La Question Allemande et les Missiles
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Un vent de distension et d’euphorie soufflerait dans les chancelleries européennes. À tel point que Washington, par la voix de son nouvel administrateur – nous voulons dire le terne et très conformiste M Bush – s’est sentie obligée de mettre en garde ses alliés européens contre toute complaisance et tout abaissement de leur défense vis-à-vis des soviétiques.
A la suite du succès sur les négociations des missiles à moyenne portée qui aboutit à envoyer à la casse quelques milliers de SS 20 flambants neufs, et d’autres plus archaïques, mais pas moins meurtriers (négociations pour lesquelles les Américains plutôt réticents se virent forcer la main) ; à la suite disons-nous de la perestroïka qui conduit le régime soviétique à mettre sa montre à l’heure en se démocratisant ; de la politique d’ouverture de l’URSS vers l’Occident ; de ses propositions de désarmement tout azimut ; sans parler du désengagement soviétique d’Afghanistan et d’autres points chauds du globe ; les dirigeants allemands se sentent encouragés à réclamer des négociations directes avec l’URSS pour la dénucléarisation de l’Europe centrale et notamment le démantèlement total des missiles à courte portée.
D’après les mass media, on vivrait un moment sans précédent correspondant à la fin de la guerre froide et qui pourrait être le début d’une nouvelle ère de paix (quel malheur si le monde devait connaître encore 30 ou 40 ans de paix sociale ! C’est pour le coup que l’on crèverait tous de crétinisation !). Ainsi le ministre allemand des affaires étrangères, Hans-Dietriche Genscher déclara- t-il que « la guerre froide touche à sa fin, le rideau de fer se brise et tombe en morceau. C’est un moment historique dans lequel nous sommes politiquement partie prenante ».
On le sent, les Américains sont un peu dépassés par les événements, confirmant ce qu’Engels disait déjà en son temps de la bourgeoisie : que « tout lui échappe des mains ». Il est intéressant à ce propos de se reporter aux commentaires faits par différents représentants de l’establishment américain publiés par le « Herald Tribune » du 8 mai 1989.
Le journaliste commence par écrire que « presque tous disent que le vaste changement en cours dans le monde conduit à la fin des relations entre nations, tel qu’elles se sont établies à la fin de la seconde guerre mondiale ». Et de citer à l’appui différents représentants officiels.
Commençons par Henry Kissinger, ancien secrétaire d’États sous l’administration Nixon et Ford : « Il s’agit d’une période inhabituelle pleine de signification. La réalité internationale a rarement été aussi fluide. La seule chose qui ne pourra pas continuer est le maintien du statu quo. Soit il se désintégrera sous la pression des événements, soit il sera remodelé par une politique américaine constructive ».
Et Cyrus R Vance, secrétaire d’État sous l’administration Carter : « Nous entrons dans une période de réels changements qui ne pourrons que continuer. Il y a un grand nombre d’opportunités, plus que je puisse en voir en tout autre temps. Il y a aussi certains dangers. Nous devons rester forts, militairement, économiquement et politiquement. Nous devons agir avec prudence. »
Nous finirons avec cette remarque du journaliste. « Certains experts mettent en avant que la perception d’une lutte presque constante entre l’Est et l’Ouest était essentielle à la cohésion des deux grands blocs. Avec l’affaiblissement de cette glu, et le déclin, pour des raisons économiques et politiques, de la domination soviétique et américaine, le danger de conflits ou chaos peut croître à partir du comportement de nations moyennes ».
Comme on le voit, si la bourgeoisie américaine sent le sol se dérober sous ses pieds, elle n’en conserve pas moins un solide sens des réalités inter impérialistes et à n’en pas douter aussi de classe. On est loin des balivernes diffusées par les mass media et l’opportunisme (notamment les journaux l’Humanité et l’Unita) pour les masses travailleuses abruties et chloroformées par le capital.
Avant de commenter à notre tour les événements d’aujourd’hui, en continuant à utiliser the « Herald Tribune », nous ferons un bref rappel de la situation européenne, tel qu’elle est née dans cet après guerre, et tel qu’elle existe aussi depuis le 18° siècle.
Marx au siècle dernier remarquait que l’Europe ployait sous un double esclavage : celui de l’Angleterre capitaliste et impérialiste, qui malgré tout industrialisait révolutionnairement l’Europe et le monde, et celui de la Russie tsariste, non moins impérialiste, mais féodale et grande réserve contre-révolutionnaire qui menaçait l’Europe d’involution sociale.
