Notes sur la situation syndicale en France
Catégories: CFDT, CGT, France, Opportunism, PCF
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Une énumération de toutes les luttes ouvrières de ces dernières années en France, la plupart du temps canalisées puis liquidées par l’opportunisme syndical sur le terrain de la conciliation et sur l’autel de la paix sociale, serait trop longue et, de toute façon, incomplète.
Pour des syndicats tricolores, l’ABC est bien sûr la défense de la sacro-sainte démocratie. La « défense des libertés » (en régime capitaliste les classes dominantes sont libres d’exploiter et d’opprimer) permet de dévier toute lutte, d’utiliser gratuitement des énergies prolétariennes. Les élections et les campagnes les précédant se doivent d’être « calmes et sereines ». L’Humanité (05/04/1974) l’affirme tout net : « Si la CGT a déjà fait preuve d’esprit civique et constructif autrement qu’en paroles (…), force est de constater que le patronat comme l’État-patron s’en tiennent à une position hermétique interdisant le règlement négocié des conflits qui se prolongent ». On se souvient de l’ardeur de nos compères syndicaux à faire reprendre le travail aux grévistes dès la fin Mai 1968… dès que De Gaulle leur proposa une issue de secours : des élections législatives.
Qui dit défense de la démocratie dit aussi anti-fascisme « le plus large possible », c’est-à-dire incluant toutes les couches et classes sociales possibles dans un horrible magma dont le seul but est de défendre le capitalisme ; contre les milices privées aux ordres des patrons, les syndicats demandent le renforcement de l’État par « des moyens plus adéquats pour la police » : comme si l’État n’était pas un « appareil de coercition », de domination au service de la classe dominante !
La défense de l’économie nationale, de sa compétitivité est aussi un des piliers de l’action des syndicats tricolores. Il suffit d’ouvrir une Vie Ouvrière (CGT) au hasard pour y trouver un hymne à la nation ; simplement quelques exemples : Berteloot, secrétaire CGT : « La CGT a eu plusieurs fois l’occasion, par la voix de ses militants les plus autorisés (?) de préciser qu’elle n’entendait pas compromettre par des exigences immédiates insoutenables pour l’économie du pays la réalisation d’un programme de la gauche qu’elle a soutenu depuis son origine. » (Septembre 1974). On l’a vu depuis Mai 1981 : les seules « actions » de la CGT ont consisté en des surenchères verbales qui, par définition, n’ont guère porté atteinte à « notre économie ». De même, H. Krasucki, secrétaire CGT : « L’économie française est compétitive. La productivité en France est une des plus élevées des pays industrialisés et nos coûts salariaux parmi les plus bas de la CEE. » (Le Monde, 22 Février 1977). L’affirmation, toute à l’honneur de bonzes qui font bien leur travail et en commentent les résultats, montre aussi leur force relative : ils ont à leur disposition d’amples marges pour dévier et contrôler les luttes ouvrières, sans pour cela être contraints, dans la plupart des cas, de les nier ouvertement et d’appeler tous les jours aux sacrifices, comme c’est le cas en Italie par exemple. Enfin, terminons ce point par un morceau que seule L’Humanité est capable de pondre, nous rappelant la triste période de Waziers (1945) où le secrétaire du PCF, Thorez, faisait le tour des corons pour appeler à « produire plus »… pour reconstruire le capitalisme en lui permettant une accumulation intensive et sans heurts : « Les mineurs du Nord, de Lorraine, des Cévennes ont déjà fait la preuve qu’il ne suffisait pas de bavarder pour produire français. Ils ont déjà obligé le pouvoir à freiner la mise au rancart de notre industrie charbonnière. En s’appuyant sur le plan de lutte de Georges Marchais (amuse-gueule pour périodes électorales), ils sauront imposer une progression de notre production charbonnière. » (L’Humanité, 13/01/1981). Produire plus, cela veut dire aller encore plus profond, produire mieux, c’est augmenter les cadences : il est vrai que ce ne sont pas les patrons des Houillères ni les bonzes syndicaux qui descendent dans les mines se faire ronger par la silicose !
