Lettre ouverte au Centre pour la IVe Internationale et au Parti Socialiste Révolutionnaire de Belgique
Nous avons jugé nécessaire et urgent de vous faire connaître les faits suivants, pour autant que vous soyez encore en état de les ignorer.
Le « Groupe des Travailleurs marxistes du Mexique », a publié en mai dernier un manifeste par lequel il repousse l’idéologie de la guerre antifasciste en Espagne. Sur cette base, nous avons entamé avec ces camarades, un travail de clarification politique qui sauvegarde notre indépendance respective.
Nous avons appris depuis que le groupe en question est l’objet d’une campagne odieuse de la part de votre section de Mexico qui l’accuse publiquement d’être à la fois une entreprise de provocation, à la solde du G.P.O.U. et un « agent du Fascisme ».
Vous n’ignorez pas combien une accusation de cette nature peut – dans l’ambiance ardente du Mexique, terre classique de la « Révolution permanente » effectuée par généraux et chefaillons – entraîner aux plus tragiques conséquences pour les ouvriers qui en sont victimes : le système expéditif consistant à imposer silence par la suppression physique est courant là-bas. Suivant l’enseignement de Staline, les morts ont toujours tort et vos confrères mexicains paraissent bien vouloir s’inspirer de ce précepte. S’il n’existait que cette raison pour nous inciter à agir en vue d’ éviter le pire, elle justifiait déjà amplement la présente lettre.
Mais de quoi s’agit-il dans le fond ?
D’une simple dénonciation de provocation s’infiltrant dans des groupes d’ouvriers ?
En supposant établi le bien-fondé de cet aspect de l’accusation, il était du plus élémentaire devoir de votre section mexicaine d’en avertir avant d’entamer une campagne publique, le groupe des travailleurs Mexicains, de le mettre en garde contre des éléments suspects, bref, de faire ce qui est de « tradition » entre groupements prolétariens INDÉPENDAMMENT DES DIVERGENCES POLITIQUES.
Vous savez comme nous qu’il n’existe aucune formule organisatoire ou autre, protégeant un organisme ouvrier des agissements d’agents provocateurs. L’exemple du parti bolchevik est typique et vos organisations elles-mêmes ne peuvent se targuer, que nous sachions, d’être immunisées contre cette forme d’activité capitaliste.
Mais quelle est la base précise de l’accusation ?
JUSQU’À CE QUE LA PREUVE CONTRAIRE NOUS SOIT APPORTÉE, nous croyons pouvoir affirmer que la campagne en question procède avant tout de MOBILES POLITIQUES.
Pour s’en convaincre il suffit de se référer au numéro du mois d’août 1937 de organe de votre section de Mexico, la « 4ème Internationale », dans lequel est développée l’accusation sur l’argumentation suivante :
« Derrière ce travail (celui des provocateurs supposés – N.D.L.R.) existe une réalité : les individus cités ou plutôt le provocateur Kirchoff appelle à ne pas soutenir les travailleurs espagnols sous le prétexte qu’exiger plus d’armes et de munitions pour les milices antifascistes c’est… soutenir la bourgeoisie et l’impérialisme. Pour ces gens qui se couvrent eux-mêmes du masque d’ultra-gauchistes, le summum du marxisme consiste… dans l’abandon des tranchées, par les ouvriers qui combattent au front. De cette manière l’Allemand (Kirchoff – N.D.L.R.)1 et ses instruments Garza et Daniel Ayala (appartenant au groupe marxiste – N.D.L.R.) se démasquent eux-mêmes comme agents du fascisme, que ce soit consciemment ou inconsciemment, peu importe, étant donné les conséquences. »
Ainsi est clairement établi que c’est, AVANT TOUT, parce que les camarades visés ont adopté une position internationaliste analogue à celle que proclamèrent les marxistes pendant la guerre impérialiste de 1914-1918, que c’est pour cette raison qu’ils sont dénoncés comme provocateurs et agents du fascisme.
Et on est porté irrésistiblement à évoquer l’autre calomnie lancée à Lénine et aux bolcheviks en 1917, et qui les assimilait à des instruments de l’impérialisme Allemand parce qu’ils avaient usé du fameux wagon plombé offert par ce dernier, en réalité parce qu’ils étaient restés des internationalistes en préconisant le défaitisme révolutionnaire.
Dans son manifeste, le « Groupe des Travailleurs Marxistes » affirme en substance, que la Guerre d’Espagne est une guerre impérialiste au même titre que celle qui oppose DIRECTEMENT des États capitalistes, qu’elle soude le prolétariat à l’État capitaliste, qu’elle empêche le prolétariat de lutter sur son propre terrain de classe pour la défense de ses revendications immédiates aussi bien que pour la conquête de son objectif final : le communisme, ainsi que cela est prouvé par tout le développement des événements en Espagne. Que, par conséquent, les ouvriers ne peuvent retrouver leur chemin de classe qu’en se désolidarisant de la lutte antifasciste et en s’affranchissant de tous les courants capitalistes quel que soit le drapeau qu’ils agitent, et que cet affranchissement ne peut résulter que du déclenchement de leur propre guerre civile contre l’ENSEMBLE de la classe capitaliste.
De même, affirme-t-il, les prolétariats des autres pays doivent se refuser à soutenir directement ou indirectement la République espagnole, et que la solidarité de classe avec les prolétaires d’Espagne ne peut s’exercer que s’ils engagent une bataille AUTONOME contre leur propre bourgeoisie.
Le groupe de Mexico ne fait que se conformer au devoir élémentaire incombant à tout organisme prolétarien, lorsqu’il cherche à tirer des événements de Barcelone, les enseignements qui éclaireront sa propre route, l’aideront à comprendre d’évolution qui mûrit au Mexique, lui permettront enfin, au travers de la constitution d’un parti de classe indépendant, de proclamer les directives de lutte contre le gouvernement « ouvriériste » de Cardenas ; « ouvriériste » comme celui de Calles, le chef actuel du fascisme mexicain ; en somme, d’engager la lutte contre « l’antifascisme » de Cardenas qui a envoyé les armes ayant servi au massacre des prolétaires espagnols, au grand profit du capitalisme international comme de celui du Mexique représenté par Cardenas. Et lorsque le « Groupe des Travailleurs Marxistes » sera amené (s’il ne l’a déjà été) à combattre la conception liant la « troisième révolution » du prolétariat chinois à la guerre impérialiste sino-japonaise, tout comme la « révolution espagnole » a été liée au sort de la guerre antifasciste, il faudra qu’il s’attende à subir une nouvelle avalanche d’injures et de calomnies.
Vous n’ignorez pas que nos positions politiques nous permettent de revendiquer pleinement l’attitude qu’a prise le groupe mexicain VIS À VIS DE LA GUERRE D’ESPAGNE.
Pour conclure, et en nous en tenant EXCLUSIVEMENT à l’aspect POLITIQUE de la question, il ressort de ce qui précède que nous sommes en droit de vous demander une chose :
Que vous agissiez d’urgence auprès de votre section au Mexique en vue de faire cesser la campagne d’inspiration politique qui met en danger le « Groupe des Travailleurs Marxistes ».
Pour vous, c’est, croyons-nous, la seule façon de vous désolidariser de méthodes criminelles, tendant à assimiler une activité et des conceptions de classe à une entreprise policière.
Dans l’éventualité contraire, vous ne feriez autre chose que vous associer à la campagne contre-révolutionnaire du stalinisme visant à la destruction totale de ce qui reste de conscience communiste au sein du prolétariat mondial. En ce cas, nous n’aurions plus qu’à tirer les conclusions qui s’imposent.
FRACTION BELGE ET FRACTION ITALIENNE DE LA GAUCHE COMMUNISTE.
Notes
À bas le carnage impérialiste en Chine
Contre tous les bourreaux : Pour la transformation immédiate de la guerre en guerre civile
Les exploités de l’Asie vivent aujourd’hui un nouvel aspect de leur sombre tragédie sociale. Tous les contrastes économiques et sociaux qui obligent le Japon à faire la guerre en Chine et qui font de celle-ci un corps convulsé incapable de repousser l’envahisseur, sont ceux qui, parce qu’ils conduisent à la révolution, obligent l’impérialisme japonais et la bourgeoisie chinoise à déclencher une guerre civile contre les travailleurs et paysans pauvres des deux pays.
Les exploités chinois ont un ennemi : leur propre bourgeoisie, les bourreaux de 1927, le Kuomintang et tous ses alliés ; les exploités japonais ont à lutter contre un impérialisme féroce mais miné par des antagonismes structurels qui tiennent aux particularités historiques de la formation du capitalisme nippon.
La partie est décisive : en 1931 le Japon s’emparait – avec le consentement de la bourgeoisie chinoise – de la Mandchourie et réalisait en fait le front unique avec le Kuomintang pour la répression du mouvement ouvrier ; en 1937, sous le couvert d’une guerre « nationale » les exploités chinois sont offerts aux bombes japonaises et sous deux bannières capitalistes, des prolétaires se font assassiner par dizaine de milliers.
L’Asie reçoit ainsi sa saignée de sang. La révolution étranglée en 1927 par la coalition bourgeoise-centriste se paye encore lourdement. Aucun espoir de stabilité en Chine car la bourgeoisie nationale ne peut que s’accrocher à l’un ou à l’autre impérialisme pour mâter le prolétariat, poussé à agir, non pour une « révolution bourgeoise » à jamais dépassée, mais pour ses propres buts de classe. Le Japon, l’Angleterre, la France, les États-Unis, tous ont partie liée avec la bourgeoisie chinoise pour frapper les opprimés et les courber sous le joug d’une double exploitation. Isolée, la bourgeoisie chinoise craint les masses de prolétaires qui prouvèrent leur valeur avant 1927 : il lui faut, comme à un malade ses médicaments, l’aide économique, politique et sociale de l’impérialisme. Et c’est dans cette phase historique où les guerres nationales sont reléguées au musée des antiques, que l’on voudrait mobiliser les ouvriers autour de la « guerre d’émancipation nationale » du « peuple chinois ».
Grossière mystification du calibre de celle qu’ont connue les travailleurs d’Espagne. Qu’on lise donc les brefs communiqués où les chefs militaires du Kuomintang se félicitent de pouvoir opposer d’énormes quantités de chair à canon. aux moyens perfectionnés de destruction des japonais. « Guerre Nationale » mais on oublie le fossé de sang de 1927 ! On oublie les boucheries du Kuomintang.
En Éthiopie aussi on parlait de « guerre d’indépendance » et pourtant le Négus n’était que l’instrument de l’impérialisme britannique. Qui donc soutient aujourd’hui la « guerre d’indépendance » de la Chine, cette guerre non-officielle dont la S.D.N. a blâmé l’initiateur ? La Russie, l’Angleterre, les États-Unis, la France ? Tous les impérialismes la soutiennent : le Japon détruit Shanghai, détruit d’immenses capitaux britanniques, blesse l’ambassadeur anglais, envahit des concessions internationales, et les pays les plus intéressés laissent faire en se contentant d’ouvrir des crédits à la Chine pour continuer la guerre et mieux se défendre. L’impérialisme mondial est lui aussi pour la « guerre d’indépendance » en Chine et ne pas le comprendre c’est en devenir le complice.
Déjà, au sein du prolétariat international, le battage chauvin, l’exploitation la plus vile des monceaux de cadavres qui s’entassent dans les rues, de Shanghai (« ce ne sont que des chinois » dira la bourgeoisie civilisée) bat son plein : boycottage des produits japonais, disent les Trade-Unions. Et tous de monter en épingle les décisions de la S.D.N. appuyant « moralement » la Chine, préconisant le soutien de cette dernière, par ceux de ses membres qui le peuvent, mettant en évidence la pression des États-Unis sur la S.D.N. et le discours démagogique de Roosevelt dont les grévistes des États-Unis ont pu apprécier « la grandeur d’âme ». Encore une fois, après, l’Éthiopie et l’Espagne, on confie aux impérialismes des pays démocratiques le soin de défendre le prolétariat et de préparer les conditions pour la révolution prolétarienne. Et jusqu’à Trotsky qui se laisse emporter à nouveau par le courant de la guerre impérialiste et qui préconise le soutien de la guerre « juste » du « peuple chinois » afin de préparer dans la défaite de l’impérialisme japonais le terrain de la victoire sur Chang-kei-Chek.
