Parti Communiste International

Classes moyennes et idéologie du parti armé

Catégories: Italy, Opportunism, Terrorism

Cet article a été publié dans:

Traductions disponibles:

Tenter de tracer le portrait robot du soi-disant parti armé, c’est la tâche ardue que beaucoup se sont fixés, sans réussir d’ailleurs à s’en sortir. On a parlé de complot international, où ceux qui tirent les ficelles sont de temps en temps identifiés à Moscou comme à Washington, à Berlin et à Tripoli, à Jérusalem ou à Damas. D’autres fois, plus simplement, a été tracée l’égalité terrorisme-communisme. Évidemment, ce sont des interprétations qui servent aux diverses cliques alliant politique et truanderie pour se faire des croc-en-jambe sans avoir ni le prétexte ni la capacité d’identifier les vraies raisons du terrorisme petit-bourgeois.

Le phénomène terroriste actuel qui a explosé dans des pays hautement industrialisés, est, selon nous, le fruit exclusif du radicalisme immédiatiste, propre à la petite bourgeoisie, surtout intellectuelle, et des couches marginales du sous prolétariat : les classes moyennes méprisées par les marxistes. Celles-ci sont destinées, de par l’évolution capitaliste, à être « toujours plus comprimées et jetées dans le camp des sans- ressources : le prolétariat ; alors que, de leur côté, elles luttent de toutes leurs forces pour maintenir les privilèges dont, précédemment, elles jouissaient.

Plus loin, nous nous arrêterons un instant de façon plus détaillée sur l’idéologie exprimée par les groupes armés pour démontrer au travers de leurs propres documents, leur matrice petite-bourgeoise, démocratique, anti-ouvrière et anticommuniste, et par conséquent réactionnaire. Tout d’abord, il est cependant important de retracer les positions du parti communiste révolutionnaire face aux classes moyennes, flattées par tous, mais que nous regardons avec un sentiment de mépris.

Nous avons dédié beaucoup de travaux à ces processus historiques de grande importance et fréquence, postérieurs à la révolution bourgeoise, que nous avons appelé révolution « intermédiaire », ou « double » ou « multiple ». En général sont présentes plus de deux classes de première grandeur, outre les nombreuses et variables sous-classes. Pour les vraies révolutions, où s’affrontent seulement deux classes, l’affrontement armé est de rigueur. Le cas le plus simple de révolution où s’affrontent seulement deux classes est la révolution de 1789 en France. Dans celle- ci, sans l’ombre d’un doute, la bourgeoisie est hégémonique quand elle bouscule le féodalisme : les autres classes ne sont toutefois pas absentes, et le prolétariat naissant lui-même y participe activement, mais y reste une classe de second ordre.

Marx et Engels, pour l’Allemagne de 1848, décrivaient la classique révolution double : féodalité, bourgeoisie et prolétariat. La victoire ne fut obtenue ni par la troisième classe, ni par la seconde ; on assista à la contre-révolution totale. Dans le 1848 français, dans le 1871 et dans le 1917 russe, les classes et semi-classes sur la scène historique sont variées ; mais le prolétariat a déjà le visage d’une classe de première grandeur et tente de s’imposer avec sa force : il fut battu en 1849 et en 1871 à Paris, mais en 1917 il balaya à Saint-Pétersbourg et à Moscou le féodalisme et la bourgeoisie.

Dans nos travaux, nous avons démontré comment le prolétariat de Russie perdit le pouvoir non sur le champ de bataille, mais du fait de la pourriture opportuniste.

Quand une révolution multiple, comme ce fut le cas en Russie, tombe sous les coups de l’affrontement des forces sociales, on oppose un affrontement fallacieux des idéologies historiques. D’où la peste des revendications de marxisme et de léninisme de la part des banqueroutiers de la révolution.

Dans les complexes révolutions multiples hors des pays industrialisés (Asie, Afrique), le fait que les armes restent chaudes peut justifier dans de bonnes limites historiques le bloc de classes. Mais la ruine s’avance quand non seulement le prolétariat ne prend pas la suprématie militaire, mais tolère, par le biais de ses faux partis de classe, que la suprématie idéologique soit celle des classes moyennes. La preuve en est l’orgie des concepts anti-marxistes de Peuple, Nation, Patrie, Démocratie, Liberté, Pacifisme. Une telle situation de contraste entre les forces sociales existantes et les propagandes démagogiques peut avoir une seule formulation dialectique : le prolétariat ne peut pas développer un quelconque rôle autonome, et encore moins les classes moyennes (une telle hypothèse se situe hors de l’histoire), mais c’est encore une fois le Capitalisme mondial, à qui toute prétendue classe moyenne est soumise, à imposer sa propre dictature. Le crime dans les pays développés réside dans le fait de tracer un fossé qui laisse à « droite » les monopoles et à « gauche » le front des travailleurs salariés et des classes moyennes avec toutes ses composantes les plus hétérogènes, qui ne sont que des pique-assiette, sous divers habits, des restes de plus-value, complices du grand capital. La consigne marxiste pour réarmer la classe et préparer la mort historique du capitalisme ne peut qu’être : guerre aux classes moyennes, refus total de leurs idéaux maudits !

Dans l’occident industrialisé, les classes moyennes ne peuvent en aucune façon remplir un rôle progressiste, elles peuvent tout au plus assumer une attitude de bienveillante neutralité à l’égard d’un mouvement révolutionnaire quand elles estiment sa victoire prochaine. C’est le cas de l’Italie entre 1919 et la première moitié de 1920.

« La classe moyenne et la petite-bourgeoisie tendaient à jouer un rôle passif non pas au service de la grande bourgeoisie, mais à la suite du prolétariat qui était en train d’obtenir la victoire » (Rapport sur le fascisme au IVème congrès de l’IC.)

La petite-bourgeoisie italienne n’osa en aucune façon tenter de défendre les institutions nationales contre lesquelles le prolétariat se soulevait mais, véritablement, les boutiquiers et les commerçants, de manière « spontanée », se dirigeaient vers les Chambres du Travail pour consigner les clés de leur magasin, mettant leurs marchandises à la disposition du prolétariat, comme on pouvait le lire sur les petits écriteaux apposés sur les rideaux baissés des boutiques.

« Cet état d’âme s’est depuis radicalement modifié ( … ). Quand la classe moyenne constata que le parti socialiste n’était pas en mesure de s’organiser de façon à obtenir l’avantage, elle exprima sa propre insatisfaction, elle perdit peu à peu la confiance qu’elle avait placée dans les chances du prolétariat et retourna sa veste. C’est à ce moment que débuta l’offensive capitaliste bourgeoise. Elle exploita essentiellement l’état d’âme dans lequel la classe moyenne se trouvait alors ». (Rapport sur le fascisme au IVème Congrès de l’IC).

Dans l’actuelle phase historique, le radicalisme petit-bourgeois ne peut ni se mettre à la queue d’un mouvement ouvrier, celui-ci étant tout à fait inexistant, ni se rallier à la défense de l’État, espérant en tirer ainsi quelque avantage.

Nous avons vu récemment que la terreur de la petite-bourgeoisie est d’être prolétarisée et de perdre ainsi ses propres privilèges. De là sa rébellion contre la toute puissance du grand capital qui, spécialement dans les périodes de crise économique, n’entend plus accorder des miettes de plus-value. D’où le grand cas fait aux valeurs trahies et les réclamations à grand cri de démocratie et de « droit à la vie » au grand capital.

Liberté et démocratie, nous ne nous lassons pas de le répéter, sont de bons idéaux pour le philistin bourgeois, mais sont aux antipodes des fins historiques de la révolution prolétarienne, dont la clé n’est pas la liberté, mais la dictature.

Si les luttes de la petite-bourgeoisie peuvent assumer les formes les plus disparates, quitte à user de la violence et de la terreur, le parti non seulement prend ses propres distances, mais a le devoir de les combattre comme réactionnaires.

Idéologie du parti armé

Nous nous baserons exclusivement sur les documents de la formation armée Brigades Rouges (BR), laissant de côté la myriade de sigles plus ou moins connus, pour les raisons suivantes :

1) Les BR ont été la première formation armée née en Italie, et il est donc plus facile d’en reconstruire un arbre généalogique, alors que tous les autres groupes naissent de combinaisons plus hétérogènes, de scissions de groupes pré-existants, de réorganisations d’individus en rade et de groupes défaits, etc.

2) Car, de notre point de vue marxiste, même s’ils sont organisés sous divers sigles, ils sont l’expression de la même base sociale et expriment la même idéologie.

3) Les BR sont l’unique formation qui ait tenté de se donner un programme ; même si leur tactique fut excessivement instable, passant de « l’éducation » des chefs de rayon à la « désarticulation de l’État », du « viser au cœur de l’État » à « l’anéantissement des forces de police » de la reconnaissance de différence entre policier et policier jusqu’à la recherche d’une confrontation démocratique avec toutes les forces « révolutionnaires » ; et maintenant la récente critique du militarisme.

4) Les BR, à la différence de tous les autres groupes terroristes, se déclarent « communistes révolutionnaires », « léninistes », seuls défenseurs du patrimoine communiste trahi par tous.

Tout le monde désormais connaît les origines des BR : les « luttes étudiantes » de ’68 et l’Institut de Sociologie de l’Université de Trente fournirent les cerveaux.

En Septembre 1969, à Milan ; naquit le « Collectif Politique Métropolitain ». A un tel groupe, en plus des trentins, adhèrent le Comité Unitaire de base Pirelli (Cub), le Groupe d’Étude Sit Siemens, celui d’IBM, des éléments du mouvement étudiant, etc.

Ce sera justement le Collectif Politique métropolitain (CPM) qui sera le noyau d’où naîtront les BR. Ce collectif, auquel adhèrent aussi des ouvriers combatifs dégoûtés par la politique de trahison des organisations syndicales, et en désaccord avec « l’abstraite » et « fausse » rigueur marxiste, ne naît pas sur la base d’un programme, et encore moins « sur la base d’un noyau de principes théoriques », l’important est l’action.

