Elements de l’Economie Marxiste Pt.2
Catégories: Economic Works, Labor productivity
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- Italien: Elementi dell’ economia marxista Pt.3
SECTION III
La production de la plus-value absolue
12. Caractérisation du travail à l’époque capitaliste
Tout procès de travail, indépendamment du type d’organisation sociale, comporte trois éléments : l’activité personnelle de l’homme ou force de travail ; l’objet du travail ou matière première (trouvée dans la nature, mais toujours avec l’adjonction d’un travail précédent) ; le moyen de travail ou instruments de production. Tant que nous sommes en présence de travailleurs autonomes (artisans), ils possèdent leur propre force de travail, la matière première et les instruments de travail. En conséquence le résultat du procès de travail, ou produit, leur appartient.
Dans le système capitaliste le travailleur possède seulement sa force de travail ; mais il la vend, si bien que le capitaliste en devient propriétaire. Celui-ci possède également les matières premières et les instruments de travail : c’est donc de plein droit que les produits lui appartiennent.
La transformation de l’argent en capital et la formation de la plus-value vont donc de pair avec la séparation du travailleur de ses instruments de production et du produit de son travail.
13. La naissance de la plus value.
Considérons donc le procès productif du point de vue du capitaliste. Il va sur le marché et y achète – à leur juste prix et valeur – la matière première, les instruments de travail et la force de travail.
Il applique la force de travail de ses ouvriers à la matière première au moyen des instruments de travail, et il en retire une certaine somme de produits. Il retourne sur le marché et les y vend.
Examinons maintenant ce mouvement de valeurs du point de vue quantitatif.
Appelons F la valeur de la force de travail (salaires payés), I la partie des instruments de travail qui a été usée dans le groupe d’opérations que nous considérons et M la valeur des matières premières employées ; enfin appelons P la valeur des produits obtenus.
Il est clair que P contient intégralement I et M, c’est-à-dire les instruments de production (ou, plus exactement, leur usure) et les matières premières achetées sur le marché. Selon notre hypothèse fondamentale ces valeurs dépendent du temps de travail nécessaire à produire ces instruments et ces matières premières.
Quant à la valeur de la force de travail F elle est comme nous l’avons vu, en relations avec le temps de travail nécessaire pour produire les moyens de subsistance des travailleurs.
Cependant, toute marchandise – comme les matières premières ou les instruments de production possède une valeur d’échange dans la mesure où elle possède également une valeur d’usage, mais de façon telle que les deux valeurs ne sont pas comparables, ni échangeables l’une avec l’autre (par exemple je peux réduire la valeur d’un kilo de sucre à trois heures de travail, mais je ne peux référer sa valeur d’usage (aliment) à un temps de travail mais seulement aux qualités chimiques, organiques etc… du sucre). Pour la marchandise spéciale qui a nom force de travail, si la valeur d’échange ou prix du marché dérive, comme toujours, d’un temps de travail (nécessaire pour produire les moyens de subsistance, comme il a été dit plus haut), la valeur d’usage se mesure également en temps de travail, car l’usage de cette marchandise est précisément le travail : usage de la part du capitaliste acquéreur de la part du salarié vendeur.
La valeur de P (produit) devant résulter du temps de travail nécessaire pour réunir les différents produits considérés il est clair que nous aurons : temps de travail pour P = temps de travail pour M + temps de travail pour I + temps de travail effectivement fourni par les salariés.
Une égalité entre les temps de travail se traduit en une égalité entre les valeurs d’échange correspondantes, mais pour la marchandise force de travail nous devons considérer non plus sa valeur d’échange (salaire), mais sa valeur d’usage, en réduisant celle-ci à un temps de travail. Si, pour fixer les idées, chaque heure de travail correspond à la valeur de 3 francs et si l’ouvrier a travaillé 10 heures, le temps de travail des matières premières, puisqu’elles valent M Fr, sera M/3 ; celui des instruments de production sera I/3 ; celui du produit P/3. La relation entre les temps de travail écrite plus haut devient :

C’est ce que le capitaliste retire de la vente du produit. Il a dépensé intégralement M et I, car ce sont des valeurs d’échange, c’est-à-dire des prix de marché.
Mais la somme de 10.3 ne représente pas la valeur d’échange, mais bien la valeur d’usage de la force de travail.
Que coûte au capitaliste la consommation de la force de travail pendant 10 heures ? Nous avons symbolisé ce coût par F, qui est sa valeur d’échange ou son prix (salaire). Or, cette valeur qui dépend des moyens de subsistance et du temps de travail absorbé par leur production est indépendante du temps de travail de 10 heures, qui découle de la consommation et non de la production de la force de travail. Si une autre équipe de travailleurs était employée à procurer des aliments, des vêtements, etc. aux ouvriers du capitaliste qui travaillent 10 heures, il est clair qu’un temps de travail inférieur, pour chacun et pour chaque journée, y suffirait : mettons 6 heures. En mettant de côté la nouvelle plus-value qui retomberait sur le dos de ces travailleurs s’ils étaient, à leur tour, salariés, ou bien en supposant que ces travailleurs soient autonomes, le prix F sera déterminé par ces 6 heures multipliées par 3 Fr.
Que le temps de 6 heures (salaire) soit inférieur aux 10 heures de travail réellement effectuées n’est pas une hypothèse gratuite ; outre que l’on pourrait démontrer ce fait par de longs calculs spéciaux, l’existence même du capitalisme et de ses profits suffit à en attester la réalité. Et il s’agit seulement pour nous de retrouver les caractéristiques du capitalisme en partant de notre hypothèse sur le travail. Donc la dépense F pour la force de travail est de 6.3. Il en résulte une dépense totale de :

