiguë qu’à l’époque de sa dictature. Jamais le pays n’a été aussi fatigué, aussi usé qu’aujourd’hui. Qu’est-ce donc qui donnait à cette classe les forces morales pour endurer ces privations  ? Il est clair, il est tout à fait évident qu’elle devait puiser quelque part des forces morales pour pouvoir supporter ces privations matérielles. La force morale, l’appui moral est, comme vous le savez, une notion vague  ; par force morale on peut entendre tout ce qu’on veut, on peut tout faire passer là-dessous. Pour éviter ce danger, pour qu’il soit impossible d’introduire dans la notion de force morale quoi que ce soit de vague ou de fantaisiste, je me demande si l’on ne pourrait pas trouver des indices permettant de définir exactement ce qui a donné au prolétariat la force morale de supporter les privations matérielles inouïes qu’impliquait sa domination politique  ? Je pense que si nous posons ainsi la question, nous pourrons trouver une réponse exacte.

La République soviétique aurait-elle pu supporter ce qu’elle a enduré pendant trois années et demie, aurait-elle pu résister victorieusement à l’assaut des gardes blancs soutenus par les capitalistes de tous les pays du monde, si, au lieu de pays avancés, elle avait eu en face d’elle des pays arriérés  ? Il suffit de se poser cette question pour trouver la réponse aussitôt, sans hésitation aucune.

Vous savez que pendant trois années et demie les puissances les plus riches du monde nous ont fait la guerre. La force militaire que nous avions devant nous et qui soutenait Koltchak, Ioudénitch, Dénikine, et Wrangel — vous le savez très bien, puisque chacun de vous a pris part à cette guerre — dépassait de beaucoup, immensément et sans conteste nos forces militaires. Vous savez parfaitement qu’aujourd’hui encore, la puissance de tous ces Etats est infiniment plus grande que la nôtre. Comment se fait-il alors que ces Etats, qui s’étaient assigné la tâche de vaincre le pouvoir soviétique, ne l’aient pas vaincu  ? A quoi cela tient-il  ? La réponse est nette. Cela a pu se faire et cela s’est fait parce que dans tous les pays capitalistes le prolétariat était pour nous. Même là où il était manifestement sous l’influence des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires, — dans les pays d’Europe ils s’appellent autrement, — il n’a cependant pas soutenu la lutte contre nous. Finalement, grâce aux concessions que les chefs avaient été obligés de faire aux masses, les ouvriers ont mis cette guerre en échec. Ce n’est pas nous qui avons vaincu, car nos forces militaires sont infimes. Ce qui nous a donné la victoire, c’est que les puissances n’avaient pu lancer contre nous toutes leurs forces militaires. Las ouvriers des pays avancés déterminent la marche de la guerre au point qu’il est impossible de faire la guerre contre leur volonté  ; et c’est ainsi que, finalement, par une résistance passive et semi-passive, ils ont fait échec à la guerre engagée contre nous. Ce fait incontestable répond exactement à la question de savoir où le prolétariat russe a pu prendre les forces morales nécessaires pour tenir pendant trois ans et demi et remporter la victoire. La force morale de l’ouvrier russe, ç’a été la conscience, le sentiment, la sensation de l’aide, de l’appui que lui prêtait dans cette lutte le prolétariat de tous les pays avancés d’Europe. Pour nous rendre compte de la direction que suit là-bas le développement du mouvement ouvrier il suffit de marquer que, ces derniers temps, l’événement le plus considérable qui se soit produit dans le mouvement ouvrier d’Europe a été la scission des partis socialistes en Angleterre, en France, en Italie et dans les autres pays, tant vainqueurs que vaincus, pays possédant une culture différente et placés à différents échelons du développement économique. Dans tous les pays le principal événement de cette année a été — à la suite de la débâcle, de l’effondrement total des partis socialistes et social-démocrates (en russe  : menchéviks et socialistes-révolutionnaires) — a été, dis-je, la formation de partis communistes prenant appui sur tous les éléments avancés de la classe ouvrière. Et, bien entendu, il ne fait aucun doute que si au lieu d’avoir en face de nous des. pays avancés, nous avions eu à lutter contre des pays arriérés, sans puissantes masses prolétariennes, bien loin de tenir trois ans et demi, nous n’aurions pas tenu même trois mois et demi. Notre prolétariat aurait-il eu la force morale nécessaire, s’il ne s’était pas appuyé sur la sympathie des ouvriers des pays avancés, qui nous soutenaient en dépit des mensonges répandus en millions d’exemplaires, par les impérialistes, sur le compte du pouvoir soviétique, en dépit des efforts des « chefs ouvriers », menchéviks et socialistes-révolutionnaires, qui avaient à tâche de saboter et qui sabotaient la lutte des ouvriers en notre faveur  ? Ainsi soutenu, notre prolétariat, numériquement faible, exténué par les calamités et les privations, a vaincu grâce à cette force morale. Telle est la première force.

