Parti Communiste International

Bilan 5

Quatre jeunes camarades du S.A.P. sont arrêtés par la police hollandaise et remis aux mains des nazis

Le 24 février, la police hollandaise faisait irruption à la Conférence internationale des Jeunesses Révolutionnaires (SAP, OSP, Bolcheviks-Léninstes, PUP, etc., etc.) qui se tenait à Laren et arrêtait 20 étrangers dépourvus de permis de séjour. 4 camarades allemands : Kurt Lieberman, Franz Bobzien, Heinz Hose et Hans Golstein, furent directement transmis à la police hitlérienne. Nous joignons notre protestation véhemente à celle des organisations prolétariennes qui ont déjà alerté l’opinion ouvrière. Seule, la protestation des ouvriers du monde entier peut empêcher que les gouvernements « démocratiques » renouvellent des gestes aussi criminels envers des réfugiés politiques en les livrant aux bourreaux fascistes.

Les principes: Armes de la Révolution

Tout le monde proclame la valeur essentielle des principes pour la lutte prolétarienne et révolutionnaire. Cependant, il s’agit là d’une simple affirmation verbale qui, non seulement ne détermine pas leur signification réelle, mais aussi qui n’épuise pas la divergence qui existe quant à leur portée dans l’établissement des positions politiques autour desquelles la classe prolétarienne peut déclencher ses luttes contingentes et sa lutte finale. Les conditions actuelles – corruption avancée de l’idéologie ayant cours dans les milieux se réclamant du communisme – nous permettent d’indiquer deux aspects particuliers quant à la déformation de la signification des questions de principe.
La première pourrait être appelée celle du répertoire ou du catalogue. Le militant, et surtout le dirigeant prolétarien, posséderait un dictionnaire marxiste où seraient consignées, dans des formules bien simples, les questions de principe qui, reliées à Marx ou à Lénine, permettent de fabriquer un « marxisme » ou un « léninisme » bibliques, dont on peut faire jaillir des anathèmes contre les « hérétiques ». Ces derniers seraient surtout ceux qui, s’élevant contre la répétition à des situations profondément modifiées de la politique appliquée par Marx ou Lénine, essaient de traduire, par des principes, les nouvelles expériences de la lutte prolétarienne. Le soi-disant marxiste ou léniniste élèvera au rang d’un dieu Marx ou Lénine, mais c’est une vénération de décor car, en réalité, ces grands chefs prolétariens sont ainsi poignardés. A chaque occasion, le problème sera posé interrogativement : une question de principe est-elle en jeu ? Dans la négative, il faut se laisser aller aux suggestions des situations, se livrer à des conjonctures sur les avantages que l’on peut retirer de la lutte car, en définitive, Marx aussi bien que Lénine, tout intransigeants qu’ils aient été sur les questions de principe, ne se jetaient-ils pas dans la mêlée pour réaliser le plus grand nombre d’alliés, sans aucune considération quant à la nature de ces derniers, sans établir d’avance si leur nature sociale leur permettait de fournir un réel appui à la lutte révolutionnaire ? Pour le marxiste du dictionnaire, Marx et Lénine ne sont donc que des manœuvriers de grande envergure, qui peuvent réaliser de grands succès pour le prolétariat justement parce qu’ils ne se laisseront pas guider par des questions de principe pour déterminer les bases concrètes de la lutte ouvrière.
La seconde déformation pourrait être centralisée autour de la formule de la « théorie de l’expérience ». Le militant qui expose une position de principe dans une situation donnée se hâte d’ajouter que cette position serait valable si tous les ouvriers étaient communistes, qu’il serait bien heureux de pouvoir l’appliquer, mais qu’il est forcé de tenir compte des situations concrètes et surtout de la mentalité des ouvriers. A cet effet, il choisira une position intermédiaire de combat et il dira que l’évolution ultérieure de la lutte ne pourra qu’orienter les ouvriers là où se trouvent, à la fois, les armes et les organismes permettant la lutte et la victoire. Au sommet d’une multitude d’expériences inévitables se trouverait la réalisation de la condition concrète pour la victoire révolutionnaire.
Cet article est destiné à mettre en évidence l’importance fondamentale des principes et à réfuter les deux déformations que nous avons énoncées.

AUTOMATISME ECONOMIQUE OU CONSCIENCE DE CLASSE

La catastrophe de la Deuxième Internationale fut aussi un aboutissant de la gangrène se développant au cours de la formation de la pensée marxiste et prolétarienne. Lénine, par ses travaux sur l’ »empiriocriticisme » a rétabli les fondements constitutionnels de l’idéologie de la classe ouvrière.
La mort de la Troisième Internationale pose, à nouveau, des problèmes d’une portée gigantesque. Le devoir des communistes est donc de rompre avec une quiétude s’abritant derrière des formules qui menacent de nous rendre impuissants à comprendre les situations actuelles car, au lieu de contenir des énonciations programmatiques, elles ne font que répercuter, sur nous-mêmes, une influence de la contingence défavorable où nous vivons.
Dans l’article « La crise du mouvement communiste », paru dans le n° 2 de « Bilan », nous avons essayé de réfuter ce qui nous paraît être aujourd’hui la déformation essentielle du marxisme dans la détermination du programme de lutte de la classe ouvrière. Nous savons donc que le marxiste apporte, par rapport à toutes les théories historiques qui l’ont précédé, cet élément nouveau : toute l’évolution de l’histoire peut être ramenée à la loi de l’évolution des forces productives et économiques. De cette conception fondamentale, pleinement confirmée par l’évolution de la société capitaliste, l’on arrive à ceci : que le mécanisme productif représente non seulement la source de la formation des classes mais qu’il détermine automatiquement l’action et la politique des classes et des hommes les constituant ; ainsi le problème des luttes sociales serait singulièrement simplifié, hommes et classes ne seraient que des marionnettes actionnées par des forces économiques. Cependant, cette simplification outrancière ne permet nullement de comprendre les situations, car sur cette base il devient incompréhensible qu’une minorité capitaliste puisse assurer la conservation de son régime en construisant son appareil de domination avec un matériel provenant des classes exploitées, ou bien que le capitalisme puisse entraîner à la guerre des forces sociales qui sont directement intéressées au déclenchement de la révolution. Par ailleurs, la compréhension de leur état économique n’offre aucune difficulté aux exploités qui, sans connaître la théorie de la plus-value, comprennent leur situation de misère : de ce fait, les travailleurs seraient évidemment disposés à laisser les forces de l’économie actionner librement l’énorme majorité de la société capitaliste jusqu’à la conclusion de la victoire révolutionnaire.
Mais le marxisme n’a rien à voir avec ces grossières déformations qui font, d’une science historique économique et politique, l’alchimie fournissant la pierre philosophale : l’opposition d’intérêts économiques fixant automatiquement et dans toute contingence l’idéologie et le rôle des forces sociales. Il est parfaitement exact que le mécanisme économique donne lieu à la formation des classes, mais il est totalement faux de croire que le mécanisme économique pousse directement les classes à emprunter le chemin qui les portera à leur disparition ou à leur épanouissement. La dépendance des classes du processus productif suit un cours énormément plus compliqué. Les classes, ainsi que toutes les formes d’organisations sociales (depuis la préhistoire jusqu’au capitalisme), se forment, s’entrelacent, se développent, disparaissent, suivant une loi qui n’est pas le reflet direct des nécessités objectives de l’évolution de l’économie, mais une loi qui reflète immédiatement les intérêts de la classe qui se maintient à la direction de la société, alors même qu’elle est condamnée par le développement du mécanisme de la production. Cet « automatisme économique », auquel on réduit le marxisme, peut évidemment déterminer des étonnements devant les « absurdités » de la situation en Italie, en Allemagne, où le fascisme a pu s’installer avec l’adhésion d’une partie de la masse des exploités, alors que le marxisme parvient à comprendre ces phénomènes qui, loin d’être des « absurdités », s’expliquent parfaitement par les possibilités d’action politique, et d’action politique puissante, que peut déployer une classe qui, comme le capitalisme actuel, est définitivement bannie par le développement des moyens de production, qui a déjà mûri les prémices pour la société socialiste.
Suivant Engels, nous pouvons affirmer qu’avant d’arriver à l’époque historique où l’évolution économique se réfléchira dans une évolution de l’humanité, qui se traduira par la domination de l’homme sur les forces de l’économie, il faudra traverser toute une série de révolutions qui auront supprimé, avec les classes, toute formation de privilège pouvant résulter de l’appropriation des moyens de production ou de l’exploitation de capacités individuelles et naturelles. C’est donc pour un avenir très lointain que nous pourrons parler d’un parallélisme entre le processus économique et le processus social mais, même alors, l’analyse économique ne nous donnera pas l’explication de l’évolution historique car son objet ne sera que la rationnelle satisfaction des besoins.

Dans l’article cité précédemment, nous avons mis en lumière que l’action des classes n’est possible qu’en fonction d’une intelligence historique du rôle et des moyens appropriés à leur triomphe. Les classes doivent au mécanisme économique et leur naissance et leur disparition, mais, pour triompher, elles doivent résoudre des problèmes sociaux, aussi bien que pour résister à l’assaut que leur livrera la nouvelle classe, elles devront résoudre d’autres problèmes sociaux. A cette dernière fin, les classes doivent pouvoir se donner une configuration politique et organique à défaut de quoi, bien qu’élues par l’évolution des forces productives, elles risquent de rester longtemps les prisonnières de la classe ancienne qui, à son tour – pour résister – emprisonnera le cours de l’évolution économique.
En liaison avec le sous-sol économique se forment, à la fois, et les classes et les contrastes ou oppositions d’intérêts surgissant dans une société où le privilège est détenu par la formation sociale qui s’est assuré la possession des moyens de production. Ceux-ci, issus de tendances collectives, depuis le XVIIe siècle (l’économie féodale se basant sur le servage et les corporations), une nouvelle phase de l’histoire allait s’ouvrir où le capitalisme ne faisait, en définitive, qu’exprimer la nécessité de délivrer l’économie des liens personnels et d’asseoir le nouveau régime sur la base de la dévolution de ces moyens de production aux grands capitaines d’industrie qui peuvent en assurer le plein épanouissement. Dès le XVIIe siècle, le capitalisme apparaît comme l’économie nouvelle, car il trouve ses fondements dans les changements survenus dans les forces de la production. Il commence à gravir les marches de son chemin historique, au sein même de la société féodale, et accroît sa puissance politique dans la même mesure où augmentent ses positions économiques conquises au sein de la vieille société. Cette possibilité de pénétration pacifique et graduelle par le capitalisme dépendit – ainsi que nous l’avons explique dans le n° 2 de « Bilan » – du fait que la bourgeoisie ne put se donner pour but que la substitution de son privilège à celui qui préexistait. Mais il ne s’agissait nullement pour la jeune bourgeoisie de faire refluer toute la production scientifique, artistique, philosophique et politique dans une direction adjacente aux intérêts économiques des paysans, des artisans et de toutes les couches moyennes qui lui étaient indispensables pour assurer son triomphe. Bien au contraire, elle centralisa toute l’activité intellectuelle et politique vers les intérêts particuliers de sa classe et elle put vaincre parce qu’il lui revenait le rôle de protagoniste de la transformation sociale : de la révolution et, pour cette tâche, elle parvint à embrigader des formations de classe ayant un intérêt économique foncièrement hostile à sa victoire, ainsi que les petits producteurs qui ne pouvaient attendre du triomphe du capitalisme que l’écrasement de leurs économies intermédiaires.
Le capitalisme, comme toute autre classe, avait besoin d’une conscience de classe pour réaliser sa mission historique, et il la réalisa dans la mesure où croissaient ses positions économiques au sein de la vieille société. Il put s’acquitter de sa mission grâce à l’appui de classes qui avaient un intérêt économique opposé à sa victoire car, en définitive, la dynamique de l’histoire incite des classes qui n’ont pas d’avenir propre à se joindre aux classes qui ont l’avenir pour elles. Nous avons voulu indiquer cette contradiction entre les intérêts des petits producteurs et leur participation à une révolution qui menaçait leurs intérêts pour marquer que le capitalisme lui-même a eu besoin d’un système de principes pour agir dans la société et que son ascension et sa victoire ne dépendirent pas du simple accroissement de ses positions économiques. Le capitalisme parvint seulement, ainsi que nous avons eu l’occasion de le démontrer, à délimiter ses positions de principe, à concrétiser sa conscience, à réaliser la compréhension de sa mission, en fonction du progrès de ses positions économiques au sein de la société féodale. Mais, ainsi qu’Engels le disait, le capitalisme est la dernière classe de la préhistoire, il clôture l’époque des révolutions pouvant se conclure par l’établissement de nouveaux privilèges. Sa victoire elle-même s’accompagne de l’apparition des conditions de la production qui appellent le prolétariat à la direction de la société.

CLASSE FONDAMENTALE ET COUCHES MOYENNES

De même que les autres classes qui ont réalisé des transformations sociales et des révolutions, le prolétariat a besoin d’un système de principes pour remplir son rôle. Toutefois, il existe entre le prolétariat et les classes qui l’ont précédé une différence fondamentale qui résulte du rôle historique spécifique du prolétariat. Ne pouvant s’assigner comme but celui de constituer de nouveaux privilèges, le prolétariat, lorsqu’il aura détruit la société capitaliste, ne pourra fonder sa classe, ni l’accroître, sur un ensemble de principes qui puissent exprimer des positions économiques. Il ne pourra établir sa base de lutte que sur des notions politiques qui, tout en résultant de son programme particulier de classe – le prolétariat représentant parmi les différentes classes de la société capitaliste la seule qui puisse construire la société de demain – peuvent entraîner, dans la lutte, les couches sociales moyennes qui n’ont pas un intérêt économique et réel au triomphe de la dictature du prolétariat. Ces classes moyennes, en effet, relèvent de l’incomplète transformation industrielle de l’économie et, dans toute leur idéologie, expriment le poids mort de ces formes intermédiaires de la production écrasées par le développement de l’industrie en régime capitaliste. Ces formes seront plus opprimées encore à l’époque de la dictature du prolétariat qui enlèvera toutes les entraves et freins au plein épanouissement des forces productives. Cette place médiane qu’occupe la petite production, sans perspectives d’avenir, détermine un flottement dans la petite bourgeoisie, laquelle sera plutôt disposée à saluer le grand capitalisme (le « régime fort », Mac Donald, Doumergue ou le fascisme), comme le régime qui lui donnera un moment de répit, une passe de tranquillité, d’autant plus qu’elle verra le capitalisme tenter de freiner le développement des forces de production qui menacent la petite production. Ces classes moyennes ne se rallieront au prolétariat que dans ces circonstances historiques particulières où les contradictions du régime capitaliste venant à leur éclosion et la classe ouvrière passant à l’assaut révolutionnaire, elles éprouveront le besoin de mêler leur lutte désespérée à la lutte consciente du prolétariat pour la victoire révolutionnaire. Mais il s’agit là d’occasions historiques, et non du processus général de la lutte que doit conduire le prolétariat. Celui-ci aurait beau expliquer au petit producteur qu’il aurait individuellement tout avantage à passer de sa situation incertaine en régime capitaliste à celle de salarié dont les intérêts seraient garantis par l’État prolétarien, il n’en aurait pas pour cela un collaborateur possible dans l’établissement des principes pouvant permettre l’éclosion des luttes révolutionnaires. Le petit bourgeois étant redevable de son idéologie non à son individualité économique mais à sa complexe personnalité, il restera accroché plutôt au capitalisme qui lui laisse entrevoir la possibilité de conserver sa petite propriété et où il croira pouvoir réaliser sa « digne indépendance ». Au cours de toute sa lutte, le prolétariat devra donc tenir compte de la position historique qui revient à ces classes moyennes et tout en reprenant à son compte les revendications qui peuvent entraîner les petits producteurs écrasés par les impôts, il devra toujours subordonner ces objectifs aux siens propres, car c’est uniquement sur la base des principes de la classe prolétarienne que nous pouvons concevoir l’utilité des mouvements de la petite bourgeoisie. Si cette dernière devait rester isolée de l’ensemble de la lutte prolétarienne, elle ne pourrait que servir directement les intérêts de la répression bourgeoise pour l’instauration des gouvernements s’assignant, comme but, le renforcement de la dictature du capitalisme.