Le capitaliste retire donc un bénéfice de 4.3 = 12 Fr. qui représentent la plus-value dans l’opération productive considérée.
14. Récapitulation de la démonstration.
Le but que nous nous sommes proposé depuis le début est de représenter les phénomènes de l’économie actuelle par des lois quantitatives.
L’expérience nous fournit les données de fait suivantes :
a) Nous sommes en présence d’une économie mercantile, c’est-à-dire que les produits du travail deviennent des marchandises susceptibles d’être échangées, et l’échange se fait au moyen de l’équivalent général de la monnaie.
b) Celui qui est possesseur d’argent peut s’en servir pour accaparer les instruments de production et tirer de la production au moyen de salariés un bénéfice ou plus-value (ce qui revient à dire que nous avons une économie mercantile et capitaliste).
En acceptant cette donnée que la mesure de la valeur d’échange est exprimée par la quantité de monnaie que l’on échange contre une marchandise, c’est-à-dire par son prix (en nous plaçant dans des conditions moyennes, normales et générales), nous avons énoncé l’hypothèse qu’une telle valeur doit être proportionnelle au temps de travail nécessaire à reproduire cette marchandise, toujours dans des conditions moyennes, normales et générales.
Après avoir examiné analytiquement les phénomènes de l’échange – depuis le troc jusqu’à l’introduction de la marchandise équivalent et de la monnaie – et après avoir éliminé les objections relatives à des échanges spéciaux ou à des circonstances exceptionnelles et tous les écarts qui se manifestent, en plus ou en moins, autour de la moyenne, nous avons démontré que dans le domaine de la circulation il ne se produit rien d’autre que des échanges entre équivalents.
Le fait que le possesseur d’argent devient possesseur de capital et réalise un bénéfice qui a pour origine et pour aboutissement des échanges sur le marché, s’explique par le fait qu’il a pu procéder à l’achat d’une marchandise spéciale, la force de travail, qui, alors qu’elle exige un temps de travail donné pour sa production, offre un temps de travail supérieur par sa consommation.
Cette marchandise est payée, en fait, conformément à notre hypothèse, à un prix (salaire) proportionnel au temps de travail exigé pour sa production (moyens de subsistance). Elle transmet pourtant au produit un temps de travail supérieur et donc une valeur d’échange plus grande, d’où la plus-value.
La signification de tout ceci dans le domaine social est la suivante : tant que le travailleur (artisan) réussit à ne pas se séparer de ses instruments de production et du produit de son travail, et à vendre celui-ci à son seul bénéfice, il récupère dans la valeur d’échange de son produit l’intégralité de son temps de travail.
Mais lorsqu’apparaît le capitalisme, par suite, d’une part de l’accumulation d’argent (dont nous ne discutons pas, pour le moment, l’origine : esclavagisme, féodalisme terrien, etc.) et d’autre part de la découverte de moyens techniques qui abaissent le temps de travail nécessaire à produire un objet donné (grâce à l’usage des machines et à la concentration de nombreux ouvriers), le prix du produit de l’artisan baisse, en fait sa valeur d’échange se met au niveau du temps de travail socialement nécessaire, qui est maintenant inférieur. Peu importe, sur le marché, que l’artisan ait employé un temps de travail supérieur par suite de l’emploi de moyens techniques dépassés.
Supposons que les prix baissent dans une proportion telle qu’ils ne puissent plus compenser les besoins primordiaux de l’artisan : par exemple, celui-ci doit céder au prix de trois heures de travail le produit d’un travail de douze heures, tandis que ses moyens de subsistance représentent six heures. Pour continuer à vivre il ne restera à l’artisan que la solution de vendre sa force de travail, pour sa valeur d’échange de 6 heures, en travaillant 12 heures pour le capitaliste qui, en quadruplant le rendement de son travail, sera en mesure de payer 6 heures la force de travail qui, sur le marché, ne réussissait précédemment qu’à s’échanger contre 3 heures.
Nous avons donc expliqué de manière satisfaisante le phénomène fondamental de l’économie capitaliste, en rapport avec les économies qui l’ont précédée, en formulant une conséquence importante de la théorie de la valeur (énoncée pour la première fois par Ricardo) : la doctrine de la plus-value (découverte centrale de Marx) déjà contenue dans ces thèses : sur le marché s’effectuent seulement des échanges entre équivalents ; tout le profit du capital naît de l’achat et de l’emploi de la force de travail1. Il nous reste à formuler les lois quantitatives de cette doctrine.
15. Capital constant et capital variable.
Comme nous l’avons vu, l’argent anticipé par le capitaliste pour acquérir les moyens de production2 réapparaît intégralement dans le prix du produit. C’est pourquoi nous appelons cette fraction du capital : capital constant.
Au contraire, l’argent anticipé pour le salaire des ouvriers, c’est-à-dire pour l’achat de la force de travail, réapparaît dans la vente des produits augmenté de la plus-value, et nous l’appellerons capital variable.
Le bilan des opérations capitalistes se trouve résumé dans ces deux formules :

En appelant C le capital total anticipé, pl la plus-value, C’ le capital retiré de la vente, on a :

