Particularités de l’évolution historique chinoise Pt.3
Catégories: China, History of China, India, Safavid Empire
Article parent: Particularités de l’évolution historique chinoise
Cet article a été publié dans:
Traductions disponibles:
Le lecteur a pu s’apercevoir dès le début qu’il n’entrait pas dans nos intentions de décrire la très longue histoire de la Chine. Un tel travail présuppose un puissant effort collectif, à moins qu’on veuille se limiter à traduire dans un langage différent les résultats habituels de l’historiographie traditionnelle.
Pour reconstituer l’histoire de la Chine suivant des critères marxistes, c’est-à-dire pour décrire l’histoire réelle de la Chine, il faudrait se livrer – comme du reste, pour une grande partie de l’histoire universelle – à un grand travail d’archéologie économique. Les historiens traditionnels négligent – par suite de leur formation intellectuelle ou par nécessité polémique – l’examen des structures économiques qui subissent des mutations et déterminent la forme politique de l’évolution historique. Il en va, pour les « repères » économiques, comme pour les ruines des monuments du passé : ils sont enfouis sous un oubli pluri-séculaire. L’historien marxiste est donc contraint de reparcourir son chemin à reculons, en partant du résultat final de l’évolution historique pour retrouver les causes économiques qu’il faut découvrir au travers d’une lutte continuelle contre les préjugés idéalistes.
Les historiens confucéens, que plagient les historiens occidentaux modernes, réduisaient toute histoire chinoise à une lutte de dynasties à l’intérieur et à la guerre des Chinois de nationalité Han contre les barbares du Sud et du Nord. Nous savons, au contraire, que tout changement dynastique était le résultat d’une guerre civile qui bouleversait la société chinoise. Ce fut une gigantesque guerre civile qui provoqua, en 209 av. J.C., l’écroulement de la dynastie Ts’in, dont l’avènement avait été lui-même le point d’aboutissement d’une longue et dramatique période de bouleversements sociaux qui mirent fin au féodalisme aristocratique. La révolution des Ts’in débouche, comme nous le savons, sur la fondation de l’État national chinois, absolu et héréditaire, qui – tout en restant l’organisation du pouvoir des classes féodales – introduisit une limitation substantielle du pouvoir périphérique et centrifuge des seigneurs féodaux. L’absolutisme est une forme d’État qui apparaît à diverses époques historiques. Mais l’absolutisme bureaucratique chinois ne peut être comparé à l’absolutisme des États classiques de l’Antiquité – à l’Empire romain, par exemple, qui fut contemporain de la dynastie des Han. Ceci devient clair si l’on pense aux fondements économiques différents de ces sociétés : esclavagistes à Rome, féodaux en Chine. L’État bureaucratique chinois n’annonce pas le césarisme romain, mais bien plutôt la monarchie absolue des XVe et XVIe siècles.
La révolte sociale est un catalyseur du processus historique. L’histoire chinoise, riche en révoltes et guerres civiles, progresse pour cela plus rapidement que celle des autres pays. Ce fut une autre gigantesque révolution sociale qui, plusieurs siècles plus tard, en 1368, mit fin à la domination mongole. Mais la guerre paysanne manquait une fois encore sa cible, représentée par les classes propriétaires du sol, et réussissait seulement à porter à son terme la lutte pour la libération nationale qui se terminait par l’avènement sur le trône impérial de la dynastie nationale des Ming. Celle-ci, à son tour, n’échappa point au destin des familles régnantes chinoises. La grande révolte paysanne, la guerre civile qui la suivit – et qui provoquèrent son écroulement – sont restées mémorables. Le mouvement fut guidé par un héros révolutionnaire, Li Zicheng. Mais, comme cela s’était déjà produit dans le passé, le mouvement, tout en détruisant l’empire des Ming, ne put empêcher que le pouvoir restât entre les mains des classes dominantes. Celles-ci, pour se protéger de la subversion sociale, appelèrent à l’aide la dynastie étrangère des mandchous.
Mais, tout au long de l’histoire millénaire de la nation chinoise, des centaines de révoltes et de guerres paysannes de moindre importance s’intercalent entre deux grandes révoltes. Suivant Mao Tsé-toung, dans une période de plus de deux mille ans, on compte au moins 18 grandes révoltes. Aucun autre peuple ne peut exhiber une tradition révolutionnaire aussi riche et il ne s’agissait point de réactions élémentaires de masses furieuses. La lutte physique s’accompagne souvent d’une cinglante critique de l’idéologie de la classe dominante. On se souvient de la manière dont s’exprimait le communisme agraire des Taipings : Toute la terre qui est sous le ciel devrait être cultivée par tout le peuple qui est sous le ciel. Qu’ils la cultivent tous ensemble et, lorsqu’ils récolteront le riz, qu’ils le mangent ensemble. Il n’est pas facile de trouver dans la littérature du communisme mondial une formule qui, comme celle-ci, donne une interprétation matérialiste des aspirations révolutionnaires, dans laquelle la rigueur scientifique s’allie à la passion poétique.