FORMATION DE LA CLASSE PROLETARIENNE : SYNDICAT ET COOPERATIVE

Les positions économiques conquises au sein de la société féodale ne dispensaient pas le capitalisme de la nécessité d’établir des principes autour desquels il préconisait la fondation de la société. Le capitalisme nous paraît avoir démontré que si les classes trouvent leur raison d’être dans l’infrastructure économique, l’action sociale de la classe appelée à réaliser une tâche historique de transformation de la société doit s’exprimer par la détermination d’un programme qui soit capable d’absorber les intérêts non seulement économiques, mais intellectuels, psychologiques et politiques de l’ensemble des formations sociales existantes. Nous avons déjà expliqué qu’il ne s’agit pas là d’une composition disparate, d’une addition des différentes idéologies particulières aux différentes classes, mais qu’il s’agit de la résultante d’un processus énormément compliqué et qui s’établit sur la ligne des intérêts fondamentaux de la classe révolutionnaire. Le capitalisme avait déterminé une mobilisation contre le féodalisme de l’ensemble du restant de la société autour des objectifs propres à sa classe : la société qu’il devait fonder sera sa « société » parce que toute la production économique, politique et intellectuelle des différentes formations de la société pourra être ramenée à un point central : le triomphe de sa classe accédant à la direction de la société, la victoire du type d’organisation sociale qui correspond aux intérêts de sa domination. Comme le capitalisme, le prolétariat aura besoin, lui aussi, d’établir une base de principe qui, tout en étant particulière à sa classe, puisse absorber les oppositions, les commotions, les bouleversements produits par la société capitaliste et les diriger vers l’instauration de la dictature prolétarienne, étape devant permettre le dépérissement de l’État et des classes, pour la fondation de la société communiste.
Cependant, si le capitalisme, dans l’élaboration de son programme historique, pouvait procéder d’une façon non systématique, désordonnée, contradictoire, le prolétariat par contre se trouve forcé de préétablir les bases politiques pouvant permettre l’éclosion de ses luttes révolutionnaires. Le capitalisme arrive à déterminer concrètement le programme historique de sa lutte au XIXe siècle, c’est-à-dire à la fin de son trajet historique. Jusqu’à la veille de sa victoire, son intelligence historique se réalise graduellement dans la mesure où ses positions économiques se sont développées et ont pu se frayer un chemin au sein de la vieille société. Le prolétariat ne peut que suivre un chemin opposé : le « Manifeste des Communistes », où sont consignées les revendications historiques de la classe prolétarienne, apparaît au moment où le prolétariat est appelé à aborder la réalisation de sa tâche. La « Déclaration des droits de l’homme » arrive, par contre, lorsque la bourgeoisie a terminé son chemin de classe révolutionnaire et réalisé son triomphe. Nous avons déjà marqué une autre différence essentielle entre le procédé de formation de la classe capitaliste et celui de la classe prolétarienne et qui fait que cette dernière ne peut faire résulter l’accroissement de ses positions de lutte en fonction du développement des positions économiques qu’elle institue au sein de la société capitaliste. La coopérative – et même celle de production qui semble, à première vue, remplir les conditions de « l’îlot socialiste » – ne peut pas parvenir à entamer les rapports de production sur lesquels se base la société capitaliste. Elle pourra agir pour une distribution moins défavorable aux ouvriers de la plus-value, mais elle ne peut pas supprimer cette plus-value et remettre à ses sociétaires l’intégralité de la valeur des produits car, dans ce cas, elle ne pourrait résister à la concurrence du marché. Et le développement de la coopérative, en tant qu’entreprise, ne peut être vu dans la ligne d’une croissante diminution de la plus-value, mais dans la ligne opposée de l’accélération du rythme de l’accumulation pour égaler et dépasser les entreprises capitalistes. Ce qui est d’ailleurs lumineusement démontré par l’expérience en Belgique où Monsieur Anseele n’hésitait pas à proposer au Conseil Général du P.O.B. la transformation des grandes coopératives en de puissantes sociétés anonymes pour réaliser les conditions positives du succès socialiste. Croissance des institutions économiques du prolétariat ne peut donc conduire qu’à la transformation en entreprises capitalistes des coopératives fondées par les ouvriers.
Ces organismes économiques ne peuvent avoir de signification pour la lutte ouvrière que s’ils sont considérés comme des bastions pouvant aider l’ensemble du mouvement ouvrier : des moyens supplémentaires de résistance. Une fois que la coopérative a réalisé les conditions d’outillage indispensables pour ne pas être écrasée dans le marché, elle doit attribuer aux besoins de la lutte et à ses organismes spécifiques – particulièrement les syndicats – les bénéfices de son exploitation.
Pour ce qui est de l’alimentation continue et progressive de la conscience de classe du prolétariat, la coopérative et, en général, les institutions économiques, ne fournissent aucune condition favorable : ces organismes ne peuvent se développer d’une façon indépendante et autonome qu’à la condition de fausser leur signification prolétarienne et de se transformer en entreprises capitalistes. Si elles restent sous le contrôle des organismes de lutte du prolétariat, renonçant ainsi à une fonction fondamentale dans le mouvement prolétarien, et à cette seule condition de garder une fonction d’appoint, elles pourront être utiles à la cause prolétarienne.
Pour ce qui concerne les organismes de résistance à l’exploitation capitaliste, nous avons déjà mis en évidence que la classe ne se forme pas, n’aborde pas la réalisation de sa tâche historique, n’atteint pas sa victoire parce qu’elle proclame son opposition économique ou parce qu’elle lutte pour s’attribuer une partie toujours croissante – jusqu’à vouloir accaparer la totalité – du gâteau représenté par l’ensemble de la production. Pour le capitalisme lui-même, qui n’avait enfin pour rôle historique que celui d’opérer un déplacement dans la maîtrise du gâteau, le problème à résoudre était d’opérer un rassemblement de l’ensemble de la société autour de la nouvelle organisation pouvant permettre l’épanouissement et de la technique et de l’ensemble des besoins de l’humanité de cette époque.
Les syndicats où les ouvriers luttent pour résister à l’exploitation du capitalisme peuvent donc représenter un lieu favorable (Marx disait : « l’école du socialisme ») à la formation de classe du prolétariat, mais ce n’est pas là non plus que la classe ouvrière pourra forger l’outil capable de la conduire à la victoire. Ainsi que nous l’avons déjà dit, l’extension numérique du syndicat ne représente pas l’augmentation de la capacité de lutte du prolétariat, et puisque celui-ci ne peut desserrer l’emprise du capitalisme que dans la mesure où il réalise ses intérêts révolutionnaires et historiques, les Trade-Unions ou le Syndicat belge, d’une puissance apparente énorme, ne réalisent nullement une position d’avantage contre le patronat, même sur le terrain revendicatif. Devons-nous pour cela nous proclamer pour le syndicat de minorité ou de secte ? Nous laissons volontiers cette conclusion à ceux qui ergotent sur le mouvement révolutionnaire et qui peuplent actuellement le mouvement communiste jusqu’à le suffoquer, et répondrons tout simplement que nous sommes pour le syndicat embrassant les plus larges masses, sur la simple adhésion programmatique à la lutte revendicative contre le patronat. Cependant, nous posons comme condition essentielle et préjudicielle – pour les capacités de lutte du syndicat, y compris la lutte revendicative – l’activité ouverte et complète de la fraction du parti politique du prolétariat en son nom, celle de la nécessité de la proclamation de l’action ouverte des fractions de tous les partis politiques agissant au sein de la classe ouvrière, syndicaliste y compris.

GENESE ET DEVELOPPEMENT DE LA CONSCIENCE DE CLASSE: LE PARTI

Dans l’époque actuelle, c’est la lutte entre deux formes de société, la capitaliste et la communiste, qui est l’axe de tous les événements historiques. Le prolétariat parviendra à se diriger vers l’éclosion de la nouvelle société, non pas en s’appuyant sur l’extension de l’opposition économique de sa classe et des autres classes exploitées par le capitalisme, mais sur la base de l’armement idéologique de ces forces sociales afin qu’elles prennent conscience de la nécessité du déclenchement de la révolution pour fonder la nouvelle société. Il en avait été de même pour toutes les classes qui précédèrent le prolétariat dans les luttes révolutionnaires : elles aussi avaient eu besoin d’un système de principes pour agir dans l’histoire, mais elles trouvaient dans la genèse de leur formation économique les tables constitutives de leur matériel idéologique.
La Déclaration des Droits de l’Homme, qui arrive à la fin du trajet parcouru par le capitalisme en tant que classe révolutionnaire, s’oppose au « Manifeste des Communistes » qui apparaît au début du mouvement révolutionnaire du prolétariat. Mais cela ne signifie pas que le « Manifeste des Communistes » épuise le travail idéologique du prolétariat et qu’il soit possible de reléguer ce Manifeste dans un dictionnaire pour déterminer ensuite, suivant les nécessités de l’action, les avantages à obtenir, l’évolution même des luttes devant porter au triomphe des principes contenus dans le Manifeste. Par rapport à la Déclaration des Droits de l’Homme, le Manifeste peut bien représenter l’opposition historique fondamentale : il n’en reste pas moins vrai que le Manifeste doit être enrichi de toutes les autres positions principielles pouvant condenser les luttes successives du prolétariat vers la révolution.
Tout aussi bien que le capitalisme, le prolétariat ne parvient pas à la victoire révolutionnaire par un assaut immédiat déterminé par la modification intervenue dans les forces de production désormais dominées par l’économie industrielle. Au XIXe siècle déjà, c’est le prolétariat qui devait fonder l’organisation sociale si l’on s’en tient au développement atteint par les forces de production. Mais, pour empêcher la victoire du prolétariat, toute l’organisation de la société capitaliste est là, et seule une révolution pourra permettre que le sous-sol économique trouve sa justification réelle dans l’instauration de la dictature du prolétariat pour la transformation de la société vers le communisme.
Une gradualité historique accompagnera le mouvement prolétarien – pour la bourgeoisie cette gradualité s’étant échelonnée pendant quatre siècles. Le Manifeste sera le point de départ de ce processus graduel, aussi bien que les premières corporations, les communes, le marché international étaient la base de départ de la formation de la classe capitaliste C’est sur les affirmations idéologiques contenues dans le Manifeste que le prolétariat aborde son chemin. C’est sur la pénétration de ces idées essentielles dans tous les organismes de résistance (syndicats), de résistance complémentaire (coopératives), que le prolétariat peut construire les marches de son ascension historique. C’est sur le progrès incessant des positions principielles, l’enrichissement continu des idées fondamentales contenues dans le Manifeste que le prolétariat élève sa conscience et détermine enfin les conditions matérielles pour le déclenchement de l’insurrection. L’organisme où ces armes matérielles : les principes, peuvent être forgés, c’est le parti de classe et il revient à ce dernier la tâche d’alimenter, par ses fractions, la substance révolutionnaire des organismes de masse de la classe ouvrière.
Si le capitalisme progressait dans la mesure où il parvenait à évincer les formations économiques féodales, le prolétariat, par contre, parvient à avancer graduellement uniquement dans la mesure où il réussit à donner des solutions concrètes et principielles à tous les phénomènes surgissant au sein de la société capitaliste et produits par les antagonismes sociaux. De même qu’il était inconcevable, pour le capitalisme, de procéder à la constitution de son régime sur la base d’une confusion entre ses principes et les positions politiques provenant d’autres classes, pour le prolétariat aussi c’est sur la ligne d’une intransigeance absolue qu’il pourra avancer. Historiquement, il est irrémédiablement prouvé soit par les expériences de l’immédiat après-guerre, soit par l’évolution de l’État russe, que chaque fois que le prolétariat a composé sur des questions de principes, il a permis au capitalisme de remporter un succès contre lui, bien qu’apparemment il avait obtenu un résultat favorable. La Constitution de Weimar, les victoires obtenues par l’État russe vis-à-vis des pays capitalistes, ne sont pas des échelons dans la marche révolutionnaire du prolétariat, mais bien des échelons dans le chemin opposé de la corruption et de l’étranglement de la classe ouvrière.
Le capitalisme, pour la conservation de sa société, doit parvenir à empêcher que les réactions se déterminant dans cette dernière, basée sur des antagonismes économiques, se dirigent vers l’action du prolétariat. Ce dernier, par contre, doit arriver à concentrer ses réactions sur le front d’un progrès incessant des solutions qu’il donnera aux problèmes contingents considérés chaque fois comme des points transitoires vers le déclenchement de l’insurrection. Ces points transitoires constituent autant de positions de principes, et leur ensemble représente le tissu de la formation de la classe prolétarienne. La gradualité de ce processus, l’enchaînement des positions de principe, sont les éléments essentiels et matériels pour le triomphe de la classe ouvrière. A chaque occasion, le problème que le prolétariat doit se poser n’est pas celui d’obtenir le plus grand avantage, le plus grand nombre d’alliés, mais bien celui de rester cohérent avec le système principiel qui régit sa classe. Si le choix doit se poser entre l’éclatant succès immédiat obtenu sans aucune considération fondamentale et un résultat contingent d’une portée matérielle inférieure, alors que le parti reste ferme sur ses positions principielles, aucun doute n’est possible et le prolétariat, s’il s’achemine dans la première direction, emprunte un chemin conduisant à la conservation du régime capitaliste
La fécondation des positions de principe est fonction des différentes phases que traverse la société capitaliste et de l’évolution de la lutte du prolétariat. Chaque phase a ses fondements de principe. Le prolétariat ne peut avancer qu’à la condition d’avoir mis sur le drapeau de sa lutte les indications de principe ressortant des différentes phases historiques. Ce travail est possible – en partie – seulement après que tous les phénomènes seront arrivés à leur aboutissement, mais une fois que la science marxiste aura établi la position des différentes classes, leur action, le chemin parcouru par le prolétariat, une fois donc que l’on aura établi la cause ayant déterminé les différentes attitudes des classes, la position tenue par le prolétariat, que l’on aura en un mot « tiré les enseignements » des événements, le parti devra rester scrupuleusement fidèle aux thèses politiques qu’il aura élaborées, faute de quoi il s’interdit d’avancer dans la lutte révolutionnaire.
Si on veut parler de dictionnaire marxiste, il faudra en parler dans le sens d’une œuvre dynamique continue qui ne trouvera son aboutissement que dans le lendemain très lointain de la disparition des classes. Tant que les classes existent – et cela même en un régime de dictature du prolétariat – la nécessité existera d’accroître le patrimoine idéologique du prolétariat, seule condition pour la réalisation de la mission historique de la classe ouvrière. Manifeste des Communistes, programme de la Première Internationale, programme d’Erfurt, thèses du IIe Congrès de l’I.C. : voilà les échelons de la marche ascensionnelle du prolétariat. Nous constatons là un processus toujours croissant dans les positions de lutte du prolétariat, le seul mécanisme réel de la formation de la classe prolétarienne et de la réalisation de sa mission. Ces matériaux fondamentaux sont évidemment reliés en une puissante synthèse qui trouve son origine dans le Manifeste mais chacun d’eux représente la réponse du prolétariat à une phase historique déterminée.
La solution de la crise communiste est présentée ainsi : l’I.C. ayant failli à sa tâche, il faut dès lors regrouper les masses autour d’un organisme nouveau qui les conduise à la victoire. Pour nous, le problème se pose tout autrement. Si nous constatons la faillite de l’I.C., c’est que le prolétariat n’a pas su donner une réponse de principe à tous les problèmes qui ont accompagné l’apparition du premier État ouvrier. La condition donc pour rétablir le mouvement révolutionnaire et conscient des masses, c’est de fournir les bases historiques pour les guider vers l’insurrection. Et, dans ce domaine, nous croyons que se départir du critère de la progressivité historique c’est se mettre, en définitive, en dehors du mécanisme réel des luttes prolétariennes. Rebrousser chemin – ainsi que l’a fait l’Opposition de Gauche – vers la social-démocratie de gauche, historiquement liquidée par le IIe Congrès de l’I.C., c’est se mettre en dehors et contre les intérêts véritables de la reconstruction du mouvement communiste, en dehors et contre les intérêts des masses et de leurs mouvements.