Les adhérents au CPM participent aux luttes ouvrières de 1969 et en sont, dans quelques cas, l’aile la plus avancée mais, comme tous les groupuscules, ils se déclarent contre le syndicat non parce qu’il est dirigé par des chefs traîtres mais parce qu’il imposerait sa volonté sur les masses laborieuses. Comme tous les groupuscules, ils sont à la recherche de « nouvelles formes de lutte » car « la grève prolongée a pour effet que nous ne produisons pas, mais ( .. ) le patron pendant ce temps ne nous paie pas ( ….. ). Il est nécessaire de trouver des formes de lutte qui nuisent plus à la production qu’elles ne nous nuisent ».

Ils se retrouvent bien vite, avec tant d’autres, désillusionnés par l’automne chaud, par leurs luttes pour le renouvellement des contrats, par les manifestations étudiantes. La presse bourgeoise et opportuniste elle-même, avec tout son fiel contre les fauteurs de trouble, les avait convaincu d’être à la veille de l’insurrection armée. La désillusion ne tarda pas à venir, et avec elle arrivèrent les premières réflexions théoriques :

1) Les avant-garde conscientes ne doivent pas se tourner vers « tous les travailleurs mais agir pour individualiser la gauche dans les usines et, à l’intérieur de celles-ci, dégager un créneau, se constituer comme un pôle de référence ».

2) Les organismes d’opposition de base font le jeu du syndicat.

3) Selon le plan du capital, « les syndicats doivent avoir toujours plus la fonction objective de gestionnaire des contrats et c’est pourquoi ils ne peuvent porter une attaque profonde sur le plan économique » ! Non seulement les syndicats actuels, mais la forme d’organisation syndicale elle-même est considérée « institution politique bourgeoise ».

Face à l’offensive patronale dans les fabriques, aux mises-à-pieds, aux licenciements, à la lâcheté passive des bonzes, le Collectif Politique Métropolitain théorise que l’arme de la grève est une fonction du capital.

Il lance donc des nouveaux mots d’ordre (repris, depuis, par tous les groupuscules) tels que « reprenons la ville, la maison, les transports, les livres, », etc.

Le CPM, en juillet 70, publie « Gauche Prolétarienne », avec le symbole faucille-marteau-fusil entrecroisés. L’objet de la discussion est le problème de la violence et de la clandestinité. C’est à ce moment qu’est théorisé le refus de la lutte revendicative et salariale, qui correspondrait aux desseins de la Confindustria (le CNPF italien) ; et l’organisation de noyaux armés de défense.

« Nous savons que face au patron armé ( … ) on ne reste pas désarmés ( … ). Nous sommes aujourd’hui forts, mais nous sommes toujours désarmés ( … ), nous sommes encore sans organisation révolutionnaire. Construire l’organisation capable de diriger non la lutte revendicative, mais l’affrontement politique contre le pouvoir des patrons est aujourd’hui le premier devoir de l’autonomie ouvrière ( … ). Il faut apprendre à frapper à l’improviste en concentrant ses propres forces pour l’attaque, en se dispersant rapidement quand l’ennemi se reprend. » (Gauche Prolétarienne, Juillet 1970).

Même s’ils n’entreront dans la clandestinité proprement dite qu’en 1979, après la perquisition de la « cache » de la rue Boiardo, déjà le 20 octobre 1970 « Gauche Prolétarienne »informait que :

« La partie la plus décidée et consciente du prolétariat en lutte a déjà commencé à combattre pour construire une nouvelle légalité, un nouveau pouvoir ( … ) En voilà pour exemple l’apparition d’organisations prolétariennes pour combattre les patrons et leurs larbins sur leur terrain, à égalité, avec les mêmes moyens qu’ils utilisent contre la classe ouvrière. »

Recrutement du parti armé

Les BR naissent et rentrent dans la clandestinité. Leurs premières actions se déroulent dans les usines où étaient présent les Cub et les groupes d’étude adhérents à la « Gauche Prolétarienne » : Pirelli et Sit- Siemens. À la question de savoir s’ils se considèrent au moins comme l’embryon d’une future armée, révolutionnaire, ils répondent ne l’avoir jamais affirmé « aussi parce que, dans notre perspective politique, nous n’arrivons pas à distinguer avec une clarté suffisante ( … ) la formation d’une future armée révolutionnaire ».

Que sont donc les BR ? « Ce sont des groupes de prolétaires – répondent-ils – qui ont compris que pour ne pas se faire rouler, il faut agir avec intelligence, prudence et secret, c’est-à-dire de façon organisée. Ils ont compris qu’il ne sert à rien de menacer avec des mots, et ( … ) que des groupes clandestins de prolétaires organisés et liés avec l’usine, le quartier, l’école et les luttes peuvent rendre la vie impossible à ces messieurs. Confrontés au fait que les bonzes syndicaux sabotent par tous les moyens les luttes ouvrières, avilissant même les quelques grèves qu’ils sont contraints de lancer, les BR en tirent la leçon que l’arme de la grève « ne paie pas », qu’il nous faut des formes de lutte plus incisives tels l’absentéisme, le sabotage des machines, etc. Ne réussissant pas à imaginer une action compacte de la classe travailleuse (en fait, ils avouent ne pas réussir à imaginer une future armée révolutionnaire) comme seule façon possible de défendre le salaire et le poste de travail, l’unique voie qui leur reste est le terrorisme individuel, contre le chef de rayon, l’indic, etc., pour les amener à de plus sages résolutions. Voici leur plan de « défense », dans lequel se déroulent les premières actions des BR. Les voitures de quelques dirigeants d’usine seront brûlées, d’autres seront enlevés, « jugés », ou mis au pilori. Avec ces méthodes, ils crurent s’opposer à l’augmentation des rythmes de travail, aux menaces de licenciements, à la mise en « cassa integrazione »1. Dans quelques cas, ils réussissent à imposer la réintégration d’ouvriers isolés. Leurs mots d’ordre sont « pour un œil les deux yeux, pour une dent toute la gueule », et « en punir un pour en éduquer cent » ! ! C’est un clair programme de réformisme armé.

Avec la séquestration de Amerio, on réclame à la Fiat qu’elle retire sa menace de mise en cassa integrazione de travailleurs, programmée par Agnelli. Cet épisode servit à rendre populaire les BR et à leur attirer une certaine sympathie auprès des travailleurs. Les BR avaient à leur façon montré qu’il était possible de faire capituler, au moins en paroles, l’avocat-patron, tandis que les confédérations syndicales s’asseyaient, au nom d’un certain sens civique de la responsabilité, à la même table qu’Agnelli pour la première fois.

Encore une fois, l’attitude charognarde des dirigeants syndicaux tend à démontrer que ce sont eux qui alimentent les organisations terroristes en jetant les ouvriers les plus combatifs dans le désespoir en leur faisant croire que l’unique alternative possible est l’enlèvement ou le coup de revolver. Ce qui tend à

2 La cassa integrazione est le fait d’un établissement public de prévoyance : elle est attribuée de façon réglementaire, cas par cas, et prévoit le versement par l’État de 80 % du salaire aux travailleurs temporairement éloignés de leur usine ou en restructuration ; c’est un instrument de corruption et de division entre travailleurs licenciés pour raison économique et chômeurs, entre travailleurs licenciés d’une usine et d’une autre. Cela concerne seulement les grandes entreprises, mais non les petites qui sont majoritaires en Italie.

démontrer encore une fois ce que notre parti a toujours affirmé, c’est-à-dire que ce sont les faux partis ouvriers et les syndicats vendus qui sont les pires ennemis de la classe ouvrière, ceux là qui doivent être combattus en premier par le prolétariat pour pouvoir reconstruire ses propres organisations de défense immédiate et rejoindre le parti de la révolution sociale. A la suite des premiers attentats, d’autres groupes, frappés de pyromanie, naissent spontanément et nombreux sont ceux qui signent leurs actions par la fameuse étoile à cinq branches, les BR reconnaissant presque toujours leur authenticité. Dans les années 1970-71 naissent les BR romaines, exclusivement composées d’étudiants et de sous-prolétaires. Étant donné qu’elles n’avaient aucun contact en usine, les BR de la capitale théorisent sur la lutte contre le fascisme, mettent le feu à des sièges du MST ou à d’autres sièges, fascistes, etc.

« La lutte contre tous les fascismes – disent-ils – est une étape nécessaire de notre chemin contre toute forme d’oppression et d’exploitation. »

Ils ne disent donc rien de plus ni de moins que ce que disait à l’époque le PCI. De fait, ce sont eux- mêmes qui se sont mis à admettre que « même les révisionnistes sont d’accord qu’il faille lutter contre les fascistes, mais ils conçoivent cette lutte en termes exclusivement défensifs ( … ) et ils sont résolument convaincus qu’on ne doit user que des moyens légaux. »

Comme on le voit, la différence ne réside que dans les moyens utilisés pour obtenir la même fin. De toute façon, les BR ne considèrent pas ce sale parti comme un parti traître, et tout au plus, comme un parti révisionniste composé de « camarades qui se trompent ».

Étant donné que l’organisation n’est composée que d’étudiants et de sous-prolétaires, on n’en découvre la finalité révolutionnaire qu’en théorisant la criminalité comme « prise de conscience » contre l’oppression capitaliste.

Dans le deuxième et dernier numéro de « Nouvelle résistance » (nous verrons ensuite ce qu’était ce journal), on lit :

« La révolution moderne n’est plus la révolution propre ( … ). Elle recrute ses éléments en pêchant en eau trouble. Elle avance par des voies détournées, et se trouve des alliés en tous ceux qui n’ont aucun pouvoir sur leur propre vie et le savent ( … ). Dans l’attente de la grande fête révolutionnaire, où tous les expropriateurs seront expropriés, le geste criminel isolé, le vol, l’expropriation individuelle, le saccage d’un supermarché ne sont qu’un avant-goût et un signe de l’assaut futur contre la richesse sociale ( … ). Le criminel rompt la monotonie et la sécurité quotidienne banale de la vie bourgeoise (K. Marx). Par le fait même de son existence, il expose l’idéologie de la société capitaliste à une crise. »

Pour ce qui regarde les BR, elles peuvent bien aller pêcher en eau trouble (et on a vu le résultat qu’elles ont obtenu !) et croire qu’on peut faire feu de tout bois, pourvu qu’on mette ensemble quelques éléments hauts en couleur prêts à tirer sur n’importe quel bourgeois ; mais il faut certainement beaucoup de courage « révolutionnaire » pour faire tenir à Marx des affirmations sur le rôle révolutionnaire du sous- prolétariat. La citation de Marx, tronquée, se poursuit ainsi : « Il (le délinquant) dérange la sécurité de tous les jours et suscite cette tension inquiète et cette mobilité sans laquelle même le stimulus de la concurrence se désamorcerait. » C’est autre chose que la mise en accusation de l’idéologie bourgeoise ! Engels raconte comment les sous-prolétaires, cette « lie, déchet et rejet de toutes les classes », durant la révolution allemande ont changé de camp du soir au matin selon l’issue de la bataille. Dans le Manifeste, Marx dit que le sous-prolétariat « représente la putréfaction passive des strates les plus basses de la vieille société qui vient échouer là sous les coups de la révolution prolétarienne, mais qui, d’après ses conditions de vie, serait plutôt disposé à se laisser acheter et à se mettre au service des menées réactionnaires. » (Des appréciations analogues se retrouvent dans tous les écrits de Marx et Engels).