16. Taux de la plus-value
Il nous intéresse plus de connaître le rapport qui existe entre la plus-value et le capital qui l’a produite, que de connaître, dans chaque cas, la quantité absolue de plus-value réalisée par le capitaliste.
Il est très important de relever que le capital qui est effectivement susceptible de produire de la plus-value est uniquement celui qui est anticipé pour l’achat de la force de travail, c’est-à-dire le capital V. Quant au capital constant c, il réapparaît intégralement dans le produit et ne donne lieu, par lui-même, à aucune augmentation de valeur.
C’est pour cela que Marx, lorsqu’il veut définir une quantité dont la mesure donne une idée de l’intensité de la production de plus-value, choisit comme taux de la plus-value, non pas le rapport de celle-ci au capital total, mais son rapport avec le seul capital variable.
Donc, en désignant par pl’ le taux de la plus-value :

Dans l’exemple quantitatif que nous avons donné V était F c’est-à-dire 6.3 = 18 Fr. La plus-value était (10.3) – (6.3) = 12 Fr. Le taux de la plus-value était :

Passons maintenant à l’examen du temps de travail, en nous référant, pour fixer les idées, à une seule journée d’un seul ouvrier et au nombre d’heures dont elle se compose, que nous appellerons t (dans notre exemple 10 heures). Nous définissons alors une nouvelle quantité : le travail nécessaire et le temps de travail nécessaire qui lui correspond. Ce temps (ou nombre d’heures) est égal au temps pendant lequel l’ouvrier devrait travailler pour transmettre au produit une valeur exactement égale à celle qui lui a été payée pour sa force de travail. Dans notre cas l’ouvrier a été payé 18 Fr, c’est-à-dire 6 heures de travail. S’il travaillait 6 heures il reproduirait exactement la valeur qui lui a été payée comme salaire, c’est-à-dire une valeur égale à celle des produits nécessaires à sa subsistance ; dans ce cas la plus-value disparaîtrait, et avec elle la raison d’être de l’entreprise capitaliste.
Mais l’ouvrier travaille 10 heures au lieu de 6, et nous distinguons à l’intérieur de ces 10 heures, 6 heures de travail nécessaire et 4 heures que nous qualifierons de surtravail, en appelant le temps correspondant temps de travail extra.
Répétons : le temps de travail nécessaire est celui qui suffirait à reproduire la valeur du salaire ; le temps de surtravail ou de travail extra est le temps supplémentaire pendant lequel l’ouvrier travaille, et qui produit la différence de valeur ou plus-value au bénéfice du capitaliste.
Si les valeurs sont proportionnelles aux temps de travail nécessaires à les produire, en identifiant ainsi le salaire au capital variable, on a :

Ces deux rapports se réduisent à celui que nous avons déjà indiqué comme taux de la plus-value ; d’où le théorème : le surtravail divisé par le travail nécessaire donne le taux de la plus-value.
Dans notre exemple la proportion écrite plus haut serait :

17. Loi générale de la plus-value
Il sera bon, toutefois, de montrer tout ceci d’une manière plus générale. Nous indiquons à nouveau le sens des lettres conventionnelles, et nous rappelons que nous nous référons à un seul ouvrier et à une seule journée de travail.

L’ouvrier transmet au produit la valeur totale (en faisant abstraction du capital constant) V + pl, en travaillant t heures. Donc, en une heure, l’ouvrier produit la valeur :

Il nous faut maintenant calculer le temps de travail nécessaire n pendant lequel l’ouvrier produit la valeur V. En connaissant la production horaire de valeur une division suffit :

Nous avons ainsi calculé n. Le calcul de e (surtravail) est très simple :

Le problème était de calculer le rapport entre e (surtravail) et n (travail nécessaire) ; en divisant l’une par l’autre les deux formules respectives il vient :

