Parti Communiste International

Le Mouvement Ouvrier Français de 1789 à 1848

Cet article a été publié dans:

Table of Contents

D’après un schéma donné par Lénine et repris par notre parti dans de nombreux « Filo del Tempo » sur la sériation des aires géohistoriques du développement du capitalisme européen, on peut diviser l’histoire du mouvement :ouvrier français en trois époques historiques.

I. La première époque commence avec la révolution bourgeoise (1789-1794) et se termine en 1871 avec la Commune. Cette période, pour l’ensemble de l’Europe occidentale, correspond à l’ère des doubles révolutions et des guerres nationales progressistes. Le prolétariat y est amené à réaliser une partie des tâches de la bourgeoisie.

 L’Angleterre, qui a réalisé sa révolution bourgeoise au XVIIème siècle et qui depuis 1689 connaît une remarquable continuité constitutionnelle, se trouvait en dehors de cette aire et constituait un cas à part.

II. La deuxième période s’étend de 1871 à 1905. Elle correspond à la phase de développement encore progressiste et plus ou moins pacifique du capitalisme. Elle débute en 1871 car à partir de ce moment, avec l’écrasement de la Commune, « toutes les armées bourgeoises européennes sont liguées contre le prolétariat »(Marx). Les pays continentaux de l’Europe occidentale rejoignent alors la situation de l’Angleterre : la révolution bourgeoise est achevée, partout l’unité nationale est réalisée, seule la révolution prolétarienne est à l’ordre du jour.

III. La troisième époque commence avec la révolution russe de 1905 qui ouvre l’ère des révolutions et des guerres impérialistes. Elle s’étend donc jusqu’à nos jours et correspond au stade impérialiste et fasciste du capitalisme. Elle a vu, à l’échelle internationale, la deuxième vague d’assaut du prolétariat (la première eut lieu en 1848), et connaîtra bientôt la troisième qui, nous l’espérons, sera la dernière.

I. PREMIÈRE ÉPOQUE : 1789-1871.

 Elle est sans aucun doute la plus riche du mouvement ouvrier français. C’est elle qui offrit à Marx et à Engels le modèle politique des luttes de classes modernes. Dans cette France de la fin du XVIIIème siècle et de la première moitié du XIX° siècle, les luttes de classes se développent à chaque fois dans tout leur spectre. Si bien qu’Engels, dans son introduction de 1885 au « 18 Brumaire » de Marx, a pu écrire : « la France est le pays où les luttes de classe ont été menées chaque fois, plus que partout ailleurs, jusqu’à la décision complète, et où, par conséquent, les formes politiques changeantes, à l’intérieur desquelles elles se meuvent et dans lesquelles se résument . leurs résultats, prennent les contours les plus nets. »

 Lénine en 1902, dans « Que Faire ? »1, remarquait encore que si en Allemagne Bernstein avait théorisé le réformisme avec sa célèbre formule « le mouvement et tout, le but n’est rien », en France les socialistes passaient à la pratique avec Millerand, si bien que le réformisme y prenait une tournure beaucoup plus nette, beaucoup plus mûre que partout ailleurs. Et ceci parce que « les conditions politiques y étant plus évoluées sous le rapport démocratique leur ont permis de passer immédiatement au « Bernsteinisme pratique ».

Il en concluait que la remarque d’Engels était donc toujours valable. Ce qui s’explique par des raisons historiques : « Centre du féodalisme au moyen âge, pays classique, depuis la Renaissance, de la monarchie héréditaire, la France a, dans sa grande Révolution, détruit le féodalisme et donné à la domination de la bourgeoisie un caractère de pureté classique qu’aucun autre pays n’a atteint en Europe2. »

A) La Révolution de 1789 – 1794.

 La grande révolution du XVIII° siècle n’a pu avoir le retentissement qu’elle eût, que parce qu’elle fut dépassée dans ses objectifs purement bourgeois par les sans-culottes qui lui donnèrent son caractère si énergique et si radical. Néanmoins on peut donner un coup de chapeau aux différentes fractions de la bourgeoisie (Orléanistes, Girondins, puis Montagnards) qui, dans leur lutte contre la noblesse et la réaction féodale extérieure, pour parvenir au pouvoir, n’hésitèrent pas à s’appuyer sur la fraction immédiatement plus avancée et à utiliser l’énergie des sans-culottes. À la différence de celle allemande qui trop lâche se précipita dans les bras de la réaction, la bourgeoisie française fut effectivement à la hauteur de sa tâche historique. Cependant la véritable force motrice de cette révolution fut constituée par les plébéiens des villes et par les paysans pauvres. C’est grâce à l’intervention énergique des sans-culottes (le prolétariat de l’époque) que la Bastille fut prise. Ce sont encore eux qui le 10 août 1792 prirent d’assaut les tuileries et arrêtèrent le Roi et qui finalement en septembre imposèrent la république. Si bien qu’Engels, dans une lettre à Kautsky du 20 février 1889, a pu dire, « que du début à la fin, c’est la plèbe qui a dû faire pour eux tout le travail. » La bourgeoisie étant trop lâche pour réaliser d’elle-même ses propres objectifs. Les marxistes, en étudiant les révolutions française et anglaise, en ont conclu que ce devait être une loi des révolutions bourgeoises que pour être réalisées et achevées, elles devaient être dépassées dans leurs objectifs purement bourgeois.

Si la Révolution n’avait dû être faite que par la bourgeoisie libérale, celle-ci se serait arrêtée au stade de la monarchie parlementaire comme cela s’est passé en Angleterre.

1°) Développement économique au XVIII° siècle.

 Tout comme en Angleterre, depuis le XVI° siècle le capitalisme se développait en France, mais plus lentement en raison d’une plus grande inertie offerte par les anciens rapports de production due à leur plus grande masse. La population française correspondait à peu près au triple de celle de l’Angleterre.

Au XVII° siècle, tandis que dans ce dernier pays la bourgeoisie réalisait sa révolution, en France l’absolutisme avec Louis XIV atteignait son apogée. Cependant la noblesse fut dépouillée de tout pouvoir politique et transformée en courtisans alors que toutes les charges administratives furent remplies par des bourgeois. Les ministres eux-mêmes furent pris au sein de la haute bourgeoisie. Cette dernière put donc se développer à l’ombre de l’absolutisme comme dans une serre chaude.

Toutes les guerres qui eurent lieu à partir de la fin du XVIIème siècle, en Europe occidentale, furent au fond des guerres entre la France et l’Angleterre pour la suprématie en Europe et la domination des mers et des colonies. L’Angleterre plus industrialisée l’emporta.

 Malgré ses défaites répétées et la perte de ses comptoirs en Inde, la France connut un grand développement économique au XVIIIème siècle. Si bien qu’à l’aube de 1789, alors que l’agriculture domine encore très largement les autres secteurs de l’activité (la population rurale constitue environ 80% de la population totale), les conditions économiques et sociales d’une révolution bourgeoise sont beaucoup plus mûres que dans l’Angleterre du XVIIème siècle. On y eut donc une population plus prolétarisée, tout comme plus tard pour l’Allemagne de 1848 et la Russie de 1917.

Grâce aux entreprises coloniales et aux emprunts d’États, une grande bourgeoisie financière, armateurs, banquiers, spéculateurs en bourse, fermiers généraux, s’était constituée. Les fermiers généraux étaient particulièrement haïs par le peuple car ils avançaient à l’État l’argent des impôts, ce qui leur donnait le droit de les prélever. Ils seront tous envoyés à l’échafaud à partir de 1793. D’ailleurs la grande bourgeoisie financière sera en grande partie décimée sous la terreur. Les intérêts de cette couche de la bourgeoisie, qui sous l’ancien régime était la plus importante économiquement et socialement, se confondaient partiellement avec ceux d’une fraction de la noblesse. Ces deux couches, gros propriétaires fonciers et aristocratie de l’argent, constitueront la base de l’Orléanisme.

 A côté de cette bourgeoisie financière s’était constituée une grosse bourgeoisie commerçante. Le commerce extérieur de la France, tout en étant inférieur en volume à celui de l’Angleterre, s’accrut plus vite que dans ce dernier pays et fut multiplié par 4 au cours du siècle. Bordeaux, la Rochelle, Nantes et le Havre s’enrichirent énormément grâce au commerce avec les colonies et la traite des nègres. Marseille, spécialisée dans le commerce avec le Levant, était le premier port de la mer Méditerranée. Cette fraction de la bourgeoisie sera la principale assise sociale des Girondins.

 A côté de ces deux fractions de la grande bourgeoisie venait la classe des entrepreneurs. Bien que l’économie fut encore largement dominée par l’agriculture et que l’artisanat dominait l’industrie, de grands centres industriels, comme Lyon et Paris, commençaient à apparaître. Dans des industries nouvelles, la métallurgie, l’extraction de la houille, et dans d’anciennes branches qui s’étaient rénovées, industrie du bâtiment, industrie textile, etc.., une certaine concentration s’était fait jour, et l’usage des machines en grands commençait à y apparaître. A côté de la bourgeoisie, qui était devenue la principale puissance économique, s’était constitué un prolétariat. Ce prolétariat n’avait pas encore les traits de l’ouvrier moderne, néanmoins il était déjà salarié et fut suffisamment important pour avoir donné à la révolution française ses traits caractéristiques.

Il comprenait premièrement les travailleurs à domicile qui travaillaient pour un négociant qui leur fournissait la matière première et les payait à la tâche (le tarif). Ils touchaient donc un salaire. Il s’agissait soit de paysans qui exerçaient une activité industrielle pour améliorer leurs revenus, soit d’artisans ruinés. Dans ce dernier cas ils pouvaient encore posséder le métier qu’ils utilisaient et se regroupaient par profession dans les mêmes quartiers. Dans les périodes favorables ils pouvaient employer un ou deux compagnons. C’était le cas des Canuts de Lyon et des travailleurs chapeliers et de la soie de Paris.

 A côté de cette couche du prolétariat se trouvaient les compagnons et apprentis. L’industrie était encore largement dominée par l’artisanat et un maître pouvait employer 3-4 compagnons, voire dans certain cas 10. Ils constituaient avec les travailleurs à domicile la masse du prolétariat. Mais il ne faut pas oublier que beaucoup de compagnons espéraient encore devenir maître. Outre ces deux couches, il existait un prolétariat plus moderne que l’on trouvait dans les branches où s’était déjà opérée une certaine centralisation des capitaux et des moyens de production ; industrie textile, les forges, les mines et le bâtiment. On peut d’ailleurs se rendre compte de l’essor de cette dernière activité en sachant que le 1/3 de Paris fut entièrement reconstruit durant les 25 dernières années de l’ancien Régime.

 2°) La crise de l’ancien Régime.

L’État était lourdement endetté. Son endettement n’avait fait que croître depuis la fin du XVII° siècle à la suite des guerres désastreuses contre l’Angleterre ; guerre de succession d’Espagne, guerre de 7 ans, guerre d’indépendance de l’Amérique.

Cet endettement enrichissait la bourgeoisie financière, la fraction la plus puissante de la bourgeoisie, comme on l’a vu. Mais il arriva un moment où les rentrées d’argent ne suffisaient plus à payer la dette et où le peuple, notamment les paysans, refusait de payer les impôts devenus de plus en plus lourds et qui finissaient par les accabler totalement. Ainsi les impôts pouvaient manger la moitié et souvent les 2/3 du revenu annuel d’un paysan3. La banqueroute de l’État menaçait à son tour la bourgeoisie qui lui avait prêté l’argent. Pour elle, il était impératif de trouver une solution.

 A cette grave crise financière s’ajouta pour l’hiver 88-89 une grave crise agricole. La famine éclata dans les campagne et bientôt gagna les villes par la rareté et la chèreté du pain. La crise agricole, à la suite de la flambée des prix des matières premières et de la récession des marchés, entraîna une crise industrielle, qui à son tour fut cause de chômage. C’est sous l’aiguillon de cette crise, auquel s’ajoutaient toutes les contradictions de l’Ancien Régime que la France entra en révolution.

3°) Les sans-culottes.

Comme déjà dit, les plébéiens des villes, avec les paysans pauvres, furent la véritable force motrice de la révolution. Ce sont eux qui radicalisèrent à l’extrême la révolution, permettant, par là, son achèvement4.

En 1789 Paris, qui fut le coeur de la révolution, comprenait, d’après Necker, 640.000 à 660.000 habitants se répartissant, d’après les travaux de Léon Ahen et le recensement de la Commune de 1791, comme suit :

10.000 prêtres

5 000 nobles

40.000 bourgeois

300.000 ouvriers

Le reste étant composé de petits commerçants, petits boutiquiers, artisans, etc.

Les ouvriers constituaient donc la moitié de la population de Paris. Même si il ne s’agit pas du prolétariat au sens moderne du mot, celui de la grande industrie, ces chiffres donnent la mesure du poids social de cette classe. A côté d’eux se trouvaient les petits artisans et les petits boutiquiers qui seront ruinés et affamés par la crise. Ensemble ils constituent la sans-culotterie.

Les sans-culottes ne formaient donc ni une classe sociale homogène, ni une force sociale purement prolétarienne. La fraction prolétarienne des sans-culottes elle-même sort tout juste des limbes de la petite bourgeoisie. Les compagnons, qui forment dans les villes la majorité des ouvriers, vivent bien souvent sous le même toit que leur maître et devaient encore espérer, du moins pour une partie d’entre eux, pouvoir se mettre à leur compte. Si bien que la fraction ouvrière des sans-culottes aura du mal à se dégager de l’idéologie démocratique et à remettre en cause la propriété privée. Cependant le premier parti communiste, le parti des Égaux de Babeuf naquit de la révolution française. Babeuf fit son apprentissage révolutionnaire en Picardie, riche région agricole qui offrait un double contraste : à l’oppression féodale traditionnelle, due aux anciens rapports de propriété, venait s’ajouter une oppression toute nouvelle liée aux rapports capitalistes de production.

En milieu rural, comme en milieu urbain, de nombreux travailleurs à domicile travaillaient déjà pour des entrepreneurs. Ce type de travail offrait un appoint indispensable aux paysans pauvres, dont une bonne partie allait en outre s’offrir comme journalier sur les grands domaines. Dans les villes comme Amiens, St Quentin, etc.., de nombreuses manufactures textiles employaient un important prolétariat salarié.

A côté de l’antagonisme naissant entre prolétaires et bourgeois, existait en milieu rural un sourd conflit entre les paysans pauvres qui luttaient contre la noblesse, mais aussi contre la bourgeoisie pour préserver leurs traditions communautaires.

La noblesse qui se trouvait ruinée, cherchait par toutes sortes d’exactions à pressurer les paysans au maximum ; en exhumant de vieux droits féodaux, en introduisant de nouvelles taxes et en essayant de s’emparer des biens communaux. La diffusion du capitalisme dans l’agriculture, tout en améliorant grandement la productivité des terres, entraînait la ruine du petit paysan. Le regroupement des terres, soit par acquisition, soit par usurpation des biens communaux, l’abandon de la jachère qui permettait la vaine-pâture, mais stérilisait les terres, au profit de la culture fourragère, l’enclosure des propriétés qui limitait le droit de libre parcours, etc.., toutes ces mesures se heurtaient aux droits coutumiers de la communauté de village.

 Au XVIIIème la communauté de village était encore fortement répandue et bien vivace en France. Et certaines de ses traditions se maintinrent durant tout le XIX° siècle. Pour le paysan pauvre la défense des biens communaux, du droit de vaine pâture5 et de libre parcours était une nécessité de vie ou de mort. La communauté de village leur offrait en outre un moyen de résistance à la fois contre les nobles et contre les bourgeois.

C’est au contact de cette lutte des classes, en y participant activement que Babeuf formula ses premières idées communistes. Obligé de quitter sa région, sous peine d’emprisonnement, à cause de ses activités révolutionnaires, il s’installa à Paris au début de 1793. Bien que l’on ne sache pas si il prit une part très active aux journées révolutionnaires de 1793-1794, car il était à la fois aux prises avec mille difficultés matérielles et passa une bonne partie de son temps en prison, ses idées acquirent alors une bien plus grande maturité et purent se systématiser en un véritable programme communiste.

 Babeuf ne fut pas le premier à formuler des idées communistes au XVIIIème siècle, puisqu’il fut précédé en cela par l’abbé Morellyl’abbé Mably et surtout le curé Meslier, dont la critique corrosive contre la religion et la propriété effrayèrent Voltaire. Ce qui le distingue de ses prédécesseurs, c’est qu’il acquit une claire conscience de la lutte des classes, notamment entre prolétariat et bourgeoisie, et qu’il comprit la nécessité d’une deuxième révolution. Il sut pour cela traduire ses idées en un claire programme politique et organiser avec d’autres compagnons un vrai parti communiste qui cherchait à gagner à ses vues les larges masses prolétariennes des faubourgs. En cela il est incontestablement le produit des sans-culottes.

Déjà, en mai 1793 il écrivait à Chaumette (un des dirigeants de la Commune avec Hébert) : « L’avez-vous lu cet article de la déclaration des prétendus droits de l’homme qui définit la propriété  le droit de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, de ses capitaux, de son industrie ? Droits naturels imprescriptibles ! Êtes-vous assez criminellement violés ! ! ! Accapareurs ! Réjouissez-vous, ce sont seuls vos droits affreux qui sont consacrés. Bientôt, en vertu de la déclaration des droits de l’homme vous serez parvenus à élever le prix de la livre du pain… Qui peut mesurer où s’arrêtera votre criminelle cupidité ? »  

Seule, la Commune de Paris est en mesure de sauver la chose publique. C’est à elle donc d’agir, de se lever à la défense des véritables droits de l’homme, d’apposer le « veto national » sur cette « perfide déclaration des droits des agioteurs, des usuriers, des accapareurs, des sangsues insatiables et meurtrières, des spéculateurs cupides de tous les genres ». Que Paris montre l’exemple, la République entière se lèvera et marchera à sa suite. »(Babeuf de G.Walter ; éd payot ; p86)

4°)De l’alliance avec les Montagnards à la rupture.