La petite bourgeoisie et le sous-prolétariat ont toujours été achetés et utilisés par des classes réactionnaires à des fins contre révolutionnaires.

Parti armé et Résistance

Le parti armé, comme toute la constellation bigarrée des groupuscules, considère la résistance comme un patrimoine de conquêtes prolétariennes que la bourgeoisie cherche, par tous les moyens à sous-estimer. La résistance, disent-ils, a été trahie, ou mieux, elle n’est pas encore achevée, elle doit se poursuivre.

Les BR, que ce soit avant ou pendant la période de clandestinité, se sont de nombreuses fois réclamées de la résistance et des « conquêtes » acquises par la classe ouvrière à cette époque, dont la plus grande aurait été l’entrée du PCI au gouvernement. Quel fait hautement révolutionnaire ! En janvier 1971, « Gauche prolétarienne » lance un appel avec pour titre : « Organisons la Nouvelle Résistance », et quelques mois après, portant le même blason que « Gauche prolétarienne » (faucille, marteau et fusil), sort le premier numéro de « Nouvelle Résistance ». Ce petit journal qui survivra seulement deux mois, se proposait de devenir le point de rencontre et de référence de tous ces groupes qui reconnaissent comme valide la nécessité de s’opposer à la « contre-révolution » par la violence. Le problème d’une stratégie unitaire du mouvement de lutte, disait le journal, trouve « beaucoup d’obstacles théoriques et. pratiques rendant solution difficile ( … ) Le travail de notre journal veut être une contribution pour dissiper ces obstacles en présentant la pratique, les thèses et les tendances de ces mouvements de classe qui ont comme base commune le développement de la guérilla pour forme de lutte dominante. »

Dans « Nouvelle Résistance », qui est le journal de la semi-clandestinité, se retrouvent deux aspects classiques de « Gauche prolétarienne » d’abord et du parti armé ensuite :

1) À la contre-révolution bourgeoise on doit répondre par la guérilla. Mais le concept même de contre- révolution implique qu’il y ait eu une révolution, ou au moins que le prolétariat passe à l’attaque et tente l’affrontement violent. En fait, selon eux, la révolution a déjà été faite, et a même été victorieuse, mais les classes dominantes « ne veulent pas admettre avoir été politiquement battues et, avec la dernière chose qui leur reste – les armes (c’est peu dire !) – elles tentent d’étouffer l’aspiration des masses à une justice nouvelle qui naît du peuple et est contrôlée et gérée par lui. »

2) Un autre fait caractéristique est que, face à l’urgence du moment, ils se déclarent toujours prêts à s’unir avec tous, au-dessus de programmes, théories et autres futilités de ce genre. Le renvoi aux valeurs et aux conquêtes de la résistance apparaît très souvent dans les textes « théoriques » du parti armé, tout comme les références aux tentatives de la classe patronale de les méconnaître. Le point de référence des terroristes est la guerre partisane menacée par le retour de formes d’autoritarisme de type fasciste ou gaulliste, contre une bourgeoisie qui ne remplit pas ses engagements, qui, avec De Gasperi en Italie, chassa, en 1947, « les communistes des centres de pouvoir conquis », et qui aujourd’hui n’accepte plus de « médiations avec l’avant-garde communiste ».

Sans vouloir ré-exposer toute notre évaluation bien connue à ce propos, nous voulons affirmer que le devoir de la classe ouvrière est d’abattre le régime capitaliste, quelle que soit sa forme de gouvernement, et d’instaurer son propre régime de classe, et certainement pas celui de résister à l’illégalité et aux formes aberrantes du pouvoir bourgeois. La résistance, en Italie comme dans tous les autres pays, eut le devoir spécifique de défendre le capitalisme national, les intérêts de la bourgeoisie indigène. En Italie, en particulier, même si elle a coûté la vie à tant de travailleurs et à eux seuls, ce fut tout bonnement une mascarade. Elle fut proclamée par tous les héros démocratiques, mais seulement après que le grand conseil fasciste lui-même ait décrété la fin du régime noir et le retour à un État démocratique tricolore ; après que le roitelet, couard, se fut jeté dans les bras des envahisseurs yankees ; c’est à ce moment seulement qu’ils découvrent que l’allié germain était devenu l’envahisseur allemand, et comme tel, il fallait le chasser du sol de la patrie avec ses serviteurs fascistes (pas tous, que ce soit bien clair, seulement ceux qui ne jetèrent pas à temps la chemise noire).

Voilà ce que fut la résistance ; pour la bourgeoisie, un passage de consignes indolores du régime fasciste au régime démocratique, pour le prolétariat une effusion de sang inutile. « De la même façon que l’on peut dire que le produit le pire et le plus pernicieux du fascisme est l’antifascisme, tel que nous le voyons aujourd’hui, on peut affirmer que la chute du fascisme, le 25 juillet 1943, couvrit de honte à la fois le fascisme qui ne trouva pas même un seul projectile dans les millions de mousquets prêts à fonctionner pour la défense du Duce, et le mouvement antifasciste dans ses diverses nuances ; d’ailleurs, personne ne l’avait risqué 10 minutes avant l’écroulement du fascisme, encore moins ceux qui se permirent de falsifier l’histoire en s’en arrogeant tous les mérites ». (Prometeo, 02/08/1946).

Selon le théoriciens du parti armé, durant la guerre partisane, les communistes auraient conquis des centres de pouvoir. Ainsi, non seulement le pouvoir se conquérait par petits bouts, mais les étapes de cette conquête graduelle passeraient : 1) à travers les appels, lancés du PCI, à la concorde nationale ; 2) à travers la lutte armée, oui, mais non pas contre le capitalisme, mais plutôt contre le nazi-fascisme coupable d’avoir « fait perdre à l’Italie l’empire, la guerre et sa position de nation respectée » (L’Unità, 28/02/1944) : 3) à travers le désarmement des partisans, ouvriers qui avaient l’illusion de combattre pour le communisme, et le passage par les armes des rares qui se refusaient à déposer les armes ; 4) à travers la participation, d’abord au gouvernement royal, puis à la Constituante et à ces gouvernements de ce même De Gasperi, « serviteur des américains », avec un ministre de la justice « communiste » (Togliatti), qui ordonnait aux préfets de nettoyer les places des manifestants et des chômeurs, distribuant des peines exemplaires à de tels rebelles, sans oublier enfin le dernier acte « togliattien » de réconciliation qui accordait l’amnistie aux fascistes (1946). Cela serait les centres de pouvoir conquis par les communistes dans la guerre partisane ! Pour nous, malheureusement, ce ne sont que d’amères défaites qui viennent démontrer que le PCI, parti ex-communiste, rebaptisé d’abord à Lyon puis à Salerne, était passé avec armes et bagages, à ce moment et déjà bien auparavant, du côté de la contre-révolution.

Nationalisme petit-bourgeois.

Pour le parti armé, la pire faute du régime actuel et de son principal parti serait celle d’avoir vendu l’indépendance nationale à l’impérialisme.

« La DC, depuis l’après-guerre – disent les BR – a été le parti qui a représenté dans notre pays les intérêts tactiques et stratégiques de l’impérialisme américain. » De plus, « la crise irréversible que l’impérialisme est en train de traverser ( … ) amorce les mécanismes d’une profonde restructuration qui devrait remettre notre pays sous le contrôle total des centrales du capital multinational ( … ). La transformation dans l’aire européenne des Etats-Nation » d’estampe libérale, dépassée, en États Impérialistes des multinationales est un processus en plein développement dans notre pays aussi ( … ). La DC est la force centrale et stratégique de la gestion impérialiste de l’État. C’est dans cette ligne que se situe le procès contre le régime démocrate-chrétien avec Aldo Moro assis sur le banc des accusés. Ce procès qui devait être en fait « un moment de la guerre de classe révolutionnaire ( … ) indique comme objectif premier la liquidation du régime démocrate-chrétien immonde et corrompu. » A ce propos, il est nécessaire de faire quelques commentaires. Les formations de guérilla ne se sont jamais proposées de détruire le régime capitaliste actuel et d’instaurer la dictature du prolétariat, leurs mots d’ordre ne sont pas « destruction de l’État », mais « désarticuler et rendre non-fonctionnel l’État des multinationales », retour de notre pays à l’état de nation indépendante, affranchissement de la tutelle étrangère.

Il est vrai que le prolétariat doit combattre contre l’impérialisme, mais il le fait seulement quand il lutte contre sa propre bourgeoisie. Pourquoi le parti armé ne l’a-t-il pas compris ? Il ne l’a pas fait parce que son intention est de conquérir la sympathie de couches toujours plus larges de la population comprise d’une manière générale : petite bourgeoisie, milieu étudiant, sous-prolétariat, couches de marginaux, qui prétendent défendre elles-mêmes et l’avenir de « leur pays » en luttant pour la sauvegarde des valeurs nationales. Leur nationalisme est à la fois le fruit et la matrice de deux énormes déviations du marxisme : a) l’assimilation plus ou moins explicite entre guerre d’émancipation nationale dans les colonies et les semi-colonies, et la lutte prolétarienne dans un pays à haut degré de développement capitaliste ; b) la reconnaissance de potentialités révolutionnaires à la petite bourgeoisie.