La formule fondamentale est donc démontrée ; nous la répétons pour plus de clarté :
Le surtravail est au travail nécessaire ce que la plus-value est au capital variable ; ce rapport commun est le taux de la plus-value.
18. Démonstration de la loi générale.
Pour démontrer que le fait de référer la plus-value au seul salaire et non pas à tout le capital n’est pas une convention arbitraire, prenons l’exemple d’une entreprise dans laquelle la proportion existant entre le capital constant et le capital variable se trouve modifiée, bien que restent inchangés : la valeur d’échange ou prix des produits, celle des matières premières et des instruments de travail, ainsi que le salaire et la journée de travail. Si le prix du produit fini doit rester le même, et comme il représente un temps de travail, nous ne pouvons imaginer un changement dans les procédés techniques de production ; mais nous pouvons choisir l’exemple suivant (probant du reste même pour qui ne part pas de notre théorie de la valeur) : l’entreprise s’annexe un stade précédent de la transformation productive, en produisant directement ce qu’elle achetait auparavant sur le marché.
Ainsi une aciérie qui tout d’abord achetait la fonte pour la convertir en acier, se met à travailler directement le minerai de fer d’où provient la fonte.
Il est clair que le capitaliste dépensera moins en matières premières, le minerai coûtant beaucoup moins cher que la fonte, et, bien qu’il y ait une augmentation relative des instruments de travail, il diminuera la proportion du capital constant par rapport au total.
Même d’un point de vue vulgaire, on reconnaît que le capitaliste réalisera ainsi un profit supérieur, car il cumulera le profit des deux entreprises préexistantes. Et il réalisera un profit supérieur même à parité de capital total anticipé car, s’il assume désormais, pour chaque kilo d’acier, les frais de la nouvelle installation produisant de la fonte, il effectuait auparavant une telle dépense en achetant la fonte au prix du marché, mais elle était en outre augmentée du profit du producteur de fonte.
En d’autres termes, le capital anticipé pour une opération productive est toujours compris dans le prix de vente du stock de produits correspondant ; et donc, à parité de puissance financière, le capitaliste pourra produire le même nombre, sinon plus, de kilogrammes d’acier. Mais sur un tel chiffre son gain a augmenté, et ceci parce que le capital investi pour obtenir un kilo d’acier contient désormais moins de frais de matières premières et plus de frais affectés à l’achat de la force de travail. C’est donc la quantité du capital salarial qui, à parité de rémunération des travailleurs, à parité de conditions de marché, varie proportionnellement au gain du capitaliste. On doit donc référer la plus-value à la masse du seul capital salarial (capital variable) et non à la masse de tout le capital.
Et ceci est également valable socialement parlant, car les diverses fractions de capital constant sont grevées par d’autres fractions de plus-value issues des opérations productives précédentes, en admettant qu’elles aient été effectuées par le mécanisme capitaliste. Le capital fonte était, pour la partie non représentée par le minerai de fer et l’usure des installations du vendeur de fonte, déjà affecté de la plus-value engraissée par celui-ci ; le capital minerai de fer, pour le capitaliste de la mine, était affecté de la plus-value tirée du surtravail des mineurs ; et l’on peut en dire de même pour les installations mécaniques de l’industrie de l’acier, de la fonte, dans la mine. Ce qui prouve combien est satisfaisante en dehors des plaisanteries sur les pêcheurs de perles et autres choses semblables notre explication qui, aussi bien qualitativement que quantitativement, découvre dans chaque valeur d’échange un temps de travail, et dans tout profit un surtravail.
Marx prend le soin de préciser qu’il faut éviter de tomber dans cette grossière erreur qui confond le taux de la plus-value avec le taux de profit. L’économie vulgaire entend par taux de profit le rapport entre le gain net du capitaliste (différence entre l’actif et le passif d’une certaine période, par exemple une année, à condition que reste inchangée la valeur patrimoniale de toutes les installations et que tout passif soit compensé) et la valeur totale du capital investi dans les installations, augmentée de la somme d’argent qui doit être tenue en réserve pour faire face aux achats de matières premières, au paiement des salaires, etc.
L’économie vulgaire distingue en outre un profit purement commercial, à payer pour les capitaux investis, et la différence restante ou profit vrai et propre de l’entrepreneur.
Ce n’est pas ici le lieu de pousser plus avant la confrontation entre cette manière de voir et les calculs que nous avons faits. Il suffit de remarquer que le fait de considérer un laps de temps donné n’est pas nécessaire pour nous, car nous avons tenu compte d’un cycle productif complet par exemple : celui qui est nécessaire pour parvenir à un kilo d’acier. Plus augmentent l’intensité dans le temps et l’extension de cet acte productif, et plus augmente le gain de l’entrepreneur et en général également le taux de profit.
Le taux de la plus-value dépend au contraire du degré d’exploitation de la force de travail et il est toujours plus élevé ; les exemples numériques faciles que donne Marx montrent qu’à un taux de profit, par exemple de 10,5 % peut correspondre un taux de la plus-value de 100%.
Toutefois en tant qu’exercice d’application de tout ce qui précède, on pourrait effectuer le calcul sur le profit d’une entreprise qui se transformerait de la manière que nous avons indiquée dans l’exemple de l’aciérie, en supposant des chiffres concrets pour les prix et les quantités de minerai, de fonte, d’acier, pour les salaires, les heures de travail, le nombre annuel des journées de travail, etc…. (voir l’appendice)
19. Expression de la valeur du produit en parties proportionnelles du même produit ou de la journée de travail.
Nous avons donné au début l’exemple du produit de valeur P qui se composait de la valeur des matières premières et de l’usure des instruments (M + I = c, capital constant) et de la valeur engendrée dans une journée de 10 heures de travail. Nous faisions correspondre la valeur d’échange de 3 Fr à une heure de travail ; supposons maintenant que la valeur C soit de 60 Fr. Nous aurons alors :

En outre, sur la valeur de 30 Fr ajoutée par l’ouvrier 18 = 6 × 3 représentaient le salaire ou capital variable V, 12 = 4 × 3 représentaient la plus-value.
Supposons maintenant que le produit valant 90 Fr pèse 1,800 Kg. Comme nous avons : 90 = 60 + 18 + 12 Fr, nous pouvons poser : 1,800 = 1,200 + 0,360 + 0,240 Kg.
Nous aurons alors représenté en parties proportionnelles du produit les éléments qui en constituent la valeur. 1,200 Kg = 60 Fr représentent le capital constant ; 0,360 Kg = 18 Fr représentent le capital variable ; 0,240 Kg = 12 Fr représentent la plus-value. En additionnant ces deux dernières parties on obtient 0,600 = 30 Fr = 10 heures de travail, qui représentent la valeur totale produite par le travail (aussi bien le travail nécessaire que le surtravail).
Cette subdivision est légitime, mais reste conventionnelle ; elle ne peut fournir une interprétation du processus productif car, s’il est vrai que les 60 Fr préexistent à l’application du travail en tant qu’ils sont matières premières et machines, en tant que parties du produit il n’en est pas de même ; ni un franc, ni un gramme ne peuvent en être obtenu sans travail.
Nous avons donc ici une notation purement conventionnelle, et il faut se convaincre que notre conclusion sur la répartition des 30 Fr de valeur-travail en salaire et plus-value est bien différente ; cette répartition nous est fournie par une loi qui s’adapte exactement aux caractères techniques, économiques, historiques et sociaux du phénomène étudié.
Par une notation analogue, nous diviserons non plus les 1,800 Kg mais les 10 heures employées à les produire, en parties proportionnelles aux autres éléments de la valeur. Comme en fait subsiste, toutes autres conditions égales, la proportionnalité entre la quantité des produits et leurs valeurs, il subsiste également celle qui existe entre la valeur du produit (quantité) et le temps de travail. En une heure il sortirait des mains de l’ouvrier 180 grammes et 9 Fr de valeur, c’est-à-dire le dixième de 1,800 et 90. Donc à la répartition suivante :

