Parti Communiste International

L’URSS, Foyer de la Contre-Revolution (à propos d’un discours de Staline)

Catégories: Opportunism, Popular Front, Stalinism, Trotskyism, USSR

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Il est indéniable que dans l’ère de l’Impérialisme ou période de déclin du Capitalisme, c’est l’antagonisme décisif entre la Bourgeoisie et le Prolétariat – c’est-à-dire entre les deux classes fondamentales délimitant la société capitaliste – qui, en dernière analyse, fournit la clef des puissants et profonds remous sociaux comme de leurs manifestations de surface.

Au sein du monde capitaliste, l’interdépendance de ses parties est flagrante, en dépit des tendances centrifuges traduites par le mouvement du nationalisme économique.

Sur le terrain politique cette interdépendance ne se manifeste-t-elle pas par la solidarité internationale de la Bourgeoisie, chaque fois que surgit un foyer révolutionnaire de nature à menacer son pouvoir ? L’expérience d’après-guerre ne démontre-t-elle pas qu’en face de semblable menace la Bourgeoisie mondiale fut toujours capable de subordonner ses intérêts particuliers – s’exprimant dans les contrastes entre États capitalistes – à son intérêt historique consistant à sauvegarder sa position de classe dominante ? Que l’on se souvienne de la révolte « spartakiste » écrasée avec les armes abandonnées par les alliés à l’Allemagne « républicaine » ; des événements de 1923, qui en sont l’épilogue ; de la tragédie chinoise de 1927 où la coalition impérialiste se conjuguant avec l’opportunisme de la IIIe Internationale, noya le prolétariat dans son sang ; du massacre de Vienne en 1934, et enfin, aujourd’hui, de l’union tacite des Fronts Populaires démocratiques et des États fascistes présidant à une saignée monstrueuse des prolétaires espagnols.

L’État prolétarien engendré par Octobre 1917 n’a pas échappé à ce solidarisme de classe animant la Bourgeoisie mondiale. Ce que, de 1918 à 1921, le Capitalisme n’a pu imposer par l’interventionnisme armé, elle l’a réalisé par l’influence corruptrice de son système idéologique comme de ses moyens matériels : la coexistence « pacifique » de deux systèmes sociaux antagoniques ne pouvait, en fin de compte, signifier autre chose que l’absorption de l’un par l’autre ; et parce que l’État prolétarien se détacha du prolétariat mondial, le « socialisme en un seul pays » devait inévitablement s’intégrer au mécanisme de la Société capitaliste, riche de traditions séculaires, de richesses accumulées et des profonds appuis spirituels dont elle disposait au sein même du prolétariat.

Nous sommes par conséquent de ceux qui rejettent la tentative d’attribuer la dégénérescence de l’État soviétique à la responsabilité particulière d’une coterie bureaucratique assoiffée de pouvoir et de jouissances matérielles, de ceux qui se refusent donc à manger du « staliniste ». Nous affirmons qu’un tel critère n’a rien de commun avec le marxisme parce qu’il juge les événements russes d’après leurs effets au lieu de les rattacher aux racines profondes qu’ils plongent dans le mouvement contradictoire de la lutte internationale des classes.

Ce sont en effet les difficultés énormes imposées par la coalition puissante de toutes les forces conservatrices à l’avancement de la Révolution prolétarienne mondiale ; c’est l’ampleur de l’enjeu posé par la lutte décisive entre la Bourgeoisie et le Prolétariat mondial ; c’est le déséquilibre profond entre, d’une part, la gigantesque concentration de moyens matériels, politiques et idéologiques accumulés par le Capitalisme au cours de siècles d’ascension au pouvoir et, d’autre part, les efforts opiniâtres et sanglants que doit réaliser le prolétariat pour s’élever à la conscience de sa tâche historique sans laquelle il ne peut rien ; c’est tout cela qui explique pourquoi l’arme la plus tranchante que le prolétariat était parvenu à jeter sur l’arène des classes : l’État prolétarien, s’est transformée en un instrument du Capitalisme mondial.

Il est bien certain que le sort de l’État soviétique – et celui de la Révolution d’Octobre – étaient préjugés dès que l’on considérait que le problème essentiellement international de la construction du socialisme, pouvait être résolu dans un cadre national et indépendamment du développement de la lutte mondiale des classes. Car de deux choses l’une : ou bien le prolétariat russe restait relié au prolétariat des autres pays par son État et par l’Internationale Communiste et dans ce cas il conditionnait la victoire de la révolution mondiale ou tout au moins orientait vers cette issue le cours de l’évolution historique, même au travers de succès temporaires du Capitalisme, ou bien l’État prolétarien tendait à se constituer en facteur « autonome » et alors il s’intégrait inévitablement dans la trajectoire aboutissant à la guerre impérialiste. Nous savons que c’est cette dernière hypothèse qui se réalisa.