A la suite d’une effervescence révolutionnaire grandissante depuis le début de l’année 1793, le 2 Juin, fort de l’appui de la Commune, d’une armée de 20.000 sans-culottes et de quelques bataillons, les Montagnards éliminent les Girondins et s’emparent du pouvoir. Cet événement marquera, pour un certain temps, le début d’une alliance entre Montagnards et sans-culottes. De fait les plébéiens des villes, à part une minorité, durant les journées révolutionnaires des années 1793-1794 et les émeutes de 1795, ne chercheront pas vraiment à remettre en cause la domination de la bourgeoisie, mais plutôt à maintenir son alliance avec sa fraction la plus radicale, en lui imposant un certain nombre de mesures en leur faveur.

 A Paris, qui se trouve à l’avant-garde révolutionnaire, deux tendances se feront jour parmi les sans-culottes en 1793-1794. Celle de Jacques roux qui exerçait son influence à travers le Club des Cordeliers, et celle d’Hébert et de Clootz qui étaient les véritables chefs de la Commune révolutionnaire. Jacques Roux était contre la guerre car elle était essentiellement supportée par les pauvres et permettait à la bourgeoisie jacobine de s’enrichir. Les Jacobins plutôt que de prélever des impôts extraordinaires, devant les réticences de la bourgeoisie, tirèrent sur la planche à billet en produisant des assignats. Ce qui produisit une gigantesque inflation et affama les sans- culottes. Aussi le parti de Jacques Roux dénonça-t-il sans ménagement les nouveaux riches et tenta d’attaquer de front la bourgeoisie6. En septembre ils essayèrent, à la tête d’une émeute, de renverser la bourgeoisie en tentant de disperser la Convention. Mais ils ne furent pas suivis par les Hébertistes qui préférèrent maintenir leur alliance avec les Montagnards. Toutefois ce soulèvement obligea le Comité de Salut Public à prendre des mesures rigoureuses contre les spéculateurs, agioteurs, grossistes et gros commerçants. Pendant toute la période qui va de septembre 1793 à mars 1794 la guillotine fonctionna à plein contre cette fraction de la bourgeoisie et la dictature des montagnards fut aussi celle des sans-culottes.

 La Commune révolutionnaire avec Hébert et Clootz, à la différence de Jacque Roux et de ses compagnons du Club des Cordeliers, était pour maintenir l’alliance avec les Montagnards et soutenait activement la guerre révolutionnaire à l’extérieur. Contre Danton et Robespierre ils se faisaient les défenseurs zélés de la guerre de propagande dans toute l’Europe féodale et de la République universelle, car ils avaient compris que la révolution tirait sa force de la guerre révolutionnaire contre les puissances monarchiques et que son extension c’était aussi celle de la révolution. C’est pour cette raison qu’Engels dans ses lettres sur la Révolution française présente Hébert et Clootz7 comme étant les véritables chefs des sans-culottes. A partir de mars la Montagne rompit son alliance en supprimant la taxation et en rétablissant la liberté de commerce. La lutte entre les sans-culottes, dirigés par la Commune, et les Jacobins modérés, Camilles Desmoulin, Danton, etc., mais aussi contre le Comité de Salut Public reprit de plus belle. La tension sociale et politique ne fit que s’accentuer durant tout le mois de février et début mars. Mais la Commune, avec le Club des Cordeliers qui poussait à l’attaque et à l’insurrection, ne sut pas se préparer sérieusement. Si bien qu’à la mi-mars, Hébert, Clootz, Chaumette, etc.., furent envoyés à l’échafaud.

L’impuissance de la Commune, ainsi que le comportement d’Hébert dans les journées de septembre 93, où il refusa de prendre le pouvoir, ne peut s’expliquer que par le manque de maturité des conditions économiques et sociales pouvant permettre l’éclosion d’une nouvelle révolution. Une révolution qui aurait été non plus seulement politique, mais sociale.

 Dans « La guerre des paysans », en traitant d’une situation analogue, Engels remarque : « Le pire qui puisse arriver à un chef du parti extrême, c’est d’être obligé de prendre, d’occuper le pouvoir à une époque où le mouvement n’est pas encore mûr pour la domination de la classe qu’il représente et pour l’application des mesures qu’exige la domination de cette classe. (…) il est placé dans un dilemme insoluble : ce qu’il peut faire contredit tout ce qu’il a défendu jusqu’à là, ses principes et les intérêts immédiats de son parti ; et ce qu’il doit faire ne peut être appliqué. En un mot il est obligé de représenter, non pas son parti et sa classe, mais la classe pour la domination de laquelle le mouvement est précisément mûr ».  

Et dans la période que nous étudions les conditions économiques et sociales étaient mûres justement pour la domination de la bourgeoisie, mais pas encore pour celle du prolétariat. Ce qui explique l’impuissance de la Commune à disperser la Convention dominée par les Montagnards et à dissoudre le Comité de Salut Public, alors qu’elle en avait la force militaire.

 Ni Jacques Roux, ni Hébert ne surent faire une critique conséquente de l’ordre économique et social existant. Leur idéal était celui d’une république de plébéiens où prédominait la petite propriété. Une même lutte, un même intérêt unifiait les ouvriers salariés aux petits artisans et petits boutiquiers : la lutte contre les agioteurs, les accapareurs, les gros commerçants et les gros industriels qui exploitaient et affamaient le peuple. Seul Babeuf, déjà à cette époque, remettait en cause la propriété privée. Mais il n’osait pas encore formuler ouvertement son programme communiste. Ce n’est que plus tard, mais trop tard, qu’il le fit, avec sa ligue des égaux. Il essaya alors de renverser le rapport des forces et d’ accélérer la marche de l’histoire en tentant de prendre le pouvoir. Mais parce qu’il arrivait trop tard en plein triomphe de la contre-révolution bourgeoise et parce que les conditions économiques n’étaient pas mûres pour un tel mouvement, son parti eut peu d’influence au sein des plébéiens, si bien que sa tentative de renverser la domination de la bourgeoisie se réduisit à un coup de main.

5°) De la double révolution à la révolution purement prolétarienne.

Tout au long du 18° siècle, avant comme après la révolution, le prolétariat se manifesta, soit par des luttes économiques, soit par des émeutes ; comme la révolte des gens-sans-farine sous Turgo au début du règne de Louis XVI. Cependant, la révolution fut le cadre où il se manifesta pour la première fois sur la scène historique et sociale à l’échelon national. De cette révolution sortit le premier parti communiste qui eut comme programme l’abolition de la propriété, la communauté des biens et la vie communautaire, et qui formula la nécessité, pour y arriver, de la dictature de la classe travailleuse sur celle oisive.

 Comme on le voit la révolution de 1789-1794 anticipa par plus d’un trait sur les révolutions futures, même par la présence de la Commune révolutionnaire d’ Hébert qui préfigura celle de 1871. Chacune des nouvelles révolutions qui jalonnent la première moitié du 19° siècle (1830 ; 1848 ; 1871) reproduira en quelque sorte le modèle de la grande révolution française. A la différence près, que les conditions économiques et sociales ayant entre temps changées, on aura non plus à faire aux sans-culottes, mais au prolétariat industriel moderne. Et les conditions économiques se développant toujours plus, de révolution en révolution, le prolétariat interviendra de façon toujours plus autonome et avec une maturité politique et théorique croissante. Si bien que cette période se terminera en 1871 par la prise du pouvoir par le prolétariat.

1871 clôt donc le cycle des révolutions bourgeoises, à la fois parce qu’ après la Commune la république y sera définitivement instaurée ; et parce que le prolétariat en prenant le pouvoir a dépassé la révolution bourgeoise en mettant à l’ordre du jour la seule révolution prolétarienne, et ceci, à cette époque, pour toute l’Europe occidentale.

Ce qui nous amène à la théorie de la révolution permanente ou double chez Marx et Engels. En étudiant les révolutions bourgeoises et notamment celle française, non seulement ils avaient compris que le prolétariat et les paysans pauvres y constituaient la force motrice, mais surtout que ces révolutions n’étaient achevées dans leurs objectifs bourgeois que parce qu’elles étaient dépassées dans leurs buts par l’élément plébéien. Il en découle que sur la lancée d’une révolution bourgeoise, si les conditions économiques le permettent, peut très bien se greffer une révolution prolétarienne. Marx et Engels forts des leçons du passé avaient envisagé un tel schéma pour la révolution européenne de 1848 qu’ils espéraient voir se dérouler à peu près comme suit :

A la suite de la proclamation de la république à Paris en Février, prise du pouvoir par le prolétariat en France ; révolution bourgeoise en Allemagne, Pologne, Hongrie et Italie ; guerre révolutionnaire contre la Russie tsariste (coalition de l’Europe révolutionnaire contre la puissance féodale russe, en s’appuyant sur le prolétariat français) ; avec l’approfondissement de la révolution, révolution prolétarienne en Allemagne, puis, le tsarisme étant renversé, finalement en Angleterre. Ce schéma ne se réalisa pas. Un autre, tout à fait original, fut appliqué par les Bolcheviques en Russie : après la révolution bourgeoise de Février vint celle d’Octobre, qui, bien que socialiste, n’était pas purement prolétarienne, puisque l’on avait à faire à une dictature démocratique du prolétariat et des paysans, même si la classe ouvrière y avait un poids prépondérant. Une troisième révolution aurait été nécessaire. Elle aurait consisté en la rupture de l’alliance avec les paysans et la concentration du pouvoir dans les seules mains du prolétariat. Ce qui serait automatiquement arrivé si le prolétariat avait pris le pouvoir en Allemagne, ou si l’hypothèse de Lénine de tenir pendant 20 ans, le temps de développer une industrie d’États suffisamment importante, permettant ainsi la dénonciation des accords passés avec les paysans, s’était réalisée.

Après Thermidor la révolution s’arrêta en France. Elle sera continuée à l’extérieur par les guerres napoléoniennes qui s’appuieront non plus sur les sans-culottes, mais sur les paysans parcellaires. Après Babeuf il faudra attendre 1830 pour qu’apparaissent de nouveau sur la scène historique les descendants des sans-culottes.

 6°) Les mouvements ouvriers sous l’Ancien Régime.

 L’importance de l’artisanat amena le développement d’associations de métiers. D’abords dirigées par l’église (les confréries), elles acquirent ensuite leur autonomie sous la forme des corporations et du compagnonnage. Les corporations sont nées de l’exigence de la part des artisans de maîtriser la production et la vente de leurs produits. A l’origine les confréries et les corporations regroupaient dans la même organisation maîtres et compagnons. Ce n’est qu’au XVI° siècle, lorsque la maîtrise sera devenue une caste fermée, se transmettant de plus en plus de père en fils, ou de beau père à gendre, que s’opéra une scission au sein de ces organisations et que les compagnons s’organiseront à part ; soit en confrérie, soit surtout en compagnonnage.

Les confréries, véritables sociétés de secours mutuels pouvaient occasionnellement se transformer en société de résistance. Elles survivront jusqu’ au XVIII° siècle, où là elles finiront par s’étioler et disparaître.

 Le compagnonnage fut l’organisation par excellence de ces ouvriers qualifiés. Il aurait son origine dans les sociétés ouvrières secrètes du moyen- âge, comme celles qui auraient regroupé les ouvriers qui bâtirent la Cathédrale de Strasbourg. Le mot lui-même dérive de deux racines latines, cum et pane, et veut dire celui avec qui l’on partage le pain. Organisés suivant le particularisme de chaque métier, comme les confréries et corporations, ils avaient des prescriptions étroites, des rites compliqués et des exigences pécuniaires. Les ressources provenaient des cotisations et des amendes infligées aux compagnons ne respectant pas les règles de l’embauche. Les patrons quant à eux ne devaient embaucher qu’un nombre limité d’apprentis et ne pas les employer à la place des compagnons. A côté de la défense des conditions de travail et du salaire, le compagnonnage s’occupait de maintenir le haut niveau de qualification de la profession en publiant des livres techniques et en organisant le tour de France qui permettait d’initier ses membres aux diverses techniques employées par différents maîtres.

 Le compagnon était nourri et logé par son patron et pendant longtemps ils garderont l’espoir de pouvoir s’installer à leur compte en réalisant un chef d’oeuvre et en achetant la maîtrise. Le compagnonnage était surtout fort dans l’imprimerie, la papeterie et la construction qui exigeaient une main d’oeuvre qualifiée et où ne s’était pas encore opéré un processus de concentration. Leur force dérivait de l’absence de concurrence pour la main d’oeuvre existante dans ces professions. Avec le temps le compagnonnage ne regroupa plus qu’une minorité d’ouvriers qualifiés. Car à côté des compagnons, se trouvaient les travailleurs à domicile, soit de la campagne, soit des villes, les ouvriers des manufactures centralisées, les mineurs et les ouvriers agricoles.

Les premiers mouvements de grèves dures apparurent au XVI° siècle avec la naissance du capitalisme. Le renchérissement constant des denrées consécutif à l’introduction de l’or venant d’Amérique provoqua de nombreuses luttes pour le salaire. Par exemple, de 1539 à 1572 les compagnons imprimeurs de Lyon soutinrent de longues grèves portant sur les salaires et les conditions d’apprentissage. Ils obtinrent finalement gain de cause.

Le XVIIIème siècle qui connut lui aussi un renchérissement constant des denrées fut le théâtre de nombreuses grèves dures, ainsi que d’émeutes, telle la guerre des farines de 1775-1777. Un procédé courant consistait en la « damnation » ou la mise à l’index d’un atelier ou d’une ville : « Au bout de quelques temps (un an et demi une fois, deux ans une autre fois pour Dijon) les maîtres capitulent »(E Coornaert, les corporations en France avant 1789, Paris 1841, p156). En 1783 l’intendant de Champagne notait : « L’esprit d’association et de mutinerie, qui a toujours été particulier aux compagnons papetiers est poussé à un tel excès que la sévérité du règlement semble insuffisant pour arrêter les désordres. Ils font des pactes entre eux et condamnent à l’inaction la fabrique qui leur a déplu en la mettant à l’interdit, ce qu’ils veulent faire pour celle du sieur Debure à Troyes qui a manqué d’être assassiné en 1777 par ses propres ouvriers et n’a dû son salut qu’à la faveur d’un sacrifice en argent consenti par sa femme. »(luttes ouvrières, éd Floréal, 1977, p25)

7°) Les mouvements salariaux sous la Révolution.

La lutte contre la vie chère, sous la révolution, portait essentiellement sur la demande de taxation des prix et souvent, au cours d’émeutes organisées, les sans-culottes procédaient à la réquisition des denrées et à leur distribution à un prix considéré comme convenable. Cependant les revendications salariales n’étaient pas exclues, bien au contraire ; elles prirent, avec la révolution, une vigueur accrue.

 La première grande explosion populaire de la révolution, appelée « l’affaire Réveillon », fut causée par le discours qu’aurait tenu le fabriquant du même nom à l’assemblée électorale du district de saint Marguerite sur le problème des salaires. Celui-ci, gros manufacturier, ainsi que d’autres fabricants, aurait déploré le niveau trop élevé des salaires. Le lendemain des groupes d’ouvriers se constituèrent et marchèrent vers le domicile de Réveillon ainsi que celui de Henriot et mirent à sac leur maison. L’émeute dura deux jours et laissa de nombreux morts. Cette émeute eut un caractère presque unique durant la révolution, en ce sens qu’elle fut un mouvement purement de salariés, alors que nous avons vu que les sans-culottes étaient composés pour moitié de salariés, et d’artisans et de petits boutiquiers en voie de prolétarisation sous l’effet de la crise.

 Mais ensuite les ouvriers commencèrent à s’organiser pour faire aboutir leurs revendications salariales. Ainsi le 18 août 1789, une réunion fut tenue sur le gazon du Louvre par les tailleurs parisiens pour réclamer un salaire de 40 sous par jour. Revendication qui fut accordée par le comité de la ville. Le 4 septembre, les ouvriers cordonniers se « réunirent au nombre de cinq à six cent aux Champs Élysées, nommèrent un comité chargé de veiller aux intérêts de l’association et de recueillir la cotisation mensuelle destinée à secourir ceux d’entre eux qui seraient sans ouvrage, et qui décidèrent d’exclure du royaume quiconque ferait une paire de soulier au dessous d’un prix convenu. .. »(E Levasseur, Histoire des classes ouvrières. éd Rousseau. Paris 1903 ; p50)

Les mouvements revendicatifs ne feront que s’amplifier tout au long de l’année 1790, alors que paradoxalement cette même année connut une relative accalmie des tensions et des luttes politiques. Les charpentiers soutenus par l’union fraternelle réclamèrent un salaire de 50 sous en été et de 45 en hiver (au lieu de 36). Les ouvriers employés à construire le port Louis XVI demandèrent le 4 mai un salaire de 36 sous au lieu de 30. Suivant l’exemple chaque catégorie ouvrière entra en lutte. Ainsi les 17 000 ouvriers de l’atelier de charité de Montmartre, puis les forts des Halles, etc.., se mirent en grève. Tous ces mouvements revendicatifs s’expliquent par le coût de la vie qui ne faisait qu’augmenter. Sous la poussée de ces mouvements revendicatifs un certain nombre de mutuelles et de fraternelles s’organisèrent sur le plan de la localité et dans le cadre du métier. Ces luttes économiques ne s’arrêtèrent pas en 1791, mais au contraire ne firent que continuer. De nombreux journaux de l’époque font état du rassemblement ouvrier. Ainsi on peut lire dans le Monitor du 29 avril 1791 :

« Le corps municipal est instruit que les ouvriers de quelques professions se réunissent journellement en très grand nombre, se coalisent, au lieu d’employer le temps au travail, délibèrent et font des arrêtés par lesquels ils taxent arbitrairement le prix de leurs journées ; que plusieurs d’entre eux se répandent dans les divers ateliers, y communiquent leurs prétendus arrêtés à ceux qui n’y ont pas concouru et emploient la menace et les violences8 pour les entraîner dans leur parti et les faire quitter leur travail… »

La ville de Paris fut obligée de réagir et déclara « nuls, inconstitutionnels et non obligatoires ces arrêtés pris par des ouvriers. »et, que « le prix du travail doit être fixé de gré à gré, entre eux et ceux qui les emploient »(arrêté du 3 mai 1791). On voit dans cet arrêté se profiler déjà la loi Le Chapelier. Les ouvriers, toutefois, ne se laissèrent pas intimider, et les charpentiers qui avaient formé une Union fraternelle des ouvriers en art de la charpente, décidèrent que le prix de leur journée devait être de 50 sous. Leur travail saisonnier ne les occupait, en général, que 6 mois de l’année.