L’enseignement irréfutable que l’on retire de l’histoire chinoise, quoi qu’en pensent les historiens idéalistes, c’est que le levier du progrès social est la guerre civile, la lutte des classes. C’est précisément la fréquence exceptionnelle des bouleversements sociaux qui explique la précocité du développement historique chinois vis-à-vis de l’Occident. Pour pouvoir écrire l’histoire de le lutte des classes en Chine, il faudra, comme nous le disions, reconstituer avant tout, par une méthode archéologique, les bouleversements des vieilles formes économiques et des organisations sociales qui se sont succédées dans ce vaste pays. Mais, pour notre modeste travail, les résultats de l’historiographie traditionnelle, considérés d’un point de vue critique, ont suffi jusqu’ici. Ils nous seront encore utiles pour conclure.
Jusqu’à présent nous avons insisté sur cette particularité de l’histoire chinoise que constitue la précocité de développement du féodalisme par rapport à l’Occident. Il est certain que le féodalisme chinois naît avec de nombreux siècles d’avance sur le féodalisme occidental. Alors que la littérature traditionnelle exalte l’Occident capitaliste comme source exclusive de l’Histoire – affirmer que la prédominance de l’Europe sur l’Asie est tout à fait récente peut sembler n’être qu’un paradoxe. Il est pourtant vrai qu’à un moment crucial de l’histoire des continents l’Europe et l’Asie se sont trouvées au même niveau du point de vue du développement économique et social. A ce tournant dramatique de l’histoire universelle, l’Europe et l’Asie peuvent être comparées, en regardant les événements rétrospectivement, aux deux plateaux d’une balance en équilibre. Ensuite l’équilibre se rompt. L’Europe commence à progresser plus rapidement, toujours plus rapidement, tandis que l’Asie reste immobile, ou même régresse.
Nous devons essayer d’expliquer les raisons de ce phénomène historique très important pour compléter notre travail. En fait, c’est de ce moment que date la décadence de la Chine, qui partage le tragique destin de tout le continent.
L’Europe et l’Asie, en partant d’époques différentes, arrivent à un même stade : la monarchie absolue fondée sur le féodalisme. Puis leurs évolutions divergent et s’opposent. L’Asie, représentée par la Chine, sort de la préhistoire; elle traverse rapidement l’esclavagisme, qui ne laisse que de rares vestiges; elle entre dans le féodalisme et en parcourt tout le cycle pour parvenir à l’État bureaucratique, c’est-à-dire à la monarchie absolue. L’Europe progresse lentement : elle s’attarde de longs siècles durant dans l’esclavagisme, par suite des conditions naturelles qui favorisent les guerres de conquête, les invasions, l’impérialisme; puis elle accomplit la révolution chrétienne anti-esclavagiste et entre dans le féodalisme; elle atteint enfin le stade de la monarchie absolue au cours des XVe et XVIe siècles. C’est à cette époque que l’équilibre s’établit entre l’Europe et l’Asie. Mais la monarchie absolue à base féodale est une forme d’État qui suppose une phase de transition dans le domaine économique. Et. de fait, l’Europe réalise ce bouleversement : de féodale, elle devient bourgeoise. Par un bond prodigieux, elle dépasse tous les autres pays du monde et se place à la tête de l’humanité. Elle y parviendra au moyen d’horribles carnages, en assujettissant le monde à des formes d’exploitation inouïes – mais elle y parviendra. L’Asie, au contraire, reste noyée dans le pré-capitalisme. Pourquoi cela ? Comment s’explique-t-il que des nations européennes comme l’Espagne, la France, l’Angleterre, pauvres et faibles, deviennent riches et puissantes tandis que d’antiques nations comme la Chine perdent leur position dominante ?
L’aube de l’Europe moderne
Finalement, nous voulons expliquer pourquoi la révolution capitaliste qui fermentait dans plusieurs grands États d’Asie et d’Europe, n’explosa que dans certains d’entre eux, tandis que la perspective s’en éloignait chez les autres. Nous voulons savoir, donc, la raison du retard capitaliste en Asie, en Chine plus particulièrement.
L’Europe moderne est née depuis peu, si l’on considère le long cheminement de l’espèce humaine. Jusqu’à la moitié du XVe siècle, rien ne laissait présager le vertigineux développement des pays bordant l’Océan Atlantique. Les seuls centres d’activité économique et intellectuelle étaient les glorieuses républiques maritimes et les seigneuries de l’Italie de la Renaissance : Venise, Gênes, Florence. Le reste du continent était encore immergé dans le chaos féodal, tandis que les Turcs-Ottomans démolissaient les restes de l’Empire byzantin. L’Espagne, la France, l’Angleterre, la Hollande qui, sous peu, domineraient le monde, n’étaient pas encore parvenues à se constituer en nations. Leur économie était essentiellement médiévale. C’est pourtant là que surgira le capitalisme. Essayons de définir, nécessairement d’une manière très synthétique, les conditions de chaque pays.
