Particularités de l’évolution historique chinoise Pt.2
Catégories: China, Feudalism, History of China
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Passage du féodalisme aristocratique au féodalisme d’état
Nous avons déjà dit que le bassin inférieur du Fleuve Jaune fut le berceau de la nation chinoise. Mais ce peuple de pacifiques agriculteurs dut se lancer, pour survivre, dans la conquête armée. Ceci se produisit lorsque l’amélioration de la technique agricole et l’augmentation des forces productives qui s’ensuivit, provoquèrent l’augmentation de la population en rendant trop étroites les limites traditionnelles.
Vers le XVe siècle av. J.C. des groupes de colons se mirent en mouvement vers l’Occident en suivant le cours de deux affluents du Fleuve Jaune – le Wei-Hoet, le Fen –, occupèrent l’actuel Chen-si et, poussant plus loin vers la mer, le Chan-toung. La conquête des nouvelles terres, occupées par des tribus guerrières, prit nécessairement la forme d’une expédition militaire. C’est probablement dans cette période que prit naissance l’aristocratie militaire qui, par la suite, se transforma en aristocratie foncière. Durant le XIe siècle av. J.C. la dynastie des Tchéou monte sur le trône : ses attributions et prérogatives nous montrent bien qu’en cette période la monarchie n’exerce le pouvoir que d’une manière indirecte, comme c’est le cas lorsque l’État est organisé dans les formes du féodalisme aristocratique. En fait, l’Empereur ne concentre le pouvoir politique entre ses mains que d’une manière formelle. Il assume la haute charge de grand sacerdote de la religion dÉtat – d’où son titre de « Fils du Ciel », d’intermédiaire entre l’ordre céleste et l’ordre terrestre – mais il exerce le pouvoir par l’intermédiaire d’une puissante aristocratie foncière. De telle sorte que la pyramide sociale se divise en trois couches nettement distinctes : en bas, les classes inférieures exploitées, c’est-à-dire les serfs de la glèbe, les petits cultivateurs, les colons, les couches urbaines; au sommet, la Cour, qui dispose d’un appareil bureaucratique rudimentaire et dépend de ses vassaux pour ce qui concerne l’alimentation des caisses de l’État et l’équipement des troupes; entre les deux, la caste des nobles qui, d’aristocratie militaire s’est transformée en aristocratie foncière. Elle reçoit ses fiefs du souverain mais, comme elle reçoit directement les tributs féodaux des paysans et constitue les cadres de l’armée impériale, c’est elle qui détient le pouvoir politique effectif. En pratique, l’Empereur a plus de pouvoir – parce qu’il dispose d’une armée dont la puissance dépasse celles de ses vassaux prises isolément – que les rois qui se répartissent le gouvernement du pays. Mais, chaque seigneur féodal étant le roi absolu de son fief, l’Empereur n’est que le roi des rois.
Dans une telle organisation sociale, la monarchie ne gouverne pas par sa force propre. mais grâce aux rivalités et aux luttes incessantes qui éclatent continuellement entre les vassaux de la Couronne. En bref, la société chinoise de cette époque, par son mode de production, par les classes sociales qui la composent et par son organisation sociale est entièrement féodale; mais, pour ce qui concerne l’organisation du pouvoir, elle en est encore à un stade qu’on pourrait qualifier de « féodalisme inférieur » ou féodalisme aristocratique. L’évolution historique successive montrera comment – la base économique et sociale restant à peu près inchangée – le pouvoir politique échappera peu à peu à l’aristocratie pour se concentrer entre les mains de l’État. qui exercera le pouvoir au moyen d’une bureaucratie stipendiée et d’une armée royale. On passera ainsi à la phase du féodalisme supérieur, que nous convenons d’appeler « féodalisme d’État ».
