Les grands problèmes sociaux que seule la révolution communiste tranchera, la bourgeoisie décadente ne peut les esquiver. Ils s’imposent à elle avec une force assez despotique pour la contraindre à répondre à sa façon, c’est-a-dire à étaler dans les discours de ses politiciens et les colonnes de ses journaux son vide théorique, son impuissance pratique, son scepticisme universel, en même temps que l’optimisme commandé par sa position de classe dominante ou, pour mieux dire, par l’impossibilité où elle se trouve de confesser la faillite de sa domination.
Pourquoi cela? Parce que, comme le répète si souvent De Gaulle, «nous vivons une époque dangereuse». Vieux politicien et grand bourgeois, c’est son flair de classe qui lui dicte ces paroles cent fois moins mensongères et vulgaires que les promesses de paix éternelle, d’harmonieuse coexistence, de progrès sans fin dictées aux «socialistes» et «communistes» d’aujourd’hui par leur rôle d’endormeurs du prolétariat.
Le caractère «dangereux» de l’époque n’est pas un mensonge. Dans le train-train du travail et de la production pacifiques, les «victoires» sont devenues aussi difficiles que dans les bouleversements de la lutte armée et de la guerre. La concurrence mondiale accrue, les limitations fatales du marché ont rendu la mise en valeur du Capital si difficile que les «victoires économiques» exigent la même mobilisation totalitaire des énergies sociales que les plus sanglantes victoires de guerre. En temps de guerre, nul ne devait ignorer les «nobles» buts de guerre de la bourgeoisie, parce que nul ne devait se soustraire aux sacrifices exigés par elle: c’est pourquoi la propagande de guerre fut créée, que même les bourgeois définissent comme la répétition obsédante de grands thèmes, «sans exclusion du mensonge..». «A notre époque dangereuse», la propagande de guerre continue jusqu’en temps de paix: nul ne doit «ignorer» que la bourgeoisie poursuit en réalité des buts sociaux (et même socialistes!), parce que nul ne doit se soustraire à l’intense effort productif qu’elle exige! Le mensonge est roi, parce que cette propagande est celle de la guerre de classe que la bourgeoisie mène incessamment contre le prolétariat, le Capitalisme contre le Communisme, et tous les faux socialismes contre le marxisme révolutionnaire. Ses grands slogans sont: prospective, démocratie, planification, grossiers bobards de guerre sociale que seuls les marxistes savent pourtant détecter et dénoncer.
Un unique morceau d’anthologie emprunté au moins bobardier, au plus «sérieux» et «objectif» des quotidiens bourgeois français suffira à dévoiler tous les secrets de cette propagande de la bourgeoisie et des opportunistes contemporains. C’est un passage hautement caractéristique d’une prétendue «étude» publiée sous le titre non moins caractéristique de: «La Croissance économique, pour quoi faire?» dans les numéros des 3, 4, 5 et 6 juin du Monde. Il nous brosse un petit tableau de l’… humanité devant son destin tel que le voit, innocemment, tout démocrate, conditionné qu’il est par des milliers de pages de la même littérature stupide et fade: «D’un côté, une masse de plus en plus imposante de citoyens qui ressentent le besoin de lire l’avenir, qui demandent pourquoi nous travaillons?….; de l’autre, des pionniers de l’administration et de l’industrie qui ont compris que la croissance économique de la nation et de la firme n’étaient pas un but en soi et qui cherchent… Entre eux, un grand vide. Des partis… des syndicats, des… journaux essaient de le combler. Il est temps en effet de préparer le grand débat d’automne sur les orientations du V° Plan. Pour la première fois, l’Assemblée nationale est conviée… à cette discussion fondamentale. Du même coup, c’est la nation tout entière, du moins théoriquement, qui est invitée à une tâche-prospective d’envergure…» (Après la reconstruction du pays ruiné par la guerre), «les choix ne sont plus maintenant dictés par les circonstances… A ce point précis, l’économiste doit céder la place au philosophe pour éclairer la route… Il n’y a pas d’intérêt général objectif indépendant des choix idéologiques ou politiques. Du moins, afin d’aider aux options, pouvons-nous essayer de repérer les fins possibles de l’économie. chacun opérant les dosages suivant ses aspirations…: économie de puissance; économie de loisirs; économie de consommation; économie de création (celle d’équipements durables dont les services sont distribués à tous); économie de solidarité (transfert des riches vers les pauvres)….»
Le tableau est donc en bref celui-ci: les citoyens sont inquiets; les dirigeants, désabusés; mais, grâce au ciel, il y a les institutions démocratiques, qui ont pour. tâche de faire participer la Nation au Plan futur, par-dessus l’inquiétude et l’incertitude, en lui faisant connaître toutes les philosophies sociales possibles. afin qu’Elle opte pour la meilleure économie, que la majorité démocratique révélera, à condition que la nation ait réellement répondu à l’appel, qu’elle se soit réellement pénétrée des grands problèmes qui se posent, qu’elle ait réellement choisi… Quand donc les marxistes ont-ils été obligés de réfuter pareil monceau de sottises? Quand donc galimatias ayant pareilles prétentions de «sérieux» et de «respectabilité» a-t-il jamais été présenté aux masses? Quoi qu’il en soit, puisque c’est le credo de l’époque, il faut le démonter pièce par pièce!
Dans la «masse imposante des citoyens», il faut être bien aveugle pour ne pas voir d’une part les possédants, les privilégiés, les exploiteurs grands et petits, orgueilleux ou honteux, légaux ou illégaux, et, de l’autre, la «masse imposante» des prolétaires.
Dans l’avenir, les premiers cherchent à lire une chose et une seule: «pourra t-on continuer encore longtemps à faire beaucoup d’argent?». La question angoissante de savoir «pourquoi nous travaillons?» (qui signifie la plupart du temps: pourquoi nous faisons travailler les autres?) ne se pose à eux que dans un seul sens: les efforts qui rapportent si bien aujourd’hui rapporteront-ils encore aussi bien demain? Peu ferrés en sciences sociales, méprisants de l’histoire passée, tous ces gens savent du moins que (grèves, révoltes, crises ou guerres?) rien n’est tout à fait sûr en ce bas monde! De plus, parmi eux, les petits bourgeois vivent surtout d’espoirs, et ils voudraient bien être assurés que ces espoirs seront réalisés, qu’avec la prospérité croissante, ils deviendront bien réellement des bourgeois d’une taille au-dessus, que rien ne viendra les frustrer de la récompense que mérite leur attachement à l’ordre social en vigueur.Pourquoi ils travaillent’? Mais précisément pour cela!
Mais les prolétaires? Que peuvent-ils chercher dans l’avenir, si ce n’est la réponse à la question: «serons-nous donc toujours des esclaves?…» Pourquoi ils travaillent, ils n’ont nul besoin de se le demander. Ils le savent: pour les patrons et pour toutes les innombrables sangsues qui pullulent dans la société. C’est la seule issue que leur laisse leur condition de sans propriété, de sans monopole, de sans réserves.
Là est précisément le danger: l’existence d’une classe qui fait vivre toute la société alors qu’elle-même végète, qui ne travaille que pour enrichir autrui et qui risque de ne voir dans l’avenir que la continuation de son esclavage ou la menace de la misère pure et simple que la moindre crise entraînerait pour elle. Ce danger-là est aussi vieux que le capitalisme lui-même, mais il grandit à mesure que les prolétaires s’accroissent en nombre, que la mise en valeur du capital se heurte à des obstacles croissants, et que l’écart entre les promesses et la réalité s’agrandit. Fut-il cent fois plus grand qu’il ne l’est aujourd’hui, jamais pourtant ce danger ne contraindra le moindre «administrateur», ni le moindre industriel décidés à vivre en tant que tels à «reconnaître que la croissance économique de la nation et de la firme n’est pas un but en soi». Ceci n’est qu’un bobard de guerre, de guerre sociale. Pour tout administrateur de la nation bourgeoise, pour tout industriel ou dirigeant de firme, la «croissance économique de la nation et de la firme» est non seulement une possibilité souhaitable, mais une nécessité vitale dans un monde dominé par la concurrence. Dès lors, cela devient aussi un but, et même un but en soi, et bien fou qui prétendrait qu’il est parfaitement possible à l’administrateur de l’État bourgeois d’agir selon une autre logique que celle de la «croissance économique de la nation», et à l’industriel selon une autre logique que celle de la «croissance économique de la firme», uniquement pour complaire aux misérables idéologues qui ont intérêt à dissimuler que notre belle société moderne n’est encore et toujours qu’une mosaïque d’intérêts privés luttant férocement entre eux. La seule chose vraie, c’est qu’aussi bien l’ administrateur que l’ industriel bourgeois ont en effet fort bien pu se convaincre qu’après vingt ans d’appel aux sacrifices, pour «la sauvegarde de la nation» d’abord, pour sa «reconstruction» ensuite, pour sa «grandeur» enfin, il n’était plus possible de présenter la «croissance économique comme un but en soi» aux masses prolétariennes patientes, résignées, mais toujours à nouveau déçues dans leur attente d’une vague «vie meilleure». Mais dès son origine le Capital a proclamé n’exister que dans l’intérêt de l’humanité en général et du prolétariat en particulier; s’il suffit de comprendre que la croissance du capital pour le capital n’est pas un bon slogan de guerre sociale, n’est pas un but permettant de mobiliser l’effort des masses, s’il suffit de cela pour être proclamé «pionnier» en l’an de grâce 1964, c’est que dans la décadence actuelle, le mensonge des uns n’a d’égal que la bêtise des autres!
La vérité, qui ne doit à aucun prix parvenir à la conscience des esclaves du Capital, c’est que le Capital n’a d’autres finalités sociales que son propre accroissement; qu’en société capitaliste, le Travail n’a d’autres fins «sociales» que de créer, reproduire et élargir le Capital, c’est-à-dire la domination de la société par la Bourgeoisie, la domination des producteurs par les moyens de production et par les produits sur lesquels ils n’ont aucun pouvoir parce qu’ils sont propriété exclusive des capitalistes.
Tous les bavardages sur les «fins possibles» de l’économie à «choisir» et «doser» selon le gré de chacun, de surcroît!, n’ont d’autre but que de cacher cette vérité là, de faire croire que le Capital est au service de la société et de la vie humaine, alors que la société tout entière, chaque minute de la vie humaine sont au service du Capital, n’ont d’autre sens à ses yeux que de perpétuer sa puissance anonyme chevauchant les générations.
Si les choses n’avaient à accomplir qu’un prosaïque destin de choses (la maison pour l’homme sans toit, l’espace et le calme pour l’homme sans air et sans silence, la nourriture pour le mal nourri, le vêtement pour celui qui est dévêtu), tous les «grands problèmes», les «options» si difficiles et surtout les mortelles inquiétudes pour l’avenir, bref, tout ce qui remplit de son fracas la propagande de la bourgeoisie et de ses valets s’évanouirait comme par miracle. La planification, une fois abattue la domination bourgeoise, serait simplifiée à l’extrême: les besoins d’une part, les ressources de la société de l’autre, le tout bien facile à recenser. Et le seul sujet d’inquiétude pour l’avenir serait, tout au plus, la capacité de la classe capitaliste et de ses annexes petites-bourgeoises de résister à cette simple mais grandiose réorganisation sociale.
Aujourd’hui, au contraire, tout paraît si difficile, si compliqué que les idéologues, ne sachant plus à quel saint se vouer, en sont réduits à invoquer… l’autorité de la Philosophie et à feindre de croire qu’elle pourrait bien exprimer ses oracles par les voies plus que suspectes de la démocratie parlementaire! C’est que, précisément, dans leur «prospective» et leur «planification», les choses n’ont pas un banal et simple destin de choses à accomplir, mais le destin compliqué et tourmenté d’un Capital. Tout le mensonge de la propagande officielle, gouvernementale ou d’ «opposition», est de faire passer les marchandises pour d’honnêtes objets sans mystère dont tout le problème serait de régler la production en fonction des besoins. En réalité, même les objets les plus simples (dont la propagande bourgeoise nous présente la «conquête» comme le but suprême de l’existence collective et individuelle) sont, avant de devenir «nôtres» par un acte d’aliénation, une simple forme du Capital et ils n’existent qu’en tant que tels, qu’en tant qu’ils permettent la reproduction si possible élargie de cette puissance anonyme qui ne dévore des quantités croissantes de travail humain que pour se procurer des profits croissants. Une fois la dictature de cette puissance, le Capital, abattue, rien de plus facile que de régler la production en fonction des besoins. Tant qu’elle subsiste le seul problème qui se pose est de régler cette production de façon compatible avec les exigences de la production de valeur et de plus-value. Or rien n’est plus difficile, d’autant plus que les fins égoïstes de classe de ce mode de production doivent à tout prix être dissimulées! La preuve ou une preuve parmi d’autres: les mystères insondables de la «prospective» et les perplexités infinies de la «planification» bourgeoise!
