Parti Communiste International

Le marxisme devant la Russie

Indices: Révolution en Russie

Catégories: Feudalism, Lenin, Russian Revolution, State Capitalism, Trotsky, Trotskyism, USSR

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LA RUSSIE CONTRE L’EUROPE AU XIXe SIÈCLE

1. 

Dans la première lutte qu’ils livrèrent à propos du rôle de la Russie dans la politique européenne, les socialistes marxistes visaient à réfuter l’opinion fausse selon laquelle les conclusions du matérialisme historique étaient inapplicables à ce pays.

Les déductions sociales que Marx avait tirées de l’étude du premier capitalisme, l’Angleterre, avaient été généralisées par lui à la France, l’Allemagne, et l’Amérique en raison de leur portée universelle. L’internationalisme marxiste ne pouvait douter que la même clef permit d’ouvrir la porte qui avait semblé se refermer pour toujours au nez de la société capitaliste avec la défaite des baïonnettes napoléoniennes, retardant d’un siècle tout le développement historique.

2.

Pour la Russie, notre école attendait et préconisait donc, comme pour tous les pays européens, une révolution bourgeoise du type des grandes révolutions anglaise et française. En 1848, celle-ci vint ébranler toute l’Europe, mais, face à elle, la Russie des tsars joua le rôle de rempart de la réaction anti-libérale et anti-capitaliste. C’était une raison supplémentaire pour nous de revendiquer pour ce pays le renversement du mode féodal de production que nous prévoyions.

Jusqu’en 1871, l’appréciation marxiste de toutes les guerres nationales qui se succéderont en Europe sera fonction de leur capacité à entraîner un désastre pour Pétersbourg. Cela fit accuser Marx de pangermanisme anti-russe, mais s’il souhaitait la défaite du tsarisme, c’est parce que son maintien constituait un obstacle non seulement à la révolution bourgeoise, comme nous avons vu, mais à une ULTÉRIEURE RÉVOLUTION OUVRIÈRE en Europe. Telle est aussi la raison pour laquelle la 1ère Internationale ouvrière accorda son plein appui aux mouvements des nationalités opprimées par le Tsar, comme l’exemple classique de la Pologne en témoigne.

3.

En 1871, la phase dans laquelle les socialistes appuient les guerres nationales visant à la formation des États modernes, les mouvements intérieurs de résurrection nationale et les révolutions libérales est CLOSE pour l’Europe dans la doctrine historique du marxisme.

À cette date, l’obstacle russe se dresse toujours à l’horizon. À moins d’être abattu, il promet de barrer la route à toutes les insurrections ouvrières contre « la confédération des armées européennes », envoyant les Cosaques défendre non plus de Saints Empires, mais les démocraties parlementaires auxquelles le développement occidental aura abouti.

4.

Très vite, le marxisme s’occupe des « questions sociales » de Russie. Il en étudie la structure économique ; il y suit le développement des antagonismes de classe, ce qui ne l’empêche nullement de tenir compte en premier lieu des rapports de forces INTERNATIONAUX pour déterminer la marche de la révolution sociale : car la gigantesque construction de Marx a démontré que les conditions de la révolution résident dans une maturité de la structure sociale (dont les étapes du cycle révolutionnaire dépendent) qui se manifeste justement à l’échelle INTERNATIONALE.

Tout de suite, donc, une question se pose : n’est-il pas possible d’ABRÉGER le développement historique qui, en Russie n’en est pas encore arrivé au stade atteint dès le début du XIXe siècle ou dès 1848 dans le reste de l’Europe ? Nous avons deux réponses de Marx à ce problème : la première en 1877, dans une lettre à un périodique ; la seconde en 1882, dans la préface de la traduction russe du Manifeste Communiste due à Vera Zassoulitch.

