Notes Internationales
Catégories: Anti-japanese war, China, CPC, Japan, Kuomintang, Popular Front, Spain, Spanish Civil War, Stalinism, Trotskyism, USSR
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- Octobre 1 ()
18 mois de guerre impérialiste en Espagne
6 mois « d’agression japonaise » en Chine
et « l’année du bourreau » en URSS
Teruel est tombée… Les cris d’allégresse du Front Populaire montent jusqu’au ciel. On doit plutôt s’étonner que cette saillie du front militaire assiégée depuis le commencement de la rébellion ait pu tenir si longtemps. Mais l’essentiel c’est qu’autour de Teruel s’est livrée une grande bataille. La plus sanglante de toute la guerre impérialiste d’Espagne, s’il est vrai que cette bataille a coûté de part et d’autre 60.000 victimes. Ce qui reste un mystère, c’est que l’on se soit engagé si à fond sur un secteur secondaire où ne peut être obtenu aucun résultat décisif. Que Franco ait préféré cette bataille à « la marche vers la mer » qui, séparant Barcelone de Valence, permettrait l’attaque – avec l’aide de la flotte nationaliste concentrée aux Baléares – contre ces deux centres de la résistance républicaine. « Nous avons sauvé Madrid d’une nouvelle attaque » affirme la presse républicaine. Toutefois « la plus grande victoire militaire » (que devient alors celle de Guadalajara ?) restera stérile parce qu’elle n’a pas été accompagnée d’une attaque sur les autres fronts que Franco dut dégarnir. Bien au contraire, la bataille continue autour de Teruel.
La réalité est que « cette victoire » fut imposée par la nécessité de galvaniser le moral et de relever les « actions » du Front Populaire dépréciées par la succession des défaites. La raison primordiale de l’arrêt des opérations durant ces derniers mois dépendit davantage de la lassitude qui se manifeste dans les deux camps que de l’intervention du général « hiver » ou de nécessités de préparation technique. Du côté de Franco, bien qu’il contrôle les deux tiers de l’Espagne, celui-ci ne trouve naturellement pas un grand appui dans les régions conquises. De plus, au cours de 18 mois de guerre ses troupes de choc (composées plutôt de Marocains et du Tercio que de fascistes indigènes et étrangers) ont été englouties.
Dans le camp républicain, la presse admet elle-même que la victoire vient à point pour remonter le moral qui serait, paraît-il, « toujours superbe » (?). Ce qui signifie que les forces conjuguées des social-centristes, d’une part, et des anarcho-syndicalistes de l’autre, qui étaient arrivées, tout en partant de considérations différentes, à un résultat identique : détourner le prolétariat de son terrain de classe pour le clouer sur le terrain capitaliste des fronts militaires, ne parviennent plus à empêcher qu’une minorité, bien qu’encore très petite, ne commence à voir clair.
Les massacres de Barcelone, la dissolution violente du Conseil d’Aragon résidant à Caspe et qui nous montre l’illusion des collectivisations agraires des anarchistes laissant subsister le gouvernement capitaliste (qui par un récent décret interdit toute collectivisation contrôlée par les syndicats), l’assassinat de tant de militants, de Berneri et Landau à Nin, ne peut manquer d’influencer quelques éléments d’avant-garde. Ne serait-ce que parmi les « enfermés » de la forteresse de Montjuich qui a représenté pour les anarchistes le symbole de la réaction, tout comme la Bastille pour les bourgeois de 1789 qui, eux au moins, surent la détruire.
Mais il reste cet autre fait que la grande majorité des ouvriers « marche » encore et que la victoire de Teruel vient de rétablir l’équilibre rompu par la perte des Asturies. Et alors, qu’est-il encore besoin de compromis ? Prieto las Valladares est revenu trop tôt. Il aurait dû rester encore quelque temps en réserve. Et avec lui, Caballero. Negrín suffit toujours à la besogne et le massacre des ouvriers continuera encore au moins pendant tout l’hiver.
