Pologne: Ou dictature révolutionnaire du Parti communiste ou répression bourgeoise sur le prolétariat
Catégories: Democratism, Opportunism, Polish People's Republic, Solidarność, Stalinism
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Déjà plus d’une année nous sépare de l’août de Gdansk, de la magnifique grève de plus d’un mois des ouvriers des centres les plus importants de la Pologne, qui fut saluée par nous comme un des signes les plus importants, des cinquante dernières années, de la reprise du mouvement de classe à l’échelle mondiale. La grève était formidable, et pas seulement en extension et en fermeté ; sa force était vivifiée par une organisation qui s’était formée au cours des luttes précédentes, hors et contre le contrôle étatique. Les ouvriers avaient, parmi leurs revendications prioritaires et intouchables, la reconnaissance du « syndicat libre », confirmant ainsi l’un des acquis les plus importants du marxisme : quand les travailleurs se battent pour leurs besoins de prolétaires, ils posent comme exigence première et nécessaire celle d’une organisation autonome de classe.
Pour certains, Solidarité représentait, avec sa Direction, un mouvement de classe authentique, malgré ce qu’ils nommaient son « ingénuité » nationaliste, catholique, pro-paysanne, tandis que pour d’autres, elle représentait exclusivement un mouvement anti-prolétarien et anti-communiste, et donc anti-URSS car ils prennent pour argent comptant que l’URSS est communiste.
Pour notre part, nous avons tout de suite souligné, jetant beaucoup d’eau sur le feu, que la voie la pire que les ouvriers polonais pouvaient prendre était la voie démocratique. Et cela n’a pas manqué, depuis la première signature des accords de Gdansk, et, pendant toute l’année, cela ne fut qu’un crescendo de revendications démocratiques, sous la bénédiction du pape et l’encouragement de tous les États occidentaux, USA en tête.
Depuis son apparition en tant qu’organisation nationale, Solidarnosc a vécu la contradiction entre les poussées classistes en provenance du prolétariat, organisé dans les usines et dans les zones à concentration ouvrière, et l’appareil de contrôle et de collaboration avec l’État que s’est toujours trouvée être la Direction nationale, avec à sa tête Walesa.
Ce contraste entre les organisations locales et d’usines de Solidarnosc et la direction nationale se reflétait aussi dans le Congrès de Gdansk où, pour la première fois, Walesa et consorts se voyaient contrer ouvertement par un groupe compact de délégués définis comme « radicaux » ou « extrémistes », pas bien organisés, non homogènes, qui n’avaient pas tous les idées claires, mais qui étaient certainement l’expression de la puissante poussée ouvrière.
L’appareil étatique suivait avec une préoccupation croissante ce désaccord, se préparant à intervenir pour le cas où Walesa et les siens n’auraient plus été en mesure de contrôler les masses.
Jaruzelski, pendant qu’il lançait sa proposition d’entente nationale, demandait « une initiative immédiate pour suspendre temporairement le droit de grève ».
Sur cette nécessité, la direction de Solidarnosc s’était prononcée d’accord sur le principe, et un message du Praesidium partageait l’espoir que fussent éliminées les grèves et protestations injustifiées.
Mais les agitations à cause de la pénurie de biens alimentaires se poursuivaient et s’intensifiaient dans tout le pays.
Le 4 novembre avait lieu une rencontre entre Glemp, Walesa et Jaruzelski à l’issue de laquelle ils répétaient la nécessité de « l’entente nationale. »
Mais les grèves continuaient et la tension croissait toujours plus, à Zielona Gora, à Radom, à Wroclaw, dans la Haute-Silésie…
Le 4 décembre se réunissait à Radom la présidence élargie qui, contre la volonté de Walesa, décidait la préparation de la grève générale. Walesa qualifia cette décision de « maladroite ». Entre temps, des nouvelles arrivaient, selon lesquelles, dans diverses localités, des initiatives étaient en cours en vue de la formation d’une « garde ouvrière ».
