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Particularités de l’évolution historique chinoise Pt.4

Catégories: China, History of China, Japan, Mughal Empire

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Akbar, qui fut non seulement un conquérant mais un grand homme d’État, prit pour modèle, dans la grande œuvre de reconstruction entreprise, la monarchie des Sofis – même si les résultats furent bien inférieurs au modèle. Naturellement. si l’Inde des Grands Mongols naît à une nouvelle vie, cela n’est pas dû aux qualités personnelles, même si elles sont exceptionnelles, de Babur ou d’Akbar. Au contraire ici également, on assiste à un bouleversement des vieux rapports sociaux. Akbar, comme les Schahs de Perse, comme les monarques chrétiens de l’Europe, est l’expression d’un mouvement social qui tend à mettre fin, ou du moins à limiter sensiblement, le pouvoir de la noblesse féodale qui s’était renforcé à la suite de la conquête musulmane et pesait lourdement sur les villages. Lui aussi tente d’opposer une bureaucratie d’État, responsable seulement devant le pouvoir royal, à l’anarchie du pouvoir féodal local : il remplace également la vieille armée féodale par une armée permanente. La dialectique de la lutte sociale lui impose, comme cela s’était déjà vérifié pour les monarchies absolues européennes, d’appuyer la paysannerie qui peine depuis des siècles sous le joug écrasant de l’aristocratie militaire. En conséquence, il poursuit le grand objectif d’une réforme agraire qui réintègre l’État dans ses propriétés et le village dans ses droits, mettant fin aux usurpations traditionnelles de la noblesse et de ses hommes de main. Mais les grandes réformes d’Akbar se heurtent à la résistance fanatique du clergé musulman qui, comme d’habitude, dissimule derrière l’intransigeance dogmatique sa défense inavouable des intérêts de l’aristocratie, et n’hésite pas à prêcher la haine raciale entre musulmans et hindous. Ce seront effectivement la division raciale – la péninsule indienne, par suite des invasions successives est un véritable kaléidoscope de races et de langues – et la vitalité des traditions féodales qui limiteront les résultats de la réforme. Toutefois, au moment du débarquement des Portugais dans les ports de la péninsule, l’Inde n’est pas ce pays pauvre et affamé que laissera le passage de l’impérialisme. L’industrie est en plein développement, le commerce plus encore. La péninsule indienne est un maillon du commerce mondial. Des navires de petit cabotage y font escale, venant de tous les points de l’Asie : de la péninsule arabe, des ports persans, de la Chine, de l’Insulinde. La richesse de la marine indienne surprend les visiteurs étrangers. Il se développe une importante classe de marchands, appelés Banias, qui, au XIIe siècle, opèrent dans toutes les régions côtières de l’Inde, à Goa, dans le Coromandel, au Bengale. Ils s’occupent du trafic commercial et d’opérations financières : leurs dépôts et leurs offices de change se rencontrent même en dehors de l’Inde dans les ports persans, en Arabie, dans toute l’Afrique orientale depuis Aden jusqu’au Cap de Bonne Espérance. Ils exportent les cotonnades fabriquées au Bengale et dans le Coromandel. Grâce à eux, les produits des filateurs indiens arrivent jusqu’aux îles de la Sonde. La monoculture meurtrière, typique de la domination coloniale, est inconnue : agriculture, manufacture et commerce s’équilibrent et se compensent réciproquement. L’Inde n’exporte pas seulement des tissus, mais également des produits industriels. En somme, c’est l’exact opposé de l’Inde douloureuse, engluée dans le paupérisme que le féroce colonialisme occidental nous a habitués à imaginer. C’est un pays dans sa phase d’ascension.

Tous ces faits parlent clairement, Ils nous montrent que la révolution anti-féodale n’est pas un fait exclusivement européen : elle franchit les océans et met an branle les continents. L’Asie aussi est en lice, les peuples de couleur aussi – sans même s’apercevoir qu’ils possèdent cette tendance à l’inertie et à la contemplation que leur attribuent les philosophes occidentaux – agissent activement. Puis, sur tout ce fourmillement d’activité, une mortelle paralysie va s’étendre. Ceci va se produire alors que l’Asie qui, depuis des millénaires, a été la matrice inépuisable de peuples conquérants envahissant l’Europe, deviendra à son tour l’objet de l’invasion, de la conquête brutale. Mais ces envahisseurs sans pitié ne viendront pas, comme dans l’Antiquité, à dos de cheval, mais sur les ponts armés de navires océaniques. Et c’est en vain que les agressés tenteront d’échapper à cet étau en s’enfermant dans un strict isolationnisme, comme le feront la Chine et le Japon.

