Parti Communiste International

NOTRE POSITION DANS LE MOUVEMENT COMMUNISTE

Catégories: Communist Left, Party Theses

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Notre rupture avec la Ligue des Communistes Internationalistes sera certainement interprétée comme une manifestation de pédantisme et de sectarisme impuissants par ceux-là même qui ont toujours considéré que les intérêts du prolétariat étaient inséparables de la promiscuité politique des courants agissant en son sein, que l’on a baptisée pompeusement d’UNITÉ, qui n’est que l’unité de la confusion, en réalité l’unité pour les intérêts du capitalisme.

On peut considérer que la scission fut prématurée en ce sens qu’elle a interrompu la confrontation politique engagée au sein de la Ligue sur la base de divergences secondaires et sans qu’ait pu être abordé de front le problème fondamental du parti. — Mais la guerre d’Espagne, question cruciale pour le prolétariat mondial, n’a fait que précipiter une cassure qui, nous en sommes convaincus aujourd’hui, se serait inévitablement produite dans la suite. — Ces circonstances, liées aux conditions historiques de la lutte prolétarienne, nous placent devant des difficultés telles qu’une inébranlable intransigeance principielle raffermie sans cesse par l’analyse marxiste des développements de classe, peut seule nous permettre de les surmonter comme elle nous fera résister aux cyclones sociaux que le capitalisme ne pourra que déchaîner ; comme elle nous aidera à intervenir ensuite dans les situations mûries afin de les orienter vers la révolution prolétarienne.

En effet, notre capacité révolutionnaire de demain est conditionnée par notre capacité d’aujourd’hui à nous situer clairement, sans équivoque, dans le processus de la lutte des classes, à définir avec la rigoureuse précision scientifique que cela implique, notre place, notre fonction et nos tâches dans la progression du mouvement communiste.

Nous n’hésitons pas à affirmer qu’au stade actuel de l’évolution des antagonismes de classe, il s’agit, pour un organisme prolétarien se posant comme tâche fondamentale d’édifier la charpente idéologique et les cadres du parti de demain, de résoudre surtout un problème de qualité et non de quantité. — Et à ceux qui nous accuseraient d’une certaine présomption naïve, nous répondrions sans plus que nous ne visons pas ici la qualité et l’honnêteté intrinsèques des individus composant cet organisme ; ce que nous visons c’est la capacité de ce dernier, non pas de lutter avec « succès » contre d’autres courants politiques en se développant extensivement à leur détriment ; mais de donner aux problèmes posés par la lutte des classes des solutions théoriques qui demain deviendront les instruments de la victoire prolétarienne, quand, pour transposer la formule de Marx : « l’arme de la critique interviendra dans la critique par les armes ».

Que sommes-nous donc ou plutôt, que voulons-nous représenter pour le prolétariat et que voulons-nous réaliser avec lui et par lui ?

Pour répondre, nous sommes obligés de nous référer à deux notions centrales dégagées par l’histoire même du mouvement ouvrier : le parti et la fraction. — L’expérience nous apprend que ces deux facteurs fondamentaux de la lutte des classes, bien qu’indissolublement liés, correspondent cependant à des phases différentes de cette lutte, répondent à des fonctions différentes suivant le climat historique. — En d’autres termes, Parti et Fraction expriment des états opposés pourrait-on dire de la classe prolétarienne et, par conséquent des rapports de force opposés également, entre la bourgeoisie et le prolétariat.

Nous simplifierons notre analyse en la rattachant essentiellement aux données qui se trouvent posées dans l’ère des révolutions prolétariennes qui a été effectivement ouverte en 1914.

Le Parti trouve sa pleine justification historique, agit véritablement, dans une période de montée révolutionnaire où explosent les antagonismes de classe, lorsque par son intervention dans les situations il aide le prolétariat à réaliser la capacité politique qui lui est nécessaire pour poser le problème du pouvoir et ses objectifs finaux.