LA THEORIE DE L’EXPERIENCE

Quand l’on fait découler de la position centrale de Marx « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » la nécessité d’avancer dans la lutte suivant les expériences que les ouvriers sont appelés à faire au sein de la société capitaliste, l’on affirme une position générale qui peut donner lieu à des interprétations fondamentalement fausses. Il s’agit d’établir la signification de la formulation de la « théorie de l’expérience ». A ce sujet, l’opinion courante est celle qui fait cadeau aux ouvriers d’un tas de positions politiques que ces derniers se trouvent d’ailleurs dans l’impossibilité matérielle d’affirmer. Il est, en effet, impossible de connaître, dans n’importe quelle situation, quelle est l’opinion de la masse ouvrière, aucune forme d’organisation n’existant à ce sujet et les ouvriers se trouvant toujours devant des dirigeants qui leur proposent des solutions, et dans la nécessité d’adopter l’une ou l’autre solution présentée par ceux qui les dirigent. D’ailleurs, dans les situations décisives, le critère pour connaître l’opinion des ouvriers, c’est plutôt celui de tâter le pouls des assemblées ouvrières pour établir la combativité des masses autour d’un programme que le parti aura déterminé d’avance que de laisser les ouvriers libres de la détermination de l’orientation pour la lutte.
Quand on se demande quelle est l’opinion des ouvriers dans une situation donnée, nous pouvons arriver à donner une solution réelle à la seule condition de poser le problème ainsi : quelle est la puissance des organismes répressifs à la disposition de la bourgeoisie, donc de l’armée, de la magistrature, de la police, de la presse, des écoles, du prêtre, l’influence des forces réactionnaires démocratiques au sein de la classe ouvrière ? Si tout cet immense appareil de répression est désarçonné par les convulsions d’une situation révolutionnaire, pas de doute l’opinion des ouvriers est une opinion révolutionnaire. Si par contre tout cet appareil peut fonctionner sûrement ou se reconstruire sur le sang des ouvriers vaincus, pas de doute, l’opinion des ouvriers est une opinion réactionnaire. Il peut exister des sortes de moralistes qui s’étonneront d’une formulation aussi nette des problèmes mais, à notre avis, ces moralistes ne représentent en définitive qu’un appendice de tout l’appareil de répression qui empêche les ouvriers de déterminer une évolution de leur pensée suivant les possibilités de leur lutte révolutionnaire. Ce qui intéresse, au point de vue historique, ce n’est pas l’affirmation verbale de l’opinion de l’ouvrier, mais la possibilité où se trouve l’ouvrier de battre l’obstacle qu’il trouve devant lui, de déclencher ses luttes contre le capitalisme, de renverser le capitalisme car, seule, la dictature du prolétariat réalisera la condition pouvant permettre la formation d’une opinion ouvrière.
Et, à ce propos, ce n’est nullement l’ouvrier qui peut déterminer le chemin à emprunter mais son parti de classe. Le militant qui établit une position de lutte sur la base de l’opinion de l’ouvrier ne fait, en définitive, que se libérer d’une façon démagogique de la tâche qui lui revient et qui ne peut pas être attribuée à la masse ouvrière. C’est, en définitive, une paresse du militant qui le conduit à ne pas tenir compte que, dans une société capitaliste, l’ouvrier se trouve être la proie d’instruments formidables de pression et de contrainte sur lesquels il ne peut avoir d’emprise que dans la mesure où le Parti lui fournit les armes. Ainsi la moralité du militant communiste devrait se baser sur le sacrifice, assez agréable d’ailleurs, de ses obligations en laissant les ouvriers abandonnés à eux-mêmes et aux forces policières, militaires et de corruption du capitalisme. D’ailleurs, Lénine, à ce sujet, a mis bien en évidence l’impossibilité pour les ouvriers de se former une « opinion ouvrière » au sein de la société capitaliste.
La « théorie de l’expérience » a sa signification dans une direction différente. Ainsi que nous l’avons dit, le capitalisme parvient à rester maître de la situation dans la mesure où il peut concentrer l’ensemble de la société autour d’une organisation sociale donnée. Qu’il ne parvienne pas à obtenir l’adhésion consciente des masses à la solution qu’il aura donnée, cela ne signifie pas que le capitalisme n’ait pas réussi à donner une solution positive aux problèmes qu’il doit résoudre. Le fascisme, par exemple, anéantit les organisations ouvrières et doit, pour cela, écraser la résistance héroïque du prolétariat. Mais une fois qu’il a atteint ce but, il détermine une mobilisation croissante de l’ensemble de la société autour de la défense de la nation et de la préparation de la guerre. L’opinion des ouvriers, en tant qu’élément de la lutte prolétarienne, ne peut compter que dans la mesure où les ouvriers parviennent à reconstruire les organismes qui avaient été étranglés. Par contre, au point de vue immédiat et apparent, l’opinion des ouvriers commencera à se diriger vers la direction que lui imprimera le capitalisme qui, à cette fin, est parvenu à priver le prolétariat des organismes de classe qui lui sont indispensables pour essayer de déterminer, au feu des luttes revendicatives, une autonomie de pensée qui ne peut se diriger que contre les exploiteurs. Le prolétariat doit traverser des expériences, mais cela à un point de vue historique et tout à fait général. Ainsi, dans tous les pays actuellement, nous pouvons affirmer que l’expérience « parlementaire » est faite partout après les événements de 1914, que l’expérience « démocratique » ou « social-démocratique » est faite, après l’expérience de Noske en 1919, et que les conditions objectives sont désormais réalisées pour l’appel du prolétariat à la lutte révolutionnaire. Que l’un ou l’autre prolétariat n’ait pas traversé 1914 ou 1919, cela ne signifie pas que les expériences réalisées dans d’autres pays n’ont pas une portée décisive et que les ouvriers soient obligés – avant d’arriver à la victoire – de traverser des phases intermédiaires. La lutte révolutionnaire se déroule suivant des règles qui ont un caractère mondial et les ouvriers de chaque pays font leur expérience en fonction des luttes qui se déterminent sur l’échelle internationale. Et cela non seulement au point de vue de la formation intellectuelle des ouvriers mais, ce qui est décisif, en fonction de la place qu’occupent les différentes forces sociales. Ainsi la social-démocratie qui avait une certaine place en 1914 en aura une autre en 1919, en aura encore une autre en 1933 et toujours sur une ligne de retranchement progressif qui la portera au-delà et contre les intérêts des ouvriers à l’intérieur de l’appareil de répression et de domination de la bourgeoisie.
Vandervelde, en Belgique, en 1934, sera forcé de dire aux ouvriers qu’il ne faudra plus préparer la défense de la nation pour élargir les positions que le prolétariat se serait frayées au sein de la bourgeoisie et pour arriver au socialisme (ainsi qu’il le disait en 1916), mais il faudra défendre la nation pour garder les bribes de liberté qui pourraient être menacées par un assaut du fascisme allemand. Vandervelde dira aussi qu’il ne faut pas défendre ces bribes pour préparer les conditions pour l’insurrection de demain, car Noske est là, non en tant que fanion de la social-démocratie de 1919, mais en tant qu’expression historique de la place que doit enfin occuper la social-démocratie dans la phase des révolutions prolétariennes. Et Vandervelde dira qu’il faut balayer du programme socialiste l’insurrection pour lui substituer le plan De Man qui, soi-disant, se base sur l’évolution, dans l’intérêt du capitalisme lui-même, de la société bourgeoise se délivrant de l’omnipotence de l’hyper-impérialisme. Léon Blum convoiera les masses ouvrières, le 12 février 1934, à la défense de la République, en affirmant que la seule force pouvant défendre la République c’est justement la classe ouvrière, alors qu’en France aussi, avant la guerre, tout le mouvement socialiste avait affirmé que la seule classe qui pouvait battre la République c’était le prolétariat.
La social-démocratie actuelle représente donc un autre obstacle réel, à classer parmi les moyens répressifs dont dispose le capitalisme et nullement en tant qu’expression de l’opinion des ouvriers, que forme nécessaire d’expérience à traverser par la classe ouvrière.
Après la victoire de la révolution en Russie, le problème des expériences à faire par les ouvriers est définitivement clôturé au point de vue historique. Le Parti du prolétariat a pour mission de créer les armes politiques indispensables afin de diriger cette conscience historique acquise par le prolétariat, dans l’abattement de tous les obstacles qui s’opposent au déclenchement de l’insurrection prolétarienne. Qu’en France il soit plus difficile de battre la corruption démocratique, alors qu’en Allemagne ou en Italie cela devient moins difficile après les événements de 1919 et 1921, cela signifie que le Parti du prolétariat doit donner une réponse à des problèmes historiques plus compliqués, mais cela ne signifie pas que le prolétariat français doive traverser la phase de Nitti ou de Noske pour percevoir, par après, la voie de Lénine. La pourriture du mouvement communiste actuel a pénétré jusqu’à la moelle les rangs des groupes révolutionnaires et l’on assiste aujourd’hui à la tentative de vouloir assigner comme but aux luttes du prolétariat italien et allemand celui du retour à la situation de 1919. Cela prouve que, sous le couvert de la nécessité de faire faire des expériences aux ouvriers, nous assistons actuellement à un bouleversement total et de principe qui fait que le militant s’égare dans les ténèbres de la réaction qui triomphe.
Reconduire l’histoire à ses idées maîtresses c’est, en définitive, marquer les différentes phases de la délivrance de l’homme des forces économiques. Les classes qui ont exprimé ces périodes ont pu remplir leur mission parce qu’elles ont construit des organisations sociales qui, tout en étant basées sur les intérêts particuliers du privilège de la classe maîtresse, ont déterminé une série de principes pouvant contenir toute la commotion sociale se déterminant dans les différentes phases du développement de la pensée humaine. Le prolétariat, qui n’a et ne peut avoir de fondements économiques pour la réalisation de sa mission, se trouve dans la nécessité de construire un système de principes autrement profond que celui des classes qui l’ont précédé, parce qu’il devra délivrer définitivement l’humanité de l’emprise des forces économiques et la société de l’antagonisme provenant de l’existence des classes. La période historique actuelle connaît l’écrasement du prolétariat qui avait, dans l’après-guerre, déchaîné sa lutte révolutionnaire et conquis sa première victoire sur le secteur russe. Cette première victoire fut possible parce que les bolcheviks avaient enrichi le Manifeste et le programme d’Erfurt des énonciations programmatiques correspondant à la phase impérialiste de la société capitaliste.
La victoire de demain n’est possible qu’à la condition que, dès aujourd’hui, les fractions de gauche préparent les partis de la révolution mondiale, élaborent les bases programmatiques répondant à la phase qui a succédé à celle de l’impérialisme, la phase des révolutions prolétariennes, élaborent le programme de la gestion de l’État ouvrier, de son incorporation à la lutte pour la révolution mondiale, complètent le patrimoine des bolcheviks dans le domaine de la tactique. Ces derniers ont donné la solution tactique la plus avancée permettant au prolétariat d’évincer une période de domination bourgeoise. A d’autres de rebrousser chemin. Les fractions de gauche proclament que si, en Russie, il a été possible de balayer le capitalisme de l’histoire, dans les pays capitalistes le prolétariat ne pourra jamais reprendre à son compte les revendications démocratiques qui formèrent la base des révolutions bourgeoises. S’il le faisait, il annulerait sa classe et sa mission : il proclamerait sa résignation à l’esclavage. Mais le prolétariat ne se suicidera pas et forgera – dans la terrible répression actuelle – les armes qui lui permettront de gagner les grandes batailles révolutionnaires de demain. Pour préparer la victoire prolétarienne agissent, à la fois, et les antagonismes sociaux et l’œuvre consciente des fractions de gauche ; le prolétariat reprendra sa lutte uniquement sur la base de ses principes et de son programme.

Parti - Internationale - Etat Pt.1

Prémisses

L’étude dont nous commençons la publication a pour but de donner – pour autant que possible – une analyse historique de la phase actuelle de la lutte de classe, afin de situer les problèmes essentiels surgissant de cette situation au cours de la lutte ouvrière. Encore une fois : la compréhension des événements est la condition indispensable pour permettre l’action. Les militants qui ne posent pas catégoriquement la nécessité de se donner à eux-mêmes, et de donner au prolétariat, une explication fondamentale aux événements historiques qui ont accompagné la première expérience de gestion d’un État prolétarien luttant pour la révolution mondiale, ne font que devenir les prisonniers de la vague de réaction que le capitalisme fait déferler sur le monde entier. Car s’il est parfaitement exact que la théorie du socialisme dans un seul pays n’est pas la filiation légitime et nécessaire d’octobre 1917, il est tout aussi certain que ce n’est pas au travers d’un simple déplacement politique des organisations communistes actuelles, afin de les remettre sur la base des positions occupées en 1917, que le prolétariat retrouvera la voie de son salut. Outre le fait que le déplacement est absolument impossible, des phénomènes politiques et sociaux d’une importance colossale se sont produits entre 1919 et 1934, et il faut les soumettre à une étude aussi complète que le firent, en leur temps, les bolcheviks, pour les problèmes issus de la transformation de l’économie capitaliste dans sa phase impérialiste. Le secret réel de la victoire des bolcheviks réside dans leur réaction rigoureuse contre tous les courants de la Deuxième Internationale : les véritables mouvements de masse se préparent au feu d’une série de scissions pour forger l’organisme appelé à diriger le prolétariat autour des formulations de la lutte révolutionnaire. Toute autre tentative de mobiliser les masses en dehors de ce travail principiel – et les courants de gauche du mouvement allemand l’ont prouvé péremptoirement – devait conduire à la situation de 1919 où les ouvriers allemands en armes cherchèrent vainement l’organisme qui les aurait conduit à la victoire : cet organisme ne pouvait pas surgir spontanément mais devait être le résultat d’un travail opiniâtre et analogue à celui des bolcheviks.
Pour centraliser en une formule ce que s’efforce d’effectuer notre bulletin théorique, nous dirons que l’intervention réelle du groupe pouvant prétendre représenter la classe prolétarienne, n’est possible que sur la base de la résolution des problèmes politiques propres à une époque historique donnée.

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Le socialisme dans un seul pays est à la fois la conséquence de l’incapacité du prolétariat international à réaliser plus qu’avaient donné les bolcheviks en 1917, et l’expression politique de l’insuffisance – s’exprimant au travers des événements postérieurs à 1917 dans le monde entier – de la clarification historique conquise en octobre. Les principes jaillis de la révolution russe et de la fondation de la IIIe Internationale, ne peuvent nullement être considérés comme un point final, mais comme une marche dans l’ascension que le prolétariat doit effectuer pour atteindre sa libération. Une marche qui aurait pu être suivie par une progressivité constante à la seule condition que les mouvements révolutionnaires des autres pays enregistrent avec la victoire du prolétariat, de nouvelles bases idéologiques s’ajoutant au patrimoine historique du prolétariat mondial. En elles-mêmes, les défaites qui survinrent ne devaient évidemment pas signifier que les principes sur lesquels se basait le prolétariat étaient faux ou insuffisants. Les défaites pouvaient résulter du rapport de force entre les classes qui s’était montré défavorable au prolétariat, d’erreurs d’application de ces principes, ou d’incapacités tactique ou stratégique des organes dirigeants du parti. Mais qu’aujourd’hui, en 1934, quand la situation prouve qu’à la suite d’innombrables défaites dans le monde entier – Russie y comprise – nous assistons à l’écrasement du prolétariat dans tous les pays en même temps que s’épanouit le développement industriel de l’U.R.S.S. et qu’on essaye d’individualiser les causes de cette situation dans la mauvaise application « de la ligne » comme le font les centristes, ou de personnaliser cette cause en Staline et le « stalinisme » comme le fait le camarade Trotsky, ce procédé conduit à réduire le sanglant tribunal où se jouent les batailles historiques de classe, en une mesquine plaidoirie devant un juge de paix de village.
L’étude dont nous commençons la publication ne peut représenter qu’une contribution, d’ailleurs très faible, pour élucider ce qui nous semble être le problème central de l’époque actuelle. Fort probablement nous ne pourrons qu’indiquer une nécessité , et non fournir la réponse adéquate, car cette dernière ne ressortira que d’une révolution triomphante et d’un effort international des différents groupements issus de la dégénérescence du mouvement communiste. Ce dernier s’était polarisé autour du prolétariat russe qui a désormais épuisé sa fonction de guide international du prolétariat, et cela à cause des organes dirigeants du prolétariat de tous les pays, insectes grouillant sur le corps de la classe ouvrière russe et de ses formations dirigeantes, de Lénine et de Trotsky, aussi bien que de Staline.
Après le 15e Congrès du parti russe s’était ouverte une situation où un travail politique international aurait peut-être permis au prolétariat de faire l’économie d’une nouvelle guerre, de sauvegarder l’État russe au prolétariat mondial afin de traduire les immenses enseignements des défaites de l’après-guerre, au travers d’une victoire de la gauche marxiste au sein de l’Internationale Communiste. Notre voix, à ce moment, a été suffoquée au sein de l’Opposition de gauche et contre nous ont triomphé les braillards proclamant notre sectarisme et leur capacité ( ! ) pour concrétiser immédiatement de grandes victoires contre le centrisme. Il serait instructif de faire le bilan des anciennes polémiques : pour le moment, nous ne voulons que rappeler de quel côté se trouvent les responsabilités politiques de la déconfiture actuelle.
Notre travail ne cesse pas d’avoir sa raison d’être parce que, pratiquement, le sort du prolétariat est déjà irrémédiablement joué et que le capitalisme pourrait aboutir à la guerre. Les événements d’Autriche prouvent que les masses ne se résignent nullement à devenir la proie du capitalisme : cela signifie que sur le fond de la perspective capitaliste, des occasions peuvent se produire pour une reprise victorieuse de la lutte du prolétariat. Mais, pour assurer cette victoire, aussi bien que pour faire aboutir la guerre dans le triomphe de la révolution, le travail que nous proposons et que nous ne pourrons, encore une fois nous le disons, effectuer isolément, représente la condition préjudicielle et indispensable.

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« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes » (Manifeste du Parti Communiste).
Cette notion fondamentale sert à caractériser le marxisme par rapport à toutes les autres écoles historiques qui l’ont précédé Mais qu’il s’agisse de la délimitation de la classe en général et en particulier dans la situation actuelle où le prolétariat s’est trouvé appelé à exercer son pouvoir, qu’il s’agisse de la détermination de l’organe pouvant représenter cette classe, et qu’enfin il s’agisse de déterminer les bases sur lesquelles la classe et l’organe de la classe doivent agir, nous nous trouverons devant la nécessité de retirer des événements l’élément substantiel qui permettra de définir les notions théoriques, et de configurer les postulats pour la lutte du prolétariat dans les situations actuelles.
Pour ce qui est de la classe en général, nous assistons actuellement à une floraison bigarrée de théories qui, ou bien conduisent directement à la suffocation des classes sur le front commun des intérêts de la classe régnante, ou à la modification du rôle des classes fondamentales de la société pour attribuer aux classes moyennes des fonctions se substituant à la fois au capitalisme et au prolétariat ; ou encore menant à l’inversion du processus de la lutte des classes qui ne conduira plus la classe ouvrière d’un pays à lutter au sein même du prolétariat mondial, mais condamnera – et pour cela même l’annulera – la classe ouvrière à réaliser, dans le cadre de ses frontières étatiques, les tâches qui ne peuvent revenir qu’au prolétariat et à la révolution internationale.
Fascisme : par l’étranglement de la classe prolétarienne ; démocratie : par la corruption du prolétariat, ces deux formes d’organisation de la société capitaliste, semblent avoir annulé la substance de la théorie marxiste sur les classes, alors qu’en réalité le marxisme trouve, dans la situation actuelle, la plus lumineuse confirmation : l’une ou l’autre forme de l’annulation de la classe prolétarienne correspond à l’incapacité absolue de la société actuelle de maîtriser, de diriger, de contrôler l’évolution des forces productives. La seule classe pouvant s’acquitter de ce rôle historique, le prolétariat, ayant été anéanti, la société se trouve incapable de contrôler les forces économiques et ne retrouvera une issue qu’à la condition d’une reconstruction de l’ossature de la classe prolétarienne et de sa victoire révolutionnaire.

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Ce n’est pas seulement au point de vue géographique que le centrisme a représenté une révision de la signification de la classe en général et de la classe prolétarienne en particulier. C’est au point de vue substantiel que le centrisme a modifié la notion théorique de classe. Le socialisme en un seul pays peut paraître une artificieuse entreprise pour séparer l’État soviétique, où l’on réaliserait le socialisme, du monde capitaliste restant la proie des crises économiques et des convulsions sociales ; en réalité, puisque la classe est une notion historique et mondiale, l’État prolétarien, qui se dissocie du processus de l’évolution du prolétariat mondial, devient, dans ses frontières mêmes, l’instrument de la classe capitaliste mondiale et un coefficient d’une grande importance dans cette involution qui conduit à l’anéantissement de la classe prolétarienne mondiale.
Pour ce qui est de l’organe pouvant condenser et représenter la classe, une différence d’ordre social réside dans les fonctions qui reviennent au prolétariat par rapport à la bourgeoisie, au féodalisme, ou aux propriétaires d’esclaves de l’Antiquité. En définitive, toute forme d’organisation sociale représente un moment particulier que traverse l’humanité dans le contrôle progressif sur les forces de production. Au début, chaque organisation sociale représentait un progrès sur la précédente, progrès obtenu grâce à une révolution. Par après, cette même organisation se transforme en une tentative de freiner le développement productif qui après l’avoir appelé, désormais le condamne. Et c’est au prix d’une nouvelle révolution que la marche progressive peut reprendre. Nous ne pourrons classifier historiquement les sociétés qu’en fonction de la délimitation par rapport à la classe régnante. Cette classe se fonde concrètement sur la base d’une forme particulière qui la reliera aux forces de production. Et ici nous trouvons simultanément une forme particulière de l’appropriation des moyens de production, en général, et un aspect spécifique de la position où se trouvera le travailleur qui, lui aussi, tant qu’existent les classes, n’est qu’un moyen de production. Dans l’économie esclavagiste, c’est l’attribution personnelle des moyens de production aussi bien que de l’esclave. L’ensemble de la société vit et se reproduit sur la base de la continuité de la classe et des castes qui la composent. A cette époque, le faible développement des moyens de production ne permettra qu’une production pouvant suffire à la satisfaction des besoins d’une minorité infime de la population. L’économie du servage, tout en laissant subsister le caractère personnel de l’attribution des moyens de production, va permettre une plus grande distribution de ces derniers, et cela parce que le mécanisme productif ne peut plus supporter la sujétion à la caste, mais détermine une spécification du travail qui doit déjà obéir aux lois d’un marché plus étendu.
L’économie capitaliste triomphe quand une modification radicale et sans précédent s’est déjà effectuée : les moyens de production aussi bien que le travailleur lui-même ont définitivement perdu toute possibilité d’être attribués à des individus, et la production à chacun de ses moments prend un caractère collectif. Le divorce qui s’opère entre le caractère collectif et social des moyens de production, et le type d’appropriation de ces moyens, qui reste personnel, ne disparaîtra que lorsque les nouveaux rapports sociaux s’établiront en réflexe du mécanisme productif qui ouvre la phase de l’histoire consciente de l’humanité.