La perspective du parti armé est celle de « détacher l’anneau Italie de la chaîne impérialiste, sans pour cela la livrer à l’aire social-impérialiste ( … ). Entre les grandes puissances s’est ouvert un grand espace ( ?), aujourd’hui, dans l’aire de la Méditerranée ( ?) : l’espace du non alignement. C’est là que notre Pays doit trouver sa place pour la reconstruction, dans le cadre d’un internationalisme prolétarien effectif, d’une nouvelle disposition de la division internationale du travail. »

Nous pensons que cela ne vaut pas la peine de perdre du temps pour réfuter la possibilité d’un « espace » entre les grandes puissances à l’époque actuelle où les puissances impérialistes se préparent à la troisième guerre mondiale et se disputent la terre au centimètre près. Mais qu’est-ce que cela si ce n’est pas une reproposition de la théorie fasciste de la « nation prolétarienne » qui doit secouer le joug de l’impérialisme ?

Et, peut-être, toujours au nom de l’indépendance de la ploutocratie, se trouver une bonne « place au soleil » ! Quelle autre signification pourrait avoir la requête d’une « nouvelle disposition dans la division internationale du travail » ?

Le fait de revendiquer une équidistance entre les blocs, au nom de l’indépendance nationale, implique nécessairement que le prolétariat doive faire front unique avec sa propre bourgeoisie nationale pour défendre les intérêts de la patrie des menaces étrangères : le devoir des travailleurs serait de travailler plus et mieux pour rendre compétitives les marchandises sur le marché mondial, respecter les lois et le gouvernent en temps de paix, et défendre les frontières, avec les armes, en temps de guerre.

On peut objecter que les théoriciens du parti armé projettent tout cela « dans le cadre d’un internationalisme prolétarien effectif ». Lénine a donné la réponse à cette objection il y a 65 ans « Oh, les social chauvins de tous les pays sont de grands « internationalistes » ! Depuis le début de la guerre, ils se sont préoccupés vivement de l’Internationale. D’un côté, ils soutiennent que parler d’écroulement de l’Internationale est « exagéré ». En fait, il ne s’est rien passé de spécial. Écoutez Kautsky : l’Internationale est simplement « l’arme du temps de paix » ; il est donc naturel qu’en temps de guerre cet instrument ne se soit pas démontré à la hauteur de la situation. D’un autre côté, les social chauvins de tous les pays ont trouvé un moyen très simple – et surtout international – pour sortir de la situation ainsi créée. Le moyen n’est pas compliqué : il faut seulement attendre la fin de la guerre. Jusqu’à la fin de la guerre, les socialistes de tous les pays doivent défendre leur propre pays et soutenir leur propre gouvernement, et à la fin de la guerre, « s’amnistier » réciproquement, reconnaître que tous avaient raison ( … ). Là-dessus se retrouvent également d’accord Kautsky et Pléchanov, Victor Adler et Heine. Victor Adler écrit :  » Quand nous aurons dépassé cette grave période, notre premier devoir sera de ne rien nous reprocher réciproquement.  » » (Lénine, Le socialisme et la guerre).

Le programme stratégique des terroristes ne peut donc qu’être : liquidation du régime démocrate- chrétien corrompu, qui mène une politique antinationale et pro-impérialiste. Lutter contre la corruption du régime signifie s’illusionner que l’on peut amener la classe dominante, ses partis, son gouvernement, à retourner à un régime plus « normalisé » et respectueux de la loi. Faire cela, et le faire à coups de signatures ou à coups de mitraillettes, ne change guère et équivaut et confirme l’illusion selon laquelle le milieu bourgeois, éliminé de la corruption et des mauvaises mœurs, pourrait être un terrain favorable à la lutte d’émancipation du prolétariat.

« La bourgeoisie commet un seul ‘excès’ : celui d’être au pouvoir. Dire que l’ordre peut être rétabli en apaisant une partie de la bourgeoisie, avec la génuflexion ou par la résistance armée, n’est qu’une traduction en d’autres termes de l’expression selon laquelle on peut atteindre une forme à d’équilibre et d’ordre social sans briser le mécanisme du pouvoir bourgeois mais en en modifiant seulement quelques formes. » (Il Comunista du 07-08-1921)

De là à tomber dans l’équivoque de contracter l’engagement que si la bourgeoisie respecte les limites de ses lois, les travailleurs en feront autant, le pas est vite franchi. Les communistes ne disent pas à la bourgeoisie : fais attention, si tu ne rentres pas dans la légalité, nous ferons la révolution pour t’y remettre ! Ils se proposent au contraire de briser, par l’action révolutionnaire de la classe ouvrière, les limites posées par le pouvoir bourgeois.

Dire que l’objectif premier pour la construction du régime socialiste est la liquidation de la DC, est la plus énorme imbécillité : ces partis qui sont aujourd’hui les plus grands piliers du régime capitaliste, qui, avec plus d’acharnement que les fascistes eux mêmes, s’activent à étouffer toute action de classe, sont ces mêmes partis qui, il y a 35 ans disaient la même chose. Ce sont ces mêmes partis qui envoyèrent les travailleurs crever sur les montagnes dans la résistance, qui aujourd’hui fêtent le 25 Avril, qui prêchèrent aux ouvriers qu’abattre le fascisme serait l’équivalent d’abattre le capitalisme. On a vu ! Le régime fasciste s’est écroulé, le parti fasciste est carrément hors-la-loi, mais la méthode de gouvernement fasciste est plus vive que jamais. Les travailleurs ont, à la différence des deux décennies du fascisme, cette seule satisfaction : maintenant ils se font licencier par un patron démocratique, si ce n’est carrément euro- communiste, et ils reçoivent les coups de bâton de policiers qui ne sont plus des sbires au service d’un chien de patron, mais qui sont des « fils du peuple », des travailleurs syndicalisés qui défendent les institutions démocratiques.

L’esprit démocratique du parti armé.

« Panorama » du 10 juillet 1975 publiait quelques morceaux de l’interrogatoire auquel avait été soumis par les BR Mario Sossi, juge kidnappé. Nous ne prendrons pas en considération la défense de l’accusé Sossi, car il en ressortirait un portrait fort peu élogieux d’un serviteur très intègre de l’État. Par contre, l’accusation que les BR, lui portent est intéressante :

« Nous ne disons pas que le juge ne doit pas poursuivre selon la loi, mais il y a manière et manière d’appliquer, la loi. Tu l’as appliquée avec des œillères pour justement attaquer avec un esprit anti- communiste, anti révolutionnaire et avec un esprit digne du fasciste ». Plus tard, dans une circulaire interne, les BR affirmaient : « Il faut prendre en considération des exigences de justice prolétarienne que les camarades ne peuvent négliger. Sossi était entré dans la prison du peuple comme persécuté de la gauche révolutionnaire. Durant le procès, il a nourri une sérieuse auto-critique ( … ), tout cela doit lui être reconnu. »

Ensuite, au moment de la libération de celui que désormais, après sa sérieuse autocritique, nous pourrions appeler le camarade Mario, les BR justifièrent leur action en disant que leur mouvement servait à mettre en difficulté l’État bourgeois : « En libérant Sossi, nous mettons Coco (juge suprême) et ceux qui le couvrent face à des responsabilités précises : ou libérer immédiatement les camarades, ou ne pas respecter leur propre loi. Astucieux, hein ? De ce qui précède, on voit bien comment, pour les brigadistes, le conflit entre les forces de l’État bourgeois et celles de la révolution devraient demeurer dans le cadre de la loi. D’un côté comme de l’autre, c’est la loi que l’on doit respecter. Quand ce sont eux qui sont capturés, comme ceux qu’ils capturèrent, ils se définissent. comme prisonnier de guerre, ils demandent l’application de la convention de Genève et assurent que leurs prisonniers ont été traités selon un tel règlement. Ils reconnaissent à l’État le droit de poursuivre les révolutionnaires, mais demandent à ce qu’il le fasse de façon démocratique, sans un esprit précisément anti-communiste. La loi, en un mot, doit être égale pour tous, et l’État, au-dessus des partis, doit administrer la justice de façon équitable. Dura lex, sed lex !

Le fait que les révolutionnaires aient toujours combattu cette position petite-bourgeoise démontre le caractère ranci et moisi de cette idéologie. Pour les communistes révolutionnaires, prétendre de l’État justice et impartialité « équivaut à souscrire à un principe extrêmement bourgeois, un principe contre lequel s’est exprimé le socialisme marxiste toutes les fois qu’il s’est exprimé, même par la bouche de Filippo Turati. Le principe selon lequel, à partir du moment où existe ( … ) l’État démocratique et parlementaire, est révolue la période de la violence entre individus, groupes et classes de la société, et l’État existe pour traiter les initiatives de violence au même titre que les actions anti-sociales ». (Il Comunista, 14/07/1921).

Celui qui aurait des doutes sur ce qu’affirment les terroristes eux-mêmes peut très bien les dissiper en pensant que celui qui avait été considéré comme un persécuteur fanatique (Sossi) de la classe ouvrière, du mouvement des étudiants, des commerçants, des organisations de gauche en général et de la gauche révolutionnaire en particulier, a été, après l’autocritique, carrément réhabilité.

Ce fut le visage avec lequel le parti armé, dans ses années heureuses, se présenta : prêt au maniement des armes, mais tout aussi prêt à s’incliner en présence de « la sainte démocratie, jamais vierge et toujours martyre ».

À l’occasion du « cas Sossi », la grande bataille pour la démocratie fut gagnée par les BR, et tant l’intelligentsia que le progressisme se rangèrent leur côté.

À part ce vieux tableau de Lelio Basso qui déclara stoïquement préférer « des coupables en liberté plutôt que de laisser tuer un homme », beaucoup de voix honorables s’élevèrent pour condamner l’appareil de l’État.

Giuseppe Branca, ex-président de la Cour Constitutionnelle, déclarait : « Manquant à sa parole, cet État, qui se croît être autorisé, finit par perdre toute crédibilité ( … ). Qui nous garantit qu’un État aujourd’hui incapable de tenir parole à des délinquants saura la tenir demain à des citoyens honnêtes ? » (L’Espresso, 02/06/1974).

