Parti Communiste International

Avant – propos

Catégories: Democratism, Party Doctrine, Party Theses

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« Le Principe Démocratique » a paru pour la première fois dans la revue théorique du Parti Communiste d’Italie, Rassegna Comunista en février 1922, c’est-à-dire trois ans après la fondation de l’Internationale communiste à Moscou. Sous l’impulsion de Lénine, mais avec plus ou moins de vigueur et de rigueur selon les pays, le communisme livrait à l’époque contre le socialisme réformiste et démocratique une bataille qui restera son plus beau titre de gloire, et qui était justifiée par la trahison de ce socialisme face au premier conflit impérialiste, face à la révolution russe et face à la lutte de classe de l’après-guerre.

Dans cette lutte, les marxistes italiens comptèrent dès le début parmi les plus décidés et les plus rigoureux. Dans « Le Principe Démocratique » on trouvera donc les mêmes positions fondamentales que dans les « Thèses sur la démocratie bourgeoise et la dictature prolétarienne » présentées en mars 1919 par Lénine au congrès constitutif de la nouvelle Internationale, et dirigées essentiellement contre les idées qui avaient cours dans l’ancienne sur ces points capitaux.

On y trouvera aussi quelque chose de plus, une préoccupation politique qui a été à la fois la principale caractéristique et la contribution la plus précieuse des marxistes italiens au sein du mouvement communiste. Cette préoccupation, une petite phrase du texte suffit à la définir clairement : « APPROFONDIR LE FOSSÉ ENTRE LA DÉMOCRATIE BOURGEOISE ET LE SOCIALISME ». Ce « fossé » existait dès l’origine, et seules les décennies de politique conciliatrice du réformisme d’avant 1914 avaient pu parvenir à le combler : cela, Lénine et les Bolcheviks l’avaient dit et répété alors que les communistes de Rassegna Comunista étaient encore au berceau. Depuis des décennies, Lénine s’employait de toutes ses forces à « déblayer » ce « fossé » salutaire. Les marxistes italiens, qui se trouvaient entrer dans l’arène au moment même où ses efforts avaient été couronnés par la victoire non pas DÉMOCRATIQUE, mais COMMUNISTE du bolchevisme russe, ne se contentèrent pas du déblaiement déjà effectué dans les premiers Congrès internationaux. Ils réclamèrent que le fossé fût encore APPROFONDI et ceci pour éviter la RÉPÉTITION historique de l’engloutissement du socialisme marxiste par la démocratie, dans lequel se résumait toute la faillite de la IIe Internationale.

Vivant non pas dans la Russie révolutionnaire, mais dans l’Occident réformiste et de vieille rouerie parlementaire, ils étaient mieux placés que les bolcheviks pour sentir que le mouvement communiste n’était pas préservé par avance de mille dangers de dégénérescence et de dissolution. Plus jeunes que les bolcheviks de toute une génération, leurs regards portaient plus loin dans l’avenir d’un communisme qui, en 1922, apparaissait rien moins que définitivement assuré dans le monde. L’histoire se chargea de prouver qu’ils n’avaient eu que trop raison.

Quand « Le Principe Démocratique » (qui répondait, répétons-le à cette préoccupation originale et malheureusement unique dans le mouvement communiste) parut pour la deuxième fois, en décembre 1933, dans une petite publication d’émigrés italiens, Bilan, le fossé entre socialisme (ou plutôt communisme) et démocratie était déjà bien en voie de s’effacer à nouveau. En effet, ce qui caractérisait la situation de 1933, n’était pas tant la dislocation des organisations communistes et l’écrasement du prolétariat dans l’Italie fasciste et dans l’Allemagne hitlérienne que LA DÉCOMPOSITION INTERNE AVANCÉE, DOCTRINALE ET PRATIQUE DU MOUVEMENT COMMUNISTE EN TANT QUE MOUVEMENT DE RÉVOLUTION SOCIALE. Nous ne pouvons nous étendre sur cette thèse capitale dans le cadre étroit de cet avant-propos. Disons seulement que cette décomposition se traduisait par deux faits essentiels : le glissement des partis du terrain du communisme à celui de la défense des libertés constitutionnelles et de la République démocratique contre « l’attaque illégale » du parti totalitaire bourgeois ; le passage de l’Internationale de la lutte pour la révolution mondiale à la défense du pouvoir soviétique en toutes circonstances, y compris la guerre impérialiste. Bref par l’ANTIFASCISME, annoncé dès 1924 en Italie et appelé à d’effrayants développements jusqu’à l’adhésion à la guerre anti-hitlérienne et mussolinienne, mais IMPÉRIALISTE de 1940. Et par le SOCIALISME DANS UN SEUL PAYS.