L’Espagne, la future grande puissance coloniale, ne détruisit qu’en 1492 – l’année même de la découverte de l’Amérique – le règne musulman de Grenade, menant ainsi à terme la « reconquête » chrétienne de la péninsule ibérique, qui avait duré plus de huit siècles. L’Espagne, qui avait été carthaginoise, romaine, wisigothe et arabe, prenait alors seulement les caractéristiques nationales que nous lui connaissons. La monarchie s’organisa immédiatement dans les formes de l’absolutisme. Jouant de sa force militaire et du prestige acquis dans la longue lutte, elle s’oppose efficacement aux prétentions des seigneurs féodaux, dont elle limite énergiquement l’autorité. C’est dans ces années (1481) qu’est instituée l’Inquisition, formidable instrument de gouvernement qui, sous la forme d’un tribunal religieux servira efficacement les intérêts de la monarchie, en aidant ses efforts de centralisation. Il est bon de noter que la monarchie absolue – malgré les répugnances que son appareil répressif peut inspirer à des esprits libertaires – se présente comme un fait révolutionnaire face au désordre et à l’impuissance féodales. C’est à elle que revient le mérite d’avoir organisé l’expédition de Christophe Colomb : le pouvoir local des féodaux n’était pas capable de telles initiatives.
La monarchie française se forme dans la même période. Les dynasties capétiennes et celle des Valois qui leur succède ont deux ennemis mortels à éliminer : l’Angleterre qui, par suite de droits féodaux, occupe une partie du territoire français, et la récalcitrante noblesse indigène qui travaille avec obstination à diminuer l’autorité royale. Pour aboutir, la monarchie doit traverser la terrible crise qui a pris le nom de Guerre de Cent Ans. Comme on le sait, il ne s’agit pas seulement d’une guerre entre États, mais d’une profonde crise sociale qui bouleversa la France. La monarchie dut manœuvrer avec adresse non seulement sur le front des armées, mais aussi dans la guerre des classes, prenant parti pour la bourgeoisie naissante dont elle reçut un précieux appui financier. C’est l’époque troublée de l’épuisante guerre anglo-française, de la révolte des paysans que les seigneurs féodaux appellent dédaigneusement Jacques Bonhomme, de la lutte entre les factions féodales des Bourbons et des Armagnacs, des défaites françaises de Crécy et d’Azincourt, des entreprises de Jeanne d’Arc. La longue crise, qui éclate en 1337, se termine en 1453. C’est à cette époque que se réalise l’unité territoriale française, à l’exception de Calais qui reste aux mains des Anglais. Comme l’avait déjà fait avec succès la maison d’Aragon en Espagne, la dynastie des Valois profite de la puissance ainsi acquise pour régler ses comptes avec l’autre grand ennemi de la monarchie : la noblesse féodale.
La monarchie absolue française est fondée par Charles VII, le roi couronné en 1429 à Reims, libérée la même année par l’armée de Jeanne d’Arc. Mais l’unification politique du pays, c’est-à-dire la constitution de la France dans les formes modernes de la nation, n’est acquise que sous le règne de Louis XI, mort en 1483. C’est à ce grand esprit politique que revient le mérite d’avoir jeté les bases de l’alliance politique entre la monarchie et la grande bourgeoisie contre les féodaux, alliance qui devait amorcer le développement de la France. A sa mort, les grands féodaux de Bourgogne, de Provence, de Bretagne n’ont pratiquement plus de pouvoir. C’est donc seulement à la fin du XVe siècle – il nous faut insister sur les dates pour mener à bien notre comparaison Europe-Asie – que se termine la grande crise sociale française. Le féodalisme aristocratique est définitivement battu, l’absolutisme monarchique solidement installé. Le grand appareil étatique est désormais en place : sous peu, la découverte de nouveaux mondes, ouverts aux entreprises et à la piraterie des marchands européens, lui ouvriront des possibilités insoupçonnables.
Toujours à la fin du XVe siècle, une autre grande monarchie européenne émerge de l’enfer d’une grande crise sociale. Et en pareil cas les termes ne sauraient paraître exagérés : la guerre civile qui déchire l’Angleterre, vaincue dans la Guerre de Cent Ans, est vraiment terrible. C’est la guerre des Deux Roses, qui durera trente ans, de 1455 à 1485. Une lutte féroce se déchaîne entre les nobles qui se disputent le trône. Elle se termine, après d’innombrables massacres, par l’avènement de la maison des Tudor.