Panorama (30/05/74) : « C’est cet État qui laisse en toute liberté les mafiosi et garde en prison ses citoyens pendant huit ans sans avoir vérifié s’ils sont coupables, qui, pour ne pas céder au chantage, a laissé tuer quelqu’un qui le sert fidèlement. Et exigerait qu’on laisse tuer Mario Sossi ( … ) pour ne pas traiter avec les mystérieuses brigades rouges, qui ont pourtant lancé au ministre de l’intérieur Taviani, au juge suprême Coco, et au chef du bureau politique de Gènes le docteur Catalano, des accusations qui, c’est le moins que l’on puisse dire, laissent l’opinion publique désorientée ».

L’Espresso (02/06/74) : « Est-il juste de réagir à l’illégalité et à la violence physique d’un enlèvement par l’illégalité et la violence du mensonge d’État ? ». Le parti armé put jouir de cette levée de boucliers contre un pouvoir déshonoré : il avait atteint l’objectif qu’il s’était fixé : mobiliser l’opinion publique en défense de la démocratie contre une dégénérescence dans un sens totalitaire.

Un autre aspect significatif est le fait que le régime parlementaire ne soit jamais attaqué. Quand les théoriciens du parti armé abordent ce problème, ils le font seulement pour regretter de devoir assister « à l’affaiblissement progressif du pouvoir du Parlement et au renforcement de celui de l’exécutif ( … ) L’État, n’est plus – disent-ils – comme dans la tradition libérale démocratique l’expression des divers partis, mais maintenant ce sont les partis qui sont l’expression de l’État ; et l’exécutif ( … ) l’instrument étranger des intérêts de la bourgeoisie impérialiste dans l’aire nationale. »

Nous aussi, et bien avant eux, nous avons mis en évidence, et non dénoncé, un tel affaiblissement. Dés l’immédiat après guerre, notre position fut nette :

« La guerre en cours fut perdue par les fascistes, mais gagnée par le fascisme. Le monde capitaliste, ayant sauvé ( … ) l’intégrité de ses puissantes unités étatiques, réalisera un nouvel effort ultérieur pour dominer les forces qui le menacent et bâtira un système toujours plus serré de contrôle de processus économiques et d’immobilisation de l’autonomie de tout mouvement social et politique menaçant de déranger l’ordre en place ( … ). Les vainqueurs des fascistes et des nazis, en un processus plus ou moins bref et plus ou moins clair, reconnaîtront par leurs actes, même en le niant par les proclamations idéologiques, la nécessité d’administrer le monde avec les méthodes autoritaires et totalitaires qui eurent leur première expérimentation dans les États vaincus. Cette vérité fondamentale ( … ) se manifeste chaque jour un peu plus dans le travail d’organisation pour le contrôle économique, social et politique du monde. » (Prometeo, 1946).

Nous avions dit que nous prenions acte de la fascisation de l’État. Certes, les communistes se battent contre le fascisme, organisent et appellent les masses prolétariennes à s’insurger contre lui, mais dans le même temps organisent et appellent les masses prolétariennes à s’insurger contre la démocratie, comme contre toute autre forme de pouvoir capitaliste.

On ne devra jamais laisser de trêve au capitalisme, et encore moins en vue d’une démocratie menacée, en considérant comme positive la démolition de l’échafaudage démocratique et parlementaire d’où qu’il provienne.

Avec Marx et Lénine, il a été spécifié une fois pour toute que, même dans la plus démocratique des républiques, l’État constitue le comité des intérêts de la classe dominante. A partir de là, il faut considérer comme fantaisiste la prétention, grâce à la démocratie élective, à une forme d’État dans lequel, avec des droits égaux, sont représentées et défendues toutes les composantes de la société, quelles que soient leurs conditions sociales et économiques.

« L’État politique, même et surtout celui représentatif et parlementaire, constitue une machine d’oppression. Il peut bien se comparer à un réservoir d’énergies de domination de la classe privilégiée économiquement, adapté à les garder à l’état potentiel dans la situation où la révolte sociale ne tend pas à exploser, mais surtout à la déchaîner sous forme de répression policière et de violence sanguinaire dés que s’élèvent à peine du sous-sol social les secousses révolutionnaires. » (Force, violence, dictature dans la lutte de classe).

Si dans certains pays et dans des situations déterminées, comme par exemple en Italie et en Allemagne, on passa de la cocagne démocratique à la dictature fasciste, il s’agit seulement d’une nouvelle forme d’organisation sociale imposée au capitalisme par les conditions économiques et l’affrontement social. Il ne restait plus aux communistes qu’à continuer à avancer sur leur chemin immuable parce qu’ils n’avaient jamais pensé pouvoir arriver au socialisme en évitant l’affrontement des forces de classes opposées.

« La grande erreur d’évaluation de tactique et de stratégie qui favorisa la victoire de la contre- révolution consista à blâmer cette puissante conversion du capitalisme du terrain de l’hypocrisie à celui de la violence ouverte, comme si c’était un mouvement de retour en arrière de l’histoire, et à lui opposer non la destruction de la force capitaliste, mais la prétention pusillanime et stupide que celle-ci refasse à l’envers le chemin historique que nous, marxistes, lui avions toujours attribué et, pour la commodité de chefs politiques marioles et lâches, veuille bien rengainer ses armes de classe et reculer sur la position vide et dépassée de la mobilisation sans la guerre qui constituait l’aspect bien complaisant de la période précédente. » (Force, violence, dictature dans la lutte de classe).

Dans le premier après-guerre, face à la naissance et au grossissement de la réaction fasciste « illégale », réaction voulue, engendrée, financé et protégée par l’État libéral démocratique, les communistes se déchaînerent sans compter contre les Turati et les Serrati pour leur attitude bêlante, au moment précis où la bourgeoisie était contrainte de jeter son propre masque démocratique. C’était alors que ces messieurs, comme aujourd’hui les théoriciens du parti armé, demandaient à la bourgeoisie de continuer la farce d’allure libérale tout en sachant que la dictature sur le prolétariat existait toujours et que l’appareil étatique avait toujours la fonction spécifique de défendre le pouvoir politique et économique de la minorité bourgeoise contre l’assaut révolutionnaire. Les marxistes ont toujours affirmé, à partir du moment où l’ennemi ne cédera jamais le pouvoir sans combattre, qu’est préférable la phase où l’État capitaliste est contraint de dévoiler ses propres armes parce qu’il sera pour nous moins difficile de l’abattre.

« De cette évaluation correcte découle la conséquence tactique selon laquelle toute revendication pour le retour à la démocratie bourgeoise initiale est anti-classiste et réactionnaire, et donc anti-progressiste. » (Force, violence, dictature dans la lutte de classe).

Parti armé et parti opportuniste

Même les partis opportunistes ont été victimes d’attentats de la part des terroristes. Leur « contribution en sang » a éloigné tout doute sur une relation présumée avec le terrorisme « rouge ». Mais le fait que le rédacteur de L’Unità, Ferrero, ait été mis à mal, et le syndicaliste du PCI, Guido Rossa, vraiment tué, ne signifie pas en fait que le parti armé ait accompli une critique destructive de la politique de trahison menée par des partis traîtres au marxisme.

On a vu comment les BR romaines, quand elles surgirent, face au problème de l’antifascisme, déclarèrent poursuivre la même finalité que le PCI, se désolant que celui-ci mène sa « lutte » en usant « seulement et exclusivement de moyens légaux »

Dans un de leurs documents de 1971, les BR accusent les révisionnistes d’adapter une stratégie qui « se démontre toujours plus suicidaire face à l’attaque réactionnaire ». Dire que ce sale parti conduit une lutte suicidaire ne veut en fait pas dire qu’il mène une politique contre-révolutionnaire, mais seulement que, à la différence de nos terroristes, il n’a pas compris quels sont en réalité les intérêts du prolétariat et les méthodes de lutte adoptées pour les atteindre. En fait, l’erreur du PCI serait de ne pas comprendre que la classe dominante a laissé tomber la solution de « gauche » et travaille « à la formation d’un bloc réactionnaire alternatif à celui de centre-gauche » et, à plus forte raison, du compromis historique, « l’hypothèse d’un compromis historique étant repoussée, il ne reste plus aux groupes dominants de la bourgeoisie qu’un seul choix : celui de virage à droite ( … ) Ce projet vise à la transformation de la république née de la Résistance dans le sens d’une république présidentielle. » (Mai 1974)

Et cela « tant qu’il y aura en Italie des solutions contre-révolutionnaires qui maintiennent l’apparence et la forme de la démocratie bourgeoise, tout en foulant aux pieds la substance » ; cette ressource épuisée, il ne restera à la bourgeoisie que la « solution golpiste ». L’inquiétude larmoyante sur le sort qui pourra advenir à la démocratie bourgeoise, foulée aux pieds dans les faits et maintenue seulement en apparence, ne peut qu’ « honorer » le Parti armé, et la justice bourgeoise prendra peut être en considération leur attachement aux institutions. Il nous semble inutile de rajouter quoi que ce soit.

Revenant aux relations entre parti armé et PCI, étant donné les faits, il nous semble évident que l’on va rechercher « l’origine de l’évolution social-démocrate des partis opportunistes ( … ) dans l’incapacité de leur organisation à s’élever pour faire front aux niveaux d’affrontement que la bourgeoisie impose progressivement au mouvement de classe. »

II n’y a donc à l’origine de toute la « trahison » des chefs que l’inadéquation structurelle de l’arme qu’ils emploient.

Encore une fois, le problème ne serait pas dans le programme, c’est-à-dire dans la politique de trahison que mènent les partis staliniens depuis maintenant plus de 50 ans, mais dans leur type d’organisation non « au goût du jour ».

Cela dit, le parti armé se déclare optimiste en pensant que l’histoire lui donnera raison et que « la gauche subira, avec l’avancée de l’affrontement de classe, un processus de polarisation dans lequel la différence se fera de façon inévitable à propos de la position sur la lutte armée. Dans ce processus, le PCI sera aussi impliqué. Pour cela – disent les BR -, nous refusons tout sectarisme idéologique, qui est le propre des intellectuels pseudo-révolutionnaires et nous réaffirmons notre position fortement unitaire ». (sept 1971). Sans aller plus loin dans notre recherche sur leur théorie, nous en savons plus qu’assez pour affirmer qu’ils n’ont rien à voir avec le marxisme révolutionnaire.