Jusqu’ici nous n’avons fait état que des luttes affectant Paris, cependant d’autres centres industrieux, comme Lyon par exemple (et Lyon à cette époque dépassait Paris sur le plan de l’industrie), se trouvaient aussi affectés par de tels mouvements.

On assiste donc bien à tout un mouvement revendicatif des salariés sous la révolution. Mais il est à noter que ce mouvement affecte surtout les compagnons qui ont déjà des traditions d’organisation, et les travailleurs à domicile des centres urbains, comme les chapeliers, mais peu les ouvriers des manufactures. Ces derniers encore peu nombreux et dispersés, sont souvent résignés et leurs actes de défense se limitent à des résistances indirectes. Chez eux l’organisation préexiste rarement aux grèves.

Devant la montée des mouvements revendicatifs, la bourgeoisie réagit et, à la suite de discussion en juin-juillet 1791 à l’Assemblée, fit voter la loi Le Chapelier. Cette loi interdisait, au nom de la liberté individuelle, et sous le couvert de la lutte contre le système corporatif du Moyen-âge, toute association ouvrière qui se fixait pour but de faire pression sur les employeurs afin d’obtenir des augmentations de salaire.

« Le but de ces assemblées, qui se propagent dans le royaume et qui ont déjà établi entre elles des correspondances, est de forcer les entrepreneurs de travaux à augmenter le prix de la journée de travail et d’empêcher les ouvriers et les particuliers qui les occupent dans leurs ateliers, de faire entre eux des conventions à l’amiable. (…) Il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions de s’assembler pour leurs prétendus intérêts communs. »

« L’anéantissement de toutes les espèces de corporations des citoyens de même état et profession étant une des bases fondamentales de la constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque prétexte et quelque forme que ce soit ».

Le but de cette loi était de réduire les ouvriers à l’état de poussière, comme disait un représentant des maîtres, Royer collard. L’hypocrisie de la bourgeoisie s’exprima ouvertement avec le vote du 17 juin qui précisa que le texte de la loi ne s’appliquait pas aux organisations patronales. Le 26 juillet 1791 un décret interdit les grèves, et le code rural aussitôt promulgué édita des mesures analogues relatives aux coalitions ayant pour but d’agir sur les salaires. De 1792 à 1793 les luttes revendicatives se poursuivront.

On note ainsi des « actes d’insubordination » dans les forges de la Nièvre, dans l’aciérie d’Ambroise, chez les forgerons, les mineurs, les ouvriers des papeteries, les moissonneurs du Nord, etc… Ces actions, liées aux hausses importantes des prix, sont encouragées par la « rareté des bras » due à l’enrôlement dans les armées de la Révolution. Mais les organisations ouvrières restent cependant encore rares, éphémères, et liées au métier. En outre à partir de 1792 les luttes politiques relayeront les luttes revendicatives. Les sans-culottes se battront pour imposer la République et la taxation des denrées.

B) LES ORGANISATIONS OUVRIÈRES SOUS NAPOLÉON ET LA RESTAURATION.

Le XIX° siècle voit la naissance de la grande industrie. Avec elle les conflits du travail vont se multiplier, entraînant l’apparition de nouvelles organisations ouvrières. Les premières formes d’organisations seront les sociétés de secours mutuels. Mais il est à noter que l’essor industriel sera très lent, surtout pendant la restauration. Sous Napoléon, l’État intervint activement pour encourager l’agriculture et l’industrie. Le corps des arts et métiers fut crée et les moyens de communication, qui sont vitaux pour l’industrie, développés. L’industrie se développa et se modernisa donc. Par contre sous la restauration, la classe au pouvoir n’avait pas d’intérêt à améliorer la situation économique, l’État de ce fait n’intervint pas. Aucun grands travaux ne fut entrepris. L’essor économique fut donc plus lent. Ce n’est qu’après la révolution de Juillet, sous le règne de Louis Philippe, que l’économie, et donc l’industrie, connaîtra un coup de fouet.

 Cependant, comme nous l’avons dit, avec l’essor de la grande industrie les conflits sociaux se multiplient et les ouvriers tendant à former de nouvelles organisations en dehors du compagnonnage. La première forme qui apparaît est donc la société de secours mutuels. Fondé à l’origine pour donner à l’adhérent un enterrement décent, « le principe de l’assurance mutuelle s’étendit bientôt aux autres calamités de l’existence, auxquelles l’ouvrier ne pouvait faire face : l’âge, la maladie, l’accident du travail ». (les luttes ouvrières, p29)

De 1793 à 1806, seize sociétés de secours mutuels sont constituées. Elles regroupent les orfèvres, les mécaniciens, les boulangers, les ferblantiers, etc… À Grenoble les ouvriers gantiers fondent une société de secours mutuels en 1803 dont les statuts serviront de modèle aux autres. Les peigneurs de chanvre suivront, ainsi que les cordonniers en 1803. A Lyon les tisseurs en fonderont une, puis les maçons, les charpentiers etc… Et le mouvement touche bien d’autres villes comme Roubaix, Bordeaux, Marseille… En 1821, cent vingt quatre sociétés regroupant plus de 19.000 adhérents sont officiellement recensées. Mais il en existe sans doute beaucoup plus. Les mineurs se donneront aussi des mutuelles mais plus tardivement, leur faible salaire empêchant toute cotisation pendant longtemps.

Premiers balbutiement du mouvement ouvrier moderne qui se dégage très lentement de l’ancien monde, ces mutuelles sont avant tout plus des organismes d’entraide que de luttes. Un droit d’entrée et des cotisations permettent d’obtenir des indemnités en cas de maladie, de chômage (dans certain cas en cas de grève), ou de perte d’emploi. L’ouvrier pense avant tout à se prémunir contre la maladie, le chômage etc… Le faible développement des forces productives d’alors ne permet pas à ces organisations de secours de dépasser les limites du métier. Mais à la différence du compagnonnage qui s’entre déchire, elles ne connaissent ni rivalité, ni affrontement ; au contraire, lorsque leur développement aura pris une certaine ampleur elles s’entraideront. Les limites de cette organisation très rudimentaire sont évidentes ; limitée à un rôle surtout passif, au métier, respectueuse de la loi, il ne saurait en être autrement à ce stade du mouvement, surtout avec la loi Le Chapelier et tout l’arsenal juridique dirigé contre les ouvriers ; en outre elles ne regroupent qu’une partie des ouvriers spécialisés. Cependant face à la concurrence qui divise les travailleurs, et à l’individualisme prôné par la bourgeoisie, elles affirment la solidarité ouvrière, et bientôt, avec le développement de la grande industrie elles se transformeront en organisme de lutte.

 Face à la croissance du monde ouvrier et à la multiplication des luttes, la bourgeoisie, sous Napoléon, affine ses armes juridiques. Ainsi la loi du 22 germinal, an IX (12 avril 1803), systématise les principes de la loi Le Chapelier. « Déterminant les rapports des maîtres avec leurs ouvriers », elle précise que les coalitions des patrons ne sont répréhensibles que si elles cherchent à faire baisser les salaires, tandis que les coalitions ouvrières sont toujours un délit puni d’emprisonnement. Le patron a une supériorité légale ; il est « cru sur parole en cas de contestation ». Comme les contrats sont quasiment tous verbaux, il a donc toujours raison. Le code civil de Napoléon reprend ce principe dans son article 1781. « Le maître est cru sur son affirmation, pour la qualité des gages, pour le payement du salaire l’année échue, et pour les acomptes pour l’année courante. » (article abrogé en 1968 !)

Cette législation sera confirmée et même aggravée par le code pénal de 1810, avec les articles 414, 415 et 416. À partir de 1804 se forme les premiers syndicats patronaux. Parallèlement à cet arsenal juridique le livret ouvrier est rétabli le 1° décembre 1803. Celui-ci porte les nom, prénom, lieu et date de naissance et surtout les lieux et date de travail de l’ouvrier. Ce dernier sans livret est considéré comme vagabond et risque 6 mois de prison. Le livret permet un contrôle par le patronat de la soumission du travailleur tout au long de sa vie.

D’autre part, tout en les surveillant étroitement, l’État est relativement tolérant à l’égard des mutuelles qui se cantonnent dans leur rôle strict de caisse de prévoyance et d’assurance. Elles permettent aux ouvriers de subsister pendant les périodes difficiles et peuvent donc par là remplir un rôle de stabilité sociale. Dans ce but certaines reçoivent des subsides de la part de l’État.

Toujours dans le but de maintenir la paix sociale, l’Empire, par la loi du 18 mars 1806, institut les conseils de Prud’homme ; « véritable justice de paix de l’industrie ». Les ouvriers ne risquent pas d’y avoir trop la parole puisque les fabricants détiennent la moitié, plus un, des sièges, et que les salariés sont représentés par de petits fabricants et des chefs d’ateliers. Le rôle de ce « tribunal de famille » est de permettre d’apaiser avec plus de facilité les conflits particuliers et de maintenir la bonne harmonie9. S’il ne peut « résoudre à l’amiable » les conflits, il permet de les désamorcer, c’est son rôle privilégié. Depuis leur création, ces tribunaux assurent le pain de générations de bureaucrates serviles.

C) 1830 : LA RÉVOLUTION DE JUILLET ET LE RÈGNE DE LOUIS PHILIPPE.

 Par rapport à la relative stagnation économique sous la restauration, après la Révolution de Juillet l’industrie connaîtra un vrai développement. L’État entreprendra de nombreux travaux qui permettront à la spéculation d’aller bon train et surtout à la bourgeoisie financière, alors installée au pouvoir, de faire de fabuleux profits. Néanmoins la création de nouveaux canaux, l’amélioration des routes et des ponts et surtout le développement du chemin de fer, profiteront considérablement à l’industrie. L’essor industriel qui en résultera et l’introduction du machinisme, bien que timide encore, accroîtra la population ouvrière et la rapprochera d’avantage par sa physionomie du prolétariat moderne. Toutefois, pour toute cette période, qui s’étend de 1830 à 1848, Marx et Engels emploient souvent le mot peuple pour désigner à la fois les ouvriers et les artisans prolétarisés qui combattent ensemble contre leur ennemi de classe, la bourgeoisie. C’est donc très lentement que le prolétariat français se dégagera de ses traits plébéiens.

1°) LA RÉVOLUTION DE JUILLET.

Sous la restauration, qui eut lieu sous l’action des cosaques et de l’Europe coalisée, le pouvoir fut tenu exclusivement par la grande bourgeoisie foncière. Toutes les autres fractions de la bourgeoisie furent exclues. Aussi après la grande crise économique de 1825, et surtout les mesures prises par Charles X pour restreindre le pouvoir du parlement et supprimer toute liberté de presse, ces fractions de la bourgeoisie commencèrent une campagne politique contre le pouvoir en place. C’est la fraction la plus puissante, les libéraux, qui représentait la bourgeoisie financière, les armateurs et les actionnaires en bourse, qui prit la tête du mouvement. Économiquement elle était devenue la classe dominante de la société. La fraction républicaine était plus marginale et son audience au sein de la bourgeoisie encore limité. La bourgeoisie libérale, tout en s’appuyant sur les républicains, n’hésita pas à faire appel aux ouvriers pour renverser Charles X.

C’est ainsi que Barthe, futur ministre de l’économie, eut l’idée de faire fermer les imprimeries pour mobiliser les ouvriers dans la rue. Après la fermeture des imprimeries les autres patrons suivirent en disant aux ouvriers qu’ils ne pouvaient plus assurer leur pain et qu’ils devaient aller se battre.

La Révolution de Juillet fut un tournant car elle permit aux ouvriers de prendre conscience de leur importance sociale. Ce sont eux, en effet, qui après trois jours de combat renversèrent la monarchie de Juillet. Et le tribut payé par la classe ouvrière à cette occasion fut important, puisque rien que pour Paris il y eut 1800 morts. Or cette révolution n’amena aucun changement à leur situation.

La bourgeoisie libérale qui depuis 1789 avait toujours été Orléaniste mit sur le trône Louis Philippe. A la monarchie de Charles X succéda celle de Louis Philippe et à la domination des propriétaires fonciers succéda celle des banquiers, suivant le mot même de Rothschild. Sous le nouveau régime le cens fut abaissé et le droit de vote élargi ; de 100.000 personnes le corps électoral passa à 200.000 pour une population de 32 millions d’habitants. La crise économique persistant, la situation matérielle du peuple ne s’améliora pas. On peut se rendre compte un peu de sa situation d’après des chiffres obtenus sur une crise antérieure ; celle de 1813. Sur 66 850 ouvriers vivant à l’époque à Paris, on comptait alors 21 851 chômeurs soit  33%. Les statistiques fournissent un autre chiffre qui peut donner des indications. De 1817 à 1833 les mineurs d’Anzin ont vu leur salaire diminuer de 20%. Aussi un profond ressentiment se développa au sein de la classe ouvrière.

2°) LA RÉVOLTE DES CANUTS 1831.

Les années suivantes furent jalonnées par plusieurs émeutes qui toutes furent des pas importants dans la maturation politique et théorique de la classe ouvrière. La première fut celle des Canuts dont Eugène Tarlé a dit : « Le soulèvement de Lyon de 1831 constitua un tournant dans l’histoire de la classe ouvrière, non seulement en France, mais encore dans le monde entier. On a dit que l’ouvrier russe après le 9 janvier 1905 et l’ouvrier avant le 9 janvier sont deux hommes différents, qui ne se ressemblent guère. On peut en dire autant de l’ouvrier français avant et après l’insurrection Lyonnaise. Depuis, le sentiment des ouvriers à l’égard du pouvoir a changé. La tradition de la grande révolution, réveillée, mais encore insuffisamment au cours des journées de Juillet 1830, reprend ses droits après l’insurrection Lyonnaise. »(Marx-Engels, petite collection maspéro ; »Le mouvement ouvrier français », t 1, p67)

Alors que dans les journées de Juillet les ouvriers se battirent avec à leur côté des petits bourgeois et des bourgeois républicains, à Lyon, bien qu’ils bénéficièrent de la sympathie générale, ils se battirent seuls contre le pouvoir central et contre les maîtres de fabrique. La lutte des Canuts fut le premier affrontement direct entre le prolétariat et la bourgeoisie qui eût un retentissement national et même international. Avec 30.000 métiers, à cette époque la soierie de Lyon, qui est l’une des plus importantes d’Europe, occupe 60.000 à 70.000 personnes sur une population totale de 170.000 habitants, dont 8000 chefs d’atelier et 30.000 compagnons.

Le chef d’atelier bien qu’il possède généralement le métier n’est déjà plus, depuis le début du XVIIIème siècle, un artisan mais un prolétaire, car il reçoit en échange de son travail un salaire. Le fabricant ou négociant, lui fournit la matière première et lui paye son travail à la pièce (le tarif). Le chef d’atelier pouvait posséder de 1 à 8 métiers, mais en moyenne en possédait 3. Certains le louaient. La main d’oeuvre employée était avant tout familiale (femme et enfant).

A côté de cette main d’oeuvre familiale travaillait le compagnon, véritable prolétaire ne possédant que ses bras nus. Dans les périodes de crise il se trouvait licencié et n’avait d’autre possibilité que d’essayer de trouver un emploi dans la campagne environnante. Sans logis, tout comme l’apprenti, il était logé par le chef d’atelier.

En 1825, époque de relative prospérité pour les Canuts, un chef d’atelier ayant trois métiers gagnait 4 à 5F et sa femme 3F. Le compagnon touchait 1F à 1,50F. Le prix du pain de 2 livres, l’aliment de base du prolétariat, était de 40 centimes. A partir de ce moment, avec la crise, leur situation ne fit que se dégrader. Les prix de façon diminuent de 25 à 33%, tandis que ceux des produits alimentaires ne font qu’augmenter : 70% de hausse pour le pain, entre 1825 et 1832.

Pour compenser la diminution de leur salaire les compagnons prolongent leur journée de travail qui passe de 13 heures à 18 heures. Pour ajouter au comble, en 1831 les loyers connaissent une hausse très sensible et les ressources tirées de l’impôt sur le revenu sont augmentées de 20%. « Les 2/3 de cette somme supplémentaire sont soutirées aux pauvres, qui jusqu’à là ne payait rien ou presque à l’État. »(« Luttes ouvrières », éd floréal, p36)

 Nombre de chefs d’atelier sont encadrés dans « Le Devoir Mutuel », association secrète de défense des intérêts des Canuts et dans « la Société Mutualiste » plus ancienne. Les compagnons sont exclus de ces organisations. Réduit à la misère alors que l’activité économique a repris et que les métiers sont couverts d’étoffes, les Canuts encadrés par leurs mutuelles, soutenus par les républicains et par « l’Écho de la fabrique » (journal Saint Simonien), engagent une vigoureuse campagne d’agitation en faveur de la révision des tarifs.

