Parti Communiste International

Chronique de Belgique: la victoire democratique du capitalisme

Catégories: Belgian Labour Party, Belgium, Democratism, Opportunism

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Le fait que depuis Lophem, le POB ait pu conserver une influence prépondérante sur le mouvement ouvrier contribue à expliquer une évolution qui jusqu’ici s’est dirigée, non vers la victoire du fascisme, mais vers la désagrégation du prolétariat au sein d’un système politique où peuvent survivre certaines institutions démocratiques. Si malgré sa contexture favorable (forte densité sur un territoire restreint) la classe ouvrière belge n’est pas parvenue, au travers des grandes batailles de 1932 et 1936, à provoquer une rupture décisive du rapport des classes, il faut en rechercher les causes essentielles dans la carence particulière du mouvement communiste: aussi, aurons-nous dans le plus bref délai à analyser, par rapport à la Belgique et avec toute la rigueur qui s’impose, cet aspect fondamental de la lutte des classes qui pose le problème de la création d’un véritable parti prolétarien.

Ce qui est apparu nettement c’est que le POB s’est révélé comme une force capitaliste indispensable dans la phase d’adaptation du Capitalisme aux contradictions croissantes de son système.

Le problème politique semblait se poser sous l’alternative suivante: ou bien la Bourgeoisie recourait à la méthode fasciste par la destruction des organisations prolétariennes et dans ce cas, elle allait au devant de redoutables complications sociales; ou bien elle atteignait son objectif d’incorporation du prolétariat au mécanisme capitaliste en respectant certaines formes de la légalité démocratique et alors elle pouvait espérer se relier, sans trop de secousses, à l’évolution internationale orientée vers la guerre impérialiste.

En réalité le dilemme ne s’imposa jamais aussi brutalement. Le tournant de mars 1935 indiqua que le capitalisme belge pouvait écarter l’aventure puisqu’il disposait de la précieuse ressource manœuvrière que constituait la dévaluation. De plus, ce ne fut pas « le POB au pouvoir » qui réalisa « le Plan du Travail », mais Van Zeeland qui n’eut qu’à puiser dans l’amas de formulations de de Man les « réformes de structure » par lesquelles il entama la réorganisation étatique qui s’imposait. En reléguant les « réformes de répartition » au musée des antiquités (!), de Man apporta au Capitalisme l’arme destinée à disperser les grèves revendicatives.

Le cabinet d’Union nationale et de l’Exposition de Bruxelles (!) comptait bien voir plébisciter, aux élections de mai 1936, sa politique de « reprise » économique et de résorption du chômage réalisée par la dépréciation des salaires et la destruction massive de capitaux « gelés », d’autant plus que l’unanimité des partis « ouvriers » s’était concentrée en substance sur le programme capitaliste – que celui-ci fût exprimé par le POB, le parti communiste ou l’ASR. Ainsi la refonte de l’État démocratique pourrait être poursuivie et achevée rapidement, comme l’exigeait la tension internationale qui était résultée du conflit italo-éthiopien et de la suppression, par Hitler, du « glacis » de Rhénanie. D’ailleurs Van Zeeland, avant les élections, dans son rapport gouvernemental et son discours de la Madeleine, n’avait-il pas déjà esquissé les grandes lignes du plan « corporatiste » visant essentiellement d’une part, à la soudure des organisations ouvrières à l’appareil d’État et, d’autre part, au développement de l’armature militaire.

Et Van Zeeland de rassurer les inquiétudes en marquant qu’il ne s’agissait ni d’aventures, ni de violences, ni d’État totalitaire, ni de dictature, mais seulement d’une « solution belge » dans la légalité et dans l’ordre, bien entendu en « renforçant l’autorité de l’Exécutif » (!) et en procédant à des « modifications de structure dans l’ordre politique » (!) afin « d’adapter les institutions aux nécessités de notre temps ».