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Tant que les moyens de production se prêtaient à une attribution aux individus ou à la caste, la lutte de classe se déroulait autour de la possession des instruments permettant de garantir le privilège de la formation ayant le pouvoir, et de conformer ainsi tout le développement économique et politique autour de la défense de l’organisation sociale existante. A un certain point de vue, pour toute l’histoire qui précède la révolution prolétarienne, nous pouvons développer la formule de Marx : l’histoire n’a été que l’histoire des luttes de classes, par cette autre formule : l’histoire n’a été que l’histoire des classes pour s’emparer du pouvoir de l’État. Ce dernier représente, en effet, un instrument nécessaire aussi longtemps que la production ne suffit que pour une minorité de la population (minorité se retrouvant dans la classe qui, à cette fin, établira un type donné de société). D’autre part, nous assisterons également à une modification des classes qui se trouvent à la direction de la société, mais une continuité subsistera pour ce qui concerne l’organe de l’État qui, tout en se transformant dans les différentes époques, tout en se basant sur des formules différentes, n’en restera pas moins l’organe permettant l’oppression des classes travailleuses, et un organe historiquement nécessaire, au point de vue général.
Il est évident que l’État ne peut pas être considéré comme un démiurge au-dessus des classes, et l’élément de discrimination dans l’évolution historique : la classe reste toujours le moteur du mouvement, mais jusqu’à la période où les forces de production appellent le prolétariat au pouvoir, les classe livrent leur lutte autour de l’enjeu que représente l’État.
Pour ce qui concerne la féodalité par rapport à l’économie esclavagiste, ou la bourgeoisie par rapport à la féodalité, puisqu’il s’agit de différents types de privilèges et de régimes d’oppression sur les travailleurs, nous assisterons d’abord à une coexistence entre les deux types d’économie et à la pénétration progressive, au sein de l’ancienne économie aussi bien que de l’ancien État, des éléments appartenant à la nouvelle classe. Ensuite seulement se produira la lutte révolutionnaire qui fondera la nouvelle organisation sociale. La révolution n’est pas le point de départ pour la bourgeoisie, mais son point final : dans les trois siècles qui ont précédé sa victoire, la bourgeoisie avait déjà réalisé d’immenses progrès par une pénétration progressive d’ordre économique aussi bien que politique. Les succès qu’elle avait remportés au sein de l’État ne lui suffisaient pas, elle devait avoir tout l’appareil entre ses mains et elle obtint ce résultat par des mouvements révolutionnaires. Cependant, il n’en reste pas moins vrai que Richelieu, Colbert et Turgot représentent des pas intermédiaires et nécessaires vers le but final. La pénétration du capitalisme dans l’État féodal est donc un fait que l’on rencontre dans toutes les révolutions bourgeoises, lesquelles devant se conclure par un type plus avancé d’institution de privilèges, mais devant toujours aboutir au maintien du privilège, à la persistance de la division de la société en classes, permettant à la bourgeoisie, au travers de l’État, de réaliser ses tâches historiques.

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Il en est tout autrement pour le prolétariat. Engels expliquait la nécessité de l’institution de la dictature du prolétariat en invoquant le caractère transitoire de l’État prolétarien, de cet État qui, reflétant la mission de la classe prolétarienne, luttant pour la disparition des classes, se fondera sur la notion principielle de son dépérissement et de sa mort. Cette notion d’Engels nous paraît reposer sur une notion plus générale d’après laquelle le dépérissement des classes et de l’État ne peut résulter que d’une élévation gigantesque de la production capable d’assurer le libre épanouissement des besoins du monde entier. Nous sommes séparés de cette situation ultime par toute une époque de profondes modifications dans la structure économique, où le prolétariat ne pourra agir qu’avec une direction centralisée qui doit tenir en vue, non pas des intérêts particuliers de localités ou de corporations, mais l’intérêt collectif du prolétariat en tant que classe représentant l’ensemble de la société. Et c’est à cet effet que le prolétariat aura besoin de l’appareil étatique, et c’est seulement sur la ligne de l’épanouissement croissant de la production que se manifestent concrètement les conditions pour le dépérissement et l’anéantissement de l’État.
Pour le prolétariat au pouvoir, l’État reste quand même une nécessité, mais sur un tout autre plan que pour les classes précédentes : pour le capitalisme, l’État représentait l’organe de domination sur les classes opprimées et dans sa phase de déclin, sur les forces de production également ; pour le prolétariat, au contraire, l’État n’est qu’un organisme d’appoint, nécessaire seulement pour orienter l’ensemble des travailleurs vers les solutions d’intérêt général, alors qu’inévitablement les masses pourraient subir l’attrait de solutions contingentes en opposition avec le but final : un développement concret tellement intense que les conditions seraient réalisées pour la disparition des classes.
Dès sa formation, le prolétariat ne luttera pas contre l’État capitaliste dans le but d’y pénétrer. S’il le faisait, il arriverait jusqu’à renier non seulement ses buts spécifiques et historiques, mais aussi à sacrifier ses intérêts immédiats pour la résistance à l’exploitation capitaliste. Féodalisme et bourgeoisie croissaient dans la mesure où se développait l’influence de leur classe au sein de l’ancien régime et des institutions mêmes de l’ancien régime ; le prolétariat ne peut se former et croître que dans la mesure où il concentre, sur son front de lutte, les plus puissantes énergies pour livrer la lutte pour la destruction de tout le régime capitaliste et pour fonder un État sur la base du programme complètement opposé que nous avons indiqué.
Pour le capitalisme, l’État pouvait suffire avant sa victoire comme après. Par contre, pour le prolétariat, il n’y a qu’un programme de destruction de l’État capitaliste avant sa victoire et l’État ne peut représenter qu’un simple organisme d’appoint après celle-ci.
L’organe où se constitue et se développe la classe prolétarienne est le parti de classe, l’Internationale. En correspondance avec la nature collective des moyens de production qui appellent le prolétariat à la direction de la société, et qui débordent aussi bien les limites des corporations, de professions, que les frontières des États, le chemin d’ascension du prolétariat ne peut se condenser que dans les tentatives successives de réalisation – par la construction d’une Internationale – des positions centrales autour desquelles la bataille peut être livrée pour la destruction de l’État capitaliste.
Au feu de la lutte pour la destruction de l’État se réalise, en définitive, la lutte du prolétariat pour anéantir, avec l’État capitaliste, toutes les forces séculaires qui s’opposent à la libération de l’homme des forces économiques. Historiquement, nous constatons une série progressive de positions centrales autour desquelles se construisent les organisations internationales du prolétariat.

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Au cours de notre étude, nous analyserons la position occupée par le prolétariat au cours de la révolution française. Pour le moment, il nous suffira d’indiquer que c’est sur la base des révolutions de 1848 que se prépare la Première Internationale, laquelle parvient à établir la nécessité de poser la lutte du prolétariat sur une base politique et d’organisation indépendante de la bourgeoisie, alors qu’en 1848 – même après le « Manifeste du Parti Communiste » – Marx entrevoyait la nécessité de participer à la lutte sur la base d’un bloc avec les forces progressives de la bourgeoisie.
La Commune de Paris, si elle prouva la possibilité de l’instauration de l’État prolétarien, devait aussi prouver que la victoire du prolétariat ne pouvait être garantie qu’au travers d’une lutte se généralisant non seulement au-delà de Paris, à toute la France, mais jusqu’à embrasser l’ensemble des luttes du prolétariat des différents pays. À cause du degré de développement économique et politique de cette époque, la Commune, glorieuse anticipation historique, ne pouvait qu’entraîner la chute de la Première Internationale.
La phase du mouvement ouvrier qui y succéda devait connaître la période d’essor du capitalisme, et par là-même rendre très difficile au prolétariat des pays capitalistes de traduire les enseignements de la Commune dans les indications positives et principielles permettant la victoire de l’insurrection prolétarienne.
La Deuxième Internationale ne se posera pas le problème de la prise du pouvoir, mais en correspondance aussi avec les caractères particuliers des situations, elle déterminera le prolétariat à emprunter un chemin radicalement opposé à sa tâche historique. De l’écrasement de la Commune, la Deuxième Internationale retirera la conclusion que le prolétariat doit désormais abandonner le programme de la destruction de l’État et devra se borner à des tentatives de pénétration – par le canal des réformes – dans la forteresse étatique du capitalisme : le prolétariat devait finir par être écrasé par l’État qu’on lui proposait de conquérir graduellement. Par contre, ce sont les bolcheviks qui s’appliqueront à l’étude des événements de la Commune et qui parviendront à faire de ces enseignements les armes pour les révolutions de 1905 et 1917.
La position de Marx de 1848, l’autre contenue dans le 18 Brumaire, la Première Internationale, la Commune, la Deuxième Internationale et, enfin, la Troisième, représentent autant d’étapes progressives dans le chemin de l’élévation du prolétariat. Chacune de ces étapes se concrétise en une formulation centrale caractérisant la position que le prolétariat doit occuper pour la victoire de l’insurrection et le triomphe de la révolution mondiale.
Octobre 1917 s’est produit alors que les conditions idéologiques et politiques ne pouvaient pas être réalisées pour permettre de conduire vers la victoire des mouvements révolutionnaires qui se vérifièrent dans les pays capitalistes, afin de garder au prolétariat mondial l’État soviétique. Des défaites essuyées par le prolétariat mondial est né le centrisme qui s’est emparé de la direction des partis communistes, de l’État prolétarien lui-même, et qui répète, pour la Troisième Internationale, le même rôle qu’a joué le réformisme au sein de la Deuxième Internationale.
Après la Commune, encore une fois, la Russie Soviétique a prouvé que l’État prolétarien ne peut garder sa fonction révolutionnaire qu’à la condition d’être relié aux luttes du prolétariat international. Plus que la Commune de Paris, la Commune russe a prouvé que dès que l’État prédomine le parti, les conditions se trouvent posées pour la dégénérescence et enfin la victoire de l’ennemi. C’est seulement dans le parti et dans l’Internationale que le prolétariat peut réaliser sa conscience de classe et sa capacité révolutionnaire.

***

Notre opinion est que les problèmes inhérents à la gestion de l’État prolétarien doivent être analysés sur la base de l’expérience soviétique et que la reprise des luttes révolutionnaires, aussi bien que le salut des révolutions futures, sont reliés à l’effort que les fractions de gauche doivent effectuer dans cette direction.
Voici les chapitres qui seront publiés successivement : 1° La Classe et sa signification ; 2° Classe et État ; 3° Classe et Parti ; 4° Classe et Internationale ; 5° L’État démocratique ; 6° L’État fasciste ; 7° L’État soviétique ; 8° Thèses.

Le Plan De Man Pt.2

LUTTE REVOLUTIONNAIRE – ANTICAPITALISME – FASCISME

Le plan du travail pose, en second lieu, comme objectif essentiel à atteindre, la conjonction des classes moyennes et du prolétariat sur le front de l’anticapitalisme. Il s’agit donc d’établir la distinction fondamentale qui existe entre l’ « anticapitalisme » et la lutte prolétarienne.
Le mécanisme du fonctionnement de la société bourgeoise est essentiellement unitaire. Toutes les forces vives de la société doivent être concentrées autour de l’État, soit pour la lutte économique et politique contre d’autres États, soit pour les besoins de la guerre impérialiste, expression finale de cette lutte. La lutte des classes, entourée du filet de la démocratie bourgeoise, ne rompt pas cette continuité organique mais en devient un élément dans la mesure même où les organisations du prolétariat sont aux mains des défenseurs de cette soi-disant démocratie. Cependant, quand les éruptions sociales – particulièrement celles de l’après-guerre – font sauter les mailles du filet, que le flux révolutionnaire donne à la lutte de classe son expression réelle, alors se constituent immédiatement, d’abord embryonnairement, les éléments reconstitutifs de l’unité de vie de la bourgeoisie ou, en d’autres termes, les éléments nouveaux allant assurer la continuité de sa domination. C’est seulement au moment où ce flux s’avère incapable de prendre corps dans les revendications révolutionnaires d’un parti que ces embryons vont se peupler d’éléments particulièrement nombreux de la masse, qui ne vivra plus en tant que classe distincte à cause de l’étranglement des organisations prolétariennes. Ceci au point de vue général.
Dans la période actuelle, le problème de l’étouffement des luttes prolétariennes se pose dans des conditions différentes. Au lieu d’assister à la canalisation d’un flux prolétarien, nous assistons à la mobilisation du capitalisme autour d’un prolétariat battu, incapable d’opposer une résistance à celui-ci. La mobilisation du capitalisme se justifie, à notre avis, pour les raisons suivantes : quand les contrastes sociaux s’expriment dans la situation économique des prolétaires sans qu’une conscience de classe pour une action spécifique en résulte, le capitalisme tend simultanément à déverser ces contrastes dans la voie qui peut améliorer sa situation spécifique, pendant qu’il élabore les notions pouvant concrétiser l’idée de son unité indéfectible. L’anticapitalisme nous paraît donc être une conception nettement opposée à la lutte révolutionnaire, apparaissant comme arme idéologique du capitalisme, comme adaptation nécessaire pour relier le prolétaire et sa situation misérable aux classes possédantes, en tant qu’idéologie confinant la lutte ouvrière dans la stratosphère de la lutte contre l’hypercapitalisme, le capital financier, comme une forme de transition vers l’incorporation et la mobilisation autour de l’État capitaliste, de l’ensemble des classes opprimées. En général, on relie l’anticapitalisme uniquement aux classes moyennes. Selon De Man, c’est là leur idéologie spécifique. A notre avis, c’est là une profonde erreur. L’anticapitalisme apparaît comme réponse bourgeoise à l’incapacité du prolétariat de résoudre les contradictions de la société capitaliste et embrasse des couches prolétariennes aussi progressivement que s’affirme l’impotence des organisations de classe et la nécessité de réorganiser l’État capitaliste pour la lutte inter-impérialiste. Les classes moyennes représentent un élément positif, jamais décisif, dans le développement de l’anticapitalisme, mais au moment où elles sont présentées comme un élément décisif il est clair que l’offensive de la bourgeoisie a devant elle un prolétariat battu. La petite bourgeoisie, nous le rappelons, n’est pas un élément qui peut être politiquement actif en tant que telle. Le prolétariat n’a donc pas à pratiquer une politique en fonction de sa survivance, mais uniquement à tenir compte de son existence, c’est-à-dire à lui garantir, par sa force révolutionnaire, son désir et ses possibilités de créer une nouvelle société.
Dans la mesure où le prolétariat est en déroute, l’anticapitalisme peut trouver ses premiers porte-parole dans la petite bourgeoisie mais ses effectifs ne peuvent être fournis que par les travailleurs, seule base de masse capable de cimenter la domination capitaliste. Mais anticapitalisme ne signifie pas forcément fascisme en particulier, au point de vue de la destruction des organisations ouvrières que ce dernier comporte. En effet, l’anticapitalisme est d’abord un effort de mobilisation du prolétariat et, ensuite, lorsqu’il s’identifie au fascisme, une destruction brutale des institutions ouvrières. Mais il peut ne pas s’identifier avec lui, surtout lorsqu’il se base sur un capitalisme faisant partie des pilleurs de la dernière guerre et profitant ainsi d’une situation plus ou moins privilégiée, et alors apparaître comme complément indispensable des gouvernements de pleins pouvoirs. Dans ces conditions, l’anticapitalisme ne peut qu’apparaître au travers des forces sociales qui ont déjà canalisé les réflexes découlant des contrastes de classe : la social-démocratie qui se transforme parallèlement à son épanouissement. L’expérience du Plan De Man est une tentative d’adaptation de la social-démocratie aux nouveaux besoins du capitalisme. La conjonction de la lutte de la classe ouvrière avec l’anticapitalisme des classes moyennes ne peut donc signifier que l’adaptation du programme de la social-démocratie qui, sur le front de l’anticapitalisme, veut réaliser un bloc solide autour de l’État bourgeois de toutes les classes de la société.
Suivant De Man, les classes moyennes ne sont qu’une justification de la nécessité d’emprunter pareil chemin afin, paraît-il, de pouvoir réaliser un front unique avec ces dernières, menant à la victoire certaine. A ce sujet, voici l’opinion d’Henri De Man : « L’anticapitalisme de la petite bourgeoisie actuelle considère le capitalisme comme un régime de monopole auquel il faut opposer des revendications de liberté » ; et plus loin encore : « le plus clair de l’opposition des classes moyennes est concentré sur le capital financier ». Ainsi, en fabriquant un anticapitalisme de fantaisie susceptible d’être juxtaposé à la lutte ouvrière, il en arrive à la conclusion banale que puisque le fascisme arrive au pouvoir grâce à cet attribut des classes moyennes, il sera possible, par des réformes de structure dépassant la classe ouvrière industrielle, non seulement d’éviter le fascisme mais de le remplacer en obtenant des masses ouvrières et les sacrifices demandés par le capitalisme et leur adhésion aux plans militaires de la bourgeoisie. Et cela, sans déterminer des heurts de classes capables d’ébranler l’harmonie de la société et par là de rendre nécessaire la liquidation de la social-démocratie, s’avérant incapable d’assurer la domination de la bourgeoisie.
Anticapitalisme, fascisme et lutte révolutionnaire, voilà les trois termes de la situation actuelle pour tous les pays capitalistes. Devant le prolétariat se trouvent, d’une part, la destruction de ses organisations de classe par le fascisme mobilisant d’abord des couches de la petite bourgeoisie, ensuite des couches d’ouvriers battus ou découragés et, d’autre part, la social-démocratie mobilisant les ouvriers, pour battre le fascisme, autour des objectifs propres à ce dernier et, pour cela, adaptant son programme traditionnel à l’anticapitalisme grâce à sa conjonction – purement abstraite – avec les classes moyennes. C’est là l’aspect essentiel du plan de la social-démocratie belge.