Les inventions techniques et les mensonges de la propagande; l’organisation esclavagiste du travail et les séductions de la publicité; la répression des travailleurs et les consultations électorales; la pacifique prospection commerciale et la course aux armements; le chantage à la Bombe et les guerres réelles; tout, absolument tout ce qui est notre lot quotidien dans cette «dangereuse» époque de décadence sociale a une origine et une seule: la collectivité humaine ne produit pas pour vivre; elle vit au contraire pour produire, et pour produire précisément cette plus-value qui est la raison d’être du Capital, sans laquelle la société réelle d’aujourd’hui, la société divisée en capitalistes et prolétaires, ne pourrait survivre.
Cela, la propagande bourgeoise ne peut le dire. La propagande bourgeoise ignore totalement, volontairement l’économie capitaliste fondée sur l’exploitation du travail humain, et ceci même quand les faux «socialistes» et «communistes» d’aujourd’hui lui impriment leurs nuances particulières… de moins en moins particulières, il est vrai. Les seules «réalités» que connaisse la propagande bourgeoise, ce sont des fantaisies telles que l’«économie de puissance», de «loisirs», de «services distribués à tous» ou, ironie suprême!, «de transfert des riches aux pauvres», comme nous avons vu! Or une économie se définit par les rapports des hommes entre eux dans la production, rapports qui se nouent, nous a enseigné il y a un siècle déjà le marxisme, indépendamment de leur volonté. Ce sont ces rapports et eux seuls qui déterminent les «finalités» de la production. Comme si la «puissance» (mais qui oserait se prononcer pour la faiblesse nationale?), ou le «loisir», ou la généralisation des «services» publics, voire le «transfert des riches aux pauvres» nous apprenaient quoi que ce soit sur ces rapports de classe, y pouvaient rien changer et donc marquer un quelconque dépassement des rapports existants, c’est-à-dire du mode capitaliste de production avec toutes les fins immuables qui le caractérisent!
Il est donc inutile de chercher à démontrer que jamais les idéologues bourgeois, la presse bourgeoise, ni les plus démocratiques des institutions n’inviteront les électeurs à décider à la majorité des voix s’ils optent pour la continuation du capitalisme ou pour le passage au socialisme. Il est tout aussi inutile de répéter que même si une pareille «option» pouvait jamais se faire jour à l’occasion d’une consultation quelconque de la volonté de la majorité, elle resterait sans aucun effet pratique, puisque la mission de l’État bourgeois est de conserver, non d’abolir le Capital. Le débat ne s’élève même pas à ce niveau. Dans la fable solennelle du Monde, par exemple, ce ne sont nullement les «électeurs» réels (prolétaires accablés de travail, ennemis des «questions générales» et politiquement indifférents, ou petits-bourgeois avides d’argent, gobeurs des idéologies les plus frelatées et politiquement intrigants) qui sont appelés à «opter»: c’est la déesse Philosophie. C’est elle, et non les réels intérêts de classe, ou étroits ou sordides, qui est censé se prononcer dans le vote pompeux d’une Assemblée nationale à laquelle personne ne s’intéresse, à juste titre, car la seule question important à l’humanité: capitalisme ou socialisme? ce n’est pas elle qui sera jamais appelée à la trancher! Alors qui ira prendre la peine de prouver de surcroît que par les couloirs tortueux d’une propagande frelatée dès le départ, du «choix» et du «dosage» individuels hasardeux des idées qu’elle propose et enfin des alliances électorales sans principes qui sont de règle…, toute philosophie fout le camp?
Les «fins» de la production capitaliste sont ce que leur impose d’être la division de la société en capitalistes et prolétaires. «Pour quoi faire la croissance économique?» n’est que question de jobard ou d’ignorant qui s’imagine que ces fins dépendent au contraire des volontés humaines, et, pis, des volontés individuelles. Le Parlement n’aura jamais à opter que pour tel slogan de guerre sociale plutôt que pour tel autre, c’est-à-dire à choisir quelles fins fictives il convient au Capital de proclamer les siennes pour attacher quelques années encore les masses exploitées à son char.
La seule question véritable, la seule question vitale et brûlante: celle du mode de production, celle du type historique de société dans lesquels l’humanité doit vivre pour échapper aux maux qui l’accablent aujourd’hui, tous l’éludent, par lâcheté et peur de classe. Ils font bien, car elle ne se tranche que dans la lutte sociale, et dans le fracas de la révolution qui abattra enfin la domination bourgeoise et l’État planificateur et prospectif qui l’incarne!
Dans l’article précédent (« Programme Communiste » № 27) nous avons montré les caractères généraux de la révolution chinoise de 1924–1927 et les causes de son échec. Coïncidant avec la phase la plus aigüe de la contre-révolution stalinienne, le mouvement révolutionnaire des ouvriers et des paysans chinois a été détourné par l’Internationale des perspectives politiques et sociales d’un Octobre asiatique et coupé de l’appui du prolétariat mondial.
Au moment crucial de la révolution, lors de la grève générale de 16 mois qui paralysa Hong Kong et tout le commerce britannique en Orient, Moscou vola au secours de l’impérialisme anglais en créant avec les Trade-unions le Comité syndical anglo-russe qui sabota la grève parallèle du prolétariat métropolitain. De la même manière en Chine, l’Internationale s’opposa à toute action indépendante du parti communiste et fit désarmer les ouvriers de Shanghai pour ne pas rompre l’alliance conclue avec Tchang Kaï-chek. Ainsi, le seul mouvement national bourgeois où s’est vérifiée une intervention massive et tant soit peu organisée du prolétariat depuis la révolution russe a justifié les perspectives de double révolution que lui assignait le IIe Congrès de l’Internationale Communiste. Si cet assaut a échoué en Chine, c’est devant le refus de transformer le mouvement ouvrier et paysan en une lutte pour les Soviets et pour la dictature du parti de classe. Dans son issue la révolution de 1924–1927 a donc été déterminée non par la lutte entre la bourgeoisie « nationale » et l’impérialisme, mais par l’affrontement de classe entre la bourgeoisie mondiale et le prolétariat international. Après les défaites successives du prolétariat européen, la défaite de la révolution chinoise est le dernier épisode avant le triomphe en URSS du « socialisme dans un seul pays » et de la contre-révolution stalinienne.
L’historiographie maoïste voit dans la révolution de 1924–1927 une simple « étape » dans le mouvement national bourgeois qui devait conduire en 1949 à la fondation de la « démocratie populaire ». Pour nous, ces événements ont une importance beaucoup plus grande. Staline et Tchang Kaï-chek ont liquidé en Chine tous les efforts du prolétariat pour faire prévaloir sa conception et la pratique de la lutte sociale en Orient. La Chine fut le banc d’essai des principes et des tactiques de collaboration de classe dans les mouvements nationaux et coloniaux. Négation du rôle autonome et des objectifs spécifiques du prolétariat, alliance « anti-impérialiste » avec les partis bourgeois, adhésion à la théorie menchéviste de la nécessité d’une « étape démocratique » : tels sont les principes que Moscou a imposés en Chine et que le P.C.C. a faits siens à tout jamais. Tournant le dos aux enseignements du « Manifeste Communiste », aux leçons des révolutions de 1848 et de 1871 en Europe, ainsi qu’à la ligne suivie par les bolcheviks en Octobre 1917, ces positions n’ont pas seulement conduit le prolétariat chinois à une défaite irréparable, elles l’ont emporté dans toutes les révolutions anti-coloniales d’Afrique et d’Asie.
Ce n’est pas un hasard si le parti chinois, fidèle à Moscou tant qu’il s’agissait de réprimer les luttes de classe d’un prolétariat internationaliste, s’est opposé à ses directives lorsqu’il est devenu l’organisateur du mouvement national et paysan. Le prolétariat battu, il fallait encore donner une réponse à la question sociale et un cadre politique à l’accumulation du Capital. C’est l’urgence de cette réponse, la gravité des antagonismes qui avaient mis en branle toutes les classes de la vieille société, qui ont poussé le parti de Mao à jouer le rôle du « véritable Kuomintang ». Ayant refusé d’armer les ouvriers chinois, il arma la paysannerie petite bourgeoise. Ayant nié la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, il en assuma les responsabilités pour fonder la « démocratie populaire ». Ayant condamné en Chine les perspectives du socialisme, il en est venu aujourd’hui à brandir contre Moscou le drapeau du « socialisme chinois ». Mais sur ce terrain des luttes paysannes démocratiques et nationales, il n’a pas renoué avec une ligne de classe et il ne peut pas plus prétendre redresser le cours suivi par l’Internationale moscovite. Il a simplement traduit dans les faits les conséquences politiques et sociales de la défaite prolétarienne : la victoire de la « solution » bourgeoise. L’objet de ce second article est de montrer comment a été préparée cette « victoire » du Capital dans la période tourmentée qui va de 1927 à 1949.
III. La question agraire
Genèse du « socialisme » chinois
Nous avons déjà signalé l’interprétation que l’école de Mao donna de l’écrasement du prolétariat en 1924–1927. Les positions fondamentales que l’Internationale avait imposées au parti chinois ne furent pas remises en cause, comme le demandait Trotski. On continua à affirmer la nécessité d’une « étape démocratique » pendant laquelle le prolétariat ne devait lutter que pour des objectifs nationaux bourgeois. On ne repoussa pas, en principe, I’alliance avec le Kuomintang. On reprocha seulement aux dirigeants détrônés l’application qu’ils avaient faite de cette politique menchéviste. Ainsi, au lieu d’avouer que l’on avait complètement ignoré les intérêts et l’action autonome du prolétariat dans cette révolution manquée, on se contente de dénoncer la « sous-estimation » du mouvement paysan. C’est ce que fit Mao Tsé-toung.
Abandonnée à ses propres forces, décapitée de son avant-garde prolétarienne, la révolution chinoise s’enfonça dans les campagnes. Mais rien n’est plus faux que la prétention du P.C.C. de s’y être rebâti sur les bases de classe, loin des grands centres urbains où sévissait la contre-révolution, la découverte de la « question agraire » n’a pas redressé le cours du parti. En effet, pour un parti de classe, il n’est pas de programme agraire qui ne soit lié aux perspectives de la conquête du pouvoir et de la dictature prolétarienne. L’opposition trotskiste essaiera bien pendant quelques années d’établir une liaison entre le mouvement ouvrier et les révoltes paysannes : elle préconisait la formation de détachements paysans non pour mener la guérilla dans les campagnes mais pour appuyer les dernières vagues de luttes prolétariennes dans les villes. Devant le reflux général, cette tactique fit rapidement faillite. Mao Tsé-toung vint alors consacrer la rupture de classe : l’organisation et l’armement de la paysannerie ne devaient pas avoir d’autre but que l’unification du pays et l’indépendance nationale. Ainsi, le P.C.C. se fixait pour tâche d’accomplir ce que le Kuomintang n’avait pas osé faire lorsque le prolétariat était encore menaçant : le soulèvement des campagnes contre les « seigneurs de la guerre » et la domination impérialiste.
Si le Kuomintang réapparut sous les traits du parti « communiste », ce fut avec toutes les contradictions et les demi-mesures d’un parti petit-bourgeois dans la solution des problèmes sociaux de la révolution. Le parti de Mao prétendit bien être le champion d’une « révolution agraire radicale », mais ses programmes successifs comme les réalisations qu’il en a données sont le meilleur démenti à ces illusions. Il tremblera, tout comme le Kuomintang, devant les « excès » paysans et, au besoin, entreprendra de les réprimer. De 1937 jusqu’à la fin de la guerre mondiale, il sacrifiera les plus insignifiantes réformes aux intérêts du front national anti-japonais et d’une nouvelle alliance avec le Kuomintang. Enfin et surtout, il développera au sein de la paysannerie l’idée chimérique que la question agraire pouvait être résolue à l’échelle nationale et bourgeoise à travers le partage « équitable » des terres et une ultérieure collectivisation. Soulever la paysannerie pour accomplir la révolution bourgeoise et limiter la révolution agraire à de simples réformes bourgeoises : tels furent les objectifs avoués du P.C.C. pendant cette période de gestation de la « démocratie populaire ».
Les données de la question agraire en Chine
En quels termes se posait en Chine la question agraire ? Quelles étaient les chances d’une solution bourgeoise ? Quels furent les différents programmes des partis « démocratiques », le Kuomintang et le P.C.C. ? Voilà ce qu’il nous faut considérer pour bien comprendre les difficultés et les échecs d’une « révolution agraire » privée des perspectives communistes et internationalistes du prolétariat chinois.