Le cas du Japon est suffisamment éloquent pour que nous y fassions allusion rapidement. L’archipel nippon participait lui aussi au bouleversement mondial. A travers de dures luttes, le pouvoir impérial, représenté par les Shogouns, une sorte de dynastie héréditaire de premiers ministres, abat le pouvoir de l’aristocratie féodale. Le Japon est un pays très arriéré : il suffit de dire que c’est seulement au XVIe siècle que le fer et l’acier y font leur apparition. L’unification politique du pays comporte la renaissance de l’économie agricole que la domination des seigneurs féodaux – les « Daïmio » – maintient à un niveau très bas. Les réformes antiféodales sont menées à bien sous les shogounats de Nobunaga (1534–1582), de Hideyoschi (1536–1598), de Ieyasu (1542–1616). Sous leur règne, celui de Ieyasu spécialement, le pouvoir impérial se transforme an assumant la forme de la monarchie absolue, tandis que les « Daïmio » querelleurs sont ramenés au rang de courtisans.

La religion catholique importée par les missionnaires se révèle comme une arme idéologique d’une efficacité insoupçonnable entre les mains des réformateurs antiféodaux luttant contre le clergé bouddhiste qui s’acharne à défendre l’« ancien régime ». Il arrive même un moment où les nombreuses conversions, favorisées par les Shogouns, semblent devoir transformer le Japon en une nation chrétienne. Mais l’invasion des Portugais, pour qui la prédication des missionnaires sert uniquement à faciliter la conquête du pays, contraint le gouvernement nippon à changer radicalement de politique. En 1638, les successeurs de Yeyasu ferment le Japon aux étrangers et bannissent le catholicisme. Il faudra, deux siècles plus tard, le bombardement des navires de guerre du commodore américain Percy pour détruire la barrière élevée contre la piraterie des impérialistes européens. Mais tous les États asiatiques ne jouissent pas du privilège qu’apporte au Japon sa nature insulaire. Non seulement les États de formation récente, mais l’Empire chinois lui-même, sont incapables de s’opposer à l’invasion européenne.

Repli du capitalisme asiatique

Il pourra sembler que nous avons donné une importance excessive à l’examen des événements qui se déroulent dans le monde à l’époque que nous examinons, alors que le présent travail est dédié à l’étude des particularités du cours historique chinois. Mais il est clair que nous ne pouvions absolument pas employer une méthode différente. Tout événement historique important, même s’il se déroule loin des pays où le rythme de développement est le plus rapide, est conditionné par le développement de l’histoire mondiale. Ceci vaut d’autant mieux pour la Chine. Nous avons vu comment l’origine de la nation chinoise et son développement furent strictement déterminés par les caractéristiques du continent, par la position géographique du territoire, par sa géologie. Nous savons également qu’il existe de strictes relations entre l’évolution historique de la Chine et celle du reste du monde civilisé. En fait, la Chine antique eut une part très importante, même si elle n’était pas directe, dans les invasions barbares qui détruisirent l’Europe romaine, car elle contraignit les populations mongoles nomades à dévier sur l’Occident où elles firent pression à leur tour sur les barbares germaniques.

Il faut penser aux conséquences historiques qu’entraînèrent les invasions des Huns dans l’Antiquité et celles des Turcs dans le bas Moyen Age : toute l’histoire du féodalisme européen et de l’époque de transition au capitalisme leur est liée; ces peuples nomades étaient originaires de la Mongolie, dont ils tentèrent maintes fois de sortir pour s’aventurer à l’intérieur de la place forte chinoise où ils furent invariablement arrêtés et rejetés vers l’Occident. En gardant tout cela présent à l’esprit, on comprendra que l’on ne peut faire un travail historique sérieux sur ce sujet sans considérer globalement les événements mondiaux et sans tenter de découvrir leurs relations intimes.

Ainsi, on ne peut comprendre les raisons de l’énorme retard de la révolution bourgeoise chinoise, sans se rendre compte de la stagnation et de l’involution qui frappèrent la Chine au moment même où les États atlantiques de l’Europe se lancèrent dans la voie du capitalisme, sortant définitivement du Moyen Age. Nous devons comprendre comment il se fait que la Chine, qui avait devancé de plusieurs siècles toutes les nations du monde sur la voie du féodalisme et de la monarchie absolue, se laissa ensuite dépasser, sombrant dans cette irrémédiable décadence dont elle ne se relève qu’aujourd’hui. Et nous ne pouvions le faire sans jeter un coup d’œil sur les conditions, non pas de la seule Chine ou même de l’Asie, mais de tout le monde connu à l’époque des découvertes géographiques. C’est pourquoi nous avons rapidement passé an revue les bouleversements qui se produisent an Europe dans cette période, ainsi que ceux – substantiellement identiques – que l’histoire enregistre pour les principales nations de l’Asie, comme la Perse, l’Inde, le Japon. Il resterait à examiner les conditions propres à la Chine : nous y avons déjà fait allusion an évoquant l’ère des Ming, qui est la dynastie régnante au moment de l’arrivée des Occidentaux. Il convient maintenant de compléter ce que nous avons déjà dit, en tenant compte, toutefois, du peu d’espace dont nous disposons.