La Russie pourra-t-elle sauter par-dessus le mode capitaliste de production ? La première réponse est en partie positive : OUI, si la révolution russe donne le signal à une révolution ouvrière en Occident, de façon que l’une complète l’autre. Dans la seconde réponse, par contre, se référant à la réforme agraire BOURGEOISE de 1861 qui avait aboli le servage, mais signifiait plutôt la dissolution complète du communisme primitif du village russe, Marx déclarait désormais perdue cette possibilité. Avec Engels, il stigmatisait durement Bakounine, qui avait fait l’apologie de cette réforme :

« Si la Russie suit la voie qu’elle a prise après 1861 elle perdra la plus belle occasion de sauter par-dessus toutes les alternatives fatales du régime capitaliste que l’histoire ait jamais offerte à un peuple. Comme tous les autres pays, elle devra subir les lois inexorables de ce système. »

Voilà tout, concluait brutalement Marx. La révolution prolétarienne ayant manqué en Europe et ayant été trahie, la Russie d’aujourd’hui est tombée dans la barbarie capitaliste ; voilà tout…

Des écrits d’Engels sur le mir1 communiste russe montrent que dès 1875 et à plus forte raison en 1894 le mode capitaliste de production a gagné la partie : désormais il domine non seulement dans les villes, mais dans certaines régions de la campagne russe, et ceci sous le pouvoir tsariste.

5.

En Russie, l’industrie capitaliste a surgi grâce à des investissements directs de l’État plutôt que d’une accumulation primitive. Avec elle, c’est le prolétariat urbain et le parti ouvrier marxiste qui apparaissent. Tout comme les premiers marxistes dans l’Allemagne d’avant 1848, ce parti est placé devant le problème d’une DOUBLE révolution. Sa ligne théorique (représentée tout d’abord par Plékhanov, puis par Lénine et les Bolcheviks) est en pleine harmonie avec celle du marxisme européen et international, surtout dans la question agraire, qui est en Russie de première importance.

À cette DOUBLE révolution, quelle sera la contribution des classes rurales, des serfs et des paysans misérables bien que juridiquement émancipés, dont les conditions de vie ont empiré par rapport à celles qu’ils connaissaient dans le féodalisme pur ? Partout ailleurs, serfs et petits paysans ont historiquement soutenu les révolutions bourgeoises, et ils se sont toujours insurgés contre les privilèges de la noblesse terrienne. En Russie, le mode féodal présente cette originalité de n’être pas centrifuge comme cela avait été le cas en Europe, et surtout en Allemagne : pouvoir d’État et armée nationale y sont en effet centralisés depuis des siècles. Historiquement, et jusqu’au XIXe siècle, cette condition est progressive, non seulement sous l’aspect politique et historique (c’est-à-dire en ce qui concerne les origines de l’armée de la monarchie et de l’État, importés du dehors), mais aussi SOUS L’ASPECT SOCIAL. L’État, la Couronne (et certaines communautés religieuses non moins centralisées) possèdent PLUS de terre et de serfs que la noblesse terrienne ; de là la définition de FÉODALISME D’ÉTAT appliquée à la Russie. Un tel féodalisme s’était montré capable de résister au choc des armées démocratiques françaises : pendant de longues années, Marx alla jusqu’à en appeler à des armées européennes, turques et allemandes pour le détruire.

L’histoire a démontré en substance une chose : la voie du féodalisme d’État au capitalisme d’État était moins longue en Russie qu’en Europe celle du féodalisme moléculaire aux États bourgeois centralisés, et du premier capitalisme autonomiste au capitalisme concentré et impérialiste.

LES PERSPECTIVES DE DISPARITION DU DERNIER FÉODALISME

6.

Ces formes sociales séculaires expliquent qu’une classe bourgeoise d’une puissance comparable à celle d’Europe ne se soit jamais formée en Russie. En conséquence, la greffe de la révolution prolétarienne sur la révolution bourgeoise que les marxistes attendaient y apparaissait encore plus difficile que dans l’Allemagne de 1848.

À la différence de ce qui s’était passé en Angleterre, la tradition révolutionnaire allemande s’était tout entière épuisée dans la réforme religieuse. Constatant sa carence au XIXe siècle Engels tournait son attention vers les paysans dont il retraça dans un ouvrage la guerre historique de 1525, et la terrible défaite, due à la lâcheté de la bourgeoisie urbaine, du clergé réformé et aussi de la petite noblesse.