L’école de Mao a insisté sur le caractère « antiféodal » de la révolution chinoise afin d’élever le partage des terres au niveau d’une mesure nécessaire et suffisante pour le bouleversement des rapports sociaux à la campagne. Mais quel était le poids de la propriété féodale dans la Chine du début du siècle ? Comparée aux terres appartenant à la couronne et à l’Église en Russie, la propriété de l’État et des temples était fort réduite en Chine. Pour la Russie de 1905, Lénine nous donne les chiffres suivants (en millions de déciatines) :
propriété privée
101,5
tenures paysannes
138,8
terres de la couronne et de l’Église
154,7
Certes, il convient de soustraire à ce dernier chiffre les étendues désertiques de l’extrême Nord, ce qui ne donne plus, selon Lénine, que 39,5 millions de déciatines. Mais ce total est encore élevé par rapport à la Chine pour laquelle nous avons les pourcentages suivants :
Périodes
Propriétés de l’État et des temples
Propriété privée
Fin XVIe siècle
50
50
1877
18,8
81,2
1927–1933
6,7
93,3
Sources : « Histoire du développement économique de la Chine », 1840–1948, Pékin, 1958 (Tableau № 172).
Cette différence reflète une plus grande dilapidation des biens d’État en Chine par les Mandarins et la bourgeoisie compradore, un affaiblissement considérable du pouvoir central pendant la première période de l’accumulation capitaliste menée conjointement par l’impérialisme européen et par l’usurier de village. En Chine donc, les paysans sans terre ne pouvaient sérieusement attendre leur salut du partage des domaines « féodaux » et la bourgeoisie ne pouvait pas plus détourner, comme ce fut le cas en Russie, le fer de lance de la révolution paysanne sur un fonds agraire de réserve pratiquement inexistant.
En fait, la bourgeoisie n’attendait pas de la révolution qu’elle lui donne libre accès à la propriété du sol. Nous l’avons déjà dit, dans l’ancienne Chine l’achat et la vente de la terre étaient libres et la bourgeoisie avait établi depuis longtemps son monopole sur le commerce du sol. Dans un pays où moins du dixième de la superficie totale était cultivée, où le manque de terre dans les zones fertiles d’agriculture intensive se faisait terriblement sentir, le fermage était la forme prédominante de la propriété paysanne. L’ampleur qu’il a prise depuis le début du siècle est un des éléments de la crise chronique de l’agriculture. Les chiffres ci-dessous donnent une idée de ce processus d’expropriation dans les campagnes :
Années
Propriétaires (%)
Semi-fermiers (%)
Fermiers (%)
1912
49
23
28
1931
46
23
31
1936
46
24
30
1947
42
25
33
Sources : « Histoire du développement économique de la Chine », 1840–1948, Pékin, 1958 (Tableau 174).
Cette situation, particulièrement difficile dans les grands bassins fluviaux de la Chine Centrale et du Sud, explique les formes prises dans ces régions par l’exploitation de la paysannerie : rente en nature et parfois même en corvées, taux fort élevés allant parfois jusqu’à 70 % de la récolte. Mais il faut bien voir que cette rente était prélevée non par une classe de féodaux, mais par la bourgeoisie elle-même qui trouvait plus de profit à investir ses capitaux dans la terre que dans l’industrie et qui contribuait avec les notables à maintenir dans les campagnes le vieil ordre de choses. Une très large fraction de la bourgeoisie chinoise a ainsi vécu du retard de l’industrialisation et du morcellement de la propriété foncière qu’elle favorisait en louant par petits lopins la terre qu’elle avait accaparée.
On jugera de la gravité de cette lutte pour la terre d’après les statistiques publiées par le gouvernement de « gauche » de Ouhan à la suite d’une enquête de sa Commission agraire, réalisée dans le Centre et le Sud du pays en 1927 :
Superficie des exploitations en mous (0,06 Ha)
Nombre d’exploitations (%)
Population agricole (%)
Surface cultivée (%)
1–10
44
20
6
10–30
24
12
13
30–50
16
7
17
50–100
11
4
21
100 et plus
5
2
43
Total
100
45
100
Sources : « Rapport de la Commission Agraire du gouvernement de Ouhan au C.C. du Kuomintang » Cité d’après A. V. Bakoulin, « Zapiski ob oukhanskom periode kitaïskoï revolioutsii », Moscou, 1930.
Ce tableau confirme donc que 55 % de la population agricole représente des paysans sans terre obligés de louer un misérable lopin aux propriétaires de plus de 50 mous qui détiennent 80 % de la surface cultivée. En mars 1950, Liu Shao-chi citera des chiffres comparables dans son discours sur la réforme agraire, à la Conférence consultative du peuple chinois :
« Les propriétaires fonciers et les paysans riches, qui constituent moins de 55 % de la population rurale, possédaient approximativement, avant la guerre contre le Japon, de 70 à 80 % des terres, ce qui leur permettait d’exploiter brutalement les paysans. Les paysans pauvres, les travailleurs agricoles, les paysans moyens, qui constituaient 90 % de la population rurale, possédaient en tout 20 à 30 % des terres ».
Cependant un tel tableau ne signifie rien si l’on ne tient pas compte de l’exiguïté des exploitations et de I’extrême morcellement de la propriété foncière qui ne laissent aucune chance de succès à la solution petite-bourgeoise du partage. En 1946, le ministère de l’Agriculture donnait pour l’ensemble de la Chine 94 millions d’hectares cultivés par 329 millions de paysans répartis entre 63 200 000 exploitations, ce qui représente une superficie cultivable de 0,28 ha par tête ou de 1,48 ha par exploitation. Encore plus caractéristiques sont les indications du « China Handbook 1937–1943 » pour l’année 1934. Nous y trouvons des chiffres sur l’étendue des exploitations dans le Sud (14 provinces productrices de riz) et dans le Nord (12 provinces productrices de blé) avec une moyenne nationale établie sur la base de 22 provinces :
Surface en mous
1–5
6–10
11–15
16–20
21–30
31–40
41–50
51–100
100
Exploitations (%)
Sud
27,7
23,8
17,6
13,4
10
6,1
3,4
Nord
27,1
21,5
16,8
13,1
10
7,2
4,3
Moyenne nationale
35,8
25,4
14,2
16,5
8,3
Sources : « China Handbook 1937–1943 », p. 609, & « The Size of Farm Area in China », 1934.
La différence entre le Nord et le Sud, marquée par un morcellement plus fort et donc par une acuïté plus grande du problème agraire dans les terres à riz, illustre l’histoire des révoltes paysannes la plupart du temps d’origine sudiste. Mais ajoutons encore cette remarque : la « Longue Marche » vers le Nord des troupes de Mao et de Chu Teh, loin d’être une glorieuse épopée de la révolution agraire, ne figure que la fuite devant elle, devant son échec. C’est dans le Sud, en luttant contre le gouvernement nationaliste de Canton, puis contre celui de Ouhan, que le P.C.C. aurait dû conquérir à la révolution la masse révoltée de la paysannerie. Après la défaite du prolétariat, puis du mouvement paysan dans le Hounan et le Kiangsi, la marche vers le Nord ne contribuera pas à la relance de la question agraire, mais permettra au contraire au P.C.C. de l’éluder et de préparer une nouvelle alliance avec le Kuomintang pour faire face à la guerre sino-japonaise
Deux types d’évolution bourgeoise
Le P.C.C., comme le Kuomintang, n’a vu dans la paysannerie révoltée que l’instrument qui réaliserait l’unité du pays et la domination politique du Capital. C’est pourquoi il n’a pas hésité à sacrifier les intérêts du mouvement paysan dans diverses circonstances, telle la campagne contre les militaristes du Nord ou le conflit avec le Japon. Tout autre était l’enjeu des luttes de classes. Pour le prolétariat des grands centres urbains, il s’agissait de savoir si la révolution chinoise pourrait lui donner le pouvoir politique et abréger en Chine les souffrances de l’accumulation capitaliste avec l’aide ultérieure des prolétaires d’Occident. Pour la paysannerie, il s’agissait de faire table rase de toutes les entraves mises au développement du capitalisme. Privée des perspectives politiques de la dictature prolétarienne, la « révolution agraire » ne pouvait plus décider que des formes que prendrait dans une Chine bourgeoise l’accumulation du Capital. Si dans leur lutte pour la terre les paysans chinois réussissaient à couper le cordon ombilical qui rattachait le capitalisme national à l’usurier, au mandarin, au comprador et aux impérialistes étrangers, le développement de ce jeune capitalisme serait rapide et puissant. Si, par contre, la rupture était moins radicale, la Chine resterait pendant une longue période sinon une colonie, du moins un pays arriéré. Il importe donc de déterminer, comme le fit Lénine pour la Russie, la voie réformiste et la voie révolutionnaire d’un développement bourgeois, et quelle est celle qui l’a finalement emporté.
Dans la Russie tsariste, l’objet de la lutte était la suppression des latifundia et de la propriété féodale. C’est à cela que conduisait le développement de l’économie marchande et du capitalisme. Sous ce rapport, disait Lénine, la « révolution agraire » ne peut ouvrir qu’une seule voie : la voie capitaliste. Et les bolcheviks ont dû plus d’une fois rappeler cette thèse contre le « socialisme » petit-bourgeois des populistes qui voyaient dans la paysannerie le porte-drapeau du communisme et dans ses revendications égalitaires une tendance « anticapitaliste ». Cependant cette évolution bourgeoise inévitable pouvait se faire sous deux formes différentes : soit par la transformation de la propriété féodale (inaugurée en 1861 et continuée par les réformes de Stolypine), soit par sa destruction révolutionnaire. Les bolcheviks ne se prononçaient pas seulement pour cette dernière méthode, ils ont aussi défendu contre l’idée du partage égalitaire le mot d’ordre de la nationalisation qui donna aux revendications démocratiques de la paysannerie leur contenu le plus radical.
En Chine, l’absence de latifundia, l’importance du fermage et le morcellement de la propriété faisaient du partage petit-bourgeois ou de la baisse du loyer des terres la mesure réformiste par excellence, et de la nationalisation – du transfert de la rente foncière a l’État – la seule voie révolutionnaire qu’imposaient les conditions économico-sociales. En 1928, le VIe Congrès du P.C.C. reconnaissait « l’impossibilité de résoudre la question agraire par la voie réformiste bourgeoise, par de petites concessions à la paysannerie aisée et aux fermiers à cause de la prédominance de la petite propriété foncière qui ne peut même pas supporter une baisse des taux de fermage, à cause également d’un manque de fonds agraires, de manœuvre ». Le transfert à l’État de la rente foncière n’était donc pas seulement l’unique voie révolutionnaire, il apparaissait encore comme la seule issue à la crise agraire. L’histoire avait conféré à l’État central un rôle déterminant dans la régulation des eaux indispensable à l’agriculture chinoise. Mais les intérêts étroits de la propriété privée avaient entraîné l’abandon de ces travaux gigantesques et, avec cela, le cycle douloureux des calamités dites naturelles et des famines. De ce point de vue, la Chine était donc aussi mieux préparée que la Russie à une concentration efficace de la terre entre les mains de l’État.
C’est pourquoi, à la différence de la Russie, les partis bourgeois et petits-bourgeois ont reconnu en Chine la nécessité de nationaliser le sol. Mais aucun parti ne transforma ses paroles en actes. Pas plus le P.C.C. que le Kuomintang. Et cette attitude est entièrement conforme et identique à celle des partis bourgeois que les. bolcheviks ont successivement démasqués au cours de la révolution russe.
Dans un article que nous avons déjà cité1, Lénine commentait en ces termes la pensée de Sun Yat-sen sur la question agraire : « Faire en sorte que ‹ l’accroissement de la valeur › de la terre soit ‹ propriété du peuple ›, cela signifie transférer la rente, c’est-à-dire la propriété de la terre, à l’État ; en d’autres termes, nationaliser la terre ». Dans l’esprit du révolutionnaire bourgeois, ce projet de nationalisation devait préparer la campagne chinoise aux investissements de capitaux étrangers. Il faisait partie intégrante d’un plan de coopération économique internationale qui devait, après la première guerre mondiale, transformer la Chine en une grande puissance industrielle. « Je propose », disait Sun dans son livre « Mémoires d’un révolutionnaire chinois », « un plan pour l’organisation d’un nouveau marché en Chine qui, suffisamment étendu, développera les forces productives chinoises et absorbera les possibilités industrielles des puissances étrangères ». Et de présenter tout un programme grandiose de travaux d’irrigation du sous-sol, de développement des voies de communication ! Sun Yat-sen se plaçait ainsi dans la perspective d’un progrès harmonieux et rationnel du capitalisme mondial, ce que l’histoire a démenti. L’impérialisme a en effet fermé toutes les portes à la jeune Chine bourgeoise. D’autre part, le parti fondé par Sun Yat-sen pour atteindre ces objectifs, le Kuomintang, tout comme son héritier politique, le parti de Mao Tsé-toung, a été incapable d’inscrire dans la révolution chinoise le programme d’un bouleversement radical des vieilles structures agraires.
