Parti Communiste International

Une riposte pire que le coup

Catégories: CGT, Force Ouvrière, PCF

Cet article a été publié dans:

La loi anti-grève a été votée et les « réactions » des travailleurs de l’État orchestrées par les syndicats, C.G.T. en tête, sont demeurées purement platoniques. La C.G.T. ne pouvait ni ne voulait diriger une véritable épreuve de force car, finalement, les mesures prises par le gouvernement s’inscrivaient dans une ligne d’évolution qui est celle des syndicats eux-mêmes : leurs réactions ne pouvaient être qu’un semblant de lutte pour conserver un semblant de droit.

* * *

On ne peut lutter farouchement que pour quelque chose de vital. Il n’est pas vital pour les salariés de la fonction publique de conserver un « droit » dont ils ne se servent plus que pour entreprendre, une ou deux fois l’an, ces grèves de 24 heures qui sont autant de coups d’épée dans l’eau.

Ce qui est vital pour la classe ouvrière, ce n’est pas la reconnaissance d’un droit formel, mais bien la possibilité de l’utiliser : la force de lutter et de vaincre. Et aujourd’hui le prolétariat est faible. Il est faible parce que ses organisations syndicales et politiques – la C.G.T. et le P.C.F. – l’empêchent de lutter, trahissent ses luttes ou les détournent vers des objectifs qui ne sont pas les siens. Mais si le prolétariat est faible aujourd’hui, sa puissance potentielle se manifeste parfois dans des explosions pour l’instant sans écho, mais qui montrent quelle sera sa force demain : il suffit de rappeler la magnifique grève des mineurs, menée tout à la fois contre l’État et sa dérisoire réquisition et contre les syndicats de collaboration de classes qui voulurent d’abord éviter la lutte (la C.G.T. voulait une grève de 48 heures seulement), puis signèrent en toute hâte avec la Direction des Houillères le compromis liquidateur que les mineurs accueillirent par des cris de rage et des insultes.

Le prolétariat est faible aujourd’hui, parce que ses chefs le détournent de toute lutte révolutionnaire, de tout but révolutionnaire, de toute conviction révolutionnaire. Face à la loi anti-grève, la C.G.T. et le P.C.F. ne voulaient pas d’une vraie grève. Ils l’ont montré par leur attitude servile destinée à amadouer « l’opinion publique », à protester de la « conscience civique » des salariés de l’État, de la haute notion qu’ils ont de « leurs droits et de leurs devoirs », etc… Mais surtout ils ont dit ouvertement que la grève n’était plus à leurs yeux une arme révolutionnaire contre toute la société bourgeoise, mais seulement un « moyen de pression » contre un gouvernement déterminé. Et encore un moyen qui cesserait d’avoir sa raison d’être si le gouvernement se montrait plus « compréhensif » à l’égard des aspirations ouvrières : « Que le gouvernement donne satisfaction aux travailleurs, a dit le « communiste » Waldeck-Rochet à l’Assemblée nationale, et alors il n’y aura plus de grève. »

Cette position est la négation ouverte du programme historique du prolétariat qui a toujours affirmé que la lutte de classe – dont les grèves ne sont qu’un aspect – est le produit permanent et inévitable du capitalisme. Ceux qui n’y voient que le résultat accidentel d’une politique gouvernementale déterminée ne sont que des opportunistes qui ne veulent pas abattre le capitalisme, mais l’améliorer. C’est dans ce but que le « grand parti des travailleurs » mobilise les ouvriers pour des objectifs qui ne sont pas les leurs. Et il ne le cache pas : « La lutte des agents de la fonction publique ne concerne pas seulement les travailleurs des services publics, ni même la seule classe ouvrière, écrit l’éditorialiste de l’Humanité du 15/7/63, elle concerne l’ensemble des démocrates. » « Nous sommes tous concernés » a dit l’auteur dans son titre. « Nous tous » cette expression a ici le sens d’un appel aux démocrates, aux intellectuels de gauche, aux socialistes, aux paysans malmenés par le gaullisme, aux chrétiens progressistes, aux petits industriels « menacés par les monopoles », d’un appel à ces classes moyennes et à leurs organisations politiques qui n’ont jamais eu d’autre rôle auprès du prolétariat que d’entraver ou de ralentir sa lutte dans les phases ascendantes, de participer à la répression contre lui dans les phases de réaction ou de fascisme. Un parti et un syndicat qui s’acoquinent avec cette vermine de l’histoire, un parti et un syndicat qui n’attendent (en vain du reste) leur retour au pouvoir que pour décréter une nouvelle fois « qu’il faut savoir finir les grèves », comme le disait Thorez en 1936, ou encore que la grève est devenue « l’arme des trusts », comme il le déclara en 1945, ce parti et ce syndicat ne peuvent, sans une ignoble imposture, se poser en champions d’un droit qui n’a coûté tant de sang à la classe ouvrière que parce qu’elle tentait alors d’en faire l’arme tranchante de son émancipation révolutionnaire.