La fondation de la monarchie absolue, en Angleterre également, coïncidera avec l’apparition de la bourgeoisie. Le chapitre XXVIII (Livre I. Section VIII) du « Capital », que Marx intitule : Législation sanguinaire contre les expropriés à partir de fin du XVe siècle, en fait foi. Il y décrit les châtiments cruels que le dynastie des Tudor, dignement continuée par les Stuart, inflige aux familles paysannes que les Landlords chassent des communautés agricoles pour s’emparer des terres et les transformer en pâturages. Tout le monde sait que c’est avec la laine comme principal article de commerce que la bourgeoisie britannique se présenta alors sur les marchés extérieurs. Ceci signifie précisément que le capitalisme britannique naît sous la monarchie absolue, à peu près en même temps qu’elle.
Voilà donc dans quelle situation se trouvait le continent à la veille de la découverte de l’Amérique. On peut dire qu’à cette époque l’Europe est à l’état fluide : une grande révolution économique et sociale est en marche. De nouvelles forces sociales, libérées par l’écroulement des vieux rapports de production, tendent à se cristalliser autour d’un centre qui ne peut être autre que la monarchie. Le féodalisme entre dans la crise qui le conduira à se mort. Il est clair que la révolution anti-féodale ne peut être circonscrite aux événements, pourtant déterminants, de la révolution de Cromwell en Angleterre ou de la révolution jacobine en France. Ces explosions de la lutte des classes furent les points culminants d’un processus révolutionnaire qui se développait depuis longtemps dans le sous-sol social. En effet, la lutte contre les formes féodales de production et d’organisation sociale commence bien avant, c’est-à-dire à la fin du XVe siècle, et précisément à l’époque des découvertes géographiques et de la formation du marché mondial. Or ce gigantesque bouleversement, cette incessante accumulation de la « quantité » capitaliste dans les entrailles de la société féodale, qui transformera finalement la « qualité » du mode de production elle-même, n’intéresse pas seulement une partie du monde. L’Asie, comme l’Europe, participe à ce grand mouvement de rénovation.
Tandis que les audacieux navigateurs de l’Occident explorent les océans jusqu’alors inconnus, que l’Espagne et le Portugal font la conquête d’immenses empires coloniaux en Amérique, dans deux parties vitales du continent asiatique – la Perse et l’Inde – surgissent de puissants empires. Nous assistons au déroulement d’un phénomène d’une énorme portée, qui s’est déjà produit en Chine. A côté de l’empire des Ming, nous voyons se former la grande monarchie persane des Sofis et l’empire indo-musulman du Grand Mogol. Nous avons donc là trois États colosses qui peuvent aisément disputer la primauté à l’Europe. L’histoire écrite n’enregistre certainement pas de heurts entre l’Asie et l’Europe, mais si l’on pense que toute collision entre États se produit sur le terrain économique bien avant de se transformer en conflit politique et militaire, on comprendra qu’une colossale partie fut jouée entre les principaux États d’Europe et d’Asie. Les États qui réussiront à monopoliser les routes océaniques ouvertes au commerce mondial, qui seront en mesure d’aligner de puissantes flottes commerciales et de guerre pour éliminer leurs concurrents -ce sont ces États qui resteront les vainqueurs.
Les voies maritimes commencent à prévaloir sur les routes terrestres, le commerce sur l’agriculture. C’est pourquoi les grands empires territoriaux qui existaient déjà depuis des siècles on Asie, comme c’est le cas pour la Chine, ou qui surgissent maintenant, comme c’est le cas de la Perse et de l’Inde, devront succomber, bien qu’ils puissent se vanter d’antiques et glorieuses traditions maritimes.
La merveilleuse renaissance de l’Asie
A partir de 1501 un grand bouleversement commence en Perse. L’immense pays, depuis l’Antiquité, a fonctionné comme un pont entre l’Orient et l’Occident. Ce n’est donc point par hasard qu’il est parcouru par la grande vague de renouveau qui est en train de secouer le monde civilisé. L’indépendance perse avait été détruite, au VIIe siècle, par la conquête arabe, suivie des dominations turque et mongole. La grande dynastie des Sofis monte sur le trône, unifie le pays et lui rend son indépendance. Et il ne s’agit pas d’un simple changement dans la façade politique, mais d’un profond bouleversement social.
La dynastie des Sofis accomplit sa tâche avec succès : elle limite le pouvoir local de l’aristocratie terrienne, elle contrôle la classe turbulente des khans, les fameux Kizilbachi – les nobles au fez rouge. En un mot, le mouvement accomplit la transformation de la monarchie féodale en monarchie absolue, exactement comme cela s’était produit dans les principaux États européens, fondés depuis peu. Les fiefs des khans cessent d’être héréditaires, et eux-mêmes sont réduits au rang de fonctionnaires du pouvoir royal. Le Schah soustrait des territoires toujours plus vastes à la juridiction des seigneurs féodaux, en créant les cités royales, en organisant une classe de fonctionnaires d’État, choisis non plus parmi les Kizilbachi hautains, mais dans les classes inférieures de la population. Toujours dans un but antiféodal, le nouveau régime supprime la vieille armée formée par les hommes et les armes fournis par l’aristocratie et crée, sur le modèle européen. une armée permanente.