correspond cette autre :

Donc 6h. 40′ représenteraient le capital constant, 2h. le capital variable, et 1h.20′ la plus-value.
Cette représentation peut être interprétée d’une manière captieuse (voir chez Marx « la dernière heure de Senior » – Le Capital, Ed. Sociales, Tome I, p. 221) en disant que sur les 10 heures, l’ouvrier travaille pour le capitaliste pendant 1h. 20′ seulement.
Par une telle argumentation on voulait démontrer que la journée de 8 heures aurait ruiné le capitaliste. Un tel argument pour nous, n’aurait pu être qu’en faveur de la journée de 8 heures, mais l’expérience montre suffisamment que les 8 heures sont parfaitement compatibles avec la production de plus-value.
En fait une telle argumentation équivaut à supposer que l’ouvrier produit également les matières premières et les instruments, dont la valeur représente, au contraire, des temps de travail préexistants.
La répartition exacte suivant notre théorie, est la suivante :

20 heures représentent le travail contenu, en tant que valeur, dans le capital constant acheté par le capitaliste. 6 heures de travail nécessaire (payé). 4 heures de surtravail ( non payé).
La réduction de la journée de travail à 8 heures n’enlèverait que 2 des 4 heures de surtravail, en admettant que des phénomènes concomitants (augmentation de la productivité du travail) ne réduisent pas parallèlement le temps de travail absorbé par les moyens de subsistance, c’est-à-dire le travail nécessaire.
20. Appendice. Calcul de l’entreprise décrite au chapitre 18.

Les entrées annuelles de l’entreprise sont fL.
Les frais annuels sont :

Le bénéfice est donc :

Cette entreprise englobe maintenant une entreprise qui effectuait précédemment la production de ses matières premières. Une telle entreprise produit en un an exactement la quantité M nécessaire à la première entreprise. Nous indiquerons les données de cette entreprise avec les mêmes lettres munies d’un indice.
Il est clair que la valeur fL’ est la même que celle de cM. Le bilan de cette entreprise isolée sera donc :

Le bilan de l’entreprise combinée, dont nous indiquons les données par un double indice sera :

En résumé :

Distinguons dans les divers cas entre capital constant et capital variable :