On le voit pour la nationalisation. Dès 1922, au Ie Congrès des travailleurs de l’Extrême-Orient, le représentant du parti bolchevik dénonçait les hésitations du gouvernement Sun Yat-sen établi à Canton et soulignait la nécessité pour les communistes chinois de mener une lutte indépendante dans les campagnes.
« D’après ce qu’a dit le délégué du Kuomintang, explique Safarov, le gouvernement du Sud envisageait la nationalisation des terres, mais ce projet ne fut pas exécuté seulement parce que cette mesure révolutionnaire demande l’uniformité et doit être réalisée dans toute la République chinoise. Il est donc d’abord nécessaire, selon le Kuomintang, de nettoyer le territoire chinois des impérialistes et des seigneurs, et d’instaurer la démocratie en Chine. Ce n’est pas une façon correcte de considérer la question … Pour les paysans de la Chine du Sud la question de la nationalisation des terres n’est pas une question qui peut être réglée par en haut, par des mesures administratives ; pour eux, c’est une nécessité vitale. Nous devons donc réaliser cette mesure révolutionnaire même dans une petite partie du pays afin de montrer aux paysans chinois vivant en territoire occupé par les forces ennemies que là où le régime démocratique a été établi les paysans vivent mille fois mieux. Sans une claire compréhension de cela, sans une attitude correcte dans la question agraire, les grandes masses ne peuvent être entraînées de notre côté dans la lutte ».
En fait, c’est la stratégie bourgeoise de la « révolution par étapes » qui vouait tout le mouvement paysan à l’impuissance et à la contre-révolution. Et Sun Yat-sen lui-même l’avait formulée ainsi : d’abord, l’indépendance et l’unification du pays ; ensuite, l’instauration d’un pouvoir démocratique ; en dernier lieu, les « réformes sociales ». Pour avoir adopté, dès 1924, cette ligne stratégique, le P.C.C. subit le même sort que le Kuomintang. Lui aussi adhéra en parole au programme de nationalisation et ne réalisa en pratique que des mesures purement réformistes. Les thèses votées par le CC du P.C.C. à sa conférence d’Août 1927, qui marquèrent pourtant un « tournant à gauche », déclaraient en substance : « Tout en reconnaissant que le parti communiste chinois doit placer au centre du programme agraire du prolétariat la revendication de la nationalisation de la terre, il est nécessaire actuellement de différencier notre tactique agraire et de l’adapter aux particularités économiques et politiques des différentes régions du territoire ». Cette « adaptation » n’avait d’autre but que de faire prévaloir dans les zones libérées par l’armée nationaliste les mesures « concrètes » les plus réformistes afin de ne pas compromettre le « front uni » avec le Kuomintang. Au nombre de ces mesures la Conférence d’Août faisait figurer la baisse des fermages, l’introduction d’un impôt unique, la confiscation des seules terres appartenant aux temples et aux « réactionnaires », une politique de crédit agricole, etc.
Ainsi, même dans la question agraire, le P.C.C. apparaît comme l’exécuteur testamentaire du Kuomintang.
La politique agraire du P.C.C. de 1927 à 1945
On distingue en général deux périodes bien délimitées dans l’histoire politique et sociale de la Chine depuis la défaite du prolétariat cantonais jusqu’à la fin de la guerre sino-japonaise et le triomphe de la « démocratie populaire » :
– Entre 1927 et 1937, c’est la période dite des « républiques soviétiques » entrecoupées, d’Octobre 1934 à Octobre 1935, par la « Longue Marche » qui transporte les opérations de la Chine méridionale au Shensi Nord où se produit une trêve entre le P.C.C. et le Kuomintang.
– À partir de 1937, sous le coup de la guerre sino-japonaise, le P.C.C. dissout son propre gouvernement, se rallie à la défense nationale et signe avec le Kuomintang un nouvel accord de collaboration qui durera jusqu’à la fin des hostilités, en 1945.
L’historiographie officielle distingue aussi deux phases dans la politique agraire du P.C.C. pendant toute cette période. On est passé en 1937 d’une politique de confiscation des terres à une politique de simple réduction des fermages et d’« aide » aux paysans. Comme nous l’avons déjà dit, l’une et l’autre ne représentent que deux variantes d’une même politique réformiste. La seconde cependant manifeste avec encore plus de clarté que la première le caractère national bourgeois qui domine toute l’attitude du P.C.C. dans la question agraire. Dans sa postface à l’édition de 1941 de ses « Matériaux d’enquête a la campagne », Mao Tsé-toung définit en ces termes ce qu’il y a de commun et de différent dans la politique pratiquée lors de ces deux phases :
« L’expérience des dix années de guerre civile représente pour nous le soutien le plus immédiatement utile dans la période de guerre contre les envahisseurs japonais. Toutefois, cela n’est valable que pour la manière de conserver la liaison avec les masses et de les mobiliser dans la lutte contre l’ennemi, et non pour les problèmes de la ligne tactique à suivre. Celle-ci est aujourd’hui fondamentalement différente de la ligne du Parti dans le passé. Nous luttions alors contre les propriétaires fonciers et la bourgeoisie contre-révolutionnaire ; tandis qu’actuellement nous nous allions à tous les propriétaires fonciers et représentants de la bourgeoisie qui ne sont pas opposés à la guerre contre les envahisseurs japonais. » (« Œuvres choisies », T. IV, p. 13).
Qu’est-ce que cela signifie ? Que le P.C.C. a mis la « révolution agraire » au service de la défense nationale ; que sa liaison avec les masses, sa mobilisation de la paysannerie, il les a offertes sur un plateau aux propriétaires fonciers, à la bourgeoisie anti-japonaise et à la stratégie belliciste de l’impérialisme mondial. Voyons maintenant plus en détail ce que fut la politique agraire du P.C.C. dans ces deux périodes.
Confiscation et partage (1927–1937)
Le résultat le plus clair de cette période fut de préparer, derrière le bluff des « républiques soviétiques », la victoire de la politique agraire la plus « droitière », en l’occurrence, celle de Mao Tsé-toung. Trois « étapes » marquent cette évolution : – lors de « l’insurrection à la moisson d’automne » et dans les monts Tsingkang, Mao Tsé-toung préconisa les mesures limitant la confiscation des terres aux propriétaires fonciers, ménageant les paysans riches et reconnaissant à tous un droit égal dans la répartition des lopins de terre : cette politique lui valut les plus sévères critiques de la direction du parti ; on sait que Mao fut pour cela relevé de son poste au Bureau politique en novembre 1927 ; – en novembre 1931, le Congrès panchinois des Soviets, tenu à Juitzin, capitale de la première république « soviétique » de Chine, adopta une loi agraire qui restera la plus « radicale » de toutes celles que le P.C.C. a jamais proposées : confiscation de toutes les terres des grands propriétaires fonciers qui n’auront droit à aucun lot (art. 1) ; confiscation également des terres des paysans riches qui n’obtiendront qu’un lot de terre de moins bonne qualité à cultiver eux-mêmes (art. 3) ; le partage sera strictement égalitaire et non pas, comme le demandent les paysans aisés, « proportionnel aux moyens de production »(art. 7) ; les ouvriers agricoles recevront aussi un lopin et ne seront pas groupés en sovkhozes ; la loi proclame enfin la liberté complète de louer, vendre ou léguer les terres ainsi reçues ; – Mao Tsé-toung, président de la République de Juitzin, plus tard critiqua cette loi agraire : il fallait que les grands propriétaires reçoivent aussi un lopin et que les paysans riches obtiennent de bonnes terres ; pour réprimer les « excès », il élabora en Octobre 1933 un document sur « l’appartenance de classe à la campagne » et fit triompher sa conception à la conférence de Tsouni en Janvier 1935.
Ainsi, à la fin de cette première période, la politique de confiscation et de partage était devenue l’équivalent pur et simple d’une politique de limitation des fermages. C’est donc tout naturellement que le P.C.C. s’y ralliera.
La baisse des fermages (1937–1945)
Le 22 Septembre 1937, le P.C.C. déclara solennellement abandonner sa politique de renversement du Kuomintang et de confiscation des terres afin de faciliter la formation d’un « front uni » contre le Japon. Mao Tsé-toung précisera plus tard ce que devint alors la « politique agraire » du parti. « Dans le domaine agraire, cette politique à double aspect, d’une part, exige du propriétaire foncier qu’il abaisse le montant des fermages et le taux des prêts, et, d’autre part, oblige le paysan à payer ce fermage réduit et à verser l’intérêt des sommes qu’il a empruntées » (« Œuvres », T. IV, p. 14). L’essentiel de cette politique se ramena à une réduction du taux de fermage à un maximum de 37,5 % et à une limitation de l’intérêt de l’argent aux environs de 10–15 %. En fait, ces mesures qu’il appliquait dans les régions libérées, le P.C.C. les avait trouvées dans le code pénal du gouvernement Tchang Kaï-chek. Le 30 Janvier 1930, le Kuomintang avait promulgué une « loi agraire » interdisant d’exiger un fermage supérieur à 37,5 % du revenu d’une exploitation. Le P.C.C. dénonça alors cette loi avec violence. En 1937, il la reprenait à son compte et s’en faisait même le garant, le Kuomintang n’ayant jamais été capable de l’appliquer.
Ainsi, au nom de la patrie en danger, le parti de la « révolution agraire » en venait à défendre les « féodaux ». Le 28 Janvier 1942, dans une décision sur la ligne à suivre, le Comité Central du P.C.C. s’exprimait en ces termes :
« La politique du Parti consiste à aider les paysans en réduisant l’exploitation féodale sans toutefois l’éliminer complètement. Nous devons garantir aux propriétaires leurs libertés civiques, leurs droits de propriété, leurs droits politiques et économiques, pour rallier leur classe tout entière à notre lutte contre les Japonais. Seuls les traîtres absolument incorrigibles et impénitents seront soumis à la politique d’élimination de l’exploitation féodale ».
De même qu’il avait sacrifié les intérêts politiques du prolétariat dans la révolution de 1924–1927, le P.C.C. a sacrifié les intérêts sociaux de la paysannerie dans la période d’incubation de la « démocratie populaire ». Mais alors que dans la première période il n’avait pas osé affirmer devant le prolétariat révolutionnaire l’identité complète de ses buts finaux avec ceux du Kuomintang, il en viendra, dans la seconde, à jouer le rôle du « véritable Kuomintang ». C’est ainsi que dans sa brochure de 1945 « Sur le gouvernement de coalition », Mao Tsé-toung se vantera d’avoir été le seul a appliquer la politique du Kuomintang de réduction des fermages et précisera pour l’avenir : « S’il n’y a pas d’obstacles particuliers, nous sommes prêts à poursuivre cette politique également après la guerre : nous lutterons d’abord pour la réduction des fermages et du taux d’intérêt dans l’ensemble du pays, puis, par l’application de mesures adéquates, nous obtiendrons progressivement que chaque laboureur ait son champ » (« Œuvres », T. IV, p. 348). Les « obstacles » ne manqueront pas. Et cette politique ne pourra finalement être réalisée qu’à… Formose, avec « l’aide » de l’impérialisme américain : en 1949. Tchang Kaï-chek y a repris sa loi de 1930 sur le métayage ; en 1953. il fut décrété qu’un cultivateur ne pourrait posséder plus de 3 ha de rizières et l’État acheta les surplus pour les revendre aux ouvriers agricoles ; en deux ans 470 000 familles seraient devenues propriétaires d’un petit lopin et l’on affirme que le métayage a disparu dans l’île.
Tout autres étaient les difficultés de la Chine continentale. Mais si Mao a dû suivre une autre voie, c’est d’abord malgré lui, sous la pression des contradictions économiques et sociales de l’après-guerre ; enfin, c’est dans une direction qui n’en est pas moins réformiste et bourgeoise. Elle s’est précisément imposée sur la lancée du mouvement paysan des années 1927–1945.
Les deux phases classiques du développement capitaliste dans l’agriculture
Si, dans la révolution de 1924–1927, le P.C.C. a fait prévaloir au sein du prolétariat la théorie menchéviste de la nécessité d’une « étape démocratique », l’expérience de la « révolution agraire » lui aura fait tirer les conséquences sociales de cette ligne politique en enfermant le mouvement paysan dans le gradualisme des réformes bourgeoises : d’abord, le partage (ou la réduction des fermages), ensuite, la coopération. Ce sont là les deux phases classiques et successives que traverse toute agriculture capitaliste. La première phase est celle de la destruction des vieux rapports et de l’instauration de rapports bourgeois (vente des « biens nationaux », partage, etc.). La deuxième phase représente un long processus de concentration et d’expropriation du petit paysan qui vise la plus large application de la technique et du Capital à l’agriculture. La rapidité de ce développement dépend, entre autres, de l’ampleur plus ou moins grande des bouleversements provoqués par la révolution bourgeoise dans les structures agraires précapitalistes. C’est pourquoi le parti du prolétariat doit se prononcer pour les solutions démocratiques les plus radicales dans cette révolution. Mais en agissant ainsi, il ne manifeste pas purement et simplement sa préférence pour un développement capitaliste impétueux de tel ou tel État bourgeois pris isolément, il anticipe sur les conséquences politiques et sociales de ce développement. L’existence d’autres pays capitalistes avancés, le degré d’organisation du prolétariat mondial, non seulement l’autorisent à prévoir ce bond, mais encore lui font un devoir de le tenter.