Pour les Communistes, depuis toujours, le pire ennemi est la Social-démocratie. Cela a toujours été la social-démocratie, et justement au moment où la réaction bourgeoise jetait le masque pour passer à la répression anti-ouvrière ouverte, elle à désarmer le prolétariat, tant idéologiquement que matériellement, quand elle ne s’est pas carrément, d’elle même, acquittée du devoir d’exterminer les avant-gardes révolutionnaires et les masses en lutte pour le communisme.

Conclure qu’un parti qui a une tradition semi-séculaire de trahison, puisse prendre les armes en défense des ouvriers opprimés signifie simplement être au service (même sans le savoir) de ce parti, signifie se trouver du côté de la Contre-révolution. Le parti armé, tout en déclarant que le PCI suit une politique opposée à la sienne, affirme qu’il s’agit d’une « grande force démocratique » et « qu’il ne semble pas utile ni important de continuer à l’attaquer par des flots de critiques ». (Mars 1973).

Il est vrai que, dernièrement, les terroristes se sont remis à diriger des flots de critiques (verbales, et même à coups de revolver) sur les opportunistes. Ils ont définit Berlinguer comme une reproduction de Kautsky et ses partisants, selon le cas, comme des flics, des agents de la contre-révolution, etc. Mais leurs accusations, de ce qu’il en ressort, sont toujours dirigées contre Berlinguer et les siens ; comme si, à l’intérieur du PCI, continuaient à cohabiter les deux fameuses « tendances » : la révisionniste et la révolutionnaire.

Comme tous les groupuscules, sans distinction, les cerveaux du parti armé croient aussi que le PCI recèle encore des forces communistes et révolutionnaires, tant il est vrai qu’au moment opportun « les adhérents communistes qui militent encore ou qui croient encore dans ce parti sauront certainement faire le bon choix ».

Dire que les ouvriers qui sont au PCI sont de bonne foi, et qu’au moment de l’affrontement révolutionnaire ils sauront de quel côté se mettre est une chose ; leur accorder la qualité de communistes en est une autre, qui est fausse.

N’est communiste que celui qui est encadré et milite dans le parti communiste révolutionnaire. Celui qui est de bonne foi est par définition dans l’erreur, il n’en a pas la responsabilité, mais cela ne le met certainement pas au niveau du combattant révolutionnaire. Même le compromis historique dépendrait, selon les terroristes : 1) de l’incompréhension « des transformations structurelles et politiques profondes qui sont en train de s’accomplir à cause de la DC et de la Confindustria (le patronat) à l’intérieur du bloc impérialiste contre-révolutionnaire » ; 2) de « l’incapacité d’avoir une stratégie de classe de rechange ». En d’autres termes, les partis sociaux-traîtres n’avaient pas compris « le caractère réactionnaire et impérialiste de la DC ».

Malgré cela, cependant, « le compromis historique constitue un puissant facteur de crise politique du régime ; il fait peur et aiguise les contradictions dans les secteurs les plus conservateurs et les plus réactionnaires ! » (Avril 1975).

Ces affirmations sont tout à fait cohérentes avec la revendication de reconquête des « centres de pouvoir », que les communistes auraient conquis durant la résistance et d’où l’agent pro-américain De Gasperi les aurait sorti, et d’imposer au pouvoir bourgeois « la médiation de l’avant-garde communiste ».

Le parti armé pleurniche sur le fait que la bourgeoisie italienne adopte son appareil « économique et financier national ( … ) au programme déjà établi au niveau international, ce qui a pour conséquence de bloquer les investissements et d’augmenter de façon spectaculaire le chômage. Ceci, messieurs, est la thèse classique des pires sociaux-démocrates et même des fascistes ; selon cette thèse, notre pays devrait entreprendre une politique indépendante de l’impérialisme, nos patrons devraient développer leurs investissements pour donner du travail à nos ouvriers ; nos ouvriers devraient se contenter du minimum pour permettre au patron les investissements sans lesquels le chômage augmenterait de façon vertigineuse, et le pays tomberait aux mains de l’impérialisme étranger. Si c’est ça être révolutionnaire … !

Le pré marxisme du parti armé

Que ce soit de la part des guérilleros métropolitains ou bien de la part de l’État et de ses plumitifs aux ordres, on essaye de faire entendre aux ouvriers qu’il n’y a que deux possibilités : ou l’on est fidèle à l’État, à la démocratie avec tous ses avantages et ses défauts, ou l’on prend les armes individuellement et on essaye de frapper l’État dans ses organes vitaux.

L’alternative serait ou le statu-quo ou la guérilla. Dans Les deux cas, et selon les « théoriciens »> des deux bords, la classe travailleuse n’a pas de rôle autonome à jouer, elle attend simplement. Pour défendre la liberté du peuple, disent ces sbires du régime, c’est le rôle et la dialectique parlementaro-démocratique qui y pourvoiront, tandis que les terroristes se proposent de défendre les marginaux des injustices qui portent atteinte aux droits de l’homme.

En niant un rôle autonome à la classe ouvrière, les groupes terroristes nient tout programme autonome et refusent donc également avec acharnement la nécessité du parti de la classe ouvrière. Les BR, par exemple, dans leurs « réflexions idéologiques » ou leurs « résolutions stratégiques », mettent en évidence leur programme anti-parti qui nie tout ce qui se réfère aux leçons tirées de la naissance des partis communistes et de l’Internationale de Moscou, qui est considérée par eux, selon le cas, comme une expérience historique de l’échec du mouvement ouvrier, sans portée pour l’avenir, ou bien comme une politique « liquidationniste qui table sur la défaite politique de la classe ouvrière ».

La seule forme organisative pour combattre le capitalisme serait les groupes clandestins, le seul moyen efficace le terrorisme et la lutte urbaine, et à travers ces mouvements la diffusion de « l’idée-force de la possibilité et de la nécessité de faire démarrer un processus révolutionnaire pour la conquête du pouvoir ». Il y a un certain nombre d’années, quand la déclaration de l’utilisation de la guérilla était plus à la mode, nous écrivions :

« la revendication de la lutte armée ne suffit pas à faire un marxiste, pas plus que la reconnaissance de la lutte de classe ; le révolutionnaire national-bourgeois revendique aussi la première et admet, même s’il ne la prêche pas à la classe opprimée, la seconde. N’est pas marxiste celui qui ne pousse pas la reconnaissance de la lutte de classe jusqu’à celle de la dictature du prolétariat, donc celui qui ne possède pas la vision du clair processus qui conduit jusqu’à cette dictature et sa signification dans le cadre de la lutte internationale de la classe ouvrière, du rôle du parti dans la conquête du pouvoir et de son exercice. » (Programma Comunista nº 16, 1967)

Ce n’est pas dans notre rôle de sonder si le dégoût que, pris individuellement, les terroristes éprouvent envers la corruption, la lâcheté, le conformisme des partis soi-disant communistes ou socialistes est sincère (même si tout leur comportement laisserait penser le contraire). Nous admettons également que ce sentiment, chez certains d’entre eux, est sincère ; mais ils ne se demandent pas si une telle dégénérescence n’est pas la conséquence du passage de l’Internationale et du premier État ouvrier dans le camp de la politique démocratico-populaire, ni si, par conséquent l’unique façon d’en sortir n’est pas de faire place nette à toute innovation théorique et pratique. Car ce sont justement ces « innovations » qui font passer la trahison à l’intérieur même des rangs du prolétariat, d’où la nécessité de retourner aux fondements eux- mêmes du marxisme révolutionnaire.

Pour eux, au contraire, il y a une recette pour guérir de l’embourgeoisement et, à leurs yeux, elle est de nature essentiellement morale : c’est la violence comme mythe. Bien au-dessous de Sorel et des anarcho- syndicalistes d’antan, pour lesquels la violence avait pour protagoniste le prolétariat, pour nos guérilleros actuels, elle n’est pas exercée par la classe ouvrière, ni par le peuple, mais par l’individu conscient qui se mobilise sur une base non de classe, mais de guérilla nationale aux côtés d’autres individus conscients qui, sans veiller à l’idéologie qui les inspire, ont choisi la même voie.

Pour Sorel, la « violence régénératrice » était l’âme du prolétariat et culminait dans la grève générale. Il est clair que c’est là une position antimarxiste. Au 2ème Congrès de l’Internationale Communiste, on déclarait en fait que : « avec la seule grève générale, avec la seule tactique des bras croisés, la classe ouvrière ne peut remporter une victoire complète sur la bourgeoisie. Le prolétariat doit aller jusqu’à l’insurrection armée. »

La leçon que les « combattants pour le communisme » modernes en tirent, c’est que l’action violente, pour être bien exercée, doit se détacher de toute action prolétarienne de masse. La grève générale est ainsi gommée de l’idéologie et de l’histoire comme une forme mesquine de défense économique : la grève est définie comme intrinsèquement conformiste, minimaliste, ouverte au compromis ; la guérilla, c’est l’offensive, c’est donc la seule méthode de subversion.

Les luttes revendicatives et économiques du prolétariat ne sont pas considérées comme ayant un intérêt mais, au contraire, elles sont évaluées comme des entraves à la prise de conscience et à la prise du pouvoir.

À côté de cette position, que nous pourrions qualifier d’officielle, il en existe une autre, celle du « mouvement », qui s’accorde parfaitement avec la première : elle se base sur « l’idée-force » du refus du travail. Non seulement on s’étonne que le prolétariat puisse lutter contre les licenciements, le chômage, mais on nie carrément que « un tel état d’arriération puisse devenir un catalyseur du processus révolutionnaire ». C’est comme si on disait : « Étant donné que tant qu’il y aura le travail salarié il y aura l’exploitation capitaliste, la lutte pour la défense du salaire et du poste de travail équivaut à lutter pour le maintien du régime d’exploitation. »

Quel raisonnement dialectique, il y a vraiment de quoi rire !

La peur de se voir contaminer avec tout ce qui apparaît comme purement matériel est du reste commun avec tous les groupes de la « nouvelle gauche ».

Étant donné que le prolétariat, tant qu’il ne se rend pas maître en tant que classe d’une théorie révolutionnaire, ne peut arriver qu’à une organisation trade-unioniste et conduire des luttes de défense qui, même puissantes, ne peuvent réussir à dépasser le cadre du système de production capitaliste, ces messieurs en déduisent que, une fois diffusée « l’idée force » de la révolution et de la dictature du prolétariat, la lutte revendicative de défense est dépassée, quand elle n’est pas carrément réactionnaire.