Le 11 décembre se réunit à Gdansk la commission nationale de coordination : Walesa invite à la « patience » et avertit : « l’affrontement serait un suicide ». Une lettre du cardinal Glemp (datée du 6/12) est rendue publique, dans laquelle il exprime le chagrin de l’Église pour les « phénomènes de haine sociale » et du fait que certains « voient dans l’affrontement » la solution aux problèmes :
« il est nécessaire de poursuivre le dialogue qui, s’il est actuellement difficile, n’a jamais été stérile ».
Mais, malgré tous ces avertissements, la ligne épiscopale de collaboration avec l’État défendue par Walesa et consorts fut mise en minorité, et la commission nationale a confirmé la décision de grève générale.
C’est dans ce contexte qu’a été déclenchée l’opération policière destinée à rétablir la discipline dans les usines et sur les chantiers. Ce n’est pas un hasard si l’opération a été déclenchée quand Walesa a été mis en minorité même dans les organes dirigeants nationaux, quand il était alors devenu clair que les dirigeants syndicaux opportunistes n’étaient plus en mesure de freiner et de contrôler la pression des masses.
Et on ne comprend pas pourquoi Walesa, Glemp et autres se lamentent à cause de la répression étatique brutale qui se déchaîne aujourd’hui de façon indiscriminée et sans distinction subtile entre amis et ennemis. Ils voulaient la paix sociale, l’ordre, la discipline, ils voulaient que les ouvriers se soumettent à la Patrie. Ils voulaient la même chose que veut Jaruzelski, mais ils n’ont pas réussi à l’obtenir avec leurs méthodes, et il est parfaitement logique qu’ils soient maintenant plus ou moins brusquement mis de côté et que leur place soit prise par l’appareil militaire. Et on peut dire qu’ils ont bien travaillé car, s’ils ont réussi à freiner les masses, ils ont aussi livré l’organisation ouvrière aux mains du régime.
Déjà, le jour précédent les rafles de police, des nouvelles éloquentes de mouvements de troupes d’engins blindés, de mobilisation de réservistes, d’enrôlement forcé de jeunes paysans parvenaient aux sièges syndicaux.
Et pourtant, les membres de la commission nationale se sont faits prendre tranquillement dans leur lit.
Aucun plan sérieux n’avait été mis en place face à une éventualité de ce genre qui était cependant dans l’air depuis des mois, discutée ouvertement par les représentants de l’État. Le journal Le Monde fait référence aux instructions de la section de Wroclaw remontant au mois de mars dernier : la directive est d’occuper les entreprises, d’y rester, de les garder, de résister de manière passive. Les cinq membres de la commission nationale ayant échappé aux arrestations ont diffusé un communiqué dans lequel ils appelaient à la grève générale, tout en ajoutant des revendications tout à fait inadéquates à la réalité de la situation :
« En entreprenant cette grève, rappelons-nous la nécessité de faire preuve de discipline et de calme, de respecter la propriété de l’État, et d’éviter dans la mesure du possible un affrontement inutile avec les forces de sécurité. Notre arme, c’est le calme, l’honneur et l’organisation au sein des entreprises. Notre espérance est l’unité et la solidarité de tous les travailleurs polonais. »
Naturellement, le cardinal Glemp ne démordit pas, et lança le seul message amplement diffusé par la radio d’État alors militarisée :
« Il n’y a pas de valeur plus grande que la vie humaine, c’est pourquoi je lance des appels à la raison, même si cela signifie que je m’expose ainsi à des insultes. Et je supplierai, même si je devais le faire à genoux : ne commencez pas une guerre entre polonais, ne vous tuez pas les uns les autres… Aucun fils de la nation polonaise ne doit perdre la vie dans ces conflits fratricides. »
Ces appels au calme sont dirigés contre la classe ouvrière qui, dans un élan généreux, lutte pour défendre sa vie à un moment où il n’y a pas à conjurer la guerre civile, car c’est l’État qui a déjà commencé la guerre civile : on parle de plus de 45.000 arrestations, état de siège, militarisation de tous les postes de travail, interdiction de réunion, de grève, peine de mort pour qui viole l’état de siège, morts et blessés en Silésie, à Radom, à Gdansk, à Stettin. La première mesure de l’État après le début de l’opération policière a été l’abolition des samedis libres, et cette décision constitue en elle-même un acte de guerre contre le prolétariat.