Donc il a été vérifié que :
- le capital constant (c) a diminué de E’ + V’
- le capital total (c+v) a diminué de E’
- le capital variable V a augmenté de V’
L’augmentation du gain ou plus-value qui est passé de E à E » = E + E’ ne peut donc être l’effet que du seul capital qui ait augmenté, c’est-à-dire du capital variable. C’est donc avec juste raison que nous prenons comme taux de la plus-value le rapport de celle-ci avec le seul capital variable, qui l’a produite. Si nous le mettions en rapport avec le capital constant ou le capital total nous aboutirions à cette absurdité : il n’existerait pas entre les deux termes un rapport de proportionnalité directe, mais de proportionnalité inverse3.
21. Durée de la journée de travail.
La durée de la journée de travail est variable. Elle a un minimum qui, en régime capitaliste, ne peut jamais atteindre le temps de travail nécessaire, et elle a un maximum qui dépend des limites physiques de la résistance du travailleur. En se plaçant pleinement sur le terrain de l’économie capitaliste, qui considère la force de travail comme une marchandise et le salaire comme un prix équitable, on peut dire que le travailleur, comme tout autre vendeur, a le droit d’être protégé par la loi pour déterminer quelle quantité de sa marchandise il peut vendre, c’est-à-dire le temps qu’il emploiera à travailler dans une journée. S’il n’en était pas ainsi, non seulement le canon de l’égalité juridique des personnages présents sur le marché serait violé mais encore l’organisme de l’ouvrier s’affaiblirait et le nombre d’années pendant lesquelles il possède l’intégrité de sa force de travail diminuerait : ce qui équivaudrait à soustraire à l’ouvrier une grande partie de sa seule propriété privée : la force de travail. En outre, l’amoindrissement physique de la classe ouvrière se retournerait à longue échéance contre les capitalistes eux-mêmes, bien que chaque entrepreneur en particulier n’entrevoie rien d’autre que la chasse au temps de travail maximum.
D’où une lutte pour la limitation légale de la journée de travail, largement décrite par Marx dans des chapitres du Capital qu’il serait plus nécessaire de mettre à jour que de résumer.
Il est plus intéressant de voir à quelles conclusions théoriques aboutit cette exposition. Loin de conclure par l’apologie de la loi sociale, Marx ironise sur la réduction du pompeux « catalogue des droits de l’homme » à ce mesquin résultat : le travailleur saura maintenant pendant combien de temps il s’est « librement » vendu, et combien de temps lui appartient encore. Mais ce résultat, s’il empêche l’anéantissement physique de la classe ouvrière, n’empêche pas, comme nous le savons, que même dans le temps légalement vendu une grande partie (surtravail) soit du temps de travail non payé.
Ce qu’il faut aux ouvriers (Ch. X.7) ce n’est pas de savoir quelle est la limite de la journée de travail, mais c’est « que par un grand effort collectif, par une pression de classe, ils dressent une barrière infranchissable, un obstacle social qui leur interdise de se vendre au capital par ‘libre contrat' ». Ces mots ne doivent pas être interprétés dans le sens banal de l’introduction de la journée légale de travail ou du contrat collectif, ou même du salaire fixé par la loi, mais dans le sens de l’abolition historique du principe qui fait du travail une marchandise et de la possibilité de vendre librement ne serait-ce qu’une seule heure de travail, c’est-à-dire dans le sens de l’abolition du capitalisme.
22. Surtravail et capitalisme.
Nous avons dit que la plus-value apparaît avec le régime capitaliste, dans le sens précis où la plus-value est une différence de valeur qui apparaît dans une série d’échanges sur le marché.
Mais même avant que la force de travail ne soit traitée comme une marchandise sur les marchés (libres) le travailleur était contraint sous diverses formes à fournir de larges parties de son temps gratuitement (surtravail) : comme, par exemple, dans l’économie esclavagiste, terrienne, etc… Pourtant Marx observe que lorsque la forme d’une société n’est pas mercantile ou ne l’est que faiblement, c’est-à-dire lorsque les marchandises sont recherchées plus pour leur valeur d’usage que pour leur valeur d’échange, l’organisation sociale n’engendre pas une faim de surtravail trop excessive. Le propriétaire d’esclaves n’a pas d’intérêt à les faire travailler au-delà d’une certaine limite, parce qu’en général il consomme et ne vend pas les produits du travail de l’esclave, alors qu’il devrait payer en argent un nouvel esclave si le premier mourrait ou devenait invalide. Le propriétaire féodal fait travailler gratuitement le paysan sur sa propre terre les jours de corvée ; bien que ce travail apparaisse comme inhumain, il produit un taux de surtravail inférieur à celui du capitalisme moderne (ch.X, 2).
23. Le capital et la plus-value.
Jusqu’à ce point l’analyse a été conduite en supposant que le capitaliste paie toujours la force de travail au même prix (salaire constant), et que ce prix en exprime exactement la valeur.
Si ces conditions sont respectées, c’est-à-dire si le temps de travail nécessaire reste inchangé, et comme la plus-value est donnée par l’expression :