Réalisme oblige : le SMIC (Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance) avancé par les centrales varie comme des titres en Bourse : ainsi, la mort de Pompidou et la possibilité de l’arrivée d’un gouvernement de gauche firent passer du jour au lendemain la revendication, qui était de 1500 Francs par mois, à 1200… en Avril 1974. De toute façon, il ne s’agissait pas de défendre le pouvoir d’achat des prolétaires, mais d’une revendication « pour relancer la consommation intérieure » et donc l’économie nationale, alors, 1500 ou 1200…
C’est par rapport aux travailleurs immigrés que les positions chauvines des syndicats sont les plus criantes. La demande d’une « régulation des flux migratoires » à l’État se fait toujours plus pressante dès la fin des années 60. Ainsi la CFDT : « Un véritable contrôle de l’immigration devrait recouvrir une politique générale de l’immigration. » (Syndicalisme-hebdo, 24/07/1975). La CGT ne fait que reprendre les positions empoisonnées du PCF : « Il conviendrait également d’exiger du patronat une révision à long terme, sur 6 mois ou 2 ans, des besoins de la profession en main d’œuvre étrangère, en liaison avec l’O.N.I (Office National de l’Immigration, créé en 1945, déjà par les staliniens !) pour éviter le chômage » (L’Humanité, 18/08/1971).
Pratiquement, la CGT est depuis longtemps le cadre d’organisation d’une partie des ouvriers, employés français, et non de France. Le dernier argument en date des bonzes se résume ainsi : les travailleurs immigrés ont les emplois les plus mal qualifiés, les plus mal payés, donc inutile de les faire rentrer en France si c’est pour leur réserver ce sort, surtout depuis la crise. Le sort des immigrés, dont ils sont autant responsables par leur politique de division que les patrons et l’État, les émeut… seulement quand cela peut alimenter leurs campagnes chauvines !
Les deux millions de chômeurs officiels sont traités de la même façon : pas question de les organiser, comme pouvait le faire la CGT au début du siècle, aux côtés des travailleurs ayant un emploi, c’est tout juste une masse utilisable… pour mieux faire fonctionner l’appareil de production sous-utilisé et donc pour abaisser les coûts de revient et être plus compétitifs sur les marchés, etc… « Défendons le potentiel industriel national » sermonnent les bureaucrates syndicaux : notre pays ne doit pas devenir un pays sous-développé, il faut donc investir dans les secteurs à haute technologie « afin que la France ne se trouve pas à la prochaine conférence des pays les moins avancés avec les plus pauvres. » (le dirigeant de l’Union Départementale CGT Isère à Grenoble, Novembre 1981). Défense de l’économie nationale : sur le dos des travailleurs immigrés, des chômeurs… et même des masses affamées des pays dominés.
Comme l’économie capitaliste est une économie d’entreprises, nos syndicats rivalisent dans la défense de celles-ci, qu’elles soient publiques ou privées. Des sommets furent atteints avec Concorde (« défense de la technologie française »), Manufrance (« fabriquons des fusils français ») ou en 1978-1979 lors de la restructuration de l’appareil sidérurgique : les maux de la sidérurgie en Lorraine étaient « expliqués » par « la voracité des trusts allemands » qui s’emparaient des marchés de « nos » industries… Les syndicats ont même, quand cela était nécessaire, négocié et signé des accords de réduction des salaires « pour sauver l’entreprise » : ainsi aux Ateliers Roannais de Constructions textiles en ’79-’80, à Linvosges à Gérardmer en 1980, pour renflouer une entreprise « victime d’une mauvaise gestion ».
Les propositions de la CGT de « plans industriels de sauvetage », les « fabriquons français » du PCF correspondent aux « plans de reconversion » avancés par le PS, au « vivre et travailler au pays » de la CFDT : derrière les diverses formules, on retrouve le même acharnement, de compères faisant tout pour lier le sort des prolétaires à celui du capitalisme, de ses unités locales, régionales, nationales. Toute leur action se situe dans ce cadre, qu’ils ne veulent pas modifier, qu’ils tiennent à sauvegarder, avec un instrument qu’ils ont depuis longtemps rodé, et que nous allons voir maintenant : le compromis, la discussion pour le partage des miettes : « Obtenir des résultats concrets, donner espoir, passent par les nécessaires compromis avec ceux qui dirigent l’économie et la vie sociale. » (J. Moreau, Syndicalisme 12/01/1978, cité par Rouge). Des revendications qui puissent calmer les ouvriers et qui soient acceptables par les patrons, voilà bien le terrain de manœuvre de ces pompiers sociaux.
La collaboration avec la classe bourgeoise a pris et prendra sans doute encore des formes très diversifiées. Une des manœuvres favorites des bonzes est l’isolement des luttes ; c’est ce que la CFDT a théorisé avec sa « tactique du harcèlement », qui ne vise à épuiser que les travailleurs par des actions momentanées et le plus cloisonnées possible.