En Russie (où une petite noblesse et un clergé rebelles faisaient également défaut), la classe paysanne pouvait-elle jouer le rôle de substitut de la classe bourgeoise politiquement absente ? Tel fut le premier point sur lequel les marxistes entrèrent théoriquement et pratiquement en lutte contre tous les autres partis. Selon la formule de nos adversaires, la révolution russe ne devait être ni bourgeoise ni prolétarienne, mais PAYSANNE. Mais le « socialisme paysan » est une perspective monstrueuse qu’au cours d’un siècle de polémiques et de luttes de classe le marxisme n’a cessé de repousser. Nos adversaires prétendaient qu’en Russie un tel socialisme pouvait surgir d’un mouvement des petits cultivateurs pour un partage utopiquement égalitaire des terres, l’impuissance de la bourgeoisie et la jeunesse du prolétariat permettant, selon eux, à la paysannerie pauvre d’arriver à un contrôle de l’État supérieur à celui des classes urbaines. Ils ne soupçonnaient pas la formidable énergie que la classe ouvrière russe tirait de sa qualité de section du prolétariat européen : la bourgeoisie naît nationale et ne se transmet pas d’énergie par-dessus les frontières ; le prolétariat, lui, naît international et comme classe, il est présent dans toutes les révolutions « étrangères » ; quant à la paysannerie, elle n’arrive même pas au niveau national.

C’est sur ces bases que Lénine édifia la doctrine marxiste de la révolution russe dont, écartant la bourgeoisie indigène et la paysannerie, il désignait le prolétariat comme l’acteur principal.

7.

Les grandes questions de la révolution russe étaient au nombre de deux : la question agraire et la question politique.

Dans la première, les populistes et les socialistes révolutionnaires étaient partisans du PARTAGE des terres ; les mencheviks de leur MUNICIPALISATION et les bolcheviks de leur NATIONALISATION. Autant de postulats d’une révolution non pas socialiste mais, selon Lénine lui-même :

« L’idée de la nationalisation de la terre est donc une CATÉGORIE de la société mercantile et capitaliste » (Deux Tactiques)

La troisième position était pourtant la plus avancée, parce qu’elle créait les conditions les meilleures pour un communisme prolétarien. Dans la Russie actuelle, seule la partie de l’agriculture organisée en sovkhozes est nationalisée, et c’est la plus petite. Le reste n’est même pas arrivé à ce niveau.

En ce qui concerne maintenant le POUVOIR, les mencheviks sont partisans de laisser la bourgeoisie s’en saisir et de passer alors à l’opposition : en 1917, ils collaboreront au gouvernement avec les bourgeois. Les populistes sont pour un illusoire gouvernement paysan ; avec Kérensky, ils feront la même fin que les précédents. Les bolcheviks sont pour la prise du pouvoir et une dictature démocratique du prolétariat et des paysans. Les paroles suivantes de Lénine expliquent l’adjectif « démocratique » et le substantif « paysan » :

« Cette victoire ne fera nullement de notre révolution BOURGEOISE une révolution socialiste. »

« Non seulement les transformations qui sont devenues une nécessité en Russie n’impliquent pas l’écroulement du capitalisme, mais elles débarrassent effectivement le terrain pour son développement large et rapide, à l’européenne et non plus à l’asiatique. »

« Cette victoire nous aidera à soulever l’Europe, et après avoir rejeté le joug de la bourgeoisie, le prolétariat socialiste d’Europe nous aidera à son tour à faire la révolution socialiste. »

Que faire, à ce moment, des alliés paysans ? La réponse de Lénine est claire. Marx avait déjà dit que les paysans sont les « alliés naturels de la bourgeoisie ». Lénine écrit :

« Dans la véritable lutte, dans la lutte décisive pour le socialisme, les paysans, comme classe de propriétaires terriens, auront la même fonction de trahison et marqueront la même inconstance qu’aujourd’hui la bourgeoisie dans la lutte pour la démocratie. »

La formule de Lénine était : PRISE DU POUVOIR ET DICTATURE DANS LA RÉVOLUTION BOURGEOISE CONTRE LA BOURGEOISIE ELLE-MÊME avec l’appui des seuls paysans. Il la soutenait par un double argument : il fallait arriver à la révolution prolétarienne en Europe, condition sans laquelle le socialisme ne pourrait vaincre en Russie ; il fallait éviter la restauration du tsarisme qui aurait repris dans le cas contraire son rôle traditionnel de garde blanche de l’Europe.

L’INOUBLIABLE ÉPOPÉE RUSSE DE LA RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE MONDIALE

8.

Marx avait prévu la guerre entre l’Allemagne et une alliance latino-slave. En 1914 elle éclate. Comme il l’avait prophétisé, la révolution russe naît des revers militaires du Tsar.