Les deux conditions fondamentales qui permettent au prolétariat de s’affirmer comme classe révolutionnaire, résident donc d’une part dans la réalité objective s’exprimant par une maturation des contrastes de la société capitaliste et, d’autre part, dans l’existence du parti prolétarien appelé facteur subjectif parce qu’il jette dans la lutte le programme de la révolution. — Encore la révolution n’éclate-t-elle que lorsque la fusion s’opère entre la matière objective ou sociale et la matière subjective ou programmatique. — Ce phénomène de « synchronisme » social s’est manifesté en octobre 1917 en Russie. — Il n’est pas apparu en Allemagne, en 1919 ni plus tard, parce que les Spartakistes, insuffisamment armés idéologiquement, se sont heurtés par surcroît à une bourgeoisie infiniment plus puissante que la bourgeoisie russe. — En Italie, le parti communiste a surgi dans une phase postérieure à l’échéance révolutionnaire. — Enfin, dans les vieux centres de la démocratie bourgeoise, en France, en Angleterre, en Belgique, l’illusion démocratique a anéanti les possibilités révolutionnaires qui avaient été mûries par les événements.

Il vient un moment où la courbe de la révolution redescend, où les situations se « tassent », ce qui signifie que le capitalisme est parvenu à surmonter temporairement ses contrastes et s’est affirmé politiquement plus puissant que le prolétariat. — Si dans cette conjoncture historique, le parti ne parvient pas à faire avancer le prolétariat, en affrontant victorieusement les problèmes nouveaux qui surgissent dans les domaines de la théorie et de la tactique, s’il ne parvient pas à combler les lacunes du programme initial, révélées par le développement des événements, s’il « marque le pas », il s’affaiblit politiquement, se laisse pénétrer d’opportunisme, s’échappe par les forces capitalistes et, finalement, trahit. — La dégénérescence du parti s’explique ainsi par l’incessant mouvement contradictoire des forces économiques et politiques, par la dialectique de la lutte des classes, et non par le comportement particulier des individus qui le composent. — Ou bien l’idéologie communiste se renforce en s’enrichissant, au feu de la lutte — et alors le cours révolutionnaire reprend plus ou moins rapidement — ou bien cela ne se réalise pas et alors, l’idéologie bourgeoise qui reconquiert toute son influence (et nous savons si ses moyens sont puissants et multiples) mène en dirigeant la société vers la seule issue qui s’offre : la guerre impérialiste.

Dans une situation où le capitalisme parvient à maîtriser et même à asservir les organisations ouvrières et le parti, la fraction de gauche devient le lieu de retranchement du prolétariat, le point où se concentre sa conscience. — Et ici, rappelons que la préparation de la révolution pose un problème politique avant d’exiger une solution d’organisation. — Celle-ci, si parfaite soit-elle, ne représente une arme dirigée contre l’opportunisme que dans la mesure où elle sauvegarde l’intransigeance principielle de l’organisme prolétarien. — C’est précisément ce qu’ont compris les bolcheviks avant et après 1914 et c’est ce qui leur a permis, également, de conclure leur âpre travail théorique par la révolution d’octobre. — Voir dans la dure polémique engagée par Lénine contre les opportunistes en 1902 (Que Faire ?) et en 1904 (Un pas en avant, deux pas en arrière) une discussion byzantine portant sur un article de statut organique, ou bien une lutte du « sommet » contre la « base », c’est escamoter tout simplement le fond du problème, c’est nier aussi que « pour être vraiment une expression consciente, il faut que le parti sache établir des rapports organiques assurant un certain niveau de la conscience et élevant systématiquement ce niveau. » (Lénine, op. cit.) Les partis de la IIe Internationale, en faisant l’inverse, ont mené à la faillite de 1914. — En concevant le critère de l’organisation sous l’angle quantitatif plutôt que qualitatif, en pratiquant le « trade-unionisme » tendant à rabaisser l’idéologie du parti à l’idéologie de la masse ouvrière (en fait, celle du capitalisme), ils ont renié leur rôle d’avant-garde et sont devenus les agents de l’ennemi. — Par voie de conséquence, les défaites prolétariennes de 1918-1921, en Allemagne, Hongrie, Italie, trouvent leur explication fondamentale dans l’impréparation théorique des noyaux révolutionnaires qui ne s’étaient pas reliés antérieurement à un travail fractionnel sévère effectué au sein de la IIe Internationale, alors que par contre les Bolcheviks parvenaient à récolter ce qu’ils avaient semé au cours de leurs longues et pénibles luttes de fraction.