En 1850, dans l’« Adresse du Comité Central de la Ligue des Communistes », Marx définissait en ces termes les perspectives du prolétariat dans la question agraire :
« Le premier point sur lequel les démocrates entreront en conflit avec les ouvriers, ce sera l’abolition du régime féodal. Comme à la première révolution française, les petits bourgeois voudront remettre aux paysans les terres féodales à titre de libre propriété ; en d’autres termes, ils voudront laisser subsister le prolétariat rural et former une classe paysanne petite-bourgeoise qui devra parcourir le même cycle d’appauvrissement et d’endettement où le paysan français se débat encore à l’heure actuelle ».
« Dans l’intérêt du prolétariat rural et dans leur propre intérêt, les ouvriers doivent s’opposer à ce plan. Ils doivent exiger que la propriété confisquée reste propriété de l’État et soit transformée en colonies ouvrières que le prolétariat rural associé exploite avec tous les avantages de la grande culture, grâce à quoi le principe de la propriété commune acquiert tout de suite une base solide au milieu des conditions chancelantes de la propriété bourgeoise » (cf. « Programme communiste », № 14, p. 43).
Qu’est-ce que cela signifie ? Que dès l’abolition du régime féodal les intérêts du prolétariat et ceux de la bourgeoisie sont radicalement différents ; que le parti communiste doit poursuivre dans la révolution l’ébranlement de tous les rapports de propriété et s’opposer au plan de la bourgeoisie qui n’envisage la concentration de la propriété et la socialisation des produits qu’au bout du processus faisant du petit paysan un prolétaire et de tout travail, un travail salarié. Au mot d’ordre de la révolution permanente correspond donc pour Marx l’espoir et la tentation d’abréger ou de sauter l’« étape » de l’accumulation capitaliste et ses deux phases successives à la campagne : la consécration de la propriété petite-bourgeoise puis son démantèlement par l’expropriation ou, ce qui revient au même, par la coopération.
La critique que nous ferons par la suite de la collectivisation chinoise et des « communes populaires » ne s’inspire pas, on le voit, de la simple considération de leurs résultats et de leurs méthodes. Ces coopératives n’ont rien à voir avec les « colonies ouvrières » dont parlait Marx, pas plus que le kolkhoze russe ne dérive des idées de Lénine sur la coopération dans l’agriculture. Mais le seul fait que Mao ait placé son plan de coopération dans le prolongement d’une politique de réforme petites-bourgeoises qui avaient pour but de donner « à chaque travailleur son champ » suffit à en déterminer le caractère et à l’opposer aux perspectives socialistes dont il prétend relever.
Pendant la période qui va de 1927 à 1945, tous les efforts de Mao ont tendu à canaliser le mouvement paysan vers ces « solutions » gradualistes et à bien séparer les « étapes nécessaires » d’une réforme bourgeoise. Parmi les « excès » que Mao combattit dans l’application de la loi de 1931, à Juitzin, on cite le refus des paysans de permettre un libre commerce du sol, l’opposition de certains militants à la politique de dotation en terres des ouvriers agricoles, seul appuis du prolétariat à la campagne. Enfin, dans cette première phase, Mao insista pour qu’on s’en tienne au mot d’ordre « la terre à ceux qui la travaillent ! » et repoussa tous les projets de collectivisation. « Il ne faut pas actuellement soulever la question de la création de fermes d’État et de fermes collectives », disait-il en 1934 (« Œuvres », T. 1, p. 169). À la fin de cette période, il formulera dans toute sa clarté cette conception typiquement petite-bourgeoise des deux phases de la « révolution agraire ». Citons, de son rapport « Sur le gouvernement de coalition », ce passage qui s’oppose mot pour mot au texte de Marx :
« Dès que l’on aura procédé à certaines transformations du système agraire, même s’il ne s’agit que de transformations mineures, comme la réduction des fermages et du taux de l’intérêt, l’intérêt qu’ont les paysans à accroître la production augmentera. Si, par la suite, on aide les paysans à s’organiser, progressivement, de leur plein gré, en coopératives de production agricole ou autres, cela entraînera l’accroissement des forces de production. Pour l’instant, ces coopératives de production agricole ne peuvent se présenter que sous forme d’organisations de travail collectif et d’aide mutuelle, fondées sur les exploitations paysannes individuelles (sur la base de la propriété privée des paysans), telles que, par exemple, les équipes d’aide mutuelle dans le travail, les groupes d’aide mutuelle, les coopératives de travail » (« Œuvres », T. IV, p. 351).
Citons encore un extrait du même document (p. 350), où la fameuse « révolution agraire » apparaît sous son vrai jour bourgeois, où le paysan est désigné comme le représentant de rapports bourgeois, le client de l’industrie capitaliste, le contribuable de l’État démocratique, le soldat de la patrie et le futur… prolétaire ! Après avoir déclaré que « dans la question des rapports agraires, le Parti communiste chinois a fait de grandes choses qui répondent réellement aux intérêts de la nation », Mao explique :
« Les paysans constituent le milieu dont sont issus les ouvriers chinois. Dans l’avenir, des dizaines de millions de paysans viendront encore à la ville et entreront dans les usines. Dans la mesure même où la Chine a besoin de créer une puissante industrie nationale, de construire de nombreuses cités, grandes et modernes, il y aura un long processus de transformation de la population rurale en population urbaine ».
Et vive l’accumulation du Capital avec, au bout, de nouveaux millions de prolétaires !
« Le paysan est une figure importante sur le marché de l’industrie chinoise ; lui seul peut lui fournir en abondance des produits alimentaires et des matières premières, et absorber des quantités énormes de produits industriels ».
Aussi, paysans, enrichissez-vous ! l’avenir de l’industrie chinoise est dans votre bas de laine.
« Les paysans constituent la source à laquelle puise l’armée chinoise. Les soldats sont des paysans qui portent l’uniforme ; ce sont les ennemis mortels des envahisseurs nippons ».
Donc, avant tout, aux armes ! pour le triomphe de la démocratie et de la paix, aux côtés de l’URSS et des USA dans la guerre impérialiste.
Notes
« Démocratisme et populisme en Chine », cf. « Programme communiste » № 20–21. ↩︎
LA “COSTRUZIONE DEL SOCIALISMO IN UN SOLO PAESE” ALLA LUCE DEL CONFLITTO RUSSO-CINESE
Russia e marxismo
La rivoluzione russa non è stata un “imprevisto” per il marxismo. La vittoria del bolscevismo non è il risultato del “genio” di Lenin, di Trotski o di altri ma rappresenta la verifica del marxismo nella realtà storica. Lenin non ha arricchito d’uno iota la teoria marxista, ma l’ha difesa con un rigore assoluto nell’arco di quasi trent’anni. Tra stalinismo e marxismo, tra Stalin e Lenin, non c’è il minimo legame: c’è al contrario un abisso incolmabile. Tutto quello che si è prodotto in Russia dopo il 1926 non rappresenta una novità per il marxismo e non lo contraddice in niente, ma costituisce al contrario la più grande vittoria del marxismo per la semplice ragione che Marx e Lenin l’avevano previsto.
Oggi, ci troviamo soli a difendere le tesi marxiste sulla rivoluzione russa, le tesi stabilite da Marx e Engels, le tesi riprese da Lenin che trionfarono nel 1917, le tesi proclamate di fronte al mondo intiero per la prima rivoluzione proletaria vittoriosa della storia.
Rinviamo i lettori ai due testi Dialogato con Stalin e Dialogato coi morti (1956), e soprattutto all’opera monumentale divisa in due sezioni “Russia e Rivoluzione nella teoria marxista” e “Struttura economica e sociale della Russia d’oggi” che è apparsa in extensio nel giornale in lingua italiana del nostro partito, Il Programma Comunista (annate dal 1954 al 1957). Una parte della seconda sezione si trova tradotta nella brochure in lingua francese “L’économie soviétique de la révolution d’octobre à nos jours”.
Ribadiamo nuovamente queste tesi contro tutti i falsificatori, nel novero dei quali figurano, come dimostreremo, i sedicenti comunisti cinesi, che nel loro conflitto contro la Russia vantano una ortodossia che non hanno.
1. – A partire dal 1848, Marx ed Engels consideravano il dispotismo zarista come il bastione più solido della contro-rivoluzione in Europa. Si auguravano quindi la sua caduta, sia che fosse provocata dall’esterno (guerre della Germania e della Polonia unite contro la Russia nel 1848; guerre russo-turche) sia dall’interno (rivoluzione).
2. – Posti davanti all’ipotesi di una rivoluzione in Russia, Marx ed Engels chiarirono la loro posizione con estremo rigore. Il problema si complicava per la sopravvivenza in Russia di forme di comunismo primitivo (mir). Si poneva la questione: la rivoluzione russa poteva saltare la fase dello sviluppo capitalistico appoggiandosi sui mir? La risposta di Marx, nella famosa prefazione all’edizione russa del Manifesto del Partito Comunista, è senza equivoci: SI, se la rivoluzione russa può saldarsi alla rivoluzione proletaria in Occidente. Più tardi Engels constatò la dissoluzione del mir in seguito allo sviluppo della produzione mercantile nelle campagne.
3. – Dopo la corposa apparizione del proletariato sulla scena russa e la formazione del POSDR, Lenin constata l’inevitabilità dello sviluppo capitalistico nelle campagne e registra il passaggio dei difensori del mir all’idealizzazione reazionaria dell’arretratezza delle campagne russe (populismo).
4. – Avendo tutti i marxisti scartata l’utopia reazionaria dei populisti, il “socialismo nazionale russo”, restava da risolvere il problema dell’azione del partito e del ruolo del proletariato nella rivoluzione borghese antizarista (Due tattiche, 1905). I marxisti russi si scissero in due frazioni: i menscevichi che sostenevano che il proletariato doveva seguire la borghesia nella rivoluzione democratica e costituire solo una opposizione parlamentare dopo la caduta dello zarismo; il bolscevismo che negava che la borghesia russa fosse capace di impegnarsi in una rivoluzione radicale contro lo zarismo; attribuiva quindi il ruolo dirigente della rivoluzione borghese al proletariato, alleato ai contadini, e propose la partecipazione del partito proletario al Governo Provvisorio, e quindi una rivoluzione radicale contro l’assolutismo feudale. La tattica difesa da Lenin non rappresenta alcuna novità per il marxismo: è la sola marxista e rivoluzionaria che il proletariato possa adottare nel corso di una rivoluzione borghese; era stata teorizzata da Marx e da Engels dopo il 1848. Vedi in particolare “Il partito proletario e comunista e i movimenti nazionali e democratici”, in Il Programma Comunista, n.14, 1961. Questo legame rigoroso con la teoria marxista fu senza tregua proclamato da Lenin, gettato in faccia a Kautsky giusto dopo la vittoria d’Ottobre: «Kautsky si impegna a dimostrare, con citazioni d’appoggio, una nuova idea – il ritardo della Russia – e da questa idea trae la vecchia deduzione che nella rivoluzione borghese non si sarebbe potuto andare oltre la borghesia! E tutto ciò in disprezzo di tutto quello che avevano detto Marx ed Engels paragonando la rivoluzione borghese del 1789-1793 in Francia alla rivoluzione borghese del 1848 in Germania» (“La rivoluzione proletaria e il rinnegato Kautsky”, Opere, 28, p.305-306). Per tutti, la rivoluzione russa era dunque una rivoluzione borghese, con la sola eccezione dei populisti, inventori d’un socialismo originale, nazionale e panslavista!
5. – La storia ha dimostrato nell’ottobre del 1917 come una rivoluzione borghese poteva ben andare oltre la borghesia stessa: la rivoluzione d’Ottobre non “arricchisce” il marxismo, ma lo conferma. La rivoluzione russa trapasserà in una rivoluzione doppia, borghese e proletaria.