Quand Staline, au cours de son entretien avec le journaliste américain Howard, en mars 1936, répondait que la Révolution n’était pas un article d’exportation, il créait évidemment pour les besoins du « socialisme national » un grossier et répugnant quiproquo ; car s’il était bien vrai que l’État soviétique ne pouvait « exporter » la Révolution par la force des armes, il était tout aussi vrai qu’il avait à se subordonner, comme facteur politique puissant, à la lutte du prolétariat mondial. Quand Staline ajoutait que puisque le prolétariat russe avait « voulu » faire la révolution et l’avait faite, pouvait de ce fait, passer à l’édification de la nouvelle « société sans classes », il se fondait sur cette imposture, développée par le Centrisme, qui tendait à faire croire que la suppression de l’exploitation du prolétariat découle automatiquement de la collectivisation des moyens de production.

Nous savons qu’en réalité l’appropriation collective supprime seulement – et encore dans une certaine mesure – la contradiction entre la forme sociale de la production et la propriété privée qui régit celle-ci, mais qu’elle ne fait disparaître ni les classes, ni la lutte des classes, ni, par conséquent, un certain degré d’exploitation de classe inhérent à la période de transition entre le Capitalisme et le Communisme. Et la preuve en est donnée par ce phénomène historique nouveau de deux systèmes économiques : le capitaliste et le soviétique, fondés sur des bases sociales et juridiques opposées et convergeant, cependant, vers le même objectif : l’écrasement du prolétariat.

Cela prouve, par surcroît, que la dictature du prolétariat ne peut s’affirmer effectivement que si le parti prolétarien, au travers duquel elle s’exerce, parvient à conférer au processus économique et social un contenu et une direction opposés au contenu et à l’orientation révélés par le mécanisme capitaliste, c’est-à-dire en renforçant la position économique et politique du prolétariat, dans la lutte acharnée des classes.

Au contraire, en quittant le terrain solide des classes, l’URSS, pour « rattraper les pays capitalistes » et pour défendre le « socialisme en un seul pays », a été inévitablement acculée à devoir recourir aux méthodes capitalistes d’exploitation du travail, alors même que cette exploitation se réalisait sous des formes différentes, déterminées par le maintien de l’appropriation collective.

En vérité, l’opposition russe « trotskyste » ne fut pas étrangère à la politique de « défense nationale » du centrisme, lorsqu’elle considéra que la question de l’industrialisation était décisive pour assurer les ressources techniques de nature à renforcer les capacités de résistance du « bastion du socialisme ». Ce faisant, elle donnait ainsi sa sanction théorique à l’asservissement économique et politique des ouvriers russes qui allait de pair avec le « succès » des plans quinquennaux assuré, d’autre part, par l’appui matériel du capitalisme mondial.

Les thuriféraires du centrisme n’ont jamais marqué d’inquiétude, et pour cause, quant à la contradiction – qui s’approfondissait avec l’évolution même de l’URSS – entre, d’une part la « construction du socialisme » et, d’autre part, l’extension de toute la machine étatique, le renforcement inouï de ses moyens répressifs et la croissance du chancre bureaucratique ; alors que le marxisme nous enseigne que la réalité du socialisme ne peut se traduire que par un processus inverse de dépérissement des fonctions de l’État prolétarien.

D’un autre côté il est faux d’affirmer que l’évolution du régime soviétique s’est accomplie suivant un plan prémédité du « stalinisme », alors qu’en réalité celui-ci est le produit d’une situation historique surgie d’événements formidables auxquels les bolcheviks et, avec eux, le prolétariat mondial, ne parvinrent pas à opposer des solutions politiques et économiques adéquates. Il est par conséquent impossible d’expliquer les agissements monstrueux du « stalinisme » autrement qu’en les reliant aux manifestations de la lutte internationale des classes, au sein de laquelle l’État soviétique ne représente plus un bastion avancé du prolétariat mais un instrument terriblement efficace du Capitalisme. C’est à la nature capitaliste de la politique centriste que l’URSS doit d’être aujourd’hui la sentinelle vigilante de la Contre-Révolution mondiale.

Au contact de cette vérité, on comprend pourquoi l’URSS et ses appendices : les partis « communistes » ont été amenés à régler leur conversion sur la marche précipitée de l’évolution capitaliste.