Ils obtiennent un tarif plus élevé qui se trouve confirmé par le préfet de Lyon. Mais un certain nombre de fabricants refusent l’accord et portent l’affaire devant le gouvernement qui leur donne raison.

 Le 21 novembre la grève générale entraîne, de gré ou de force, tous les Canuts qui se rendent rapidement maître militairement de la ville, , à la suite de heurts avec la garde nationale et l’armée, en laissant 600 morts et blessés. Cependant les Canuts se diviseront en deux tendances. L’une modérée, voulant obtenir un compromis avec les autorités, se laissera manoeuvrer par le Préfet Bouvier du Mollart. L’autre plus radicale, expression des compagnons, n’arrivera pas à s’imposer.

 L’État major provisoire, qui a pris le pouvoir à la suite de l’insurrection à l’Hôtel de Ville, et composé de chefs d’atelier, d’artisans et boutiquiers, tombe sous l’influence du Préfet et laisse le pouvoir lui échapper des mains. Les patrouilles ouvrières seront transformées en garde nationale et seront amenées à remplir des fonctions de maintien de l’ordre. Entre temps la gendarmerie sera réintroduite dans ses fonctions et s’occupera de désarmer les compagnons. Si bien que lorsque le prince d’Orléans entrera dans la ville à la tête de 20.000 hommes de troupe, celle-ci sera déjà pacifiée. Ensuite le Préfet jugé trop favorable aux insurgés sera destitué et le 7 décembre le maréchal Soult annulera l’accord sur le tarif.

 Comme le reste du mouvement ouvrier d’alors, les Canuts de Lyon étaient apolitique et ne remettaient pas en cause la monarchie. Le lendemain de l’insurrection, un gouvernement révolutionnaire fut constitué par les républicains, mais il resta sans influence et mourut à peine né. Les Canuts ne voulaient pas se compromettre avec les républicains, car ils espéraient, par l’intermédiaire du préfet, obtenir un compromis avec le gouvernement sur la question du tarif et sur les conditions de travail. Cependant la suite des évènements brisa leurs illusions.

La révolte des Canuts en montrant à l’ensemble de la classe ouvrière l’antagonisme profond qui existait entre elle et la bourgeoisie, entre elle et le gouvernement en place, eut un grand retentissement et changea profondément le prolétariat. Les ouvriers commencèrent alors à se politiser et à s’organiser sur le plan professionnel et interprofessionnel. Pendant les évènements les sociétés de secours mutuels dépassèrent leur simple rôle d’assurance et de secours pour assumer la fonction d’organe de lutte. En se transformant, elles initièrent la naissance des sociétés de résistance.

 3°) LE MOUVEMENT RÉPUBLICAIN.

La grande masse des ouvriers au début est apolitique et cherche son émancipation exclusivement sur le terrain économique. Ce fut le cas notamment du mouvement des Canuts. Mais au fur et à mesure que la lutte de classe se développe, que les ouvriers s’organisent à travers le système des mutuelles, que les heurts avec l’État deviennent toujours plus fréquents, la maturation politique et théorique au prolétariat se développe et s’approfondit. Un officier légitimiste, cité par l’historien Édouard Dolléans, résume assez bien l’évolution qui s’est faite jour au sein des masses ouvrières entre 1831 ET 1834 :

 « Peu à peu les vaincus de 1831 commencèrent à voir que l’autorité quittait le terrain de la neutralité… L’ouvrier s’habitua à voir dans les gens de l’autorité des alliés de ses ennemis naturels. Alors, et seulement alors, la République vint planter son drapeau à côté de celui de la production pour l’opposer à la royauté alliée de la fabrique… »

 Le parti des légitimistes se réclamait de Louis XVIII et de Charles X qui venait d’être renversé, et s’appuyait non pas sur les banquiers, ni sur les industriels, mais sur la grande bourgeoisie foncière. Ce qui explique que cet officier fut capable de comprendre cette évolution des ouvriers.

 Après la révolution de Juillet les républicains se mirent à faire de la propagande dans le milieu ouvrier afin de les gagner à leur cause, mais ils ne commencèrent à avoir de l’influence qu’après la révolte des Canuts. Il y eut alors un grand afflux d’ouvriers au sein du parti républicain.

 Le mouvement républicain se rattachait directement à la tradition Jacobine. Il était donc avant tout politique. Pour eux il s’agissait simplement de changer la forme du gouvernement.

Tout comme au temps des Jacobins de la grande tradition, ils se divisaient en deux tendances. L’une, modérée, avait d’abord accepté la monarchie Orléaniste, puis devant la domination exclusive des banquiers elle était passée à l’opposition. Son opposition était strictement légale et s’exerçait par l’intermédiaire des élections, du parlement et de la presse. L’autre tendance, celle des républicains démocrates, était plus radicale et réclamait le suffrage universel. C’est elle qui se tourna vers 1a classe ouvrière et qui l’assista matériellement dans plusieurs de ses luttes.

 Deux partis verront le jour. D’abord les « Amis du Peuple », puis après leur dissolution à la suite des journées de 1832, la société des droits de l’homme qui va vite compter plusieurs milliers de membres dont un bon nombre d’ouvriers. Elle remania son organisation de façon à former des sections d’un seul métier et donna à ses adhérents des secours en cas de maladie et de chômage. En 1833, elle rédigea un programme unique qui adopta les principes de la déclaration des droits de l’homme de Robespierre.

Dans le mouvement républicain on trouve des hommes aussi différents que Cavagnac, Ledru Rollin, Blanqui, Buonaroti, etc…

4°) LES MUTUELLES ET LES SOCIÉTÉS DE RÉSISTANCE.

Cette période est marquée par le déclin du Compagnonnage. Déchiré par les rivalités, surtout entre aspirants et compagnons, lié au poids des traditions, il doit affronter la venue de nouveaux ouvriers en nombre toujours plus grand et la création de nouveaux métiers. Ces ouvriers, sans qualification, pour la plupart issus des campagnes, ne correspondent pas à l’ouvrier artisan, type même du compagnon de l’Ancien Régime. A Paris, de 1830 à 1833, sur quelques grèves recensées, 5 seulement sont dirigées par des compagnonnages. Les scissions qui secouent ce.type d’organisation confirment son déclin. De nouvelles sociétés sont créés par de jeunes ouvriers mettant tous les travailleurs, d’un même métier ou non, sur le même pied. Ainsi, les aspirants serrurier de Toulon fondent, en 1830, la société de l’Union des Travailleurs du tour de France, ouverte à toutes professions.

Mais surtout l’heure est à la diffusion des sociétés de secours mutuels et à la création des sociétés de résistances. Seuls groupements autorisés par le pouvoir, les sociétés de secours mutuels assurent petit à petit des fonctions dépassant la simple entraide, la simple assurance. Dans les années 1820, elles furent des caisses plus ou moins improvisées au cours d’une grève, puis, avec les années 1830, les mutuelles commencent à prévoir les secours en cas de grève. C’est ainsi que naissent, de façon clandestine, camouflées et illégales, les premières sociétés de résistances. Les mutuelles leur servent de cadre légale et de paravent face à la répression. Devenues permanentes, les sociétés de résistances dépassent la simple entraide en cas de difficultés pour s’avancer sur le terrain des revendications économiques ; de la lutte pour les augmentations de salaire, de la lutte pour la diminution de la journée de travail.

Ces organisations apparaissent d’abord dans les professions où prédomine une main d’oeuvre qualifiée ; comme chez les chapeliers, les tailleurs, les doreurs, les imprimeurs, etc… L’ouvrier qualifié peut s’organiser plus facilement, outre qu’il possède des revenus suffisants, il est moins soumis à la concurrence et partant a une position plus solide que le manoeuvre qui connaît une forte concurrence et dont la situation est précaire. C’est pourquoi cette organisation s’est bien développée chez les tailleurs et dans l’imprimerie.

Au lendemain de la Révolte des Canuts, 1es ouvriers tisseurs de Paris fondent le 14 octobre 1832 la « Société d’union fraternelle et philanthropique ». Ils sont suivis le 1° décembre 1832 par les ouvriers tailleurs d’habits de Paris qui calquent leur organisation sur la société des droits de l’homme. A leur tour, les doreurs de Paris reprennent l’organisation des tailleurs. Toutes ces associations sont des sociétés de résistance camouflées qui se fixent pour but la fixation du salaire, la réglementation de la journée de travail, etc…

Ensuite en mars 1833 est créée « 1’Association des ouvriers imprimeurs et typographes » visant à assurer « un salaire capable de nous procurer un lit modeste, un gîte à l’abri des vicissitudes du temps, du pain pour nos vieux jours ». Ces objectifs doivent être atteints dans la mesure du possible par « la négociation avec les maîtres ».

 De juillet à septembre 1833, une grève éclate pour le maintien des salaires et la réintégration d’ouvriers licenciés ; 1es grévistes sont secourus régulièrement par l’association qui remplit simultanément 1e rôle de société de secours et de société de résistance. Plus tard à Paris se créera en 1839 La Chambre typographique parisienne, qui regroupera jusqu’à 1500 adhérents en 1848. Son programme, adopté en 1849, se proposera toujours l’assistance mutuelle, mais aussi le maintien du salaire et le secours en cas de « mise bas »(licenciement). En juillet 1843, la Chambre obtiendra une sorte de contrat collectif portant sur « le prix du mille, les cotisations… », avec une clause prévoyant la révision des tarifs tous les 5 ans. Dans d’autres villes (Lyon, Bordeaux) des associations de ce type se forment chez les ouvriers imprimeurs autour de 1833.

D’une façon générale ces sociétés de résistance, camouflées en mutuelles légales, se mettent en place dans de nombreux métiers. Chez les tailleurs et scieurs de pierre de Paris, les raffineurs de sucre de Paris, les cordonniers de Caen, les chaudronniers, cloutiers, gantiers, etc… Quelque fois ces sociétés de résistance sont créés ex-nihilo ; ce fut le cas à Mulhouse où les sociétés de secours mutuels, d’abord autonomes tombèrent sous le contrôle patronal dès 1840 ; les ouvrières créèrent alors des sociétés de résistance sans s’appuyer sur ces mutuelles qui n’étaient plus les leurs.

5°) 1833-1834.

Depuis 1830, et surtout après la révolte des Canuts, la solidarité ouvrière, non seulement de même métier, mais aussi interprofessionnelle avait fait de grands progrès. Les organisations mutualistes, ébauches des futures syndicats, se répandaient largement. Aussi à partir de 1833 jusqu’en 1834 de nombreux conflits du travail éclatèrent partout. Les forces de l’ordre, en intervenant chaque fois pour réprimer brutalement toute grève, toute manifestation ouvrière, transformaient, contre la volonté des ouvriers, ces mouvements en émeutes et leurs donnaient un caractère politique. Deux événements furent ainsi décisifs dans l’évolution théorique et politique du prolétariat. Les émeutes de mars-avril 1834 à Lyon, puis celle d’avril à Paris.

En février 1834, les chefs d’atelier, organisés à travers leur réseau mutualiste, et les compagnons, organisés dans « la société des compagnons ferrandiniers », décident une grève générale ayant pour objet l’augmentation du tarif et la diminution du temps de travail. Depuis 1831 les Canuts n’avaient pas abandonné l’espoir d’obtenir une augmentation des tarifs. Avec la reprise économique un léger mieux s’en était suivi, mais il ne correspondait pas aux besoins des Canuts. En juillet 1833 une première tentative est faite pour obtenir une augmentation des prix façons les plus bas. Un nouveau tarif est proposé aux fabricants et tous ceux qui refusent de s’y soumettre sont mis à l’index. Le pouvoir intervient pour faire reculer les Canuts, mais les fabricants cèdent. C’est une victoire sur toute la ligne.

Vint 1834 avec un relâchement de l’activité des fabriques ; c’est le marasme économique. À la rareté des commandes s’ajoute la menace d’une baisse des prix. En effet début février les fabricants en châles et peluches baissent leur tarif de 25 centimes par aune de tissu (une aune correspondait à 1,20m).

La grève générale est alors décrétée. Les Canuts veulent donner un caractère purement apolitique et catégoriel à leur mouvement. Ils subissent cependant des menaces, des intimidations et des pressions de toutes sortes de la part des pouvoirs publics, qui renforcent ostensiblement les effectifs de la gendarmerie. Devant l’aggravation du climat politique et les menaces, la majorité des chefs d’atelier reculent et la grève finit par s’arrêter sans contre-partie. La reprise a lieu « dans un climat d’amertume : la baisse de 25 centimes est maintenue et une partie des Canuts a l’impression d’avoir été trahie par l’autre, trop timorée pour marcher jusqu’à la victoire. Les ferrandiniers, par exemple, ont toujours voté pour la poursuite de la grève » (les luttes ouvrières, p55). 

 Le pouvoir en profite alors pour annoncer la discussion au parlement d’un projet de loi sur les associations aggravant celle de Le Chapelier. Sont visées aussi bien les organisations économiques du prolétariat que les organisations républicaines. Toutes les associations tant politique qu’économique, même fractionnées en loge de moins de 20 personnes, doivent être dissoutes. De lourdes peines sont prévues en cas d’infractions.

 Aussitôt républicains et mutualistes engagent une vigoureuse campagne de protestation à travers leur presse respective. La « Glaneuse » pour les premiers, « l’Écho de la fabrique »10 pour les seconds. Le 6 mars la « Glaneuse » annonce que toutes les associations ouvrières ou républicaines vont grouper leurs forces contre le projet de loi. Un renfort de troupe est alors demandé.

 Au cours du procès des grévistes de février un arrêt général du travail est décidé. Le 9 avril, 5000 à 6000 ouvriers occupent pacifiquement une partie de la ville. À ce moment il y a 13 000 hommes de troupes et 10 brigades de gendarmerie. « Bizarrement » les rassemblements n’ont pas été interdits. Un coup de feu part ! C’est la fusillade, des barricades sont dressées. Des quartiers entiers se soulèvent. Cependant les ouvriers n’arriveront pas à s’emparer de la ville. Le soir la troupe tient le centre de la ville et surtout les ponts, coupant toutes communications entre les différents quartiers. Les hauteurs sont occupées par les insurgés qui organisent la défense autour de la Croix-Rousse. À la différence de l’insurrection de 1831, les combattants du côté des insurgés ne dépassèrent jamais 2500 hommes. La grande masse des Canuts, devant l’issue douteuse, bien que manifestant sa sympathie et son soutien, hésite à s’engager dans le combat. En particulier les chefs d’ateliers restent dans l’expectative. Les émeutiers sont de jeunes compagnons de tous les corps de métiers.

Malgré le rapport de force écrasant du côté du pouvoir, en hommes et en armes, la défense sera acharnée et se prolongera pendant six jours. Le quartier de la Croix- Rousse, dernier point de résistance, succombera le 14 au soir. Au cours des émeutes, Lyon fut ravagée par les forces de répression.

 Le 12 à Paris, Thiers, ministre de l’intérieur, apprenant que l’émeute lyonnaise est sur le point d’être réduite, afin d’écraser dans le sang les mouvements républicains et ouvriers, laisse entendre que l’insurrection lyonnaise est victorieuse. Entre temps, les forces armées ont été renforcées discrètement à Paris. Le lendemain les républicains et les ouvriers tombent dans le piège. Vers 5 heures du soir, des rassemblements se forment rue Beaubourg, rue Transnonain et dans le quartier des Halles. Des barricades sont dressées. Les troupes interviennent alors pour « nettoyer ». Les ordres sont clairs : « il ne faut pas de quartier » dit Thiers. Et le général Bufeaud, aux troupes sur la place de l’Hôtel de ville : « il faut tout tuer. Ami, point de quartier, soyez impitoyables. » Et encore, à un chef de la garde nationale parisienne : « Il  faut faire un abattis de 3000 factieux ». C’est la victoire facile d’une armée de 40.000 soldats contre une poignée d’hommes. Ces ordres seront exécutés. Dans une seule maison de la rue Transnonain, on retrouvera 12 cadavre affreusement mutilés. Femmes, enfants, vieillards auront été massacrés.

6°) NAISSANCE DU MOUVEMENT COMMUNISTE.

Pour un temps, les luttes économiques furent moins nombreuses dans les années qui suivirent. Cependant les organisations ouvrières ne disparurent pas pour autant ; elles devinrent clandestines. La presse ouvrière, seule forme d’expression légale encore possible, se fit le porte parole du mutualisme bâillonné.

Autre conséquence de ces événements sanglants, le prolétariat se tourna résolument vers le républicanisme et surtout, il retourna aux sources vives et à l’école de la grande révolution et s’empara vivement du Communisme de Babeuf, dont la théorie et l’histoire avaient été, entre temps, publiées par Buonaroti en 1828. Ce livre venant à point eut un très grand retentissement.

A côté du républicanisme bourgeois apparut donc un courant ouvrier organisé de façon autonome.

Frappé d’interdits, les républicains ouvriers et petits bourgeois s’organisèrent en sociétés secrètes. À la « Ligue des droits de l’homme » succéda la « société des saisons » et les « phalanges démocratiques ». La « société des saisons » fondée par Blanqui et Barbès était communiste et presque exclusivement composée de prolétaires. Les « phalanges démocratiques » inversement représentaient le courant plébéien et petit bourgeois du mouvement républicain. Parallèlement fut fondée, par les ouvriers immigrés allemands, la « société des justes », qui se tint en relation étroite avec la « société des saisons ».