La Russie était alors alliée aux puissances démocratiques : France, Angleterre et Italie. Aux yeux des capitalistes, des démocrates et des sociaux-traîtres qui avaient adhéré à la cause de la guerre anti-allemande, le Tsar était devenu un ennemi à abattre, parce qu’ils le jugeaient incapable de conduire la guerre ou le soupçonnaient de se préparer en secret à une alliance avec les Allemands. Aussi la première révolution, en février 1917, fut-elle accueillie par les applaudissements unanimes des patriotes, démocrates ou socialistes, qui l’attribuaient non tant à la lassitude des masses, et en particulier des soldats, qu’aux habiles manœuvres des ambassades alliées. Bien que n’ayant pas, en majorité, adhéré à la guerre, les socialistes de droite s’orientèrent tout de suite vers un gouvernement provisoire qui devait continuer celle-ci en accord avec les puissances étrangères. C’est sur cette base qu’ils conclurent le compromis avec les partis bourgeois. Avec hésitation tout d’abord, mais de toutes ses forces après le retour de Lénine et des autres chefs de 1917 en Russie, et le ralliement de Trotsky, le Parti bolchevik se prépara à renverser ce gouvernement soutenu par les mencheviks et les populistes.

9.

La conquête du pouvoir par le Parti communiste résulta de la défaite de TOUS les autres partis, tant « ouvriers et paysans » que bourgeois, (qui s’obstinaient à continuer la guerre aux côtés des Alliés) DANS LA GUERRE CIVILE. Cette conquête fut complétée par trois choses : la défaite des partis conciliateurs devant les bolcheviks dans le Soviet pan-russe qui, après celle qu’ils avaient subie aux côtés de leurs alliés non-soviétiques dans la bataille des rues, leur portait le coup de grâce ; la dispersion de l’Assemblée Constituante convoquée par le Gouvernement provisoire – la rupture des bolcheviks avec l’ultime allié, le parti des socialistes-révolutionnaires de gauche, fauteurs de la « guerre sainte » contre les Allemands qui avaient une forte influence dans les campagnes.

Ce fut un bond gigantesque, qui n’alla pas sans des luttes graves à l’intérieur du parti lui-même. Historiquement, il ne se termina qu’après quatre ans environ d’une terrible guerre intérieure, avec la défaite des armées contre-révolutionnaires qui comprenaient à la fois les forces de la noblesse féodale et monarchique ; celles qu’avant et après la paix de Brest-Litovsk de 1918 l’Allemagne avait suscitées contre la révolution ; enfin, celles que les puissances démocratiques avaient mobilisées à grands renforts, parmi lesquelles l’armée polonaise.

Pendant ce temps, il n’y eut en Europe qu’une série de tentatives malheureuses de prise du pouvoir par la classe ouvrière ardemment solidaire de la révolution russe. Ce qui décida en substance fut la défaite des communistes allemands en janvier 1919, après la débâcle militaire du pays et la chute du Kaiser. Ce fut là la première rupture grave dans le déroulement historique prévu par Lénine, qui jusque-là s’était magnifiquement vérifié, surtout dans l’acceptation de la paix de mars 1918 par les bolcheviks, solution décisive que la démocratie mondiale qualifia stupidement de trahison.

L’histoire des années suivantes confirma qu’il ne fallait pas compter sur l’aide d’un prolétariat européen victorieux à l’économie russe tombée dans une désorganisation effrayante. Les bolcheviks n’en continuèrent pas moins à défendre le pouvoir en Russie, et le sauvèrent ; mais il n’était désormais plus possible de régler la question économique et sociale intérieure selon la prévision de tous les marxistes, c’est-à-dire en soumettant les forces productives surabondantes de l’Europe (elles le restaient même après la guerre) à la dictature du parti communiste international.

10.

Lénine avait toujours exclu et il exclut jusqu’à sa mort, ainsi que les marxistes-bolcheviks authentiques, que la société russe puisse prendre des caractères socialistes si la révolution russe ne se répercutait pas en Europe, et si donc l’économie y restait capitaliste.

Cela ne l’empêcha pas de toujours soutenir qu’en Russie le parti prolétarien soutenu par les paysans devait prendre le pouvoir, et le garder, sous une forme dictatoriale.

Deux questions historiques se posent. Peut-on définir comme socialiste une révolution qui, comme Lénine l’avait prévu, créa un pouvoir obligé d’administrer, en attendant de nouvelles victoires internationales, des formes sociales d’économie privée, DÈS LORS que ces victoires NE SE SONT PAS PRODUITES ?