L’opportunisme de la IIe Internationale se greffa sur le développement impérialiste du système capitaliste. — Dans la crise de déclin de celui-ci, la faillite de la IIIe Internationale se rattache à l’intervention d’un nouveau facteur historique : l’état prolétarien qui, en sortant de l’orbite de la révolution mondiale, en devenant le pivot du socialisme national, s’est transformé en l’arme de corruption la plus puissante que le capitalisme ait utilisée. — Et encore une fois, le fait que des fractions de gauche n’aient pu s’affirmer au sein de la IIIe Internationale ou même en dehors d’elle, après les scissions de 1928, a déterminé une décomposition sans précédent du mouvement prolétarien, dont l’ampleur est mesurée par ce phénomène paradoxal de partis communistes évoluant à « droite » de la social-démocratie.

La fraction répond donc bien à une nécessité exprimée par le mouvement prolétarien à un stade déterminé de son évolution. — Elle n’est pas une « abstraction » mais elle représente un facteur concret de la lutte des classes, une sorte d’antidote que celle-ci oppose à la dégénérescence du parti en même temps qu’elle représente l’endroit où le prolétariat récupère et perfectionne ses capacités révolutionnaires. — Mais, et ceci est capital, la fraction en tant que lien politique assurant la survivance de la conscience prolétarienne, ne peut s’affranchir du milieu historique de la lutte des classes, ce qui signifie, qu’elle doit se rattacher étroitement aux réactions prolétariennes qui se déterminent au sein du parti tout en se situant au-delà des positions du parti et jamais en deçà.

Évidemment, les formes de liaison avec le parti — organiques ou extra-organiques — dépendent des rapports de classe et non de la volonté des militants. — C’est pourquoi la scission modifie la substance sociale de la fraction et provoque la rupture totale avec le parti seulement lorsque les conditions historiques existent pour la création du nouveau parti, c’est-à-dire lorsque l’ancien parti quitte ses bases de classe en passant dans le camp du capitalisme.

La fraction, puisqu’elle surgit pour assurer la continuité progressive du mouvement prolétarien, ne peut se placer en dehors du processus de ce mouvement, s’en rendre « indépendante » si elle ne veut se transformer en secte isolée d’académiciens politiques n’apportant aucun élément positif dans la lutte des classes. — En effet, puisque la fraction a comme tâche essentielle d’élaborer la solution des problèmes théoriques restés non résolus de par les circonstances historiques et la carence du parti, elle ne peut conclure son travail qu’en se fondant sur une analyse expérimentale du mouvement prolétarien, qui doit être réalisée à l’endroit où la substance idéologique est la plus dense, la conscience prolétarienne la plus élevée ; ne pas agir ainsi serait nier la filiation des expériences prolétariennes antérieures et faire rebrousser chemin au prolétariat, au lieu de le pousser en avant, par conséquent s’interdire le droit de parler en son nom. — On ne peut retourner en deçà du Manifeste communiste quant à l’interprétation de l’histoire ; en deçà des révolutions de 1848 pour ce qui est de l’autonomie du mouvement prolétarien ; en deçà de la Commune de Paris de 1871, quant à la conception marxiste sur l’État ; en deçà d’octobre 1917, quant à la notion de dictature du prolétariat et à la conception sur la nature et le rôle du parti.

D’autre part, il est évident que la fraction ne réalise sa fonction prolétarienne que dans la mesure où elle prouve sa capacité à comprendre les situations historiques, non en se figeant « dogmatiquement » sur les principes acquis, mais en enrichissant ceux-ci des enseignements fournis par les expériences nouvelles. — Pour réunir les éléments théoriques du nouveau programme de la révolution, il faut partir des principes fondamentaux de l’ancien programme qui ont été fixés par l’expérience historique, sinon on vicie les bases des solutions ultérieures en procédant à un « révisionnisme » principiel de nature rétrograde. — À ceux qui objectent que la question consiste précisément à faire un « choix » des principes à conserver, nous répliquerons qu’un tel choix prend également une signification réactionnaire. — Et qu’on nous entende bien. — Si les principes des deux premiers congrès de l’Internationale Communiste restent intégralement valables, c’est parce que, comme nous venons de le dire, ils ne font que consacrer théoriquement des faits définitifs. — Par contre, les formulations tactiques du IIe Congrès peuvent et doivent être réexaminées parce qu’elles répondent à des situations contingentes et qu’elles évoquent aussi des perspectives qui n’ont pas été réalisées au cours de l’évolution ultérieure. — C’est ainsi que les thèses sur le parlementarisme, les questions nationale et coloniale, la question agraire, sont à refondre dans certaines de leurs parties, puisque les faits les ont déjà révisées.