Si les résultats électoraux ne furent pas ceux escomptés par les partis d’Union nationale, il n’en est pas moins vrai que le succès rexiste offrit à la Bourgeoisie de nouvelles possibilités de manœuvres, en créant le terrain spécifique de croissance de l’Antifascisme. Son triomphe, le 11 avril 1937, révéla l’énormité de l’emprise capitaliste sur un prolétariat qui cependant, à quelques mois de distance, avait déclenché le plus vaste mouvement de son histoire, mais n’avait pu se dégager de la gangue des traîtres et des confusionnistes.

Alors que le scrutin de mai 1936 engendrait une certaine confusion politique, toute temporaire d’ailleurs, celui d’avril 1937 répondit parfaitement aux desseins de la Bourgeoisie. La victoire « démocratique » du Capitalisme n’ouvrait-elle pas la voie à l’écrasement « démocratique » du prolétariat, avec le concours des maîtres-chanteurs rexistes ? Incontestablement.

Autrement dit, entre mai et avril s’était opéré tout un processus de maturation des conditions politiques favorables à une application intégrale du plan de réforme de l’État démocratique.

Avant d’analyser ce développement, rappelons que, après les élections de Mai, la laborieuse constitution du cabinet Van Zeeland, nouvelle édition, s’était précisément heurtée à la difficulté de réaliser les modalités et les accords politiques en vue de l’application du programme énoncé précédemment, notamment en ce qui concerne la légalisation des syndicats. Mais l’extension de la menace gréviste opéra sur le champ la coalition des forces capitalistes et Van Zeeland formait la deuxième équipe d’Union nationale le lendemain même du jour (12 juin) où il refusait pour la seconde fois d’accepter cette tâche. En même temps se réunissait le « Comité de l’Ordre » à participation socialiste en vue d’une répression éventuelle des grèves. Dès le 17, les dirigeants patronaux et ouvriers prenaient contact et s’accordaient sur la nécessité d’étrangler les grèves dans le jeu, élargi, des Commissions paritaires. Enfin, le 24, la Commission syndicale lançait l’ordre de rentrée sur la base d’un cahier de revendications acceptables par leur extrême modération et leur formulation générale. Peu de jours plus tard, malgré quelques retours de flamme, tout était effectivement rentré dans la légalité parlementaire.

Le Capitalisme n’en devait pas moins surseoir à l’application des « réformes » projetées et celles-ci étaient annoncées en termes discrets dans la déclaration gouvernementale: on énonçait vaguement une organisation professionnelle qui tendrait à la « légalisation » des organismes économiques: Chambres de Commerce, syndicats, groupements patronaux, etc. en vue de leur coordination étroite au sein de l’État, ce que Rens, Secrétaire de la Commission syndicale appelait « faciliter les contacts entre les différentes classes à l’intérieur des professions » (!).

Pratiquement, on préparait l’ambiance en poursuivant l’extension du réseau des commissions paritaires et des conventions collectives et en poussant l’étude de l’assurance-chômage obligatoire par la désignation d’un commissaire royal. On tâterait le pouls ouvrier un peu plus tard, bien que le Congrès de novembre de la Commission syndicale se prononcerait encore pour le maintien des caisses de chômage au sein des syndicats malgré le ralliement déjà acquis de la bureaucratie centrale à la thèse officieuse du gouvernement.

Mais un autre problème préoccupait particulièrement la Bourgeoisie: la recherche des points de convergence politique des partis et du terrain social de diversion où puisse se concentrer l’attention des ouvriers. D’une part, afin d’enlever l’unanimité « sacrée » sur la défense nationale, on procédait à des tentatives de rapprochement entre Rex, le parti catholique flamand (KVV) et les nationalistes flamands (VNV) dont la coalition pouvait en outre former l’axe d’une éventuelle attaque frontale contre le prolétariat; à remarquer d’ailleurs que le démocrate Van Zeeland n’ignorait rien des tractations en cours. D’autre part, l’agitation rexiste offrait l’occasion de placer les ouvriers devant ce dilemme: ou bien ils défendraient la constitution et les « libertés démocratiques » ou bien ils subiraient le joug du Fascisme. En d’autres termes, on voulait bien encore leur accorder les « bienfaits » de la démocratie, mais en échange de leur renoncement à défendre leurs intérêts de classe. Évidemment les « démocrates » de toute couleur n’insistaient pas sur le fait que la menace rexiste ne s’était précisée qu’après une année de politique d’Union nationale placée sous le signe de la dévaluation et dont eux, les défenseurs de la « liberté » avaient été les plus zélés artisans.