LE PLAN DU TRAVAIL

A. – L’économie mixte

Voici le premier point du plan : « Instaurer un régime d’économie mixte comprenant à côté du secteur privé, un secteur nationalisé qui englobe l’organisation du crédit et les principales industries déjà monopolisées en fait ». L’économie mixte que le plan avance triomphalement a déjà fait partie de tous les plans réformateurs de la social-démocratie d’après-guerre. Otto Bauer, en particulier, en 1919, a préconisé pareille chose pour l’Autriche. Nous reviendrons du reste sur cette expérience résolue définitivement par les canons de Dollfuss. D’autre part, M. L. Laurat, professeur de patriotisme à la CGT, a également, dans un de ses derniers écrits, préconisé l’instauration pacifique – pour éviter le communisme de guerre – d’une pareille forme économique, afin de préparer l’entrée du prolétariat dans la nouvelle Icarie. Mais tant O. Bauer que L. Laurat – particulièrement ce dernier qui se présente comme un « authentique marxiste » – n’ont dépassé le stade des banalités. H. De Man, lui, éprouve le besoin de justifier l’économie mixte au nom d’une interprétation « profonde » de la notion de la propriété, car « le socialisme n’est nullement l’ennemi de la propriété, il est seulement l’ennemi d’un régime comme celui du capitalisme industriel qui, en séparant la propriété et le travail, assujettit les classes travailleuses à l’exploitation et à l’oppression par ceux qui détiennent leurs moyens de production ».
Le fait essentiel contre lequel s’élèverait le socialisme serait, selon De Man, la séparation introduite par le capitalisme entre les travailleurs et la propriété de leurs moyens de production d’une part et les valeurs produites par leur travail d’autre part. Cette opposition expliquerait la « valeur morale » de l’expression de Marx concernant la socialisation : expropriation des expropriateurs, car Marx n’a pas manifesté son hostilité à la « propriété en général » mais à un régime « aliénant l’homme par rapport aux objets dont il se sert pour travailler et aux biens que son travail fournit ». En somme, l’opinion que De Man veut mettre en avant et pour laquelle il déclare ouvertement se séparer de « Marx ou du moins de la plupart des marxistes » est la suivante : il faut attacher plus d’importance à la nature différente des revendications socialistes qu’impose l’application des principes de Marx concernant la propriété, « aux branches de la production qui n’ont pas encore été entraînées et qui ne le seront peut-être jamais dans l’orbite de l’industrialisation, de la concentration des entreprises et de la transformation des producteurs en prolétaires dépossédés ». C’est pourquoi, aujourd’hui, l’expropriation des expropriateurs ne peut signifier que « la transformation des monopoles privés en services publics, tout en adaptant dans le secteur non monopolisé les solutions juridiques du problème de la propriété au degré et aux modalités de l’évolution économique dans ce secteur ». Ou, en d’autres termes, « nationaliser là où existent des monopoles, orienter le capitalisme là où il évolue encore par la concurrence par les moyens d’économie dirigée et là où le capitalisme a laissé subsister l’unité de la propriété et du travail, maintenir et fortifier cette unité ».
Il est vrai que Marx disait que le « caractère distinctif du communisme n’est pas l’abolition de la propriété en général, mais l’abolition de la propriété bourgeoise ». Par conséquent, pour lui, le problème ne se posait pas d’être, ou non, ennemi de la propriété privée, mais surtout de saisir le caractère évolutif de cette notion : la transformation de son caractère personnel en social, la disparition de son caractère de propriété de classe en propriété collective. Mais toutes les démonstrations de De Man ont pour but de transformer la thèse de Marx, quant au produit social que représente le capital – donc la propriété bourgeoise – produit se maintenant et s’accroissant grâce au travail nouveau des prolétaires, et quant à la contradiction entre le caractère personnel que lui maintient la bourgeoisie et le caractère social que veut lui donner le prolétariat en un simple problème de moralité qui fait du socialisme un ennemi de « l’aliénation de l’homme par rapport aux objets dont il se sert pour travailler et aux biens que son travail produit ». Grâce à cette transformation « morale » du socialisme, De Man peut tranquillement démontrer que le socialisme non seulement protégera le petit producteur, mais fera tout pour le maintenir car, selon sa morale, le petit producteur n’étant aliéné à personne et partant notre moralité satisfaite, il peut subsister. Ainsi, toujours avec ce nouvel évangile, il sera possible dans le secteur non monopolisé de réduire l’aspect moral de l’exploitation de l’homme par l’homme pour satisfaire les principes socialistes concernant la propriété.
Mais le marxisme n’a rien à voir avec ces sornettes bibliques. Marx, déjà en 1848, alors que sa pensée se cristallisait, dans quelques notes retrouvées par Riazanov, disait : « le communisme, comme l’abolition positive de la propriété privée, considérée comme la séparation de l’homme de lui-même (c’est-à-dire l’aliénation réelle de la personnalité humaine, NDLR), donc le communisme comme l’appropriation réelle de l’essence humaine par l’homme et pour l’homme, donc comme retour de l’homme à lui-même en tant qu’homme social, c’est-à-dire l’homme humain, retour complet conscient et avec le maintien de toute la richesse du développement antérieur » (Revue Marxiste, 1927). Marx entrevoyait, à cette époque, la notion du communisme non comme une protestation contre un mode déterminé d’appropriation individuelle, mais bien comme une phase supérieure du développement historique supprimant toutes les antinomies à l’intérieur de la société, faisant de l’être un être social conscient, dominant les forces de production et, par là, la nature elle-même. Par après, Marx, dans le « Manifeste des Communistes », dans les derniers chapitres du premier tome du « Capital », a suffisamment détaillé sa pensée concernant la propriété privée pour qu’il nous soit permis de ne pas insister à ce sujet. Ainsi, par exemple : « Les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette proposition unique : abolition de la propriété privée » (« Manifeste Communiste »). La possibilité de cette abolition découle du fait « que les forces productives dont la société dispose ne favorisent plus le développement des conditions de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ces conditions qui se tournent en entraves ». Le communisme vise à une libération de toute l’humanité de la sujétion aux forces économiques et à la nature. Le petit producteur, à qui De Man promet le respect de « son unité économique », reste, en fait, non seulement un anachronisme économique, mais un esclave (séparé de l’ensemble de la collectivité) lié aux forces économiques. Parce qu’il vise pareil but, au lieu de préserver le petit producteur, le communisme ne peut qu’entraîner sa fin, comme celle de tous les anachronismes, mais dans des conditions infiniment plus favorables que sous le régime capitaliste, conditions qui lui donnent l’assurance de voir l’État prolétarien garantir son existence comme celle de tous les salariés. Une fois établie la distinction entre la nécessité morale du plan et les nécessités du développement des forces économiques et sociales, il nous sera possible de dire quelques mots des « branches de la production qui ne seront peut-être jamais entraînées dans l’orbite de l’industrialisation, de la concentration des entreprises et de la transformation des producteurs en prolétaires ».
Manifestement, et De Man d’ailleurs le proclame, il s’agit là d’un ressuscitement des idées de Bernstein concernant les classes moyennes. Pourtant, il a été établi par Kautsky et R. Luxembourg en particulier que l’importance économique de ces dernières, même lorsque les statistiques accusent un accroissement numérique, diminue en fonction même du développement de la concentration des industries. Ainsi R. Luxembourg disait : « la lutte des entreprises moyennes contre le grand capital ne doit pas être considérée comme une bataille régulière où les troupes de la partie la plus faible fondent de plus en plus, mais plutôt comme un fauchage périodique des petits capitaux qui repoussent toujours rapidement pour être fauchés de nouveau par la grande industrie. Des deux tendances (ascendante et descendante) qui jouent à la balle avec les classes moyennes capitalistes, c’est en fin de compte la tendance descendante qui l’emporte contrairement au développement de la classe ouvrière. Mais il n’est pas indispensable que cela se manifeste dans la diminution numérique absolue des entreprises moyennes, mais, premièrement, dans l’augmentation progressive du capital minimum nécessaire au fonctionnement des entreprises dans les anciennes branches de la production, deuxièmement, dans la diminution constante de l’intervalle de temps pendant lequel les petits capitaux conservent l’exploitation des nouvelles branches de la production » (Réforme ou Révolution ?).
Ce que l’on pourrait évidemment affirmer, c’est que la survivance du petit capital – jouant souvent le rôle d’avant-garde technique du gros capitalisme – découle des hauts et des bas du capitalisme dans son ensemble et que sa disparition n’est possible qu’avec celle du capitalisme lui-même. Dans ce cas, l’on démontrerait tout bonnement le désir du plan de laisser intact le système économique de la bourgeoisie et rien de plus.
Mais le caractère véritable de duperie de cette nationalisation mixte reposant sur des concepts de morale apparaît pleinement au travers de l’examen du problème de l’expropriation avec indemnité. A ce sujet, O. Bauer a eu le très grand honneur d’anticiper De Man ; il a démontré, en 1919, que l’expropriation brutale de la grande propriété capitaliste et immobilière ne pouvait s’accomplir qu’au prix d’une dévastation formidable des moyens de production qui réduirait les masses populaires à la détresse et épuiserait les revenus nationaux : « l’expropriation des expropriateurs doit plutôt avoir lieu en ordre et en règle, de façon à ne pas détruire l’appareil de production de la société, à ne pas empêcher la marche de l’industrie et de l’agriculture… ». Donc, « les sommes d’indemnisation que les propriétaires actuels auront à toucher seront fournies par un impôt sur le capital » (O. Bauer). Malheureusement, l’Autriche a connu l’indemnisation des propriétaires capitalistes sans expropriation. Cela s’est fait par la compression des salaires, des petits revenus, par l’imposition progressive des couches les plus pauvres de la population. Concrètement, cela a signifié, dans le meilleur des cas, intervention de l’État dans l’amortissement des pertes de branches d’industrie données, sur la base de cette plus-value budgétaire.
Le camarade Gourov, dans une lettre sur le plan De Man envoyée aux bolcheviks-léninistes de Belgique (Arbeit – Hollande) affirme qu’une expropriation par rachat aurait peut-être été concevable – seulement concevable – avant la guerre, mais, qu’à l’heure actuelle, avec la paupérisation des masses laborieuses, l’augmentation du capital constant, cela devient une impossibilité absolue. Cette hypothèse rétrospective nous paraît peu fondée du fait même que le problème de la victoire prolétarienne n’est concevable qu’au travers de la lutte insurrectionnelle des travailleurs et que celle-ci représente la rupture la plus violente avec les droits traditionnels de la propriété bourgeoise. Avant la guerre, comme actuellement, le problème de l’expropriation, parce qu’il se rattache au problème de la victoire du prolétariat, devait entraîner inévitablement une lutte impitoyable entre les classes qui ne veulent pas disparaître avec ou sans indemnités et le prolétariat voulant créer un ordre nouveau. Voilà pourquoi l’expropriation ne peut s’effectuer – pour les moyens fondamentaux de production et les organes centraux du crédit – que par la violence, qu’en détruisant le pouvoir de la bourgeoisie. Qu’une expropriation violente s’accompagne d’une désorganisation économique, l’exemple de la révolution russe le prouve, mais lorsque la survivance, à la tête du mécanisme économique, d’une classe historiquement régressive, désorganise toute la société, le prolétariat doit nécessairement s’engager dans une voie où il lui faut, comme disait Marx à propos de 1848, poser des revendications « qui paraîtront insuffisantes et insoutenables au point de vue économique, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de révolutionner le mode de production tout entier ». Au reste, l’expérience de la révolution russe a montré la possibilité, mais seulement après l’écrasement de la bourgeoisie, de passer à la réorganisation de l’économie sur la base de l’expropriation violente des expropriateurs.
Mais le problème de la continuité du fonctionnement de l’économie n’a pas seulement préoccupé les rêves de socialisation de L. Laurat ou d’O. Bauer ; De Man a voulu préciser ce problème et, pour cela, indiquer les limites de la nationalisation dans son économie mixte. « Il faut nationaliser le moins possible, dit De Man dans un de ses articles du « Peuple« , il faut borner la nationalisation au minimum indispensable », tout en la conditionnant par une série de conditions préalables. Ce sont notamment :

1. Le socialisme étant démocratique ne peut appuyer son action, à chaque moment de l’évolution économique et sociale, que sur la volonté politique d’une majorité traduisant les intérêts économiques des classes sociales.

2. Maintien d’un ample secteur d’économie libre, contrepoids à la bureaucratisation étatique qui pourrait se manifester avec la transformation des monopoles privés en services publics.

3. L’impossibilité de former immédiatement des personnes pour la bonne gestion des régies qui seraient créées.

Au point de vue politique, la première et la troisième conditions renferment déjà l’impossibilité d’une nationalisation quelconque orientée vers le socialisme du fait même de l’impossibilité d’arriver à celui-ci graduellement par la conquête pacifique de la majorité, comme l’expérience de l’Allemagne et de l’Autriche le démontre. Au surplus, le maintien des fondés de pouvoir de la bourgeoisie aux postes e commande de l’économie est la meilleure confirmation de la volonté du plan de respecter la propriété bourgeoise et, partant, dévoile ses intentions réelles. La deuxième condition est démagogiquement adressée aux petits industriels et commerçants, tout en étant dépourvue de sens.
En effet, pour ce qui est du capitalisme, les lois de son système économique entraînent, avec l’accroissement du capital constant, la concentration des entreprises et la centralisation des capitaux entre les mains d’une oligarchie qui tient, en réalité, et l’État et la vie économique en mains. Par conséquent, impossibilité, sur ces bases, de maintenir un secteur libre capable de résister aux gros monopoles. Pour ce qui est du prolétariat, il lui est impossible de coexister – comme inversement le capitalisme lui-même – en tant que puissance économique et politique à côté d’une puissance capitaliste compétitive ou non. Le monopole capitaliste laissera subsister des secteurs « libres », mais ceux-ci seront à sa merci continuellement, ne pourront disposer de matières premières, de capitaux que selon son bon plaisir, ou plutôt de son intérêt. Par contre, le prolétariat ne peut que poser les bases de la disparition de l’économie basée sur la transformation des produits en marchandises et, par là-même, de toute survivance d’économie capitaliste. Par conséquent, la distinction qu’introduit De Man entre économie nationalisée et économie libre s’avère totalement abstraite : la bourgeoisie monopolisatrice domine le secteur libre qui lui est subordonné en tout et l’État prolétarien par le libre épanouissement des forces de production pousse à sa disparition totale en même temps que la division en classes.
En conclusion, il nous paraît avoir montré que l’économie mixte du plan ne contient, au point de vue positif, que la seule idée du soutien par l’État – au nom de l’expropriation – des industries travaillant à perte, en même temps qu’elle permet au P.O.B. De tranquilliser la bourgeoisie quant à ses intentions réelles. Pour ne prendre qu’un exemple, pendant la grève du Textile, dans la région de Verviers, interrogé par un rédacteur du « Peuple« , le dirigeant des syndicats ouvriers, le député Duchesne, du P.O.B., disait : « Que fait le gouvernement pour aider l’industrie textile, qui reste toujours au deuxième rang de nos industries nationales ? Il n’a même pas créé l’organisame de crédit que nous réclamons depuis longtemps » (« Peuple’ », du 01-03-1934).
A côté de cette solution très pratique de l’économie mixte, exécutée grâce aux sacrifices qui seront demandés aux ouvriers, le programme d’économie mixte, subordonné à la conquête préalable d’une majorité constitutionnelle et à la réalisation du front de travail avec les classes moyennes, s’avèrent être une simple machine électorale, quant à ses perspectives, un exutoire pour les prolétaires, à qui l’on demandera d’appuyer l’État capitaliste afin de permettre son intervention pour le renforcement des secteurs économiquement déficients, car, pour De Man, le prolétariat n’est plus une classe appelée à construire une nouvelle société, mais un troupeau de moutons qui demande seulement par les bêlements d’une majorité électorale, l’herbe indispensable à sa reproduction.

B – La nationalisation du crédit

La nationalisation du crédit signifie, selon le plan : « créer et mettre au service d’un organisme qui représente l’intérêt commun, un pouvoir de direction unique pour l’organisation et la distribution du crédit… L’organisme représentatif du bien commun à qui l’on peut confier ce pouvoir existe et il n’en existe qu’un : c’est l’État ». Cette nationalisation serait possible par la création d’un Institut de Crédit, organisé en régie coopérative autonome, transformant en monopole d’intérêt public le monopole de fait qui est actuellement aux mains des grandes banques privées. Les limites d’une pareille nationalisation résideraient dans le « maintien » des organismes bancaires qui se chargent actuellement de la distribution du crédit au profit du capital financier privé ». Ainsi, on ne centraliserait pas trop le système de distribution. Les moyens pratiques pour la réalisation de cette nationalisation seraient une législation ad hoc permettant à l’État de transférer à l’Institut de Crédit les titres nécessaires pour s’assurer une influence dans la direction des grands organismes bancaires. Ces rachats de titres se feraient évidemment ou à l’amiable ou par des mesures d’expropriation indemnisées par cet Institut. Le personnel des organismes bancaires ne serait pas visé si, bien entendu, il offre une collaboration « loyale et dévouée ». Et, enfin, comme organe central de direction du secteur nationalisé du crédit serait envisagée la création d’un commissariat financier relevant directement du pouvoir législatif.
Deux idées centrales méritent une certaine attention dans l’argumentation de De Man : 1° L’État, représentant du bien commun ; 2° L’Institut de Crédit, liaison entre l’État et les banques.
L’idée essentielle du capitalisme, comme nous le savons déjà, est, dans la période actuelle, de mobiliser autour de l’État toutes les classes de la société. Il s’agit évidemment là d’une tendance congénitale à la classe dirigeant l’État pour maintenir sa domination. Cependant, pour le capitalisme, elle s’exprime sous une forme particulière, puisque la concentration, la centralisation de la vie économique sont appelées à se diriger non vers la bourgeoisie, mais à se déverser dans la révolte de la force sociale issue de ce processus économique : le prolétariat. Pour subsister, la bourgeoisie passe à l’offensive et effectue, au nom de ses intérêts, la concentration active des forces sociales de la société autour des objectifs qui lui sont spécifiques. Cette concentration ne peut se faire qu’en modifiant radicalement la fonction du prolétariat seulement possible par le super-renforcement de l’État capitaliste jusqu’à l’installer au cœur même des masses ce qui signifie d’une part, contrôle direct de l’État sur les exploités par l’accroissement des moyens de répression fournis par les classes opprimées elles-mêmes, la suppression de leurs organisations et, d’autre part, drainage des prolétaires derrière l’État « représentant de l’intérêt commun ».
Cette concentration des forces sociales ne peut cependant s’effectuer que sur la base d’une fusion complète entre les monopoles bancaires et industriels – pour lesquels le plan prévoit du reste la création de Consortium – et l’appareil d’État ainsi renforcé. Ce qui signifie que le développement des forces de production oblige le capitalisme à situer désormais l’arène où se solutionnent ses contradictions spécifiques uniquement dans la guerre impérialiste pour la conquête de nouveaux débouchés et que, de ce fait, toutes les branches de la production doivent être rattachées à l’État directement, le degré de développement de l’économie ayant plus ou moins annulé les possibilités de concurrence entre elles et déterminé leur fusion plus ou moins complète. L’Institut de Crédit paraît correspondre à cette tendance capitaliste en même temps qu’il semble pouvoir être un instrument de soutien des branches travaillant à perte.