6. – Il contenuto essenziale del carattere borghese della rivoluzione russa è rappresentato dall’abolizione della proprietà fondiaria e dalla nazionalizzazione della terra: «La proprietà privata della terra è abolita in Russia fin dal 26 ottobre 1917, dal primo giorno della Rivoluzione proletaria socialista. Così è posto il fondamento più adeguato dal punto di vista dello sviluppo del capitalismo (ciò che Kautsky non poteva negare senza rompere con Marx), nello stesso tempo predisponendo il regime agrario più aperto al passaggio al socialismo. Dal punto di vista democratico-borghese, i contadini rivoluzionari russi non possono andare oltre; perché da questo punto di vista, non potrebbero rivevere niente di più “ideale” e di più “radicale” (sempre dal loro punto di vista) che la nazionalizzazione ed il godimento egualitario della terra» (p.324-325). L’abolizione della proprietà fondiaria e la nazionalizzazione della terra abbattono gli ostacoli imposti dal feudalesimo alla formazione del mercato interno. Dopo il 1917 tutta l’economia russa tende al capitalismo. Lenin, dopo averlo previsto per vent’anni, lo riconosce nuovamente nel 1918 nella sua polemica con Kautsky, in un momento in cui il bolscevismo spera nella fusione della doppia rivoluzione russa con la rivoluzione proletaria in Occidente, quando Lenin conclude il testo che abbiamo citato con un saluto alla rivoluzione proletaria tedesca. Nel 1919, la rivoluzione tedesca è schiacciata. Ma nel 1921, quando imposta la NEP, Lenin ripete ciò che diceva nel 1918 senza nessun “cambiamento”. La continuità teorica del bolscevismo e la fedeltà al marxismo sono perfette.
7. – Il contenuto socialista della doppia rivoluzione russa è essenzialmente politico. Può essere individuato in tre fattori: – Spezzate le catene della guerra imperialista; – Denunciato il tradimento della Seconda Internazionale e fondazione dell’Internazionale Comunista; – Rivendicata la teoria marxista nelle questioni del Partito e dello Stato in Russia e nel resto del mondo (Stato e Rivoluzione).
8. – La doppia rivoluzione russa non poteva essere premiata dalla vittoria definitiva del proletariato (ovvero dalla sua sparizione come classe) senza unirsi alla rivoluzione proletaria in Occidente. La degenerazione del potere politico proletario in Russia non era inevitabile. È tuttavia un fatto storico che questa degenerazione è avvenuta nelle condizioni previste da Marx e da Lenin: l’isolamento della rivoluzione russa dalla rivoluzione proletaria occidentale. Anche questo fatto storico ci dà il diritto di affermare che la degenerazione dello Stato proletario in Russia rappresenta una conferma e non una smentita del marxismo.
La contro-rivoluzione staliniana iniziata nel 1926 ha tolto alla rivoluzione russa i suoi caratteri socialisti che, come noi avevamo individuato, erano di natura politica e non economica. Entrando nella Società delle Nazioni, alleandosi nel corso della seconda guerra mondiale alla Germania nazista prima, alle democrazie occidentali in seguito, partecipando con queste ultime alla spartizione delle zone d’influenza a Yalta e a Potsdam e alla fondazione dell’ONU, l’URSS è diventata uno dei più solidi anelli della catena imperialista. La dissoluzione dell’Internazionale Comunista nel 1943 e l’abbandono delle posizioni marxiste sul Partito e sullo Stato accompagnarono l’entrata dell’URSS nel concerto imperialista. Nel 1945, le conquiste socialiste della rivoluzione russa erano dunque definitivamente distrutte. Lo Stato di Stalin non era più uno uno Stato proletario, nemmeno “degenerato”.
Se la contro-rivoluzione distrusse il contenuto socialista della Rivoluzione d’Ottobre, tuttavia dovette sviluppare il suo contenuto economico borghese. Questo sviluppo si effettuò attraverso un compromesso con i contadini (forma kolkhosiana) che rappresenta il vero contenuto populista di quella che abbiamo definito la teoria della “costruzione del socialismo in un solo paese”.
Occorre fare a questo punto una importante osservazione. Se nel corso della controrivoluzione il Partito bolscevico fu fisicamente distrutto da Stalin, il proletariato non si oppose a questa distruzione: la contro-rivoluzione staliniana non ha conosciuto alcuna fase di guerra civile aperta.
Questo “argomento” costituisce ancora oggi l’obiezione fondamentale dei “trotskisti” alla nostra tesi della degenerazione completa e totale della Russia sovietica. Una tale obiezione suppone un esame puramente formale ed estraneo alla dialettica del problema delle contro-rivoluzioni, di cui quella russa non è certo la prima. Lo studio delle contro-rivoluzioni del passato ci dimostra che la disfatta o la vittoria militare di una classe non ha sempre corrisposto alla sua sconfitta o alla sua vittoria sociale. Per esempio la borghesia francese fu vinta militarmente nel 1815 dall’assolutismo europeo, ma la Restaurazione non poté ristabilire l’Ancien Régime.
L’analisi di una contro-rivoluzione non va posta su una base ristretta, ma collegata al vasto insieme dei rapporti di classe e di Stati a scala mondiale. Nell’epoca imperialista in particolare. La posizione marxista riguardo alla contro-rivoluzione staliniana può quindi essere riassunta così:
– L’attuale economia russa non soltanto non è socialista, ma non lo è mai stata. La contro-rivoluzione staliniana non ha significato la regressione dell’economia russa da un socialismo, che non esisteva, al capitalismo, ma una degenerazione nella quale lo sviluppo verso il socialismo si è trasformato in un consolidamento puro e semplice del capitalismo, non solo in Russia ma in tutto il mondo. Questa degenerazione passa attraverso il compromesso con i contadini e con la piccola produzione mercantile (nella forma kolkhosiana). La contro-rivoluzione staliniana non ha dunque restaurato il capitalismo in Russia, ma ha permesso il suo sviluppo come modo di produzione dominante1.
– Il potere socialista e proletario instaurato dalla Rivoluzione d’Ottobre si è trasformato in un potere politico pienamente borghese attraverso una degenerazione lenta e graduale che non ha dato luogo a una guerra civile aperta.
LA “COSTRUZIONE DEL SOCIALISMO IN UN SOLO PAESE” ALLA LUCE DELLA POLEMICA CINO-IUGOSLAVA
Senza dubbio abbiamo dato prova in tutto quello fin qui esposto di uno schematismo ridicolo e restando deplorevolmente astratti riguardo a una questione così concreta e attuale come la polemica russo-cinese. Tuttavia, prima di proseguire all’esame dei problemi concreti, bisogna ricordare che le tesi marxiste sulla rivoluzione russa e sulla contro-rivoluzione staliniana che abbiamo qui riassunto sono state ristabilite dal nostro Partito nel 1951. Prima di dimostrare che proprio questi problemi astratti da noi studiati nel 1951 sono oggi risollevati dai dirigenti cinesi nella loro polemica anti-russa e anti-iugoslava, vogliamo dare questa breve definizione: i problemi astratti di oggi sono i problemi concreti del futuro.
Nel 1964, la polemica russo-cinese e cino-iugoslava presenta immediatamente questo macroscopico aspetto concreto: nella loro polemica i cinesi affermano perentoriamente che la Iugoslavia è un paese capitalista. Questa tesi clamorosa, concreta, attuale della polemica russo-cinese tutti gli interlocutori dei cinesi (kruscioviani, titini, pro-castristi, trotskisti, etc.) la lasciano prudentemente nell’ombra. Inutile soffermarsi sulle ragioni di questa prudenza. Quando i dirigenti cinesi sostengono brutalmente che l’economia iugoslava è capitalista, distruggono tutte le loro menzogne sulla “costruzione del socialismo in un solo paese”, del “paese del socialismo”, del “campo socialista”, ecc. Non è a caso che proprio Togliatti, segretario del P.C. italiano e vecchia volpe dello stalinismo, ha qualificato “pericolosa” la tesi cinese sull’esistenza del capitalismo in Iugoslavia. In realtà, da un punto di vista strettamente logico, se si comincia ad ammettere che la Iugoslavia è un paese capitalista, perché non riconoscere che l’URSS e la Cina, La Polonia e l’Albania, in breve, tutti i paesi dell’armonioso “campo socialista” lo sono ugualmente?
Il nostro partito non “dialoga” con nessuno e non è “in concorrenza” con nessuno, non è un “gruppo di pressione” o un “circolo di studi”: è il partito della Rivoluzione Comunista. La via che conduce dalla contro-rivoluzione alla rivoluzione il nostro Partito la percorre da trent’anni almeno e non l’ha mai abbandonata per inoltrarsi nei vicoli ciechi dove si esibiscono i prostituiti dell’attualità. La polemica russo-cinese è uno dei fatti storici che, distruggendo la la leggenda del “socialismo in un solo paese”, rimetteranno il proletariato sulla via della rivoluzione comunista e del partito di classe. Non sorprende che la storia elimini i seguaci dell’attualità concreta. Per quanto ci concerne, da molto tempo aspettiamo di vedere i “concretisti” alle prese con una realtà che li distrugge, con questa realtà concreta costituita dalle contraddizioni del capitalismo internazionale, dal proletariato rivoluzionario e dalla rivoluzione comunista.
Vediamo come i dirigenti cinesi formulano la tesi che l’economia iugoslava è capitalista. Un articolo apparso nel Remin Ribao e nello Hongqi il 26 settembre 1963 (la responsabilità della traduzione ricade sulle Editions Oriente che sono direttamente finanziate da Pechino e sono dunque degli interpreti “autorizzati” del vangelo maoista) è interessante perché espone tutti gli argomenti cinesi sul capitalismo iugoslavo.
In un primo momento i teorici del Rimin Ribao insistono sull’esistenza di imprese “artigianali” nell’industria e di una piccola produzione mercantile nelle campagne: «Sexondo il Memento de statistique de la Yugoslavia, nel 1963 si contano in Iugoslavia più di 115.000 imprese “artigianali” private”. Gli usurai sono particolarmente attivi nelle campagne iugoslave. Certi individui traggono vantaggio dalla situazione difficile dei disoccupati». «Le cooperative generali dei lavoratori agricoli e le fattorie collettive impiegano un gran numero d’operai, e in mezzo a loro dei giornalieri, che sfruttano duramente». I teorici del Rimin Ribao concludono questa prima parte delle loro argomentazioni con questa domanda: «Come si può pretendere che non ci sia più il capitalismo in Iugoslavia?».
In tutta la sua solennità questa domanda è facile ritorcerla sui cinesi. I fenomeni denunciati dai maoisti in Iugoslavia esistono nella stessa misura, se non superiore, in tutto il “campo socialista”. Nelle campagne cinesi gli “usurai” non pullulano forse? In Cina, non ci sono più “imprese artigianali”? Le “fattorie collettive” cinesi non impiegano forse “un gran numero d’operai e tra essi dei giornalieri, che sfruttano duramente”? La stessa domanda può essere posta a voi stessi, signori maoisti: «come si può pretendere che non ci sia più il capitalismo in Cina?»
Il primo argomento dei cinesi contri gli iugoslavi è dunque d’una desolante banalità: riconduce a riconoscere che dopo trent’anni di vittoriosa “costruzione del socialismo”, il socialismo… non è stato “costruito” da nessuna parte. Le classi dominanti di tutto il mondo l’hanno capito, anche se fingono il contrario davanti alle masse e all’opinione pubblica. Oggi Pechino è obbligata a sollevare il velo che dissimula la realtà capitalista di un “campo socialista” puramente fittizio: ecco indubbiamente un primo passo verso la confessione totale che la contro-rivoluzione stalinista sarà costretta a fare. Ma questo primo passo non toglie niente al ruolo contro-rivoluzionario passato e presente del maoismo, variante cinese dello stalinismo, e ugualmente non modifica in niente il suo ruolo futuro.
I teorici del Rimin Ribao preferiscono però non insistere troppo sulle “imprese artigianali” e sulla piccola produzione di merci nelle campagne iugoslave. La vera novità dell’articolo risiede nel definire l’economia iugoslava come capitalista. I dirigenti cinesi sono contrari a utilizzare la categoria alla moda nelle università: la burocrazia, sociologia volgare, un guazzabuglio ideologico che resterà negli annali della storia delle aberrazioni del pensiero umano. In primo luogo è interessante di ricordare che Djilas, l’ex- braccio destro di Tito, teorizzava a proposito della Iugoslavia proprio la formazione di una “nuova classe”: la burocrazia. Il libro di Djilas, La nuova classe, è diventato un “classico” della sociologia americana, così gli ideologi di Pechino si trovano senza saperlo in compagnia di Djilas e dei professori americani. Cosa può esserci di più comico?
Il lato comico dell’affare si accentua quando i maoisti si lanciano in espressioni di questo tipo: «Degenerazione della dittatura del del proletariato, trasformata dalla cricca di Tito in dittatura della borghesia burocratica e compradora». Che obbliga il valido traduttore delle Edizioni Oriente ad aggiungere questa nota che ha il merito dell’esattezza: «Termine qui impiegato per analogia a quella parte della borghesia nazionale che, in Cina, prima della Liberazione, aveva la funzione di comprare per conto dei capitalisti stranieri le merci destinate all’esportazione».