La C.G.T. ne pouvait pas lutter contre la loi anti-grève. On ne prêche pas impunément la « plus large union » englobant les laquais avoués du capitalisme. On ne substitue pas le chauvinisme à l’internationalisme, le parlementarisme à la lutte de classe sans que les capacités combatives d’une organisation ouvrière ne disparaissent totalement. Le propre de l’opportunisme c’est toujours, après une concession soi-disant « provisoire », d’être entraîné vers une concession plus grande. Aujourd’hui rien ne distingue plus en substance, dans la pratique comme dans l’idéologie, la C.G.T. des autres centrales jaunes, la paternaliste F.O. ou la social-chrétienne C.F.T.C. ; toutes trois pratiquent la défense des catégories privilégiées, l’esprit de compromis et de marchandage qui étouffent aujourd’hui toutes les luttes ouvrières.

Les accords d’entreprise, qui marquent une renonciation à la grève bien plus efficace que celle que le gouvernement attend de sa loi scélérate, le principe uniformément admis de l’arbitrage obligatoire, qui coupe le jarret à toute action tant soit peu radicale, la participation à l’élaboration du IVe plan économique, qui illusionne les ouvriers sur la possibilité d’un capitalisme « meilleur », constituent la dernière étape de la déchéance de la C.G.T. en tant que syndicat de classe. Les pratiques défaitistes qui en sont le fruit – limitation et fragmentation des grèves, sabordage de l’action par les discussions paritaires, participation syndicale au « boni » d’entreprise – forment la base de l’action de la C.G.T. Celle-ci ne joue plus aujourd’hui d’autre rôle que de ramener à la collaboration de classes ouvertement pratiquée par F.O. et la C.F.T.C. les catégories les plus combatives et les moins corrompues dont elle a encore le contrôle.

« La grève est l’arme essentielle des travailleurs » nous a-t-on répété à satiété durant ces dernières semaines. C’est une banalité que l’on ne ressasse que pour lui retirer toute signification. Des grèves qui prétendent faire aboutir des revendications tout en ménageant « les intérêts supérieurs » de la production et du pays. Des grèves sabotées par de honteux « accords » qui interdisent les grèves à venir. Des grèves qui, nées de l’échec d’un arbitrage, n’ont d’autre but que d’en obtenir un nouveau. Des arrêts de travail d’une journée, d’une heure, d’un quart d’heure, qui mettent en branle tantôt une profession, tantôt une autre. Des grèves de catégorie, d’entreprise, de métier, qui s’échelonnent scrupuleusement dans le temps et lancent les ouvriers à la bataille en ordre dispersé. Les grèves perlées, les grèves tournantes, les grèves « du règlement », tous ces mouvements qui défraient la chronique des conflits sociaux d’après-guerre, qui déçoivent et découragent toute combativité, ne constituent nullement le véritable usage de « l’arme de la grève » ; ils représentent seulement un moindre mal pour le patronat et l’État bourgeois. En échange de quelques aumônes, ces fausses grèves brisent l’unité du prolétariat et son instinct de classe, le réduisent en une poussière de catégories concurrentes.

On célèbre la « conquête du droit de grève ». Mais lorsqu’il fut acquis, le but révolutionnaire du prolétariat se profilait derrière chaque lutte ouvrière, même partielle. À l’époque du Manifeste communiste de 1848, alors que le cœur du prolétariat international battait sur les barricades de Paris, de Vienne ou de Berlin, la grève ne pouvait pas ne pas être radicale, violente, révolutionnaire. La bourgeoisie ne comptait pas alors d’alliés dans les rangs ouvriers. Attentive à refouler l’énergie sociale qui l’avait portée au pouvoir et soucieuse d’imposer sa loi sur le marché du travail, elle contraignait les organisations syndicales à la clandestinité. Tout arrêt concerté du travail tombait sous le coup de la loi et la lutte pour le pain aboutissait par force au combat de rue. C’était l’intransigeance même de la bourgeoisie qui transformait chaque revendication ouvrière en anticipation révolutionnaire de la mission historique du prolétariat.