La deuxième force, c’est celle qui se situe entre le capital et le prolétariat. C’est la petite bourgeoisie, les petits patrons  ; ce sont les éléments qui, en Russie, forment l’écrasante majorité de la population, savoir la paysannerie.

Ce sont, principalement, de petits patrons et de petits agriculteurs. Voilà ce qu’ils sont, et ils le sont fatalement dans neuf cas sur dix. Ils ne participent pas à la lutte aiguë qui se livre quotidiennement entre le capital et le travail, ils n’ont pas été à cette école  ; les facteurs économiques et politiques de la vie, loin de les rapprocher, les désunissent, les repoussent l’un de l’autre, en font de petits patrons isolés qui se comptent par millions. Tels sont les faits que vous connaissez tous fort bien. Il n’est pas de collectivité, ni de kolkhoz, ni de commune qui puisse y changer quelque chose avant de longues, très longues années. Grâce à l’énergie révolutionnaire et à l’esprit d’abnégation du prolétariat exerçant la dictature, cette force a pu triompher vite comme jamais, de ses ennemis de droite, de la classe des grands propriétaires fonciers  ; elle les a balayés net, elle a aboli leur domination avec une rapidité inouïe. Mais plus rapidement elle a aboli cette domination, plus rapidement elle a installé ses propres exploitations sur la terre passée au peuple, plus résolument elle a réglé son compte à une petite minorité de koulaks, et plus rapidement elle s’est elle-même transformée en petits patrons. Vous savez que pendant cette période, la campagne russe s’est nivelée. Le nombre des gros cultivateurs et des paysans ne cultivant pas leur terre a diminué, celui des paysans moyens a augmenté. Entre temps le caractère petit-bourgeois de nos campagnes s’est accentué. C’est là une classe à part, la seule classe qui, après que les grands propriétaires fonciers et les capitalistes ont été expropriés et chassés, est susceptible de s’opposer au prolétariat. Voilà pourquoi il est absurde d’écrire sur des pancartes que le règne des ouvriers et des paysans n’aura pas de fin.

Vous savez ce qu’est cette force quant à ses sentiments politiques. C’est une force qui hésite. Nous l’avons constaté au cours de notre révolution sur tous les points du pays  : en Russie, en Sibérie, en Ukraine, différemment selon les régions, mais partout le résultat était le même  : cette force hésitait. Longtemps elle a été menée en lisière par les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks, et à l’aide de Kérenski, et dans la période de Koltchak, et quand la Constituante était à Samara, et lorsque le menchévik Maïski était ministre chez Koltchak ou chez ses prédécesseurs, etc.

Cette force hésitait  : tantôt elle se laissait diriger par le prolétariat, tantôt par la bourgeoisie. Pourquoi donc cette force qui constitue l’immense majorité, ne s’est-elle pas dirigée elle-même  ? Parce que les conditions économiques d’existence de cette masse sont telles, qu’elles ne lui permettent pas de s’unir elle-même, de se grouper elle-même. Cela est évident pour tous ceux qui ne se laissent point abuser par des paroles creuses sur le « suffrage populaire », la Constituante et autre « démocratie », qui, dans tous les pays, a servi à tromper le peuple pendant des centaines d’années et que les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks ont essayé de réaliser chez nous pendant des centaines de semaines pour aboutir « à chaque coup » à un échec. Notre expérience nous a appris, — et nous en trouvons la confirmation dans le développement de toutes les révolutions du monde, si l’on considère la nouvelle époque, disons, les cent cinquante dernières années, —que partout et toujours il en a été de même  : toutes les tentatives faites par la petite bourgeoisie en général, et par les paysans en particulier, pour prendre conscience de leur force, pour diriger à leur manière l’économie et la politique, ont abouti à un échec. Ou bien ils doivent se placer sous la direction du prolétariat, ou bien sous celle des capitalistes. Il n’y a pas de milieu.