L’on a déjà oublié l’exemple de l’Espagne qui nous a prouvé que chaque pas dans le soutien de la guerre capitaliste représentait, en réalité, un pas reliant davantage les ouvriers à l’État capitaliste du pays où ils agissaient. Soutenir la guerre « juste » de la Chine c’est aujourd’hui se lier avec les impérialismes anglais, américain, français : c’est travailler pour l’Union Sacrée au nom d’un « demain révolutionnaire » qui sera illustré – comme en Espagne – par des monceaux de cadavres ouvriers et le triomphe de « l’ordre ».
Des deux côtés des fronts il y a une bourgeoisie rapace, dominatrice et qui ne vise qu’à faire massacrer les prolétaires : des deux côtés des fronts il y a des prolétaires conduits à l’abattoir. Il est faux, archi-faux de croire qu’il existe une bourgeoisie avec laquelle les, ouvriers chinois peuvent, même provisoirement, faire un « bout de chemin ensemble » alors que seul l’impérialisme japonais doit être abattu pour permettre aux ouvriers chinois de lutter victorieusement pour la révolution. Partout l’impérialisme mène la danse et la Chine n’est que le jouet des autres impérialismes. Pour entrevoir le chemin des batailles révolutionnaires il faut que les ouvriers chinois et japonais trouvent le chemin de classe qui les conduira les uns vers les autres : la fraternisation devant cimenter leur assaut simultané contre leurs propres exploiteurs.
Que les travailleurs réagissent donc contre l’exploitation infâme des cadavres qui grouillent dans les rues de Shanghai et qui sont tombés non seulement sous l’effet des bombes japonaises mais sous l’action simultanée de la bourgeoisie chinoise et des assassins japonais ; qu’ils réagissent contre tous ceux qui les jettent dans les bras de la « paix démocratique armée » ; qu’ils rejettent les boycottages bourgeois qui ne sont que des moyens de « mobiliser la conscience universelle », cette prostituée qui siège à Genève et qui apporte son soutien « moral » au massacre des ouvriers chinois et japonais.
Dans la situation de guerre que traverse le monde, de guerre civile de toute la bourgeoisie mondiale et de ses suppôts socialo-centristes contre la classe ouvrière, seules les armes de classe ont une réalité et une vigueur. Les prolétaires doivent déclencher des grèves de solidarité avec les exploités d’Asie, tous les exploités ; se refuser à transporter des armes pour les deux bourgeoisies et lutter avant tout contre leurs propres exploiteurs. Ils doivent considérer que les « guerres nationales » sont comme les « guerres antifascistes », des guerres impérialistes masquées car dans notre époque, dominée par l’antagonisme historiquement arrivé à son point extrême entre le capitalisme décadent et le prolétariat qui doit réaliser son programme de fondation d’une nouvelle société, aucune phase transitoire n’est possible. C’est dans la mesure où le massacre des exploités de Chine s’élargira que les visées des différents impérialismes s’aiguiseront et en accord avec la bourgeoisie chinoise les cadavres des prolétaires devront cimenter un nouveau « statu quo ».
Ici aussi, la Russie et les centristes chinois se trouveront à leur place pour participer en première ligne à la guerre impérialiste. L’armée rouge chinoise deviendra la 8ème Armée du Kuomintang et soyons persuadés que demain, cette armée sera celle de la répression féroce contre les ouvriers et paysans ; la Russie attisera la guerre et interviendra pour broyer les os du prolétariat lorsque les premiers remous sociaux obligeront les bandits du Kuomintang à recourir à son aide. Dans tous les pays, les partis communistes seront à l’avant-garde pour aboyer à la guerre et faire des événements d’Extrême Orient une nouvelle chaîne paralysant les ouvriers. Le Front unique sera complet : socialistes, centristes, trotskistes, marcheront pour la guerre alors que les soi-disants « communistes de gauche » expliqueront pourquoi leur trahison lors des événements d’Espagne ne s’accompagne pas d’une nouvelle trahison pour la Chine. Rien n’y fera cependant et leurs explications prouveront qu’il n’ont plus rien de commun avec les intérêts de la lutte historique du prolétariat.
Seules, les fractions de la Gauche Communiste Internationale seront opposées à tous les courants traîtres et opportunistes et brandiront hardiment le drapeau de la lutte pour la révolution. Seules, elles lutteront pour la transformation de la guerre impérialiste qui ensanglante l’Asie en une guerre civile des ouvriers contre leurs exploiteurs : fraternisation des ouvriers chinois et japonais ; destruction des fronts de la « guerre nationale » ; lutte contre le Kuomintang, lutte contre l’impérialisme japonais, lutte contre tous les courants qui agissent parmi les ouvriers pour la guerre impérialiste.
Le prolétariat international doit trouver dans cette nouvelle guerre la force d’échapper à ses bourreaux, aux traitres et de manifester sa solidarité avec ses frères d’Asie en déclenchant des batailles contre sa propre bourgeoisie.
À bas la guerre impérialiste de Chine. Vive la guerre civile de tous les exploités contre la bourgeoisie et l’impérialisme japonais.
À bas le boycott capitaliste. Vive les grèves de solidarité contre sa propre bourgeoisie.
Le capitalisme passe à l’attaque "La France aux Français"
L’attention est frappée par la similitude qui existe entre l’évolution des événements de France et d’Espagne. Au moment où le gouvernement Negrin rétablit ouvertement l’intégralité de la machine étatique, reçoit solennellement aux Cortès, Maura, le chef conservateur ; en France, Chautemps laisse apparaître la véritable face du Front Populaire en édictant une série de mesures contre le prolétariat et les émigrés prolétariens. C’est que la situation internationale évolue sur le même plan et chaque victoire de l’antifascisme dans un pays, trouve ses répercussions dans un autre, comme hier, chaque victoire du fascisme trouvait immédiatement ses répercussions ailleurs.
Depuis juin 1936 le monde entier est tombé dans un cyclone tumultueux. dans des situations de guerre – nonobstant le fait que le carnage reste localisé sur quelques secteurs – et les rapports entre les classes dans tous les pays se sont contractés à un rythme vertigineux. En juin 1936, les ouvriers français déclenchaient une vague gréviste gigantesque ; en juillet 1936, les ouvriers de Barcelone et de Madrid faisaient trembler les fondements de la société capitaliste. Maintenant, la situation est complètement bouleversée et devait l’être inévitablement. Les prolétaires français ne parvenaient pas à opposer leurs mouvements au Front Populaire, les ouvriers espagnols remettaient leur destin à l’antifascisme et par là se condamnaient à subir une guerre impérialiste.
Et l’heure du bilan sonne partout. Le Front Populaire Français accouche de la répression de Chautemps, l’antifascisme espagnol massacre les prolétaires pour rétablir ouvertement la domination traditionnelle du capitalisme. Ce bilan l’Italie et l’Allemagne peuvent le tracer également et ici comme là c’est le prolétariat qui paye avec son sang. La vague prolétarienne de juin-juillet que nous avions analysé en émettant l’hypothèse d’un réveil mondial du prolétariat a donc pu être jetée partout dans des situations de guerre. Mais les difficultés mêmes des situations, le cratère bouillonllant de lave sur lequel danse le monde entier, ne permettent pas de parler d’une stabilité de la période actuelle, car si le capitalisme a pu donner sa solution aux contrastes de classe, il a ouvert les écluses qui font de la guerre le point central des événements et de la révolution, le seul moyen pouvant sortir l’humanité de cette effroyable barbarie. Bien des hypothèses sont possibles en face du cours que suivent les faits dans tous les pays et il est certain que la localisation des guerres impérialistes est une arme considérable que la bourgeoisie manie avec brio dans sa lutte à mort contre le prolétariat. Mais même devant la plus terrible des éventualités : la possibilité d’épuiser un brasier ici, de le rallumer là, sans qu’éclatent immédiatement des mouvements révolutionnaires, l’évolution historique obligerait de toute façon – à plus lointaine échéance que nous n’aurions pu le prévoir – les deux classes à s’affronter autour du problème de la révolution prolétarienne qu’aucune mesure préventive du capitalisme ne peut éviter.
Il est vrai que le domaine des hypothèses n’est pas l’élément de base dans la détermination de nos positions et ce n’est donc pas l’éventualité d’un réveil immédiat ou plus lointain du prolétariat révolutionnaire qui doit nous servir de guide. C’est la situation actuelle, avec ses tendances réelles, ses rapports entre les classes, l’évolution crispée du système capitaliste qui nous guident et une position de principe juste, une tactique correspondante, nous armeront dans l’une ou l’autre éventualité.
Examinons maintenant la série d’événements qui, depuis quelques mois, secouent la France. Le trait commun avec l’Espagne – comme nous l’écrivons plus haut – c’est l’évolution de l’antifascisme vers des positions de droite. Il semble que, par rapport à la phase présente, le Front Populaire, l’antifascisme, soit la seule forme qui permette au capitalisme français de développer sa politique sans affronter, avec la violence des armes, l’ensemble du prolétariat.
Quand Blum décréta « la pause », loin de préparer le chemin d’un gouvernement de droite, il tenta avec un gouvernement de gauche de pratiquer une politique chère à Laval et ne fit que préparer le lit de Chautemps. Les partis de droite en sont réduits à jouer le rôle de propulseurs, d’indicateurs et de justification dans les mesures que le Front Populaire fera accepter par les prolétaires. Ah ! Oui ! tout est bien en place en France et la machine fonctionne à merveille. À chaque nouvelle difficulté, les partis de droite aboient avec rage et obtiennent que Blum ou Chautemps pratiquent leur politique, alors qu’il y aura toujours un parti communiste pour dissimuler la comédie en alertant les ouvriers contre le fascisme, la réaction, les 200 familles. Une conversion brusque du personnel gouvernemental du Front Populaire aux partis de la droite n’est pas possible, car elle mettrait en branle les prolétaires qui pourraient parfaitement s’orienter vers des positions de classe. Alors ? L’expérience espagnole prouve que le Front Populaire est capable d’appliquer la politique la plus féroce et la plus sanglante du capitalisme démocratique et en France c’est en son sein que s’effectueront les modifications vers la droite qu’exige la situation. Le capitalisme français doit vivre avec une économie axée sur la production des armements ; il doit maintenir l’Union Sacrée et au travers du Front Populaire il tente de consolider à l’extrême l’armature correspondante à ces situations : l’arbitrage obligatoire, etc… Il tente d’impuissanter en permanence les ouvriers car c’est une condition essentielle du fonctionnement de l’économie axée sur des armements qui représentent la négation de l’idée même de la révolution prolétarienne et qui sont l’image permanente du massacre que le capitalisme offre au prolétariat. Là réside la nécessité du gouvernement de Front Populaire.
C’est dans trois manifestations étroitement reliées que nous retrouverons les positions d’attaque du capitalisme français Tout d’abord les bombes de l’Étoile et l’affaire de Brest ; ensuite les décisions de Rambouillet du Conseil des ministres ; enfin, l’évolution de la politique extérieure de l’impérialisme français.
* * *
Quelques bombes ont éclairé l’abîme où gît aujourd’hui le prolétariat français.
S’agit-il d’attentats fascistes ? De provocations policières ? Est-ce le résultat du bourrage de crâne centriste contre les 200 familles ? Qu’importe après tout. Le fait est que ces bombes ont vu se déclencher une attaque furieuse du capitalisme contre le prolétariat. Les partis de droite veulent épurer la France de tous les « indésirables » et aboient comme des chiens enragés contre les prolétaires révolutionnaires. Les centristes veulent une « France aux Français » et épaulent vigoureusement la répression contre les prolétaires étrangers ne voulant pas jurer amour et reconnaissance au gouvernement du Front Populaire. Monsieur Chautemps quand à lui, n’a pas tardé à édicter des mesures draconiennes que « notre camarade Dormoy » appliquera avec toute l’énergie nécessaire.
Ah ! les faits s’enchaînent à merveille.
Après la bombe de l’Étoile, l’affaire de Brest est venue justifier la campagne des socialo-centristes. Ceux qui luttent contre le Front Populaire sont les complices des lanceurs de bombes et les alliés des franquistes de Brest. Demain, l’on dira : « ce sont des trotskistes, agents de la Gestapo et le gouvernement français a raison de les frapper ».
Mais une bombe n’a jamais changé la face du monde. Tout, au plus pouvait-elle précipiter un cours inévitable des situations. Le climat social de la France se chargeait d’électricité. La dévaluation de Chautemps n’était pas arrivée à renverser la vapeur car toute nouvelle politique devait débuter par une attaque frontale contre le prolétariat, ce que Chautemps préférait remettre à plus tard. Le ministre des Finances, Bonnet, avait pu présenter un programme d’économies massives, arrêter l’hémorragie d’or en donnant plus de souplesse au franc ; le point crucial restait pourtant l’attitude des ouvriers vibrants en permanence sous l’effet d’une situation internationale de guerre impérialiste.
