Parti Communiste International

La troisième édition du Front Populaire au travail

Catégories: CGT, France, Popular Front, SFIO

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Si l’on examine l’évolution des événements en France depuis 1936, l’on remarque que les trois gouvernements de Front Populaire qui sont venus au pouvoir ont dû faire face aux mouvements revendicatifs des ouvriers. Mais dans chacune de ces périodes, le climat social et politique, loin de s’apaiser, a vu les contrastes entre les classes se déplacer dans une zone plus élevée où l’emploi de moyens violents devait s’imposer progressivement au capitalisme. Au point de vue international cette évolution s’est accompagnée d’une polarisation des contrastes propres à la situation mondiale de guerre impérialiste, qui nous a montré les différents États capitalistes réaliser un bloc solidaire, au point de vue économique et politique, pour empêcher l’éclosion de vastes mouvements révolutionnaires, soit dans les pays directement belligérants, soit dans ceux où existe l’économie de guerre.

En 1936, le gouvernement de Blum canalisait les mouvements ouvriers et les occupations d’usine dans les accords de Matignon, greffés sur une politique économique de guerre et sur l’Union Sacrée. Les enfants légitimes de cette période sont la dévaluation de septembre 1936, l’arbitrage obligatoire et la « pause » avec son illustration sanglante de Clichy. Le gouvernement de Chautemps-Blum qui lui succéda réalisa la véritable « pause » grâce à l’Exposition, mais pas plus que son prédécesseur il ne put supprimer l’apparition de conflits ouvriers qui pourtant purent être étranglés, transformés dans les tenailles de l’arbitrage. Les ouvriers français constataient que, sous le premier gouvernement Front Populaire, comme sous le second, le coût de la vie ne cessait d’augmenter alors que l’intensification de la production mangeait graduellement la conquête des 40 heures. Enfin, l’économie de guerre ne « donnait » pas les résultats économiques qu’escomptaient les démagogues socialo-centristes. Certes, les dividendes des actionnaires de la grande industrie augmentaient, mais il n’était pas possible d’investir l’excédent de capitaux dans un plan massif de réarmement, du fait de la situation de la France armée jusqu’aux dents depuis la fin de la guerre. Les capitaux « désertaient » périodiquement au grand désespoir des « bons Français » de l’Humanité et du Populaire qui y voyaient la cause de la stagnation de l’économie alors qu’il ne s’agissait que d’un effet d’une situation que le capitalisme devait résoudre par l’augmentation de la production (intensification du travail, adaptation des 40 heures, etc…) et la compression directe des conditions de vie des ouvriers. Le Front Populaire sous sa deuxième édition était chargé d’augmenter la rentabilité des capitaux investis dans la production de guerre avec la politique connue sous le nom de « pause ».

On sait qu’une fois les portes de l’Exposition fermées, cette politique rencontra d’innombrables difficultés qui se conjuguèrent avec la persistance de la stagnation économique. Le patronat qui, sous le couvert de la « trêve » de l’Exposition, avait pu se préparer à la bataille, déclencha donc l’attaque. Ce furent d’abord les bombes de l’Étoile qui devaient servir à la Confédération Générale du Patronat pour déclencher sa campagne, aux socialo-centristes de faire rebondir le battage antifasciste contre « les terroristes » et au gouvernement d’adopter les mesures énergiques de Rambouillet.

Toute cette période d’agitation sociale intense où la note dominante était l’attaque brutale du patronat devait trouver son expression dans la vague de grèves de décembre avec comme point central le conflit de Goodrich et la grève générale des Services Publics de la région parisienne. Chautemps parvenait, avec l’aide des socialistes et des centristes à liquider tous les mouvements, pour traîner finalement le prolétariat vers un nouveau Matignon où il s’agissait d’élaborer « un code de travail » ou « de paix sociale ».