La manœuvre antifasciste ne se développait cependant pas sans accrocs. Le prolétariat réagissait par des grèves sporadiques, « sauvages ». Et Van Zeeland, dans son discours radiophonique de septembre devait regretter les « impatiences injustifiées » (!) des ouvriers et désapprouvées par les dirigeants syndicaux. Il avertissait qu’il ne fallait pas « jouer avec le feu », que la situation internationale interdisait de créer des risques de « guerre civile » (!), que la « discipline nationale » s’imposait et que l’union des partis de l’ordre représentait la véritable « solution belge ». Ce fut bien aussi l’avis du POB qui, le même mois, suivant l’exemple des démocrates-chrétiens et des libéraux, rejetait tout Front populaire comme inadéquat à la situation.

C’est alors que la propagande intensifiée de Rex facilita la croisade anti-fasciste développée à l’initiative du Gouvernement lui-même. Spaak ouvrit le feu au meeting de Schaerbeek en indiquant que les « masses » avaient à riposter à Rex en appuyant un large mouvement de concentration nationale excluant tout « extrémisme » car, il importait de « renforcer l’autorité et les responsabilités de l’État démocratique ». C’était là en effet une solution que le développement de la situation internationale requérait de plus en plus et qui se reliait au tournant de la politique étrangère précisé dans le discours du Roi, déjà esquissé précédemment par de Broqueville en mars 1934, lors du rétablissement du service militaire obligatoire en Allemagne, et aussi, par Spaak, en juillet 1936. Ce tournant n’apportait cependant aucun changement profond à la position belge au sein du concert impérialiste.

D’autre part, la campagne anti-rexiste se conjuguait parfaitement avec la recherche d’une solution au problème militaire que les stratifications sociales de la Belgique rendaient particulièrement complexe: le vote des armements par les rexistes, en décembre, ne révéla-t-il pas l’inexistence d’une opposition fondamentale entre « rexisme » et « van zeelandisme » devant une décision qui conditionnait la vie du capitalisme ? L’interdiction de la manifestation rexiste du 25 octobre ne pouvait donc signifier autre chose qu’une contribution à la « pacification sociale » qui s’imposait. Comme le remarquait Van Zeeland, Degrelle avait à respecter les « règles du jeu » ainsi que le faisait le gouvernement lorsqu’il « mettait ses services à l’entière disposition de la propagande de ses adversaires dans la campagne menée contre lui ». Une Union sacrée élargie exigeait plus qu’une trève des partis: leur polarisation autour de l’idée nationale. L’antifascisme devait être le drapeau de ralliement autour du programme capitaliste et non pas un facteur de désagrégation qui ne ferait que renforcer la tendance à la multiplication des « grèves sauvages » que le POB s’évertuait à dénoncer comme l’œuvre des « diviseurs » et des « indisciplinés » pendant que de l’autre côté, Bovesse préparait le projet de loi sur le maintien de l’ordre.

Cependant les Mineurs, toujours à la pointe de la lutte du prolétariat belge, persistaient à revendiquer les 40 heures, concédées nominalement en juin. La Bourgeoisie répliqua à la menace de grève générale pour janvier en accordant les 45 heures (avec dérogations). Cela permettait au Congrès des Mineurs de déclarer « la grève sans objet » (!) tandis que la Commission syndicale poignardait les grèves partielles (Liège, Centre, Charleroi, Borinage) au nom de la « discipline » et que le Comité de l’ordre prenait ses dispositions d’attaque. Au nom de la défense de la démocratie tout rentra cependant dans l’ordre. Ainsi pouvait se poursuivre le processus de coordination des forces capitalistes et la refonte structurelle des partis qui s’opérait déjà depuis quelques mois. Nous devons nous borner à mentionner la transformation organique du parti catholique qui tentait de refaire son unité idéologique sur des bases nouvelles et visait à la réintégration des fils prodigues: rexistes, nationalistes flamands.