A quel che sembra, i soli “mercanti” borghesi che il maoismo conosce sono i borghesi “burocratici e compratori” della Cina di Tchang Kai-Check. La sola forma di capitale che i dirigenti cinesi si preoccupano di combattere, è la forma antidiluviana del capitale commerciale. Per gli ideologi di Pechino, evidentemente, il capitale industriale e la borghesia industriale sono altamente progressivi e utili all’interesse nazionale della “Grande Cina”. Tutto questo è logico e corrisponde alla funzione borghese-rivoluzionaria del maoismo, nella fase dell’industrializzazione capitalista che percorre attualmente la Cina.
Quello che non è assolutamente logico, che non è soltanto ridicolo ma aberrante, fu la pretesa del maoismo dal 1929 al 1949 di fare combattere il proletariato cinese contro la sola “borghesia burocratica e compradora”; è la pretesa del maoismo d’agitare davanti al proletariato, non solamente della Cina arretrata ma dell’Occidente super-industrializzato, lo spettacolo antidiluviano della “borghesia burocratica e compradora, e questo nel 1964!
Ricorrendo dunque a quella categoria della sociologia borghese che è la burocrazia, gli ideologi di Pechino presumono due concetti completamente differenti. Il primo, l’abbiamo visto, consiste nella “borghesia burocratica e compradora”. Nel linguaggio marxista ciò significa “capitale commerciale”. Storicamente la forma “mercantile” del capitale precede la sua forma industriale. Questo fatto si è verificato anche in Cina, nonostante le modifiche apportate dall’imperialismo. Autentici rappresentanti dello sviluppo del capitale industriale in Cina, i maoisti hanno combattuto il capitale mercantile cinese alleato all’imperialismo, la “borghesia burocratica e compradora” di Tchang Kaï-Check. Tutto questo è logico in Cina. Non in Europa. Quando i maoisti scrivono che in Iugoslavia esiste «la dittatura della borghesia burocratica e compradora», «la dominazione del capitale burocratico e compradore», cadono in un abisso ridicolo e aberrante.
Gli ideologi di Pechino sovrappongono a questa comica trasposizione in Occidente della forma mercantile del capitalismo cinese, la categoria della sociologia volgare americana, la burocrazia.
Naturalmente, procedono a questa strana operazione con la grazia classica dell’elefante nel magazzino di porcellane. La loro definizione della burocrazia è talmente grossolana che, in confronto, anche il libro di Djilas sembra levarsi alle cime di penetrazione teorica. Questo gli ideologi di Pechino sono arrivati a scrivere: «Tramite la riscossione delle imposte e degli interessi la cricca di Tito si appropria dei profitti delle imprese. Secondo i dati del Rapporto dell’attività del 1961 del Consiglio esecutivo federale iugoslavo, si impossessa così dei tre quarti circa dei guadagni netti delle imprese». «I frutti del lavoro del popolo di cui Tito s’appropria servono essenzialmente a soddisfare gli sperperi di questa cricca di burocrati».
E tutto ciò vorrebbe passare per un’analisi marxista dell’economia iugoslava! La “cricca di Tito” rappresenta nello stesso tempo lo Stato e l’economia! La “volontà” della cricca di Tito è la causa prima di ogni “sfruttamento”! Perché esiste il capitalismo in Iugoslavia? “Perché – rispondono gli ideologi di Pechino – esiste la cricca di Tito“. Perché la cricca di Tito “s’appropria dei frutti del lavoro del popolo?”. “Perché, rispondono gli ideologi di Pechino, la cricca di Tito vuole dilapidare le ricchezze prodotte dal popolo”. E così di seguito all’infinito. Secondo i maoisti questa “cricca” riesce persino a dilapidare “i tre quarti circa delle entrate nette delle imprese”. Secondo gli ideologi di Pechino la “cricca di Tito” non è costretta a obbedire a delle leggi economiche determinate, nella fattispecie quelle del modo di produzione capitalista: fa la pioggia e il bel tempo nell’ambito economico; è una “cricca”, tutto qui! La riscossione delle imposte non è fatta nell’interesse delle imprese: in altri termini, per gli ideologi cinesi la “cricca di Tito” non è uno strumento delle imprese capitaliste iugoslave. Sono al contrario le imprese che sono uno strumento della “cricca”! L’economia iugoslava esiste solamente in funzione di questa”cricca” e non il contrario. Le “dilapidazioni”, le bisbocce della “cricca di Tito” rappresentano per i maoisti la causa prima, il motore immobile della società e dell’economia iugoslave. Marx, un secolo fa, scrisse quattro tomi intitolati Il Capitale. Che ingenuità! “La baldoria” doveva intitolare la sua opera!
Con la “cattiva volontà” della “cricca di Tito”, che “dilapida” “i frutti del lavoro del popolo” iugoslavo, che fa bisboccia “con i tre quarti circa dei ricavi netti delle imprese” estorti grazie alla “riscossione delle imposte”, i maoisti spiegano la natura capitalista dell’economia iugoslava. Perché questo ragionamento non potrebbe essere applicato alla “cricca di Mao”, alla “cricca di Pechino”? E chiaro quello che sta succedendo: i dirigenti di Pechino parlano dei “cattivi” di Belgrado e di Mosca, mentre i dirigenti di Belgrado e di Mosca a loro volta parlano dei “cattivi” di Tirana e di Pechino, “assetati di sangue”, emuli di Gengis Khan”. Saremmo in presenza di una polemica “marxista” quando il dibattito non raggiunge nemmeno il livello (se così si può dire) dell’ideologia borghese e della sociologia volgare? La polemica russo-cinese e cino-iugoslava non è ne teorica ne ideologica: gli “argomenti” di questa polemica sono fabbricati negli uffici diplomatici degli Stati interessati. Ed è da questo dibattito “elevato” sulle “dilapidazioni” di queste “cricche” che dovrebbe dipendere la sorte del proletariato internazionale?!
Il terzo elemento che utilizzano i dirigenti cinesi per sostenere che l’economia iugoslava è capitalista presenta almeno un’apparenza di marxismo. Si tratta della questione della centralizzazione o decentralizzazione dell’economia. In questo ambito i maoisti pensano di avere buon gioco, ma non fanno che provare la loro malafede. Alla pagina 11 del testo che abbiamo citato, ricordano giustamente la polemica di Lenin contro “l’opposizione operaia” e accusano il sistema dell’ ”autogestione” iugoslava di non avere niente in comune con il socialismo. Da un punto di vista formale, nessun leninista può sostenere che i cinesi abbiamo torto su questo. In ogni caso, non è certo da Mao che possiamo imparare queste cose. Il Partito Comunista Internazionale è stata la sola corrente dell’opposizione anti-staliniana a denunciare fin dall’inizio la deviazione anti-marxista rappresentata dal sistema iugoslavo della “autogestione”. Nel 1952. il nostro Partito “difese” Stalin di fronte le accuse dei titini sulla questione della centralizzazione dell’economia. Nel 1957, nel testo I fondamenti del comunismo rivoluzionario apparso nel n° 1 di Programme Communiste, denunciammo nel krusciovismo la vittoria delle tesi titine in materia di decentralizzazione. Infine nel 1962, davanti al trionfo delle posizioni dell’economista Liberman e di fronte alla divisione del PCUS in due sezioni, agricola e industriale, il nostro Partito ha riconosciuto la vittoria definitiva del titoismo nella Russia di Kruscev. Se dunque la frase “storica” pronunciata da Krusciov in Slovenia, davanti al maresciallo Tito: «Le “differenze” che esistevano tra i partiti comunisti dell’Unione Sovietica e della Iugoslavia sono appianate», se dunque questa frase “storica” ha potuto sorprendere qualcuno, non certamente noi!
Ma la concordanza formale delle tesi maoiste con la teoria marxista non riesce a dissimulare l’ipocrisia e la malafede dei cinesi che ricorrono nella loro polemica anti-iugoslava a un trucco meschino: l’identificazione della centralizzazione economica con il socialismo. Non una parola sul fatto che la centralizzazione economica è innanzi tutto una conseguenza del capitalismo, conseguenza che il socialismo conserva. Per questo sono obbligati ad ammorbidire le citazioni di Marx e di Engels alle quali ricorrono. Ecco un piccolo esempio di questo modo cinese, tutto staliniano, di citare i classici del marxismo. Alla pagina 11 del testo citato troviamo: «Nell’Anti-Dühring Engels afferma: “Il proletariato s’impossessa del potere di Stato e trasforma i mezzi di produzione in proprietà di Stato”».
Per i maoisti qui tutto il pensiero dì Engels. La maniera è di interrompere le citazioni nel puto dove “serve”. Questa la citazione completa: «Ma né la trasformazione in società per azioni, né la trasformazione in proprietà dello Stato sopprime la qualità del capitale delle forze produttive. E lo Stato moderno non è a sua volta che l’organizzazione che la società borghese si dà per mantenere le condizioni esteriori generali del modo di produzione capitalista contro le intromissioni che vengono dagli operai come dai singoli capitalisti. Lo Stato moderno, qualunque sia la sua forma, è una macchina essenzialmente capitalista: lo Stato dei capitalisti, il capitalista collettivo nell’immaginario collettivo. Più fa passare le forze produttive in sua proprietà, più diventa capitalista collettivo, nei fatti, più sfrutta i cittadini. Gli operai restano dei salariati, dei proletari. Il rapporto capitalista non è soppresso, è al contrario spinto al suo culmine. Ma arrivato al suo culmine, si rovescia. La proprietà dello Stato sulle forze produttive non è la soluzione del conflitto, ma racchiude in essa il mezzo formale, il modo di afferrare la soluzione».
Engels parla qui di “rapporto capitalista”, afferma che “il rapporto capitalista non è soppresso”, infatti “gli operai restano salariati, dei proletari”, anche con “la proprietà dello Stato sulle forze produttive”. Il “conflitto” essenziale contenuto nel “rapporto capitalista”, il “conflitto” tra capitale e lavoro salariato, non si può risolvere che con la distruzione dei due termini in conflitto, con la distruzione del capitale e del lavoro salariato. Il lavoro salariato, l’antitesi, non può distruggere la tesi, il capitale, senza autodistruggersi. Engels non si balocca con delle formule hegeliane, come non mancheranno di pensare gli “estremisti di sinistra” che sorridono del nostro continuo riferimento al “dogma” marxista. La dialettica con la quale abbiamo a che fare, per quanto possa dispiacere all’ “anti-dogmatismo” oggi di moda, è il riflesso della dialettica reale del modo di produzione capitalista nel cervello impersonale del partito di classe. Ciò è così vero che questa dialettica reale ha permesso a Engels di prevedere ciò che imbarazza oggi così crudelmente gli ideologi russi, iugoslavi e cinesi, così come evidentemente, tutti gli “estremisti anti-dogmatici”: la proprietà dello Stato sulle forze produttive non sopprime il rapporto capitalista, né sopprime il conflitto tra capitale e lavoro salariato.
Dal punto di vista storico, se il capitalismo nasce, si sviluppa ed entra in decadenza prima di morire; se, come mezzo storico specifico di produzione, percorre successivamente delle fasi differenti, in quanto modo generico di produzione, riproduce un solo rapporto essenziale (il salariato) ed è riprodotto da questo stesso.