C’est par cette double voie que le fossé entre socialisme et démocratie a été une nouvelle fois comblé. De toute façon, la réalité est là : au XXe Congrès du P.C.U.S., il y a deux ans, les ex-communistes reprenaient ouvertement la thèse social-démocrate des « voies parlementaires au socialisme ». Pourtant la chose la plus amère n’est pas encore celle-là. Elle est de voir certaine opposition prétendument marxiste et révolutionnaire invoquer parfois les écrits de Lénine lui-même pour NIER que ce fossé dût être approfondi, EMPÊCHANT ainsi qu’il soit même simplement rétabli. C’est ce fait, plus encore que le fiasco final et prévu des renégats du mouvement communiste officiel, qui nous incite à publier, en 1958, une nouvelle traduction française de cet ancien et jeune écrit.

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Lorsqu’il parut pour la première fois en français en 1933 « Le Principe Démocratique » ne rencontra aucun écho, même dans l’avant-garde. Les conditions politiques générales définies en premier lieu par l’offensive « stalinienne » contre la Gauche vouaient toutes les rééditions d’écrits marxistes de la « bonne époque » à la plus complète obscurité : ce fut le sort des Thèses et résolutions des Quatre Premiers Congrès de l’Internationale elles-mêmes que des opposants tentèrent vainement de jeter à la face des renégats qui les avaient fait disparaître de la circulation. Pour « Le Principe Démocratique » c’est l’originalité même de son dessein (dont nous venons de voir les implications politiques) qui jouait contre lui. Il nous faut en dire quelques mots.

Le but de l’article ne se limite pas à la critique de la « démocratie bourgeoise » déjà réalisée avec vigueur dans les thèses et les écrits de Lénine. Il va plus loin. De fait, l’erreur couramment dénoncée de la démocratie bourgeoise, qui est de considérer la société ou la nation comme un tout homogène, alors que pour nous elle est déchirée par des antagonismes de classe, et donc d’affirmer que l’État représente les intérêts de tous les citoyens, dérive d’une prémisse théorique qu’il faut affronter directement en tant que telle. Cette prémisse est que les atomes constitutifs de cette société ou de cette nation autrement dit la « plus petite réalité sociale », la réalité sociale irréductible à tout autre élément plus simple, est l’INDIVIDU. C’est cette conception théorique qui est fausse, mais encore fallait-il le démontrer. Pour cela, la critique politique ne suffisait pas. Il fallait faire appel à la méthode matérialiste marxiste, dans son opposition avec l’abstraction métaphysique de la pensée bourgeoise. Que le lecteur ne se choque donc pas de trouver sous le titre du « Principe démocratique » des passages concernant par exemple la société primitive, ou les castes antiques, ou les doctrines spiritualistes du droit divin. Il n’y a là aucun vain étalage d’érudition, mais au contraire des développements indispensables à la démonstration de cette thèse : la plus petite unité sociale, c’est-à-dire le facteur le plus simple, le facteur irréductible, du développement historique n’est jamais en réalité l’individu, mais toujours une collectivité. En d’autres termes, si l’individu peut bien être l’objet d’observation par exemple pour la science médicale, voire pour la psychologie, il ne saurait l’être pour la science historique ou la sociologie scientifique. En ceci, Rassegna Comunista ne faisait aucune découverte nouvelle : elle se servait d’une vieille découverte marxiste dans un but politique qui mérite d’être souligné. En effet en rappelant que c’était le PRINCIPE même de la démocratie qui était entaché d’erreur bourgeoise, elle visait à démontrer qu’il le restait QUEL QUE SOIT L’OBJET AUQUEL IL ÉTAIT APPLIQUÉ, fût-il les collectivités non déchirées par des oppositions de classe (soviets – syndicats – parti).