* * *
Les Japonais avancent au cœur de la Chine. La résistance chinoise croule de partout bien que la presse du Front Populaire, devenue l’agence d’information chinoise, annonce des victoires ou, tout au plus, des « retraites stratégiques ». La guerre naturellement n’existe pas puisque, selon le nouveau système adopté, elle n’est pas déclarée. Cela n’empêche pas le Japon d’affirmer ouvertement ses intentions de poursuivre les opérations jusqu’à ce qu’il ait mis la Chine à sa merci.
C’est ce qu’a affirmé l’amiral Suezugu, ministre de l’Intérieur nippon, dans une retentissante déclaration. Du reste, son assertion que « la race jaune doit être exploitée par l’impérialisme jaune » donc par le Japon, est similaire à la fameuse doctrine de Monroe, qui proclame que les deux Amériques ne doivent pas être exploitées par l’impérialisme européen, mais bien par… celui de l’Amérique du Nord !
Mais comment le Japon, avec ses ressources économiques précaires, peut-il mener la guerre ? On pourrait répéter ce qu’on a déjà dit pour l’Italie au moment de la conquête éthiopienne : qu’elle a conduit cette aventure à terme malgré le bloc des 51 nations unies contre elle et malgré la menace directe de la voie « impériale » de la Grande-Bretagne et du Soudan. Et pourtant l’Italie manquait de matières premières et n’avait qu’une maigre réserve d’or pour faire face au déficit de sa balance des comptes aggravé de celui de sa balance commerciale.
Le Japon, lui aussi, attaque en fait les intérêts d’autres impérialismes, surtout ceux d’Angleterre et des États-Unis qui peuvent déjà se chiffrer par milliards. La guerre coûte jusqu’à maintenant au Japon 2.600 millions de Yens (la guerre russo-japonaise de 1904 a coûté 2.300 millions de Yens à la valeur actuelle) et les frais prévus pour 1938 sont de 5 milliards de Yens. La réserve d’or vers le milieu de 1937 était de 800 millions de Yens et pour les 10 premiers mois de 1937 les importations surpassèrent les exportations de 688 millions de Yens.
Le Japon manque également de matières premières : il dépend entièrement de l’étranger pour le coton, la laine et le caoutchouc ; entre 80 et 90 p. c. pour les minerais de fer, le pétrole, l’étain, le plomb. Pour le cuivre et le zinc, il lui manque 50 p. c. de sa consommation en temps de paix et naturellement beaucoup plus en période de guerre. La quasi totalité des importations de métaux, de carburants, de combustibles et de textiles nécessaires à la conduite de la guerre est fournie par les États-Unis et par l’Empire Britannique : pour le coton, 50 p. c. par les États-Unis, 40 p. c. par les Indes anglaises ; pour la laine, 80 p. c. par l’Australie ; pour le caoutchouc, 35 p. c. par les Indes anglaises (et 35 p. c. par les Indes néerlandaises) ; pour l’étain, 50 p. c. par la Malaisie britannique ; pour le cuivre, 90 p. c. par les États-Unis. Enfin, le pétrole, si nécessaire à l’armée, la flotte et l’aviation et dont ses réserves ne permettraient au Japon de continuer les opérations que pendant quelques mois, lui est fourni dans la proportion de 90 p. c. par les États-Unis, l’Empire Britannique et les Indes néerlandaises fournissant le reste.
Et cela n’est pas tout ! Bien que les déclarations de Suezugu soient surtout dirigées contre l’Angleterre, en fait c’est l’Angleterre qui, aux dires mêmes des Japonais, est l’impérialisme qui aide le moins activement la Chine, tandis que l’aide militaire la plus efficace lui vient d’Italie et surtout d’Allemagne ! L’Allemagne et l’Italie, cosignataires, avec le Japon, du pacte anticommuniste, favorisent donc la Chine – alliée de Moscou – contre qui il devrait être dirigé…
Donc le « bloc des agresseurs », cheval de bataille de la presse centriste, favorise lui aussi sur ce secteur de la guerre impérialiste les deux belligérants, tout comme les pays « démocratiques ».