Aujourd’hui l’Angleterre a dû céder la première place à l’Amérique, pour se trouver rétrogradée au 5° ou 6° rang. Quant à la Russie elle est devenue un grand pays capitaliste et impérialiste au sens de Lénine. Mais l’Europe se trouve toujours sous une double domination : d’un côté l’impérialisme américain, mille fois plus vampire et féroce que l’Angleterre victorienne et totalement réactionnaire, de l’autre l’Union Soviétique, grande puissance industrielle capitaliste toute aussi réactionnaire que les États-Unis, sans posséder toutefois le même potentiel de conservation sociale sur la scène internationale.
Au milieu se trouve l’Europe centrale et notamment l’Allemagne désormais fractionnée en trois États indépendants. Après la défaite de la révolte des paysans de 1525, l’Allemagne, des siècles durant, devint le champ clos des rivalités des grands États impérialistes de l’époque : Angleterre, France et Suède. A partir du 18° siècle la Russie tsariste intervint à son tour. L’Angleterre basa sa domination sur l’Europe par un accord tacite avec la Russie. Quant à cette dernière, après la guerre de 1870, elle devint l’arbitre de l’ Europe en jouant des rivalités franco-allemandes.
En cette seconde moitié du XX° siècle hyperindustrialisé et supercrétinisé, où la mode change comme les saisons, mais où la réalité sociale reste désespéremment immobile, l’importance stratégique de l’Allemagne est toujours la même. Elle est le lieu d’affrontement obligé des deux grandes puissances. On comprend de ce fait les sueurs froides qui peuvent saisir nos bourgeois allemands à leur réveil.
Par contre que se passe-t-il en Russie ? L’ours soviétique deviendrait-il plus humain, plus débonnaire ? Pris par la frénésie de démocratie deviendrait- il plus pacifique ? Nous l’avons vu, les représentants de l’impérialisme américain ne s’en laissent pas compter, et nous non plus qui savons que plus de DÉMOCRATIE n’est pas synonyme de moins d’armement, mais au contraire de PLUS DE MILITARISME !
La réalité politique soviétique se comprend aisément, n’en déplaise à nos champions toutes catégories des dernières nouveautés en matière de théorie sociale et politique (pauvres nains qui ne vivent que la saison d’une mode), en ayant recours aux « sempiternelles » lois marxistes de l’économie capitaliste.
Rejoignant l’Occident, le capitalisme soviétique se trouve à son tour lui aussi touché par la crise économique. En 1975, première récession mondiale de grande ampleur, l’URSS fut relativement épargnée. L’agriculture, dans le secteur justement capitaliste, celui où l’on utilise un important outillage, n’en connut pas moins un désastre avec -20% pour la production céréalière. Lors de la récession mondiale de 80-82, la situation fut toute différente. Non seulement la croissance industrielle globale présenta un net ralentissement, mais la production dans les secteurs clefs de la section I du capital, ou stagna, ou fléchit.
Et la bourgeoisie soviétique – qui si elle ne possède pas un titre de propriété en bonne et due forme, n’en empoche pas moins au passage, grâce à sa position stratégique, une partie de la plus-value produite par le prolétariat – d’énumérer les maux : mauvaise rentabilité des entreprises, faible productivité, produits non compétitifs sur le marché international, dus tant à une mauvaise qualité qu’à une productivité insuffisante.
Les raisons : l’encouragement à la paresse par l’absence de stimulant individuels et le découragement des initiatives privées à cause d’un État providence qui crée une mentalité d’assisté et une bureaucratie hypertrophiée qui tue toute initiative.
La solution : le désengagement de l’État, la déréglementation, faire jouer à fond la concurrence et les lois du marché. C’est-à-dire pour les unes fermer les entreprises non rentables, pour les autres licencier le personnel en trop, augmenter la productivité, développer l’intéressement individuel, etc…
A l’Est comme à l’Ouest, l’on retrouve la même chanson. Pour sortir le capital de la crise, il faut faire trimer le bourricot. La gigantesque accumulation de capital de cet après guerre ne pouvait conduire qu’à son contraire ; chute du taux de profit, crise de surproduction. A cette situation les bourgeois ne connaissent qu’un remède : augmenter le taux de plus-value en pressurant toujours plus le prolétariat.