* * *

Mais, en soi, la nationalisation du crédit, tant qu’on laisse subsister le pouvoir de l’État capitaliste, nous paraît être bien plus une pauvre fumisterie qu’une conception scientifique. Au point de vue réel, elle représente une tentative pour mettre à la disposition du capitalisme le prolétariat qui, selon le plan, devra soutenir tout renforcement de l’État et sa liaison avec le capital financier en exigeant uniquement de pouvoir participer à ce travail afin que l’État puisse vraiment exprimer les intérêts de la « Nation ». A défaut de toute action, l’idéologie confuse, incompréhensible de la nationalisation du crédit, permettra toujours au réformisme de chloroformer les travailleurs afin de donner la possibilité au capitalisme de développer victorieusement toutes ses manœuvres.

VERS LA PROSPÉRITÉ

Le second point du plan se propose « de soumettre l’économie nationale ainsi réorganisée à des directives d’intérêt général tendant à l’élargissement du marché intérieur en vue de résorber le chômage et de créer les conditions d’acheminement vers une prospérité économique accrue ». Ces directives seraient en l’occurrence :

1. Une politique de crédit favorisant spécialement les branches d’économie qu’il conviendra de développer pour la réussite du plan.

2. Une politique de prix (lutte contre les exactions monopolistes, etc.) tendant à la stabilisation des profits agricoles, industriels et commerciaux.

3. Une politique de travail (réduction durée du travail, normalisation des salaires par un régime contractuel légal du travail : reconnaissance syndicale, commissions paritaires, conventions collectives, minimum de salaire).

4. Une politique monétaire – Reconnaissance de l’U.R.S.S. – Intégration du Congo à l’économie nationale nouvelle, etc., etc. Et, pour finir, une politique fiscale visant à décharger le commerce et l’industrie et une politique d’assurances sociales basée sur les cotisations suffisantes des assujettis et de leurs employeurs.

C’est ici que la démagogie la plus sotte, la plus grossière, s’exprime savamment. Il suffirait donc de pratiquer une politique de crédit pour déterminer une reprise de la production. Or, cette politique devrait, avant tout, porter sur les branches essentielles de la production : charbon, acier, rails, électricité, etc., dont la monopolisation permet la nationalisation et dont le fonctionnement à plein rendement peut assurer le succès du plan. Mais il se fait que ces branches ne sont rentables qu’à la condition de fonctionner pleinement. Et, précisément, ces industries – particulièrement dans un pays comme la Belgique qui vit, essentiellement, de ses exportations industrielles – produisent en fonction du marché mondial. D’autre part, les industries légères et de consommation ne peuvent augmenter leur demande en fournitures sur le marché intérieur du fait même de la décroissance de la consommation individuelle déterminée à son tour, d’une part par la diminution du capital variable (salaires) par rapport au capital constant et, d’autre part, par le manque de débouchés extérieurs entraînant une utilisation très réduite de ce dernier. Par conséquent, une politique de crédit peut, tout au plus, représenter une aide de l’État à des industries nationales afin de leur permettre de résister à la concurrence étrangère.
Seulement une reprise de la production – impossible sur la base d’un accroissement de la consommation sur le marché intérieur car cela supposerait le consentement bénévole du capitalisme pour augmenter le capital variable par rapport à la plus-value – déterminée par une demande extérieure pourrait attirer des investissements dans ces branches fondamentales, en même temps que représenter la possibilité de réembaucher des salariés, d’augmenter les salaires individuels et, par là, d’accroître la consommation du marché intérieur. A défaut de cette reprise, le capitalisme ne peut que réduire ses frais de revient, perfectionner ses moyens de production afin de pouvoir résister à la concurrence et, par-là, il crée les conditions – grâce au manque de débouchés, au rétrécissement de la consommation intérieure – où la reprise est impossible sans intervention militaire des différents impérialismes.
Toutes les directives du plan, une fois démontrée l’impossibilité de liquider les contradictions fondamentales du capitalisme sans le liquider lui-même, procèdent d’un désir « d’épater », de convaincre par l’étalage de mots pseudo scientifiques ou d’affirmations aussi stupides que dépourvues de signification. Ainsi, stabilisation des profits, politique monétaire, intégration du Congo à l’économie nationale, autant de mots lancés pour impressionner plutôt que pour expliquer une orientation. Il est vrai que De Man est le père du « mysticisme social », que son intention est de créer des idées-forces. Et, en promettant de liquider le chômage, un peu à la façon démagogique du fascisme, en lançant un programme économique incompréhensible, contradictoire, utopique et réactionnaire, il pense pouvoir orienter les masses vers les objectifs réels du capitalisme. Un seul point des directives correspond pleinement à ces objectifs. C’est celui qui vise à relier les syndicats à l’État, à empêcher, par un réseau légal et obligatoire de commissions mixtes et d’arbitrages, tous les conflits de classe. Cette pratique, fort en honneur parmi les réformistes, n’est cependant pas encore légale. Ici De Man se rencontre avec les démocrates-chrétiens qui, eux, déjà en 1932 avaient posé pareille revendication pour étouffer dans l’œuf toute tentative de lutte. Dans l’ensemble, les objectifs du capitalisme sont au-delà de ce point et le plan De Man en tient sagement compte.
Et, en effet, ce n’est pas une coïncidence si le problème de la défense nationale et de la guerre a été exposé par De Man immédiatement après l’exposition du plan et particulièrement après le problème de la résorption du chômage par le développement du marché intérieur. L’acceptation par la bourgeoisie du plan du travail créerait, selon lui, les conditions mêmes pour l’adhésion du prolétariat à la défense nationale. Nonobstant cette acceptation, le prolétariat aurait dû quand même modifier son attitude envers ce problème après la venue au pouvoir d’Hitler. Pour une défense nationale plus efficace encore, dit De Man, et évidemment une meilleure défense signifie, pour De Man, l’acceptation du plan du travail par la bourgeoisie, ce qui permettrait de réduire soi-disant les charges de chômage, la protection du marché intérieur contre le dumping social des pays à main-d’œuvre dégradée, et de créer une « meilleure Nation », seule condition pouvant prédisposer le prolétariat à défendre la « patrie ».
Lier la situation économique des travailleurs au problème de la guerre, telle est l’intention véritable de tout le verbiage du plan concernant le relèvement de l’industrie nationale et l’extension du marché intérieur. Et, au point de vue du capitalisme, il n’est pas d’autre solution pour résoudre les contradictions sociales et économiques qu’engendrent son mode de production ; c’est pourquoi elle est vraiment la seule réalité qui, au travers de la démagogie du plan envers les chômeurs, l’ensemble de la classe ouvrière, subsiste dans la campagne du P.O.B.

DANS LES CADRES DE LA CONSTITUTION

Le dernier point du plan a pour but : « de réaliser dans l’ordre politique une réforme de l’État et du régime parlementaire qui crée les bases d’une véritable démocratie économique et sociale ».
En premier lieu, tous les pouvoirs émaneront du suffrage universel et l’indépendance et l’autorité de l’État et des pouvoirs publics à l’égard des puissances d’argent seront assurés par l’organisation économique et sociale du pays (le plan l’affirme mais, évidemment, ne l’explique pas). Ensuite, il est également prévu la création d’un conseil économique adjoint aux commissariats financiers et des transports – à titre consultatif mais avec droit de contrôle. Une Chambre exercera le pouvoir législatif mais sera assistée, dans l’élaboration des lois, par des conseils consultatifs dont les membres seront choisis en dehors du Parlement en raison de leur compétence.
En somme, la réforme de l’État se borne à la suppression du Sénat et à la création de conseils corporatifs ou économiques : la centralisation de son fonctionnement et son contrôle direct sur les masses ouvrières.
Avant la guerre, la conception classique du révisionnisme concernant l’État était qu’avec le développement des coopératives, des syndicats, des électeurs socialistes, il était possible de s’emparer graduellement de l’État et de le réformer pour en faire l’instrument du socialisme. La conception du plan envers l’État nous paraît être à l’idée classique du révisionnisme ce qu’est la notion marxiste envers l’État qu’eût Lénine avant la guerre, à la notion qu’il concrétisa en octobre 1917 en Russie. Ce qui signifie que le plan De Man apporte un semblant de concrétisation de l’idée révisionniste poussée à ses limites extrêmes, dans une période où, parce qu’il ne faut pas corrompre, mais mobiliser, la notion de l’État doit être concrétisée.
Il est entendu que cette concrétisation ne se base pas sur l’État réel, instrument d’une classe, de même que le révisionnisme de Bernstein ne se basait pas sur la réalité, mais sur un État inventé de toutes pièces. L’État capitaliste ne se base pas sur le Parlement, le Sénat, mais bien sur la réalité de ses baïonnettes, ses multiples moyens de répression, sur une administration étatique reliée au capitalisme. Pour autant que le mécanisme démocratique, fonctionnant sur la base de ces piliers véritables de l’État, dissimulait aux masses le caractère de classe des institutions capitalistes, corrompait leurs chefs, leurs organisations, pouvait empêcher l’évolution des luttes prolétariennes, il apparaissait comme l’expression « libérale de l’ensemble de la Nation ».
Mais aujourd’hui, plus que jamais, sa réalité se concrétise dans la répression directe de la lutte ouvrière par-delà les préjugés démocratiques, soit par les moyens « légaux », soit par l’assaut des hordes fascistes.
La réforme visée par le plan est donc essentiellement capitaliste puisqu’au lieu de toucher à l’appareil d’État, à ses piliers fondamentaux, elle tend à centraliser l’aspect de sa réalité, sur la base du renforcement de sa réalité : les moyens militaires de la « Nation », lesquels pourront servir – dans une certaine mesure, par l’enrôlement de mercenaires, pratique qui s’introduit de plus en plus dans certains pays capitalistes démocratiques – à la répression du mouvement ouvrier en même temps qu’à la préparation de la guerre.
Le gouvernement des pleins pouvoirs est un pas vers la simplification de l’appareil de l’État : il permet des interventions rapides du capitalisme monopoliste soit pour lutter contre la classe ouvrière, soit pour la lutte inter-capitaliste. Mais ce n’est qu’un pas et non une réforme. Cette dernière, le capitalisme ne pourra la faire que sur la ruine des institutions ouvrières ou avec leur enrôlement, car il s’agit d’affronter la réalité de la guerre avec des prolétaires mobilisés, chauffés, enivrés, dressés bestialement contre leurs frères. La réforme de l’État du plan doit donc être considérée comme la variante socialiste au gouvernement des pleins pouvoirs. Là est la réalité.

QUELQUES EXPÉRIENCES HISTORIQUES

Le plan De Man, nous avons déjà eu l’occasion de l’écrire, n’est pas une nouveauté. Depuis la guerre, il y eut de nombreuses tentatives de « réformes » socialistes de la société bourgeoise. Immédiatement après l’armistice, la social-démocratie autrichienne lança un plan de socialisation dans des conditions très favorables. Renner était chancelier d’Autriche et O. Bauer fut nommé, à l’Assemblée Nationale, président d’une commission chargée de rédiger des projets de lois concernant la socialisation. Ils étaient soutenus par l’ensemble du prolétariat. Malgré cela, une seule loi fut votée et appliquée : celle des conseils d’usine, lesquels, au nom d’un contrôle sur la production, impossible sans insurrection victorieuse du prolétariat, furent des freins pour l’étouffement des luttes ouvrières. Le plan des austro-marxistes, comme le plan De Man, voulait d’abord assurer la continuité du fonctionnement économique : procéder graduellement, pacifiquement, par la voie de la démocratie. « La révolution politique (?) a été l’œuvre de la violence, disait O. Bauer, la révolution sociale ne peut être que l’ouvrage d’un travail constructif et organisateur » (« Arbeiter-Zeitung« , 1919). On aurait socialisé par une expropriation – indemnisé intégralement par un impôt sur le revenu – les industries fondamentales. Un secteur libre, mais dirigé, aurait également été maintenu et l’État aurait joué le rôle d’arbitre entre exploités et capitalistes non expropriés ou participant à la gestion des branches socialisées. Évidemment, le suffrage universel devait être l’arbitre suprême pour la nomination des pouvoirs publics.
A cette époque, la Commune Hongroise était un exemple contagieux pour les ouvriers autrichiens ; c’est pourquoi la social-démocratie apparut avec ses projets de socialisation. Dès 1920, les ouvriers, canalisés autour de la social-démocratie, la Commune hongroise écrasée, le bloc des forces bourgeoises renversa « démocratiquement » Renner et le remplaça par un social-chrétien. Immédiatement, les bavardages sur la socialisation furent remisés au musée des accessoires et la lutte pour l’obtention pacifique de la « majorité » recommença. Les canons de Dollfuss viennent, ces dernières semaines, de donner une solution au problème de la « majorité » en même temps qu’à celui de la socialisation : seule la force, le rapport de force, peut définitivement résoudre et le problème de l’État et celui de la socialisation.

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La seule expérience historique qui soit vraiment concluante au sujet de ces problèmes reste, évidemment, la révolution russe. Le point central de la lutte des bolcheviks fut d’abord la conquête du pouvoir politique : s’emparer de l’État, le briser et ériger l’État prolétarien, la dictature de la classe ouvrière, au travers de son parti révolutionnaire, seule mesure brisant la puissance du capitalisme et permettant le passage à la socialisation des moyens fondamentaux de production expropriés purement et simplement, l’expropriation des banques et la centralisation du crédit entre les mains de l’État prolétarien. L’expérience russe fut la réponse prolétarienne aux convulsions sociales surgies de la guerre et elle aborda le problème du pouvoir prolétarien sous son vrai angle. L’expérience autrichienne, par contre, représente en même temps que l’expérience allemande la réponse capitaliste, c’est-à-dire l’étranglement de la lutte révolutionnaire au moyen de la socialisation pacifique laissant subsister la puissance du capitalisme et son appareil d’État. L’écrasement du prolétariat allemand, auquel fut donnée la constitution démocratique de Weimar comme gage de la possibilité de socialiser pacifiquement grâce à l’obtention de la majorité et aussi d’Autriche, nous montrent clairement les résultats inévitables que les plans de réforme, effectués dans les cadres de la Constitution, au nom des saintes tables de la démocratie bourgeoise, entraînent logiquement. Dans l’immédiat après-guerre, il s’agissait d’arrêter le prolétariat dans sa lutte révolutionnaire, de le canaliser autour d’objectifs permettant au capitalisme d’organiser sa résistance et de préparer son offensive. Aujourd’hui, il s’agit de mobiliser le prolétariat autour de la lutte du capitalisme en étouffant toute possibilité de lutte de classe : c’est à quoi répondent les plans actuels de la social-démocratie, la NRA de Roosevelt visant par ses codes du travail l’accentuation de la centralisation de l’appareil d’État et de sa liaison avec le capital financier au même but.