le capital pour satisfaire son besoin d’obtenir le maximum de plus-value ne peut suivre qu’une de ces deux voies :
1° – accroître le taux de la plus-value, c’est-à-dire le surtravail, c’est-à-dire la durée de la journée de travail – mais nous avons déjà vu qu’elle tend historiquement à diminuer.
2° augmenter le capital variable, ce qui ne peut se faire qu’en augmentant le nombre des ouvriers. Par suite le capital fait continuellement de nouveaux pas en avant, transformant en ouvriers les artisans, les petits propriétaires, etc., exploitant l’augmentation de la population, l’urbanisme, la colonisation. Toutefois malgré cette tendance à l’augmentation de la masse de capital variable, seul moyen pour augmenter la masse de la plus-value, on voit que le capital est toujours plus contraint, dans la production moderne, à prendre la forme de capital constant. Mais l’analyse ultérieure montrera que cette contradiction avec la loi de la dépendance entre capital variable et plus-value n’est qu’apparente4.
Étant bien entendu que la production de plus-value est la caractéristique du capitalisme, on peut faire quelques autres observations sur les conditions initiales nécessaires pour qu’apparaisse le phénomène capitaliste. Le futur patron doit avoir des moyens financiers suffisants pour occuper un nombre minimum d’ouvriers, tel qu’il lui garantisse une plus-value suffisante non seulement pour améliorer sa teneur de vie personnelle, mais encore pour lui permettre de mettre de côté une somme d’argent à transformer ultérieurement en capital.
Ces minima sont très variables avec les conditions sociales ; nous avons ici un exemple de distinction purement quantitative qui donne lieu à une différence qualitative (entre l’artisan ou le maître de boutique et le capitaliste).
Par suite, la transformation technique des procédés de production n’est pas une condition indispensable à l’établissement de rapports capitalistes. Le capitalisme est né en utilisant la technique traditionnelle. Par la suite seulement sont venues les révolutions dans le domaine de la technique, le machinisme et l’emploi des forces mécaniques. Pour nous, de telles innovations d’une part sont développées sur un rythme toujours plus accéléré par les nécessités mêmes du capitalisme et, d’autre part, constituent autant de conditions qui rendent possible, techniquement et économiquement l’abolition du capitalisme lui-même.
Notes
- Dans l’œuvre de Marx, toute cette première exposition de la formation de la plus-value est étayée et animée par une description du rapport qui s’établit entre patrons et ouvriers au travers d’une polémique contre l’école économique bourgeoise officielle et les concepts éthiques et juridiques vides de sens qui sont à la base des institutions actuelles, ou plutôt de leur apologie. Marx souligne pas à pas ceux de ses constatations et de ses postulats qui sont présentés d’une manière pacifique par les économistes vulgaires et les détours et les truquages qu’ils emploient pour éviter ses conclusions rigoureuses et scientifiques, par souci de préserver les intérêts de la classe capitaliste, dont ils se sont fait les valets.
Dans ses références historiques Marx souligne avec une efficacité incomparable les thèses suivantes, que nous retrouverons plus loin et qui sont essentielles dans la théorie marxiste : l’extorsion de plus-value n’a pas existé à toutes les époques sociales, car elle n’apparaît pas dans les communautés primitives ou dans la production autonome, individuelle et familiale du petit artisan et du petit paysan propriétaire et libre c’est-à-dire non soumis aux dîmes et aux corvées. Elle se manifeste pourtant dans diverses formes : esclavage, servitude féodale, salariat. Ces points fondamentaux sont destinés à préparer le terrain à la démonstration suivante : le fait du surtravail et de la plus-value, et donc de l’exploitation n’étant pas inséparable de tout type d’économie comme le prétend le théoricien bourgeois pourra disparaître dans l’économie future.
Dans une brillante critique de type éthico-juridique l’auteur feint dialectiquement de prendre au sérieux les normes morales de la philosophie bourgeoise et celles du droit actuel, en les réduisant à l’absurde et au ridicule. Il y démontre en effet la parfaite équité légale, éthique et chrétienne de tout ce qui se produit sur le marché, avec ces échanges où chacun vend au juste prix ce qui lui appartient de droit, et il dévoile enfin l' »escroquerie » que dissimulait le secret du procès productif. Afin de préparer les matériaux nécessaires à un jugement sur les superstructures philosophiques, religieuses, morales et politiques du monde capitaliste il est souligné que deux conditions doivent être remplies pour que le « jeu » de l’accumulation de plus-value soit possible chaque fois que le capitaliste est mis en contact avec le travailleur, et pour que ce phénomène se développe sur une échelle toujours plus vaste au cours du processus historique. Ces deux conditions résident dans la liberté du travailleur à deux points de vue. Il doit être libre d’aliéner sa propre force de travail, et pour ce faire le nouveau droit (pour lequel tous les citoyens sont égaux devant la loi) doit avoir brisé la servitude féodale qui liait les hommes à la terre, et l’organisation corporative qui les liait au métier et à la boutique ; en second lieu, il doit être libre de toute possession, pour son propre compte, d’instruments de travail et de petits approvisionnements de matières premières comme lorsqu’il était artisan ou paysan, et ceci se réalise au travers de l’expropriation primitive des petits producteurs d’où est né « suant le sang et la boue par tous ses pores » le capitalisme.
Il est démontré en même temps qu’un tel processus – pour infâme qu’il soit – était nécessaire pour conduire à des formes de production capables de réaliser un rendement plus élevé, imposé par les moyens techniques modernes. Mais l’acquisition de ces éléments descriptifs et critiques du mode de production actuel et de la voie qu’il a empruntée pour se réaliser, sert de base à cette thèse : ses caractères actifs, comme l’application des découvertes scientifiques et du machinisme, et le principe du travail associé et coordonné d’un nombre toujours plus grand de producteurs, ne sont pas inséparables de l’extorsion de plus-value et du monopole des moyens de production et d’échange de la part de la classe capitaliste.
L’étude de l’œuvre de Marx et son utilisation comme moyen de propagande et de lutte de classe et de parti peut se faire après que l’on ait acquis la ligne centrale de la recherche et de la déduction dont nous avons essayé de poser le schéma (aride peut-être, mais clair) et en suivant ensuite le développement de la « narration » de Marx, en s’arrêtant plus particulièrement sur les passages qui semblent au premier abord n’être que des digressions, mais qui sont, en fait, des synthèses et des anticipations des positions programmatiques et politiques des communistes.