En a-t-on entendu des discours des ministres du Front Populaire, des chefs de la C.G.T., des socialo-centristes, sur la nécessité de l’entente entre Français, sur la paix sociale entre patrons et ouvriers, etc., etc. Malheureusement, les discours n’ont pas le même effet que les bombes et les travailleurs français les écoutaient avec beaucoup moins d’intérêt qu’il y a un an. Entre la C.G.T. et la Confédération Générale du Patronat français se déroulaient d’interminables discussions où les arbitrages de Chautemps ne résolvaient plus rien car au-dessus de la volonté de ces deux organismes reflétant la politique capitaliste, il y avait l’impondérable des mouvements ouvriers. Le gouvernement de Chautemps s’était précisément constitué pour tenter d’arrêter ces mouvements sans recourir aux expédients de Blum puisant dans les crédits de la Banque de France pour arriver à un compromis satisfaisant le patronat et permettant de renvoyer les ouvriers au travail. Il Fallait un coup de fouet politique pour frapper les ouvriers, prendre des mesures énergiques et mettre un frein sérieux à leurs exigences.
La Confédération patronale s’accrocha avec art aux moindres déclarations d’autorité de Chautemps (et elles ne manquèrent point) alors que la C.G.T. cherchait la solution dans une enquête sur la production acceptée avec joie par Chautemps.
Néanmoins, une vive tension entre les deux Confédérations se dessina car le patronat entamait une campagne pour adapter les 40 heures aux nécessités de la production, alors que la C.G.T. naviguait vers la rationalisation, le stakhanovisme. Ce fut le moment des titres flamboyants de l’ »Humanité » : « Les patrons contre la loi », contre la république, contre les 40 heures, etc.
D’autre part, les événements internationaux n’étaient pas de nature à apporter en France une atmosphère de « concorde civile », mais plutôt le vent de la guerre faisant tomber l’antifascisme dans la plus sombre hystérie.
Et c’est précisément dans cette situation qu’une bombe explose au siège de la Confédération du patronat français. C’est tout d’abord le plus profond désarroi : la droite accuse la C.G.T. et les centristes, ces derniers accusent les fascistes. Tous tombent à bras raccourcis sur les « étrangers indésirables » et trois discours viendront, quelques jours après, préparer l’opinion publique pour les décisions de Rambouillet. Chautemps à Blois, Blum à Rouen, Bonnet à la Radio parleront du retour au calme, des « adaptations » des 40 heures, de l’augmentation de la production, de la continuation de « la pause ». Dormoy préparera une série de mesures contre les étrangers et il aura à ses côtés le Front Populaire italien qui dans son organe « La Voix des Italiens » saluera le statut juridique qui donnera enfin la « tranquillité » aux étrangers « amis » de la République.
Et pourtant, les mesures que Dormoy vient d’appliquer aux réfugiés espagnols « pour éviter des troubles en France » et ne pas charger le budget, montrent comment le coup de main fasciste de Brest est exploité. Les espagnols ayant des ressources pourront rester, mais les prolétaires pourchassés par Negrin, comme par Franco, ceux qui fuirent après les journées de Mai, devront « démocratiquement » se livrer au bourreau centriste ou à la garde républicaine.
Ainsi en sera-t-il des mesures contre tous les étrangers, militants prolétariens, luttant contre les duperies de l’antifascisme en restant sur des positions de classe. Que les ouvriers français prennent garde : en frappant les travailleurs internationalistes que le fascisme a obligé de fuir momentanémentt le gouvernement Chautemps frappera leur propre idéalité de classe. Les socialo-centristes s’efforceront bien de présenter les mesures de répression comme dirigées uniquement contre les agents fascistes, mais l’expérience prouve que pour le centriste est « fasciste » celui qui n’adore pas Staline et ne jure pas de défendre jusqu’au bout la démocratie bourgeoise.
Passons maintenant aux autres décisions que l’affaire de l’Étoile a fait adopter par le Front Populaire. Dans tous les domaines, le gouvernement passe à une politique d’autorité. Et tous les partis du Front Populaire peuvent impunément masquer la manœuvre en parlant « d’autorité » contre les saboteurs du franc, de l’économie française, etc., etc. Pourtant, les déclarations de Chautemps, les applaudissements de la droite prouvent qu’enfin les conditions ont été réalisées pour brusquer l’évolution du prolétariat et l’enchaîner plus solidement à l’économie de guerre.
Au point de vue des faits, la bourgeoisie française voyait se refléter l’instabilité de la situation en France, les remous sociaux que le Front Populaire comprimait tant bien que mal, dans une instabilité du « franc flottant ». La spéculation était le produit naturel, inévitable de pareilles situations et l’ »Humanité » par sa démagogie ne faisait que dissimuler le plan réel du capitalisme : préparer les conditions pour porter un coup brusque aux ouvriers. En outre, les prévisions budgétaires pour 1938 étaient dépassées et mettaient en évidence un boni pouvant être versé aux armements du capitalisme français.
Le contrôle des changes – dont il fut tellement question – devenait pour le capitalisme un contrôle du mouvement ouvrier, sorte de dictature imposée par l’État, alors qu’en rejetant formellement cette solution on prenait les mesures pour renforcer la contrainte sur les ouvriers en s’appuyant sur leurs organisations. Il est dit clairement dans le communiqué de Rambouillet que les occupations d’usines ou les conflits se déroulant en dehors des normes de l’arbitrage sont des pratiques illégales, auxquelles l’autorité publique saura mettre fin. Par ailleurs, il est encore quelques autres mesures significatives : la rationalisation comme moyen d’augmenter la production sans toucher – formellement – aux 40 heures et les dérogations éventuelles à cette loi quoiqu’en disent les démagogues socialo-centristes. D’autre part, l’homme du « Communisme voilà l’ennemi » est envoyé en Afrique française pour réprimer les menées subversives qui pour les dentistes du Front Populaire ne seraient pas les mouvements ouvriers réprimés avec férocité, mais uniquement les menées des agents de Franco, Hitler au Mussolini. Ici aussi les événements de Tunis sont clairs : des élèves-officiers italiens assassinent le secrétaire italien de la Ligue des Droits de l’Homme, saccagent l’appartement et paradent ensuite dans les rues. Les autorités françaises laissent à peu près faire et il n’aurait pas été étonnant de les voir s’excuser de cet « incident » près des autorités italiennes.
Allons ! Monsieur Sarraut saura faire la besogne qu’on attend de lui car l’ancien Ministre de l’Intérieur de Poincaré est un homme à poigne… particulièrement contre les prolétaires.
La bombe de l’Étoile est donc la bombe de la « politique d’autorité » de Chautemps et désormais les prolétaires sont avertis : il faut qu’ils produisent beaucoup sans déclencher le moindre mouvement sous peine de se heurter à la garde mobile : on comprend les bruits de crise ministérielle car pour les socialistes la pilule à faire avaler aux ouvriers est un peu grosse.
Un autre aspect de la situation est le budget pour 1938 où, grâce aux compressions, et à la nouvelle politique de Bonnet envers la Banque de France (dont les avances ont servi de support aux accords de Matignon), un boni est prévu… pour la politique de surarmement. D’une part, attaque massive contre les prolétaires, d’autre part renforcement – par ce canal – de la production des armements : ainsi on pourra continuer à parler de « reprise » économique. Mais ce fait prouve que si Chautemps continue la politique de Blum, c’est avec d’autres moyens et la parenthèse où les ouvriers français pouvaient avoir l’illusion d’améliorer leur situation grâce à la production de guerre, se ferme sérieusement .
Si l’on examine maintenant les positions extérieures de la France on y retrouve les mêmes préoccupations que sous le gouvernement Blum : localiser la guerre impérialiste, mais intervenir partout pour appuyer le massacre des prolétaires. Certainement, l’aggravation de la situation internationale (conflit sino-japonais), l’évolution de la guerre en Espagne (chute de Santander grâce aux troupes italiennes et les torpillages de navires en Méditerranée) ont déterminé la France à se faire le protagoniste de la conférence de Nyon où un nouveau statu quo fut recherché sous prétexte de faire échec aux entreprises italiennes. Enfin, la résolution de Genève inspirée par Delbos et affirmant la nécessité de revoir la non-intervention si les armées étrangères ne quittaient pas l’Espagne, représente un autre « redressement » de la politique française. Tout cela a bien plus d’importance pour le travail de mobilisation et d’union sacrée en France qu’une portée réelle sur l’arène internationale. L’impérialisme français est relié aux autres impérialismes pour coordonner le massacre de la guerre, sans mettre en danger les bases des différents États capitalistes : aujourd’hui le renforcement du gouvernement républicain de Negrin peut aussi trouver ses répercussions dans un renforcement de la position des pays démocratiques au sujet du conflit de la péninsule ibérique.
Le prolétariat est entré dans une phase extrêmement critique. L’attaque capitaliste s’est déchaînée alors que l’Exposition Universelle touche à sa fin. Dans ses organisations syndicales il trouve une bureaucratie au service du gouvernement « d’autorité » ; sur le terrain politique des partis « prolétariens » qui imposent un terrorisme idéologique chaque jour plus terrible. En face, un État capitaliste qui sait comment le frapper durement et qui n’hésitera pas. C’est dans ces situations qu’il doit se défendre, déclencher ses luttes et préparer le chemin de son réveil de classe. D’ores et déjà, l’expérience d’un an de Front Populaire, lui prouvera qu’il ne peut faire des luttes revendicatives des armes efficaces, qu’en les opposant, dans la nouvelle situation, au système d’arbitrage obligatoire et à la politique d’économie de guerre, piédestal de l’Union Sacrée actuelle.
Enfin, l’heure a sonné une fois de plus (combien de fois sonnera-t-elle en vain !) de retirer de ces événements les armes idéologiques pour opposer à la démagogie trotskiste, une fraction de gauche que les militants français pourront forger en se dégageant de l’ornière actuelle, du maquis politique où l’on agit sans positions de principe, sans préparation, sans analyse marxiste et où l’on tombe inévitablement dans les bras de l’antifascisme.
La guerre impérialiste d’Espagne et le massacre des mineurs asturiens
Une nouvelle vague d’Union Sacrée déferle sur l’Espagne républicaine. « Entente à l’arrière-garde », « cordialité entre les secteurs antifascistes » et tous voudraient faire revivre les semaines qui suivirent la constitution du premier Gouvernement Caballero. Autour des mineurs asturiens s’échafaudent d’ignobles campagnes pour effacer dans l’esprit des prolétaires les crimes du gouvernement Negrin et de ses complices socialo-centristes ou anarchistes. Dans nos pays les « Comités pour Bilbao » ont changé d’étiquettes et sont devenus les « Comités pour les Asturies ».
Pauvres prolétaires ! Après plus d’un an de guerre impérialiste, de carnage épouvantable, de répression féroce de Franco comme des chefs républicains, ils seront encore une fois les dupes des traîtres qui exploitent la tragédie asturienne pour maintenir et consolider l’Union Sacrée.
Comment peut-on ne pas réfléchir et rester figé dans de stupides illusions lorsqu’en examine le déroulement et surtout le mécanisme capitaliste qui actionne les événements dans la péninsule ibérique. Le prolétariat est incapable de par sa fonction historique même de faire la guerre « antifascisme » (qui est le nom dont on affuble le carnage des ouvriers) et de lutter parallèlement pour la révolution prolétarienne. Il fallait choisir entre le terrain de classe où les ouvriers ont prouvé le 19 juillet qu’ils pouvaient vaincre, et le terrain capitaliste où la bourgeoisie depuis des mois et des mois montre qu’elle sait obtenir sa victoire.
Du mirage qui aveuglait tant de soi-disant communistes de gauche, Don Quichotte de révolutions inexistantes, que reste-t-il ? Des mots, des déclamations alors que la réalité capitaliste se dresse imposante et leur lance des soufflets qu’ils encaissent en protestant : « nous n’avons jamais dit ceci ou cela ». Pauvres « révolutionnaires » qui n’ont pas le courage de reconnaître leurs monstrueuses aberrations et qui continuent, malgré tout, à naviguer dans les eaux de l’antifascisme.
Aujourd’hui, qu’un vent de « concorde » souffle sur la zone républicaine et que les fils d’un nouvel acte de mobilisation chauvine apparaissent, peut-être criera-t-on encore » au triomphe » des forces révolutionnaires « imposant » l’Union Sacrée, « imposant » leur présence dans le gouvernement de Valence, « imposant » toutes les mesures possibles de collaboration de classe au nom des intérêts futurs de la « révolution ».