Les syndicats font tout leur possible pour faire échouer les efforts des rares travailleurs combatifs qui tentent de faire connaître leurs luttes, leurs problèmes aux travailleurs d’autres entreprises, et toute tentative de coordination est combattue comme provocatrice, anti-syndicale, etc. La presse syndicale n’est pas en reste, diffusant quand il le faut des informations tronquées, par exemple sur la soi-disant reprise du travail « par la majorité » ; et quand l’information diffusée est vraie, c’est qu’elle est passée avec le retard voulu et n’a plus guère d’utilité. Aucune bataille centrale n’a jamais été menée contre les licenciements : les bonzes font appel à des commissions paritaires, aux prud’hommes, à « l’opinion publique », quelquefois on occupe une usine close. Un exemple type de « réaction syndicale », parmi tant d’autres : l’usine Karting (textiles) qui ferme ses portes en novembre 1981 à Grenoble, 470 personnes, surtout des femmes, licenciées, la CGT demande… qu’un expert-comptable vérifie la gestion passée de la direction !
Action, pour les syndicats du régime, cela signifie donc négociation, concertation. La grève, arme de classe par excellence, est le dernier recours en cas d’échec des négociations. Pour retarder le déclenchement des grèves, les bonzes en arrivent à l’argument suivant : ce sont les patrons qui ne veulent pas négocier. Pas question de les faire céder, il s’agit simplement de discuter entre gens du meilleur monde de la répartition de la plus-value arrachée aux travailleurs. Les années ’70 ont vu se développer les fameuses « journées d’action » (dont la caractéristique principale est que rien ne se passe), la plupart sans un seul arrêt de travail prévu, programmées 6 mois à l’avance pour mieux démobiliser les travailleurs… et sans doute surprendre les capitalistes. Contre ces liquidateurs, la classe devra se réapproprier ses propres armes : grève sans préavis, sans limitation de durée.
Isolement, pourrissement des luttes, négociations et accords contre la classe ouvrière : tel est le triste et lourd bilan des syndicats opportunistes. On se souvient de l’accord « d’unité d’action » CGT-CFDT du 26 juin 1974 : ce texte rejetait les « comités anti-syndicaux irresponsables » et se proposait d’œuvrer « contre toute intervention extérieure au mouvement syndical dans la conduite des luttes » : c’était entériner les structures syndicales verticales comme seul cadre d’organisation du prolétariat, structures « représentatives » comme on le sait (qualificatif – texte législatif à l’appui – gracieusement accordé par l’État bourgeois pour bons et loyaux services). L’accord récent du 17 juillet 1981 (tous les syndicats ont signé, sauf la CGT, encore plus hypocrite, qui avait négocié pendant seize mois sous Giscard et qui, de toute façon et à son habitude, ne dénonce pas l’accord et demande même son application) propose les 39 heures hebdomadaires… négociables branche par branche et un lot de 130 heures (rien que ça !) supplémentaires par an dont le patron peut disposer à sa guise sans aucun contrôle de la Direction du travail. On se rappelle la loi des 40 heures, votée en 1936, et jamais appliquée. Cadeau au patronat – tromperie, marchandage sur le dos des travailleurs, tel est le contenu de ces accords. Les discours de défense de la hiérarchie, des systèmes de classification (surtout s’ils sont négociés démocratiquement !) et les conventions collectives dont est fier le patronat vont dans le même sens.
Travailler à ce que tout débordement des cadres imposés par l’État et les syndicats soit rapidement étouffé, par la calomnie, la délation ou la violence physique correspond à la volonté et à l’intérêt des bonzes d’interdire toute vie classiste véritable. La transformation des statuts de la CGT en 1971 est significative à cet égard ; l’article premier des statuts de 1906 (Amiens) disait :
« La CGT a pour but de grouper, sans distinction d’opinions politiques, philosophiques et religieuses, toutes les organisations composées de salariés conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat, et désireux de défendre leurs intérêts moraux et matériels, économiques et professionnels ».
Dans le texte modifié :
« La CGT s’assigne pour but la suppression de l’exploitation capitaliste, notamment par la socialisation des moyens de production et d’échange ».
D’une façon globale, ce n’est pas la remise en cause du profit qui intéresse les bureaucrates, mais son utilisation, son affectation, sa répartition, vu que l’État capitaliste peut se permettre de leur en jeter encore quelques miettes pour s’engraisser dans ces centres commerciaux que sont devenues les Bourses du Travail.