Après l’échec de 1839, où Blanqui et ses compagnons tentèrent de s’emparer de l’Hôtel de Ville (siège du parlement et du gouvernement), ces sociétés furent dissoutes. En 1840, les affiliés de la société des saisons qui se trouvaient encore en liberté, s’unirent à la Montagne pour former une nouvelle société secrète qui se partagea en trois tendances : celle de la Montagne, celle des égalitaires et celle des humanitaires. Ces derniers représentaient la tendance de Blanqui.

A côté de ces sociétés secrètes commença à se répandre le Communisme icarien du père Cabet qui reprenait chez Saint Simon et Fourrier ce qu’il y a de meilleur. Ce communisme chrétien et pacifique put se développer au grand jour et eut de ce fait une plus large diffusion parmi les masses ouvrières. Bien qu’étant en retrait par rapport à celui de Blanqui, qui était athée et du point de vue du rôle de violence dans la lutte des classes, il était néanmoins plus riche et plus subtil sur le plan de la doctrine.

 7°) APPARITION DES PREMIÈRES MUTUELLES RÉGIONALES ET NATIONALES.

En même temps que se développait le sens théorique et politique de la classe ouvrière, celle-ci continuait de s’organiser sur le plan économique. De l’association locale de métier, le prolétariat commence à s’organiser sur le plan régional et même national.

 Déjà en 1833, l’ouvrier cordonnier Efrahem, dans une brochure, proposait de réunir dans une seule fédération tous les ouvriers cordonniers de France. Luttant contre les restes du compagnonnage, il avance même l’idée d’une « association des ouvriers de tous les corps d’États ».

« Le premier pas – écrit-il – c’est de former un corps composé de tous les travailleurs du même état, de donner à ce corps une administration qui les gouverne, une commission qui discute avec les maîtres des intérêts du corps d’États ou qui reçoive, de la main des fournisseurs, l’ouvrage à faire et qui le distribue aux associés. Des fédérations professionnelles, les ouvriers passeront cinquante ans plus tard à une confédération interprofessionnelle. (…)

Vous comprenez tous que l’Association des ouvriers de tous les corps d’États a le double avantage de rassembler toutes les forces et de donner à ce tout une direction. Si nous restons isolés, éparpillés, nous sommes faibles. (…)

Il faut donc un lien qui nous unisse, une intelligence qui nous gouverne, il faut donc une association.… »

 Même si à ce moment la brochure d’Efrahem n’est lue que par un groupe restreint, elle reflète bien cependant la conscience des ouvriers les plus avancés de l’époque. Les luttes de Lyon de 1833-1834 le montrent, les ouvriers constatent chaque jour l’importance de la solidarité interprofessionnelle, tant sur le plan des revendications que de l’organisation.

Cette tendance va se trouver accélérée par la crise de 1839-1840. De nombreux conflits sociaux éclatent alors partout. Grève des ouvriers du port du Havre, des mineurs à Rive-De-Gier, contre la réduction des salaires, etc. En juillet 1840 éclate une grève des tailleurs d’habits parisiens qui est soutenue par leur association et celle des ouvriers typographes de Paris. Ce nouvel état d’esprit est mis en poème par l’ouvrier corroyeur Achille François.

« Prolétaires, pourquoi ces haines ? Ne sommes-nous pas tous égaux ? N’avons- nous pas les mêmes maux ? Ne portons-nous pas les mêmes chaînes ? » (Pierre Moreau, de la réforme des abus du compagnonnage. Paris, 1843)

Parmi les diverses figures de l’époque une autre se dégage, celle de Flora Tristant. Militante infatigable et passionnée de la cause ouvrière, allant de ville en ville, elle donna sa vie pour réaliser à l’échelon national l’unification des organisations ouvrières. Avant la Ligue des Communistes, elle coucha sur le papier le projet d’une association ouvrière internationale : « L’union ouvrière ne doit faire aucune distinction entre les nationaux et les ouvriers et ouvrières appartenant à n’importe quelle nation de 1a terre. Ainsi pour tous individus, dit étrangers, les bénéfices de l’union seront absolument les mêmes que pour les Français. L’union ouvrière devra établir dans les principales villes d’Angleterre, d’Italie, d’Allemagne, en un mot dans les capitales d’Europe, des Comités de Correspondance ».

CONCLUSION 

Entre 1830 et 1848, parallèlement au développement du capitalisme dans l’industrie, et plus faiblement dans les campagnes, l’organisation ouvrière tant économique que politique fait des progrès. Des simples mutuelles de secours les ouvriers sont passés aux sociétés de résistance et de l’organisation locale à l’organisation régionale voir nationale et à l’entraide interprofessionnelle. Ces organisations d’abord limitées à une mince couche d’ouvriers qualifiés, se diffusent ensuite largement dans le prolétariat. D’autre part, d’apolitique le mouvement ouvrier se politise et surtout retourne aux sources du Communisme révolutionnaire de Babeuf.

Pour mesurer le chemin parcouru il suffit de rappeler que les Canuts de 1831 se voulurent apolitiques et que leurs mutuelles furent fondées par deux ouvriers légitimistes. Engels, pour résumer l’apport de ces années, fit, en 1844, un parallèle avec celles de 1789. Il remarqua que si la grande révolution a produit le communisme de Babeuf, celle de 1830 produisit un nouveau communisme, mais cette fois-ci à une échelle bien plus large et plus profonde.

D. 1848-1850

Dans un article au « Northern Star » du 3 juillet 1847, Engels trace un tableau de la situation de la bourgeoisie en établissant une comparaison avec celle de l’Angleterre. Il remarque que dans ce dernier pays le pouvoir est détenu par l’aristocratie, au nom de la bourgeoisie, alors que cette classe n’existe plus en France depuis la révolution. En gouvernant au nom de la bourgeoisie, l’aristocratie anglaise a permis à chaque fraction, devenue dominante économiquement, de prendre tout à tour le pouvoir pacifiquement et dans les limites institutionnelles. Ce qui explique la remarquable stabilité des institutions de ce pays depuis 1688.

Au contraire, en France chaque changement politique se fit dans la violence et par la rupture des institutions. Il ressort de l’analyse d’Engels que si les propriétaires fonciers, qui dominaient sous Louis XVIII et Charles X, n’avaient plus rien à voir avec l’aristocratie d’Ancien Régime, ils ne pouvaient toutefois représenter l’ensemble de la bourgeoisie qui n’arriva au pouvoir que sous le règne de Louis Philippe.

Donc depuis 1830, l’ensemble de la grande bourgeoisie (foncière, financière, commerçante et industrielle) domine en France. Cependant, la fraction manufacturière fut vite éliminée et la domination bourgeoise, sous Louis Philippe, se réduisit rapidement à celle de la bourgeoisie financière qui mit la France, et notamment les biens publics, au service de ses intérêts. Les fabricants, au contraire, voyaient les leurs piétinés. Quant au reste de la bourgeoisie, la moyenne et petite bourgeoisie, elle se voyait exclue du pouvoir, n’ayant pas le droit de vote.

 On pouvait donc penser que la bourgeoisie industrielle lutterait à son tour pour s’emparer du pouvoir en s’appuyant sur la petite bourgeoisie et la classe ouvrière, comme cela s’était passé en Angleterre dans les années 30. Là-bas, les manufacturiers avaient pris la tête du combat pour le « Reform Bill » qui étendit le droit de vote à la petite bourgeoisie. Engels remarque cependant, qu’en France il en irait différemment, car on ne pouvait pas attendre de lutte sérieuse de la part des manufacturiers français contre les détenteurs de valeur, les banquiers et les armateurs.

En effet, la puissance économique et politique des fabricants n’avaient fait que décliner depuis 1830. L’industrie s’était développée sous Louis Philippe, mais sa concurrente anglaise avait connu un essor bien plus formidable, si bien que les fabricants français ne pouvaient pas soutenir la concurrence étrangère et qu’ils ne conservaient leur part du marché national que grâce au système protectionniste (comme rien ne change sous le soleil du capitalisme ! On croirait retrouver la situation d’aujourd’hui). Leur déclin économique relatif se reflétait au niveau politique. Alors que leur parti formait la moitié de la Chambre en 1830, il n’en constituait plus que le tiers en 1847.

La bourgeoisie financière grâce à la spéculation, dans les Chemins de Fer notamment, à l’endettement de l’État, à l’exploitation sous toutes ses formes du pays et donc de toutes les classes de la société, essentiellement le prolétariat et la paysannerie, voyait au contraire sa puissance économique s’accroître constamment. En un mot le capital financier s’accumulait plus vite que le capital industriel.

La spéculation et la corruption avaient pris de telles proportions sous le règne de cette bourgeoisie, que Marx put écrire qu’il s’était constitué, dans les hautes sphères de la société, l’équivalent du lumpen-prolétariat. Dans son analyse Engels en conclut, qu’étant donné que plus rien ne peut sortir du gouvernement de Louis Philippe, celui-ci ayant épuisé toutes ses possibilités, et que les industriels sont trop faibles économiquement pour engager et diriger une lutte sérieuse contre les banquiers, la grande bourgeoisie ne peut plus apporter aucun progrès. Au lieu d’avancer elle ne peut que reculer en se ruinant elle même. Si bien que les possibilités de changement ne pouvaient venir que des fractions de la bourgeoisie exclues du pouvoir et du prolétariat.

1°) LES MOUVEMENTS D’OPPOSITION.

A la veille de la révolution de février, le mouvement d’opposition officiel, en dehors d’une minorité de libéraux monarchistes, était représenté par les républicains et les démocrates. Les républicains se regroupaient autour du journal le « National » et représentaient plus une coterie de bourgeois qu’ une classe bien définie. On y retrouvait des gens de la moyenne bourgeoisie et quelques industriels. Outre différentes réformes politiques et législatives, ils proposaient de réduire le cens afin d’étendre le droit de vote à tous les membres de la Garde Nationale. Ce qui aurait accorder le droit de vote à la petite bourgeoisie et étendu le suffrage universel au même degré que l’avait fait en 1830 le « réform Bill » en Angleterre.

 Engels11 remarqua à ce propos, que « La petite bourgeoisie dans ce pays (la France) est à ce point accablée et oppressée par les grands capitalistes, qu’ elle sera obligée d’avoir recours à des mesures directement agressives contre les riches, sitôt qu’elle aura obtenu le droit de vote . Si bien qu’elle sera toujours emportée plus loin, même contre sa propre volonté ; elle sera obligée ou bien d’abandonner la position qu’elle vient de conquérir, ou bien de former une alliance ouverte avec la classe ouvrière, et ce qui conduira tôt où tard à la république ». Et il ajoute qu’elle en était plus ou moins consciente, si bien que ses représentants les plus radicaux, les Démocrates, qui se regroupaient autour du journal la « Réforme », préconisaient le suffrage universel. Cette tendance, héritière de la Montagne, avait une aile plébéienne dont le représentant était Louis Blanc.

 Le parti de la « Réforme », qui avait pour leader Ledru Rollin, préconisait, outre le suffrage universel, des réformes sociales qui devraient intéresser les ouvriers. Bien entendu ces mesures sociales restaient très vagues.

A côté de ces mouvements légaux avançait celui de la classe ouvrière qui, en raison de la répression policière, se maintenait dans la clandestinité. A ce moment les communistes, dont le représentant le plus authentique était Blanqui, représentaient la majorité de l’opposition ouvrière. La lutte de classes se radicalisant Cabet était tombé en désuétude au profit de Blanqui. Engels disait qu’il y avait en France, à cette époque, au moins 500.000 communistes. Chiffre énorme qui montre le degré de radicalisation du prolétariat alors. Évidemment le terme de communiste ne doit pas être pris au sens moderne, au sens de la doctrine de Marx et d’Engels.

2°) LA CRISE ÉCONOMIQUE.

Les années 1843-1845, après la dépression de 1837-1842, avaient été des années de prospérité. Mais à partir de l’automne 1845 éclate en Angleterre – le démiurge du capitalisme alors – une crise financière due à la spéculation dans les chemins de fer. Dans le même temps, tant en Angleterre que sur le continent, commence une grave crise agricole causée par la maladie de la pomme de terre et par une mauvaise récolte de blé.

La crise financière, signe avant coureur de la surproduction, gagna le continent et se transforma, en s’aggravant, en crise commerciale et cette dernière, à son tour, en crise industrielle qui atteignit son apogée durant l’année 1848.

Si l’on retourne en arrière, 1830 avait été l’ultime pointe révolutionnaire dans toute l’Europe. Peu après, la réaction était revenue et s’était raffermie pour atteindre son apogée en 1840. À partir de cette date, les mouvements révolutionnaires et d’opposition commencèrent à relever la « tête » et à se réorganiser. La crise commerciale et industrielle de 1847-1848 ramena une nouvelle vague de révolutions en Europe. C’est d’elle que sortit le premier assaut frontal du prolétariat contre la bourgeoisie. Marx et Engels qui avaient prévu la montée en première ligne du prolétariat et qui espéraient que le schéma de la révolution permanente se réaliserait à l’échelle du continent européen, firent publier dans ce but le « Manifeste du Parti Communiste« , qui sortit quelques semaines seulement avant les Révolutions de Février et de Mars12.

3°) L’AGITATION POLITIQUE AVANT LA RÉVOLUTION.

 Dans ce contexte de crise économique internationale, auquel s’ajoutait une crise politique, un scandale venait d’éclater éclaboussant le gouvernement Guizot. Les républicains avec les démocrates organisèrent, durant toute l’année 1847, des banquets politiques dans toutes les villes de France. À ces banquets se joignirent l’opposition libérale et monarchiste. Au fur et à mesure qu’il prenait de l’ampleur et que la tension sociale s’aggravait, le mouvement d’opposition se scindait en deux camps. Une polémique éclata entre le « National » et la « Réforme ». Devant la montée du radicalisme, par peur du prolétariat, le « National » se rapprocha des libéraux en acceptant un compromis au sujet de la République. Inversement, les démocrates se rapprochèrent du mouvement ouvrier et dans la polémique avec le « National » d’où ils sortirent renforcés, ils prirent le parti des communistes.

Le rapport des forces entre les différents groupes se dessinait ainsi : dans toutes les grandes villes les démocrates l’emportaient, par contre dans les petites villes où l’influence de la campagne se faisait sentir, ce sont les républicains avec les monarchistes d’opposition qui l’emportaient.

En même temps le mouvement ouvrier marchait à côté de ces banquets, de manière silencieuse et souterraine étant donné que toute manifestation ouvrière, même la plus minime, était strictement interdite. Le gouvernement de Louis Philippe savait que le danger venait de là, il en avait donc une peur extrême. Aussi essaya-t-il, au cours de plusieurs tentatives, comme cela lui avait déjà réussi, rue Transnonain par exemple, de provoquer la classe ouvrière afin de l’écraser dans le sang pendant que le mouvement n’était pas encore suffisamment mûr. Cependant le Prolétariat français avait acquis assez d’expériences depuis 1830 pour ne pas tomber dans de tels pièges.

 4°) DE FÉVRIER À JUIN 1848.

Le 22 février un banquet devait être organisé à Paris par toute l’opposition qui s’était engagée à défendre le droit de réunion. Au dernier moment, devant le refus du ministre de l’intérieur d’autoriser la réunion, les libéraux et les républicains du « National », lâches et poltrons, reculèrent et restèrent frileusement chez eux. Cependant la classe ouvrière ne se laissa pas décommander et descendit dans la rue. Aussitôt les ouvriers engagèrent le combat contre les forces de l’ordre. Tous les points stratégiques étaient occupés par l’armée, cependant sa dispersion à travers tout Paris entraîna son immobilisme et ce d’autant plus qu’elle était encline à la neutralité. L’armée resta donc à regarder passivement les affrontements. La Garde Nationale, composée de bourgeois et surtout de petits bourgeois, acquise à la « Réforme », n’intervint pas et manifesta, au fil des événements, une hostilité de plus en plus ouverte au gouvernement. Seule la Garde municipale attaqua, avec une rare violence, les ouvriers. Cependant, après une journée et demi de combat, Louis Philippe fut contraint de laisser choir Guizot et de constituer un nouveau ministère. La bourgeoisie venait de faire sa révolution, elle avait renversé Guizot et avec lui la domination exclusive des grands financiers. Elle se retira donc de la scène et se mit à pavoiser. « Mais le peuple – les ouvriers – qui avaient été les seuls à édifier des barricades, à mener le combat contre la Garde municipale, et à tenir tête aux balles, aux baïonnettes et aux sabots des chevaux, les ouvriers n’avaient aucune envie de se battre uniquement pour Mrs Molé et Billaut. Ils continuèrent donc la lutte. Alors qu’on jubilait déjà boulevard des Italiens, on se mitraillait violemment rue Saint Avoie et rue Rambuteau. Le combat se poursuivit jusqu’à une heure avancée de la nuit et reprit jeudi matin . »(Engels ; la Révolution à Paris. Deutsch Brüsseler Zeitung. 27 février 1848). Finalement après trois jours de combats, Louis Philippe fut renversé et un gouvernement provisoire constitué.

Il comprenait tous les représentants du mouvement d’opposition. Des républicains du « National » jusqu’aux démocrates en passant par les libéraux monarchistes et des représentants ouvriers, Louis Blanc et Albert. En fait Louis Blanc représentait l’aile plébéienne du parti de la Montagne (les démocrates). Seul Albert, qui avec Blanqui et Barbès avait fait parti de la « Société des Saisons » et après 1839 de la « Nouvelle Société des Saisons » était un authentique représentant du prolétariat. Au sein de la coalition les démocrates dominaient largement.

Bien qu’ayant eu le temps de se constituer et de répartir les portefeuilles entre ses membres, le gouvernement ne proclama pas pour autant la République. Marx dans « Les luttes de classes… » fait remarquer que si Paris domine politiquement la province, le prolétariat parisien dans les moments révolutionnaires domine Paris.