Bref, son but était de généraliser la critique marxiste de la démocratie pure du cas de la démocratie bourgeoise, que les communistes avaient fouillée à fond, à celui, encore tabou pour beaucoup, de la démocratie prolétarienne. Et ce faisant de traquer dans ses ultimes retranchements l’idéalisme d’origine bourgeoise. Inutile de dire que pareille entreprise était de nature à provoquer réprobation et horreur même dans le camp prolétarien : la réaction banale était en effet de s’imaginer que le marxisme italien voulait rétablir par la bande on ne sait quel principe abstrait, constitutionnel, d’autorité, ou justifier quelque secret mépris philistin des masses. Cela a conduit bien des esprits indigents ou de formation trop sommaire, à nous accuser d’être « des espèces de staliniens ». Ironie incomparable ! Ce que le marxiste lit dans ces pages de 1922, c’est justement comme une mise en garde prophétique contre l’ignoble, l’oppressant spectacle qui devait commencer peu d’années plus tard, et qui n’a pas encore quitté la scène : les meilleurs révolutionnaires, les véritables continuateurs du communisme condamnés à main levée dans les assemblées ouvrières et populaires, le communisme banni à la majorité démocratique par les PROLÉTAIRES eux-mêmes !!! Et là où l’opposant vulgaire ne sait voir, dans le stalinisme de funeste mémoire, qu’une négation sacrilège de la sainte démocratie, ce que le marxiste y voit c’est la plus éclatante confirmation historique du mensonge sans limite du PRINCIPE démocratique JUSQUE DANS SON APPLICATION AUX COLLECTIVITÉS OUVRIÈRES.

Pas plus en 1958 qu’en 1922 nous n’entendons tirer des conclusions CONSTITUTIONNELLES de cette critique et de ces faits. L’article démontre que ce serait retomber d’une autre façon dans l’abstraction idéaliste que l’on cherchait justement à chasser de ces derniers retranchements. Et il admet qu’autant au sein du syndicat ou du parti avant la révolution que dans les organes de la dictature prolétarienne après, on pourra bien continuer à user du mécanisme majoritaire, à défaut d’un autre meilleur. Celui que cette déclaration « soulagerait » prouverait seulement qu’il n’a rien compris, qu’il ne parvient pas à sortir de l’opposition abstraite entre « autorité » et « démocratie », et d’une horreur toute libérale pour la première. La portée de l’écrit est tout autre et se résume dans un résultat historique qui pour être aujourd’hui obscur (comme tout ce qui touche au communisme révolutionnaire) n’en apparaîtra pas moins de première importance dans l’avenir : s’il est, dans toute l’opposition antistalinienne ou antikhrouchtchévienne, UN courant qui n’ait pas repassé à reculons le « fossé » qui a toujours séparé la démocratie bourgeoise du communisme pour aller s’embourber dans les sables mouvants d’une des innombrables démocraties dont la pensée politique moderne est empoisonnée (démocratie progressive ou ouvrière, populaire ou bourgeoise), c’est LE courant qui depuis plus de trente ans considère l’écrit que nous présentons ici comme un « classique ». Le lecteur peut en trouver une illustration récente dans les réactions politiques respectives de notre tendance et de l’opposition « anti-bureaucratique » aux événements hongrois.

L’épreuve de la lutte de classe est souveraine : c’est parce que le marxisme d’inspiration « italienne » y a résisté brillamment que nous pensons que « Le Principe Démocratique » mérite d’avoir valeur de « classique » non seulement pour nous, mais pour tous les communistes de l’avenir !