A la même époque, de grands bouleversements secouent la grande péninsule gangétique, l’Inde fabuleuse.
Cet immense pays, par suite de circonstances historiques complexes – dont la principale est l’invasion fréquente de conquérants étrangers qui se superposent à l’élément hindou – est un cas limite de la fragmentation féodale. Lorsque, il y a quelques années, l’Empire britannique cessa de dominer les Indes, le nombre de princes hindous et musulmans vassaux de la Couronne britannique s’élevait à 562. Cela peut sembler excessif, mais ce n’est certainement pas le nombre maximum, si l’on pense qu’au XIVe siècle l’Inde était divisée en 1350 États. Et ce n’est pas tout : à la fin du siècle suivant, le fractionnement devait encore s’approfondir, le règne brahmanique du Dekkan s’était divisé en de nombreux petits États provinciaux.
L’empire mongol, fondé par un descendant de Taie [ ?] Babur, remédie au chaos féodal et réalise l’unité politique. L’empire naquit de la bataille de Panipat qui se déroula le 20 août 1526 et fut gagnée par l’armée de Babur; mais l’empire atteint son apogée sous Akbar. qui régna de 1556 à 1605. L’empire s’étend alors jusqu’à ses limites historiques, comprenant, outre l’ex-sultanat de Delhi soumis par Babur, le Gujarat, le Bengale et une partie du Dekkan : un empire immense qui atteint les 4 millions de km2 pour une population de 100 millions d’habitants.
Akbar, qui fut non seulement un conquérant mais un grand homme d’État, prit pour modèle, dans la grande œuvre de reconstruction entreprise, la monarchie des Sofis – même si les résultats furent bien inférieurs au modèle. Naturellement. si l’Inde des Grands Mongols naît à une nouvelle vie, cela n’est pas dû aux qualités personnelles, même si elles sont exceptionnelles, de Babur ou d’Akbar. Au contraire ici également, on assiste à un bouleversement des vieux rapports sociaux. Akbar, comme les Schahs de Perse, comme les monarques chrétiens de l’Europe, est l’expression d’un mouvement social qui tend à mettre fin, ou du moins à limiter sensiblement, le pouvoir de la noblesse féodale qui s’était renforcé à la suite de la conquête musulmane et pesait lourdement sur les villages. Lui aussi tente d’opposer une bureaucratie d’État, responsable seulement devant le pouvoir royal, à l’anarchie du pouvoir féodal local : il remplace également la vieille armée féodale par une armée permanente. La dialectique de la lutte sociale lui impose, comme cela s’était déjà vérifié pour les monarchies absolues européennes, d’appuyer la paysannerie qui peine depuis des siècles sous le joug écrasant de l’aristocratie militaire. En conséquence, il poursuit le grand objectif d’une réforme agraire qui réintègre l’État dans ses propriétés et le village dans ses droits, mettant fin aux usurpations traditionnelles de la noblesse et de ses hommes de main. Mais les grandes réformes d’Akbar se heurtent à la résistance fanatique du clergé musulman qui, comme d’habitude, dissimule derrière l’intransigeance dogmatique sa défense inavouable des intérêts de l’aristocratie, et n’hésite pas à prêcher la haine raciale entre musulmans et hindous. Ce seront effectivement la division raciale – la péninsule indienne, par suite des invasions successives est un véritable kaléidoscope de races et de langues – et la vitalité des traditions féodales qui limiteront les résultats de la réforme. Toutefois, au moment du débarquement des Portugais dans les ports de la péninsule, l’Inde n’est pas ce pays pauvre et affamé que laissera le passage de l’impérialisme. L’industrie est en plein développement, le commerce plus encore. La péninsule indienne est un maillon du commerce mondial. Des navires de petit cabotage y font escale, venant de tous les points de l’Asie : de la péninsule arabe, des ports persans, de la Chine, de l’Insulinde. La richesse de la marine indienne surprend les visiteurs étrangers. Il se développe une importante classe de marchands, appelés Banias, qui, au XIIe siècle, opèrent dans toutes les régions côtières de l’Inde, à Goa, dans le Coromandel, au Bengale. Ils s’occupent du trafic commercial et d’opérations financières : leurs dépôts et leurs offices de change se rencontrent même en dehors de l’Inde dans les ports persans, en Arabie, dans toute l’Afrique orientale depuis Aden jusqu’au Cap de Bonne Espérance. Ils exportent les cotonnades fabriquées au Bengale et dans le Coromandel. Grâce à eux, les produits des filateurs indiens arrivent jusqu’aux îles de la Sonde. La monoculture meurtrière, typique de la domination coloniale, est inconnue : agriculture, manufacture et commerce s’équilibrent et se compensent réciproquement. L’Inde n’exporte pas seulement des tissus, mais également des produits industriels. En somme, c’est l’exact opposé de l’Inde douloureuse, engluée dans le paupérisme que le féroce colonialisme occidental nous a habitués à imaginer. C’est un pays dans sa phase d’ascension.