Nous autres communistes connaissons une autre solution, la seule qui permettra à l’humanité de sortir de ce mode de production rétrograde basé sur la mesquine et sordide exploitation du travail salarié : la destruction des rapports de propriétés capitalistes ; c’est-à-dire l’abolition du salariat et du capital qui entravent le libre développement des forces productives, précipitant régulièrement l’humanité dans de graves crises économiques, puis dans des guerres monstrueuses à l’échelle de la planète.
A ces lois fondamentales, inhérentes au capitalisme, viennent s’ajouter deux autres facteurs exogènes. Durant tout cet après guerre, l’impérialisme américain, profitant de sa supériorité économique, entraîna l’URSS dans une course aux armements, qui si elle offrait un débouché important pour le capital américain déjà pléthorique (durant la guerre du Vietnan ne disait-on pas que l’industrie américaine fonctionnait directement et indirectement pour 50% avec les commandes militaires ?), représentait un grave handicap pour l’URSS en l’obligeant à transférer une partie importante de son capital dans ce secteur improductif, entravant d’autant son développement économique. D’autre part sous prétexte de prévenir l’URSS d’avoir accès à des produits sensibles qui auraient pu lui permettre de moderniser son armement, les États-Unis interdirent la vente de la haute technologie occidentale empêchant ainsi l’URSS de moderniser son économie et d’être plus compétitive.
A ces deux facteurs s’ajoutent les circonstances historiques particulières au développement du capitalisme soviétique. Les staliniens pour accélérer le développement du capitalisme d’État, qu’ils qualifièrent de façon grotesque de « construction du socialisme dans les seules limites de la Russie », exproprièrent férocement les koulaks ; ce qui entraîna le chaos dans l’agriculture, la mort de millions de paysans et l’apparition de cet hybride monstrueux que sont les kolkhozes, grevant pour des générations le développement économique de l’URSS.
Tous ces facteurs ne constituent pourtant pas la cause de la crise économique de l’URSS, celle-ci est due aux lois économiques particulières au capital. Mais dans le contexte de crise, ils ne peuvent qu’aggraver la situation économique. En outre ils expliquent pourquoi l’URSS, grande puissance industrielle, se trouve en retard par rapport à ses concurrents de l’Ouest et peu compétitifs sur le marché international.
Face à cette situation le courant politique représenté par Gorbatchev ne voit qu’une solution : reprendre la même politique économique appliquée avec plus ou moins de brutalité à l’Ouest par les Reagan, les Thatcher, les Mitterand, etc… Une telle politique économique n’ira pas sans graves tensions sociales, sans grèves et affrontements, l’on s’en doute. D’où la nécessité d’obtenir un minimum de consensus social en se ralliant une bonne partie des couches moyennes. Et quel est le meilleur moyen qui a permis jusqu’ici de berner le prolétariat, sinon la démocratie ! Outre le fait que la démocratie semble inéluctable dans une société bourgeoise pleinement mature,comme la seule forme politique permettant de médiatiser les intérêts divergents des différentes fractions de la bourgeoisie, la perestroïka a aussi son origine dans la nécessité d’enchaîner le prolétariat dans un consensus général.
Pour rehausser les chiffres concernant la croissance du capital et faire de l’URSS une puissance industrielle compétitive sur le marché mondial pouvant rivaliser avec les plus grands, économiquement et militairement, les représentants de la bourgeoisie soviétique sont conduits à appliquer sous le nom de glasnost les mêmes mesures économiques qu’à l’Ouest et à faire appel à sa technologie et à ses capitaux.
Afin de concentrer tous leurs efforts pour redresser leur économie, ils sont obligés de faire une pause dans la course aux armements, d’où leurs propositions de réduction d’armement.
Pour le moment les Américains ne répondent pas aux opérations de charme des Soviétiques. Ils font même plutôt triste figure. On les comprend ; ils ne sont pas très pressés de regonfler la puissance de leur rival en insufflant capitaux et technologie. Pour ce qui est des capitaux ils auraient bien du mal, eux qui pour renflouer leurs entreprises endettées et les caisses de l’État vivent à crédit sur le monde entier. A la fin de 1989 le montant de la dette extérieure américaine s’élèvera à 600 milliard de dollars.