Dans ces conditions, le droit de coalition qui, il y a exactement un siècle, mit fin à cette période, représente incontestablement une grande conquête des ouvriers. Mais cet événement marque aussi un tournant important dans la politique de la bourgeoisie dès lors intéressée à légaliser les conflits du travail plutôt que de les laisser dégénérer en émeutes et luttes armées. Le droit syndical, complément indispensable du droit de coalition (bien qu’il ne fut acquis que vingt ans plus tard), constitue également un pas énorme accompli par la classe ouvrière vers son organisation en force autonome luttant en permanence pour ses intérêts vitaux. Mais la reconnaissance légale des syndicats correspond aussi à une évolution profonde de la société capitaliste, désormais politiquement stabilisée et au seuil de sa gigantesque expansion économique.

C’est au travers de cette nouvelle législation que la classe bourgeoise va s’assurer de nouvelles garanties de domination. Maintenir les conflits sociaux sur le plan strictement économique, séparer revendications immédiates et revendications historiques du prolétariat deviennent ses principaux soucis. Une longue lutte commence alors au cours de laquelle l’État bourgeois, avec l’aide des alliés qu’il a su se faire au sein de la classe ouvrière, s’efforce de donner à sa législation l’acception la plus restrictive. Il invoque à chaque grève « le complot contre la sûreté de l’État » ou « les provocations au meurtre et au pillage ». Les ouvriers, de leur côté, rendent coup pour coup et s’affranchissent périodiquement des prescriptions étroites de la loi, tant il est vrai que la lutte de classe ne peut être enfermée dans des limites de droit. En fait, pendant une assez longue période historique émaillée de heurts violents et sanglants, le prolétariat put utiliser la légalité démocratique pour obtenir des améliorations de sa condition sans pour autant aliéner comme aujourd’hui son programme, sans pour autant voir passer ses organisations, comme cela s’est produit depuis, sous le contrôle direct ou indirect de l’État bourgeois ou de ses partis.

Il n’en sera plus de même après la première guerre mondiale qui replacera face à face pour une lutte à mort les deux grands protagonistes de la société capitaliste : dictature du prolétariat ou dictature de la bourgeoisie, voilà l’alternative fondamentale de la lutte de classe moderne qui est à nouveau posée dans toute sa brutalité dès que la révolution russe victorieuse appelle le prolétariat mondial à l’assaut final contre le capitalisme. Mais la vieille société se défend âprement. Des réactionnaires aux démocrates, des socialistes aux fascistes, tous les partis acquis au sauvetage du capitalisme écraseront les insurrections prolétariennes dans les pays d’Occident et trancheront l’alternative au profit de la dictature du capital. Celle-ci triomphera définitivement avec la contre-révolution stalinienne en Russie, l’intégration de l’État soviétique dans le concert des grands impérialismes, le passage de ses partis dans le camp de la contre-révolution. Sous étiquette « démocratique » ou « fasciste », le contenu uniformément totalitaire du capitalisme décadent imposera sa loi dans tous les pays, y compris dans les démocraties pourries d’Occident. Par la violence ou par la corruption, la bourgeoisie s’assurera partout des syndicats et des partis « ouvriers » à sa dévotion.

Et on voudrait nous faire croire que dans ce monde totalitaire il existe encore un conflit entre des forces libérales et des forces réactionnaires ! On voudrait nous persuader que ce qui est visé par la loi scélérate c’est la grande conquête politique du siècle dernier, demeurée miraculeusement intacte. On voudrait nous faire admettre que le fascisme, dont le contenu économique et social a triomphé sur toute la ligne, est encore devant nous, qu’il est possible de le refouler en la personne de de Gaulle et avec l’appui de ces bons démocrates qui ont nom Mollet ou Paul Reynaud, comme on l’a déjà refoulé en la personne des colonels de l’O.A.S. en appuyant le même de Gaulle, qu’il y a toujours, en somme, des gens « moins fascistes » que le fasciste du moment et que la politique prolétarienne consiste simplement à s’allier avec eux !

Sinistre imbécillité ! La substance de concentration économique et de planification étatique qui constitue le trait essentiel du fascisme, notre bonne vieille démocratie l’avait depuis longtemps assimilée lorsque le pouvoir gaulliste, à la faveur de la crise algérienne, s’avisa de lui donner sa forme politique : le parlement-croupion et l’encadrement policier de toute l’activité civile. Sans qu’aucun de ces braillards démocratiques ne s’en doutât, nous vivions déjà le fascisme lorsque ce parti de renégats qu’est le P.C.F. entra dans le gouvernement bourgeois de la Libération pour condamner les grèves, sommer les ouvriers de produire jusqu’à en crever, les plier de gré ou de force aux règlements dont la loi actuelle n’est que le couronnement. Par une ironie dont l’histoire est coutumière, c’est en voulant « défendre » la démocratie au lieu de la détruire par la révolution socialiste que les « communistes » rendirent le triomphe du fascisme inévitable.