Le nouveau gouvernement bourgeois, qui ne tirait sa seule autorité que de l’insurrection victorieuse du prolétariat, voulut échapper à son influence en comptant sur le contre poids de la province. Aussi tenta-t-il de le payer de belles paroles afin de gagner du temps jusqu’à la convocation de la nouvelle assemblée nationale qui devait décider de la forme du gouvernement. La classe ouvrière de Paris, qui avait été dupée lors des journées de Juillet 1830 et. qui en avait tiré d’ amères leçons, ne l’entendit pas ainsi. Elle était prête à engager le combat et à imposer la République par la force des armes. « C’est avec cette mission que Raspail se rendit à l’Hôtel de Ville. Au nom du prolétariat parisien il ordonna au gouvernement provisoire de proclamer la République, déclarant que si cet ordre du peuple n’était pas exécuté dans les deux heures, il reviendrait à la tête de 200.000 hommes ». (Marx, les luttes de classes…). Le gouvernement provisoire, sachant qu’il n’avait aucune force à opposer à celle du prolétariat, ne se fit pas prier. En moins de deux heures, la proclamation de la République fut placardée sur tous les murs de Paris.

C’est donc le prolétariat qui imposa, contre la volonté de la bourgeoisie, la République, forme de gouvernement pourtant bourgeois. En fait avec la proclamation de la République, la lutte des classes faisait un saut en avant. Tant que la bourgeoisie pouvait draper sa domination dans les oripeaux d’une monarchie, type Louis Philippe, celle-ci ne pouvait apparaître en plein jour. Ce qui empêchait toute clarification et entravait le développement de la lutte des classes. En outre tant que la domination de la bourgeoisie n’est pas pleinement établie, une fraction de cette classe peut toujours mener son combat contre l’autre au nom de l’ensemble du peuple, comme le firent les libéraux avant 1830, puis les républicains ensuite. Avec la Démocratie toutes les fractions de la bourgeoisie accèdent au pouvoir et leurs luttes intestines peuvent se dérouler librement sur le terrain parlementaire aux yeux et sus de tous. Dans l’affrontement contre le prolétariat, ces diverses fractions qui dominent le parlement et l’État se liguent contre lui, et la démocratie, avec l’approfondissement de la lutte des classes, apparaît de plus en plus ouvertement pour ce qu’elle est ; c’est-à-dire comme la forme politique de la domination exclusive de 1a bourgeoisie ! Après la démocratie, le prolétariat ne peut plus lutter que pour une seule forme de gouvernement : la Dictature du Prolétariat. C’est pourquoi Engels, cité par Lénine dans « Réflexion sur la période actuelle » (t 15), écrivit : « De même que la lutte entre le féodalisme et la bourgeoisie ne pouvait être menée jusqu’à sa conclusion décisive dans la vieille monarchie absolue, mais seulement dans une monarchie constitutionnelle, de même la lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat ne peut être menée jusqu’à sa conclusion décisive que dans une République ».

 Dans l’ambiance de paix sociale qui règne aujourd’hui, ce phénomène est moins visible car, grâce à la prospérité générale, la domination de la bourgeoisie obtient un consensus général. Mais demain, quand la crise se fera durement sentir et que la lutte des classes remplacera la paix sociale, le gouvernement démocratique apparaîtra ouvertement comme celui de la bourgeoisie. Sa dictature de classe s’exercera alors sans fard.

 La grande bourgeoisie, qui avait déjà eu l’expérience de la première république, sentait cela instinctivement ; aussi, tout comme en Angleterre, était-elle monarchiste. La monarchie constitutionnelle suffisait à sa domination. Finalement, ainsi que Lénine le remarque, le prolétariat français dut imposer, en 1848 d’abord, puis en 1871, à la bourgeoisie, contre sa volonté, une forme de gouvernement qui lui convenait mieux, la République. Ce faisant, poursuit Lénine dans un autre texte, il a, avec l’aide des éléments démocratiques bourgeois, « remodelé la bourgeoisie française tout entière en bourgeoisie républicaine, bouleversant sa mentalité, ses habitudes, son être même. » (Lénine ; « Question de principe dans la campagne ». T17).

 Le gouvernement de Février naquit sur une ambiguïté. Mis en place grâce à l’intervention énergique du prolétariat, il était son gouvernement. N’avait- il pas deux représentants ? Pour le prolétariat, avec Février, la domination de la bourgeoisie était tombée. En fait si le renversement de la bourgeoisie était réalisé en idée, sa domination s’instaurait dans la réalité. Le gouvernement lui-même était un bloc de différentes tendances représentant différentes classes. C’est de concert avec ces différentes tendances bourgeoises que le prolétariat avait fait la révolution de Février, aussi chercha-t-il à faire prévaloir ses intérêts de classe à côté de ceux de la bourgeoisie, tout comme siégeaient au gouvernement à côté de cette dernière deux de ses représentants.

C’est ce qu’il fit avec la revendication du droit au travail, qui se traduisit par la formation d’un ministère du travail. Ministère sans crédit, qui fut exilé au palais du Luxembourg. Ce qui permit aux membres bourgeois du gouvernement de se débarrasser des représentants ouvriers et de rester entre eux. Toute l’histoire des événements entre Février et Juin est l’expérience de cette ambiguïté et l’apprentissage par la classe ouvrière que la bourgeoisie ne se réduisait pas seulement à l’aristocratie financière, mais que ses alliés d’hier, les républicains du « National » et la Montagne, en faisaient parti.

 Le gouvernement provisoire dominé par les démocrates donna des gages à l’ensemble de la bourgeoisie de France et chercha à s’émanciper de la pression des ouvriers parisiens. Comme gage, alors que l’État se trouvait en situation de cessation de payement, par suite de la perte du crédit public et privé, le gouvernement provisoire paya avant l’échéance les traites des dettes contractées sous Louis Philippe et consolida la Banque de France en donnant cours forcé à ses billets. Il aurait pu, sans utiliser la violence, acculer la Banque à la banqueroute et ensuite créer une banque nationale et subordonner le crédit national au contrôle de la Nation. « La banqueroute de la Banque, c’était le déluge balayant en un clin d’oeil du sol français l’aristocratie financière, le plus puissant ennemi de la République, le piédestal d’or de la monarchie de Juillet »13. Au lieu de cela il renforça la bancocratie. Il pouvait aussi, suivant les conseils du boursier Fould, devenu ministre des finances, déclarer l’État en cessation de payement. « En reconnaissant les traites que la vieille société bourgeoise avait tiréesur l’État, le Gouvernement provisoire s’était mis à sa discrétion »14. Il fallut que quelqu’un payât. Ce fut Jacques Bonhonne, le paysan et avec lui la petite bourgeoisie et le prolétariat.

Un impôt additionnel de 45 centimes par franc sur les quatre impôts directs fut décrété. Impôt qui atteignit avant tout la classe paysanne. Les paysans durent alors payer les frais de la Révolution de Février. Quant aux petits bourgeois, on convertit l’épargne déposé dans les livrets en emprunt d’États, c’est-à-dire en bons du trésor. Déjà réduits à la misère par la crise, ils furent contraint d’aller vendre à la Bourse leurs bons du trésor et de se livrer ainsi directement aux financiers contre lesquels ils avaient fait la Révolution.

Toutes ces mesures poussèrent la paysannerie, la majorité de la Nation française, et la petite bourgeoisie dans les « bras » de la réaction qui luttait contre Février et contre le prolétariat.

 Ce combat, qui ne pouvait être conduit qu’au nom de la République, fut dirigé par les républicains du National. Fin avril eurent lieu les élections pour désigner l’Assemblée qui devait faire la nouvelle Constitution. Pour la première fois elles eurent lieu au suffrage universel. Les démocrates espéraient l’emporter, mais la province, pour qui le gouvernement provisoire faisait partie des fauteurs du désordre, vota massivement pour les républicains. Ces derniers, dès l’ouverture du parlement prirent l’offensive contre le prolétariat. Le gouvernement provisoire fut dissout et remplacé par un comité exécutif, duquel furent éliminés les deux représentants ouvriers. Le ministère du travail fut aboli. Les ouvriers, voyant la tournure des événements, répondirent massivement en envahissant l’Assemblée Nationale afin de la disperser et de tenter d’imposer leur volonté. L’action eut pour résultat l’arrestation des chefs du prolétariat, Blanqui, Barbès, Albert, Raspail. Il ne s’était pas préparer réellement pour une prise du pouvoir. D’ailleurs les conditions n’étaient pas mûres pour cela, le rapport des forces sociales étant alors en sa défaveur. Mais cette action renforça la détermination de la bourgeoisie à briser le prolétariat et à le faire rentrer dans le rang.

 Profitant des circonstances qui lui étaient favorables, elle l’accula par la famine aux journées de Juin, où, seul contre toutes les autres classes, pendant cinq jours durant, héroïquement, tel un lion, il tint en échec la bourgeoisie. Il avait contre lui toutes les couches de la bourgeoisie, de l’aristocratie financière à la petite bourgeoisie, auxquelles venaient s’ajouter la paysannerie et le lumpen prolétariat. Seul, presque sans arme, il devait se battre contre l’armée, qui s’était exercée en Algérie, contre les gardes mobiles constitués de 20.000 lumpen prolétaires, contre la garde nationale de Paris et contre celle qui était venue en renfort de province.

Juin 48 fut le premier affrontement direct de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie. De ce moment la bourgeoisie française n’est plus révolutionnaire. Pour imposer définitivement la République, il faudra encore 1870, mais cette tâche sera l’ oeuvre uniquement du prolétariat.

5°) LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT.

Avant Février la Révolution avait signifié subversion de la forme de l’ État ; après Juin la Révolution signifiait subversion de la société.

 Le cri de guerre du prolétariat parisien durant son combat contre la bourgeoisie fut : renversement de la domination bourgeoise, dictature de la classe ouvrière. Les combats de Juin confirmèrent magnifiquement la théorie communiste du Manifeste publié quelques semaines avant les événements de Février-Juin. Les luttes de classes modernes doivent nécessairement aboutir au renversement de la bourgeoisie et à la dictature du prolétariat. Ce sont les ouvriers français qui démontrèrent dans les faits ces prévisions scientifiques. Il est à noter que le Manifeste n’emploie pas explicitement les mots dictature du prolétariat, mais leurs équivalents. Dans le chapitre « Bourgeois et Prolétaire » on y lit que le « prolétariat fonde sa domination en renversant par la violence la bourgeoisie ». Et dans le 2° chapitre, « Prolétaire et Communistes », on parle de « constitution du prolétariat en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat« . Et plus loin « Nous avons déjà vu plus haut que le premier pas dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie ». Et encore « Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher peu à peu à la bourgeoisie tout le capital… »

 Donc conquête du pouvoir politique, constitution du prolétariat en classe dominante, usage de sa suprématie politique pour transformer la société. En résumé il s’agit bien, d’après le Manifeste, pour le prolétariat d’exercer sa dictature de classe afin de transformer le monde.

 Cependant, formellement, c’est après les événements de Juin 1848, avec « Les luttes de classes en France » et dans un article à la « Neue Rheinische Zeitung » que Marx et Engels employèrent l’expression « dictature du prolétariat »15.

 Les ouvriers Parisiens ne firent pas seulement que confirmer les prévisions théoriques du « Manifeste du Parti Communiste », ils apportèrent quelque chose de plus à l’expérience mondiale du prolétariat, en montrant que la machine d’États bourgeoise ne pouvait pas être reprise et utilisée, mais au contraire qu’elle devait être détruite. Cependant on ne savait pas encore par quoi la remplacer, il faudra pour cela attendre 1871.

Juin 1848, bien qu’il fut un événement sanglant pour les ouvriers parisiens, fut cependant une étape importante de la maturation et de l’expérience du prolétariat mondial.

6° LA TACTIQUE DU PARTI VIS À VIS DES COUCHES MOYENNES.

« En même temps que le pouvoir révolutionnaire des ouvriers, s’écroula l’influence politique des républicains démocrates, c’est-à-dire des républicains au sens petit bourgeois, représentés dans la commission exécutive par Ledru Rollin, dans l’Assemblée Nationale Constituante par le parti de la Montagne, dans la presse par la « Réforme ». « Ils furent remerciés », dédaignés et repoussés en tant qu’alliés ; ils descendirent au rang inférieur de satellites des républicains tricolores auxquels ils ne pouvaient arracher aucune concession, mais dont ils étaient obligés de soutenir la domination chaque fois que celle-ci et avec elle la République, semblait mise en question par les fractions antirépublicaines de la bourgeoisie ».

 En travaillant de concert avec les républicains du National à détruire le pouvoir révolutionnaire des ouvriers, les démocrates avaient travaillé à saper leur propre pouvoir. La petite bourgeoisie, qui n’est pas porteuse d’un mode de production original, ne peut que choisir entre la grande bourgeoisie et le prolétariat. Sa situation économique et sociale fait qu’elle a le « cul entre deux chaises ». En tant que petit propriétaire elle est liée au capitalisme et à la grande bourgeoisie, mais d’un autre côté elle se trouve pressurée par cette même grande bourgeoisie et sa propriété est écrasée par la grande propriété. L’accumulation du capital fait que des fractions toujours plus large de ces couches sociales sont prolétarisées. Et, en période de crise ce processus se trouve formidablement accéléré. Face aux revendications communistes du prolétariat qui remettent en cause la propriété privée, la petite bourgeoisie se jette dans les bras de la réaction. C’est ce qui se passa de Février à Juin 48, et plus près de nous, en Italie, de 1920 à 1922, où elle passa du côté du fascisme. Cependant, sous l’effet de son expropriation, elle se trouve poussée dans les rangs du prolétariat. L’attitude de cette couche sociale est donc condamnée à osciller entre les deux pôles fondamentaux de la société : le prolétariat et la bourgeoisie. Cette situation est aussi valable pour la paysannerie, comme on le verra plus loin16.

Pour le prolétariat il est vital de gagner, ou au minimum de neutraliser, ces larges couches sociales. C’est de leur appui que la grande propriété tire sa force sociale et politique. Sans ce soutien elle se trouve perdue. Sur ce point crucial la tactique du parti marxiste diffère radicalement des partis qui se réclament du socialisme, mais qui représentent en fait les intérêts de la petite bourgeoisie et de l’aristocratie ouvrière. La tactique de ces partis (représenté hier par la Montagne, puis par la social-démocratie et aujourd’hui, à côté de grands partis officiels, par les trotskystes, les maoïstes, etc…) consiste à mener la lutte sur le terrain démocratique en proposant de réaliser un front uni politique, plus ou moins large suivant les courants, aux autres partis dits « ouvriers » ou pire de « gauche ». Cette tactique dérive d’un schéma de la lutte des classes provenant des révolutions bourgeoises. Dans ces révolutions le prolétariat n’est pas la seule classe révolutionnaire de la société, toutes les autres classes, à part l’aristocratie, se mettent en mouvement en front commun contre l’ennemi commun. On a alors un mouvement ascendant où chaque fraction de la bourgeoisie qui dominait la scène politique finit par céder le pas à la fraction immédiatement plus radicale. Ainsi de 1789 à 1793, les Orléannistes céderont le pouvoir au Girondins, puis ces derniers aux Montagnards qui à leur tour se sont trouvé débordés sur leur gauche par les sans-culottes.

Il s’agit de la révolution permanente que Marx et Engels espéraient voir se réaliser à l’échelle du continent Européen en 1848, et dont ils définir la tactique dans l’Adresse du Comité Central de la Ligue des Communistes de mars 1850. Schéma que le grand Trotsky voulait appliquer à la Russie, sans voir que la bourgeoisie y était totalement réactionnaire et que la révolution bourgeoise devait être accomplie par le prolétariat en alliance avec les paysans pauvres, qui représentaient les bourgeois radicaux.  

A partir du moment où les tâches de la révolution bourgeoise sont terminées, et cette situation s’est présentée en France après Juin 48, le prolétariat devient la seule classe révolutionnaire. Il ne peut alors gagner à lui la petite bourgeoisie et la paysannerie qu’en luttant sur son propre terrain de classe, en sachant que dans le feux de la révolution et sous la pression de la crise économique ces couches sociales sont poussées vers lui. Cette situation commença à se réaliser en France dans les années qui suivirent Juin 48. Et elle se réalisera totalement lors de la Commune de 71 à Paris.

« Nous avons vu peu à peu les paysans, les petits bourgeois, les couches moyennes en général passer aux côtés du prolétariat, poussés à l’opposition ouverte contre la République officielle, traités en adversaires par celle-ci. » « La marche de la révolution avait mûri si rapidement la situation que les amis des réformes de toutes nuances, que les exigences les plus modestes des classes moyennes étaient contraintes de se grouper autour du drapeau du parti subversif le plus extrême, autour du drapeau rouge. » (Les luttes de classes en France. Chap III, p 145 et 146. éd social 1974)

 7°) LE DÉCLIN DES RÉPUBLICAINS.  

Donc après l’écrasement de Juin les démocrates furent remerciés et les créances qui jusqu’à là avaient été suspendues, tant que le prolétariat était une force politique, durent être payées. En effet du même côté de la barricade, à côté du petit bourgeois de la garde nationale, se tenait le créancier. Celui-ci, une fois l’ordre rétabli, présenta ses créances et le boutiquier apprit ainsi que la propriété, pour laquelle il s’était battu, ne lui appartenait plus. Ce fut sa ruine. En même temps, la bourgeoisie monarchiste, les légitimistes, commença à relever la tête, d’abord timidement, à cause de la dictature de Cavaignac et de l’État de siège de Paris. Les républicains du National qui étaient une coterie de bourgeois de divers horizons sociaux, avocats, médecins, journalistes, commerçants, industriels, etc.., n’étaient pas de taille à lutter contre l’aristocratie financière et les grands propriétaires fonciers. Les industriels, on l’a vu, n’avaient fait que décliner politiquement à cause de leur faiblesse économique. Ils ne pouvaient donc pas servir de point d’appui aux républicains dans leur lutte contre les monarchistes.