Le POB non plus n’échappait pas à la loi d’adaptation qui subordonnait la survivance des partis à leur adhésion intégrale au programme national et exigeait parallèlement l’absorption des organisations ouvrières au sein de l’État capitaliste. Il est vrai qu’il s’était déjà orienté dans cette voie avec le plan de Man traçant les cadres de ce « socialisme national » que Spaak et de Man formulèrent en février dernier. Socialisme national: appât jeté aux ouvriers pour les souder à l’Union sacrée et qui n’était autre que le national-socialisme de Hitler: les moyens différaient; l’objectif était identique.

La formule du « socialisme national » n’était-elle pas celle qui répondait le mieux aux nécessités politiques, qui réagissait contre « l’esprit de parti » dénoncé par Van Zeeland, qui assurait la base idéologique de cette stabilité gouvernementale dont la réforme étatique devait créer l’assiette organique par la prépondérance de l’Exécutif ? Telle était bien la signification à laquelle s’était rallié le POB en dépit des controverses qui avaient paru opposer « droitiers » (Spaak, de Man), « centristes » (Vandervelde), et « gauchistes » front populaire (Marteaux, Brunfaut) flanqués du Parti Communiste.

Quand Degrelle – le plus ferme soutien du Capitalisme, comme l’appelait Vandervelde – provoqua donc les élections, il contribuait de son côté au succès de la politique de concentration nationale Van Zeeland, de même que Vandervelde en sortant du gouvernement au cours d’une « crise de conscience » pouvait étendre les ravages de l’hypnose démocratique en exaltant, au Palais des sports, l’Espagne démocratique.

Ainsi fut accélérée la réconciliation nationale devant le « péril de la guerre civile », tout comme elle s’était réalisée en 1914 devant l’explosion de la « barbarie teutonique ». Le Parti communiste ralliait le front démocratico-politique au nom de « l’union de tous les antifascistes » et la défense nationale contre l’agression fasciste intérieure ou extérieure, tandis que le Parti Socialiste révolutionnaire le faisait au nom du « Léninisme » !

L’Union sacrée démocratique poussait donc à terme la maturation des conditions politiques qui allaient présider à l’extension de la réforme de l’État que le capitalisme avait dû reléguer après mai 1936. Et le plébiscite du 11 avril fut la consécration de la profonde modification sociale qui s’était opérée durant les mois précédents et constituait la base du nouveau cours politique. Tout comme la « défaite » de Rex fut la contrepartie nécessaire de la victoire du Capitalisme triomphant encore une fois d’un prolétariat livré à la coalition des traîtres et des confusionnistes. C’est pourquoi, le 1er mai, Vandervelde pouvait en toute assurance souffler le chaud et le froid, répudier le socialisme national, se solidariser avec l’Espagne démocratique et libre, appuyer l’interventionnisme des charognards et la « paix armée » pour terminer enfin sur une note de chantage en opposant le Front populaire socialiste-communiste à une coalition éventuelle de « droite ».

L’avenir, peut-être immédiat, dira dans quelle mesure le Capitalisme pourra dans la « reprise » économique, fondée sur la préparation à la guerre, trouver les possibilités matérielles qui l’aideront à contenir les inévitables conflits sociaux qu’il pourra, d’autre part, encadrer dans le réseau d’institutions nouvelles qu’il se propose d’édifier afin d’empêcher leur généralisation.

De son côté, le prolétariat, très probablement se trouvera placé devant cette nécessité vitale d’avoir à déclencher ses actions de classe en dehors de ses organisations traditionnelles afin de pouvoir les faire déborder des limites revendicatives tracées par l’ennemi. Encore sa combativité ne deviendra-t-elle un facteur déterminant du bouleversement des situations que si elle se conjugue avec sa capacité à orienter ses réactions, c’est à dire si le prolétariat, au cours de sa lutte, parvient à se relier à l’organisme révolutionnaire capable de traduire ses aspirations.

La tâche de notre fraction est lourde. Il n’est pas présomptueux d’affirmer que de son aptitude à résoudre les redoutables problèmes politiques qu’elle va bientôt affronter, dépend en grande partie le sort du prolétariat.