Ceux qui rêvent d’un moyen terme sont des rêveurs, des songe-creux. La politique, l’économie et l’histoire leur infligent un démenti. Toute la doctrine de Marx montre que dès l’instant que le petit patron est propriétaire des moyens de production et de la terre, les échanges entre les petits producteurs engendreront nécessairement le capital et, en même temps, les antagonismes entre le capital et le travail. La lutte du capital et du prolétariat est inévitable  : c’est une loi qui s’est vérifiée dans le monde entier  ; elle est évidente pour quiconque ne veut pas être sa propre dupe.

Ces facteurs économiques essentiels font que cette force ne peut pas agir par elle-même  ; et c’est pourquoi les tentatives entreprises dans ce sens au cours de toutes les révolutions, ont toujours échoué. Lorsque le prolétariat ne réussit pas à prendre la direction de la révolution, cette force se place toujours sous la direction de la bourgeoisie. Il en a été ainsi dans toutes les révolutions, et il est évident que les Russes ne sont pas oints d’une huile spéciale, et que s’ils voulaient se faire canoniser, ils se rendraient simplement ridicules. L’histoire, bien entendu, ne fait pas d’exception pour nous. Pour nous toutes ces vérités sont particulièrement évidentes, parce que nous avons vécu la période Kérenski. Des dirigeants politiques, intelligents, instruits, pourvus d’une grande expérience en matière de politique et d’administration et prêts à soutenir le gouvernement, celui-ci en avait cent fois plus que les bolchéviks. Si l’on comptait tous les fonctionnaires qui nous ont sabotés et qui ne s’étaient pas assigné pour tâche de saboter le gouvernement Kérenski, soutenu par les menchéviks et les socialistes-révolutionnaires, on verrait que c’était l’immense majorité. Et pourtant, ce gouvernement a fait faillite. Il y avait donc des raisons qui l’ont emporté sur l’avantage énorme des intellectuels instruits, habitués à gouverner l’Etat et qui s’étaient assimilé cet art durant des dizaines d’années avant d’avoir pris le pouvoir entre leurs mains. Cette expérience a été faite, sous d’autres variantes, en Ukraine, dans la région du Don, du Kouban, et toutes ont abouti au même résultat. Le hasard n’y est pour rien. Telle est la loi économique et politique à laquelle obéit la deuxième force  : ou bien elle se placera sous la direction du prolétariat, — voie pénible mais qui peut l’affranchir de la domination des grands propriétaires fonciers et des capitalistes, — ou bien elle se placera sous la direction des capitalistes, comme c’est le cas dans les républiques démocratiques avancées, même en Amérique où la distribution gratuite de la terre n’est pas encore complètement terminée (on donnait 60 déciatines gratuitement au premier venu  ; on ne saurait imaginer meilleure condition  !), et où cela a amené la domination complète du capital.

Telle est la deuxième force.

Chez nous, cette deuxième force hésite  ; elle est particulièrement fatiguée. Elle supporte les charges de la révolution, qui, depuis quelques années, deviennent de plus en plus lourdes  : mauvaise récolte, livraisons obligatoires malgré les épizooties, le manque de fourrage, etc. Dans ces conditions on conçoit que cette deuxième force, la masse des paysans, soit tombée dans le désespoir. Elle ne pouvait songer à améliorer sa situation, bien que trois années et demie se fussent écoulées depuis la suppression des grands propriétaires fonciers  ; or, cette amélioration s’impose. L’armée démobilisée ne trouve pas à s’occuper régulièrement. Voilà pourquoi cette force petite-bourgeoise devient un élément anarchiste, qui traduit ses revendications par des effervescences. La troisième force est connue de tous  : ce sont les grands propriétaires fonciers et les capitalistes.

A l’heure actuelle, on ne voit plus cette force chez nous. Mais un des derniers événements les plus importants, une des leçons particulièrement importantes de ces dernières semaines, les événements de Cronstadt ont été comme un éclair qui, mieux que toute autre chose, a illuminé la réalité.