Tous ces faits parlent clairement, Ils nous montrent que la révolution anti-féodale n’est pas un fait exclusivement européen : elle franchit les océans et met an branle les continents. L’Asie aussi est en lice, les peuples de couleur aussi – sans même s’apercevoir qu’ils possèdent cette tendance à l’inertie et à la contemplation que leur attribuent les philosophes occidentaux – agissent activement. Puis, sur tout ce fourmillement d’activité, une mortelle paralysie va s’étendre. Ceci va se produire alors que l’Asie qui, depuis des millénaires, a été la matrice inépuisable de peuples conquérants envahissant l’Europe, deviendra à son tour l’objet de l’invasion, de la conquête brutale. Mais ces envahisseurs sans pitié ne viendront pas, comme dans l’Antiquité, à dos de cheval, mais sur les ponts armés de navires océaniques. Et c’est en vain que les agressés tenteront d’échapper à cet étau en s’enfermant dans un strict isolationnisme, comme le feront la Chine et le Japon.
Le cas du Japon est suffisamment éloquent pour que nous y fassions allusion rapidement. L’archipel nippon participait lui aussi au bouleversement mondial. A travers de dures luttes, le pouvoir impérial, représenté par les Shogouns, une sorte de dynastie héréditaire de premiers ministres, abat le pouvoir de l’aristocratie féodale. Le Japon est un pays très arriéré : il suffit de dire que c’est seulement au XVIe siècle que le fer et l’acier y font leur apparition. L’unification politique du pays comporte la renaissance de l’économie agricole que la domination des seigneurs féodaux – les « Daïmio » – maintient à un niveau très bas. Les réformes antiféodales sont menées à bien sous les shogounats de Nobunaga (1534–1582), de Hideyoschi (1536–1598), de Ieyasu (1542–1616). Sous leur règne, celui de Ieyasu spécialement, le pouvoir impérial se transforme an assumant la forme de la monarchie absolue, tandis que les « Daïmio » querelleurs sont ramenés au rang de courtisans.
La religion catholique importée par les missionnaires se révèle comme une arme idéologique d’une efficacité insoupçonnable entre les mains des réformateurs antiféodaux luttant contre le clergé bouddhiste qui s’acharne à défendre l’« ancien régime ». Il arrive même un moment où les nombreuses conversions, favorisées par les Shogouns, semblent devoir transformer le Japon en une nation chrétienne. Mais l’invasion des Portugais, pour qui la prédication des missionnaires sert uniquement à faciliter la conquête du pays, contraint le gouvernement nippon à changer radicalement de politique. En 1638, les successeurs de Yeyasu ferment le Japon aux étrangers et bannissent le catholicisme. Il faudra, deux siècles plus tard, le bombardement des navires de guerre du commodore américain Percy pour détruire la barrière élevée contre la piraterie des impérialistes européens. Mais tous les États asiatiques ne jouissent pas du privilège qu’apporte au Japon sa nature insulaire. Non seulement les États de formation récente, mais l’Empire chinois lui-même, sont incapables de s’opposer à l’invasion européenne.
Repli du capitalisme asiatique
Il pourra sembler que nous avons donné une importance excessive à l’examen des événements qui se déroulent dans le monde à l’époque que nous examinons, alors que le présent travail est dédié à l’étude des particularités du cours historique chinois. Mais il est clair que nous ne pouvions absolument pas employer une méthode différente. Tout événement historique important, même s’il se déroule loin des pays où le rythme de développement est le plus rapide, est conditionné par le développement de l’histoire mondiale. Ceci vaut d’autant mieux pour la Chine. Nous avons vu comment l’origine de la nation chinoise et son développement furent strictement déterminés par les caractéristiques du continent, par la position géographique du territoire, par sa géologie. Nous savons également qu’il existe de strictes relations entre l’évolution historique de la Chine et celle du reste du monde civilisé. En fait, la Chine antique eut une part très importante, même si elle n’était pas directe, dans les invasions barbares qui détruisirent l’Europe romaine, car elle contraignit les populations mongoles nomades à dévier sur l’Occident où elles firent pression à leur tour sur les barbares germaniques.
Il faut penser aux conséquences historiques qu’entraînèrent les invasions des Huns dans l’Antiquité et celles des Turcs dans le bas Moyen Age : toute l’histoire du féodalisme européen et de l’époque de transition au capitalisme leur est liée; ces peuples nomades étaient originaires de la Mongolie, dont ils tentèrent maintes fois de sortir pour s’aventurer à l’intérieur de la place forte chinoise où ils furent invariablement arrêtés et rejetés vers l’Occident. En gardant tout cela présent à l’esprit, on comprendra que l’on ne peut faire un travail historique sérieux sur ce sujet sans considérer globalement les événements mondiaux et sans tenter de découvrir leurs relations intimes.