Vinrent les élections du président de la république au suffrage universel. Les monarchistes s’unirent en un seul parti, le parti de l’ordre et s’entendirent pour présenter un homme de paille. Ils choisirent pour cela Louis Napoléon. Aventurier en quête d’un moyen de remonter ses finances, il avait, lui, son propre jeu. Ces élections permirent l’entrée sur la scène politique d’une classe, qui jusqu’alors, avait été ignorée : la paysannerie. On a vu que c’est elle qui dut payer en grande partie la révolution de Février. Napoléon représenta  pour elle, un moment, l’espoir de retrouver les heures glorieuses de la petite propriété qu’elle avait connue sous l’Empire. Cependant les temps avaient changé et le neveu ne ressemblait pas à l’oncle.

 A côté de Napoléon, les républicains présentèrent leur homme le général Cavaignac, le boucher de Juin, et la Montagne, Ledru Rollin. Le résultat fut un raz de marée en faveur de Louis Napoléon. On assistait, en apparence, comme à une répétition des événements qui suivirent Thermidor. La lutte se déroula dorénavant entre les républicains tricolores et le parti de l’ordre. La Montagne tantôt luttant cotre les républicains, tantôt luttant avec eux contre le parti de l’ordre. Louis Napoléon, en Janvier 49, constitua un gouvernement avec les représentants exclusifs du parti de l’ordre. Les républicains qui avaient éliminé les représentants démocrates de la commission exécutive (gouvernement) furent remerciés à leur tour. À partir de ce moment, alors qu’ils avaient exercé leur dictature sans entrave de juin à décembre 48, leur déclin politique devint irréversible.

D’un côté, la réaction suivait une marche ascendante, de l’autre la révolution allait reprendre une nouvelle vigueur avec le bascule de la petite bourgeoisie des villes et des paysans du côté du prolétariat.

 8°) LE 13 JUIN 1849.

De Février à Juin 48 le prolétariat s’était retrouvé seul face à la bourgeoisie ; après Juin avec la montée de la réaction un processus inverse va se développer. La petite bourgeoisie et la paysannerie qui jusqu’alors étaient passées dans le camp de la bourgeoisie vont sous l’effet de la crise modifier leur attitude et se rapprocher du prolétariat. Deux événements contribueront à ce phénomène ; l’échec de la manifestation du 13 Juin 1849 organisée par la Montagne et l’impôt sur les boissons. Comme on l’a vu, après les journées de Juin les créanciers se sont présentés aux débiteurs, et les petits bourgeois, qui s’étaient battus aux côtés de la bourgeoisie contre le prolétariat, pour défendre la propriété, ont ainsi appris qu’ils n’avaient plus aucun droit sur leur boutique. Derrière leur parti, la Montagne, ils tentèrent de lutter contre les républicains, d’abord timidement, en réclamant un accord à l’amiable pour le payement des dettes. Puis, la situation empirant, la presse petite bourgeoisie, comme la Réforme commença à défendre les socialistes ouvriers persécutés par les républicains. Mais durant toute cette période la Montagne ne cherchait qu’à attirer à elle le prolétariat afin d’utiliser son énergie de classe pour ses propres buts. Pendant le mois de Janvier la Montagne conclut un accord avec le parti social des ouvriers, ainsi naquit le parti social démocrate, dit le parti rouge.

En Mai le parti de l’ordre imposa la dissolution de la Chambre et la convocation de nouvelles élections. Deux grandes forces politiques sortirent des urnes : le parti de l’ordre qui reçut la majorité à la chambre et la Montagne qui eut un nombre important de députés. La Montagne, qui avait derrière elle la grande masse de la petite bourgeoisie et qui commençait à avoir de l’influence dans les campagnes, pouvait se sentir une force montante.

La grande bourgeoisie voulut éliminer immédiatement cet adversaire. Sachant la force principale de celui-ci au parlement, elle chercha à le faire descendre dans la rue afin de l’écraser. Pour cela il fallait une provocation. L’amorce que le parti de l’ordre jeta aux démocrates fut le bombardement de Rome par les troupes françaises, afin de rétablir le pape sur son trône. La Montagne s’y jeta tête baissée.

« Ledru Rollin déposa au nom de la Montagne une demande de mise en accusation du président et du ministère pour violation de la constitution à cause du bombardement de Rome »17. « Irrité par les piqûres de Thiers, il alla jusqu’à menacer de vouloir défendre la Constitution par tous les moyens, y compris la force des armes »18.

Le soir même eut lieu une entrevue entre quelques membres de la Montagne et des délégués des sociétés ouvrières secrètes. Ces derniers proposèrent une insurrection dans la nuit pendant que le gouvernement ne s’y attendait pas. La Montagne rejeta ce plan car elle cherchait une insurrection purement parlementaire permettant de briser la puissance de la bourgeoisie sans enlever ses chaînes au prolétariat ; le prolétariat aurait été utilisé sans qu’il devint dangereux.

Cependant bien qu’ayant derrière elle la puissance morale de la boutique et une influence parmi les gardes nationaux, elle exagérait son importance et notamment son influence au sein de l’armée. Les délégués prolétariens firent prendre l’engagement à la Montagne de sortir des limites de la lutte parlementaire si son acte d’accusation était rejeté. « Le 12 juin, l’Assemblée nationale repoussa la demande de mise en accusation et la Montagne quitta le parlement »19.

Entre-temps le gouvernement prit ses dispositions, éloignant les régiments peu surs et en amenant d’autres. Le 13 juin la Montagne accoucha d’une « proclamation au peuple » qui parut dans deux journaux socialistes, invitant la garde nationale, l’armée et le peuple « à se soulever ». On eut une démonstration pacifique de 30.000 petits bourgeois, la plupart des gardes nationaux désarmés. Pendant tout le 13 juin, le prolétariat, échaudé par son allié, attendit pour intervenir que les événements prennent une tournure sérieuse et que s’engage un corps à corps. En prévision d’une éventuelle victoire on avait déjà constitué une Commune. C’était là les leçons de Février.

 A la première escarmouche, le cortège fut dispersé par les dragons et chasseurs. L’artillerie empêcha le peuple d’élever des barricades et un chaos indescriptible, interdisant toute décision s’ensuivit. Une partie des représentants démocrates furent faits prisonnier. L’insurrection de la petite bourgeoisie se termina ainsi par un véritable fiasco. Si le 23 juin 1848 fut l’insurrection du prolétariat révolutionnaire, le 13 juin 1849 fut celle des petits bourgeois démocrates, chacune d’elle étant l’expression pure, classique de la classe qui l’animait. Voici comment Marx définit cette manifestation.

 « Juin 1849 fut la Némésis20 de Juin 1849, ce ne furent pas les ouvriers qui furent vaincus, mais les petits bourgeois placés entre eux et la révolution qui furent défaits. Juin 1849 n’était pas la tragédie sanglante entre le travail salarié et le capital, mais le spectacle abondant en scènes d’emprisonnement, le spectacle lamentable entre le débiteur et le créancier. »21

A Lyon on en vint à un conflit sanglant, car le mouvement ouvrier n’était pas déterminé, comme à Paris, par le mouvement général. « Lyon, où le 13 Juin avait été donné le signal d’une sanglante insurrection ouvrière, fut, de même, avec les cinq départements environnants, déclaré en état de siège, situation qui se prolonge encore jusqu’à présent. »22

 « Le gros de la Montagne avait abandonné son avant garde en se refusant à signer sa proclamation. La presse avait déserté, en ce sens que deux journaux seulement avaient osé publier le pronunciamento. Les petits bourgeois trahirent leurs représentants, car les gardes nationaux furent absents, ou là où ils se montrèrent, s’opposèrent à la construction de barricades. Les représentants avaient trompé les petits bourgeois, car il fut impossible de trouver nulle part les prétendus affiliés qu’on avait dans l’armée. »23

 A la suite de ces événements la Montagne fut décapitée et déconsidérée, ce qui renforça l’influence du prolétariat dans le parti de « l’anarchie ». Le parti de l’ordre s’assura donc la suprématie politique et la république acquit ainsi son vrai contenu, celui de la dictature de la grande bourgeoisie. Mais à mesure que la contre révolution se développait, la révolution s’approfondissait.

9°) L’IMPÔT SUR LES BOISSONS.

Louis Bonaparte constitua un nouveau ministère,le ministère Hautpoul, avec un véritable loup-cervier, le boursier Fould, comme ministre des finances.

Le triomphe de la réaction était le retour au pouvoir de la grande bourgeoisie financière. Or la domination de la finance c’était le pillage de l’Etat, c’était l’abandon de la richesse nationale à la Bourse, c’était l’administration de la fortune publique par la Bourse et dans l’intérêt de la Bourse. Par le retour officiel de la Haute finance au pouvoir, la république législative avait achevé le cycle commencé sous celle de Février qui, comme on l’a vu, loin de porter atteinte à sa puissance, n’avait fait, dès les premiers jours, que la fortifier. La différence entre l’un et l’autre gouvernement était que le premier n’avait fait des concessions à la haute finance que comme à un destin auquel on se soumettait sans vouloir le susciter, tandis que le deuxième proclamait son règne comme étant son but.

Comment l’aristocratie financière pillait-elle la fortune publique ? Par l’endettement toujours croissant de l’État, c’est-à-dire par l’excès continuel de ses dépenses sur ses recettes. Mais l’endettement de l’État, cela voulait dire plus d’impôt. Or qui payait principalement les impôts, sinon la grande masse de la nation, les paysans. Le 20 décembre, sur proposition de Fould, l’Assemblée vota le rétablissement de l’impôt sur les boissons tandis qu’elle supprima celui sur les revenus. Cet impôt remontait au temps de l’Ancien Régime. Il avait été aboli par la révolution puis rétabli en 1808, sous une forme nouvelle, par Napoléon qui déclara plus tard à St Hélène que son rétablissement avait plus contribué à sa chute que tout le reste, en lui aliénant les paysans du midi de la France.

 Depuis il avait été maintenu par les régimes monarchistes des légitimistes et des orléanistes. Cependant la révolution de Février avait promis sa suppression. Et voilà que le ministère de Louis Bonaparte, qui avait été élu par 7 millions de paysans, le rétablissait ! En France 12 millions d’agriculteurs vivaient de la vigne. Or l’impôt sur les boissons, en diminuant la consommation populaire, signifiait la diminution de leurs revenus. Dans cette période de crise agricole où le prix des grains ne faisait que baisser, cette loi ne pouvait que les pousser vers le socialisme. Louis Bonaparte était l’élu des paysans parce qu’il représentait l’idée de l’Empire, c’est-à-dire les années de gloire de la petite propriété. Le paysan avait été l’allié naturel de la bourgeoisie pendant la révolution de 1789. C’est sur lui que s’appuya la contre révolution thermidorienne et le pouvoir d’État de Napoléon.

« Cette classe nouvellement créée était le prolongement universel du régime bourgeois au-delà des portes des villes, sa réalisation à l’échelle national. » Elle bénéficia sous Napoléon d’un traitement de faveur parce qu’elle (…) fournissait, plus que toutes les autres classes, une base d’offensive contre la restauration des féodaux. »24

 Des analyses de Marx et Engels sur la question paysanne, Lénine déduisit que le paysan devait jouer le rôle du bourgeois radical dans la révolution russe, mais aussi, puisque comme petit propriétaire il est l’allié naturel de la bourgeoisie, il prévit la possibilité de la contre révolution stalinienne.

« Quel est te rendement économique d’une restauration sur la base du mode de production capitaliste, c’est-à-dire non pas d’une humoristique « restauration de la Russie Moscovite », mais d’une restauration du type de la restauration française du début du XIX° siècle ? Ce fondement, c’est la situation du petit producteur de marchandise dans toute société capitaliste. Le petit producteur hésite entre le capital et le travail. Avec la classe ouvrière, il lutte contre le servage et l’autocratie policière. Mais en même temps, il tend à consolider sa situation de propriétaire dans la société bourgeoise, et c’est pourquoi, si les conditions du développement de cette société deviennent tant soit peu favorables (par exemple, prospérité industrielle, extension du marché intérieur par suite de la révolution agraire, etc..,25), le petit producteur se tourne inévitablement contre le prolétaire qui, lui lutte pour le socialisme. Par conséquent, disais-je, la restauration sur la base de la petite production marchande, de la petite propriété paysanne dans la société capitaliste non seulement est possible en Russie, mais même inévitable, car la Russie est un pays à prédominance petite bourgeoise. La situation de la révolution russe du point de vue de la restauration, disais-je plus loin, peut être exprimée par la thèse suivante : pour vaincre, la révolution russe possède des forces propres en quantité suffisante. Mais elle n’a pas suffisamment de forces pour conserver les fruits de sa victoire. Elle est capable de vaincre car le prolétariat avec la paysannerie révolutionnaire peut constituer une force invincible. Mais elle ne peut pas maintenir sa victoire, car dans un pays où la petite exploitation connaît un développement considérable, les petits producteurs de marchandises (paysans y compris) se retourneront inévitablement contre le prolétariat, lorsque de la liberté, il voudra passer au socialisme. Pour que la révolution russe puisse maintenir sa victoire, pour qu’elle puisse empêcher une restauration, il lui faut une réserve non russe, il lui faut une aide de l’extérieur. Cette réserve existe-t-elle dans le monde ? Oui : c’est le prolétariat socialiste de l’Occident.

 Qui parle de restauration en oubliant cela révèle l’extrême étroitesse de son point de vue sur la révolution russe. Celui-là oublie que la France de la fin du XVIII° siècle, à l’époque de la révolution démocratique bourgeoise, était entourée de pays semi-féodaux beaucoup plus arriérés, qui servaient de réserve pour une restauration, tandis que la Russie de ce début du XX° siècle, à l’époque de sa révolution démocratique bourgeoise [souligné par nous] est entourée de pays beaucoup plus avancés, dans lesquels existe une force sociale capable de former la réserve de la révolution. »

 Pour Lénine la seule garantie possible contre la restauration était l’existence d’une réserve socialiste et comme elle ne pouvait pas exister en Russie, puisque les bases économiques pour passer au socialisme n’existaient pas, il l’attendait du mouvement prolétarien et d’une révolution en Europe de l’Ouest ; surtout en Allemagne. La révolution d’occident ne venant pas et pire l’Inter- nationale sombrant dans l’opportunisme, la seconde hypothèse s’imposa ; la contre-révolution stalinienne, produit des petits producteurs russe, triompha !

10°) LE PROLÉTARIAT COMME GUIDE NATUREL DU PAYSAN PARCELLAIRE.

 Mais revenons à la France de 1849. Les paysans avaient voté massivement pour Bonaparte parce qu’il incarnait l’idée de l’Empire. Cependant la situation économique et sociale avait radicalement changée depuis 1815.

« Les idées napoléoniennes étaient des idées conformes aux intérêts de la parcelle non encore développée et ayant encore la fraîcheur de la jeunesse. Elles étaient en contradiction avec les intérêts de la parcelle passée au stade de la vieillesse. »26 Les conditions matérielles qui avaient fait du paysan féodal français un paysan parcellaire et de Napoléon un empereur, maintenant ruinaient le paysan français. « La première génération, affranchie gratuitement par la Révolution de 1789 des charges féodales, n’avait rien payé pour la terre. Mais les générations suivantes payèrent sous forme de prix du sol, ce que leur aïeux demi-serfs avaient payé sous forme de rente, de dîme, de corvées, etc. »27

Deux générations avaient suffit pour produire ce résultat inévitable : aggravation progressive de la situation de l’agriculture, endettement progressif de l’agriculture. L’accroissement de la population entraînait le morcellement des terres, morcellement qui à son tour diminuait le revenu du paysan et de sa famille et provoquait la hausse du prix de la terre. Ce même morcellement entraînait la diminution de la fertilité des sols.

 « L’application de la machine à la terre, la division du travail, les grands travaux d’amélioration du sol, comme la pose de canaux, l’assèchement, l’irrigation, etc.., deviennent de plus en plus impossible, en même temps que les faux frais de la culture s’accroissent proportionnellement à la division de l’instrument de production. (…). C’est dans la mesure où s’accroît la population et avec elle le partage de la terre, que renchérit l’instrument de production, la terre et que diminue sa fertilité, c’est dans la même mesure que périclite l’agriculture et que s’endette le paysan. Et ce qui était l’effet devient à son tour la cause. (…) L’hypothèque engendre l’hypothèque et quand le paysan ne peut plus offrir sa parcelle, en nantissement de nouvelles dettes, c’est-à-dire la charger de nouvelles hypothèques, il devient directement la proie de l’usure et les intérêts usuraires se font de plus en plus énormes. »28

 A cela s’ajoute les charges fiscales toujours croissantes et les frais de justice provenant soit des formalités d’héritage assez compliquées, soit des procès, inévitablement liés à la parcelle.