Quant aux fractions de gauche issues du mouvement communiste fondé par la IIIe Internationale, elles ne pouvaient se maintenir dans la ligne de continuité et de progression historiques de ce mouvement qu’en se reliant fermement au patrimoine théorique légué par ce formidable événement que fut la Révolution russe et qui délimita deux époques du capitalisme : la progressive et la décadente — en même temps que deux phases de l’histoire ouvrière : celle du réformisme et celle des révolutions prolétariennes.

En outre, ces fractions avaient à affirmer leur indépendance, mais seulement vis-à-vis des forces politiques condamnées par l’évolution et non par rapport au cours historique de la lutte prolétarienne dont elles devaient être au contraire l’émanation et l’expression organique. — Cette position — des fractions — dépendante de la lutte des classes signifiait par conséquent que leur substance et leur activité dépendaient aussi des situations exprimant un certain rapport des classes ; en d’autres termes que, pas plus que la volonté de l’homme ne détermine à elle seule la réalité sociale — mais que c’est avant tout celle-ci qui règle la volonté — un organisme prolétarien, si résolu et si clairvoyant soit-il, est impuissant à créer des actions de classe et encore moins des situations révolutionnaires, lorsque les possibilités sociales d’intervention n’existent pas. — De même la capacité des fractions de s’élargir et d’agir en partis résulte seulement des explosions de classe, de la maturation des contrastes sociaux ; c’est pourquoi leur travail et leur activité ne pouvaient que se régler sur la dynamique des événements. — Et comme elles surgissaient dans une période de déclin idéologique du parti ou après sa faillite totale, elles avaient avant tout à se concentrer sur des tâches d’élaboration politique, à se conformer ainsi véritablement au précepte de Lénine, suivant lequel il n’y avait pas d’action révolutionnaire possible sans théorie révolutionnaire. — Et affirmer cela, ce n’était pas avancer un prétexte à ne pas « agir » ainsi que le supputaient les « réalistes de la révolution » qui trouvaient dans leur démagogique « agitation de masse » l’occasion de dissimuler leur ignorance crasse des problèmes ouvriers ou leurs criminels desseins ; c’était simplement poser les conditions fondamentales de vie et de développement des fractions et sauvegarder par conséquent leurs capacités d’intervention jusqu’à ce que sonnât l’heure de leur transformation en partis.

L’opposition internationale de gauche de Trotsky, qui se constitua en 1930 après les scissions successives de 1927/1928, a été acculée au suicide politique — et, avec elle, la plupart des oppositions nationales dont elle n’était que l’hétéroclite expression — précisément parce qu’elle n’a pas su poser le problème de la lutte fractionnelle sur son véritable terrain, celui de la création de fractions appelées à prendre la succession du courant centriste de la IIIe Internationale qui devait évoluer irrésistiblement vers l’opportunisme et la trahison. — Une analyse rétrospective de l’évolution de cette défunte opposition de gauche et, particulièrement, de l’opposition belge, nous servira aujourd’hui de conclusion.

* * *

En réalité, la substance des diverses oppositions, dès leur origine fut déterminée par la nature des scissions dont elles émanèrent. – Nous savons que ce fut la crise interne du Parti communiste russe – expression des contrastes développés par l’existence d’un état prolétarien isolé au sein du monde capitaliste – qui fut l’élément moteur des ruptures successives dans le mouvement communiste international. – Cela signifia que les formations oppositionnelles durent se borner à emprunter à la plateforme de l’opposition russe le capital politique avec lequel elles se constituèrent, faute d’avoir pu élaborer au sein même des partis et par le canal des fractions, des solutions reliées aux multiples et complexes problèmes de la lutte prolétarienne posés dans chaque pays, ce qui leur aurait permis d’apporter leur contribution propre au développement de la politique communiste internationale ainsi que leur soutien positif aux camarades de la gauche russe aux prises avec d’énormes difficultés théoriques. – Les scissions, tout en se rattachant à une appréciation commune, bien que superficielle, du problème russe, ne réussirent cependant pas à créer des facteurs susceptibles de faire progresser nationalement et internationalement la lutte prolétarienne, parce qu’elles ne répondirent pas concrètement aux exigences posées par cette lutte. –