LA SITUATION EN BELGIQUE ET LE PLAN

La grève générale de juillet 1932 a représenté la réaction culminante du prolétariat belge à l’avilissement graduel de ses conditions d’existence. Par son ampleur, la bourgeoisie comprit l’impossibilité de maintenir sa domination grâce aux moyens traditionnels de la démocratie bourgeoise, et même avec l’appui total des organisations de la social-démocratie. Il fallait réorganiser sa domination, créer les conditions où l’impuissance des ouvriers se conjugue avec la possibilité de réduire leurs conditions d’existence, leurs libertés de classe et d’organisation. C’est pourquoi le torpillage de la grève de juillet par la social-démocratie eut pour épilogue la dissolution des Chambres. Immédiatement, le P.O.B. s’empressa de canaliser la lutte ouvrière autour des nouvelles élections.
La conclusion fut que, dès janvier 1933, la bourgeoisie, forte d’une majorité parlementaire stable, ayant brisé une des plus importantes batailles du prolétariat, s’orienta vers la constitution d’un gouvernement de pleins pouvoirs. Les arrêtés-lois de ce gouvernement frappant durement la classe ouvrière déterminèrent une certaine effervescence parmi les travailleurs, s’exprimant jusqu’en avril par des manifestations souvent pacifiques, parfois violentes. En guise de réponse, le P.O.B. organisa un pétitionnement pour la dissolution des Chambres « ayant trompé le pays ». Il s’agissait d’étouffer le désir de lutte des ouvriers. La manœuvre réussit brillamment grâce à la gauche socialiste mobilisant les ouvriers pour cette comédie avec une phraséologie révolutionnaire. Les communistes ne parvinrent pas, à cette époque, à faire connaître leur position, du fait même de leur faiblesse.
La gauche socialiste apparut, à cette époque, comme expression essentielle du P.O.B. Elle se développa immédiatement après la grève de juillet comme réponse social-démocrate au dégoût, à l’indignation des masses, comme instrument mieux adapté, dans ces nouvelles circonstances, pour continuer la fonction de la social-démocratie parmi les ouvriers. La gauche se développa avec une rapidité correspondant à la succession des manœuvres réformistes pour freiner la lutte et connut son apogée après avril 1933.
Les enseignements de cette période peuvent se résumer ainsi : la commotion de juillet 1932 détermine la bourgeoisie à s’orienter vers une réorganisation de son appareil de domination. Arrive donc le gouvernement des pleins pouvoirs. Le P.O.B. affirme sa volonté de se prêter à cette transformation, passe à l’étouffement des luttes de classes au moment même où surgissent les gauches socialistes pour retenir les prolétaires derrière le Parti Ouvrier.
Cette période se clôture par une défaite profonde de la classe ouvrière voyant, après l’application des arrêtés-lois, ses organisations syndicales tombées sous coupe directe du gouvernement. Malgré cela, le désir de lutte des ouvriers n’est pas encore épuisé et, en octobre 1933, les mineurs manquent de déclencher une grève générale. Mais, malgré le résultat du référendum, réunissant 90 % de suffrages affirmatifs, grâce aussi aux gauches socialistes, la manœuvre pour éviter la grève devait réussir.
Jusqu’à l’apparition du plan De Man, en novembre 1933, le P.O.B., par le canal de ses gauches, réussit à étouffer toute tentative de lutte. Mais même cela, après les événements d’Allemagne, était insuffisant : l’essentiel étant une réorganisation de l’appareil d’État en vue de la précipitation des antagonismes inter-impérialistes, capable de paralyser définitivement la classe ouvrière. Déjà, au sein même de la bourgeoisie, se faisait entendre, particulièrement dans les milieux de la jeunesse catholique, des voix pour une réorganisation corporative de l’État. C’est à ce moment que M. Crockaert, ancien ministre des Colonies, personnalité en vue du parti catholique, lance ses attaques contre l’hyper-capitalisme, le « mur d’argent », etc.
Pour la social-démocratie, il devient dès lors nécessaire, pour répondre aux nouveaux intérêts du capitalisme pour subsister quand même, d’adapter son programme. Les conditions concrètes pour cela étaient réalisées par l’immobilisation du prolétariat et par son rattachement à la social-démocratie au travers des gauches socialistes. Dès lors, le plan De Man pouvait venir : le P.O.B. dans son ensemble, de la droite à l’extrême-gauche, était prêt à le propager dans la classe ouvrière comme la seule solution à sa situation de misère.
Le plan De Man est donc une tentative de substituer au programme « socialiste » du P.O.B. un programme nettement capitaliste répondant à la nouvelle orientation de la bourgeoisie belge.

LES PARTIS POLITIQUES ET LE PLAN DU TRAVAIL

La fonction de la social-démocratie n’est pas une donnée immuable dans toutes les situations passées de l’après-guerre et à venir. De même qu’évolue progressivement la conscience de classe du prolétariat, évolue progressivement le développement de cette fonction dans le sens du plus grand rattachement au capitalisme. Toutes les situations de l’après-guerre confirment cette appréciation, car dans la mesure où les antagonismes sociaux se clarifient, se concrétisent dans la conscience prolétarienne sous la revendication de la révolution communiste, la social-démocratie ne peut qu’accentuer sa dépendance du capitalisme. L’avènement du fascisme en Allemagne, l’écrasement de la social-démocratie allemande, expriment l’aspect et le destin de la fonction de cette dernière dans les conditions particulières aux pays capitalistes écrasés par le Traité de Versailles, dépourvus d’un circuit de colonies, conditions nécessitant l’anéantissement de la fermentation prolétarienne par la destruction violente de ses organisations de classe. Seulement ainsi, il est possible à ces capitalismes de mobiliser, autour de l’État réorganisé, l’ensemble du prolétariat.
Affirmer, comme le fait le camarade Gourov dans une lettre aux oppositionnels belges au sujet du plan De Man, qu’après les événements d’Allemagne la social-démocratie défendra sa propre existence et pour cela luttera contre le fascisme ou bien que, pour elle, le danger n’est plus à gauche mais actuellement à droite, revient à renverser complètement le problème. La fonction intégrale de la social-démocratie subsiste intégralement et dans une mesure toujours plus progressive dans la période actuelle : la social-démocratie, qui subsiste dans les pays démocratiques, ne pouvant, après la victoire du fascisme en Allemagne, qu’élever sa fonction, non vers un rapprochement de la défense des intérêts du prolétariat – ce qui est impossible après 1914 – mais du capitalisme lui-même par sa concentration autour des soi-disant conquêtes démocratiques acquises par le prolétariat au sein du régime capitaliste, concentration s’exprimant par le bloc avec la bourgeoisie pour la défense du régime national démocratique contre le fascisme d’Hitler, de Mussolini. Cette disposition de la social-démocratie permet au capitalisme, comme l’expérience française vient de le démontrer, de s’orienter vers la constitution de gouvernements de pleins pouvoirs en vue de la préparation de la « Nation » pour la guerre.

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Ces considérations une fois données, voici la position adoptée par le Parti Communiste, l’Opposition de Gauche et la Ligue des Communistes Internationalistes. Auparavant, il nous paraît intéressant d’indiquer la position des gauches socialistes envers le plan : leur accord fut unanime, après le Congrès de Noël du P.O.B. où la gauche présenta une timide résolution quant aux conditions qui déterminent la lutte légale ou illégale dont « l’esprit » fut accepté par De Man. Leur organe, « L’Action Socialiste« , mena une campagne pour créer « la mystique du plan ». Déjà à cette époque existait un conflit assez important dans l’industrie du Textile de la région verviétoise ; la gauche socialiste ne tenta même pas de concilier sa fameuse mystique avec la lutte en cours. Mais bien après, quand, au travers d’un référendum, les ouvriers du Textile eurent marqué unanimement leur désir de voir se déclencher une grève générale, après que la bataille parut inévitable, alors seulement la gauche socialiste se hasarda à relier timidement le plan du travail et ce conflit en demandant au Parti Ouvrier de ne manifester aucune « défaillance » afin d’éviter les « déceptions ». En outre, depuis son acceptation enthousiaste du plan De Man, la gauche socialiste se voile les yeux devant le problème de la défense nationale. En somme, l’appréciation donnée dans la résolution sur la Deuxième Internationale et trois quarts parue dans le n° 1 de « Bilan » : « les gauches socialistes évoluent non vers le communisme, mais vers la social-démocratie », est pleinement confirmée par l’évolution de la gauche socialiste en Belgique.
Pour ce qui est du Parti Communiste, son attitude, bien qu’étant une position de classe, c’est-à-dire de lutte ouverte contre le plan du travail, ne pouvait avoir une répercussion quelconque du fait de son complet isolement du terrain même de la lutte des classes : les syndicats. Ses cris quant à la fascisation de la social-démocratie ne pouvait non seulement expliquer la signification concrète et historique du plan, mais représentaient plutôt un élément explicatif de sa séparation des organisations de classe confondues avec la direction réformiste. Par ailleurs, la valeur de son opposition au plan De Man fut complètement détruite par la réalisation parallèle de front unique avec les « social-fascistes » pour la reconnaissance de l’URSS et surtout par la valeur exclusivement verbale de cette opposition s’exprimant par des injures plutôt que par des mots d’ordre de lutte visant à une mobilisation des syndicats.
Quant à l’Opposition de Gauche, son action envers le plan fut d’une confusion épouvantable. Il convient tout d’abord de marquer que son mot d’ordre central : pour un gouvernement socialiste, lui fit d’abord donner son accord « expérimental » à la lutte pour la réalisation du plan De Man. Il est vrai qu’en son sein surgirent des oppositions à cette position. Par ailleurs, le camarade Gourov, dans la lettre déjà citée, a préconisé une attitude intermédiaire consistant à dénoncer le « plan de duperie » tout en se déclarant prêts à lutter coude à coude avec les socialistes aux cas où la bourgeoisie faisait mine de s’opposer au plan. Leur organe, la « Voix Communiste » disait, en novembre 1933, au sujet du plan : « Des chefs du POB demandent le pouvoir pour réaliser un plan de cinq ans destiné à supprimer le chômage, à donner du pain en suffisance à tous. Luttons pour leur donner le pouvoir. Exigeons la préparation immédiate d’une grève générale avec, comme revendication principale, démission du gouvernement de Broqueville. Instauration d’ « un gouvernement socialiste ».
C’est seulement au mois de janvier 1934 que la « Voix Communiste » commença prudemment à marquer son opposition. Sa résolution votée le 14 janvier disait enfin : « le plan du travail adopté au Congrès du P.O.B. doit servir d’instrument nouveau de conservatisme démocratique », mais les commentaires accompagnant cette résolution détruisaient immédiatement la valeur de cette affirmation. Ainsi, parce que le plan parle de la nationalisation des banques et de la grosse industrie et que la social-démocratie, « en opposition avec la tendance de plus en plus réactionnaire des dirigeants bourgeois, pose sa candidature au pouvoir en promettant l’amélioration immédiate du sort des masses ouvrières et petites bourgeoises, le maintien et le développement (?) des droits acquis », cela signifierait : éléments positifs pour la lutte révolutionnaire. Après la parution de cette résolution, en contradiction manifeste avec toute sa campagne pour le soutien « expérimental » du plan, mais présentée comme sa conclusion, l’Opposition de Gauche s’est bornée à critiquer le problème de la défense nationale tel que le pose le plan en se donnant pour but de « sauver » la gauche socialiste et les Jeunes Gardes socialistes attirées par la perfidie de De Man dans un affreux traquenard.
L’Opposition de Gauche, au travers de ses mots d’ordre, a évolué vers les gauches au lieu de les attirer à elle. Toute son attitude envers ces derniers, surtout à partir d’avril 1933, s’est inspirée de l’idée fondamentale qu’évoluant vers le communisme, il fallait faciliter cette évolution en l’appuyant dans sa lutte contre le réformisme.
En somme, le seul groupement qui ait adopté une attitude de classe, au milieu de cette campagne de mobilisation des ouvriers par le capitalisme, face au centrisme se décomposant et devant l’impuissance de l’Opposition de Gauche, c’est la Ligue des Communistes Internationalistes. Déjà, à l’époque du pétitionnement, elle seule adopta une attitude d’opposition et de lutte catégorique. Par ailleurs, elle adopta une attitude de lutte contre le plan De Man : « le devoir de tout révolutionnaire, dit le Bulletin de la Ligue, en face de cette nouvelle duperie, consiste à éclairer les travailleurs sur la véritable signification de ce complot réactionnaire appelé plan De Man ».
La Ligue des Communistes est donc la seule formation prolétarienne qui, aujourd’hui, en Belgique, essaye de s’opposer au plan De Man, et le seul noyau révolutionnaire qui représente l’opposition du prolétariat aux forces réactionnaires du P.O.B. Sa faiblesse extrême exprime la faiblesse du prolétariat belge, dans la situation actuelle, à s’opposer à l’attaque du capitalisme.
Le plan De Man n’a rencontré aucune résistance sérieuse parmi la classe ouvrière et cela dans une période où les menaces de conflits surgissent à l’horizon. Concrètement, De Man a pu présenter son plan à la Commission Syndicale de Belgique avec un cynisme extraordinaire : plus de grève partielle ou de grève générale. Tous ces mythes doivent être chassés. Voilà son langage. Il ne faut plus jouer un rôle de « serre-freins » à la lutte revendicative des ouvriers, mais la déplacer vers des objectifs la rendant impossible. Travailleurs et bourgeois se trouvent sur le même radeau de détresse ; leur intérêt est de lutter en commun : voilà l’idée essentielle du plan et c’est là l’aspect de la fonction de la social-démocratie : « étouffer la lutte des classes, créer une atmosphère, une ambiance (une mystique comme disent certains socialistes), un échauffement des esprits, un engouement qui permettraient de faire accepter les sacrifices consentis par les ouvriers du fait de leur « alliance » avec d’autres classes, comme autant de pas les rapprochant du socialisme. Il tend à renforcer « l’Union sacrée » avec la bourgeoisie scellée dès 1914″ (Bulletin de la Ligue des Communistes Internationalistes).
Le plan De Man est la tentative de la social-démocratie de s’élever jusqu’aux besoins nouveaux du capitalisme « démocratique », de lui permettre d’effectuer par l’étranglement de la lutte de classes, une mobilisation de toute la « Nation » pour la guerre de demain, de rendre possible cette préparation en reliant la misère des travailleurs non pas à leur lutte revendicative, mais au sauvetage de la nation capitaliste dans son ensemble, seulement possible par l’adhésion du prolétariat à la défense nationale. Voilà la réalité de la lutte de la social-démocratie dans sa phase nouvelle. Seulement une lutte révolutionnaire contre l’ensemble de la social-démocratie, menée par les fractions de gauche formant les armes idéologiques pour la lutte simultanée contre la putréfaction du centrisme et les agents de la bourgeoisie, peut permettre au prolétariat de relever la tête et de reprendre sa lutte victorieusement.

Organisation et discipline communiste

Les problèmes d’organisation au sein du parti révolutionnaires sont d’une vive actualité après l’importante discussion qui vient d’avoir lieu au sein du parti communiste Russe. En outre, ils jaillissent à nouveau au travers de toute la polémique des communistes contre les autres mouvements qui se réclament du prolétariat ; ils apparaissent enfin dans les débats internes lorsque surgissent des divergences et des crises particulières à notre organisation communiste internationale.
Pour l’essentiel, la question est mal posée, du fait qu’on oppose deux critères qui ont une même base : la dépendance mécanique à un centre ou une majorité démocratique. A l’inverse, la question doit être posée selon la méthode dialectique et historique car, pour nous marxistes, un « principe » qu’il soit centraliste ou démocratique n’a aucune signification en tant que règle préjudicielle dont il faut partir obligatoirement pour résoudre le problème. Dans Rassegna Communista figure un article traitant du « principe démocratique ». On envisage son application dans l’État aussi bien que dans les organisations syndicales, et politiques, et en démontrant que, pour nous un tel principe n’a aucune consistance en lui-même de sorte qu’il ne représente qu’un mécanisme de démocratie numérique et majoritaire, qui peut être utile d’adopter ou de ne pas adopter, par tel ou tel organisme donné ; selon la situation historique déterminée.
La pensée marxiste implique la critique de la clinquante illusion majoritaire selon laquelle la voie juste ressort toujours de la confrontation entre les chiffres à une votation ou chaque individu a le même poids et la même influence. Et cette critique, de la règle majoritaire peut aller jusqu’à son rejet lorsqu’elle s’avère illusoire et ce, non seulement dans la monumentale tromperie de l’État bourgeois parlementaire, mais encore dans le fonctionnement de l’État révolutionnaire. En ce qui concerne les organismes économiques prolétariens et notre Parti, il en est de même sauf à l’appliquer en l’absence d’un système organisatif meilleur. Nul ne connaît plus que nous, marxistes, l’importance de la fonction d’une minorité organisée, et la nécessité absolue dans les phases de luttes révolutionnaires pour la classe et le Parti qui la conduit, de fonctionner sous la stricte direction des hiérarchies de leur organisation et suivant la plus ferme discipline.
Mais si nous nous sommes ainsi libérés de tout préjugé de caractère égalitaire et démocratique, nous ne tombons pas pour autant dans le préjugé inverse, qui est négation formaliste et métaphysique du principe démocratique. C’est ce que nous écrivions déjà dans la première partie de l’article sur la question nationale, sur la méthode à employer pour la solution des grands problèmes du communisme.
Dans la pratique, le mécanisme organisatif et la règle de fonctionnement interne adoptés par les partis communistes sont pour ainsi dire, une ligne intermédiaire entre le centralisme absolu et la démocratie absolue, c’est ce qui résulte de l’expression même de « centralisme démocratique », utilisée dans les thèses de l’Internationale, comme le camarade Trotsky l’a fort opportunément rappelé dans la fameuse lettre qui a suscité de grandes discussions chez nos camarades russes.
Disons tout de suite que nous ne croyons pas que les problèmes révolutionnaires peuvent trouver leur solution dans les traditionnels principes abstraits de « liberté » ou d’ « autorité ». A plus forte raison, ne pouvons nous être satisfaits par l’expédient consistant en une espèce de mixture des deux termes précités, considérés comme éléments fondamentaux que l’on combine diversement entre eux.
Pour nous, la conclusion communiste, dans les problèmes d’organisation et de discipline, doit être plus complète, plus satisfaisante et plus originale. Pour éviter d’entrée tout mal entendu, disons qu’il est bien établi que nous sommes contre tout système d’organisation fédéraliste et autonomiste et que nous acceptons le centralisme avec ce qu’il comporte de synthèse unitaire en opposition à l’association quasi fortuite et « libérale » de forces surgissant d’initiatives indépendantes les plus diverses. Nous préférons depuis longtemps l’expression de « centralisme organique ». Nous donnerons une forme plus systématique aux considérations exposées ici dans les textes que nous avons l’intention de soumettre au 5ème Congrès mondial de l’Internationale. Nous avons déjà abordé ce même problème dans les thèses du 4ème Congrès qui viennent d’être publiées dans « Stato Operaio ».
Voici tout d’abord quelques simples rappels historiques dans le but d’éviter toute solution simpliste du problème, et notamment celle qui veut qu’à tout moment on procède à un vote donnant raison à la majorité, et l’autre qui, à l’inverse donne toujours, raison à la hiérarchie centrale et suprême. Il s’agit de montrer comment, par une voie réelle et dialectique on peut surmonter effectivement des dilemmes souvent pénibles auxquels donnent lieu les solutions de nature disciplinaire.