Aujourd’hui, il n’y a plus un seul pays en Europe où l’on ne trouve des gardes blancs russes. On compte jusqu’à 700 000 émigrés russes. Ce sont les capitalistes qui se sont enfuis et cette masse d’employés qui n’ont pu s’adapter au pouvoir des Soviets. Cette troisième force, nous ne la voyons pas  ; elle a passé la frontière, mais elle vit et elle agit en accord avec les capitalistes du monde entier. Ceux-ci la soutiennent comme ils ont soutenu Koltchak, Ioudénitch, Wrangel  ; ils la soutiennent financièrement, ils la soutiennent par d’autres moyens, car ces gens ont des liaisons internationales. Tout le monde se souvient de ces gens-là. Ces jours derniers, vous avez sans doute remarqué dans nos journaux l’abondance des citations, des extraits, empruntés à la presse des gardes blancs, et qui commentent les événements de Cronstadt. Depuis quelques jours, ces événements ont été décrits par Bourtsev qui fait paraître un journal à Paris  ; ils ont été appréciés par Milioukov, — vous avez certainement lu tout cela. Pourquoi nos journaux ont-ils réservé tant de place à ces citations  ? Ont-ils eu raison  ? Oui. Car il faut connaître à fond son ennemi. On le voit moins bien depuis qu’il a passé la frontière. Mais regardez  : il ne s’est pas trop éloigné, à quelques milliers de kilomètres tout au plus. Et s’étant éloigné à cette distance, il s’est tapi. Il est là, il est vivant, il attend. Voilà pourquoi il faut l’observer attentivement d’autant plus qu’il ne s’agit pas de simples réfugiés. Non, ce sont des auxiliaires directs du capital international, ils émargent à son budget et agissent de concert avec lui.

Vous avez certainement remarqué que les citations tirées des journaux blancs publiés à l’étranger, étaient données à côté de citations empruntées aux journaux de France et d’Angleterre. C’est un seul et même chœur, un même orchestre. Il est vrai que dans cet orchestre, il n’y a pas un chef unique faisant exécuter la partition. Le chef d’orchestre, ici, c’est le capital international  ; il use de moyens moins visibles que la baguette  ; mais qu’il s’agisse bien d’un seul orchestre, la première citation venue en fait foi. Ils ont avoué que si le mot d’ordre devient : « Le pouvoir des Soviets sans les bolchéviks », ils sont d’accord. Et Milioukov l’explique avec une netteté particulière. Il a étudié l’histoire attentivement, et toutes ses connaissances, il les a renouvelées en étudiant l’histoire russe à ses propres dépens. Les études qu’il a faites durant les vingt années de son professorat, il les a corroborées par une étude personnelle de vingt mois. Il déclare que si le mot d’ordre devient  : « Le pouvoir des Soviets sans les bolchéviks », alors il est pour. S’agit-il d’un léger décalage vers la droite ou vers la gauche, vers les anarchistes  ? On ne s’en rend pas compte à l’étranger, à Paris. Là-bas, on ne voit pas ce qui se passe à Cronstadt. Mais Milioukov dit  : « Messieurs les monarchistes, ne vous hâtez pas. Vous gâterez les choses par vos clameurs. » Et il déclare  : s’il s’agit d’un décalage vers la gauche, je suis prêt à m’affirmer pour le pouvoir des Soviets contre les bolchéviks.

Voilà ce qu’écrit Milioukov et qui est absolument juste. L’histoire russe ainsi que les grands propriétaires fonciers et les capitalistes lui ont appris quelque chose, puisqu’il affirme que de toute façon les événements de Cronstadt traduisent le désir de créer un pouvoir des Soviets sans les bolchéviks, légèrement décalé vers la droite, avec un peu de liberté de commerce, un peu de Constituante. Ecoutez parler n’importe quel menchévik, et vous entendrez tout cela, peut-être même sans sortir de cette salle. Si le mot d’ordre des événements de Cronstadt est une légère déviation à gauche, — pouvoir des Soviets avec les anarchistes engendrés par les calamités, par la guerre, par la démobilisation de l’armée, — alors comment se fait-il que Milioukov soit pour ce pouvoir  ? Parce qu’il sait que la déviation ne peut se faire que du côté de la dictature prolétarienne, ou du côté des capitalistes.