Et pourtant, pour nous, jamais la situation ne fut aussi claire et ne fit apparaître la nécessité d’une position de classe, basée sur la théorie marxiste, pour sortir les ouvriers de la situation terrible qu’ils connaissent.
Que nous apprennent, en effet, les évènements de ces derniers mois ? Le gouvernement Negrin vient au pouvoir après la « victoire », autour de Madrid, contre les troupes italiennes et l’offensive en pays basque ; il poursuit l’œuvre de répression féroce que son collègue Caballero avait commencée le 4 mai à Barcelone, et dès lors, jusqu’à la chute de Bilbao et Santander, ce fut une attaque permanente contre les prolétaires, un nettoyage des comités ouvriers, le massacre des militants du POUM, des Amis de Durruti : le triomphe complet et intégral de la légalité bourgeoise.
À peine Santander se rend-elle et immédiatement Madrid, Valence bouillonnent de complots fascistes dans lesquels les Corps Armés de la République participent activement. Alors que les « victoires » militaires permettent le déclenchement de la répression et aux « trahisons » de se préparer au grand jour, le gouvernement Negrin avec ses canailles centristes accouche de la défaite totale en Biscaye. Tout fut tellement évident dans la façon dont les républicains remirent Santander à Franco, qu’il n’est pas étonnant si les franquistes se démenèrent à Madrid, à Valence, presque avec la certitude de jouir des bontés de Negrin et de ses alliés centristes.
D’un seul coup, nous avons assisté à un revirement de la situation. La défaite militaire et les appels désespérés des mineurs asturiens vont déterminer une campagne pour rétablir l’Union Sacrée. D’une pierre on fera deux coups : comme la situation devient impossible à Barcelone, à Valence où les masses sont rationnées à l’extrême, où la vie augmente et où le pacte U.G.T./C.N.T. avait déjà essayé de canaliser le mécontentement des ouvriers travaillant pour la guerre, les mineurs asturiens seront le point de ralliement de tous les secteurs antifascistes qui – y compris la C.N.T. – feront confiance à Negrin.
Ainsi, la victoire ou la défaite militaire servent tour à tour de moyen pour étrangler le prolétariat. C’est que la classe ouvrière oppose à la guerre capitaliste sa guerre de classe et ne réalise pas l’Union Sacrée lors de la défaite « pour battre le fascisme » car elle sait que la moindre victoire verra son massacre. Les conditions exigées des prolétaires pour secourir les mineurs asturiens, pour attaquer en Aragon, sont l’abandon de leur esprit de classe, leur soumission à l’État capitaliste (en Aragon l’offensive a commencé seulement après que les anarchistes furent obligés d’accepter le général républicain Pozas et les directives militaires de Valence). Et lorsque sur le terrain militaire on progresse, les conditions se sont réalisées pour la répression de la bourgeoisie.
C’est vraiment une évolution excessivement tortueuse que celle que nous vivons actuellement en Espagne. Des faits contradictoires se suivent, s’enchaînent et nous donnent quand même le tracé que suit la guerre du capitalisme contre le prolétariat. Ainsi, nous aurons d’une part, les déclarations publiques des centristes donnant l’ordre à leurs adhérents de cesser toute campagne contre les anarchistes afin de maintenir le front antifasciste ; la campagne de la C.N.T. pour « l’intégration de tous les secteurs et organisations antifascistes dans un gouvernement de guerre dans lequel doivent figurer, en premier lieu, les deux Centrales syndicales » (Solidarided Obrero). D’autre part, les Cortès s’ouvriront avec la participation de Miguel Maura, chef du parti conservateur, et Portela Vallandares, leader influent de la droite républicaine, qui avaient fui en juillet 1936. Dans la Dépêche de Toulouse, Portela Vallandares a fait des déclarations, avant de rentrer à Valence, qui méritent d’être reportées1: « Le gouvernement de la République espagnole agit comme un gouvernement d’ordre, d’autorité et de respect de la loi ; il se comporte conformément à la Constitution. Les droits des citoyens sont assurés. Les Comités de Contrôle, plus ou moins arbitraires, sont dissous. Il existe une seule autorité : celle de la loi, la même pour tous les citoyens. Il y a plus. On a voulu vérifier le passé et poursuivre les délits commis dans une époque où le pouvoir n’avait pas d’autorité, etc… »
Quelle signification peut-on donner à ce double mouvement : la tentative de concilier toutes les organisations dans un renforcement de l’Union Sacrée et la possibilité pour la droite républicaine de réapparaître sur l’arène politique avec son langage d’autorité si caractéristique ?
La nécessité de la campagne pour un « Front Populaire Antifasciste » (l’adjectif indique l’intégration des Centrales Syndicales dans le Front Populaire, particulièrement la C.N.T.) découle de la manœuvre qu’il faut effectuer pour permettre l’anéantissement complet des mineurs asturiens et étouffer le mécontentement aigu a fait naître la politique de Negrin qui, tout en massacrant les ouvriers, a livré la Biscaye à Franco. Les centristes qui sont les complices directs dans cette affaire, ont tout intérêt à publier des lettres ouvertes où l’on considère comme « provocateur ou agent du fascisme » celui qui travaille contre l’unité et ne veut pas adopter une attitude cordiale envers la C.N.T. Hier encore, les anarchistes étaient considérés comme des alliés de la « cinquième colonne » et les arrestations pleuvaient sur eux comme une manne céleste.
Les mineurs des Asturies ne doivent pas retirer des enseignements de la reddition de Santander et liquider avant tout la canaille contre-révolutionnaire qui ne vise qu’à les livrer au bourreau. Les travailleurs de Barcelone et de Valence ne doivent pas s’alerter et tenter de se révolter contre le gouvernement de Valence, allié de Franco : leur lassitude de cette guerre devra être combattue.
Et ici la manœuvre sera claire : l’État bourgeois a rétabli l’ordre et l’autorité partout : eh bien ! on fera appel à ces mêmes anarchistes qui ont permis le massacre de Mai pour mieux manœuvrer les ouvriers. Mais, cette fois-ci, la C.N.T. devra évoluer ouvertement sur le terrain de la légalité bourgeoise.
Ils répondront à l’appel de la bourgeoisie en déclarant dans un de leurs manifestes que Bakounine très certainement aurait agi comme eux s’il avait vécu en Espagne. Leur raisonnement sera simple : on nous a chassés du gouvernement parce que nous étions dangereux et pouvions empêcher les « trahisons » ; en réintégrant le gouvernement le prolétariat marquera, au travers des ministres anarchistes, un succès. Et Negrin aux Cortès tendra, par ses allusions discrètes, la perche à ces nouveaux traîtres qui dans le gouvernement Caballero n’ont pas hésité à tremper leurs mains dans le sang ouvrier. Le POUM aussi luttait pour reprendre sa place dans le gouvernement capitaliste de Companys et cela ne l’a pas sauvé des fusils centristes. Les anarchistes ont beau donner des preuves d’attachement au régime, participer à la manifestation patriotique du 11 septembre pour fêter, en commun avec les centristes, la révolte de Casanova contre Phillipe V, s’abstenir de toute attaque contre la Russie (conformément au décret de Irujo), découvrir un sens particulier à la défense de la patrie (discours de Garcia Oliver à Madrid, publié par Frente Libertario), rien n’y fera : aujourd’hui la bourgeoisie les emploiera pour les livrer demain aux prisons ou aux bourreaux rouges ou noirs. On les gonflera à bloc autour de l’aide aux mineurs d’Asturie et ils oublieront tout : les meurtres, les emprisonnés, les trahisons, pour ne plus songer qu’à battre le fascisme par un véritable « front antifasciste » formant un gouvernement de guerre.
À côté d’eux se déroulera pourtant un phénomène curieux au sujet duquel nous ne connaissons pas encore les réactions de la C.N.T. L’U.G.T. verra la victoire de la tendance réformiste-centriste, celle de Gonzalès Pena, député des Asturies, sous le double effet de la campagne centriste contre Caballero et la pression du gouvernement Negrin. Le « Lénine espagnol » sera défenestré avec une facilité inouïe et la personnalité de Pena indiquera symboliquement aux masses que ces changements vont permettre à l’U.G.T. de mieux participer à la guerre antifasciste, particulièrement dans les Asturies. Il ne suffira pas ici, aux anarchistes, d’opposer l’homogénéité de la C.N.T. aux querelles des courants marxistes dans l’U.G.T. Hier ils s’opposaient à la campagne contre Largo Caballero, dirigeant de l’U.G.T., et maintenant, au nom de la « cordialité », vont-ils saluer Pena qu’accompagne le revirement des communistes officiels envers la C.N.T. ?
Mais il y a aussi le retour des politiciens d’opposition au Front Populaire, lesquels ont été accueillis chaleureusement aux Cortès. C’est que la machine étatique de Negrin est solide et toutes les illusions de révolution bien mortes. Le glissement vers la droite permet enfin aux politiciens de droite de revenir dans une atmosphère calme et l’Union Sacrée que s’apprêtent à consolider les anarchistes n’en devient que plus significative : pas seulement l’entente avec N egrin mais aussi avec Maura et Vallandares.
Là est la réalité de la situation qui voit se développer une manœuvre qui permettra de pousser les mineurs asturiens, jusqu’au dernier, sous les bombes de Franco, alors que les ouvriers des autres zones devront applaudir pendant que Negrin aiguisera toujours plus les armes de la répression étatique.
Dans un article de M. Chaves Nogales, ancien directeur de l’Ahora de Madrid, on pose la question : « Pourquoi la guerre d’Espagne n’est pas encore finie ? » et l’auteur fait nettement ressortir que de part et d’autre les mobiles de Juillet 1936 ont disparu : Negrin massacre les ouvriers, rétablit la démocratie bourgeoise ; Franco tente de recourir aux politiciens de la monarchie et de la république tout en bridant les phalangistes. Pourquoi ne s’entendrait-on pas pour faire cesser la guerre, puisqu’on ne lutte ni pour le communisme, ni pour le fascisme, mais au nom du système capitaliste ?
Et la question reste, en effet, posée : pourquoi et autour de quoi se poursuit la guerre d’Espagne ? Économiquement, la péninsule ibérique est à bout de forces ; politiquement les ouvriers sont tombés par dizaines de milliers et la bourgeoisie sort vainqueur sur les deux zones.
Ce qu’il y a ? C’est une situation internationale qui domine la lassitude qui existe dans les deux camps et qui empêche l’évolution des tendances vers le compromis (les fameux complots fascistes) d’éclore et d’arriver à terme. Même les déclarations de Companys sur l’absurdité pour « nous Catalans » de cesser la lutte contre le fascisme et de traiter séparément avec Franco ne sont pas tellement orthodoxes pour dissimuler les préoccupations de la bourgeoisie catalane.
La guerre d’Espagne continue parce qu’elle est devenue l’axe de la situation mondiale de guerre impérialiste que nous vivons dans tous les pays, particulièrement au point de vue des rapports entre les classes. Ce sont les pays démocratiques, fascistes, centristes – en participation avec la bourgeoisie espagnole – qui l’entretiennent et qui actionnent le jeu politique et militaire qui permet l’offensive en Aragon lorsque Franco occupe Santander ; qui laisse la France organiser la Conférence de Nyon pour « légaliser » la « piraterie » en Méditerranée ou, du moins, permettre à l’Italie d’être brigand et gendarme à la fois, conférence qui semble apporter une aide au gouvernement de Valence ; c’est la Russie, le Mexique avec leurs fournitures d’armes ; c’est l’Angleterre avec ses capitaux aux deux parties ; c’est l’Italie, l’Allemagne avec leurs envois de corps d’armée.
Sur les cadavres des prolétaires espagnols l’Union Sacrée dans tous les pays démocratiques peut se maintenir alors qu’en Italie, en Allemagne, un formidable exutoire fonctionne pleinement. Qui peut finir la guerre espagnole (aujourd’hui véritable guerre internationale) ? Le gouvernement de Valence ? Il craint trop les ouvriers et préfère laisser se poursuivre jusqu’au dernier moment les avances de Franco ! Et puis, n’a-t-il pas sur le dos la puissance des pays démocratiques et centristes qui veulent « localiser » mais non finir le carnage ? Franco ? Ce sont l’Italie, l’Allemagne qui ne peuvent s’arrêter sans déterminer un colapsus dans leurs systèmes de domination.