De cette solidarité des deux constellations impérialistes dans le massacre des ouvriers, tous les incidents qui, dans le passé auraient déclenché des guerres innombrables, passent aujourd’hui sans effets : l’agression contre l’ambassadeur anglais, le bombardement de la canonnière américaine, l’invasion des concessions étrangères à Shanghai. Ce n’est pas pour rien que le ministre japonais Hirota a déclaré que le Japon est le plus ardent défenseur des concessions étrangères en Chine et l’adversaire le plus conséquent du spectre communiste et ce dans l’intérêt de toute la civilisation blanche.
C’est donc pure fantaisie que de vouloir voir une menace contre le Japon dans la récente concentration navale anglaise de Singapour, à l’occasion des fêtes où ont été invitées des unités de la flotte américaine qui avaient participé aux manœuvres des Îles Philippines.
C’est naturellement le prolétariat qui paye les frais. Au Japon, depuis le début de la guerre – bien que jusqu’ici on n’ait mobilisé qu’un tiers des forces – les conditions de vie des ouvriers n’ont fait qu’empirer. Les prix ont monté de 40 p. c. et les salaires diminués d’un quart. Quant à la durée du travail, on a officiellement autorisé des horaires de 12 à 14 heures, légalisant un état de choses déjà existant en fait.
En ce qui concerne la Chine, les « communistes » ont rejoint le front pour l’indépendance nationale, qui fait d’ailleurs aussi partie de la théorie de la révolution permanente, dernière édition, de Trotsky. Depuis longtemps déjà existait un accord tacite entre le Kuomintang et le parti communiste, prélude à la volte-face actuelle. C’est-à-dire que le 1er août 1935, le parti communiste avait lancé un manifeste qui préconisait la constitution du Front National antijaponais. Le conflit actuel a porté cette politique à ses conséquences logiques et le 22 septembre 1937, l’on annonçait la cessation de la lutte contre Chang Kai-shek, la dissolution de la péripathétique république soviétique chinoise et la transformation de l’Armée rouge en 8e Corps de l’Armée nationale chinoise. Un manifeste récent du P.C.C. a affirmé la volonté de « résister jusqu’au bout » et de renforcer le gouvernement par l’entrée en son sein de tous les partis. Dans l’attente de la participation communiste au gouvernement national, Mao Tsé-toung a été nommé gouverneur du Kansu et Chou En-lai, du Shansi. Quant à Chu Teh, l’ancien commandant de l’Armée Rouge a été chargé de la défense de tout le secteur du Shansi, Shensi et Suiyuan.
Simultanément à cette pénétration des communistes dans les organes de l’État correspond une intensification de la lutte contre les Trotskystes, bien que l’attitude prise par Trotsky coïncide à celle des centristes. Naturellement, en Chine « trotskyste » est aussi synonyme de tout prolétaire qui ne veut pas s’adapter à la politique de trahison du centrisme.
Tandis que les communistes entrent dans le gouvernement, Wang Tse Wei s’efface comme en 1927. L’heure des « conciliateurs » n’est donc pas venue en Chine, tout comme en Espagne. Le prolétariat « marche » encore toujours au massacre !
Chang Kai-shek est l’homme du jour. Il a réussi encore une fois, comme en 1927, à exprimer les exigences de la bourgeoisie chinoise qui ne manquera pas, le moment venu, de trouver un compromis avec l’impérialisme japonais qui déjà affirme son désir de « bonifier » l’économie chinoise et menace de mort toute tentative de grève de la part des ouvriers chinois.