Deuxièmement : combien de temps une telle situation pouvait-elle durer ? Et existait-il une AUTRE issue que la contre-révolution politique ouverte, le retour non voilé d’une bourgeoisie nationale au pouvoir ?

Pour nous, la révolution d’Octobre fut socialiste. Quant à l’issue opposée à la contre-révolution armée (qui ne se produisit pas) elle n’était pas unique, mais double : ou l’appareil du pouvoir (État et parti) dégénérait en s’adaptant politiquement à l’administration de formes capitalistes, c’est-à-dire en renonçant ouvertement à attendre la révolution mondiale (c’est ce qui s’est passé) ; ou bien le parti marxiste se maintenait au pouvoir pendant longtemps, et s’engageait à soutenir la lutte prolétarienne révolutionnaire dans tous les pays étrangers, tout en reconnaissant avec le même courage que Lénine, que les formes sociales restaient largement capitalistes – et même pré-capitalistes – à l’intérieur.

Nous examinons tout d’abord la première question, la seconde étant liée à l’examen de la structure sociale de la Russie actuelle, mensongèrement présentée comme socialiste.

11.

Tout d’abord, on ne doit pas considérer la Révolution d’Octobre sous l’angle de la transformation, ni immédiate ni même très rapide, des formes de production et de la structure économique, mais comme une phase de la lutte politique internationale du prolétariat.

Elle présente en effet une série de caractères qui sortent totalement des limites d’une révolution nationale et purement anti-féodale, et qui ne se réduisent pas au fait qu’elle fut dirigée par le parti prolétarien.

a) Lénine avait établi que la guerre européenne et mondiale aurait un caractère impérialiste « même pour la Russie » et que le parti prolétarien devait en conséquence pratiquer ouvertement le défaitisme, tout comme dans la guerre russo-japonaise qui avait provoqué les luttes de 1905. Ce défaitisme avait donc les mêmes raisons que dans les autres pays, où les partis socialistes avaient également le devoir de le pratiquer ; il ne dépendait pas du fait que l’État russe n’était pas démocratique. Le développement du capitalisme et de l’industrie en Russie ne suffisait pas à fournir une base au socialisme, mais elle suffisait à donner un caractère impérialiste à la guerre. Les traîtres qui avaient épousé la cause des brigands impérialistes sous le prétexte de défendre la démocratie en général (ici contre le danger allemand, là contre le danger russe) condamnèrent les bolcheviks pour avoir mis fin à la guerre et liquidé les alliances militaires, et ils cherchèrent à poignarder la révolution d’Octobre. C’est contre eux, contre la guerre, contre l’impérialisme mondial qu’Octobre vainquit : ce fut là une victoire PUREMENT prolétarienne et communiste.

b) En triomphant des attentats de ces traîtres, Octobre revendiqua les principes oubliés de la révolution, et il restaura la doctrine marxiste dont ils avaient comploté la ruine. La voie de la victoire sur la bourgeoisie, il la définit pour toutes les nations : emploi de la violence et de la terreur révolutionnaires – rejet des « garanties démocratiques » – application illimitée de la dictature de la classe ouvrière exercée par le parti communiste, concept essentiel du marxisme. Ainsi, il abandonnait pour toujours à leur imbécillité ceux qui, dans la dictature, voyaient le pouvoir d’un homme, et presque autant ceux qui, redoutant la tyrannie au même titre que les démocrates bourgeois, n’admettaient que la dictature d’une classe amorphe, non constituée « en parti politique » comme le voulaient les textes séculaires du marxisme.

c) Depuis, la classe ouvrière s’est souvent présentée sur la scène politique (ou pis, parlementaire) fictivement divisée en plusieurs partis : jamais la leçon d’Octobre, montrant que la voie révolutionnaire ne passe pas par l’exercice du pouvoir en commun avec ces serviteurs du capitalisme, mais par leur liquidation violente, les uns après les autres, jusqu’au pouvoir total de l’unique parti prolétarien, n’a été démentie.

L’importance de ces trois points réside dans le fait que c’est peut-être justement en Russie, en raison de la survivance d’un despotisme médiéval, qu’une exception par rapport aux pays bourgeois avancés aurait pu s’expliquer. Or c’est au contraire la voie unique et mondiale tracée par la doctrine universelle du marxisme (dont à aucun moment, ni dans la pensée ni dans l’action, Lénine non plus que son admirable parti bolchevik ne s’écartèrent) que la révolution russe emprunta, que les révolutionnaires russes martelèrent, à la terreur ou à l’enthousiasme du monde.