Comme la dernière guerre mondiale qui dès la fin de 1916 apparaissait tel un champ de massacre sans possibilité d’issue, sans « logique », sans les « idéaux » initiaux de 1914, ainsi apparaît aujourd’hui la guerre espagnole et dans les deux phases historiques, le prolétariat par son réveil de classe peut seulement en finir avec le carnage.
Mais ici la réalité se montre terrible : comme les ouvriers russes s’avèrent actuellement incapables de bouleverser la domination centriste sans l’aide du prolétariat mondial, les travailleurs espagnols ne paraissent pouvoir transformer la guerre impérialiste en guerre civile que si du dehors éclatent des mouvements révolutionnaires contre le capitalisme et sa guerre. À ce point de vue la situation dans les autres pays n’est pas brillante, surtout si l’on examine le mouvement ouvrier et l’isolement dans lequel luttent les fractions de la gauche communiste. Mais, le conflit sino-japonais nous montre que le bouillonnement des contrastes de la société capitaliste est devenu l’élément dominant de la situation et ces mêmes contrastes qui obligent le capitalisme à se jeter dans la guerre, agitent en permanence le prolétariat mondial, s’exprimant dans l’œuvre progressive des fractions de gauche, et pourraient, enfin, faire sauter la bombe révolutionnaire là où du martyre sanglant des ouvriers a surgi une avant-garde.
La guerre d’Espagne a été décisive pour tous : pour le capitalisme elle fut le moyen d’élargir le front des forces qui agissent pour la guerre, d’incorporer à l’antifascisme, les trotskistes, les soi-disant communistes de gauche et d’étouffer le réveil ouvrier qui se dessinait en 1936 ; pour les fractions de gauche ce fut l’épreuve décisive, la sélection des hommes et des idées, la nécessité d’affronter le problème de la guerre. Nous avons tenu et, contre le courant, nous tenons toujours.
Pourtant, des anarchistes aux trotskistes, des centristes aux socialistes, nous a-t-on abreuvé d’injures, de calomnies ? Nous osions défendre la destruction des fronts territoriaux capitalistes, la fraternisation immédiate de tous les exploités, par dessus les tranchées ennemies, contre tous les exploiteurs. À la guerre civile de la bourgeoisie contre le prolétariat nous opposions la guerre civile du prolétariat contre la bourgeoisie. Et si les événements qui se sont déroulés depuis un an ont confirmé notre opinion, justifié nos mots d’ordre, rien n’a altéré l’ardeur belliqueuse des traîtres anciens et nouveaux. Que l’on nous accuse donc d’être agent de celui-ci ou de celui-là : de Franco, de Hitler, ou de Mussolini. Les prolétaires comprendront que les véritables agents du capitalisme, payés, stipendiés comme de vulgaires laquais, sont les massacreurs centristes des journées de Mai de Barcelone ; les ministres anarchistes de hier et peut-être d’aujourd’hui ; les bourreaux de la Russie. Et si les trotskistes veulent se joindre à ce concert, pour faire preuve de « loyalisme » républicain, ils seront en bonne place pour recevoir les réponses qu’ils méritent.
Notre fraction tient toujours bien haut, face aux provocateurs de la bourgeoisie, le drapeau de la transformation de la guerre impérialiste d’Espagne en guerre civile, par la destruction des fronts militaires, la fraternisation des prolétaires, seule base pour déclencher dans la zone républicaine et fasciste la lutte pour la destruction de l’État capitaliste.
Après l’expérience vécue, il faut savoir choisir entre les positions de la classe prolétarienne et les positions du capitalisme dissimulées sous ses différentes versions. Tous les partis ou groupes ont fait faillite en Espagne : le trotskisme est lui aussi un « cadavre puant » et aucune déclamation de Trotski ne pourra le faire revivre. Les militants communistes ont à tirer le bilan des derniers événements : ils doivent rompre avec les organisations traîtres, se mettre au travail pour reconstruire un organisme sur une base de classe : une fraction de la gauche communiste.
Notes
Le monde arabe en ébullition
Les événements d’Espagne et même ceux de Chine sont déjà vieux. Des faits nouveaux se produisent avec une croissance extraordinaire. À côté des coups de clairon de Mussolini et Hitler, ou des décisions de « police » en Méditerranée effectuée par les flottes anglo-française en collaboration avec la flotte italienne, et visant à rechercher les pirates « inconnus », nous avons la situation dans le Proche Orient où se dégage avec relief le projet de division de la Palestine en un État juif et arabe, ce qui a provoqué un mécontentement dans les deux camps. Prenant prétexte d’ une série d’attentats terroristes qui eurent leur point culminant avec l’assassinat d’un haut fonctionnaire britannique de la Galilée, le Haut Commissaire de la Palestine a mis hors la loi le Comité Exécutif Arabe et donne la chasse aux chefs nationalistes arabes afin de les déporter sur les îles lointaines de Seyehelles.
Nous nous attarderons cette fois-ci sur le problème national arabe. On confond généralement les Arabes avec le reste des musulmans. C’est particulièrement parce que jusqu’à la guerre mondiale ils furent assujettis aux Turcs (Ottomans) avec lesquels l’unique affinité était la religion commune musulmane. Les Arabes, tant les sédentaires que les nomades, sont tout au plus 40 millions (5 millions en Mésopotamie, Syrie et Palestine ; 6 millions dans l’Arabie proprement dite ; 15 millions en Égypte et en Tripolitaine et 12 millions dans le Maghreb, c’est-à-dire le Maroc et l’Algérie méridionale), mais ils se considèrent la race « élue » parce qu’en leur sein a surgi Mahomet. Cependant, ils sont entre eux extrêmement différents, soit ethniquement, soit religieusement. Ethniquement, parce que la conquête fut faite par les successeurs du Prophète à la tête de quelques dizaines de milliers de Bédouins nomades du désert arabique qui imposèrent leur domination sur les populations indigènes. Religieusement, parce que s’ils sont dans leur presque totalité des musulmans, ils sont divisés dans les différentes sectes de l’hérésie islamique. Bien que le mouvement de renaissance nationale, c’est-à-dire pan-arabe, soit plus ancien, en réalité, le problème arabe peut être considéré comme ayant surgi de la guerre de 1914.
Durant ce conflit impérialiste une infime minorité seulement des Arabes suivit la tendance pan-islamique proclamée par la Turquie et appuyée par l’Allemagne. La majorité des Arabes fut gagnée, par suggestion directe de l’impérialisme anglais, à l’idée de la libération du joug turc et de la constitution d’un État arabe indépendant (surtout les populations du désert d’Arabie où s’effectua l’action du trop célèbre Lawrence). Par contre, en Égypte, il était naturel que ce mouvement fut moins intense, parce que l’Égypte était de fait déjà indépendante de la Turquie et la domination étrangère était précisément l’Angleterre qui profita de la guerre pour imposer son « protectorat » qui n’était que la sanction de son occupation effective de 1882.
Le chérif de la Mecque, qui s’était proclamé pompeusement « Roi d’Arabie », fut reconnu sous le nom plus modeste de roi de l’Hedjaz en 1916. Le résultat le plus important de cette politique habile « de diviser pour régner », opposant l’une à l’autre les deux fractions les plus importantes du monde musulman : les Arabes contre les Turcs, fut d’empêcher la proclamation de la Guerre Sainte qui aurait pu mettre en branle les populations islamiques des colonies de l’Entente.
La guerre ayant .fini avec le démembrement de l’Empire Ottoman – la Turquie fut réduite au rang d’une puissance asiatique secondaire jusqu’ à sa reprise avec Kemel Pacha – les Arabes se trouvèrent naturellement déçus dans leurs aspirations : les brigands impérialistes ne cédant rien de ce qu’ils avaient volé.
L’impérialisme britannique maintient sous la forme de mandat la Palestine (où au surplus il créa un Foyer National pour les Juifs, afin de récompenser les sionistes, ses plus fidèles agents), l’Irak (c’est-à-dire la Mésopotamie) et la Transjordanie.
Et quant à l’Égypte, où fut imposé un roi plus docile à ses exigences, il lui fut concédé en 1922 une « indépendance » purement fictive, alors que le Soudan restait complètement sous son occupation.
La France reçut le mandat sur la Syrie. En somme, les Arabes se trouvaient devoir subir une oppression bien plus massive que celle du « Grand Malade ».
Seulement, c’est dans les déserts d’Arabie que se formèrent des États nationaux : le Chérif de la Mecque resta roi de l’Hedjaz et deux de ses fils devinrent l’un Émir de la Transjordanie et l’autre roi de l’Irak. Les autres États furent l’Émirat de Nedjed et l’Imamat du Yémen.
En somme, tous les peuples arabes restèrent dominés par l’impérialisme européen sous une forme où l’autre : au travers des vieilles dynasties des rois d’Égypte, des sultans du Maroc, des beys de Tunisie ou des nouveaux rois vassaux de l’Irak, de la Transjordanie, ou sous la forme de mandats de la Société des Nations. Et ce qu’entendent les impérialistes par des « mandats », le Japon l’a prouvé avec les îles du Pacifique et la Grande-Bretagne avec son mandat en Afrique orientale. Dans les autres pays arabes, l’impérialisme continua à dominer directement, Comme l’Italie en Lybie, ou la France en Algérie.
Et même les États de l’Arabie, malgré leur nom « d’indépendants », restent, grâce à leur état arriéré, sous la domination économique de l’impérialisme britannique, à laquelle le Yémen voudrait se soustraire en se jetant dans les bras de l’impérialisme italien avec lequel il vient d’ailleurs de conclure un traité. La puissance unifiée arabe dont rêvent les nationalistes arabes et que voudrait réaliser dans son propre intérêt le souverain Wohabite de l’Arabie Saoudite (surgi de l’unification du Hedjaz et du Nedjed) ne pourrait être, en dernière analyse, qu’un satellite de l’impérialisme anglais, parce que la péninsule arabique reste d’une très grande importance stratégique comme voie vers les Indes, surtout depuis que l’impérialisme italien s’est installé en Éthiopie et menace l’autre voie impériale qui passe par Suez. Cet État arabe, en plus de l’Arabie proprement dite, devrait comprendre la Transjordanie à laquelle seraient rattachées la Palestine et la Syrie.
Cela évidemment heurte l’impérialisme français qui a fait de la Syrie sa base stratégique pour la Méditerranée orientale, particulièrement après le réarmement turc dans les Dardanelles1.
Mais aussi l’impérialisme italien a ses visées dans le Proche Orient. Non seulement il voudrait se substituer au monopole religieux que détenait la France, comme sauvegarde de la chrétienté, mais il aurait voulu se substituer à la France pour le mandat sur la Syrie et, enfin, comme nous l’avons déjà dit, il cherche à appuyer ses manœuvres sur le Yémen.
Comme l’on voit, dans le Proche Orient également les différents impérialismes s’opposent et l’on pourrait ainsi repérer un nouveau centre névralgique.
Comme on sait, l’Égypte a obtenu – ainsi qu’en 1932 l’Irak – son entrée dans la S.D.N. Mais cette espèce de certificat de bonne conduite que les impérialistes hégémoniques concèdent aux pays coloniaux ou semi-coloniaux, ne les garantit en rien, comme l’Éthiopie l’a appris à ses frais.
L’entrée de l’Égypte dans le Conseil de Genève, au lendemain de la Conférence de Montreux de cette année – celle qui a aboli les « capitulations »2 – renforce donc le courant qui voudrait constituer avec la Turquie, l’Iran (nom officiel de la Perse), l’Afghanistan, l’Irak et prochainement, sans doute, la Syrie et le Liban, une sorte de Petite Entente musulmane qui pourrait jouer un rôle important au cours des événements, comme stimulant aux populations islamiques sujettes de l’impérialisme européen. En fait, des deux cent cinquante millions de musulmans, les 80 % dépendent de ce dernier. 95 millions dépendent de l’Empire britannique ; 55 millions des Pays-Bas (Iles de la Sonde), 22 millions de la France.
Et quel rôle la masse des exploités joue-t-elle dans tout cela ? Il est une caractéristique commune et décisive pour tous les pays arabes qui, de la même façon que tous les leviers de commande politiques dépendent des impérialismes anglais, français, italien, espagnol (Maroc), ont aussi toute leur vie économique entre les mains du capital financier étranger : banques et fabriques ; bétail et pâturages ; moyens de production et de communication ; dette publique… , etc. , etc. Et même les systèmes d’irrigation artificiels qui sont vitaux pour les populations arabes parce qu’elles habitent dans les steppes et les déserts où leur existence dépend pour tout de cette irrigation artificielle, sont entre ses mains.