La crise de la dynastie Tchéou commença à la fin du XI siècle, lorsque échoua la tentative de réaliser le grand projet de conquête du bassin du Yang-Tsé-Kiang. L’expédition militaire, se heurtant à la fière résistance des tribus autochtones, subit de graves revers pour, finalement, échouer misérablement. L’ennemi passa même à la contre-offensive et, dans la première moitié du VIIe siècle av. J.C., le territoire chinois fut envahi par les « barbares » du Sud. La capitale elle-même fut envahie et l’Empereur contraint de transporter se résidence plus à l’intérieur à Lo-i (actuellement Honan-fu). Une grave crise sortit de cette défaite militaire et de la destitution politique de la dynastie qui en résulta : le pouvoir échappa à l’Empereur pour se concentrer entre les mains de l’aristocratie. Les vassaux les plus puissants s’approprièrent les terres de la Couronne pour les incorporer à leur propre fief. Usurpant les prérogatives royales, eux qui, auparavant, recevaient leur fief des mains de l’Empereur, s’attribuent maintenant le droit de nommer des vassaux en les choisissant dans les files de la petite noblesse ou parmi les aventuriers qui prospèrent dans le désordre général. Ils se mirent ainsi à attribuer des terres pour en recevoir des tributs. Très souvent les nouveaux seigneurs, que l’on pourrait désigner par un terme tiré de l’histoire du féodalisme occidental : les « vavasseurs », imposaient la vassalité à leurs semblables, aggravant ainsi les conditions de vie des paysans sur lesquels pesait un joug toujours plus lourd. Le nombre des cours princières ayant augmenté, les frais d’entretien de la caste aristocratique ne pouvaient qu’augmenter à leur tour. D’autre part, les continuelles contestations entre les princes à propos de terres ou de vassaux, imposaient un alourdissement inouï des charges fiscales dont souffrait profondément le village chinois. Les classes urbaines elles-mêmes – artisans, marchands, praticiens – ne pouvaient se soustraire aux exactions des feudataires et de leurs lieutenants, car le pays était continuellement déchiré par des guerres intestines; quant à l’Empereur, il ne disposait plus d’aucun pouvoir pour mettre un frein à l’arbitraire et au brigandage de ses ex-vassaux transformés en souverains absolus dans les limites de leur domaine.
Dans les premières années du Ve siècle, une dizaine de princes puissants naissent de la guerre permanente des féodaux. La dynastie des Tchéou est désormais descendue à leur niveau et ne dispose plus de la suprématie militaire relative. La courbe du féodalisme aristocratique atteint son sommet dans la période de 335–320 av. J.C., lorsque la majeure partie des princes, bien que la dynastie Tchéou continue de représenter la monarchie légitime, prennent officiellement le titre de rois (wang).
Nous avons dit plus haut que le féodalisme chinois se caractérisait par sa précocité. Si l’on considère que le féodalisme – en employant ce terme avec rigueur – apparaît en Europe à la fin de l’Empire Carolingien (887), on doit conclure que le féodalisme surgit en Chine avec une avance d’au moins treize siècles. Au moment de la décadence de la monarchie impériale chinoise, lorsque l’aristocratie foncière se rend maîtresse de tout le pays, en Occident Alexandre le Grand part à la conquête de l’immense Empire Perse. Tout le reste du monde civilisé est enlisé dans le féodalisme. Rome, organisée en république, est encore occupée dans les deux guerres de conquête de la péninsule italienne.
Si le féodalisme est une phase de la société de classe qui se situe au-dessus de l’esclavagisme, il en résulte que l’histoire, à ce moment-là, se développe plus rapidement dans l’Extrême-Orient chinois que dans les autres lieux civilisés du monde. Et le rythme ne se ralentit pas par la suite. La répartition du territoire entre les princes puissants n’apporte pas la stabilité politique, étant donné que chacun d’eux est en lutte perpétuelle avec ses voisins. Il s’ouvre ainsi une époque de sanglantes tyrannies, de massacres de populations, de guerres dévastatrices : la sombre époque du Chian Kuo (Règnes Combattants). Elle dure plus de deux siècles, de 403 à 221 avant J.-C., tout au long desquels l’aristocratie féodale s’entre-déchire dans des guerres intestines, faisant couler le sang et semant la ruine économique. Enfin, de cette lutte furieuse surgit une grande principauté, celles des Ts’in – la future dynastie qui donnera son nom à la Chine.