C’est surtout après la victoire du Fascisme allemand en 1933 et la disparition du point névralgique de la lutte mondiale que s’effectua le tournant. Déjà l’URSS était entrée dans le concert des « nations de la paix » en proposant à Genève le désarmement intégral (!) puis en y substituant la formule de « l’organisation de la paix » ; En 1934, ce fut l’adhésion à la « Société des brigands » inaugurant la politique des « pactes de non agression » qui fut couronnée par le traité franco-soviétique de 1935 : à ce moment, la trahison du centrisme se consommait par l’appui ouvert à l’impérialisme français et la manifestation du 14 juillet à Paris.

Coïncidence étrange : au moment où elle ralliait la SDN, l’URSS procédait, à l’intérieur, à la suppression de la carte de pain et du rationnement de certains produits agricoles, mesure qui par son esprit « libéral » parut marquer un pas vers une élévation des conditions de vie du prolétariat, alors qu’en réalité, par le jeu du prix moyen des articles précédemment réglementés, elle aggrava la différenciation sociale et représenta une concession extrêmement importante à la classe paysanne. Ce n’est évidemment pas le fait du hasard si, quelques mois plus tard, en décembre 1934, Kirov – créature du centrisme – fut abattu par Nicolaïev, un membre du parti. Certes, la bureaucratie aura soin de dénaturer la signification politique de ce geste de désespoir pour en dissimuler les origines sociales et pouvoir en reporter la responsabilité sur le « centre de Leningrad » (?) et le « Trotskysme ». Ainsi la terrible vague de terreur qui sera déclenchée, les exécutions et déportations massives d’ouvriers décrétées par la loi martiale pourront apparaître comme des mesures de « défense de la Révolution », bien qu’elles n’auront certes rien de commun avec la terreur révolutionnaire exercée durant la guerre civile en 1918/1920.

Mais l’étouffement momentané des contrastes sociaux permettait au centrisme, pressé par les exigences des plans quinquennaux, de passer à une nouvelle « réforme » en perfectionnant les méthodes de production de plus-value « socialiste ». D’où l’efflorescence du « stakhanovisme » auprès duquel le « sweating system » capitaliste paraît anodin.

En contrepartie il devenait nécessaire d’affermir la base paysanne du Centrisme et c’est pourquoi, en juin 1936, les organes dirigeants approuvèrent le projet de la nouvelle constitution, en gestation depuis un an et que le Congrès des Soviets (?) entérina simplement en décembre. En vérité il s’agissait là uniquement d’une liquidation juridique du régime soviétique tel qu’il avait été défini par les Constitutions de 1918 et 1924, mais qui s’était déjà traduite grosso modo dans les faits par la conservation purement formelle du pouvoir des Soviets : comme l’indiquait Staline dans son rapport, on avait à « apporter des changements à la Constitution adoptée en 1924 en tenant compte des transformations qui avaient été réalisées dans la vie de l’URSS vers le socialisme depuis 1924 jusqu’à nos jours » (!) Il fallait « préciser la base sociale et économique de la Constitution en correspondance avec le nouveau rapport des classes ». Pour Staline, ce nouveau rapport exprimait évidemment la liquidation de toutes les classes exploiteuses : capitalistes, koulaks (!) Le prolétariat n’était plus le prolétariat puisqu’il « possédait » les moyens de production et que par la disparition des capitalistes toute possibilité d’exploiter la classe ouvrière était exclue (!) Truisme admirable ! Certes, il existait encore deux classes, les ouvriers et les paysans, mais c’étaient deux classes « amies », nullement antagoniques (!) Par conséquent, on pouvait sans danger, abattre la digue que le statut électoral opposait jusqu’ici au flot de la paysannerie par la prépondérance des soviets urbains et la représentation indirecte des soviets de village ; on pouvait encore rétablir la propriété privée « kolkhozienne », le droit d’héritage, la jouissance perpétuelle de la terre, etc… puisque tout cela reflétait le « nouveau rapport de classe » ! On évitait naturellement de répondre à l’objection – pourtant fondamentale – au point de vue marxiste, que l’inexistence de classes antagoniques devait signifier la disparition des classes et aussi de tout parti politique. Par contre on ne justifiait plus l’imposition du parti unique par le critère marxiste de la dictature du prolétariat mais parce qu’il « n’existait plus de terrain social pour plusieurs partis ». Comment alors s’expliquait leur interdiction ?

Ce qu’inaugurait en réalité la « constitution la plus démocratique du monde » c’était l’application d’un programme visant à l’anéantissement total des vestiges et des acteurs éminents d’Octobre, car ainsi pourrait se parachever l’œuvre contre-révolutionnaire engendrée par le « socialisme en un seul pays » sur le fond de l’écrasement du prolétariat mondial.