L’impérialisme « étranger » transformant les pays arabes en appendices agraires et en fournisseurs de matières premières pour la métropole, s’appuie naturellement sur les propriétaires fonciers féodaux, sur la bourgeoisie commerciale et sur le clergé. Particulièrement, dans les pays arabes ce sont les propriétaires fonciers qui dominent, alors que le développement de l’élément capitaliste se réduit à quelques couches subtiles de bourgeoisie commerciale plus ou moins reliées aux propriétaires fonciers féodaux. Seulement l’Égypte se détache parce que, comme aux Indes, durant la guerre s’est formée une industrie qui a renforcé la bourgeoisie et a donné naissance à un prolétariat. Également la bourgeoisie nationale égyptienne s’est appuyée sur l’agitation ouvrière pour réaliser ses fins politiques, quitte à persécuter par la suite le mouvement ouvrier lorsqu’elle vint au pouvoir avec l’aide intéressée de l’impérialisme anglais.
Les fellahs (arabes sédentaires) et bédouins (arabes nomades) sont ainsi soumis à la double exploitation nationale et étrangère ; aux vols de terre et de bétail ; soumis à une exploitation inouïe sous des formes différentes par leur nom mais égales par le résultat ; au fléau de l’usure. L’on ne doit pas sous-estimer l’influence du clergé : le Grand Chérif de la Mecque, le Grand Mufti de Jérusalem, le Patriarche Maronite du Liban, sont les soutiens de l’impérialisme de la même envergure que l’Abouna (le chef de l’Église Copte en Abyssinie) qui fut parmi les premiers à reconnaître les conquérants italiens.
Le centrisme évidemment fait beaucoup de cas des mouvements nationalistes dont il invite des représentants à ses congrès « anti-impérialistes ». Mais, il est certain que le Wafd en Egypte, le Comité Exécutif arabe en Palestine, le « Bloc National » en Syrie, le Destour (parti nationaliste) de Tunisie sont plutôt prêts à pactiser avec l’impérialisme. Et s’ils se sont mis à la tête d’agitations de type violent, ils l’ont fait afin d’essayer de les freiner et empêcher qu’une solution de classe intervienne. Tout comme pour l’impérialisme étranger, pour ces classes privilégiées arabes, l’ennemi est le même : la masse des exploités qui cherche sa voie. La grande révolte du Maroc de 1924-26 (Abd-el-Krim), de Syrie en 1925, les mouvements en Palestine de 1929 et 1936, les agitations en Tunisie et en Égypte sont beaucoup moins l’œuvre des nationalistes que l’expression d’un mécontentement des masses contre leur double exploitation. Moins encore l’œuvre de la « main rouge » de Moscou.
Dans les pays plus développés économiquement existent des syndicats – dans tous les pays musulmans existent des corporations qui dans bien des cas ont servi comme noyaux pour les organisations ouvrières – et les grèves ainsi que l’agitation ouvrière sont à l’ordre du jour. Mais la plupart de ces syndicats sont dans les mains des nationalistes-réformistes avec lesquels le centrisme réalise aujourd’hui le front unique.
Dans, les pays arabes économiquement les plus arriérés : au Maroc, dans le sud de l’Algérie, en Lybie, l’unique forme de réaction des masses contre l’exploitation économique et la perspective d’être inévitablement la chair à canons pour les conflits impérialistes, est représenté par la révolte des tribus contre l’oppresseur dont l’exemple typique fut le soulèvement d’Abd-el-Krim.
Il y a évidemment dans le Proche Orient des partis communistes, tout au moins en Égypte, en Palestine, en Syrie et en Afrique du Nord française. Mais ils sont tous excessivement faibles numériquement et soumis à la plus impitoyable répression de la France et de l’Angleterre « démocratiques ». Leur histoire interne est représentée par la tendance vers « l’arabisation » réclamée par Moscou et qui signifie en mots simples, l’intégration dans le mouvement nationaliste. Naturellement, il ne manque pas de trotskistes et nous savons ce que cela signifie.
Dans l’appréciation de tous les problèmes nationaux, nous nous heurtons au fait des positions inachevées, incomplètes que la IIIe Internationale, dans sa période révolutionnaire, a fixé pour les pays coloniaux.
Toutes ces positions incomplètes, erronées, envisageant une lutte commune entre exploités et mouvements nationalistes bourgeois, se soldent par des massacres et, par la canalisation de l’effervescence des masses derrière le nationalisme bourgeois, c’est-à-dire derrière l’impérialisme avec lequel un compromis sera toujours trouvé.
Pour les autres pays, les centristes soutiennent que « les communistes doivent opposer au national-réformisme contre-révolutionnaire et capitulard, le front révolutionnaire pan-arabe et anti-impérialiste des masses de travailleurs et de la petite bourgeoisie des villes, front qui s’appuie sur le développement des mouvements ouvriers ». Cela nous pouvons le lire dans les thèses sur les tâches des communistes dans le mouvement arabe.
Comment, en fait, on applique cette tactique de front révolutionnaire, les masses chinoises l’apprennent à leurs dépends, qui sous la bannière des bourreaux du Kuomintang (et poussées par les centristes alors que Trotski joue la même musique) doivent réaliser la 3ème Révolution en s’associant à la guerre impérialiste.
Gatto MAMMONE.
Notes
Marxisme et Dogmatisme
Sous le titre « Communisme de gauche ou dogmatisme ? », le n° 9 (Septembre 1937) du « Bulletin des Communistes Internationalistes de Belgique », publie un article en réponse à la Résolution de la C.E. de notre fraction (publiée dans le n° 42 de « Bilan ») sur la scission intervenue dans la dite Ligue.
Faute d’arguments, la Ligue a recours aux déclarations ronflantes. Nous allons prouver que la véhémence du langage est là non pour donner vigueur à des idées pouvant exprimer les intérêts du prolétariat, mais peur épater le lecteur et l’éloigner de la portée de la critique que nous avions faite des positions de la Ligue.
Tout au début de l’article nous lisons : « il (l’examen de la résolution de la C.E. de notre fraction, N.D.R.) nous permettra aussi de clouer au pilori leurs méthodes de discussion ; résultat d’une désespérante incompréhension des problèmes qui se posent ou d’une réelle mauvaise foi, nous ne savons, mais qui dans l’un ou l’autre cas exigent une dénonciation vigoureuse ».
Nous avions repris un passage du document de base de la Ligue et l’avions fait suivre d’un extrait de la Résolution qui fut votée à la conférence du 20 février 1937. Nous reproduisons les deux passages et y ajouterons un autre de la même résolution. Le lecteur jugera de nos « méthodes de discussion à clouer au pilori » et des méthodes de confusion employées par la Ligue.
Passage du Document de base de la Ligue (Décembre 1931)
« De ce qui précède il résulte que tant que le capitalisme subsistera il pourra avoir recours, selon les besoins du moment, à l’emploi soit de l’une, soit de l’autre forme de dictature. D’une façon absolue il n’existe aucune limite au delà de laquelle le recours à la méthode démocratique devient impossible. De même qu’une coalition réformiste-bourgeoise – coalition formelle ou tacite – peut servir d’introduction à un régime de dictature ouverte, une période de gouvernement fasciste peut préparer les voies qui rendent nécessaire à la bourgeoisie un essai de reconstitution de formes plus démocratiques de gouvernement. Tout cela dépend des rapports de forces entre la bourgeoisie et le prolétariat et non dans la moindre mesure de la capacité et de l’influence de son avant-garde : le parti communiste révolutionnaire. »
Extraits de la Résolution de la Ligue du 20 février 1937
« Venant après la victoire du fascisme dans une série de pays, elle corrobore l’observation déjà faite que toute extension d’un régime politique de démocratie, sous le capitalisme, est une impossibilité, et, qu’en fait l’humanité se trouve devant ce dilemme : ou bien continuer à subir le capitalisme, mais alors sous sa forme la plus brutale mais aussi la plus adéquate à l’état de tension extrême des antagonismes sociaux : le fascisme, ou bien s’engager dans la voie du socialisme, grâce à la révolution prolétarienne et la dictature du prolétariat. » […]
« Là où le fascisme est apparu comme la dernière planche de salut pour le capitalisme, l’antifascisme ne peut pas être un but en soi, mais uniquement un moyen. En Espagne, la lutte conséquente contre Franco pose le problème de la destruction du capitalisme. »
* * *
Nous avions écrit que la Ligue avait renié ses positions antérieures. Notre affirmation est-elle vraie ou fausse ? En 1931 l’on dit « il n’existe aucune limite au delà de laquelle le recours à la méthode démocratique devient impossible ». En 1937 « toute extension du régime de démocratie, sous le capitalisme est une impossibilité ». Oui ou non, pour mettre en rapport les deux textes, ne faut-il pas substituer à celui de 1931, un autre ainsi conçu : « Il résulte que tant que le capitalisme subsistera il ne pourra avoir recours qu’uniquement au fascisme, etc. » ? Il faut donc renverser de 180 degrés la pensée de 1931.
Mais il en a toujours été ainsi : ceux gui renient leurs anciennes positions ne supportent aucunement qu’on leur rappelle, quand l’heure de l’appliquer est arrivée, l’engagement qu’ils avaient pris envers la classe ouvrière.
Mais poursuivons. Du texte de 1931 nous avions déduit que la Ligue envisageait l’hypothèse d’une transmission pacifique du pouvoir de la part des fascistes à une nouvelle équipe démocratique, déduction qui est parfaitement légitime : il suffit de relire le texte ci-dessus. Et voilà la Ligue indignée : « croc en jambe », « idée introduite en fraude », « nous (la Ligue, N.D.R.) serions des libéraux ou des pacifistes mais non des communistes si nous le faisions » (si elle admettait cette hypothèse, N.D.R.). Mais non ! cette indignation n’a aucun sens. Dans notre fraction il y a un camarade qui pense que c’est l’hypothèse de la transmission pacifique qui se vérifiera au cours des événements d’Italie et nous ne le considérons pas comme un libéral : il occupe même des postes dirigeants dans l’organisation. Mais pourquoi, ce camarade qui croit en cette hypothèse n’est-il pas un libéral, et pourquoi la Ligue qui exclue cette hypothèse est-elle devenue une organisation libérale et bourgeoise dans les événements d’Espagne ? C’est parce qu’il y ait transmission pacifique des démocrates aux fascistes (Italie, Allemagne) ou des fascistes aux démocrates (la Ligue a tort de s’énerver car l’expérience a connu cela en 1931, lors de la chute de Primo de Rivera et d’Alphonse XIII), ou que cette transmission soit accompagnée de soubresauts sociaux, dans la fraction nous sommes unanimes à considérer que le rôle du prolétariat consiste à lutter contre le capitalisme et à transformer en guerre civile toute guerre dirigée par le capitalisme, alors que dans la Ligue on est – après la scission de février – unanime à penser qu’au cas d’une transmission violente de la démocratie au fascisme, le devoir du prolétariat consiste à prendre la tête de la croisade antifasciste, de la guerre antifasciste, bien qu’elle soit dirigée par le capitalisme. Les divergences ne résident pas dans les questions d’hypothèses, mais toujours dans la politique à appliquer. Et d’ailleurs à quoi rime toute l’indignation de la Ligue ? Nous avions parlé d’une transmission pacifique des fascistes aux démocrates (car celle des démocrates aux fascistes s’était déjà faite pacifiquement en Allemagne notamment), mais en Espagne s’agit de cela ? Étaient-ce les fascistes et non un gouvernement soutenu par le Front Populaire qui était au pouvoir en juin 1936 ? Tout le vacarme de mots de la Ligue n’est-il pas là pour que le lecteur ne considère pas le reniement manifeste des positions de 1931 ?
Et voyons maintenant la substance de la position de 1937 de la Ligue sur le dilemme « démocratie-fascisme ». Nous avions dit que substituer au dilemme « capitalisme-socialisme », l’autre dilemme « fascisme-socialisme » conduit à « l’altération profonde et définitive de la théorie de classe ». Lors de la discussion orale avec la Ligue, nous avions mis en évidence l’impossibilité d’établir un dilemme sur la base de termes qui ne sont pas de la même nature. Le dilemme n’est alors qu’une abstraction intellectuelle et non une expression de la réalité. Capitalisme-socialisme, c’est l’opposition de deux types opposés de société. Fascisme-socialisme, c’est l’opposition entre une forme de gouvernement de la bourgeoisie et un type d’organisation sociale. Dans le premier cas nous avons deux classes en opposition, dans le second, nous avons une classe qui s’oppose à un gouvernement de la classe adverse. Et les conséquences sont – mais oui et que la Ligue ne s’en émeuve point – une « altération profonde de la théorie de la lutte des classes ». Pour preuve, la position de la Ligue en face des événements d’Espagne. Cette position est la suivante : le capitalisme s’identifiant avec Franco, c’est avec ce dernier que le prolétariat doit régler son compte. La guerre qui en résulte est une guerre prolétarienne, même si elle est dirigée par les forces démocratiques du capitalisme, car tout ce qui s’oppose au fascisme ne peut être que du socialisme et le rôle actif des formations démocratiques est neutralisé, en partie ou en totalité, par le cours du développement qui anéantit toute possibilité démocratique et se déroule sous le signe du synonyme capitalisme-fascisme. Du renversement des positions de 1931, au travers du nouveau dilemme fascisme-socialisme, résulte donc l’adhésion de la Ligue à la guerre « antifasciste ».