Par contre l’attitude de l’Allemagne, qui a de longues traditions de relations diplomatiques et commerciales avec l’Europe Orientale et l’URSS, est différente. Traditionnellement l’Europe Orientale fait partie de la zone d’influence allemande. D’autre part la bourgeoisie allemande est intéressée par deux choses : la réunification, d’une manière ou d’une autre de l’Allemagne, et la question des missiles nucléaires qui sont pointés directement sur la tête des Allemands.
La perspective de pouvoir réaliser d’importants profits en écoulant les produits de son industrie et ses capitaux, celle d’un rapprochement plus étroit avec l’Allemagne orientale et enfin la possibilité d’éliminer les armes nucléaires du centre de l’Europe et d’abaisser le niveau des forces conventionnelles ne peuvent que séduire la bourgeoisie allemande.
Quant à L’URSS elle a besoin de l’Allemagne. Pour le moment le Japon n’a pas montré de signes évidents d’intérêts. Il est ancré dans l’Océan Pacifique et dépend trop du marché américain. Les énormes richesses minérales que renferme le sous sol de la Sibérie intéressent sûrement les Japonais, mais il faudrait que l’URSS fasse un geste décisif sur la question des îles Kouriles. Cependant il n’est pas dit, que dans une situation de grave crise économique conduisant à une guerre économique entre les États-Unis et le Japon, que ce dernier ne puisse pas se rapprocher de l’URSS. La constitution d’un axe Tokyo-Moscou-Bonn serait alors un danger mortel pour les États-Unis !
Comme on le voit, la question allemande est un problème clef en Europe et sur la la scène internationale. Tout en en ayant peur, chacun des deux grands impérialismes sera conduit à jouer la carte de l’unité allemande. Ni L’URSS, ni les États-Unis ne peuvent accepter la réunification de l’Allemagne qui verrait sa puissance industrielle décuplée avec une population de 100 millions d’habitants. Cette même Allemagne qui rattrapa en 1913 le niveau industriel de l’Angleterre pour la dépasser ensuite, et qui, sous la formidable pression des forces productives, fut conduite à remettre en cause la domination anglaise sur le monde, pour réclamer sa part de colonies et de marchés. La même – encore que les Américains, qui au sortir de la guerre venaient de détrôner l’Angleterre, voulaient transformer en champ de pommes de terre !
Une telle Allemagne, pour reprendre le jargon des journalistes stipendiés, aurait un effet déstabilisateur en Europe ; c’est-à-dire qu’elle troublerait le jeu de la domination américano-soviétique et serait un redoutable concurrent. C’est pourquoi l’unité allemande n’est acceptable par personne.
Seulement voilà, la réalité économique européenne et mondiale tel qu’elle est issue de la dernière guerre a bien changé. La prodigieuse accumulation de capital de cet après guerre, tant à l’Ouest qu’à l’Est, mine les bases même sur lesquelles s’est réalisée le traité de Yalta qui a consacré la division de l’Europe entre les États-Unis et l’URSS.
Alors grande puissance industrielle mondiale incontestée, les États-Unis sont maintenant en déclin, et de premier créditeur, ils sont devenus le premier débiteur mondial, surtout – Oh ! ironie du sort – vis-à-vis du Japon et de l’Allemagne, les deux grands vaincus de la dernière guerre.
L’URSS, qui d’après les prévisions de Staline, puis de Kroutchev, devait rejoindre l’économie américaine en rivalisant avec elle, voir même la dépasser, doit faire appel à présent pour renouveler son industrie aux capitaux et à la technologie allemande.
TANDIS QUE L’Allemagne, aujourd’hui morcelée et occupée militairement, que les Américains voulaient transformer en champ de patates, est devenue la première puissance exportatrice mondiale ! Suivie par le Japon, et peut- être dépassée par lui pour l’exportation des capitaux. Cette puissance retrouvée se reflète dans leur monnaie respective. Le dollar, qui il y a vingt ans cotait 4 DM et 360 yens, en vaut tout juste au cours actuel 2 DM et 142 yens.
Les représentants de la bourgeoisie américaine ne se trompent pas sur la situation présente, au contraire, ils l’analysent pertinemment. Pour s’en convaincre il suffit de continuer de lire l’article déjà cité.