Ainsi, on ne peut comprendre les raisons de l’énorme retard de la révolution bourgeoise chinoise, sans se rendre compte de la stagnation et de l’involution qui frappèrent la Chine au moment même où les États atlantiques de l’Europe se lancèrent dans la voie du capitalisme, sortant définitivement du Moyen Age. Nous devons comprendre comment il se fait que la Chine, qui avait devancé de plusieurs siècles toutes les nations du monde sur la voie du féodalisme et de la monarchie absolue, se laissa ensuite dépasser, sombrant dans cette irrémédiable décadence dont elle ne se relève qu’aujourd’hui. Et nous ne pouvions le faire sans jeter un coup d’œil sur les conditions, non pas de la seule Chine ou même de l’Asie, mais de tout le monde connu à l’époque des découvertes géographiques. C’est pourquoi nous avons rapidement passé an revue les bouleversements qui se produisent an Europe dans cette période, ainsi que ceux – substantiellement identiques – que l’histoire enregistre pour les principales nations de l’Asie, comme la Perse, l’Inde, le Japon. Il resterait à examiner les conditions propres à la Chine : nous y avons déjà fait allusion an évoquant l’ère des Ming, qui est la dynastie régnante au moment de l’arrivée des Occidentaux. Il convient maintenant de compléter ce que nous avons déjà dit, en tenant compte, toutefois, du peu d’espace dont nous disposons.
Marco Polo fut un magnifique témoin de la grandeur de la Chine, qu’il visita de 1275 à 1291, au moment où régnait la dynastie mongole des Yuan. Faut-il répéter ce que tout le monde sait ? Marco Polo trouva un pays très avancé dans le domaine de l’industrie, du commerce, de l’administration. Deux siècles et demi avant l’installation des Portugais à Macao, gracieusement concédée aux « barbares » d’Occident par l’Empereur, la Chine est un pays où existe déjà une classe d’industriels qui emploient une main-d’œuvre salariée dans leurs manufactures – ce qui prouve que l’industrie est gérée dans des formes capitalistes. La classe des commerçants est plus importante encore; elle dispose de flottes maritimes et fluviales importantes. « Sur le seul Yang Tsé Kiang – écrit Marco Polo émerveillé – naviguent, en vérité, plus de navires chargés de marchandises de grande valeur que sur tous les fleuves et toutes les mers du monde chrétien. » Le pays jouit d’une métallurgie très avancée et consomme une grande quantité de charbon. Le commerce extérieur est développé et reçoit une nouvelle impulsion sous les Ming. La Chine importe les épices des îles de la Sonde et les revend aux Portugais, elle maintient des relations commerciales avec la Perse, l’Arabie, l’Inde, le Japon. Sous le troisième Empereur Ming Yongle (1403–1424), elle entreprend l’exploration de la Malaisie et de Ceylan et conquiert l’Annam. Avant lui, l’Empereur Kubilai Khan avait tenté de conquérir Java. Les marins et les commerçants chinois se rencontrent dans tous les principaux ports de l’Océan Indien, et poussent jusque sur les côtes de l’Afrique orientale. Les banquiers chinois – comme l’avait déjà remarqué Marco Polo avec stupeur – usent largement du papier monnaie, tout à fait inconnu en Occident.
Pour récapituler, à l’aube du XVIe siècle, les conditions historiques de l’Europe et de l’Asie, en considérant, naturellement, les États principaux, sont sensiblement comparables. En mettant de côté la diversité des voies suivies, les accidents présentés par le développement de chaque pays et les différences des organismes politiques, une tendance est commune à tous : la tendance au renouvellement des moyens de production, à la recherche de nouveaux modes de vie sociale. En un mot, la tendance au dépassement du féodalisme. Mais la dialectique historique permettra seulement à un groupe d’États de parcourir jusqu’au bout le chemin emprunté – ce seront les États qui réussiront à imprimer un rythme jusqu’alors inconnu à l’accumulation primitive, à l’édification de ces grandes fortunes marchandes et financières qui, par la suite, permettront la révolution industrielle. La grande lutte entre l’Asie et l’Europe se décidera sur les mers, sur les routes océaniques qui ouvriront la voie au marché mondial moderne.
Les Perses, les Arabes, les Indiens, les Japonais, les Malais, les Chinois – tous ces peuples ont derrière eux d’antiques et glorieuses traditions de navigation. Le commerce maritime a, chez eux, de lointaines origines. Pourtant, les faits montreront que leur technique des constructions navales et de la navigation n’est pas adaptée à l’immense effort requis par la navigation océanique. Ils ont l’audace de se déplacer d’un bout à l’autre de l’Océan Indien, mais ils ne parviendront pas à accomplir la grande entreprise de relier les océans entre eux. La réalité de l’époque, c’est que le commerce a pris une importance qui dépasse les nations et les continents : il s’est fait mondial. Ses voies restent pourtant encore terrestres. Il existe, c’est vrai, les grandes flottes de Venise et de Gênes qui s’occupent du commerce Europe-Asie, mais leur tâche s’arrête dans le port d’Alexandrie ou dans les ports moins importants de la Syrie. Les marchandises an provenance de l’Asie, lorsqu’elles ne suivent pas la très longue « route de la soie » par le Turkestan chinois, sont transportées par les flottes arabes à Suez et de là, à dos de chameau, elles poursuivent leur route vers la métropole égyptienne. En conséquence, les frais de transport, sur lesquels pèsent, entre autres, les lourds impôts prélevés par les Turcs qui contrôlent les voies d’accès à l’Europe, deviennent insupportables. Il devient nécessaire de trouver une liaison directe entre les deux continents, entre les deux marchés. L’Asie ne participe pas à cette entreprise seuls y prennent part les nouveaux États atlantiques, les nouvelles monarchies chrétiennes qui viennent de surgir d’une lutte victorieuse et tendent irrésistiblement à s’agrandir.