Tous les soi-disant « droits » que les ouvriers ont acquis depuis cette date, ils les ont payés par leur sang dans la Résistance chauvine et par leur sueur dans la Reconstruction patriotique, ils les ont payés par la renonciation des « communistes » à toute lutte et à tout programme révolutionnaires. On a élargi le droit de vote aux femmes parce que le suffrage universel est l’opium qui rend la classe ouvrière impuissante et que plus cet opium est répandu, plus cette impuissance est générale. On a inscrit le droit de grève dans la constitution parce que les « communistes », alors au gouvernement, y garantissaient par leur présence qu’on ne l’utiliserait pas pour des buts de classe (à les écouter alors on ne l’utiliserait plus du tout). On toléra la comédie électorale et le jeu de massacre des gouvernements d’un mois ou d’un jour aussi longtemps qu’il le fallut pour que les quelque 100 ou 150 « députés du peuple » fassent la preuve de leur impuissance à réaliser la plus mince réforme. On supporta les grandes grèves aussi longtemps qu’il le fut nécessaire pour qu’insuccès et trahisons répétés en détournent une masse toujours plus grande d’ouvriers. On attendit en somme que les illusions réformistes implantées dans le prolétariat par l’opportunisme stalinien fassent place à la désaffection et au dégoût, que les larbins de gauche de la bourgeoisie aient achevé leur besogne de dépolitisation de la classe ouvrière qui s’étend de la Reconstruction aux pleins pouvoirs de Mollet, en passant par les innombrables grèves sabotées et le soutien aux ministères socialistes de répression.

Aujourd’hui, le fruit de cette série de trahisons est mûr et le pouvoir du capital entend donner le coup de grâce à ce qui reste des conquêtes ouvrières du siècle dernier. Il n’y a pas lieu de s’en étonner. Le droit de grève qu’on supprime, le droit de grève tel qu’il se survivait a été payé par le prolétariat de la renonciation à son seul droit historique : le droit à la Révolution.

Pourquoi le gouvernement s’acharne-t-il sur ce fantôme ? Les grèves tournantes, les mouvements limités et fractionnés lui ont assuré l’immobilité du prolétariat, mais il trouve que c’est encore le payer trop cher que de subir ces simulacres de grèves qui « troublent l’ordre » et « incommodent le public ».

C’est là son erreur et, dans une certaine mesure, sa contribution involontaire et inconsciente à la radicalisation sociale qui se fera jour dans les années à venir. Les syndicats, en effet, se sont particulièrement émus de l’article 3 de la loi anti-grève : « Désormais, se sont-ils écrié, nous serait interdite toute grève de catégorie, de branche, de service. » Nous, nous serions fort satisfaits si la loi parvenait à ce résultat. Si elle rend effectivement impossibles les grèves de catégories ; si elle empêche réellement la guerre d’usure que les syndicats imposaient jusqu’ici à leurs adhérents, elle contraindra fatalement les salariés à retrouver la voie maîtresse des grandes grèves d’autrefois, la voie des grèves unitaires et illimitées qui, parce qu’elles répondent à une volonté véritable et massive des ouvriers, se moquent de tous les interdits et de toutes les législations comme la grève des mineurs l’a amplement prouvé.

« Le groupe communiste, a déclaré Waldeck-Rochet à la fin de son discours, a la conviction que quel que soit le vote émis par l’Assemblée, les travailleurs et démocrates sauront s’unir pour faire échouer toutes les tentatives de museler le mouvement ouvrier et démocratique, pour défendre le droit de grève et les libertés sociales, pour défendre le progrès social, la paix et la démocratie. »

Nous, communistes internationalistes, nous avons la conviction que le prolétariat comprendra un jour qu’il n’a pas à lutter pour le trompeur « progrès social », qui n’est que corruption, division et impuissance de la classe ouvrière ; qu’il doit abandonner à l’impuissance petite-bourgeoise les rêves sur la paix en général, qui ne visent qu’à lui faire accepter la paix sociale ; qu’il ne doit pas revendiquer une démocratie qui l’a toujours trompé et souvent opprimé et écrasé dans le sang. Le prolétariat comprendra qu’il n’est pas de salut pour lui en dehors de la lutte de classe, de la prise violente du pouvoir politique et de la dictature révolutionnaire.

D’ici là, des années passeront encore au cours desquelles il devra fourbir ses armes, reconstituer son organisation politique. Mais rien ne pourra empêcher que se lève l’aube éclatante de la reprise internationale de la lutte prolétarienne. Rien, ni le langage débilitant des syndicats et des partis de la collaboration des classes qui pleurent le droit de grève après l’avoir enterré, ni les foudres juridiques de l’État capitaliste qui a voulu le tuer une seconde fois.