Les Ts’in avaient fondé leur puissance au détriment de la dynastie régnante des Tchéou, en s’emparant d’une grande partie des territoires personnels de la Couronne – le Chan-Si actuel – lorsque celle-ci les avait abandonnés devant la poussée de l’invasion barbare. Avec le temps, les Ts’in avaient continuellement élargi la sphère de leur pouvoir, mettant en péril les princes rivaux. Très vite, l’État des Ts’in eut contre lui tous les autres États coalisés, et ce fut la guerre générale. La lutte, au terme de laquelle la Chine devait sortir profondément transformée, dura de 312 à 256 av. J.C. Lorsqu’elle prit fin, la Chine était à nouveau réunifiée. C’est la montée sur le trône de la dynastie Ts’in qui marque le passage du féodalisme aristocratique au féodalisme d’État. La nouvelle monarchie résout radicalement la contradiction entre le pouvoir central et les seigneuries féodales. L’aristocratie qui s’interposait entre la Couronne et le reste de la nation est pratiquement abolie, les princes sont détrônés ou réduits au rang de fonctionnaires royaux. Le territoire qui, autrefois, était divisé en fiefs, est divisé maintenant en provinces et en districts qui sont placés sous la juridiction de fonctionnaires nommés par l’Empereur. La nouvelle bureaucratie impériale se divise en deux branches, civile et militaire, dirigées respectivement par un Premier Ministre et un Maréchal d’Empire (commandant en chef de l’armée royale). L’Empereur est au sommet du pouvoir, les deux branches de l’administration confluant entre ses mains. Sur tout cet appareil veille un corps d’inspecteurs qui sont responsables directement devant l’Empereur et qui sont chargés de surveiller tant l’administration centrale que celle des provinces. En d’autres termes, on assiste à l’apparition d’une monarchie absolue, c’est-à-dire d’une forme d’État caractérisée par une rigoureuse concentration du pouvoir, mais qui, toutefois, reste la superstructure d’une base économique féodale.
La dynastie Tsin tombera rapidement, mais la structure d’État qu’elle a fondée durera plus de 2000 ans, restant substantiellement inchangée sous la succession des dynasties et malgré la domination des Mongols et des Mandchous. Elle cessera officiellement d’exister en 1911, à la révolution antimonarchique, mais il est clair que les traditions de centralisation de cet édifice cyclopéen se sont perpétuées dans les régimes post-révolutionnaires venus au pouvoir en Chine.
Il existe, entre le féodalisme d’État chinois et le féodalisme d’État russe – dont nous aurons l’occasion de parler en détails – de substantielles affinités que nous chercherons à illustrer par la suite. Pour l’instant, il nous importe d’insister sur la précocité de développement du féodalisme et, en général, de tout le cours historique chinois, d’autant plus remarquable qu’à un certain point de développement de l’histoire mondiale – lorsque la révolution bourgeoise commencera à fermenter dans le sein de la société féodale d’Europe – la Chine se mettra à marquer le pas, se laissant énormément distancer.
Une dernière comparaison. Les monarchies bureaucratiques qui surgirent en Europe à la fin du Moyen Age peuvent être considérées comme une phase intermédiaire entre le féodalisme aristocratique et le féodalisme d’État. En fait, si nous prenons pour exemple la monarchie française, qui atteint l’apogée de l’absolutisme sous Louis XIV. nous constatons que la concentration du pouvoir d’État n’a pas du tout brisé l’aristocratie foncière. En outre, nous savons que les monarchies absolues, en contrebalançant le pouvoir de la noblesse terrienne, facilitèrent le développement de la bourgeoisie et conditionnèrent finalement la révolution démocratique. Pour quelles causes historiques, ce phénomène fut-il absent de l’histoire chinoise ? Pourtant, la monarchie bureaucratique instaurée par les Ts’in, dont l’œuvre d’unification ne se limita pas au seul terrain politique, mais s’étendit à tous les domaines de la vie sociale (unification de la langue, des poids et mesures, des usages et coutumes. etc.), favorisa le développement du commerce intérieur et la naissance d’une classe de commerçants et d’affairistes. Il faut tenir compte de ce phénomène si l’on veut comprendre les événements de ces quarante dernières années et – ce qui nous importe – l’attitude de la bourgeoisie chinoise au cours de cette période, qui a permis aux révisionnistes du PC. chinois de perpétrer, en prenant prétexte de l’anti-impérialisme des « bourgeois nationaux », la énième escroquerie interclassiste.