Pratiquement, la mise au pas des prolétaires signifie aussi expulsion de ceux qui sont combatifs ou des sections qui ne se conforment pas aux directives de l’opportunisme syndical. Soit on exclut les délégués (Berliet, Lyon en 1975), soit on dissout la section toute entière (section mineurs CGT de La Mure en 1976, livre CGT à Rouen en 1975, une partie de l’Union Départementale Gironde en 1976, la section BNP-CFDT de Paris en janvier 1978 – plus de 1000 adhérents – la section Centre de Tri de Lyon Gare CFDT en 77, celle de Créteil en 1980, …).
Sombre passif : les dégâts d’un demi-siècle d’encadrement par les syndicats vendus sont lourds et pèsent de tout leur poids sur le mouvement ouvrier qui, à quelques brefs épisodes près, subit encore l’écrasement opportuniste et n’a pas la force de se relever pour se défendre contre la trilogie si solidement soudée patrons-État-syndicats. La confusion et le poids de la contre-révolution règnent en maître, et les fausses oppositions des groupes gauchistes ne les remettent pas en cause.
Révolutionnaires en parole et conciliateurs dans les faits, ceux-ci, au lieu de dénoncer l’opportunisme syndical et de l’attaquer pour ce qu’il est, ne font que donner aux centrales la caution « gauche syndicale » et désorientent un peu plus les rares prolétaires qui ne se soumettent pas aux consignes opportunistes. L’alternative au collaborationnisme syndical ne se trouve pas dans un « redressement » de ses structures, définitivement au service de l’ordre bourgeois, ni dans un changement de direction pour gérer « autrement » l’appareil syndical, mais passe par la reconstruction d’un véritable syndicat de classe, se réappropriant les méthodes et les buts de la classe ouvrière, organe aussi indispensable à la classe que l’est son Parti.
Passons sur les groupes « ex-mao » qui, après un semblant d’opposition hors des syndicats à la fin des années 60, ont réintégré le bercail des syndicats du régime et font concurrence aux opportunistes dans la défense de l’économie nationale. Les tenants de la « gauche syndicale », dont la tradition et l’implantation sont plus anciennes, ont une influence beaucoup plus pernicieuse ; cette tendance a permis aux directions syndicales de canaliser les rares travailleurs qui ne se soumettaient pas à leurs orientations, en leur offrant un courant « critique » qui, dans les faits, se soumet totalement aux manœuvres opportunistes. Se distinguant par de simples surenchères verbales, la gauche syndicale fait partie des syndicats du régime au même titre que les briseurs de grève du PCF. Faute d’avoir les instruments théoriques et de se donner les moyens pratiques d’une distinction claire avec l’opportunisme, la gauche syndicale apporte un peu plus de confusion quant à la situation syndicale et répand des illusions sur la possibilité d’influencer, de « mettre au pied du mur » les directions syndicales afin qu’elles se mettent à défendre, tout d’un coup, les intérêts prolétariens. Illusions démocratiques bien entretenues et, toujours, défense inconditionnelle des bonzes (certains le sont devenus) quand les travailleurs mettent en accusation les syndicats actuels comme organe de collaboration de classe. Il est clair qu’aucune solution n’est à rechercher de ce côté : une fois son vernis idéologique « radical » dévoilé, il ne reste plus rien à la gauche syndicale, si ce n’est quelques bonzes ou apprentis-bonzes qui piaillent… et un service d’ordre qui a de moins en moins à envier à celui de la direction CGT ou CFDT.
Un mot, enfin, à propos de ceux qui, se réclamant encore de la tradition de la Gauche Communiste (et, de plus en plus, des diverses oppositions de gauche au stalinisme), sont incapables maintenant de définir une orientation syndicale claire. Chez eux, les rapports parti-syndicats-classe sont devenus si confus qu’ils ne savent même plus où se situent les soviets dans cette hiérarchie et que le rôle de l’échelon syndical est remis en cause (« L’histoire nous dira… »). Face à ce brouillard théorique, leurs pratiques ne peuvent qu’être divergentes et centrifuges, car fruits d’analyses locales, vu le flou des directives centrales.
Nous aurons l’occasion de revenir sur la perspective communiste, qui consiste dans un travail long et patient afin d’œuvrer à la renaissance d’un véritable syndicalisme de classe, et passe nécessairement par une lutte incessante de dénonciation du syndicalisme tricolore, par l’organisation des prolétaires hors et contre ces syndicats.