Les traits dominants de cette période sont la solidarité ouverte de Chautemps avec le patronat, la conjugaison des méthodes violentes et de corruption démocratique, la réalisation de la fameuse « neutralisation » des usines par la force armée de l’État et la mise sur pied d’un système dont le capitalisme espère faire un moyen pour empêcher tout conflit. La grève sera « démocratisée ». Désormais, plus de « meneur », plus « d’irresponsable » : les ouvriers voteront au scrutin secret ; l’arbitrage aura force de loi et, en tout cas, si une grève devait avoir lieu, la « neutralisation » sera établie par l’État lui-même. On établira un contrôle sur l’embauche et les licenciements qui donnera satisfaction à la C.G.T. et au patronat mais dont l’arbitre suprême sera l’État et, suivant l’expression employée par Chautemps, patrons et ouvriers seront conviés « à défendre avec la prospérité nationale, les libertés républicaines et la paix ».

Mais pour arriver à une situation un peu nette il fallut, une fois les grèves les plus importantes liquidées, passer par une crise ministérielle qui vit surgir la troisième édition d’un gouvernement Front Populaire. Tout comme l’élévation du climat social en 1937 nécessitait le passage de Blum à Chautemps, des premiers pas dans « la pause » à sa réalité concrète, il fallut passer des premiers pas dans le chemin de la « neutralisation » à sa réalité : le code du travail. Le Front Populaire évoluait à droite mais cette évolution revêtait des formes particulières : d’un gouvernement à direction socialiste on passait à un gouvernement à direction radicale, puis à un gouvernement radical homogène.

La droite traditionnelle aboutissait de son opposition farouche au Front Populaire au vote d’unanimité autour de Chautemps : les 501 voix contre 1 qui accueillirent la déclaration de ce dernier. Le patronat, quant à lui, comprenait fort bien qu’une attitude intransigeante de sa part – du moins publiquement – était la meilleure condition pour permettre à Chautemps et à la C.G.T. de faire accepter par les ouvriers tous les codes capitalistes nécessaires. Lorsque la Confédération Patronale dira : nous n’irons pas à Matignon, la C.G.T. pourra riposter : nous serons présents. La conclusion ira de soi : le code de travail pourra être présenté comme… une revendication ouvrière.

Lors de la crise ministérielle et au moment de son éclosion, il pouvait sembler que le Front Populaire traversait une crise dont il allait sortir brisé. Mais ce n’était qu’une apparence nécessaire pour faire accepter par les masses les pires compromissions des socialo-centristes qui pouvaient se disputer entre eux pour savoir qui, des socialistes ou des centristes, avait sauvé le Rassemblement Populaire. Déjà lors de la grève des Services Publics, Chautemps avait dû permettre aux ministres socialistes de faire des promesses qu’il désapprouva mais dont, à son corps défendant, il fut obligé de reconnaître la nécessité. Les centristes étaient intervenus dans ce conflit avec leur démagogie habituelle et avaient tenté d’en faire un épisode de leur campagne contre les « cagoulards » et contre le fascisme extérieur (Espagne, Chine). Au sein du cabinet, les socialistes étaient la cheville ouvrière de la campagne retentissante contre les terroristes du C.S.A.R. auxquels se rattachaient les assassinats des frères Rosselli (excellent moyen de mobilisation chauvine contre l’Italie fasciste instigatrice de ce crime) et de Navachine. L’éventration totale de ces complots devait être le motif d’une diversion gigantesque allant détourner les ouvriers de leurs intérêts de classe et, qui sait ? d’une campagne devant déterminer la France à intervenir plus activement dans la guerre d’Espagne. Une modification de la politique de non-intervention n’aurait-elle pas d’ailleurs profité à l’industrie de guerre française et représenté un élément de « reprise » ?