Constatant que les partis traditionnels avaient fini dans le marais de la corruption, les anarcho- syndicalistes en déduisaient que le parti devait disparaître de la scène politique pour laisser la place au syndicat ; les « combattants pour le communisme » liquident dans un même temps parti et organismes syndicaux en leur substituant des commandos partisans. La guérilla étant l’union d’hommes liés par un même élan moral et par une volonté générique de faire la révolution, elle n’a pas un programme directif parce qu’elle se dirige d’elle-même ; la lutte armée elle-même fera trouver le programme et s’organiser le parti.

Pour nous marxistes, au contraire, la violence est de classe : c’est le prolétariat qui l’exerce, contraint par des conditions objectives, déterminantes et économiques. L’organe de sa direction est le parti de la classe ouvrière parce que « Le parti communiste n’a pas d’intérêts différents de ceux de la classe ouvrière. Le parti communiste se distingue de la masse entière des ouvriers en ce qu’il possède une vision générale de la voie que la classe doit parcourir historiquement ( … ) Jusqu’à ce que le prolétariat n’ait pas conquis le pouvoir d’État, tant que sa domination ne se sera pas consolidée pour toujours, rendant impossible toute restauration bourgeoise, le parti ne comprendra dans ses rangs, et cela par règle, qu’une minorité d’ouvriers ( … ). La nécessité du parti politique du prolétariat ne disparaît qu’avec la complète disparition des classes. » (Résolution du 2° congrès de l’I.C. ).

À la base de tout refus du parti entendu comme patrimoine de doctrine et de luttes, nous voyons seulement l’idéologie bourgeoise, avec ses catégories métaphysiques de liberté, égalité, fraternité. Le refus du parti démontre qu’à la base de la société et de l’histoire, il y a, selon les BR, l’individu, même si, à plusieurs reprises, ils parlent de classe ouvrière et de prolétariat. Ces paroles dans leur bouche ont une signification tout autre que celle que leur donnent les marxistes. Pour les communistes, la classe n’est pas une somme d’individus ; la conscience de classe n’est pas la moyenne des opinions de ses membres. Revendiquer une « autonomie ouvrière » contre le parti équivaut à prétendre que cette conscience est uniformément distribuée parmi tous les membres de la classe pour arriver ensuite, après avoir appris que la majorité des ouvriers, pris individuellement, ne sont pas pour le moment révolutionnaires, à la conclusion que la classe ouvrière n’est plus révolutionnaire, et que la révolution est le devoir d’individus rares et de valeur, voués au sacrifice2.

Il est impossible de prétendre qu’il y ait une conscience générale au sens où tous la partageraient ; tant qu’il y aura le capitalisme la conscience intégrale du prolétariat ne peut être que la patrimoine du parti. Même la bourgeoisie sait que son organisation sociale n’a rien à craindre tant qu’elle ne trouve contre elle que des individus, et que le véritable danger c’est la constitution du prolétariat en classe et que celle ci ne s’accomplit que par le parti et par son intermédiaire.

« Cette minorité, le parti, n’est pas un élément extérieur à la classe ; il est ce grâce à quoi la classe existe comme classe et lui seul peut intégrer toutes les luttes particulières et spontanées de la lutte historique pour le communisme. A ceux qui discutent de spontanéité, nous répondons : la véritable spontanéité historique du prolétariat, c’est le parti. » (Programma Comunista nº 6, 1969).

Lénine, contre les partisans de la spontanéité, a insisté à plusieurs reprises sur cet aspect : « la conscience politique de classe ne peut être apportée aux ouvriers que de l’extérieur ; c’est à dire à l’extérieur des luttes économiques, à l’extérieur de la sphère ouvriers et patrons ». Nous revoici donc à la question de tout à l’heure : le mouvement révolutionnaire pour nous, comme pour Marx et Lénine, se définit tout d’abord par son contenu, sa doctrine, son programme. C’est justement pour cela qu’il ne peut qu’être centralisé et anti-démocratique. Le parti représente la conscience historique du prolétariat et il ne peut pour cela être qu’unitaire et fondé sur la dictature des principes.

C’est ici que devient évidente la raison pour laquelle toute la production « théorique » du parti armé se déchaîne contre les enseignements de la Troisième Internationale, les enseignements du parti et de l’action de classe.

En admettant que les théoriciens de la guérilla veuillent combattre la dictature du capitalisme international, ils ne savent pas comment. Ils ne voient pas que la classe ouvrière, sans son programme historique, est un corps sans tête. Pour eux, tout travailleur devrait, en partant de ses propres conditions immédiates, parcourir de façon autonome, la route qui les porte où ils sont eux, c’est-à-dire en pleine idéologie bourgeoise.

3 On retrouve dans tout ce charabia idéologique des brigades rouges toute l’idéologie rationaliste de la bourgeoisie. Idéologie qui a eut un rôle révolutionnaire au temps de Rousseau, de Voltaire ou de Diderot, mais qui aujourd’hui est devenue totalement contre-révolutionnaire et rend imbécile et aveugle ceux qui raisonnent avec ces catégories.

Des groupes terroristes, mouvements petit-bourgeois et sous- proletariens, ne sortira jamais le parti de la revolution communiste.

Selon les documents des BR, l’enlèvement du juge D’Urso, la révolte des prisons de Trani, le meurtre du général Galvaligi ouvriraient une nouvelle phase de la guerre de classe. Aujourd’hui, par rapport à l’époque de l’enlèvement de Moro, l’affrontement armé entre les forces révolutionnaires et l’État aurait atteint un niveau plus élevé : finie la phase de la « propagande armée », nous vivrions « une époque d’affrontement plus avancé dans, laquelle le mot d’ordre général de la guérilla est : conquérir et organiser les masses sur le terrain de la lutte armée pour le communisme ». Si on comprend bien, les masses à conquérir et à organiser sur le terrain de la lutte armée ne sont pas les prolétaires dans le sens traditionnel du terme, c’est à-dire les ouvriers d’usine, cela parce que – disent-ils – « la crise a élargi la couche prolétarienne expulsée du processus productif ». Les « prolétaires » à conquérir à la révolution sont donc à rechercher dans la masse reléguée à une condition de marginalisation durable, privée de revenu, et qui voit dans l’illégalité l’unique possibilité de survivre ! Le sous-prolétariat, cette lie prête à se vendre et à se faire l’instrument de la réaction capitaliste, comme Marx et toute la tradition communiste l’ont toujours a affirmé, en vient à être encensé par des révolutionnaires petit-bourgeois jusqu’à « faire partie à plein titre du prolétariat métropolitain » en notant carrément que celui-ci « dans sa très grande majorité, a identifié son intérêt de classe dans la lutte pour le communisme ». De façon certaine, refait surface ce concept réactionnaire et anticommuniste d’après lequel criminalité et lutte de classe coïncideraient, concept propre à la petite-bourgeoisie et à toutes ses franges politiques qui imaginent la révolution comme une grande fête expropriatrice.

Selon le journal de l’autonomie, « Rosso », le milieu serait « un élément actif de la dictature du prolétariat, partie intégrante du prolétariat métropolitain, ( … ) développerait le besoin du Communisme ( … ) et serait la partie la plus radicalement expropriée du Capital, qui verrait dans le vol, dans la séquestration, etc., l’unique terrain de survie ( … ), qui avancerait le refus du travesti de la façon la plus radicale ». Ces affirmations ne sont pas dangereuses en tant que telles, car il suffit du bon sens commun pour les considérer comme des propos de débile. La chose aberrante et vraiment dangereuse, et c’est pour cela que nous ne nous sommes jamais lassés de combattre le faux révolutionnarisme, consiste à mettre dans les mains de l’opportunisme traître des armes pour dénigrer indistinctement quiconque se réclame du marxisme et de la lutte de classe, et à présenter aux ouvriers les révolutionnaires comme étant ceux qui préfèrent le vol au travail et qui, plutôt que d’aller s’enfermer en usine, préfèrent se faire enfermer en prison. Ainsi, en définitive, cette idéologie imbécile remplit une fonction clairement contre révolutionnaire et anti-communiste.

Des dernières théorisations des BR, qui en fait sont identiques à celles de l’autonomie, il en découle que la prison, au même titre que l’usine, serait une structure qui concentre des masses de prolétaires et de communistes. Mais, à l’inverse de l’usine, la prison est un degré plus élevé, nous pourrions dire plus proche du communisme. Dans la prison, il n’existe en fait pas de travail salarié, et les organismes de masse peuvent poser directement le problème du pouvoir sans courir le risque de tomber dans la déviation économiste. Si absurde que cela semble, les dirigeants du parti armé, avec le slogan « encerclons les encercleurs », ont théorisé la possibilité de constituer un pouvoir prolétarien à l’intérieur des prisons ; et, pour démontrer que ce pouvoir existe réellement, ils ont laissé au « prolétariat prisonnier »> la faculté de gracier le juge D’Urso. La confirmation de l’inconsistance d’un tel « pouvoir », en admettant qu’on en avait besoin, fut que, pour ne pas être victimes de représailles brutales, les membres des BR prisonniers, tous d’accord, ont opté pour la « suspension » de la peine de mort, pendant que l’Etat lançait contre eux de nouveaux mandats d’arrêt pour participation à l’enlèvement et à la séquestration du juge en question.

La constitution d’organismes prolétariens de masse (les comités de lutte dans les prisons) et leurs luttes auraient deux objectifs : l’un à bref terme et l’autre à plus long terme. L’objectif immédiat devrait être celui d’abolir toute différenciation à l’intérieur des prisons entre « politiques » et droits communs, considérant cette séparation comme une tentative pour diviser le prolétariat. L’autre, celui à plus longue échéance, serait la destruction de toutes les prisons et la liberté pour tous les prolétaires prisonniers. « La destruction des prisons et la libération du prolétariat prisonnier signifient détruire les conditions de la domination capitaliste sur la reproduction de la force de travail à l’intérieur du prolétariat métropolitain ( … ). Elles signifient la construction dune société qui rend superflues toutes les institutions répressives. »

Lutte pour l’abolition des prisons et lutte pour l’émancipation des classes exploitées seraient équivalentes, comme dans le régime capitaliste les seules structures répressives étaient les prisons, ou comme si on pouvait éliminer les causes de l’oppression capitaliste en en combattant les effets. Pour les communistes, la vraie prison, en régime capitaliste, est le mode de production salarié où le prolétariat est complètement lié au sort de la production, de la même façon que l’esclave était enchaîné aux rames de la galère et en partageait le sort.