Autrement le pouvoir politique ne saurait exister. Encore que la lutte actuellement menée par nous ne soit pas la lutte finale, mais un des derniers et décisifs combats, la seule réponse juste à la question de savoir contre qui nous allons maintenant engager un des combats décisifs est celle-ci  : Contre l’élément petit-bourgeois de chez nous. (Applaudissements.) Pour ce qui est des grands propriétaires fonciers et des capitalistes, nous les avons vaincus au cours de la première campagne, mais seulement de la première  ; la seconde campagne se fera à l’échelle internationale. Aujourd’hui, le capitalisme, fût-il cent fois plus fort, ne peut pas nous faire la guerre parce que là-bas, dans les pays avancés, les ouvriers lui ont saboté la guerre hier, et ils la lui saboteront demain encore mieux, encore plus sûrement, car, là-bas, les conséquences de la guerre se font sentir toujours plus. Quant à l’élément petit-bourgeois de chez nous, nous l’avons vaincu, mais il se manifestera encore, et c’est ce qu’attendent les grands propriétaires fonciers et les capitalistes, surtout ceux d’entre eux qui sont plus intelligents, tels que Milioukov, qui a dit aux monarchistes  : « Ne bougez pas, taisez-vous, car autrement vous ne ferez que renforcer le pouvoir des Soviets. » C’est ce qu’a montré la marche générale des révolutions, où il y avait de brèves dictatures des travailleurs, dictatures provisoirement soutenues par les campagnes, mais où le pouvoir des travailleurs n’était pas affermi. Peu de temps après c’était la reculade en plein. Reculade parce que les paysans, les travailleurs, les petits patrons ne peuvent avoir une politique à eux  ; après une série d’hésitations, force leur est de marcher en arrière. Il en a été ainsi pendant la Grande Révolution française, il en a été de même, sur une échelle moindre, dans toutes les révolutions. Et l’on conçoit que tous aient profité de cette leçon. Nos gardes blancs ont reculé au delà de la frontière, à trois journées de voyage de chez nous, ils se tiennent là, postés aux aguets, forts du soutien, de l’aide du capital des pays occidentaux. Telle est la situation. On voit clairement d’ici les tâches et les obligations qui incombent au prolétariat.

Le surmenage et l’épuisement font naître un état d’esprit particulier, quelquefois même le désespoir. Comme toujours cet état d’esprit et ce désespoir se traduisent chez les éléments révolutionnaires, par l’anarchisme. Il en a été ainsi dans tous les pays capitalistes, il en est de même chez nous. L’élément petit-bourgeois traverse une crise parce qu’il a eu beaucoup à souffrir au cours des dernières années, moins que le prolétariat en 1919, mais beaucoup cependant. Les paysans ont dû sauver l’Etat, s’acquitter des livraisons obligatoires sans rémunération  ; mais ils ne peuvent plus résister à une pareille tension  ; voilà pourquoi ils sont désorientés, ils hésitent, ils balancent. Et nos ennemis, les capitalistes, en tiennent compte, qui disent  : Il n’est que de donner une poussée, d’ébranler, et tout roulera. Voilà ce que signifient les événements de Cronstadt, examinés du point de vue des rapports des forces de classe, à l’échelle russe et internationale. Voilà ce qu’est le combat, — un des derniers et décisifs, — que nous menons aujourd’hui parce que nous n’avons pas encore vaincu cet élément petit-bourgeois anarchiste. Or, de cette victoire dépend le sort immédiat de la révolution. Si nous ne la remportons pas, nous reculerons comme la révolution française. Cela est inévitable, et nous devons considérer les choses sans nous encrasser la vue et sans nous payer de phrases. Il faut faire tout le possible pour alléger la situation de cette masse petite-bourgeoise et pour conserver la direction du prolétariat  ; alors le mouvement révolutionnaire communiste qui monte en Europe se trouvera renforcé. Ce qui ne s’est pas produit là-bas aujourd’hui, peut se faire demain, ce qui ne se sera pas produit demain, peut se produire après-demain, mais dans l’histoire mondiale demain et après-demain signifient au moins plusieurs années.

Voilà ma réponse à la question de savoir pour quoi nous luttons aujourd’hui, pour quoi nous avons engagé un de nos derniers et décisifs combats, quel est le sens des derniers événements, quel est le sens de la lutte de classes en Russie. On conçoit maintenant pourquoi cette lutte s’est aggravée à ce point, pourquoi il nous est si difficile de nous faire à cette idée que le principal ennemi n’est pas Ioudénitch, Koltchak ou Dénikine, mais bien notre ambiance, notre propre milieu.