Les mesures du gouvernement polonais s’insèrent dans un contexte international délicat et c’est pour cela qu’elles suscitent tant d’intérêt et d’appréhension : mais elles ne sont rien d’autre que des dispositions intérieures contre le prolétariat exploité, dispositions que prendrait tout État bourgeois dans des conditions économiques analogues. Les filous qui gouvernent les pays occidentaux sont bien conscients de cela : tout en exprimant leur indignation, ils répètent qu’il s’agit d’affaires intérieures polonaises et que l’important c’est que la Russie n’intervienne pas. La RFA a confirmé ses crédits et la finance internationale voit dans ces « mesures fortes » une condition nécessaire pour la relance économique. En somme, pour les banques occidentales, l’ordre sous le talon de fer des militaires est une garantie solide pour récupérer leurs prêts. Inutile de dire que les dirigeants russes jubilent de satisfaction, pendant que le président américain cherche à exploiter politiquement la situation en parlant comme un boy-scout de violation des accords d’Helsinki. La position des puissances occidentales n’aurait pu se modifier que si la réaction ouvrière avait été assez puissante pour montrer que pas même la solution Jaruzelski n’était en mesure de garantir l’ordre social. Pendant ce temps, nous devons assister, honteux et impuissants, à l’agression brutale contre le prolétariat polonais, tandis que les margoulins de l’occident : pape, Reagan, Schmidt, Mitterrand, etc., protestent et trépignent, et pendant que les prolétaires occidentaux restent indifférents et observent, en laissant les représentants éhontés des classes riches se poser en protecteurs de leurs frères polonais. C’est dans ce contexte que nous recueillons le commentaire plus sincère et significatif d’un haut dignitaire chinois :
« Nous aussi, nous avions de jeunes ouvriers du genre de Walesa, mais nous les avons remis en place à temps. »
La leçon de la Pologne est une dure leçon ; c’est l’anticipation de ce que les prolétaires doivent attendre de leur bourgeoisie et de leurs organisations démocratiques. Les ouvriers polonais ont été avant tout désarmés par les dirigeants opportunistes qui ont œuvré à les convaincre que l’on pouvait et devait éviter l’affrontement avec l’État. Et c’est pour éviter l’affrontement que le réseau national de Solidarnosc est pratiquement tombé dans les mains de la police qui a pu le détruire en une nuit. Au lieu de préparer l’organisation à la lutte qui était inévitable, les dirigeants opportunistes ont œuvré afin de soumettre les masses prolétariennes à l’intérêt national. Et quand les ouvriers ont montré qu’ils ne voulaient pas accepter au nom de la patrie l’exploitation et la misère de toujours, l’État les a brutalement attaqués, et ils se sont trouvés impréparés, privés d’une orientation adéquate et d’une organisation prête pour la lutte.
Aujourd’hui, l’affrontement se passe dans les pires conditions pour le prolétariat désarmé, isolé usine par usine, localité par localité, alors que l’ennemi est puissamment armé et centralisé. Et même dans ces conditions la classe ouvrière ne se laisse pas soumettre sans combattre et affronte avec courage les détachements sur le pied de guerre qui lui tirent dessus. Le courage désespéré des ouvriers polonais est un exemple d’autant plus précieux, au moment où ils sont seuls, abandonnés par leurs faux amis, que ceux-ci, en bons démocrates, savaient seulement répéter qu’il faut éviter l’affrontement avec l’État. Et maintenant que c’est l’État qui se heurte volontairement aux masses prolétariennes, pendant que la police arrête, blesse, tue, pendant que le gouvernement, par la force brutale, annule des conquêtes que l’on croyait acquises après des années de luttes, les démocrates ont l’effronterie de continuer à répéter leurs appels lâches et méprisables au calme et à la concorde nationale…