Le devoir du prolétariat et du parti communiste est opposé en tout à ce que se proposent, avec leurs programmes branlants, les théoriciens du parti armé. Frapper au cœur de l’Etat est notre programme révolutionnaire, mais pour abattre le monstre capitaliste, il faut s’emparer du pouvoir politique, briser la machine d’État actuelle, et donc abolir les rapports de production capitaliste. Pour faire tout cela, il faut avant tout un parti révolutionnaire qui ait un programme politique clair et qui ne vive pas au jour le jour, découvrant d’heure en heure de nouvelles figures révolutionnaires et des stratégies saisonnières. Il est nécessaire que la classe prolétarienne, la vraie, celle qui produit, soit décidée à ne plus supporter le joug de l’exploitation capitaliste et que la classe dominante ne soit plus en mesure de concéder quelque chose au prolétariat. Le capitalisme ne peut être abattu que par la seule insurrection de masse, préparée par de puissants mouvements de grèves, sous la direction du parti et en période de profonde crise du régime ; c’est autre chose que de la « propagande armée » et de la « guérilla de longue durée » ! Pas même avec la prise du pouvoir par le prolétariat sera abolie la répression en tant que telle. L’État de la dictature du prolétariat exercera sa répression sur les anciennes classes exploiteuses en employant la terreur, la torture, les prisons, etc … « Il n’y a qu’un seul moyen – a dit Marx – par lequel l’agonie mortelle de la vieille société et de ses souffrances sanguinaires qui accompagnent l’enfantement de la nouvelle société puisse être abrégée, simplifiée et concentrée, un seul moyen, la terreur révolutionnaire. »

Encore à cet égard les BR sont en désaccord, déclarant repousser « l’idée même de prison, vouloir détruire, être en désaccord « avec tout type de prison, même avec celles dans lesquelles nous sommes contraints d’enfermer les ennemis du peuple. »

Un autre aspect de la campagne actuelle du parti armé est la prétention que la presse et les canaux d’information bourgeois se fassent les porte-parole du verbe révolutionnaire : « Conquérir des espaces dans les canaux de la communication sociale est un objectif du programme révolutionnaire du prolétariat métropolitain dans cette phase et, quels que soient les choix contingents de ceux qui monopolisent aujourd’hui ces appareils, il saura les conquérir. »

Les petits-bourgeois retiennent que, dans les conditions de la légalité, il y a de la place pour une lutte d’émancipation des masses, et peu de différence existe entre ceux qui pensent pouvoir contraindre la classe dominante à céder son pouvoir quand la moitié, plus un des électeurs, en aura décidé, et ceux qui pensent se servir dans un but révolutionnaire de la presse du régime. A l’évidence, le but de ces messieurs, qu’ils le fassent même à coup de mitraillettes, c’est celui de remettre la bourgeoisie dans les conditions de sa légalité, de lui imposer le respect de ses propres chartes constitutionnelles, contre lesquelles le parti armé ne s’est jamais élevé. En diverses occasions, nous avons démontré comment le programme des groupes terroristes est tout à fait réformiste et cela nous en donne une confirmation supplémentaire. Le déterminisme économique dit qu’à chaque époque l’opinion générale, la pensée politique, philosophique et religieuse prévalente est celle qui correspond aux intérêts de la classe dominante. Que les masses exploitées ne la suivent pas ne dépend pas du fait que le parti révolutionnaire n’est pas en mesure de disposer de puissants moyens d’information. La classe ouvrière ne fera pas la révolution parce qu’elle aura lu et accepté le programme communiste. L’idéologie révolutionnaire ne prévaut pas dans la masse, mais dans sa minorité d’avant-garde : « Une révolution est vraiment mûre quand, bien que les opinions dominantes avec leur terrible inertie réactionnaire continuent à remâcher les vieux préceptes traditionnels, tant vis-à-vis de la masse qui en est victime que parmi les classes supérieures dépositaires du régime, le fait réel et physique de l’inadéquation du système de production les oppose contre les mêmes intérêts matériels de la classe privilégiée dans ses larges couches. (Force, violence, dans la lutte de classe).

Même s’il est vrai que les moyens d’information sont indispensables pour la propagande révolutionnaire, de fait, à un moment de marasme révolutionnaire complet, ils serviraient à bien peu. Au contraire, en période de reprise prolétarienne, le parti trouve les moyens de faire pénétrer sa voix à l’intérieur de la classe ouvrière et certainement pas par les organes de la presse bourgeoise ou les chaînes de la radio-télévision nationale. La voix du parti sera beaucoup plus diffusée et son programme bien mieux connu par les prolétaires quand la loi sera contrainte de rendre nos journaux illégaux. Penser pouvoir utiliser, à des fins révolutionnaires, les soi-disant « mass media » capitalistes est encore plus ingénu et niais que de prétendre se servir du parlement bourgeois dans les mêmes buts. Il y a trente ans, nous avions écrit que école, presse, discours publics, radio, cinéma, associations de toutes espèces, représentent des moyens d’une potentialité des centaines de fois plus forte que ceux à la disposition de la société des siècles passés. En régime capitaliste, la pensée est une marchandise et elle est produite sur mesure en employant les investissements suffisants et des moyens économiques pour sa fabrication en série. Si l’Allemagne et l’Italie ont eu les Ministères de la Propagande et de la Culture Populaire, la Grande-Bretagne forma au début de la guerre le Ministère de l’Information pour monopoliser et encadrer toute la circulation des nouvelles. C’était déjà, dans l’entre-deux guerres, un monopole du puissant réseau des agences journalistiques anglaises ; aujourd’hui, évidemment, un tel monopole a franchi l’Atlantique. Tant que les événements militaires furent favorables aux allemands, la production quotidienne de balivernes et de mensonges du bureau anglais a atteint des volumes que les organisations fascistes n’ont pu qu’envier.

Pour n’en citer qu’un, au temps des incroyables opérations militaires allemandes pour la conquête de la Norvège en 48 heures, la radio relatait les détails d’une défaite désastreuse de la flotte allemande dans le Skager-rak3 ! Comme on voit, la « restructuration » de la presse et la manipulation des nouvelles qui inquiètent tant le parti armé ne datent pas d’aujourd’hui, et est beaucoup plus mensongère dans la démocratie que dans les régimes dictatoriaux.

Par ce bref aperçu, nous avons voulu démontrer comme est nette la séparation qui divise le programme communiste des soi-disant « groupes armés pour le communisme », dont la place politique est entièrement dans le camp de la bourgeoisie. Nous avons même honte d’en arriver à réfuter de semblables « théories » tant elles sont éloignées de toute école de pensée sérieuse, même bourgeoise.

Ce n’est pas le cas cependant pour certains de nos « cousins » qui, depuis quelque temps, dans la tentative de combler le vide laissé par les groupuscules, ont ramassé la bannière soixante-huitarde merdeuse. Pour ces messieurs, pour appartenir à la tradition de la Gauche Communiste il est suffisant de publier, de temps en temps, des textes anonymes, car collectifs de parti, en les attribuant aux pensées géniales d’hommes illustres ; pour le reste, ce qui compte, c’est avant tout la politique. Les principes nous laissent hors du mouvement, la politique nous permet d’y patauger. Alors, peu importe si l’idéologie du parti armé est petite bourgeoise, stalinienne, démocratique, patriotique, de la Résistance, etc, etc, etc ; si leur action ne frappe pas l’État, ni au cœur ni à la périphérie, alors qu’elle sert seulement à désorienter et à désarmer le prolétariat : ce qui compte, c’est qu’ils bougent, c’est qu’ils font parler d’eux, c’est qu’ils déclarent toujours et de toute façon avoir remporté de stupéfiantes victoires en infligeant de graves pertes à l’ennemi. Ces messieurs de la « Politique d’abord » distribuent des patentes de révolutionnarisme à droite et à gauche jusqu’à reconnaître un processus d’évolution à l’intérieur du parti armé qui, quoique encore lent et prématuré, avec une idéologie encore sujette à divers mythes, aurait le mérite historique d’avoir revendiqué la violence comme élément essentiel de « la lutte de classe ». Et alors, pourquoi n’avons nous pas été avec Serrati dont le programme était certainement plus mûr et beaucoup moins lié aux mythes contre-révolutionnaires ? Pourquoi n’avons nous pas été avec la Résistance antifasciste qui revendiquait pourtant l’usage de la violence, et la pratiquait de manière plus massive et, si ça peut vous faire plaisir, mieux ?

La Gauche Communiste a toujours affirmé que les partis ne se convertissent pas. Cela veut dire qu’un parti bourgeois, petit-bourgeois ou opportuniste ne deviendra jamais révolutionnaire par un processus évolutif. Le programme révolutionnaire ne se mesure pas en pourcentages qui peuvent varier quotidiennement comme varient les titres en bourse. Reconnaître des doses de marxisme à des mouvements qui, par leur idéologie, leur origine et leur base sociale, se meuvent dans le marais de la petite-bourgeoisie et du sous-prolétariat, signifie seulement avoir abandonné la voie lumineuse du communisme révolutionnaire pour s’enfoncer dans la fange du volontarisme inoffensif.

Notes

  1. La cassa integrazione est le fait d’un établissement public de prévoyance : elle est attribuée de façon réglementaire, cas par cas, et prévoit le versement par l’État de 80 % du salaire aux travailleurs temporairement éloignés de leur usine ou en restructuration ; c’est un instrument de corruption et de division entre travailleurs licenciés pour raison économique et chômeurs, entre travailleurs licenciés d’une usine et d’une autre. Cela concerne seulement les grandes entreprises, mais non les petites qui sont majoritaires en Italie. ↩︎
  2. On retrouve dans tout ce charabia idéologique des brigades rouges toute l’idéologie rationaliste de la bourgeoisie Idéologie qui a eut un rôle révolutionnaire au temps de Rousseau, de Voltaire ou de Diderot, mais qui aujourd’hui est devenue totalement contre-révolutionnaire et rend imbécile et aveugle ceux qui raisonnent avec ces catégories. ↩︎
  3. Détroit séparant le Danemark de la Norvège. ↩︎