 Donc « c’est précisément sa parcelle-même, la division du sol, la forme de propriété que Napoléon consolide en France, qui ruine maintenant le paysan français. »  « Si bien que la dynastie des Bonaparte ne représentait non pas le paysan révolutionnaire, mais le paysan conservateur ; non pas le paysan qui veut se libérer de ses conditions sociales d’existence représentées par la parcelle, mais le paysan qui veut, au contraire, les renforcer. »29

 Ainsi « au cours du XIX° siècle, l’usurier des villes remplaça les féodaux, l’hypothèque, les servitudes féodales du sol, le capital bourgeois, la propriété foncière aristocratique. La parcelle du paysan n’est plus que le prétexte qui permet au capitaliste de tirer de la terre profit, intérêt et rente et de laisser au paysan lui-même le soin de voir comment il réussira à se procurer son salaire. »30 « On voit que son exploitation ne se distingue que par la forme de l’exploitation du prolétariat industriel. L’exploiteur est le même : le Capital. Les capitalistes pris isolément exploitent les paysans pris isolément par les hypothèques et l’usure. La classe capitaliste exploite la classe paysanne par l’impôt d’États. »31

 Et Marx de conclure que : « Seule la chute du capital peut élever le paysan ; seul un gouvernement anticapitaliste, prolétarien, peut le faire sortir de sa misère économique, de sa dégradation sociale. »32

A cette situation économique et sociale déjà difficile vint s’ajouter la crise agricole des années 45-46, qui avait vu la chute de la production céréalière, puis celle des années 49-50, où le prix des grains, par suite d’une récolte trop abondante, baissait. La première réaction des paysans avait été de voter massivement pour Bonaparte, mais le rétablissement de l’impôt sur le vin modifia son attitude. « C’est après le rétablissement de l’impôt sur les boissons que ce révolutionnement de la classe la plus stationnaire de la société se manifesta de la façon la plus visible. »33

Toutes ces conditions réunies poussèrent la paysannerie vers le prolétariat.

 La paysannerie en tant que telle ne forme pas une classe au sens moderne du mot, capable de défendre directement ses intérêts ; elle doit au contraire se faire représenter. « Dans la mesure où des millions de familles paysannes vivent dans des conditions économiques qui les séparent les unes des autres et opposent leur genre de vie, leurs intérêts et leur culture à ceux des autres classes de la société, elles constituent une classe. Mais elles ne constituent pas une classe dans la mesure où il n’existe entre les paysans parcellaires qu’un lien local et où la similitude de leurs intérêts ne crée entre eux aucune communauté, aucune liaison nationale ni aucune organisation politique. C’est pourquoi ils sont incapables de défendre leurs intérêts de classe en leur propre nom, soit par l’intermédiaire d’un parlement, soit par l’intermédiaire d’une assemblée. Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes, ils doivent être représentés. »34

 Alors que les paysans conservateurs se reconnaissaient dans l’État napoléonnien, les paysans révolutionnaires ne pouvaient chercher leur guide naturel que dans le prolétariat.

« L’intérêt des paysans n’est plus, par conséquent, comme sous Napoléon, en accord, mais en contradiction avec les intérêts de la bourgeoisie, avec le capital. Ils trouvent, par conséquent, leur allié et leur guide naturel dans le prolétariat des villes, dont la tâche est le renversement de l’ordre bourgeois. »35 Entre parenthèse, si les paysans conservateurs français avait trouvé leur représentant en Napoléon, en Russie ils l’ont trouvé en Staline !

11°) L’ATTITUDE DES COUCHES MOYENNES.

 Au rétablissement de la taxe sur le vin, les paysans répondirent par l’élection, en décembre, d’un député rouge en Gironde, jusqu’à là terre promise des légitimistes. D’autres élections partielles montrèrent la montée du parti social-démocrate. Le parti de l’ordre répliqua par une série de mesures : l’instituteur fut soumis à l’autorité du prêtre, le maire à celui du préfet. Cela n’empêcha pas la vague révolutionnaire de monter. Le 10 mars 1850 eut lieu de nouvelles élections, à Paris et dans différents départements, pour remplacer les députés de la Montagne qui, après le 13 juin, avaient été arrêtés ou s’étaient enfuis. Ces élections furent un véritable triomphe pour le parti rouge, le parti social démocrate. La bourgeoisie fut atterrée par les résultats et pendant deux mois resta comme paralysée. Cependant les sociaux démocrates, au lieu d’exploiter la situation et d’utiliser l’effervescence révolutionnaire, dissipèrent, au contraire, l’énergie révolutionnaire dans la préparation de nouvelles élections.

Ceci s’explique par le fait que le parti social démocrate n’était pas homogène, mais le résultat de deux tendances. Il était né de la fusion de l’aile socialiste, petite bourgeoise (les démocrates) avec l’aile communiste prolétarienne. Or cette union, tout comme n’importe quel front uni politique, s’était faite sur les objectifs minimum communs aux deux tendances, c’est-à-dire finalement sur des objectifs purement démocratiques.

 « En Février 1849, on organisa des banquets de réconciliation. On esquissa un programme commun, on créa des comités électoraux communs et l’on présenta des candidats communs. On enleva aux revendications sociales du prolétariat leur pointe révolutionnaire et on leur donna une tournure démocratique. On enleva aux revendications démocratiques de la petite bourgeoisie leur forme purement politique et on fit ressortir leur pointe socialiste. C’est ainsi que fut créée la social-démocratie. »

Cette nouvelle Montagne, comme écrit Marx, était inapte à diriger la révolution. Le malheur était que, si la petite bourgeoisie accomplissait le rôle des industriels qui étaient absents en luttant contre la bourgeoisie financière, le prolétariat, lui, remplissait celui de la petite bourgeoisie, en reprenant à chaque fois, à son compte les revendications démocratiques. Marx remarquait que : « La génération actuelle ressemble aux Juifs que Moïse conduit à travers le désert. Elle n’a pas seulement un nouveau monde à conquérir, il faut qu’elle périsse pour faire place aux hommes qui seront à la hauteur du nouveau monde. »

Bien que courageux et radical sur les barricades, le prolétariat français était encore plein d’illusions et de préjugés démocratiques. Il faudra encore beaucoup de chemin pour que naisse, difficilement, avec Guesde un parti marxiste en France. Mais quand on voit la situation lamentable d’aujourd’hui, il ne fait pas de doute que ces paroles sont valables pour la révolution mondiale de demain.

Quoiqu’il en soit, le prolétariat ne peut vaincre que s il se place résolument sur son terrain de classe. C’est là l’enseignement de 1848, rompant en cela avec la tradition des révolutions bourgeoises.

 L’attitude des couches intermédiaires dépend du rapport de force entre les deux protagonistes que sont le prolétariat et la bourgeoisie. Dans la période de crise, leur situation économique les pousse vers le prolétariat, mais, en même temps leur lien avec le capital les repousse vers la bourgeoisie. En Italie, dans les années 1920, lors de la phase de reflux du mouvement ouvrier, ces couches sociales sont passées du côté du fascisme. Cependant, lorsque ce dernier est arrivé au pouvoir, elles ont dû payer la note, tout comme après Juin 1848. Engels dans une lettre pour la « Democratic Review », en mai 1850, définit très bien l’attitude de ces couches sociales.

« Le parti socialiste d’un autre côté ne profite pas de la victoire comme il aurait dû le faire. La raison de cela est très claire. Ce parti ne consiste pas seulement en ouvrier, mais il comprend aussi, maintenant, la grande masse des boutiquiers, une classe que le socialisme effraie tout autant que le prolétariat. Les boutiquiers et les petits artisans savent très bien que leur salut de la ruine dépend entièrement de l’émancipation du prolétariat ; que leurs intérêts sont indissolublement liés à celui du prolétariat. Mais ils savent aussi que si le prolétariat conquière le pouvoir politique, par une révolution, eux les boutiquiers seront mis de côté, et réduits à accepter des mains du prolétariat tout ce qu’il devra leur donner. Si le présent gouvernement devait au contraire être renversé par des moyens pacifiques, les boutiquiers et les petits artisans, étant les moins antipathiques classes maintenant dans l’opposition, voudraient très vite entrer dans le gouvernement et le tenir, donnant, dans le même temps, aux ouvriers aussi peu que possible. La classe des petits commerçants était alors tout autant terrifiée par sa victoire que le gouvernement comme si il s’agissait de sa propre défaite. Ils voient une révolution démarrer sous leurs yeux, et ils s’efforcent immédiatement de la prévenir. »36

La Montagne et la petite bourgeoisie, rendues présomptueuses par les victoires électorales de mars et d’avril 1850, espéraient arriver au pouvoir pacifiquement par les élections présidentielles de 1852 et éviter ainsi l’intervention révolutionnaire du prolétariat. Sa presse prêchait donc le calme. Cependant sa frayeur passée, ne voyant rien venir, la grande bourgeoisie se ressaisit et passa à l’offensive. Elle décida de supprimer le suffrage universel en mettant au banc de la société le prolétariat. Le 8 mai le projet fut porté à la chambre et le 21 la Montagne mit en discussion la question préliminaire et proposa le rejet du projet comme violant la Constitution. Le parti de l’ordre répondit que l’on violerait la Constitution s’il en était besoin, mais que cependant dans le cas présent cela n’était pas nécessaire, puisqu’elle était susceptible de toutes sortes d’interprétations. Le 22 mai la question préliminaire fut tranchée par 462 voix contre 227 et le 31 mai l’abolition du suffrage universel fut votée rejetant comme paria 3 millions d’hommes.

 Néanmoins le prolétariat ne bougea pas et laissa passer l’évènement comme indifférent. Engels souligna qu’il manqua là une grande occasion, car s’il s’était préparé à prendre le pouvoir il aurait eu le soutien d’une grande partie de la paysannerie et de la petite bourgeoisie. L’armée elle-même gagnée par les idées socialistes lui était favorable.

« Le peuple de Paris a commis de façon certaine une sérieuse erreur en ne profitant pas de l’occasion que lui donnait l’abolition du suffrage universel pour une insurrection ; l’armée était bien disposée, la classe des petits commerçants était forcée d’aller avec le peuple, et la Montagne, de même que le parti de Cavagnac savaient qu’en cas de défaite ils auraient inévitablement souffert, qu’ils soient avec ou contre le peuple. Donc, au moins, le soutien moral de la petite bourgeoisie et de son organe parlementaire, la Montagne, aussitôt que l’insurrection aurait été déclenchée, était sûr à ce moment. » 37

La non intervention du prolétariat indiqua qu’il était devenu impropre pour la direction révolutionnaire et que la révolution était reportée à plus tard. Le processus historique devant de nouveau se poursuivre par dessus sa tête, il fallait attendre qu’un nouveau cycle de crises le ramène lui et la révolution sur le devant de la scène sociale et politique.

 Le prolétariat avait laissé échapper l’occasion en partie parce que, comme nous l’avons vu, la tension sociale avait été dissipée par l’agitation électorale et par les appels au calme de la presse petite bourgeoise, mais aussi et surtout, par le retour à la prospérité dans l’industrie et le commerce. L’activité industrielle et commerciale qui avait repris son essor fin 48, atteignit à son apogée en 1850, si bien que le prolétariat parisien se trouvait pleinement occupé. L’activité décrut ensuite pour retomber dans le marasme en 1852. On ne doit pas oublier non plus la terrible saignée que le prolétariat parisien avait subi en Juin 48.

Jusque vers mi 1850, Marx et Engels crurent en la possibilité de la remontée révolutionnaire en Europe, mais ensuite après l’attitude du prolétariat parisien qui suivit l’abolition du suffrage universel et surtout s’étant rendus compte du retour de la prospérité industrielle, ils comprirent que la révolution était reportée.

12°) LES DEUX ISSUES DE LA DÉMOCRATIE : DICTATURE DU PROLÉTARIAT OU LE FASCISME.

 « Le suffrage universel avait accompli sa mission. La majorité du peuple é- tait passé par l’école du développement, que seul le suffrage universel pouvait donner dans une époque révolutionnaire. Il fallait qu’il fût aboli par une révolution ou par la réaction. »38

Ainsi qu’Engels le remarquait dans un article pour le « New Morald World » du 4 novembre 1843 : la démocratie est une contradiction dans les termes ; elle doit signifier ou bien une authentique liberté et elle doit alors conduire au communisme ou un réel esclavage. La démocratie révolutionnaire de 1789 avait produit ces deux éléments avec le parti de Babeuf et Napoléon. Celle de Février devait être ou bien renversée par le prolétariat ou conduire à un nouveau Napoléon.

« (…), et l’histoire des élections depuis 1848, prouvait irréfutablement qu’à mesure que se développait la domination de fait de la bourgeoisie, celle- ci perdait de son influence morale sur les masses populaires. Le suffrage universel s’était, le 10 mars, prononcé nettement contre la domination de la bourgeoisie. Celle-ci répondit en proscrivant le suffrage universel. »39

Depuis Juin 48, les différentes fractions de la bourgeoisie ne s’étaient maintenues au pouvoir que grâce à l’état de siège et aux mesures d’exception. Elles avaient dû, l’une après l’autre, renforcer l’appareil exécutif de l’État et ses moyens de coercition. Plus le pouvoir de la bourgeoisie se renforçait, plus la démocratie apparaissait comme sa dictature ouverte et exclusive. Or la grande bourgeoisie est une minorité au sein de la société, il ne lui est pas possible de gouverner si elle n’a pas le soutien d’une partie des couches moyennes et de la paysannerie.

 Dans une lettre, Engels remarque qu’il semble être une loi que la bourgeoisie ne puisse conserver le pouvoir et gouverner directement que pendant de courtes périodes. Louis Napoléon, qui était le représentant du pouvoir exécutif et qui avait été l’élu de 7 millions de paysans, pouvait mieux défendre les intérêts de la société bourgeoise que la bourgeoisie ne le faisait elle- même avec ses représentants. Face aux différentes classes de la société, il put se représenter comme étant au-dessus des intérêts particuliers. Le renforcement constant du pouvoir exécutif permit son autonomisation relative vis-à- vis de la société et à Louis Napoléon de jouer une classe contre l’autre.

 En fait, fin 1852 le parti de l’ordre avait perdu la confiance de la grande masse de la bourgeoisie dans ses capacités à gouverner, et celle-ci préféra la donner à un Louis Bonaparte qui apparaissait comme un meilleur garant de la paix sociale. I1 avait d’ailleurs déjà acquis le soutien de la bourgeoisie financière en nommant Fould ministre des finances. Par ce côté, le bonapartisme, qui fera école en Allemagne avec Bismark, anticipa sur la forme moderne de l’État bourgeois, le Fascisme. Voici d’ailleurs un passage de Marx Sur ce sujet.

« L’Empire n’est pas seulement, comme ses prédécesseurs, monarchie légitime, monarchie constitutionnelle et république parlementaire, l’une des formes politique de la société bourgeoise ; il est en même temps sa forme la plus prostituée, la plus achevée et la dernière. C’est le pouvoir d’États de la domination de classe à l’époque moderne, tout au moins sur le continent européen. »40

La démocratie de nos jours n’a plus rien de révolutionnaire, et depuis le fascisme le parlement est réduit partout à un rôle insignifiant. Quant au suffrage universel avec le vote majoritaire et les magouillages électoraux, comme les découpages des circonscriptions, qui permettent à un parti minoritaire d’obtenir la majorité des sièges à l’assemblée, le clientélisme, la manipulation des opinions par les mass media et les sondages, etc.., le suffrage universel, disions-nous, est devenu une farce. Malgré tout, il se peut encore que demain, lorsque la lutte des classes se déchaînera et que la démocratie se montrera ouvertement pour ce qu’elle est, c’est-à-dire, comme la dictature de la bourgeoisie, au cas où le prolétariat ne réussirait pas à s’emparer du pouvoir, qu’apparaisse un nouveau Bonaparte ou Mussolini.

**************************************

 KARL MARX, FRIEDRICH ENGELS AU RÉDACTEUR EN CHEF DE LA
« NEUE DEUTSCHE ZEITUNG »

 

Londres, le 25 juin 1850.

Déclaration

Dans la chronique de votre journal en date du 22 juin courant, vous m’avez reproché de préconiser la domination et la dictature de la classe ouvrière en m’opposant l’abolition de toutes les différences de classe. Je ne comprends pas le sens de cette rectification. Vous saviez très bien qu’on lit dans le Manifeste du Parti communiste (publié avant la révolution de février) à la page 16 : « Si le prolétariat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue nécessairement en classe, s’il s’érige par une révolution en classe dominante et, comme classe dominante, détruit par la violence l’ancien régime de production, il détruit, en même temps que ce régime de production, les conditions de l’antagonisme des classes, il détruit les classes en général et, par là même, sa propre domination en tant que classe. » Vous savez que dans la Misère de la philosophie écrite contre Proudhon avant février 1848, j’ai défendu le point de vue. Enfin dans l’article même que vous critiquez, p32, n°3, Neue Rheinische Zeitung, on lit :

« ce socialisme (c’est-à-dire le communisme) c’est la déclaration de la permanence de la révolution, c’est la dictature de classe du prolétariat, en tant que point de passage nécessaire pour abolir l’ensemble des relations sociales correspondant à ces rapports de production, pour changer radicalement l’ensemble des idées résultant de ces relations sociales. »

 

 MARX À JOSEPH WEYDEMEYER, NEW YORK

Londres, le 5 mars 1852.

28, Dean Street, Soho.

Cher Weywy,

(…)

Maintenant, en ce qui me concerne, ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert l’existence des classes dans la société moderne, pas plus que la lutte qu’elles s’y livrent. Des historiens bourgeois avaient exposé bien avant moi l’évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l’anatomie économique. Mon originalité a consisté : 1° à démontrer que l’existence des classes n’est liée qu’à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2° que la Lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3° que cette dictature elle-même ne représente qu’une transition vers l’abolition de toutes les classes et vers une société sans classe. Des sots ignorants, comme Heinzen, qui ne nient pas seulement la lutte des classes, mais l’existence même de celles-ci, montrent seulement qu’en dépit de toute leur bave sanglante, de leurs glapissements qui veulent se faire passer pour des déclarations humanistes, ils tiennent les conditions sociales dans lesquelles la bourgeoisie assure sa domination, pour le résultat ultime, pour le nec plus ultra de l’histoire ; ils prouvent qu’ils ne sont que des valets de la bourgeoisie, servitude d’autant plus répugnante que ces crétins comprennent moins la grandeur et la nécessité passagère de ce régime bourgeois lui-même.