Et par qui ces grands noms de Lénine et de bolchevisme sont-ils aujourd’hui exploités ? Par des gens qui, en s’excusant de ces « voies » que la Russie aurait été « obligée » de prendre, en raison de circonstances et de conditions « locales », trahissent l’ignoble honte que leur inspirent ces gloires qu’ils feignent obstensiblement de vouloir célébrer ! Des gens qui – comme si telle était leur mission, comme s’ils en avaient seulement le pouvoir ! – promettent de faire parvenir les autres pays au socialisme par d’autres voies, différentes selon les nations, que leur trahison et leur infamie pavent de tous les matériaux fangeux que l’opportunisme est capable de pétrir : liberté, démocratie, pacifisme, coexistence, émulation !

Ignoble spectacle !

Pour Lénine, la révolution occidentale était l’oxygène dont le socialisme avait besoin en Russie.

Pour ces gens-là, l’oxygène est que le capitalisme fructifie et prospère dans le reste du monde, pour pouvoir coexister et marcher avec lui.

SINISTRE PARABOLE DE LA RÉVOLUTION TRONQUÉE

12.

La seconde question à examiner est celle de la structure économique de la Russie lors de la victoire d’Octobre. Les éléments essentiels de la réponse ont été établis par Lénine dans des textes fondamentaux auxquels il ne suffit pas d’emprunter quelques citations, mais auxquels on doit se référer de la façon la plus étendue, en mettant toutes ses formules en relation avec les conditions du milieu russe et avec les rapports de force, considérés dans leur développement historique2.

En tant que « révolution double », la révolution russe devait porter sur le théâtre des opérations TROIS modes historiques de production, tout comme l’Allemagne d’avant 1848 où la vision marxiste classique reconnaissait trois forces en présence : l’empire médiéval aristocratico-militaire, la bourgeoisie capitaliste et le prolétariat, c’est-à-dire le servage, le salariat et le socialisme.

En Allemagne, le développement industriel était alors limité quantitativement, sinon qualitativement. Si Marx introduisit néanmoins le troisième personnage, le prolétariat, ce fut parce que les conditions technico-économiques du troisième mode de production existaient déjà pleinement en ANGLETERRE, tandis que les conditions politiques semblaient présentes en FRANCE : à l’échelle européenne, il existait donc une perspective socialiste. L’idée d’une chute rapide du pouvoir absolu en Allemagne au bénéfice de la bourgeoisie, et d’une attaque ultérieure du jeune prolétariat à celle-ci était liée à la possibilité d’une victoire ouvrière en France où, après la chute de la monarchie bourgeoise de 1831, le prolétariat de Paris et de la province livra généreusement une bataille que, malheureusement, il perdit.

Les grandes visions révolutionnaires sont fécondes, même quand l’histoire en renvoie à plus tard la réalisation.

Dans celle de Marx, la France aurait donné la POLITIQUE, avec l’instauration de la dictature ouvrière à Paris, comme cela fut effectivement tenté en 1831 et 1848, et réalisé en 1871, où cette dictature succomba, mais glorieusement, et les armes à la main.

L’Angleterre aurait donné l’ÉCONOMIE et l’Allemagne la DOCTRINE, cette doctrine que Léon Trotsky appliqua à la Russie sous son nom classique de révolution permanente. Chez Marx, comme chez Trotsky, la permanence de la révolution se vérifie dans un cadre mondial, non à l’échelle misérable d’une nation. Le terrorisme idéologique des staliniens a condamné la révolution permanente : mais ce sont eux qui l’ont singée dans une parodie vide et toute imbibée de patriotisme.

En 1917, dans la vision de Lénine (et celle de nous tous, qui le suivions), la Russie révolutionnaire (industriellement en retard comme l’Allemagne de 1848) devait offrir la flamme de la révolution politique, rendant toute sa force à cette grande doctrine grandie en Europe et dans le monde. L’Allemagne vaincue aurait fourni les forces productives, le potentiel économique. Le reste de cette Europe centrale si tourmentée aurait suivi. Puis une seconde vague aurait submergé les « vainqueurs » : la France, l’Italie (que dès 1919 nous espérâmes en vain entraîner dans la première vague), l’Angleterre, l’Amérique et le Japon.