Il est connu que la Ligue base toute sa politique sur l’inévitable universalisation du fascisme. Même si elle avait raison sur cette hypothèse, il n’en resterait pas moins vrai qu’au point de vue politique, elle a bel et bien abandonné les positions de classe du prolétariat pour se laisser emporter par celles du capitalisme, dès lors qu’elle appuie une guerre dirigée par un État capitaliste. Pour prouver que son hypothèse est confirmée par les événements, la Ligue met en évidence l’involution de la démocratie dans les pays non-fascistes et affirme que le consentement de l’ouvrier à cette métamorphose n’enlève rien au fait que la démocratie se transforme jusqu’au point de ne plus exister dans aucun pays. Notons en passant que cette affirmation cadre mal avec l’autre que les ouvriers doivent prendre les armes pour défendre cette démocratie, et bornons nous à relever que pour la Ligue, le consentement de l’ouvrier, en régime capitaliste, n’est jamais possible, car « le libre arbitre n’existe que dans la mesure où l’ouvrier est capable de choisir effectivement la voie opposée à celle du renoncement « volontaire ». Plus loin, à la ,même page 7 du Bulletin nous lisons : « Le meilleur indice de cet état de tutelle sous laquelle la classe ouvrière se trouve placée, même dans les régimes démocratiques, est bien l’extrême difficulté qu’ont les groupements socialistes et communistes (nous dirions les fractions de la gauche communiste, N.D.R.) non-conformistes à se faire entendre. » À quelques mots près nous pourrions souscrire à ces affirmations. Mais que signifient-elles en réalité ? Que le régime démocratique comporte, dans la situation actuelle, l’exclusion de l’activité de classe du prolétariat. Et ce qui est vrai pour la situation actuelle est vrai également en principe. Mais nous ne pouvons pas rappeler ici ce que maintes fois fut traité dans « Bilan » au sujet de l’opposition doctrinale, historique et politique, entre démocratie et classe ouvrière. Qu’il nous suffise, pour l’instant, de mettre en relief que la démocratie est aujourd’hui ce que les événements nous révèlent, et non ce que la Ligue prétend qu’elle doit être ; et c’est à cette démocratie (il n’y a que les démagogues et traîtres socialo-centristes pour s’en féliciter ou pour y baser une politique) que les ouvriers donnent leur consentement.
La Ligue pourra-t-elle jamais perdre cette méthode rationaliste d’analyse des événements d’après laquelle ce ne sont pas les réalités qui comptent, mais l’idée fixe qui se trouve dans le cerveau de ses militants ? Car, malgré tout ce qu’elle écrit au sujet de l’inexistence de la démocratie, cela n’a pas empêché que ce soit sous le drapeau de la lutte pour la démocratie et de la croisade antifasciste que socialistes et centristes ont mobilisé les ouvriers de tous les pays et les ont traîné à la suite du capitalisme.
Mais où la Ligue dépasse vraiment les bornes, c’est lorsqu’elle écrit : « ce que la fraction prend pour la lutte des classes, c’est l’image schématique, mécanique, figée qu’elle s’en forme et non pas cette lutte elle-même telle qu’elle se déroule dans la réalité avec sa mouvante dialectique et ses détours compliqués et souvent contradictoires ». À l’entendre ce seraient donc nous qui, en présence d’une guerre dirigée par deux appareils étatiques capitalistes, en présence d’une opposition s’exprimant autour du dilemme démocratie-fascisme, en présence d’une série de soubresauts sociaux qui tous comportaient l’encastrement des institutions à cachet prolétarien, dans l’État capitaliste, en présence de tout cela qui est la réalité, aurions dit : la situation révolutionnaire est ouverte, marchez à la guerre, portez-la à ses conséquences extrêmes et vous obtiendrez ainsi votre victoire ! Mieux encore, peut-être est-ce nous qui aurions sorti la citation de Marx (le Bulletin de septembre 1937 contient encore une fois cette citation) où il est dit qu’au cours des révolutions « le peuple se laisse toujours dominer par les illusions du passé et remet toute la puissance et toute l’influence qu’il a payées si cher entre les mains d’hommes qui passent ou semblent passer pour les représentants du mouvement populaire dans un temps antérieur ». Et est-ce nous qui soutenons que les événements espagnols ne se déroulent nullement dans leur réalité en passant de la phase la plus élevée (première semaine en juillet 1936), aux phases successives, toutes marquées par un constant raffermissement de la réaction, pour en arriver à la situation actuelle où dans les zones républicaines règne la terreur ?
Non ! Il est temps d’en finir. Spéculant sur les difficultés qu’ont les prolétaires de s’assimiler les notions théoriques, l’on a toujours fait croire que notre fraction s’inspirait de critères abstraits alors que nos adversaires se basaient sur la réalité. Ainsi qu’il en a toujours été, les prétendus réalistes sont en définitive les défenseurs de la réalité capitaliste. Ceux-là seuls ont pu s’inspirer des intérêts réels de la classe ouvrière qui ont soutenu qu’une guerre dirigée par le capitalisme est une guerre capitaliste ; qu’une institution reliée à l’État capitaliste est une institution capitaliste, que la seule voie de salut consiste dans la lutte de classe, à tout instant, partout, et dans n’importe quelle circonstance.
La Ligue s’indigne parce que nous lui avons attribué cette idée : « sous la pression des ouvriers Caballero et le Front Populaire se seraient chargés, malgré eux, d’une fonction qui ne serait plus capitaliste mais prolétarienne ou philo-prolétarienne ». Et l’on nous lance des sommations : quand avons-nous écrit cela ? Mais d’un bout à l’autre toute la position de la Ligue est imprégnée de l’idée que le gouvernement républicain ne fait que suivre la pression des ouvriers. Au surplus, dans la résolution de la C.E. se trouvait cette citation du rapport Hennaut : « déjà maintenant, la bourgeoisie, en réalité, n’est plus représentée dans le gouvernement de Madrid que par des politiciens qui ne représentent qu’eux-mêmes ». Alors ? que représente donc ce gouvernement ? quelle est sa politique ? Au lieu d’aboyer, la Ligue ferait mieux de songer aux responsabilités qu’elle a assumées, et devrait commencer par reconnaître que s’il y a quelque chose à « clouer au pilori », ce sont les méthodes de discussion consistant à répondre à un document sans tenir compte des citations de sa propre pensée que ce document contient.
Ah ! mais nous oublions : À la différence des anarchistes et du Poum, la Ligue n’a pas soutenu la participation gouvernementale et a soutenu la nécessité de « la lutte pour le pouvoir ». Commençons par remarquer que jamais les révisionnistes ont renoncé à la lutte pour le pouvoir : ils ont toujours soutenu que la collaboration avec la bourgeoisie servait à conquérir les positions les plus utiles pour mieux triompher dans la bataille de « demain » pour le pouvoir. Mais, nous dira-t-on, la Ligue est également contre la collaboration en Espagne. Il y a évidemment des affirmations très radicales dans les textes de la Ligue, mais quelle est donc sa position dans la question centrale des événements d’Espagne : sur le problème de la guerre ? Est-ce une position de lutte ou de collaboration de classe ? La réponse ne souffre d’aucune équivoque si elle est posée d’une façon réelle et marxiste : participer à une guerre dirigée par l’ennemi de classe, avec l’intention de la tourner à l’avantage du prolétariat, c’est ajouter à l’arsenal habituel des révisionnistes une nouvelle note de confusion pour tromper les ouvriers.
L’endroit où doivent être recherchés les « réels désaccords » entre la Ligue et la fraction est ainsi indiqué dans l’article que nous examinons : « la condition expresse du succès de pareille politique (une politique de prise du pouvoir, N.D.R.) c’était d’accepter en bloc la lutte telle qu’elle avait été déclenchée par les masses » (souligné par l’auteur). Pour une fois nous sommes d’accord avec la Ligue : c’est bien là que réside le centre de nos désaccords. La Ligue acceptait EN BLOC une situation d’Union Sacrée et au sein de celle-ci elle prétendait déclencher une lutte de classe, une lutte pour le pouvoir. Par contre, notre fraction refusait EN BLOC toute une situation de collaboration et affirmait vouloir lutter pour jeter les prémisses d’une situation opposée de lutte du prolétariat contre la bourgeoisie. Qui des deux organisations a lutté pour une réalité capitaliste, et qui pour une réalité prolétarienne ? La réponse ce sont les événements qui l’ont donnée et il ne servira à rien d’employer une phraséologie révolutionnaire sur la lutte pour le pouvoir pour éluder cette réponse, car il est prouvé que cette lutte ne peut jamais se dérouler au sein d’institutions de collaboration de classe mais exige des organes indépendants de la classe ouvrière.
La Ligue pose la question : « mais la tactique qu’ils (notre fraction, N.D.R.) préconisaient pouvait-elle mener à la révolution ? » Et la Ligue, après avoir affirmé l’inanité des luttes revendicatives en Espagne, met en relief que la constitution des fronts militaires fut le prolongement inévitable et nécessaire de la lutte que les ouvriers menèrent au début contre l’attaque des régiments de Franco. Commençons par débarrasser le terrain d’un argument assez démagogique et qui n’est pas nouveau : « Au moment, où la brute nationaliste mettait en joue la classe ouvrière, la question du taux de salaire auquel elle devra peiner demain importe peu », ainsi écrit le Bulletin de la Ligue. À d’autres occasions on nous a dit qu’il est tout au moins ridicule, lorsque le fasciste braque le revolver sur les tempes de l’ouvrier, de demander à celui-ci de dresser un programme revendicatif pour de meilleurs salaires et de lutter pour celui-ci. À première vue cet argument (il en est de même pour tous les exploits démagogiques) est parfaitement solide, mais il suffit de réfléchir un peu pour se rendre compte qu’une abondante marchandise contre-révolutionnaire se cache derrière ce prétendu réalisme. Loin de nous l’idée d’invectiver contre l’ouvrier de l’armée républicaine ou de l’armée fasciste qui, pour sauver sa vie, tue son frère de classe jeté dans la tranchée opposée. Nous savons très bien que la responsabilité de ces faits tragiques ne revient nullement aux ouvriers, mais à ceux (et la Ligue est du nombre) qui ont dit aux ouvriers antifascistes que leur salut consistait à tuer autant d’exploités qu’il leur était possible, de ceux qui se trouvent dans les armées « fascistes ».
C’est une singulière façon de polémiquer contre nous que celle qui consiste à présenter ainsi notre position : quand le fasciste tire sur l’ouvrier la fraction lui dit qu’il doit présenter une demande d’augmentation de salaire. Il s’agit de bien autre chose. Voici : nos adversaires soutiennent la thèse suivante : il faut gagner la guerre, pour la gagner il faut pousser le rendement de l’appareil économique jusqu’à sa limite extrême ; pour conquérir la victoire vous devez songer que le gouvernement républicain ne vous fournit pas assez d’armes, ne vous insuffle pas assez d’enthousiasme afin que vous crachiez la mort la plus ample parmi les armées « ennemies ». À cela, nous opposons la tendance antagonique suivante : les ouvriers doivent toujours garder une position de lutte contre l’appareil économique, surtout lorsqu’il est dirigé par le capitalisme ; la guerre qui se déroule n’est pas votre guerre, elle en est l’opposée ; vous devez fraterniser avec les exploités de l’autre armée. LA CONIDITION FONDAMENTALE À REMPLIR POUR PERMETTRE AUX OUVRIERS FASCISTES DE S’INSURGER CONTRE LEURS EXPLOITEURS, ,C’EST QUE VOUS COMMENCIEZ À LE FAIRE SUR VOTRE PROPRE TERRITOIRE ; UNE LUTTE CONTRE L’ÉTAT RÉPUBLICAIN REPRÉSENTE LA SEULE CONDITION POUVANT PERMETTRE AUX OUVRIERS FASCISTES DE LUTTER CONTRE L’ÉTAT QUI LES OPPRIME ; ÉPOUSER LA CAUSE DE L’ÉTAT ANTIFASCISTE C’EST DÉTERMINER LA CONDITION QUI PERMETTRA AUX FASCISTES DE FAIRE ÉPOUSER LA CAUSE DE LEUR ÉTAT AUX OUVRIERS ET EXPLOITÉS QU’ILS CONTRÔLENT. Voici en quoi les deux lignes politiques s’opposent et aucune compromission n’est possible entre une politique prolétarienne et capitaliste. En 1914, lorsque Lénine lança la parole de la transformation en guerre civile de la guerre impérialiste, il ne voulait pas par cela pousser les individualités qui braquaient leurs armes ; il ne voulait pas, ainsi, mettre dans les mains d’un soldat le programme revendicatif alors que l’autre soldat tirait sur son « ennemi », mais il indiquait une tendance, la tendance sur la base de laquelle la lutte prolétarienne pouvait reprendre son cours.