Il fallait des gages sanglants à l’ogre capitaliste. Le Centrisme les lui fournit en accusant du crime de lèse-révolution des artisans d’Octobre et des compagnons de Lénine. Et on assista à ce répugnant spectacle sans précédent de condamnés politiques, envoûtés par la mystique du parti, apportant la justification de leur propre assassinat au procès de Moscou en août 1936. Zinoviev, entre autres, fit cette déclaration grotesque : « Mon bolchevisme a varié, a dégénéré en anti-bolchevisme et, par le trotskysme, je suis arrivé au fascisme. Le trotskysme est une variété de fascisme et le zinovievisme est une variété du trotskysme » ! – déclaration dont usèrent abondamment les chacals centristes.

Autre coïncidence édifiante. Le « complot » de Moscou éclata à un moment de tension extrême de la situation internationale. À l’effort de classe des prolétaires de France, de Belgique et d’Espagne, pour briser la cangue des Fronts Populaires, répond l’écho des fusillades du Kremlin, scellant le pacte criminel entre centrisme et capitalisme. Les socialistes-révolutionnaires de 1922, les Ramzine et consorts du procès « du parti industriel » de 1930, les mencheviks de 1931 avaient bénéficié de l’indulgence soviétique. Les condamnés de 1936 payent de la mort leur qualité de « vieux-bolcheviks ».

D’autre part, les accusés d’août 1936 étaient des « défaitistes » et des « comploteurs » contre la vie des dirigeants ; ceux du nouveau procès de février 1937 deviennent des agents directs de la Gestapo allemande et de l’Impérialisme japonais, pour les besoins de la politique centriste poussant à la maturation idéologique pour la guerre, à la soudure d’Union sacrée. L’accusation porte essentiellement sur la « trahison de la patrie » alors que « tout notre pays est prêt, au premier appel du parti et du Gouvernement, à se lever comme un seul homme, pour la défense de la patrie ». Quant au « trotskysme », il ne s’agit pas d’un « parti politique, mais d’une bande de criminels, d’agents des services d’espionnage étrangers ». Tel sera, d’ailleurs, le thème développé par Staline dans son discours du 3 mars qui, de plus, reprendra en substance la menace lancée au procès par Radek (sauvant ainsi sa tête) à l’égard des « trotskystes » de France, d’Espagne et d’ailleurs.

Le leitmotiv de Staline sera que puisque le « trotskysme » n’est plus un courant politique, comme « il l’était il y a sept ou huit ans » (!), mais un « ramassis de bandits sans principes » il s’agira, pour l’extirper du prolétariat, non plus de recourir à des méthodes de discussion, mais à des moyens « nouveaux » qui ne seront pas autre chose qu’une organisation internationale de provocation policière liée à une vaste campagne tendant à discréditer devant le prolétariat et à livrer à sa propre répression, la poignée de révolutionnaires qui luttent pour la survivance de la conscience prolétarienne, seule garantie des victoires de demain. Alors que dans son rapport sur la nouvelle Constitution, Staline avait simplement éliminé la lutte des classes, celle-ci réapparaît dans son discours du 3 mars afin d’alimenter la « lutte contre le Trotskysme ». Pour développer l’idée que le « trotskysme russe n’est pas isolé et qu’il dispose des réserves de toute une série de groupes et organisations au-delà des frontières de l’URSS, hostiles à l’Union soviétique », Staline devra ressusciter aussi l’idée de l’internationalisme de la lutte des classes (sauf bien entendu, pour ce qui est du mouvement prolétarien). De cette façon pourra être « internationalisée » également la méthode d’extirpation du Trotskysme et le centrisme deviendra mieux qu’un auxiliaire précieux du Capitalisme ; il deviendra le facteur le plus actif de la contre-révolution.

Qu’aujourd’hui, en URSS, les réactions ouvrières ne puissent s’exprimer qu’au travers de gestes sporadiques et désespérés ou soient dissimulées derrière de sinistres comédies judiciaires, cela résulte incontestablement de l’incapacité où s’est placée l’ex-Opposition de gauche à se frayer un chemin dans la masse, à assurer cette continuité de conscience prolétarienne sans laquelle la dictature du prolétariat, vidée de sa substance de classe, se retourne inévitablement contre le prolétariat et contre la révolution mondiale.

Mais rien n’est perdu. À la décision du centrisme d’anéantir la conscience du prolétariat, les fractions communistes de gauche opposeront leur volonté indestructible de ressusciter cette conscience en forgeant l’arme de la Révolution Communiste : le parti de classe.