« Ce qui commença en 1943-45 s’achève et quelque chose d’autre prend sa place. Historiquement ce qui arrive aujourd’hui, c’est que les deux plus importantes nations défaites durant la guerre, sont de retour avec un rôle majeur. » Remarque Mr Hyland, éditeur du magazine des affaires étrangères et ancien responsable du Central Intelligence Agency.
« Ce qui arrive en Russie déborde sur l’Europe de l’Est et affecte l’Europe de l’Ouest ». « Si il y a un nouveau type d’ordre en Hongrie, Pologne et peut-être en Tchécoslovaquie, » dit-il, « avec une présence soviétique moins importante et une substantielle réduction de troupes, une libéralisation de ces différents pays avec un multipartisme, et ainsi de suite, la question alors est de savoir si cela peut être appliqué à l’Allemagne de l’Est ? Et si oui, n’est-on pas, à deux doigts de l’unification allemande ? »
Toujours d’après le même : « Une puissante Allemagne réunifiée dominerait l’Europe Centrale et n’accepterait pas le statut de dénucléarisation et les autres limitations imposées après sa défaite en 1945. Une Allemagne ambitieuse et frustrée a produit deux guerres au début de ce siècle. » Hyland, comme tous les bourgeois ne manque pas d’aplomb ! L’impérialisme américain qui s’est hissé au premier rôle grâce aux deux guerres mondiales, qui exploite le monde entier et affame les 3/4 de la planète ne serait pour rien dans ces deux guerres ! Ah, les innocents ! Le loup de la fable est battu à plate couture.
Et le journaliste de continuer : « C’est aussi pourquoi le récent et soudain changement sur la question des missiles nucléaires de la part du gouvernement d’Allemagne de l’Ouest ; reflétant un renouveau du nationalisme allemand, une fascination allemande pour les promesses de la révolution (on devrait mettre des guillemets) gorbatchevienne et la quête allemande pour une plus grande indépendance politique et militaire vis-à-vis des États-Unis sont vus comme bien plus importants que le détail des arguments courants sur les missiles nucléaires à courte portée. »
Il n’y a pas à dire, nos bourgeois américains ne perdent pas le sens des réalités inter impérialistes. La société bourgeoise n’a pas changé d’un iota depuis ses origines ; elle est toujours aussi sordide et monstrueuse. Le capital est né dans le sang et la boue et il disparaîtra comme il est venu. Il n’y a que nos imbéciles de petits bourgeois pour voir la vie en rose et croire à la paix éternelle sous le ciel de la démocratie et du capital.
A l’offensive politique de charme soviétique les Américains font la réponse du berger à la bergère. Devant le succès remporté par Gorbatchev en Angleterre, et surtout le « tabac » qu’il a fait en Allemagne, le commis voyageur de la politique américaine, le dégingandé M. Bush, a fait son voyage en Pologne et en Hongrie. Il y est allé de sa ritournelle sur la démocratie, la liberté d’entreprise, etc.., mais surtout il est venu les mains vides : quelques promesses, 100 millions de dollars pour la Pologne et 25 millions pour la Hongrie ! Là où la Pologne en attend 10 milliard pour relancer son économie. De quoi se pâmer de rire. Quant au prolétariat il lui a rappelé qu’il fallait se retrousser les manches !
Sur la question des missiles, les Américains pour le moment ont marqué un point contre l’Allemagne, en jouant des rivalités inter impérialistes en Europe même. Ni l’Angleterre, ni la France n’ont envie de voir se réaliser l’unité allemande. L’Angleterre qui regrette toujours ses splendeurs perdues ne peut pas s’identifier au continent. Quant à la France elle rêve d’ancrer l’Allemagne Fédérale dans une grande Europe où les intérêts de tous à chacun pourrait fusionner harmonieusement. Mais voilà les intérêts bourgeois de tous à chacun divergent, à commencer par ceux de la bourgeoisie française qui est pour le maintien d’une Allemagne divisée et cautionne la présence des missiles nucléaires qui sont directement pointés sur les têtes allemandes. Quant à la bourgeoisie italienne, qui n’a droit qu’à un strapontin et qui est vendu jusqu’au trou du cul aux Américains, sa réponse était connue d’avance. Dans un tel contexte l’impérialisme américain a pu jouer facilement les unes contre les autres.