L’incapacité des groupements oppositionnels à se relier dans la suite à la lutte des classes, doit être expliquée par leur carence politique initiale aussi bien que par leur base organique qui était de nature à anéantir toute possibilité d’un travail fractionnel intransigeant. – Sur le terrain de l’organisation comme sur le terrain politique, les oppositions ne faisaient qu’exprimer la confusion imprégnant la vie de l’opposition russe. – Les bases organiques de celle-ci ont été définies par Trotsky lui-même lorsqu’il considérait que la plateforme de gauche devait être défendue avec la perspective de « voir le parti réussir par une réforme intérieure, à transformer le zigzag centriste-gauche de la direction en un véritable cours léniniste » (Contre le courant 25/10/1928). – C’est à dire que l’objectif de l’opposition ne résidait pas dans la conquête de la direction du parti au feu de la bataille des classes, mais qu’il visait le redressement de la direction centriste ; ce qui permit à Trotsky d’affirmer que le travail oppositionnel pouvait parfaitement se fonder sur le renoncement aux méthodes fractionnelles. – En fait, on sacrifiait l’activité de la gauche au mythe de l’unité du parti ; on acceptait la dissolution des fractions et on consentait à agir sous l’égide du « centralisme-démocratique » que le centrisme toléra temporairement pour mieux étouffer dans la suite tout développement de la fraction de gauche. –

Lorsque, plus tard, Trotsky posera le problème de la fraction (notamment pour l’opposition française) il en faussera les données – comme cela apparaîtra au travers de ses directives ultérieures – et il faussera en même temps l’orientation des groupements d’opposition sans même parvenir à leur imprimer une direction unique, les uns évoluant comme organismes « indépendants » des partis communistes (opposition belge), d’autres luttant pour la réintégration et la « réforme » du parti. –

De même que les scissions s’étaient trouvées étroitement dépendantes de la question russe, de même celle-ci absorba presque toute l’activité des oppositions sans que se réalisât une certaine polarisation fractionnelle autour de la tâche fondamentale de solutionner les problèmes spécifiques à chaque prolétariat par rapport à la signification internationale de l’expérience russe. – Le « redressement » des partis communistes devint l’axe de la politique de l’opposition internationale quand celle-ci se fonda par simple juxtaposition des multiples groupes hétérogènes créés depuis 1928. – Cette position superposée à celle de la défense de l’URSS, était bâtie sur l’hypothèse que le courant centriste des partis parviendrait à se « redresser », c’est à dire à représenter un facteur révolutionnaire sous la poussée d’une « croisade » capitaliste contre l’URSS. : Trotsky, en effet, imagina possible la victoire prolétarienne en Allemagne, non pas au travers du triomphe idéologique de la gauche, mais sous le contrôle de la direction centriste, de même qu’il crut vraisemblable une défense révolutionnaire de l’URSS, appuyée sur la politique contre-révolutionnaire du centrisme et qu’il n’hésita pas, par surcroît, à affirmer, avant l’avènement du fascisme en Allemagne, que semblable événement justifierait la mobilisation du prolétariat russe, même sous le commandement de Staline. –

Mais la tentative de vouloir appliquer à l’échelle internationale la politique du « redressement », n’aboutit qu’à la désagrégation des forces oppositionnelles parce que les réactions salutaires qu’elle détermina dans certains groupes, ne furent pas mises à profit et ne contribuèrent malheureusement qu’à éloigner davantage ces groupes du centre névralgique de la lutte des classes (à part de rares exceptions comme le groupe italien de Prometeo), à les affaiblir par conséquent dans la mesure où ils s’affirmaient sur la ligne de l’évolution indépendante. –

La vie de l’Opposition belge a fourni à cet égard de précieux enseignements que nous allons essayer de dégager. –

Il faut se rappeler que, parallèlement à ce qui se passa dans les autres partis, la scission, dans le parti belge, fut le corollaire de la crise du parti russe et non la conséquence d’oppositions de principes et de tactique créées par les exigences de la lutte du prolétariat belge. – De même le nouveau groupe de gauche, de par son impréparation idéologique, ne put que reprendre à son compte la plateforme de l’Opposition russe, tout en faussant par conséquent dès son départ son orientation politique. – Également du point de vue organique, l’équivoque domina parce que l’Opposition belge ne parvint pas à se situer nettement dans la lutte des classes, parce qu’elle ne s’affirma ni comme fraction, ni comme parti, mais plutôt comme un groupe indépendant qui enregistrait d’emblée l’impossibilité d’agir sur les éléments du parti et déclarait vouloir se diriger vers la constitution « d’un parti révolutionnaire de masse » (brochure : Que veut l’Opposition ?) en préconisant ainsi en fait une politique d’isolement du milieu de classe. – Les élections partielles d’Anvers en décembre 1928 et les élections générales de mai 1929 confirment la volonté de l’Opposition, par la présentation de candidats propres, de s' »affranchir du Parti communiste, d’apparaître comme organisme « indépendant » bien qu’agissant comme un deuxième parti, et sans que cela correspondît aux rapports des classes de l’époque. –