Mais les faits devaient s’écarter un peu de cette logique. Au développement de l’attaque patronale obtenant la liquidation des grèves, devait suivre le discours de Chautemps où il disait : « avec une fermeté sereine je déclare que si certains hommes persistaient à troubler la paix publique, la force de la loi s’abattrait sur eux ». Le désarroi pénétrait dans le Front Populaire où, malgré le refus de Chautemps de rectifier clairement sa déclaration d’hostilité envers les ouvriers (il n’est pas possible de supposer que Chautemps ait ignoré le contenu capitaliste de la politique centriste pour les viser uniquement), les socialistes décidaient de voter pour lui alors que les centristes, dans un premier moment, décidaient de s’abstenir. La droite bloquait autour de Chautemps qui s’empressait de rendre à Ramette « sa liberté » et de provoquer ainsi une crise ministérielle. Les centristes rectifiaient alors leur déclaration et leur abstention devenait un soutien, afin que personne ne puisse les suspecter d’avoir provoqué la crise du Front Populaire. Bonnet qui était d’abord chargé de former le nouveau gouvernement, présentait trop ouvertement un programme d’attaque des ouvriers et devait céder la place à Blum qui, prenant son contre-pied, tentait de réaliser un gouvernement de Reynaud à Thorez, une Union Nationale autour du Front Populaire. Mais un pareil gouvernement, parfaitement possible dans un moment de « crise nationale » ou devant une perspective de conflagration et d’intervention directe dans les événements d’Espagne, ne semblait pas cadrer avec les positions actuelles du capitalisme français. L’idée « trop hardie » de Blum devait donc être écartée (jusqu’à quand ?) et Chautemps revenait en retenant « l’idée généreuse » de son ami Blum, d’un Rassemblement National de tous les Français pour sauver la production et assurer la paix.

Le Front Populaire restait debout, sauvé du naufrage par les concessions mutuelles de ses partis ; socialistes et centristes lui assuraient leur soutien et ces derniers voyaient dans leur politique le seul moyen, malgré les déclarations d’hostilité de Chautemps, d’empêcher le gouvernement radical homogène de s’allier avec les partis de droite, particulièrement avec Flandin. Ce dernier, du fait de la politique de Chautemps, ne fait-il d’ailleurs pas partie du Front Populaire qui s’est élargi en une concentration nationale qui s’oppose au prolétariat ?

Ainsi, même sur ce terrain se remarque la polarisation des luttes de classe où les luttes des ouvriers ne peuvent plus être supportées par l’économie de guerre et où il faut de plus en plus recourir à des moyens violents pour étouffer les prolétaires.

Les centristes tentent autant que possible de masquer cette évolution et lorsque manifestement l’hostilité des radicaux s’exprimera envers eux, ils accuseront Blum de s’être trompé sur l’opinion du parti radical et de ne pas avoir osé former un gouvernement à l’image du Front Populaire avec la participation communiste. Pourtant, les radicaux étaient d’avis qu’il fallait briser directement les mouvements ouvriers sans recourir à une modification de la politique extérieure de la France, ce qui est pourtant le programme du centrisme. Mais, il va de soi, que les « communistes », même avec la politique extérieure de Delbos, appuieront la répression de Chautemps.

Au sein du Parti S.F.I.O., ce n’est pas sans peine que le Conseil National s’est résigné à abandonner sa participation au troisième gouvernement de Front Populaire. Mais Zyromsky et Pivert étaient l’expression d’un profond mécontentement ouvrier auquel le parti socialiste, après les positions d’hostilité affichées par Chautemps contre les travailleurs, devait faire face sous peine de laisser le parti communiste devenir la seule soupape de sûreté dans une situation trop tendue. Encore une fois, les « gauches socialistes » venaient à l’avant-plan pour marquer la nécessité d’un tournant précurseur de la colère ouvrière qu’il faudra pouvoir contenir. D’ailleurs, n’est-il pas significatif que Pivert ait obtenu, pour la première fois, la majorité absolue dans la Fédération Socialiste de la Seine ? Le courant philo-centriste de Zyromsky a été battu précisément parce que, comme le parti communiste, il avait été trop à la remorque de Chautemps. Avec Pivert, c’est le Front Populaire de combat « révolutionnaire » qui revient à la surface et cela fera pendant avec la revendication des centristes d’un gouvernement à l’image du Front Populaire où Thorez sera, enfin, ministre et chargé de massacrer les prolétaires comme ses collègues d’Espagne.