Dans le noyau Russie-Europe, le développement des forces productives en direction du socialisme n’aurait pas rencontré d’obstacles et n’avait besoin que de la dictature du parti communiste.

13.

Pour cette rapide esquisse du résultat de nos recherches, il nous faut considérer l’autre issue, celle d’une Russie restée seule avec la victoire politique en mains. Situation d’énorme avantage par rapport à 1848, où toutes les nations entrées dans la lutte restèrent sous la coupe du capitalisme, et l’Allemagne plus en arrière encore.

Résumons brutalement la perspective intérieure de Lénine dans l’attente de la révolution occidentale.

Dans l’industrie, contrôle de la production, et plus tard, gestion par l’État ; cela signifiait bien la destruction de la bourgeoisie privée, et donc la victoire politique, mais aussi une administration économique de type mercantile et capitaliste développant seulement les bases du socialisme.

Dans l’agriculture, destruction de toute forme de sujétion féodale, et gestion coopérative des grandes tenures, avec le minimum possible de tolérance à l’égard de la petite production mercantile. Celle-ci était déjà la forme dominante en 1917, et la destruction du mode féodal de production (qui, elle, fut effective non seulement politiquement mais économiquement) n’avait pu que l’encourager : les ouvriers agricoles sans terre, seuls « paysans pauvres » véritablement chers à Lénine, avaient en effet diminué de nombre, l’expropriation des paysans riches les ayant transformés en propriétaires.

La question des rythmes de l’évolution fut posée dans la grande discussion de 1926 au sein du P.C.R.3. Staline disait : si le plein socialisme est impossible ici, alors nous devons abandonner le pouvoir. Trotsky cria sa foi dans la révolution internationale, affirmant qu’il fallait rester au pouvoir à l’attendre même si elle devait tarder encore pendant cinquante ans. On lui répondit que Lénine avait parlé de vingt ans pour la Russie isolée. En réalité, Lénine parlait de vingt ans de « bons rapports » avec les paysans, après quoi, même si la Russie n’était toujours pas devenue socialiste économiquement, la lutte des classes entre ouvriers et paysans se serait déclenchée pour liquider la micro-production rurale et le micro-capitalisme privé agraire, qui consumaient les forces de la révolution.

Mais dans l’hypothèse de la révolution ouvrière européenne, la micro-propriété terrienne (qui sous sa forme kolkhosienne actuelle est indéracinable) aurait subi sans délais un traitement draconien.

14.

La science économique marxiste sert à prouver que le stalinisme n’en est même pas arrivé au résultat que Lénine prévoyait pour vingt ans plus tard. Pourtant ce ne sont pas vingt mais quarante ans qui se sont écoulés : mais les rapports avec les paysans kolkhosiens sont aussi « bons » que sont mauvais les rapports avec les ouvriers de l’industrie, celle-ci étant gérée par l’État sous le régime du salaire dans des conditions d’échange de la force de travail encore pires que celles qui existent dans les capitalismes non camouflés. Le paysan, lui, est bien traité comme coopérateur de l’entreprise kolkhosienne, et mieux encore comme petit gérant de terre et de capital-réserves.

Il est inutile de rappeler les caractéristiques bourgeoises de l’économie soviétique, qui vont du commerce à l’héritage et à l’épargne. Elle ne s’achemine nullement vers l’abolition de l’échange monétaire, aussi les rapports entre les ouvriers et les paysans vont-ils dans un sens opposé à l’abolition de la différence entre travail industriel et travail agricole, ainsi qu’entre travail mental et travail manuel.

Quarante ans nous séparent de 1917, et environ trente de la date à laquelle Trotsky évaluait à une cinquantaine d’années (ce qui portait à 1975 environ) le temps qu’il serait possible de rester au pouvoir, mais la révolution prolétarienne n’est pas venue, en Occident. Les assassins de Trotsky et du bolchevisme ont construit largement le capitalisme dans l’industrie, c’est-à-dire les bases du socialisme, mais seulement de façon limitée dans l’agriculture ; et ils sont encore en retard de vingt ans sur les vingt ans de Lénine en ce qui concerne la liquidation de la stupide forme kolkhosienne, dégénérescence du capitalisme libéral classique lui-même dont, dans un accord souterrain avec les capitalistes d’au-delà les frontières, ils veulent aujourd’hui infecter jusqu’à l’industrie et toutes les formes de la vie. Mais il ne faudra pas attendre jusqu’à 1975 pour voir des crises de production déferler sur les deux camps « en émulation », crises qui balaieront les meules de paille et les poulaillers privés aussi bien que les garages individuels et toutes les misérables installations du répugnant idéal domestique kolkhosien, cette illusoire Arcadie d’un capitalisme populiste.