Cependant, quand en 1929 s’esquissa la rupture entre Charleroi et les éléments groupés autour du bureau exécutif, la preuve se manifesta clairement que l’Opposition n’avait pas réussi à se constituer un capital théorique propre qui lui eût quand même permis de relier les discussions aux problèmes spécifiques de la lutte en Belgique et non, comme ce fut le cas, au conflit sino-russe à propos du chemin de fer de l’Est chinois, à la défense de l’URSS et à l’alternative du redressement ou non-redressement des partis communistes. – Ce n’était cependant là que le fruit d’une évolution au cours de laquelle l’opposition avait répudié le travail fractionnel pour se donner l’illusion qu’elle pouvait se substituer arbitrairement au Parti dans toutes les manifestations de classe où celui-ci intervenait. – Il en résulta que les conséquences de la deuxième scission furent également entièrement négatives. – Charleroi rejoignit le confusionnisme de l’Opposition internationale en se ralliant à la politique de redressement des partis, à la défense inconditionnelle de l’URSS, en s’affirmant contre la création du second parti et pour la formation de fractions (vidées de leur substance). – Le bureau exécutif, de son côté, repoussait la directive du redressement telle qu’elle était définie par l’Opposition internationale et il crut trouver dans cette conception erronée de la lutte fractionnelle une justification à sa propre politique « indépendante » consistant à « orienter nettement son travail vers la constitution d’un véritable parti communiste et à rejeter délibérément la proposition de se constituer en fraction interne du parti communiste officiel comme dangereuse et devant aboutir à de nouvelles et cruelles déceptions pour le développement de l’influence communiste en Belgique » (Déclaration de novembre 1930). –

Le nouveau groupe persistait ainsi à user de méthodes qui s’étaient cependant révélées désastreuses puisque, du propre aveu du bureau exécutif tirant le bilan de l’activité passée : « l’Opposition n’avait pu garder dans ses rangs l’ensemble des éléments qu’elle avait groupés lors de la scission du parti et que dans maint endroit elle avait perdu presque tout contact avec les ouvriers » (Communiste 24.8.1930). – Il est vrai que pour ce courant, la question : fraction ou parti, relevait de la tactique et non des principes car, s’il considérait que le travail fractionnel s’imposait par exemple en Allemagne et en France, où l’influence des partis communistes était grande, il n’en était pas de même en Belgique où il fallait pousser les ouvriers à rompre avec un parti communiste squelettique pour créer un nouveau parti et lutter efficacement contre la social-démocratie (nous connaissons l’antienne : aller aux masses…). –

Le fait que ce fut ce même courant – ou plutôt ce qui en resta – qui fonda, un an après la scission de Charleroi, la Ligue des Communistes Internationalistes, permet de comprendre l’évolution de celle-ci, puisque par ses bases organique et politique, elle fut inévitablement portée à se placer au niveau de la conscience des masses plutôt que d’élever cette conscience au niveau des nécessités de la lutte prolétarienne, et bien qu’on puisse dire que ce fut le noyau communiste qui résista le plus longtemps à la débâcle de l’Opposition internationale, précisément parce que vivant au dehors d’elle. –