Flandin, dans la presse anglaise, a parlé d’un gouvernement de transition. Chautemps n’a pas démenti mais plutôt opiné dans ce sens. Si l’on examine toute l’évolution depuis 1936 cela n’est pas impossible. On marche par « étapes » en France. Blum décrète la pause mais Chautemps l’applique. Chautemps décrète la « neutralisation » des usines à Rambouillet, mais il a fallu la crise ministérielle pour pouvoir l’appliquer. Aujourd’hui, il est question de la « démocratisation des grèves » (comme s’il était possible de « démocratiser la lutte entre exploités et exploiteurs autrement que par les fusils des gardes mobiles). Chautemps parviendra-t-il à étouffer toute possibilité de conflits, car c’est là que gît le problème central ? Tout le problème de la « transition » réside dans cette interrogation. En cas de difficultés, très certainement l’évolution du Front Populaire accentuera ses aspects de droite, ou d’Union Nationale, et à Chautemps fera place une formation qui fera parler la poudre mais assurera « la paix et l’ordre social ».

Sarraut, Marchandeau sont des hommes qui s’y connaissent en répression ouvrière et, d’autre part, des cibles idéales pour les partis de droite qui invoqueront leur passé en témoignage de leur action présente. Mais les prolétaires parviendront-ils à faire entendre, dans le concert des forces capitalistes qui domine toute la France, leur voix spécifique ? Parviendront-ils à riposter à ceux qui se demandent : « comment financer, au-delà d’une certaine limite, une économie de guerre par les procédés du temps de paix » et qui ajoutent : « car, hélas ! notre économie est à demi mobilisée : service des emprunts de guerre et de reconstitution, pensions, dépenses militaires ou budgétaires ou d’investissement, s’inscrivant pour 45 ou 50 milliards dans le total de 133 » et qui concluent : « la moitié de notre industrie minière, métallurgique ou chimique ne vit que de commandes de défense nationale, économiquement improductives » (J. Moch – Populaire 3-4-38) ? Les prolétaires doivent savoir qu’ils feront inévitablement les frais de ces hypocrites interrogations des traîtres social-démocrates. Les difficultés de l’économie de guerre seront résolues par des attaques contre le prolétariat et si l’on pouvait déjà comparer les chiffres concernant l’augmentation du coût de la vie à Paris (Bulletin de la Statistique générale de la France) de septembre 1936 à septembre 1937, avec les augmentations de salaire de cette époque, on verrait que les ouvriers français ont perdu tout ce qui leur apparaissait comme une conquête. D’ailleurs, ici aussi, nous ne ferons qu’apercevoir, au travers de chiffres approximatifs, la subordination de la production de consommation à la production de guerre (axe de l’économie et génératrice de vie chère).

Les travailleurs de France se trouvent donc dans une phase critique de leur évolution : l’attaque capitaliste redouble d’intensité et tout est mis en œuvre pour étouffer leurs luttes spécifiques. Partout, centristes et socialistes agissent pour enfermer les contrastes de classe dans un « statut démocratique » et les mouvements de révolte des prolétaires seront certainement imputés aux cagoulards, comme c’est le cas, aujourd’hui, pour les journées de Clichy. Mais le prolétariat, s’inspirant des enseignements de trois gouvernements de Front Populaire, des guerres d’Espagne et de Chine, de la situation d’économie de guerre en France, comprendra que l’heure est venue de faire de ses luttes partielles, de ses grèves les plus réduites, des manifestations d’opposition au capitalisme et à ses forces. Aujourd’hui cela signifie la nécessité de mettre au premier plan de ses luttes revendicatives, qu’il devra pousser à fond, les problèmes de la guerre : ceux de sa solidarité de classe avec tous les exploités d’Espagne et d’Asie, de la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, phase indispensable pour arriver à la révolution prolétarienne.