* * *
Les élections au Conseil Suprême de l’U.R.S.S. ont marqué un pas de plus dans la destruction de tout ce qui fut la conquête d’octobre. Les soviets, même réduits à une simple apparence, ont fait place à un Parlement de pure marque capitaliste, calqué sur le système en vigueur dans la Suisse « démocratique ». Que dire de la dérision du vote secret alors qu’il ne pouvait y avoir qu’une seule liste de candidats. L’électeur n’avait même pas le droit de substituer ou d’enlever des noms, il n’avait que le choix de rester chez lui ou d’aller voter pour la liste unique. Mais rester chez lui, c’était encourir des représailles !… C’est ainsi que les 96 p. c. des électeurs ont voté et que 98 p. c. d’entre eux ont donné leurs suffrages à la liste du parti communiste et des « sans partis », c’est-à-dire d’aucun autre parti qui ne soit celui du régime. Et Stakhanov, élu député du Donetz, est le digne symbole de l’exploitation bestiale à laquelle est soumis l’ouvrier russe, dans la voie d’une industrialisation dirigée vers la guerre.
Pendant que se déroulait la comédie électorale, on célébrait le Vingtième anniversaire de la Guépéou, l’organisme qui, de bastion de la défense de la révolution, est devenu l’arme de la lutte contre-révolutionnaire à l’échelle nationale et internationale.
Même pendant la période électorale on eut, le 16 décembre, un procès devant le Collège militaire du Tribunal Suprême de l’U.R.S.S. contre huit inculpés qui naturellement se sont « reconnus entièrement coupables ». Ce sont huit autres exécutions qui viennent s’ajouter à toutes les autres qui ont fait appeler l’année 1937, « l’année du bourreau ». C’est surtout dans les Républiques Fédératives que « l’épuration » a été radicale, à commencer au Caucase, parmi les camarades de la première heure de Staline.
Au temps du tsarisme, on supprimait la presse des nationalités et – dans la plus mauvaise hypothèse – on envoyait les hommes en prison. Aujourd’hui, en Russie, on laisse s’épanouir cette presse, mais on supprime « physiquement » les éléments exprimant toute tendance nationale allogène. L’épuration, au travers des exécutions avouées et les bien plus nombreuses « disparitions » (euphémisme exprimant la suppression sans procès) s’abat dans tous les domaines : dans la diplomatie (où la liquidation – qui semble se préciser – de Litvinov signifierait la destruction complète de la vieille diplomatie bolchevique et sa substitution par une nouvelle composée d’anciens mencheviks sinon de « blancs »), dans l’Armée rouge (où la « décapitation » se poursuit sans arrêt), dans le domaine des Sciences et des Arts (voir la récente condamnation du théâtre de Meyerhold comme « étranger à l’art soviétique »).
Enfin nous nous trouvons en plein travail de destruction des cadres de l’Internationale Communiste qui s’exprime par l’élimination de Piatnitzky qui, depuis sa constitution, en était le véritable dictateur tant en matière d’organisation que de finance, et son remplacement par Ejov, chef de la Guépéou. Fait très significatif. De nombreux communistes étrangers, comme Bela Kun, Valetsky (que nous avons connu délégué en Italie), Eberlein, Remmele ont eux aussi disparu de la circulation.
Les trois quarts de l’émigration politique italienne sont en prison ou en déportation, celle de l’Allemagne, de la Bulgarie, etc., sont pareillement frappées.
Pour conclure, nous pouvons dire que la lutte entre les forces « pour la paix » et celles « pour la guerre » – pour employer un slogan centriste – se révèle en réalité, pour les unes comme pour les autres, dans une lutte contre l’ennemi commun : le Prolétariat, qui devra retrouver son chemin de classe contre le capitalisme au travers de la lutte pour le défaitisme révolutionnaire et contre tout front unique avec ses exploiteurs, que ce front s’appelle : front populaire, union nationale ou union sacrée.
Le dernier exemple frappant de cette solidarité des intérêts du capitalisme mondial s’exprime dans la nouvelle parue dans la presse et d’après laquelle la dette commerciale de l’Italie fasciste envers la « démocratique » Angleterre serait de un milliard de livres sterling (soit près de 150 milliards de francs) qui naturellement ont servi à financer l’aventure éthiopienne.
Pour ce qui concerne la Russie, elle poursuit sa fonction contre-révolutionnaire en supprimant – pour compte du capitalisme mondial – toutes les possibilités qu’octobre 1917 avait fait surgir dans l’intérêt du Prolétariat mondial.