Parti Communiste International

Chronique Economique

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Communisme, organe mensuel de la Fraction belge, a publié, dans son Nº 11, une étude économique sur la « Prospérité de guerre ». Nous avons cru bon de reproduire de larges parties de cette étude que nous recommandons vivement à nos lecteurs.

Après avoir prouvé que la « reprise » économique actuelle est portée par un courant violent qui pousse à l’exacerbation des contrastes sociaux et « qui va jusqu’à alimenter des foyers de guerre impérialiste en Espagne, en Chine », l’auteur prouve que l’explication en réside dans la nature même de la « reprise » économique. « Sans le développement des armements, pas de reprise possible ».

Si, avant la guerre, l’expansion capitaliste qui faisait suite aux crises, se traduisait par un accroissement de la production (en quantité) et des échanges mondiaux (en volume)1, nous trouverons une tendance inverse lors du mouvement de ranimation qui va suivre la crise de 1929 lorsqu’elle atteindra son point culminant – dans les pays majeurs – en 1932. Tout d’abord, au faîte de la crise, la production décroît plus fortement que le commerce mondial, mais à partir de 1933 le cours se renverse. Les chiffres pour l’Angleterre sont très significatifs à ce sujet : en septembre 1937 :

Commerce% de 1932 = 126% de 1929 = 89
Production% de 1932 = 151% de 1929 = 126

L’auteur de l’étude continue en faisant remarquer :

Ce que nous tenons à confirmer immédiatement, c’est que cette inévitable adaptation du Capitalisme à sa phase de décadence ne peut se réaliser qu’à la condition que les forces productives, privées de débouchés « naturels », soient dirigées vers la production de guerre. Encore une fois, les chiffres dissipent le moindre doute à ce sujet.

La véritable signification de l’accroissement de la production mondiale, en septembre 1937, de 66 p. c. sur 1932 et de 15 p.c. sur 1929, ne peut être dégagée que si on rapproche ce mouvement général de celui de la production métallurgique et, particulièrement, de la production de l’acier. C’est alors qu’on aperçoit clairement que l’impulsion industrielle provient principalement de ce dernier secteur. Cependant, au point de vue mondial, le pourcentage de hausse de la production d’acier pourrait ne pas paraître confirmer cette conclusion : si de 1929 à 1937, il ne dépasse pas, en effet, le pourcentage de la production globale, 15 p.c., cela résulte de l’intervention de facteurs nouveaux (dont l’U.R.S.S. est le plus important) faussant quelque peu le rapport. Par contre, la démonstration devient nette lorsqu’on s’en tient aux chiffres des principaux pays producteurs. Qu’on en juge par le tableau que nous publions plus loin.

Nous remarquons que l’indice de l’acier dépasse l’indice général dans tous les compartiments, sauf pour l’U.R.S.S. par rapport à 1929. Cependant, certaines particularités émergeant du tableau exigent un commentaire.

Pour l’Angleterre, nous voyons que la progression sur 1932 reste inférieure à l’avancement de la production mondiale, alors qu’en comparaison avec 1929, elle est supérieure à l’indice mondial comme aux indices des autres pays (sauf l’U.R.S.S.). Pour comprendre ce contraste apparent, il suffit de se rappeler que l’économie anglaise se trouvait déjà en état de crise depuis 1926 et qu’en 1929 son niveau productif était par conséquent au-dessous du niveau mondial.

Pour l’Allemagne et les États-Unis, c’est 1932 qui marque le fond de la dépression et c’est pourquoi, en partant de cette période, le progrès relatif est plus accusé que pour les autres États. La production métallurgique de l’Allemagne est multipliée par 3,5, celle des États-Unis est quasi quadruplée. Cependant, le niveau américain reste de 5 p.c. en dessous de celui de 1929 (même pour l’acier), alors que le progrès allemand représente 24 p.c. (Angleterre – 31 p.c.). C’est qu’aussi les États-Unis, dans la frénésie du crédit, avaient pu maintenir leur production à un taux plus élevé qu’en Allemagne jusqu’au seuil de la crise.

Enfin, la Belgique et – surtout – la France restent loin au-dessous de leur niveau de 1929. On remarque cependant que toutes deux bénéficient de l’avance de l’industrie métallurgique réalisée à partir de 1932. Mais seule la Belgique parvient à élever sa production d’acier au-dessus de celle de 1929, tandis que la France ne peut qu’atteindre les 82 p.c. de son point culminant. Ses indices restent d’ailleurs les plus bas des pays envisagés et ils confirment les caractéristiques que nous avons analysées dans l’étude particulière consacrée à la période du Front Populaire.