Maintenant je puis en venir à la conclusion de mon trop long discours et examiner la situation de nos transports par fer et par eau, ainsi que les tâches de notre congrès. Ce qu’il m’a fallu exposer ici est, selon moi, lié à ces tâches de la façon la plus étroite, la plus intime. Je crois qu’aucune autre fraction du prolétariat n’entre aussi manifestement en contact, par son activité économique quotidienne, avec l’industrie et l’agriculture, que le font les travailleurs des transports par chemin de fer et par eau. Vous devez donner des denrées aux villes, ranimer les campagnes en leur apportant les produits industriels. Cela est évident pour tout le monde, et à plus forte raison pour les ouvriers des transports par fer et par eau, puisque c’est là l’objet de leur travail quotidien. Selon moi, la conclusion s’impose d’elle-même  : c’est que les tâches qui, à l’heure actuelle, incombent à ces travailleurs sont d’une importance exceptionnelle, et que leur responsabilité est très grande.

Vous savez tous que votre congrès s’est réuni alors que des frottements existaient entre le sommet et la base de votre syndicat, et que ce désaccord s’étendait au Parti. La question a été renvoyée devant le récent congrès du Parti  ; celui-ci a adopté des résolutions tendant à accorder le sommet avec la base, en subordonnant celui-là à celle-ci, en redressant les erreurs commises par les dirigeants de votre syndicat, erreurs de détail à mon avis, mais qui ont tout de même besoin d’être redressées. Vous savez que le congrès du Parti a procédé à ce redressement  ; que ce congrès, réuni alors que la compétence des dirigeants était insuffisante, a terminé ses travaux dans une atmosphère de cohésion et d’unité plus grandes que jamais dans les rangs du Parti communiste.

C’est là une réponse légitime, nécessaire, la seule juste que doit faire l’avant-garde, c’est-à-dire la portion dirigeante du prolétariat, au mouvement petit-bourgeois anarchiste. Si nous, ouvriers conscients, comprenons ce que ce mouvement a de dangereux, si nous nous groupons étroitement, si nous travaillons avec dix fois plus d’ensemble, avec cent fois plus de cohésion, nous décuplerons nos forces. Et alors, après avoir triomphé de l’agression militaire, nous saurons triompher des hésitations, des flottements de cet élément qui trouble notre vie quotidienne et qui, pour cette raison, je le répète, présente un danger. La décision du dernier congrès de notre Parti, qui a corrigé l’erreur sur laquelle on avait attiré son attention, constitue un grand pas en avant vers une plus grande unité, une plus grande cohésion de l’armée prolétarienne. Vous devez en faire autant à votre congrès, et appliquer pratiquement la décision du congrès du Parti.

Je le répète  : le sort de la révolution dépend directement du travail de cette fraction du prolétariat plus que du travail de toutes ses autres fractions. Il nous faut rétablir les échanges entre l’agriculture et l’industrie  ; et, pour ce faire, il nous faut avoir une base matérielle. Or, quelle est la base matérielle qui assure la liaison entre l’industrie et l’agriculture  ? Ce sont les transports par voie ferrée et par eau. Voilà pourquoi le devoir vous incombe d’accomplir votre tâche avec tout le sérieux qu’elle comporte  ; ce devoir incombe non seulement à ceux d’entre vous qui adhèrent au Parti communiste et sont, par conséquent, les réalisateurs conscients de la dictature du prolétariat, mais aussi à ceux qui, sans être membres du Parti, militent dans votre syndicat, lequel groupe un million ou un million et demi de travailleurs des transports. Forts des enseignements de notre révolution et de toutes celles qui l’ont précédée, vous tous devez comprendre les difficultés de la période que nous vivons  ; sans vous laisser aveugler par des mots d’ordre de toute sorte, — qu’il s’agisse de « liberté », de Constituante ou de « Soviets libres » (il est si facile de changer d’étiquette  : Milioukov ne s’est-il pas déclaré partisan des Soviets de la République de Cronstadt),— sans fermer les yeux sur le rapport des forces de classes  ; c’est ainsi que vous acquerrez une base saine et solide, un fondement sur lequel vous pourrez asseoir vos conclusions politiques.

Vous comprendrez que nous traversons une période de crise, où il dépend de nous de conduire la révolution prolétarienne à la victoire, aussi fermement que nous l’avons fait ces derniers temps, ou bien d’amener, par nos hésitations, par nos oscillations, la victoire des gardes blancs, victoire qui n’améliorera pas la situation, mais écartera simplement de la révolution la Russie pour des dizaines et des dizaines d’années. Pour vous, représentants des travailleurs des transports par fer et par eau, la conclusion ne peut ni doit être que celle-ci  : centupler la cohésion et la discipline prolétariennes. Camarades, nous devons à tout prix nous acquitter de cette tâche et remporter la victoire.