Marco Polo fut un magnifique témoin de la grandeur de la Chine, qu’il visita de 1275 à 1291, au moment où régnait la dynastie mongole des Yuan. Faut-il répéter ce que tout le monde sait ? Marco Polo trouva un pays très avancé dans le domaine de l’industrie, du commerce, de l’administration. Deux siècles et demi avant l’installation des Portugais à Macao, gracieusement concédée aux « barbares » d’Occident par l’Empereur, la Chine est un pays où existe déjà une classe d’industriels qui emploient une main-d’œuvre salariée dans leurs manufactures – ce qui prouve que l’industrie est gérée dans des formes capitalistes. La classe des commerçants est plus importante encore; elle dispose de flottes maritimes et fluviales importantes. « Sur le seul Yang Tsé Kiang – écrit Marco Polo émerveillé – naviguent, en vérité, plus de navires chargés de marchandises de grande valeur que sur tous les fleuves et toutes les mers du monde chrétien. » Le pays jouit d’une métallurgie très avancée et consomme une grande quantité de charbon. Le commerce extérieur est développé et reçoit une nouvelle impulsion sous les Ming. La Chine importe les épices des îles de la Sonde et les revend aux Portugais, elle maintient des relations commerciales avec la Perse, l’Arabie, l’Inde, le Japon. Sous le troisième Empereur Ming Yongle (1403–1424), elle entreprend l’exploration de la Malaisie et de Ceylan et conquiert l’Annam. Avant lui, l’Empereur Kubilai Khan avait tenté de conquérir Java. Les marins et les commerçants chinois se rencontrent dans tous les principaux ports de l’Océan Indien, et poussent jusque sur les côtes de l’Afrique orientale. Les banquiers chinois – comme l’avait déjà remarqué Marco Polo avec stupeur – usent largement du papier monnaie, tout à fait inconnu en Occident.

Pour récapituler, à l’aube du XVIe siècle, les conditions historiques de l’Europe et de l’Asie, en considérant, naturellement, les États principaux, sont sensiblement comparables. En mettant de côté la diversité des voies suivies, les accidents présentés par le développement de chaque pays et les différences des organismes politiques, une tendance est commune à tous : la tendance au renouvellement des moyens de production, à la recherche de nouveaux modes de vie sociale. En un mot, la tendance au dépassement du féodalisme. Mais la dialectique historique permettra seulement à un groupe d’États de parcourir jusqu’au bout le chemin emprunté – ce seront les États qui réussiront à imprimer un rythme jusqu’alors inconnu à l’accumulation primitive, à l’édification de ces grandes fortunes marchandes et financières qui, par la suite, permettront la révolution industrielle. La grande lutte entre l’Asie et l’Europe se décidera sur les mers, sur les routes océaniques qui ouvriront la voie au marché mondial moderne.

Les Perses, les Arabes, les Indiens, les Japonais, les Malais, les Chinois – tous ces peuples ont derrière eux d’antiques et glorieuses traditions de navigation. Le commerce maritime a, chez eux, de lointaines origines. Pourtant, les faits montreront que leur technique des constructions navales et de la navigation n’est pas adaptée à l’immense effort requis par la navigation océanique. Ils ont l’audace de se déplacer d’un bout à l’autre de l’Océan Indien, mais ils ne parviendront pas à accomplir la grande entreprise de relier les océans entre eux. La réalité de l’époque, c’est que le commerce a pris une importance qui dépasse les nations et les continents : il s’est fait mondial. Ses voies restent pourtant encore terrestres. Il existe, c’est vrai, les grandes flottes de Venise et de Gênes qui s’occupent du commerce Europe-Asie, mais leur tâche s’arrête dans le port d’Alexandrie ou dans les ports moins importants de la Syrie. Les marchandises an provenance de l’Asie, lorsqu’elles ne suivent pas la très longue « route de la soie » par le Turkestan chinois, sont transportées par les flottes arabes à Suez et de là, à dos de chameau, elles poursuivent leur route vers la métropole égyptienne. En conséquence, les frais de transport, sur lesquels pèsent, entre autres, les lourds impôts prélevés par les Turcs qui contrôlent les voies d’accès à l’Europe, deviennent insupportables. Il devient nécessaire de trouver une liaison directe entre les deux continents, entre les deux marchés. L’Asie ne participe pas à cette entreprise seuls y prennent part les nouveaux États atlantiques, les nouvelles monarchies chrétiennes qui viennent de surgir d’une lutte victorieuse et tendent irrésistiblement à s’agrandir.