Si nous passons à la dernière colonne du tableau, de la comparaison des deux points culminants de la politique aux armements 1913 et 1937, il résulte que 1937 enregistre un accroissement considérable de la production totale d’acier atteignant environ 70 p. c. de 1913. Seule, l’Allemagne, avec ses 15 p.c. d’augmentation fait figure de parent pauvre, mais il s’agit là seulement d’une apparence, car nous savons qu’en 1913 elle se trouvait en tête de la course qui mena au massacre de 1914. Nous remarquons, par contre, que les autres pays affirment un indice supérieur à l’indice mondial. Quant à l’U.R.S.S., bien qu’elle était déjà le cinquième producteur d’acier, elle fait un bond qui, en quadruplant sa production, l’amène au troisième rang, immédiatement après les États-Unis et l’Allemagne. Ainsi, le « Socialisme en un seul pays » acquiert-il sa pleine signification et la preuve est-elle faite que les plans quinquennaux ont contribué à l’intégration de l’économie soviétique au processus capitaliste dirigé vers la construction des économies de guerre…

L’objectif de chaque Bourgeoisie est de maintenir et de réaliser au dehors une masse de profit satisfaisante, plutôt que de chercher à accroître le volume des exportations, ce qui devient une entreprise de plus en plus aléatoire, vaine et coûteuse.

C’est ainsi que les exigences du « repli national » règlent maintenant le jeu du commerce international : échanger le moins de marchandises « indigènes » contre le plus de marchandises « étrangères », afin d’assurer « l’équilibre » des économies de guerre, en commençant par celui de la balance commerciale. Mais les « gagnants » de cette politique ne sont pas précisément – ni toujours – ceux que l’on suppose, à savoir les pays les plus riches, les États « démocratiques ». Ce sont plutôt les pays « pauvres », autrement dit ceux où (concrètement) s’est instaurée la dictature fasciste qui parviennent à faire face aux nécessités les plus draconiennes posées par l’organisation de guerre et qui, au surplus, bénéficient – dans une certaine mesure – pour la réalisation de leur programme totalitaire, de la solidarité économique des « Démocraties », tout comme celles-ci leur ont apporté déjà leur appui politique et matériel lorsqu’il s’est agi de mater le prolétariat aux endroits névralgiques des antagonismes de classe, c’est-à-dire avant tout en Italie et en Allemagne.

D’une confrontation du commerce des huit principaux pays créanciers avec celui des autres pays pouvant être considérés comme « débiteurs », ressortent ces bien curieux enseignements. D’abord, que les importations des États « riches » (Grande-Bretagne, États-Unis, France, Pays-Bas, Suisse, Belgique, etc.), augmentent de 1934 à 1936 de 13 p. c. ; celles des pays « pauvres », de 6 p.c. seulement. Par contre, les exportations des premiers s’accroissent de 4 p.c. et celles des seconds de 14 p.c. Ensuite, cette conséquence que le déficit de la balance commerciale des États créanciers augmente alors que la balance des pays débiteurs devient favorable pendant que le boni, que cette balance enregistre, augmente même de 15 p.c. durant les trois années envisagées. On peut évidemment alléguer que ce qui compte en dernière analyse c’est, non pas la balance commerciale, mais la balance des comptes qui, de positive qu’elle est en bloc pour les États riches, confère à leur situation de créancier toute sa valeur concrète. Il ne faudrait cependant pas en inférer qu’une balance des comptes déficitaire serait la preuve de la position critique du pays qui la subit. Qu’on ne perde pas de vue que si pour l’Allemagne, par exemple, cette balance fut positive en 1931, 1932 et 1933, le retour du déficit depuis 1934 n’a pas empêché le Fascisme de financer le gigantesque programme de réarmement et le plan « des Quatre Ans ». Cette capacité s’explique aisément sous le régime du contrôle dictatorial et absolu régissant les économies fascistes et qui rend possible le moratoire des dettes, l’interdiction de la sortie des capitaux, le rapatriement des capitaux « étrangers » appartenant aux nationaux, l’inexistence de capitaux « morts » (ou d’or immobilisé dans les coffres des banques d’émission), la mobilisation de toutes les ressources économiques, l’équilibre relatif du commerce extérieur et des payements par le jeu des « clearings ». On s’étonne des capacités d’armement de l’Italie en se basant sur la faiblesse, toute relative d’ailleurs, de ses moyens de production et, cependant, c’est une réalité qui n’est possible qu’avec l’appui effectif des Démocraties. Par rapport à 1935, l’Allemagne bénéficie en 1936 d’une augmentation de 15 p.c. en valeur de ses exportations ; ses ventes de produits fabriqués dépassent même celles de l’Angleterre et des États-Unis. La France, pour obtenir la liquidation de ses comptes de clearing avec l’Allemagne, a dû consentir à un supplément de ses importations de produits allemands. Ces clearings (règlements par différence) jouent d’ailleurs un rôle important dans la politique économique des États fascistes. Par exemple, dans les Balkans, l’Allemagne en use avec maîtrise pour accroître son influence économique au détriment des États d’Occident. Le jeu favorable des clearings permet également à l’Italie d’élargir ses importations et d’approvisionner ainsi son économie de guerre.

En bref, on peut affirmer avec certitude que la politique centripète de « sécurité » économique qui préside à l’organisation plus ou moins accélérée d’économies de guerre nationales – et qui a acquis la prépondérance au sein de chaque État – n’entre pas en opposition fondamentale avec l’exercice de la solidarité de classe des diverses bourgeoisies, solidarité qui s’impose au contraire pour que la « nouvelle politique économique » du Capitalisme mondial puisse pleinement s’épanouir.

Notes

  1. 22 p. c. en 1901-1906 pour la production et 29 p. c. pour les échanges. ↩︎