A plus long terme les Américains emploieront contre l’Allemagne la vieille politique du bâton et de la carotte. Pour savoir en quoi elle consistera il suffit de se rapporter à l’article déjà cité.
« La politique des États-Unis vis-à-vis de l’Allemagne de l’Ouest, dit Mr Kissinger, qu’il dépeint comme cruciale pour le future de l’Europe, doit chercher à contraindre Bonn à choisir entre sa nouvelle orientation vers l’Est, ou celle déjà existante vers l’Ouest.
Ils ne peuvent tout avoir à la fois. Si ils continuent dans cette voie, ils finiront par s’isoler de nouveau comme ils l’ont fait avant la première guerre mondiale. Le cadre historique allemand est que devant deux choix, si vous les réalisez tous les deux, vous perdrez la confiance de tout le monde.
» Voilà pour ce qui est du bâton. On rappelle à la bourgeoisie allemande ce qui lui est arrivé par deux fois et qui fait qu’aujourd’hui l’Allemagne se trouve morcelée et occupée militairement.
Quant à la carotte, d’après Mr Barry Blechman, un conseiller à Washington qui fut un officiel de l’agence de contrôle et de désarmement : « L’Allemagne est traditionnellement le pouvoir dominant en Europe centrale et les États-Unis doivent l’encourager à reprendre ce rôle. Nous avons besoin de diminuer la différence entre les deux blocs, et l’Allemagne peut être un pont. Si nous leur dénions ce rôle, nous aurons à Bonn un gouvernement plus radical. »
C’est la vieille politique de responsabilité régionale chère au Dr Kissinger, et qu’il avait notamment appliquée à l’Iran. Tout en visant à contrôler le monde, les États-Unis laissent une responsabilité locale, entre autre militaire, aux plus importants de leurs subordonnés. Les États-Unis ne seraient pas contre l’unité de l’Allemagne, à la seule condition qu’elle se fasse dans la limite de leur Empire et qu’elle les aide à absorber l’Europe de l’Est.
La bourgeoisie russe croit pour le moment pouvoir sortir pacifiquement de la crise économique dans laquelle elle est plongée. Pour paraphraser un slogan de 1968, nous pourrions définir la position de la bourgeoisie russe et allemande par : faites du commerce, pas la guerre.
Les petits bourgeois de tout bord voient dans le vent de distension qui souffle sur l’Europe l’espoir d’une paix qui pourrait être éternelle. C’est justement sur cette note que termine l’article en question. Le journaliste remarque que durant des décennies avec le rideau de fer qui séparait l’Europe en deux, la confrontation Est-Ouest a surtout porté dans le tiers-monde. Avec le retrait soviétique d’Afghanistan, du Sud de l’Afrique, le désengagement Vietnamien du Cambodge et l’accord américano-soviétique sur le Moyen Orient, il semblerait – toujours d’après le journaliste – que là aussi l’on assiste à un apaisement permettant aux conflits locaux de se réduire à leurs dimensions purement indigènes.
Nous autres marxistes (et sur ces deux premiers points les officiels américains sont d’accord avec nous) savons que le monde bourgeois est fait de rapports de force, d’intérêts antagonistes et que l’accumulation du capital et l’extension du commerce conduit inéluctablement à la confrontation.
Pourquoi les américains ne veulent pas céder sur la question des missiles nucléaires ? D’après l’OTAN et les Américains eux-même, les missiles nucléaires à courte portée ont pour but de rééquilibrer la balance des armements classiques qui est défavorable à l’Ouest. Mais l’URSS maintenant reconnaît ce déséquilibre et est non seulement d’accord pour la parité, mais propose d’en réduire le niveau général. En outre, toujours d’après l’OTAN, les Soviétiques possèdent bien plus de missiles nucléaires à courte portée que l’Ouest. Du point de vue militaire, leur suppression avec le rééquilibrage de la balance des armements classiques ne pourrait qu’être bénéfique.
En réalité, comme les représentants de l’impérialisme américain le reconnaissent cyniquement dans l’article, – « la quête allemande pour une plus grande indépendance politique et militaire vis à vis des États-Unis est vue comme bien plus importantes que le détail des arguments courants sur les missiles nucléaires à courte portée. » -, la question n’est pas tant militaire que politique.