Si les princes féodaux dispersés acceptaient avec résignation le monopole commercial des républiques maritimes italiennes, les superbes monarchies de Madrid, de Lisbonne, de Paris. de Londres, ne sont plus disposés à le tolérer – précisément parce qu’elles possèdent les moyens financiers nécessaires aux expéditions océaniques. La lutte pour la découverte et le monopole des routes interocéaniques commence. La découverte de l’Amérique octroie d’immenses empires coloniaux à l’Espagne et au Portugal, mais elle n’aura pas d’influences immédiates sur l’histoire mondiale, à l’inverse de la circumnavigation de l’Afrique par Vasco de Gama. Le formidable raid Lisbonne-Calicut, de 1497 à 1497, va ébranler le monde : il marque la « démobilisation » de la Méditerranée, la décadence irrémédiable de l’Italie, l’explosion de la puissance coloniale portugaise. Mais il marque surtout la défaite de l’Asie. Le monde sait maintenant quels seront ses maîtres. Et lorsqu’une autre héroïque expédition, conduite par Fernand de Magellan, pousse jusqu’à l’Atlantique austral, réussit à trouver le passage du Sud-ouest et débouche dans le Pacifique pour remonter jusqu’aux Philippines, la victoire de l’Europe est complète, sans appel l’encerclement de l’Asie est achevé.

La circumnavigation du globe, dans les années 1519–1522, sanctionne la primauté mondiale de l’Occident – peu importe si elle passera des mains des Ibériques à celles des Hollandais et des Anglais. Les exploiteurs qui la tortureront et la spolieront sans pitié pourront changer, le sort de l’Asie, lui, ne changera plus : ses flottes disparaîtront des mers, ses campagnes seront dévorées par la sécheresse, ses merveilleuses villes se dépeupleront. Et ses peuples seront jetés dans la galère infernale du colonialisme capitaliste, le plus féroce et le plus inhumain qui ait jamais existé. Les causes du repli et de la décadence de l’Asie, et donc de la Chine, ne se trouvent pas ailleurs.

Mais, dans le domaine de l’histoire comme dans celui de la nature, rien ne survient par hasard. La supériorité navale de l’Occident ne fut pas l’effet d’un coup de fortune. La préparation scientifique, le courage et la discipline des amiraux et des chiourmes, eurent, certes, leur part, dans la réussite des expéditions. Mais la vérité est que la technique des constructions navales et l’art de la navigation devaient avoir le plus grand développement en Occident, car la civilisation européenne surgit sur les rives de la Méditerranée, mer interne facilement navigable. Précisément parce que cette mer était d’accès facile pour tous les peuples qui habitaient ses côtes, toute grande puissance qui aspirait à la suprématie impériale devait, avant tout, s’imposer comme puissance navale. La circumnavigation de l’Afrique accomplie par les navires du pharaon Nékao II, l’impérialisme commercial des Phéniciens, le colonialisme des républiques helléniques, le grand conflit entre Rome et Carthage, les compétitions des républiques maritimes italiennes – tous ces faits démontrent bien que la lutte entre les puissances méditerranéennes fut avant tout une lutte entre puissances navales.

Au contraire, les nations asiatiques n’eurent jamais une marine de guerre capable de rivaliser avec celles de l’Occident. La Chine elle-même ne réussit jamais à se débarrasser de la piraterie japonaise. Cela s’explique par le fait que les grands États asiatiques furent contraints de dépenser la plus grande partie de leur énergie contre les invasions des barbares déferlant depuis la partie septentrionale du continent, alors qu’ils n’eurent pas à affronter le péril d’invasions venant de la mer. L’Océan avait été, pour eux comme pour les anciens peuples d’Occident, un rempart infranchissable. Mais lorsque l’Océan fut violé, ils se retrouvèrent sans défense.

Depuis lors, l’impérialisme blanc a réussi à dominer l’Asie en dominant les océans. Ce n’est donc point par hasard que, sitôt ses maîtres traditionnels, britanniques, français, hollandais chassés au cours de la seconde guerre mondiale, les nations asiatiques se sont éveillées à une nouvelle vie.