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Rapportons-nous à l’histoire des partis socialistes traditionnels et de la IIe Internationale. Ces partis par le truchement des groupes opportunistes qui en avaient pris la direction, se réfugiaient dans l’ombre des principes bourgeois de démocratie et d’autonomie des différents organes, Mais cela n’empêchait évidemment pas que contre les groupes de gauche réagissant contre les tendances révisionnistes et opportunistes, on utilisait largement l’épouvantail de la discipline à l’égard de la majorité et celui de la discipline à l’égard des chefs. Qui plus est, cela devint l’expédient fondamental par lequel ces partis purent assumer, surtout lors du déclenchement de la guerre mondiale, la fonction – dans laquelle ils dégénérèrent – d’instrument de mobilisation idéologique et politique de la classe ouvrière pour le compte de la bourgeoisie. Les éléments de droite imposèrent une véritable dictature contre laquelle les révolutionnaires durent lutter non parce que les principes immanents de démocratie interne du parti étaient violés, ni parce que le critère de centralisation du parti de classe, revendiqué par la gauche, était mis en question, mais tout simplement parce que dans la réalité concrète, il fallait combattre des forces effectivement anti-prolétariennes et anti-révolutionnaires.
Dès lors se justifiait pleinement dans ces partis la constitution de fraction d’opposition aux groupes dirigeants et l’exercice à leur égard d’une critique impitoyable, pour en arriver enfin à la séparation et à la scission, qui permirent la fondation des Partis communistes actuels.
Il est donc évident que le critère de la discipline pour la discipline est adopté, dans des situations données, par les contre-révolutionnaires et sert d’obstacle à la formation du véritable Parti révolutionnaire de classe.
L’exemple le plus glorieux sur la façon dont il faut mépriser l’influence démagogique de tels sophismes nous est fourni par Lénine, qui fut cent fois attaqué comme désagrégateur, violateur des devoirs envers le parti, mais n’en poursuivit pas moins sa route imperturbablement, et devint avec une parfaite logique le défenseur des sains critères marxistes de centralisation organique dans l’État et dans le Parti de la révolution. A l’inverse, le plus malheureux exemple de l’application formaliste et bureaucratique de la discipline nous a été donné par le vote de Karl Liebknecht qui s’estimait contraint, le 4 août 1914, de voter en faveur des crédits de guerre.
Il est donc certain qu’à certains moments et dans certaines situations, dont la possibilité de se produire et de se reproduire doit être examinée au mieux, l’orientation révolutionnaire est contresignée par la rupture avec la discipline et le centralisme hiérarchique de l’organisation antérieure.
Il n’en va pas différemment dans les organisations syndicales, dont un grand nombre est encore aujourd’hui dirigé par des groupes contre-révolutionnaires. Là aussi les dirigeants manifestent de trop grandes faiblesses pour la démocratie et la liberté bourgeoises, et se rangent parmi ceux qui repoussent avec horreur les thèses communistes sur la violence et la dictature révolutionnaires. Cela n’empêche pas que les communistes, luttant au sein de tels organismes doivent continuellement dénoncer les procédés dictatoriaux des bureaucrates et mandarins de la direction, et la méthode concrète pour essayer de les détrôner est de revendiquer dans les assemblées et dans les votes l’application d’une pratique démocratique. Cela ne veut pas dire que nous devions nous réfugier dans une croyance dogmatique en la démocratie statutaire, car il n’est pas exclu, dans des situations données qu’il faille prendre la direction de tels organismes, même par un coup de force. Le fil conducteur qui nous relie à notre but révolutionnaire ne peut donc jamais se trouver pour nous, dans le respect formel et constant aux chefs officiellement investis, ni dans l’accomplissement indispensable de toutes les formalités d’une consultation électorale. Nous répétons que notre solution doit être trouvée d’après une méthode tout autre et bien supérieure.

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Le problème devient plus difficile et plus délicat, lorsque nous passons à l’examen de la vie interne des Partis et de l’Internationale Communiste. Toute une évolution historique nous sépare de la situation qui, au sein de la vieille Internationale, a poussé à la constitution de fractions, qui étaient des partis dans le parti, et détermina la rupture systématique de la discipline pour nous acheminer vers la scission féconde en conséquences révolutionnaires.
Sur un tel problème, notre opinion est qu’on ne peut pas résoudre la question de l’organisation et de la discipline au sein du mouvement communiste si on ne les relie pas étroitement aux questions de théorie, de programme et de tactique.
Nous pouvons nous imaginer un type idéal de parti révolutionnaire comme la limite que nous nous proposons d’atteindre et d’essayer d’en dessiner la constitution interne et la règle de vie. Nous arriverons facilement à la conclusion que, dans un, tel parti, on ne peut admettre des rivalités de fractions et des dissensions entre les organes périphériques et la direction centrale. Mais si nous appliquons purement et simplement ces conclusions à la vie de nos partis et de notre internationale, nous n’auront rien résolu ; non, certes, qu’une telle application intégrale ne soit pas pour nous tous hautement désirable, mais qu’en pratique nous ne nous rapprochons nullement de ce modèle. Ce ne sont pas seulement des exceptions, mais encore les faits qui nous conduisent à considérer que la règle est la division des partis communistes en fractions et les dissensions qui se transforment parfois en conflits entre ces partis et l’Internationale.
Malheureusement, la solution n’est pas facile. Il faut bien reconnaître que l’Internationale ne fonctionne pas encore comme un parti communiste mondial unique. Indubitablement elle est seulement sur la voie pour arriver à ce résultat, et certes elle y a fait des pas de géant, par rapport à la vieille Internationale. Mais pour nous assurer qu’elle se dirige effectivement et de la meilleure façon dans cette direction souhaitée, et pour conformer à cet objectif notre action de communiste, nous devons associer notre confiance dans l’existence et la capacité révolutionnaire de notre glorieuse organisation mondiale, à un travail continu basé sur le contrôle et l’évaluation rationnelle de tout ce qui arrive dans ses rangs et dans ses choix politiques.
Considérer la discipline maxima et parfaite, découlant d’un accord universel allant jusque dans les considérations critiques de tous les problèmes du mouvement, non pas comme un résultat à atteindre mais comme un moyen infaillible à employer avec une conviction aveugle en disant « tout court » : l’Internationale est le parti communiste mondial, et il n’y a plus qu’à suivre fidèlement tout ce qui émane de ses organismes centraux, c’est pour le moins résoudre le problème avec des sophismes.
Nous devons rappeler, au départ de notre analyse, que les partis communistes sont des organisations à adhésion « volontaire ». C’est un fait inhérent à la nature historique des partis, et nullement la reconnaissance d’un quelconque « principe » ou « modèle ». Le fait est que nous ne pouvons obliger personne à prendre la carte du Parti, nous ne pouvons pas non plus instaurer un système de conscription pour une levée de communistes, ni même exercer une sanction contre celui qui ne se conforme pas à la discipline interne : chacun de nos adhérents est matériellement libre de nous quitter, quand il le croit opportun.
Nous ne voulons pas dire par-là qu’il est désirable ou non qu’il en soit ainsi : le fait est qu’il en est ainsi et qu’il n’y a pas de moyens susceptibles de changer cela. Par conséquent, nous ne pouvons pas adopter la formule, certes riche en beaucoup d’avantages, de l’obéissance absolue dans l’exécution des ordres venus d’en haut.
Les ordres que donnent les hiérarchies centrales, ne sont pas le point de départ, mais le résultat du mouvement tout entier fonctionnant comme une collectivité. Ceci n’est pas dit dans le sens sottement démocratique ou juridique, mais dans le sens réel et historique. En disant cela, nous ne défendons pas un « droit » de la masse des communistes à élaborer les directives auxquelles doivent s’en tenir les dirigeants : nous constatons que la formation d’un parti de classe se pose en ces termes, et c’est pour ces prémisses que nous devons effectuer l’étude du problème.
Ainsi se dessine le schéma des conclusions auxquelles nous tendons. Il n’est pas de discipline mécanique susceptible d’appliquer n’importe quel ordre ou directive : c’est un ensemble cohérent d’ordres et de directives, répondant au but réel du mouvement qui est susceptible de garantir le maximum de discipline, c’est-à-dire une action unitaire de tout l’organisme, en d’autres termes que certaines directives émanant du centre peuvent compromettre la discipline et la solidité organisative, il suffit qu’elles ne soient pas cohérentes.
Il s’agit donc de délimiter la tâche des organes dirigeants. Qui devra le faire ? C’est tout le parti, toute l’organisation, qui doit le faire, non dans le sens banal et parlementaire de son droit d’être consulté sur le « mandat » à conférer aux chefs élus dans les limites de celui-ci mais dans le sens dialectique qui considère la tradition, la préparation, la continuité réelle de pensée et d’action du mouvement. Justement parce que nous sommes anti-démocrates, nous pensons qu’une minorité peut avoir une vision plus conforme aux intérêts du mouvement révolutionnaire que la majorité. Certes, cela n’arrive qu’exceptionnellement et le cas où se présente la rupture de discipline est d’une extrême gravité, comme le montre l’histoire de la vieille Internationale. Et il est certes souhaitable que cela ne se reproduise pas dans nos rangs. Mais, sans envisager ce cas extrême, il y a d’autres situations moins aiguës et moins critiques, on peut considérer comme utile et indispensable que des groupes demandent que soient précisées les directives tracées par le centre dirigeant.
En bref, telle est la base de l’étude de la question. Il faudra affronter le problème en tenant compte de la nature historique réelle du parti de classe, à savoir un organisme qui tend à être l’expression unifiée d’un mouvement vers un but central et commun de toutes luttes prolétariennes particulières, jaillies du terrain social, organisme qui est caractérisé par la nature volontaire des adhésions.
Ainsi se résume notre thèse, et nous croyons être fidèles à la dialectique du marxisme : l’action développée par le parti ainsi que la tactique adoptée, c’est-à-dire la manière dont le Parti agit sur « l’extérieur » ont, à leur tour, des conséquences sur son organisation et sa constitution « interne ». Celui qui, au nom d’une discipline illimitée, prétend engager le parti dans n’importe quelle action tactique ou manœuvre stratégique, autrement dit celui qui engage le parti en dehors des limites bien déterminées et connues de l’ensemble des militants, le compromet fatalement.
Nous arriverons au maximum désirable d’unité et de solidité dans la discipline, à condition seulement d’affronter le problème sur cette base, et non en prétendant qu’il est déjà résolu a priori grâce à une banale règle d’obéissance mécanique.

Amadeo BORDIGA (mai 1924)

Les difficultés de l’Opposition russe: Rakovsky dépose les armes

L’Humanité a publié dernièrement un télégramme annonçant que Rakovsky a déclaré se soumettre à la discipline du parti. Le camarade Trotsky a immédiatement publié une note, dans laquelle, après avoir déclaré qu’il ne s’agit pas là d’une capitulation idéologique et politique, il écrit : « Nous avons maintes fois répété que la restauration du parti communiste en U.R.S.S ne peut se faire que par la voie internationale. Le cas Rakovsky le confirme d’une manière négative, mais éclatante ».
Nous nous solidarisons avec l’appréciation de regret employée au sujet de Rakovsky, car son dernier geste n’a rien à voir avec les honteuses capitulations des Radek, Zinoviev, Kamenev. Mais nous ne pouvons, en aucun cas, marquer notre accord avec la conclusion politique qu’en retire le camarade Trotsky. Il s’agit non seulement d’affirmer le critère international et général sur la base duquel pourra s’effectuer la restauration du parti communiste en U.R.S.S. mais de préciser dans quelle voie le camarade Trotsky s’est engagé. Rakovsky savait que l’opposition de gauche avait opéré son tournant pour la constitution d’une IVe internationale, en collaboration avec les gauches socialistes. Fort probablement, il ignorait que, pour le camarade Trotsky, (voir lettre de Gourov sur la nouvelle orientation) la constitution de la IVe internationale était effectuée comme seule aide possible aux bolchéviks-léninistes en Russie. Sur la base des informations qu’il avait pu lire dans la presse russe, Rakovsky qui, jadis, avait écrit : « Il y a pire que la prison et la déportation : la capitulation », au lieu d’être renforcé par les nouvelles positions de Trotsky et d’approfondir son opposition, a évolué vers la position opposée : la résignation à la discipline du parti. Quand on détermine la voie dans laquelle s’est engagée le camarade Trotsky, c’est-à-dire la IVe Internationale, on ne peut qu’affirmer que le cas Rakovsky présente bien une confirmation « éclatante », mais alors de l’erreur qui a été commise et non de la justesse de la politique appliquée par l’Opposition de gauche.
Sur un plan plus général, il faudra considérer que le cas Rakovsky n’est nullement un cas isolé et que si, d’une part, nombreux restent les militants qui persistent dans leur attitude contre le centrisme, d’autre part, dans les cercles dirigeants, une véritable déconfiture se vérifie. Bien que les dirigeants de l’opposition représentaient certainement le capital le plus précieux, cette crise, qui dure depuis 1927 et qui nous a conduits à la situation actuelle, où le camarade Trotsky est resté complètement isolé alors que les autres ont rejoint le centrisme, a bien d’autres raisons que les défaillances individuelles. C’est que la base sur laquelle s’était fondée l’Opposition russe, ne portait pas sur les questions de principe pouvant représenter la base du nouveau regroupement du prolétariat international et ne pouvait permettre une cohésion organisatoire et politique. Déjà le camarade Bordiga avait, en 1926, soulevé la nécessité, pour le prolétariat international, de venir en aide au prolétariat russe, qui ne pouvait pas rester indéfiniment le dispensateur de l’idéologie communiste. C’est sur cette base uniquement que l’on peut expliquer les nombreuses crises de l’opposition russe et le cas Radovsky.
Nous qui n’avons pas été parmi les coryphées qui entourèrent le camarade Trotsky pour vivoter sur son expérience politique, nous ne serons, en aucun cas, avec les anti-trotskystes qui voudraient spéculer autour du cas Rakovsky.
Il s’agit de problèmes politiques, conditionnés par des facteurs historiques, et qui mettent les camarades russes dans la nécessité de trouver, dans les communistes des autres pays, les compagnons indispensables pour les aider à sortir des terribles difficultés qu’ils traversent. Jusqu’à présent, les camarades russes n’ont trouvé que des militants tout prêts à rivaliser en platitudes et qui les isolèrent.
Singulier bouleversement de la notion de la solidarité politique, qui devait conduire à bouleverser les bases mêmes de l’organisation politique, l’exposant à des crises sans issues que seule, la construction de fractions de gauche solutionnera.

Le cas Calligaris

« Ce même Calligaris ne veut pas se décider à quitter l’U.R.S.S. Il effectue des gestes objectivement provocateurs, mais ne réussit pas à trouver le chemin d’où il vint« .
(Communiqué du C.C. Du Parti Communiste Italien)
Calligaris – nous l’avons déjà écrit -, n’est ni un journaliste allemand, ni un ingénieur anglais, ni un pasteur américain. S’il appartenait à ces catégories sociales et capitalistes, il saurait effectuer des gestes consciemment provocateurs et retrouver le chemin par lequel il serait arrivé en Russie. Les conventions diplomatiques qui l’auraient amené en Russie garderaient toute leur valeur pour le reconduire à la frontière, et cela même si un procès avait prouvé des responsabilités dans une oeuvre de sabotage pour le compte des classes dépossédées par la révolution de 1917.
Mais Calligaris n’est qu’un prolétaire qui s’était rendu en Russie à la suite d’une convention d’un tout autre ordre. Après avoir participé à la fondation du parti communiste en Italie, en avoir défendu l’organisation et les institutions au risque de sa vie contre les poignards et les revolvers des fascistes, après avoir purgé une peine de déportation, il s’était évadé à l’étranger. Son premier souci, dès lors, après qu’il eût constaté la terrible désagrégation du mouvement communiste, fut de ne pas croire sur parole ses anciens amis de tendance, de ne pas souscrire aux conclusions où en étaient arrivés les militants de la gauche avec qui il avait oeuvré pour la fondation du parti en Italie. Il voulut se rendre compte de la réalité : à son arrivée à l’étranger, il ne se laissa donc nullement retenir par des influences de tendance. Devant lui se posa le choix : ou prendre des liaisons avec notre fraction et s’interdire ainsi toute possibilité de contrôler la réalité de la situation en Russie, où il n’aurait pu se rendre, son hérésie une fois constatée, ou bien ne pas prendre des liaisons avec notre organisation et pouvoir ainsi obtenir l’autorisation de se rendre en U.R.S.S. Bien évidemment, pour un prolétaire qui avait dédié sa vie à la cause prolétarienne, ce qui devait primer c’était l’angoissant problème, à savoir si l’État prolétarien pouvait encore représenter le facteur décisif pour la lutte terrible du prolétariat italien, pour la révolution mondiale. Et le centrisme, croyant pouvoir dévoyer cette orientation de Calligaris, saisit l’occasion et l’envoie en Russie. Là-bas, comme ce fut le cas pour beaucoup d’autres, peut-être aurait-il graduellement évolué et, au lien de songer aux intérêts du prolétariat italien et mondial, aurait-il fini par considérer ses propres intérêts et la tranquillité de sa position. Mais les centristes s’étaient trompés, ils avaient cru faire un marché auquel Calligaris ne se prêta pas : une fois qu’il comprit la réalité en U.R.S.S., il prit une position de lutte contre une orientation politique qu’il estima contraire aux intérêts de la révolution communiste.
Et c’est pour cette raison que « Calligaris, suivant les centristes, ne parvient pas à retrouver le chemin d’où il est venu ». En effet, Calligaris était arrivé en Russie par le chemin du doute, il ne peut en sortir que par le même chemin, après avoir constaté la situation réelle en Union Soviétique et avoir contrôlé les positions politiques sur lesquelles se base désormais l’État prolétarien. Il est sûr de lui-même, il sait la place qu’il doit occuper, il veut rejoindre les camarades qui ont fondé la fraction de gauche pour sauver le drapeau qui fut levé à Livourne lors de la fondation du parti en Italie.
Étant entré en Russie sur la base d’une convention qui le reliait au prolétariat, il n’est pas étonnant qu’aujourd’hui le centrisme soulève tous les obstacles pour le laisser sortir d’U.R.S.S., car, pour ce dernier, les seules conventions qui comptent aujourd’hui sont celles qui s’établissent avec le capitalisme.
Mais ce que nous demandons, pour le moment, c’est qu’on sorte de l’équivoque. En U.R.S.S., c’est le centrisme qui dispose des voies pour laisser sortir Calligaris. Ce dernier a demandé à partir. Le centrisme n’a qu’à lui en fournir les possibilités techniques. Si le centrisme s’obstine dans le silence ou l’équivoque, il nous signifiera aussi que c’est seulement par une agitation au sein des prolétaires du parti d’abord, de tout le prolétariat ensuite, qu’il se résoud à laisse à Calligaris la possibilité de quitter la Russie.