Si les princes féodaux dispersés acceptaient avec résignation le monopole commercial des républiques maritimes italiennes, les superbes monarchies de Madrid, de Lisbonne, de Paris. de Londres, ne sont plus disposés à le tolérer – précisément parce qu’elles possèdent les moyens financiers nécessaires aux expéditions océaniques. La lutte pour la découverte et le monopole des routes interocéaniques commence. La découverte de l’Amérique octroie d’immenses empires coloniaux à l’Espagne et au Portugal, mais elle n’aura pas d’influences immédiates sur l’histoire mondiale, à l’inverse de la circumnavigation de l’Afrique par Vasco de Gama. Le formidable raid Lisbonne-Calicut, de 1497 à 1497, va ébranler le monde : il marque la « démobilisation » de la Méditerranée, la décadence irrémédiable de l’Italie, l’explosion de la puissance coloniale portugaise. Mais il marque surtout la défaite de l’Asie. Le monde sait maintenant quels seront ses maîtres. Et lorsqu’une autre héroïque expédition, conduite par Fernand de Magellan, pousse jusqu’à l’Atlantique austral, réussit à trouver le passage du Sud-ouest et débouche dans le Pacifique pour remonter jusqu’aux Philippines, la victoire de l’Europe est complète, sans appel l’encerclement de l’Asie est achevé.
La circumnavigation du globe, dans les années 1519–1522, sanctionne la primauté mondiale de l’Occident – peu importe si elle passera des mains des Ibériques à celles des Hollandais et des Anglais. Les exploiteurs qui la tortureront et la spolieront sans pitié pourront changer, le sort de l’Asie, lui, ne changera plus : ses flottes disparaîtront des mers, ses campagnes seront dévorées par la sécheresse, ses merveilleuses villes se dépeupleront. Et ses peuples seront jetés dans la galère infernale du colonialisme capitaliste, le plus féroce et le plus inhumain qui ait jamais existé. Les causes du repli et de la décadence de l’Asie, et donc de la Chine, ne se trouvent pas ailleurs.
Mais, dans le domaine de l’histoire comme dans celui de la nature, rien ne survient par hasard. La supériorité navale de l’Occident ne fut pas l’effet d’un coup de fortune. La préparation scientifique, le courage et la discipline des amiraux et des chiourmes, eurent, certes, leur part, dans la réussite des expéditions. Mais la vérité est que la technique des constructions navales et l’art de la navigation devaient avoir le plus grand développement en Occident, car la civilisation européenne surgit sur les rives de la Méditerranée, mer interne facilement navigable. Précisément parce que cette mer était d’accès facile pour tous les peuples qui habitaient ses côtes, toute grande puissance qui aspirait à la suprématie impériale devait, avant tout, s’imposer comme puissance navale. La circumnavigation de l’Afrique accomplie par les navires du pharaon Nékao II, l’impérialisme commercial des Phéniciens, le colonialisme des républiques helléniques, le grand conflit entre Rome et Carthage, les compétitions des républiques maritimes italiennes – tous ces faits démontrent bien que la lutte entre les puissances méditerranéennes fut avant tout une lutte entre puissances navales.
Au contraire, les nations asiatiques n’eurent jamais une marine de guerre capable de rivaliser avec celles de l’Occident. La Chine elle-même ne réussit jamais à se débarrasser de la piraterie japonaise. Cela s’explique par le fait que les grands États asiatiques furent contraints de dépenser la plus grande partie de leur énergie contre les invasions des barbares déferlant depuis la partie septentrionale du continent, alors qu’ils n’eurent pas à affronter le péril d’invasions venant de la mer. L’Océan avait été, pour eux comme pour les anciens peuples d’Occident, un rempart infranchissable. Mais lorsque l’Océan fut violé, ils se retrouvèrent sans défense.
Depuis lors, l’impérialisme blanc a réussi à dominer l’Asie en dominant les océans. Ce n’est donc point par hasard que, sitôt ses maîtres traditionnels, britanniques, français, hollandais chassés au cours de la seconde guerre mondiale, les nations asiatiques se sont éveillées à une nouvelle vie.