Disons maintenant un mot sur les fronts militaires et sur les socialisations. L’on nous reproche d’avoir écrit que nous considérions que les uns et les autres sont des manœuvres de la bourgeoisie. Bien évidemment, au point de vue scientifique, de telles expressions sont inexactes tout autant que les autres qu’emploient nos adversaires au sujet de la correspondance entre l’initiative, la volonté de la classe et une situation donnée. Dans la société divisée en classes il n’y a aucune possibilité de déterminer un cours de situations : celles-ci étant soumises aux lois d’une économie fondée sur des bases antagoniques. Les gouvernements bourgeois, tout autant que les organismes prolétariens, sont incapables non seulement de dresser un plan de situations pour l’avenir, mais aussi de savoir de quoi exactement sera fait le lendemain. Là où le départage se fait, c’est dans la politique opposée qui sera menée par les deux classes antagoniques. Les Fronts militaires sont-ils le prolongement de la lutte armée du 19 juilllet ? Et pourquoi cela ? L’on nous répond : – mais parce que les fascistes chassés de Barcelone s’étaient réfugiés à Saragosse et menaçaient à nouveau de revenir. À quoi nous ripostons : – les ouvriers ont gagné à Barcelone parce qu’ils ont lutté non sous la direction de l’État, mais contre ce dernier ; c’est ici QUE MALGRÉ LE CHANGEMENT DE LA SITUATION, LA LIGNE DE CONTINUITÉ DOIT SE MANIFESTER. Mais l’on nous répliquera : – il n’y avait plus de fascistes à Barcelone, contre qui devait-on employer les armes ? Mais pour la destruction de l’appareil capitaliste, pour fonder un État prolétarien. Les ouvriers étaient-ils incapables de passer à cette phase finale de la lutte ? Eh bien ! il fallait alors soutenir une politique permettant demain de mener cette lutte et CELA EN CONTINUANT LA LUTTE sous ses formes plus limitées. Par contre qu’est-il arrivé ? Les ouvriers de Barcelone ont été amenés à la collaboration et à l’Union Sacrée, ce qui a eu pour résultat qu’une autre collaboration, une autre Union Sacrée s’est établie à Saragosse. Le changement des situations a comporté un changement, un bouleversement de politique : dans la première phase le prolétariat pratique de la lutte de classe, dans la seconde phase de la collaboration. Notre mot « manœuvre de la bourgeoisie », signifie donc qu’en face de la nouvelle situation la bourgeoisie donne une solution correspondant à ses intérêts.
Quant aux socialisations, répétons encore une fois ce que nous avons déjà dit : aux degrés différents des situations correspondent des phases progressives de la lutte des classes et non simplement des institutions ayant une nature « en soi » prolétarienne. Il se peut que des formes abstraitement socialistes de l’organisation économique et sociale comportent la collaboration de classe, alors que des formes rudimentaires de la gestion sociale comportent non la collaboration mais la lutte des classes. Au travers des socialisations, on peut faire de la collaboration, alors que dans une industrie privée on peut faire de la lutte des classes.
Les situations atteignent un degré ultime : de leur tension des socialisations en résultent. Dans ce cas, celles-ci restent une expression de la lutte des classes si elles s’accompagnent, au point de vue politique, de la conquête du pouvoir. Si, comme à Barcelone, elles se relient, cinq jours après, au Conseil Économique de l’État, alors elles deviennent l’instrument APPROPRIÉ à la situation pour la collaboration de classe. Le prolétariat doit-il répondre en revendiquant la propriété privée pour reprendre la lutte de classe ? Évidemment non ! mais il doit abandonner immédiatement la direction de ces entreprises s’il n’a pas la force d’en chasser l’État. Il doit les combattre ouvertement du moment qu’il n’a pas su les garder à lui. Par contre, la Ligue s’est appuyée sur ces socialisations pour parler de situation révolutionnaire et pour sanctifier comme prolétarienne la guerre antifasciste.
LA QUESTION DU PARTI
Oui ! la fraction pense que sans un parti de classe, la situation révolutionnaire n’existe pas. C’est là une formule de la même valeur que celle que la société se divise en classes et que l’histoire de la société est l’histoire de la lutte des classes. Cette formule est pleinement confirmée par la situation espagnole où toutes les incursions dans le domaine économique et politique de l’appareil de la bourgeoisie se résolvent dans le massacre du prolétariat espagnol et international qui, n’ayant pas son parti n’a pas su découvrir la nature impérialiste de la guerre qui s’y déroule depuis 16 mois. La Ligue était à peu près de cette opinion en 1931 quand elle écrivait : « Elles (les étapes conduisant au socialisme) ne peuvent être franchies que par une classe ouvrière réellement consciente qui est parvenue à se créer les organes nécessaires à cette lutte. Parmi ces dernières figure la constitution d’un parti réellement révolutionnaire incarnant la conscience du prolétariat, sa volonté de lutte, sa capacité d’organisation et la sûreté d’orientation nécessaire au triomphe final. » Nous avons rappelé cette position à la Ligue, laquelle pour cacher ce nouveau reniement de ses positions d’antan fera un singulier tour de passe-passe. Nous lui avions dit que la condition pour lutter (le parti) était devenue pour elle la tâche à réaliser. Et elle nous répond tout simplement que « la révolution peut parfaitement commencer sans que le parti existe. C’est ce qui s’est fait en Espagne. Dans ces conditions une des tâches – donc un des objectifs à réaliser (tâche et condition étant ici synonymes) – du prolétariat est de créer son parti. » La Ligue peut opérer autant de jeux de mots qu’elle voudra. N’empêche que condition et tâche sont deux choses qui ne sont pas des synonymes. Pour combattre pour une certaine tâche il faut avoir réalisé une condition donnée. Pour tirer il faut des cartouches, et le prolétariat ne pouvait pas tirer avec les armes de la révolution parce qu’il n’avait pas ses cartouches : en l’espèce son parti de classe.
Et que la Ligue s’en fasse une raison. Le temps est désormais révolu où la divergence avec la fraction pouvait s’exprimer sur le comment la classe ouvrière engendre son parti, sur la situation révolutionnaire qui existe ou non suivant que le parti de classe est ou non présent. Les événements espagnols ont mis une pierre tombale sur cette première phase de la différenciation entre les deux organisations. Ces événements ont vu la Ligue préconiser la possibilité de lutter pour la révolution, pour la construction du parti de classe, en participant à une guerre malgré la direction qu’en gardait l’État capitaliste ; ces événements ont vu la Ligue préconiser la lutte pour la conquête du pouvoir en engageant en même temps les ouvriers à participer au massacre de leurs frères de classe. Aujourd’hui la divergence n’est plus dans des hypothèses, mais dans la réalité brutale qui a vu les deux courants répercuter, dans leurs rapports, la même séparation qui divise la bourgeoisie du prolétariat.
La Ligue fait preuve d’une assez grande désinvolture quand elle écrit : « Elles (les journées de Mai 1937 à Barcelone, N.D.R.) ont montré combien les positions conquises de haute lutte par les ouvriers de Catalogne en Juillet 1936 étaient étendues et importantes puisque la bourgeoisie ne saurait entreprendre un sérieux mouvement de réaction sans avoir ravi préalablement ces positions aux travailleurs. Or, dans tout ce que le prolétariat catalan réalisa – et pour la conservation de quoi il fut, en mai 1937, à nouveau prêt à verser son sang – la fraction n’a vu et ne voit encore que manœuvres et pièges de la bourgeoisie ». Ce n’est pas la première fois que l’on essaye de faire passer pour l’objectif que les prolétaires assignent à leur lutte, celui qui est immédiatement présenté par les situations. Ainsi, en 1905, les ouvriers russes auraient lutté pour le pope et contre le tsar. Autrefois on était d’accord avec la Ligue pour considérer que les objectifs réels de la lutte ouvrière ne sont pas ceux qui apparaissent immédiatement (et qui sont d’ailleurs appelés à changer rapidement), mais les objectifs découlant du cours de la lutte. Et il peut fort bien y avoir opposition nette entre les uns et les autres (Octobre commence par Février 1917). Mais ce qui compte, c’est le cours de classe que la lutte fraye. Mieux encore, les deux cours qui s’affirment et pour reprendre l’exemple russe, le cours capitaliste qui aboutit à Kerensky et l’autre cours prolétarien qui débouche à Lénine. En Mai 1937, à Barcelone, ce n’est pas le fait que les ouvriers aient riposté à l’attaque policière contre le Central Téléphonique qui donne à cette lutte le caractère de défense des « conquêtes de la révolution ». La bourgeoisie est récemment passée à l’attaque contre des institutions de collaboration de classe, tel le Conseil d’Aragon. Et à supposer que des mouvements aient éclaté à ce moment-là, la Ligue aurait-elle écrit que les ouvriers luttaient consciemment peur maintenir la collaboration de classe ?
Mais nous disions que ce qui compte c’est l’opposition entre les deux cours opposés de classe. Qu’arrive-t-il en Mai 1937 ? Que les ouvriers font la grève ; que le front d’Aragon se brise, ou tend à se briser. Le gouvernement rappelle ses carabiniers, les ouvriers essayent de faire revenir leurs meilleurs frères pour la lutte, et Franco ne profite même pas de ces circonstances pour livrer une attaque contre Barcelone. Or, laquelle des deux organisations avait lutté pour préparer les masses à la situation de Mai 1937 ? La Ligue qui avait parlé de « guerre antifasciste », de « grève générale économique impossible sous la menace des fusilleurs » ? Nous croyons inutile d’insister à ce sujet.
L’article de la Ligue se conclut par l’ affirmation suivante : « Tel (nous n’aurions pas reconnu la révolution espagnole, N.D.R.) nous apparaît l’enseignement à retirer de la chute peu reluisante de nos ex-camarades. » Doucement ! Nous sommes restés ce que nous étions. Pour preuve : le rapport Hennaut, à la page 24, écrit : « Si on applique ces notions générales (celles de la fraction) à la situation qui a été créée en Espagne par le soulèvement militaire, on constate que la fraction doit nécessairement arriver à des positions diamétralement opposées à celles défendues dans le présent rapport. Et il en est effectivement ainsi. » Page 4 dit Bulletin n° 3 (Mars 1937), la Ligue écrit encore : « Ce qu’il importe de comprendre c’est que la doctrine de la fraction devait (souligné par l’auteur) la conduire où elle est. La position à propos de l’Espagne n’est pas un hasard, mais une conséquence logique de toute l’idéologie de la fraction ». On ne pouvait mieux dire. Et ce n’est pas parce que cet éloge nous vient de la Ligue qui a renié ses positions de 1931, qui a donc fait une chute verticale dans le camp ennemi, que nous devons ne pas l’acter.
Et Calligaris ?
Nous sommes toujours sans nouvelles et nous ignorons tout du sort qui a été fait à notre malheureux camarade. Les assassins centristes1 voudront-ils un jour nous répondre ? L’ont-ils tué lâchement, comme ils en ont pris l’habitude ? Leur « parti sans laisser d’adresse » ressemble étrangement à la « fuite » d’Andres Nin dont ils ont certainement fait disparaître le cadavre.
Nous demandons, encore une fois, à tous les organismes prolétariens, à tous les militants internationalistes, de nous aider afin que nous puissions – si cela est encore possible – sauver Calligaris ou éventuellement dénoncer aux prolétaires de tous les pays ce nouveau meurtre de la canaille la plus abjecte, la plus ignoble que le mouvement ouvrier ait connue : la lèpre centriste.
Notes