Ceci pour démentir ceux qui prétendent bêtement que le véritable « esprit » du marxisme réside dans une froide description des phénomènes économiques du monde social actuel, se gardant bien de risquer des prévisions et de manifester sa ferme résolution de le renverser. ↩︎ - Matières premières et instruments de travail ; les matières premières sont de deux sortes : certaines réapparaissent dans le produit, d’autres disparaissent au fur et à mesure de leur emploi comme les combustibles, et sont dites auxiliaires ; les instruments de travail, comme les machines, les installations, les bâtisses, entrent en considération uniquement pour la fraction de leur valeur réellement dépensée pendant l’opération productive considérée. ↩︎
- On ne doit pas trouver trop aride cette succession de formules. Elle veut être une démonstration de la validité de la loi générale de la plus-value formulée par Marx, dans la représentation de l’entreprise économique capitaliste. Nous sommes ici à la fin de Section III qui établit la définition de la plus-value. À la fin de la section V, et avant de passer à l’exposé de l’accumulation du capital, Marx, dans un petit chapitre résumant les diverses formules de la plus-value, oppose les deux groupes de formules qui caractérisent l’économie classique bourgeoise et l’économie marxiste (XVIe Chapitre du texte original).
Toutes deux prennent pour fondement le fait que la valeur est donnée par le travail. Mais elles présentent les choses de manière très différente lorsqu’il s’agit de répondre à cette question : pendant quelle partie de la journée l’ouvrier travaille-t-il pour lui, et pendant quelle partie travaille-t-il pour le patron de l’entreprise ?
Dans les deux cas nous pouvons parler de travail nécessaire pour la première partie, celle qui est entièrement rétribuée, et de surtravail pour la seconde partie (du temps de travail) dont l’équivalent forme le profit du possesseur de l’entreprise.
Suivant l’économie bourgeoise les formules sont les suivantes :
En d’autres termes, ce rapport reproduit ce que la comptabilité capitaliste appelle taux de profit, dividende, etc. Nous trouvons la même fraction en écrivant au numérateur la « marge » bénéficiaire sur une production donnée, c’est-à-dire l’excédent du prix réalisé sur le coût total, et au dénominateur ce même coût.
Si une automobile, par exemple, coûte, pour ce qui concerne les matières premières, les salaires, l’usure des machines, 100 000 Frs, et si elle est vendue à 110 000 Frs, l’entreprise réalise un profit de 10%. On prétend alors que l’ouvrier n’est exploité que pendant 10% de son temps de travail. S’il a travaillé 11 heures, 10 heures lui seraient intégralement payées, et il ne travaillerait qu’une heure seulement pour le capitaliste.
L’économie officielle moderne, avec ses prétentions d’exactitude positive, reproduit toujours cette thèse et nie donc la théorie de la plus-value de Marx, en affectant de la considérer comme un brillant exercice polémique et non comme un résultat scientifique.
Dans notre théorie, au contraire, les formules prennent une allure bien différente et sont, en partant du même rapport initial :
Le degré d’exploitation, c’est-à-dire la quantité de travail non payé, est mis en rapport non pas avec les dépenses totales, c’est-à-dire l’intégralité du capital anticipé, mais seulement avec la dépense effectuée pour les salaires que nous appelons la partie variable du capital total.
La différence entre les deux conceptions est énorme. Quantitativement comme Marx le montre, notre conception implique que le taux de la plus-value non seulement est beaucoup plus élevé, mais encore peut très bien dépasser les 100%, sa limite théorique maximum dans la formule de l’économie bourgeoise. Si, dans l’automobile que nous avons prise pour exemple, il entre pour 20 000 Frs de salaires, le taux monte de 10% à 50% (10 000 de profit sur 20 000 de capital variable). Un tiers de la journée de travail n’est pas rétribué ; il existe des cas, comme celui que cite Marx pour l’agriculture anglaise, où le taux monte à 300%.
Qualitativement d’autre part, la formule de l’économie vulgaire s’applique à montrer le rapport entre salariés et capitalistes comme une forme de libre association tandis que la loi marxiste en démontre le caractère fondamentalement antagonique.
Nous avons voulu démontrer par notre petit calcul sur la fusion de deux entreprises que l’institution du rapport quantitatif entre plus-value et capital variable n’est pas arbitraire mais que c’est lui seulement qui peut rendre compte du phénomène étudié, étant donné que ce qui apparaît, dans un cycle isolé, comme capital constant détenu par le propriétaire de l’entreprise, n’est que le produit accumulé de capitaux variables précédents, qui ont donné lieu à d’autres plus-values, à d’autres travaux non payés.
Tout le « truc » réside dans la présentation habituelle des « bilans » des entreprises productives (même non privées) que l’économie académique et la légalité bourgeoise acceptent comme évidents et fidèles à la réalité. ↩︎ - Puisque la plus-value accumulée devient un nouveau capital et que la plus-value naît du capital investi dans le travail, il y a une limite à l’accumulation donnée par la potentialité de toute la population travailleuse. Cette limite tend à augmenter avec le nombre des habitants de la terre, l’extension des aires dans lesquelles s’est diffusée la « civilisation » capitaliste, et la proportion des prolétaires par rapport à l’ensemble de la population, déterminée par l’expropriation progressive des classes moyennes.
Mais ne semble-t-il pas que l’énorme masse des capitaux constants c’est-à-dire des capitaux représentés par des installations et par des réserves de marchandises (produits) ont crû dans le monde moderne d’une façon plus puissante encore que la masse des journées de travail mises à la disposition du capital ? Et ceci ne contredit-il pas la construction marxiste ?
Nous ne voulons certes pas ici répondre à une telle question puisqu’il nous faut auparavant exposer et comprendre toute la doctrine de l’accumulation (section VII) et également la théorie de l’école marxiste sur l’impérialisme.
Mais il est intéressant de voir quelle solution « conservatrice », c’est-à-dire qui prolonge la durée du cycle capitaliste, est fournie par la « destruction » du capital constant (produit, installations et réserves) et la réduction de pays déjà riches et avancés dans le domaine industriel à l’état de pays sous-développés, par la dévastation des installations (fabriques, voies ferrées, navires, machines, constructions de tous genres, etc…)
Ainsi la reconstitution de cette masse énorme de capital mort impulse une course folle à l’investissement de capital variable, c’est-à-dire de travail vivant et exploité.
La guerre se charge d’effectuer cette élimination d’installations et de réserves, tandis que la destruction de travailleurs n’entame pas leur production, par suite de la prolifération de l’animal-homme.
On s’installe ensuite dans la très civilisée « reconstruction » (la plus belle affaire du siècle pour les bourgeois) et que nous, élèves de Marx, considérons comme un aspect de la barbarie capitaliste plus criminel encore que la destruction en temps de guerre elle-même. ↩︎