Les missiles nucléaires qui sont dirigés essentiellement vers l’Allemagne sont avant tout un moyen de chantage et de pression politique. C’est pourquoi les Américains ne sont pas prêts de les lâcher, et ils seront soutenus en cela par l’Angleterre et la France. À la différence de la petite bourgeoisie, et avec elle l’opportunisme en tête, ce que nous lisons dans les évènements contemporains, ce sont les germes de la future guerre mondiale. Avec la crise économique, le cercle des tensions et des conflits inter impérialistes se rapproche des grandes métropoles industrielles.
La folie accumulatrice du capital de cet après guerre conduit à son contraire : une immense crise de surproduction qui cette fois-ci n’épargnera pas, comme en 1929, Moscou, mais emportera la Russie et même la Chine. Cette crise sera le prélude à une troisième guerre mondiale ou à la Révolution.
L’Allemagne qui a connu, tant à l’Ouest qu’a l’Est, une industrialisation sans précédent, et qui se trouve au centre de la confrontation Est-Ouest, connaîtra une formidable crise économique et politique, avant d’être militaire, à la faveur de laquelle le prolétariat allemand, dont les traditions de classe sont plus que glorieuses, pourra retrouver le chemin de la révolution. La première manifestation de classe de l’après guerre vint du prolétariat allemand avec la Commune de Berlin de 1953, où les ouvriers descendirent dans la rue, s’affrontant aux chars russes les mains nues.Des deux côtés du rideau de fer la même angoisse, la même peur pouvaient se lire dans les yeux des forces d’occupation.
Aussi nous conclurons notre article en citant deux passages de ce que nous écrivions en 1956 dans « Dialogue avec les Morts ».
« Nous, qui soutenons toujours la thèse de Lénine, nous affirmons qu’une fois l’impérialisme reconstitué dans les pays vaincus (NDR), la menace de guerre se représentera à nouveau, au bout d’un certain cycle. Il n’existe qu’une seule autre issue : que la révolution prolétarienne la brise dès sa naissance. Mais ce serait là chose tout à fait impossible à proposer si la guerre devait éclater dès aujourd’hui. »
« Sur ce terrain mouvant, le discours de Kroutchev a eu, en dépit des ombres, quelques envolées, comme par exemple lorsqu’il a décrit l’axe commercial Washington-Bonn qu’il a opposé à celui de Londres-Paris. Peut-être cet incorrigible partisan des « fronts » a-t-il vu la possibilité de jouer la carte, toujours commode, de la croisade contre la Bundeswehr de cette Allemagne détestée qui est en train de réaliser un redressement plus formidable encore que dans l’autre après guerre.
Dès 1919, à un moment où le bruit des canonnades n’était pas encore éteint, Lénine, lui, prévoyait le conflit entre les États-Unis et le Japon comme si il avait entendu à l’avance le fracas des bombes de Pearl-Harbour. La prochaine guerre générale (qui n’est pas encore près d’éclater) ramènera la révolution. Mais il faut rappeler qu’en établissant sa lumineuse doctrine, Lénine ne pensait pas tant à la situation qui s’était déterminée à la fin du premier conflit – défaite militaire, éclatement d’une révolution bourgeoise retardée et entrée en lice du prolétariat – qu’à celui de la situation de 1914. Ruinée, à cette date, par les traîtres de la social-démocratie, celle-ci ne s’est représentée en 1939 que pour être ruinée à son tour par des traîtres nouveaux, autrefois nourris pourtant des enseignements de Lénine. Bref, ce qu’il envisageait était une révolution arrêtant la mobilisation et la guerre et renversant le pouvoir des monstres impérialistes.
Si les premières fusées arrivent à partir, la perspective de la prochaine guerre sera difficile. Mais il est possible, si certaines éventualités historiques se réalisent, ce qui n’est pas pour demain, qu’on ne les fasse pas partir. Une de celle-ci pourrait se produire dans le cadre d’un axe Washington-Bonn, surtout dans le cas de la réunification allemande (NDR) que les deux ministères de la guerre atomique du Kremlin et du Pentagone redoutent tellement. Si le petit Parti qui comptait Marx et Engels parmi ses militants et qui, plein des grandes visions de 1848, guettait, en 1852, les premières lueurs de la guerre à l’horizon d’une paix stupide, ressurgissait, l’Allemagne pourrait devenir le pivot du drame révolutionnaire qui, pendant la première moitié du XX° siècle, a été axé sur la Russie. »