Lorsqu’en 1933, la Ligue, reprenant la thèse développée par le bureau exécutif de l’ancienne Opposition de 1930, considérait que « l’effort des Communistes de gauche devait se porter surtout sur la réserve social-démocrate », elle ne faisait qu’entretenir la confusion créée entre prolétariat et courants politiques le dominant ; entre liaison avec le prolétariat au travers de ses organisations de classe : les syndicats et collusion avec les partis qui l’asservissaient au Capitalisme ; entre le facteur objectif : la classe et le facteur subjectif : la conscience de classe. – Quand la Ligue, d’une part, envisageait la possibilité de s’adjoindre « les meilleurs parmi les ouvriers et militants attachés à la social-démocratie à qui la décomposition de cette dernière ouvre lentement mais sûrement les yeux » mais, que d’autre part, elle considérait que « les alliances à réaliser avec les groupes ou éléments venant de la social-démocratie ne pouvaient se faire qu’après une profonde discussion… et que toute recherche de faire nombre doit être bannie si elle doit se faire au détriment de la qualité et de l’homogénéité du nouvel organisme à créer », elle posait le problème de la construction du parti de demain en faisant fi de l’expérience historique. – On ne pouvait sans aller au devant de nouvelles défaites prolétariennes, construire les partis comme l’avait fait la IIIème Internationale sous la poussée des circonstances historiques : en croyant pouvoir allier l’eau et le feu elle avait étouffé le brasier révolutionnaire en Hongrie, en Autriche et en Allemagne. – La Ligue, faisant marche arrière, se plaçait dans l’impossibilité de devenir l’organisme d’avant-garde forgeant le programme plus avancé de la Révolution prolétarienne. –

Lorsque l’Opposition internationale opéra son fameux tournant de 1933, après l’avènement d’Hitler, en abandonnant la directive du redressement pour celle de la création des nouveaux partis, la Ligue crut voir dans cet événement une consécration de sa propre politique d’indépendance organique alors qu’il esquissait simplement la faillite idéologique de l’opposition avec l’amalgame politique réalisé à la Conférence de Paris et la décision de construire la nouvelle Internationale et de fonder le programme de la Révolution en s’appuyant sur la collaboration des gauches socialistes. – D’ailleurs, en 1934, la déroute de l’opposition se consomma par la liquidation de la IVème Internationale en France et en Belgique, et le retour des groupements oppositionnels au sein de la IIème Internationale. – Mais ne fallait-il pas « changer le rapport des forces, entrer dans la masse » et ainsi payer le prix de l’incapacité où l’Opposition s’était placée – de son propre aveu – à réaliser un travail fractionnel fructueux et la formation de cadres cohérents ? Il est vrai qu’on se rassurait en considérant que « l’irréconciliabilité principielle n’a rien de commun avec la pétrification sectaire qui passe inattentivement dans les changements de la situation et de l’état d’esprit des masses », que par conséquent le problème prenait un aspect quantitatif car la Ligue (française) avait chance de modifier le rapport des forces en entrant dans le parti socialiste ! (rapport Vidal). –

Si du point de vue formel, la Ligue des Communistes Internationalistes dénonça la banqueroute oppositionnelle, il n’en est pas moins vrai qu’en substance sa politique s’apparentait à celle de l’Opposition puisqu’elle ne rejetait pas l’hypothèse que « des noyaux révolutionnaires se hissant à la hauteur des buts historiques du prolétariat puissent se développer au sein des partis socialistes indépendants sous la poussée irrésistible des masses » ou – ceci est significatif – « par suite de la difficulté persistante des groupements d’avant-garde indépendants à se développer en partis ». –

Sur le plan parlementaire, la faiblesse principielle de la Ligue se marqua encore davantage. –

Alors qu’en 1928-1929, l’Opposition belge – nous l’avons signalé – présentait ses propres candidats, en 1932, dans une phase de dégénérescence beaucoup plus avancée du Parti communiste, la Ligue préconisait le vote en faveur de celui-ci parce qu’il « représentait malgré tout l’idée de la révolution prolétarienne ». – Aux élections partielles de 1935, le courant dirigeant demandait de voter pour le candidat communiste « en signe de protestation contre l’appui donné par les socialistes et les syndicats à l’Union nationale ». – Aux élections générales de 1936, alors que l’Union nationale a consommé la misère des masses (dévaluation) la direction proposait de voter pour le POB et cela, parce que, s’abstenir serait faciliter l’avènement du fascisme. –

Quelques semaines plus tard, se déclenchait l’attaque du capitalisme espagnol et la majorité de la Ligue n’hésitait pas à faire la scission afin de pouvoir se relier à « l’antifascisme prolétarien » en acceptant une guerre dirigée par le Capitalisme. –

Le « réalisme » politique triomphait ainsi de l’intransigeance principielle, sur les cadavres des prolétaires espagnols1.

Notes

  1. nous reproduisons plus loin la resolution minoritaire sur l ‘Espagne. 
    ↩︎