Lenin

Au sujet de Victor Serge et de Calligaris

Depuis plusieurs mois nous sommes sans nouvelles du camarade Calligaris, que le centrisme tient en otage en Russie. Nos lecteurs connaissent Calligaris, Ils savent qu’il s’agit là, non d’un communiste de la dernière heure, mais d’un militant qui a risqué sa vie en Italie pour le communisme. Dernièrement nous sont parvenus des bruits indiquant que Calligaris aurait été emprisonné. Les raisons ? Nous les ignorons, de même que nous ne savons si ces bruits sont fondés. En tous cas, le sort de notre camarade se trouve uniquement entre les mains des ouvriers du monde entier, qui doivent exiger des partis communistes officiels des comptes à son sujet. Mais il n’est pas le seul que le centrisme tient prisonnier en-deçà des frontières de l’État prolétarien. D’autres communistes sont frappés pour leur fidélité au marxisme, comme dernièrement des communistes russes furent impitoyablement fusillés au nom de l’affaire Kirov.
Victor Serge se trouve, lui aussi, dans la même situation que Calligaris. Ecrivain d’expression française, il se voit privé de tout travail et désire quitter la Russie où, à force de misère, sa femme a sombré dans la démence sans qu’il ait la possibilité de la soigner. Serge n’est pas le premier venu. Communiste se mettant au service de la révolution russe après son expulsion de la France en 1919, nommé par l’I.C. à la direction des services de langue française de l’Internationale, il milite dans le mouvement communiste jusqu’en 1927, date à laquelle il est exclu du Parti russe pour ses positions oppositionnelles. En outre, Victor Serge est connu des militants révolutionnaires pour ses ouvrages méritoires sur la révolution russe. Mais, lui aussi, a refusé de vendre sa plume au centrisme et, malgré des emprisonnements temporaires, les multiples brimades des autorités soviétiques, reste fidèle à ses conceptions. Victor Serge veut quitter la Russie pour pouvoir prendre sa place parmi les ouvriers des pays qui luttent contre la dégénérescence centriste et afin de pouvoir subvenir à ses besoins et soigner sa femme. Bien que traducteur des oeuvres complètes de Lénine, Serge est actuellement privé de tout travail, empêché d’expédier ses manuscrits de ROMANS en Europe, boycotté impitoyablement par les maisons d’édition soviétiques.
Pour les « Amis de l’U.R.S.S. « , écrivassiers de tout acabit, le cas de Serge est peu intéressant. Pour les socialistes, il y a là matière à spéculation, bien que le passé de Serge soit garant de la lutte acharnée qu’il mènerait contre eux, une fois quittée l’U.R.S.S. Avec tous les confusionnistes, ils voient ici un problème de « liberté de conscience « , alors qu’il s’agit d’un épisode de la lutte du centrisme contre les gauches marxistes avec lesquelles Serge s’était solidarisé en 1927.
Parce que le problème se rattache à la bataille des communistes de gauche contre les mesures d’étouffement du centrisme mettant la Russie au service du capitalisme mondial, le cas de Victor Serge, de Calligaris, ne peuvent être revendiqués que par ceux qui luttent contre toutes les forces de la bourgeoisie et pour la révolution mondiale. C’est aux ouvriers communistes que nous nous adressons pour exiger la libération de Serge et de Calligaris ; c’est à eux de demander des comptes aux partis communistes de tous les pays, de lutter pour la libération des révolutionnaires. Le centrisme espère empêcher des militants communistes de rejoindre le front de la lutte de classes où agissent les fractions de gauche ; aujourd’hui, il fusille des militants russes, emprisonne des communistes qui, traqués par le fascisme, le capitalisme, sont venus en Russie servir l’Internationale. Peut-être, demain, mettra-t-il également leur vie en danger. Le sort des militants communistes gardés en otage par le centrisme subit les répercussions de l’impuissance du prolétariat mondial, mais cela ne peut nous empêcher de faire connaître aux ouvriers communistes l’angoissante situation des révolutionnaires sincères et de leur demander d’exiger avec nous la possibilité pour Serge et Calligaris de quitter l’U.R.S.S.