15.

Une récente étude d’économistes bourgeois américains sur la dynamique mondiale des échanges calcule que la course actuelle à la conquête des marchés (qui, après le second conflit mondial s’est dissimulée derrière le louche puritanisme de la secourable Amérique) atteindra un point critique en 1977. Vingt ans nous séparent encore de la nouvelle flambée de la révolution permanente conçue dans le cadre international, ce qui coïncide tant avec les conclusions du lointain débat de 1926 qu’avec le résultat de nos recherches de ces dernières années.

Une nouvelle défaite ouvrière ne pourra alors être évitée que si la restauration théorique n’attend pas pour se faire qu’un troisième conflit mondial ait déjà regroupé les travailleurs derrière tous les drapeaux maudits que l’on sait (contrairement à ce qui se passa en 1914 et qui contraignit Lénine à un effort gigantesque). Cette restauration devra pouvoir se développer bien avant, avec l’organisation d’un parti mondial n’hésitant pas à proposer sa propre dictature : une hésitation sur ce point équivaut à une liquidation.

Au cours des vingt ans qu’il nous reste à subir, la production industrielle et le commerce mondiaux connaîtront une crise qui aura l’ampleur de la crise américaine de 1932, mais qui n’épargnera pas, cette fois, le capitalisme russe. Elle pourra constituer la base du retour de groupes prolétariens résolus, mais minoritaires sur des positions marxistes qui seront bien éloignées de celles des pseudo-révolutions anti-russes de type hongrois dans lesquelles paysans, étudiants et ouvriers combattent côte à côte, à la manière stalinienne.

Peut-on hasarder un schéma de la future révolution internationale ? Son aire centrale sera constituée par les pays qui ont répondu aux ruines de la guerre par une puissante reprise productive, en premier lieu l’Allemagne y compris celle de l’Est – la Pologne et la Tchécoslovaquie. Une insurrection prolétarienne succèdera à l’expropriation féroce de tous les possesseurs de capital popularisé, et son épicentre devrait se trouver entre Berlin et le Rhin, le Nord de l’Italie et le Nord-Est de la France étant rapidement entraînés dans le mouvement.

Une semblable perspective n’est pas accessible aux minus qui ne veulent pas accorder même une heure de survivance relative à aucun des capitalismes, qui sont tous semblables, à leurs yeux, et à exécuter en série, même s’ils ne disposent pour cela que de canons à culasse, au lieu de missiles atomiques !

Que Staline et ses successeurs aient révolutionnairement industrialisé la Russie en même temps qu’ils castraient contre-révolutionnairement le prolétariat mondial, c’est la nouvelle révolution qui le démontrera : pour elle, la Russie sera une réserve de forces productives bien avant que d’être une réserve d’armées révolutionnaires.

Dans cette troisième vague historique de la Révolution, l’Europe continentale deviendra communiste politiquement et socialement ou bien le dernier marxiste aura disparu.

Le capitalisme anglais a déjà brûlé les réserves qui lui permettaient, ainsi que Marx et Engels le lui reprochèrent, d’embourgeoiser à la façon labouriste l’ouvrier anglais. Lors du suprême conflit qui aura alors lieu, ce sera le tour du capitalisme américain, dix fois plus vampire et oppresseur. À la répugnante émulation d’aujourd’hui se substituera le mors tua vita mea social.

16.

C’est pour cela que notre commémoration s’adresse non pas aux quarante ans passés, mais aux vingt ans à venir, et à leur dénouement.

Notes

  1. Polémique avec les Populistes. ↩︎
  2. C’est ce qui a été fait dans les articles Russia e rivoluzione nella teoria marxista et Struttura economica e sociale della Russia d’oggi, publiés dans l’organe du Parti communiste internationaliste d’Italie, dans une série de numéros entre Nov. 1954 et fin 1956, et qui seront ultérieurement traduits en français. ↩︎
  3. Elle a été élucidée à fond, outre dans les articles ci-dessus cités, dans les annexes du Dialogue avec les Morts. ↩︎