Engels definisce implicitamente, nel passaggio citato dell’Anti-Duhring, le determinazioni essenziali del rapporto capitalista: produzioni di merci, lavoro salariato. Vogliamo tuttavia riprodurre, per la sua chiarezza assoluta, una pagina inedita dei manoscritti di Marx, che andreamo a pubblicare come “Sesto capitolo del Capitale”. Marx scrive dunque (“Il processo di produzione capitalistico visto nel suo insieme”): «Si ricava dalla produzione un valore superiore alla somma di valori anticipati per il processo di produzione e nel suo corso. La stessa produzione di merci appare come mezzo a questo fine, così come in generale il processo di lavoro appare solo come mezzo del processo di valorizzazione. Bisogna intendere qui il processo di valorizzazione come processo di creazione del plusvalore, e non nel senso che aveva precedentemente, come processo di creazione del valore. «Ma questo risultato si ottiene nella misura in cui il lavoro vivente che l’operaio deve eseguire, e che si oggettiva poi nel prodotto del suo lavoro, è più grande del lavoro contenuto nel capitale variabile speso nel salario; in altri termini, del lavoro necessario alla riproduzione della forza del lavoro. «In quanto il valore anticipato diventa capitale solamente riproducendo del plusvalore, la genesi del capitale riposa anzitutto, come processo di riproduzione capitalista, su questi due elementi: «In primo luogo, l’acquisto e la vendita della capacità di lavoro, ovvero un atto che si svolge nella sfera della circolazione, ma che, se si considera l’insieme del processo di produzione capitalista, non è solamente uno dei suoi elementi e la sua premessa, ma come il suo risultato costante. «Questo acquisto e questa vendita della forza lavoro implicano la separazione delle condizioni oggettive del lavoro – ovvero dei mezzi di sussistenza e di produzione – dalla forza vivente del lavoro, essendo quest’ultima l’unica proprietà di cui dispone l’operaio e l’unica merce che può vendere. «Questa separazione è così avanzata che le condizioni di lavoro stanno di fronte all’operaio come persone autonome, il capitalista, il loro possessore non essendo che la loro personificazione in opposizione a l’operaio, semplice possessore della capacità di lavoro. Questa separazione e questa autonomia sono una condizione preliminare all’acquisto e alla vendita della forza lavoro e all’incorporazione del lavoro vivente al lavoro morto per conservarlo e accrescerlo, ovvero per la sua auto-valorizzazione. «Senza questo scambio del capitale variabile contro la forza lavoro, non ci sarebbe nessuna auto-valorizzazione del capitale totale, e dunque nessuna formazione di capitale, né alcuna trasformazione dei mezzi di produzione e di sussistenza in capitale. «In secondo luogo, c’è il vero processo di produzione, ovvero il vero processo di consumo della forza lavoro comperata dal possessore di merci e di denaro. «Nel processo di produzione reale, le condizioni oggettive del lavoro – materia prima e mezzi di lavoro – non servono solamente ad oggettivare il lavoro vivente, ma ad oggettivare più lavoro che non ne contenga il capitale variabile. Esse servono dunque come mezzo di assorbimento e di estorsione del pluslavoro, che si manifesta nel plusvalore (ed nel plusprodotto). «Consideriamo ora i due elementi: 1° lo scambio della forza lavoro contro il capitale variabile; 2° il vero e proprio processo di produzione (in cui il lavoro vivente è incorporato come agente nel capitale). L’insieme del processo appare come un processo dove: 1° meno lavoro oggettivato è scambiato contro maggior lavoro vivente, poiché di fatto il capitalista riceve dal lavoro vivente in cambio del salario; e 2° le forme oggettivate che il capitale riveste immediatamente nel processo del lavoro, i mezzi di produzione (dunque ancora del lavoro oggettivato) come mezzo per spremere e assorbire questo lavoro vivente. Il tutto forma un processo che si svolge tra il lavoro vivente ed il lavoro oggettivato. Questo processo non trasforma solamente il lavoro vivente in lavoro oggettivato, ma anche il lavoro oggettivato in capitale, e dunque anche il lavoro vivente in capitale. È dunque un processo dove c’è produzione non soltanto di merci, ma di plusvalore, e dunque di capitale. «I mezzi di produzione rivestono qui la forma non solamente di mezzi per la realizzazione del lavoro, ma nello stesso tempo di sfruttamento del lavoro altrui».
Carlo Marx stabilisce che «la creazione del capitale poggia essa stessa, prima di tutto, come il processo di produzione capitalista, su questi due elementi: 1° lo scambio della forza lavoro contro il capitale variabile; 2° il vero processo di lavoro (dove il lavoro vivente è incorporato come agente del capitale)». Carlo Marx dimostra che il primo elemento sul quale si fonda “il processo di produzione capitalista”, ovvero “l’acquisto e la vendita della capacità del lavoro”, non è semplicemente “un atto che si sviluppa nella sfera della circolazione”, non è, in altri termini, un atto che fa parte della circolazione e della distribuzione del profitto, ma «se si considera l’insieme del processo di produzione capitalista, non è solamente uno dei suoi elementi e la sua premessa, ma il suo risultato costante». Il processo di produzione capitalista, dunque, in ciascuna delle sue fasi storiche, è generato da questo rapporto essenziale che genera a sua volta: l’acquisto e la vendita della capacità di lavoro. Questo rapporto è dunque “non solamente uno dei suoi elementi e la premessa” del processo di produzione capitalista, “ma ancora il suo risultato costante”. Come il capitale non è né il titolo di proprietà, né la persona di Ford, ma un processo storico, economico, sociale, questo processo stesso produce le sue proprie condizioni in quanto risultati e riproduce nelle suoi risultati le sue proprie condizioni. È per questo che Carlo Marx può scrivere quel che si trova con lettere di fuoco nei suoi “Annali della preistoria umana” che sono i capitoli della ottava sezione del primo libro del Capitale: «Questo acquisto e questa vendita della forza lavoro implica la separazione delle condizioni effettive del lavoro – ossia di sussistenza e di produzione – dalla forza vivente del lavoro, essendo quest’ultima l’unica proprietà di cui dispone l’operaio e l’unica merce che può vendere».
Dall’accumulazione primitiva all’imperialismo, dalla manifattura alla “proprietà dello Stato sulle forze produttive”, il rapporto essenziale del processo di produzione capitalista è uno: “La separazione delle condizioni oggettive del lavoro dalla forza vivente del lavoro”, altrimenti detta la trasformazione in merce della forza lavoro, e la trasformazione in capitale “delle condizioni oggettive del lavoro, ovvero dei mezzi di sussistenza e di lavoro”. Siamo dunque in presenza di «un processo che si sviluppa tra il lavoro vivente e il lavoro oggettivo. Il processo non trasforma solamente il lavoro vivente in lavoro oggettivo, ma anche il lavoro oggettivo in capitale, e dunque anche il lavoro vivente in capitale».
Dopo il 1848, il nostro programma implica dunque la lotta per un processo di produzione sociale nel quale il lavoro vivente si trasforma sì in lavoro oggettivato, ma nel quale il lavoro oggettivato non si trasforma in capitale: nel quale, dunque, il lavoro oggettivato sia al servizio del lavoro vivente, e non inversamente il lavoro vivente al servizio del lavoro oggettivato, come avviene quando il lavoro vivente e il lavoro oggettivato assumono la forma capitale. E perché ciò si possa verificare lo sappiamo dal 1848: che deve essere distrutto il rapporto essenziale del capitalismo: l’acquisto e la vendita della capacità del lavoro.
Sappiamo anche da altrettanto tempo che la proprietà giuridica dei mezzi di produzione non è in alcun modo l’essenza del rapporto capitalista, e non abbiamo neanche bisogno di scoprire lo Stato capitalista collettivo di Engels o l’associazione unica dei capitalisti di Marx per non trovare alcunché di nuovo nel capitalismo di Stato: la scuola marxista ha anticipato queste forme che la realtà conferma. Con grande terrore dei nostri nemici perché dal 1848 sappiamo che «questa separazione si è così spinta avanti che le condizioni di lavoro stanno di fronte all’operaio come persone autonome, il capitalista, il loro possessore, che non è che la sua personificazione in opposizione all’operaio».
Di tutto ciò, i maoisti non sanno niente. A tal punto che se noi, che abbiamo definito dalla sua nascita il regime di Tito come capitalista, dovremmo scegliere, oggi, tra Kruscev che definisce “socialista” la Iugoslavia e Mao che l’etichetta come “capitalista”, non sapremmo a quale dei due assegnare la palma dell’antimarxismo.
* * *
La “questione iugoslava”, per nostra disgrazia e quella dei nostri lettori, non termina qui. Nella loro polemica i cinesi sollevano ancora due importanti questioni alle quali dobbiamo fare riferimento prima di trarre delle conclusioni generali.
I maoisti sostengono che nel 1945 fu instaurato non solamente un potere politico socialista in Iugoslavia, ma che vi si produsse contemporaneamente una trasformazione socialista dell’economia. Nell’articolo citato, parlano a più riprese di “leggi socialiste pianificate”, di “imprese che, all’origine, erano proprietà di tutto il popolo”, per concludere: «Il settore economico della proprietà di tutto il popolo è degenerato in economia di capitalismo di Stato» e «La degenerazione del potere di Stato in Iugoslavia è sfociata nella distruzione del sistema economico socialista». E aggiungono: «La degenerazione del potere di Stato in Iugoslavia non è stata accompagnata da un capovolgimento del vecchio potere per mezzo della violenza (…) Gli stessi individui, la cricca di Tito detengono il potere». «La restaurazione del capitalismo in Iugoslavia ci insegna che in un paese socialista la restaurazione del capitalismo non avviene necessariamente con un colpo di Stato contro-rivoluzionario, né con un’invasione armata dell’imperialismo, si può produrre anche con la degenerazione del gruppo dirigente del paese».
All’inizio di questa analisi della questione iugoslava alla luce della polemica russo-cinese, abbiamo ricordato che i problemi “astratti” sono i problemi concreti del futuro. Quando il nostro Partito affrontò nei 1951 l’analisi della controrivoluzione staliniana, dovette risolvere il problema dell’assenza “di un’invasione armata dell’imperialismo” e di una “guerra civile”. Abbiamo ricordato quale soluzione abbiamo dato a questo grave problema della contro-rivoluzione. I maoisti prima di tutto, per ragioni che non hanno niente a che vedere con il marxismo ma soltanto con gli interessi dello Stato cinese, per sostenere oggi che l’economia iugoslava è capitalista si trovano di fronte lo stesso problema. Ma il modo in cui lo risolvono non è soltanto un capolavoro d’antimarxismo: è un insulto ignobile al socialismo!
Né Lenin, né noi, né alcun marxista ha mai sostenuto che l’economia russa era diventata socialista nel 1918, o nel 1923, o nel 1926. La contro-rivoluzione staliniana ha distrutto in Russia il potere politico socialista. Questa contro-rivoluzione non è sopraggiunta, è vero, in seguito ad un’invasione condotta dall’imperialismo e non si è nemmeno scatenata all’interno di una guerra civile vera e propria. Ma è un fatto storico che si è realizzata con “un colpo di Stato contro-rivoluzionario”, per utilizzare i termini degli ideologi di Pechino; è un fatto storico che ha distrutto il partito bolscevico all’interno della Russia e dell’Internazionale Comunista nel mondo intero; è un fatto storico che ha dovuto assassinare il fior fiore del proletariato rivoluzionario russo e che dopo il suo passaggio “gli stessi individui… non detenevano più il potere”.
I maoisti sostengono che nel 1945 non solamente un potere politico socialista fu instaurato in Iugoslavia, ma anche che fu “costruita” un’economia socialista. E hanno la pretesa di convincere il proletariato mondiale che “gli stessi individui” lo stesso “gruppo dirigente”, la “cricca di Tito”, governava la Iugoslavia economicamente e politicamente socialista e governa oggi la Iugoslavia economicamente e politicamente capitalista.
Se, per ipotesi assurda, fosse vero, i maoisti sarebbero solamente riusciti a dare la prova che un’economia socialista può degenerare in economia capitalista nel modo più pacifico possibile, senza violenza; ciò ritornerebbe a provare la superiorità del modo di produzione capitalista sul modo di produzione socialista, a provare che il capitalismo può riassorbire pacificamente il socialismo. In realtà, il “socialismo” di cui parlano i maoisti è il capitalismo puro e semplice. Le “leggi dell’economia socialista pianificata” di cui si ubriacano gli ideologi di Pechino, sono le leggi staliniste della “progressione geometrica della produzione”, le leggi del Capitale e dei suoi adoratori.
Se oggi mille prove reali provano la veridicità delle nostre affermazioni, i maoisti stessi ce ne forniscono la milleunesima per la bocca dei loro accoliti di Tirana. Perché, tra tutte le cose strane che si può vedere in questo mondo, c’è questa: mentre i maoisti scrivono che dal 1945 al 1948 l’economia iugoslava era socialista, gli albanesi scrivono esattamente il contrario in un articolo intitolato “La cooperazione economica dei revisionisti iugoslavi”. Su “Zeriti populi” del 6 giugno 1963, in Edizioni Oriente, n.3, accusano Tito d’aver tentato di colonizzare l’Albania nel 1945: «questo atteggiamento e questa politica dei revisionisti iugoslavi era del tutto identica alla politica d’asservimento praticata dai fascisti italiani nei riguardi del nostro paese».
Poiché i cinesi hanno pubblicato quest’articolo riteniamo che lo condividano. Ciò che definiscono “economia socialista pianificata” (instaurata in Iugoslavia nel 1945) non è dunque per la loro stessa ammissione che un’economia capitalista pura e semplice e i governi che l’hanno “costruita” conducono una “politica identica alla politica fascista”. Il “socialismo nazionale” conduce dunque ai medesimi risultati del “nazional-socialismo”.
Grazie, noi l’abbiamo sempre saputo e sempre affermato.
LA REALTÀ HA DEFINITIVAMENTE DISTRUTTO LA “TEORIA” DELLA “COSTRUZIONE” DEL SOCIALISMO IN UN SOLO PAESE
Mao non ha dichiarato guerra alla Iugoslavia per sport o per fare mostra d’una ortodossia inesistente. Nelle sue mani la Iugoslavia non è che una pedina di cui si serve contro Kruscev. Sostenendo che la Iugoslavia è un paese capitalista, Mao si riserva la possibilità di dire altrettanto domani della Russia kruscioviana. In questo gioco diplomatico-ideologico, può utilizzare la scomunica stalinista della Iugoslavia nel 1948.
Ma in questa schermaglia ideologica Krusciov potrebbe essere più stalinista di Mao e batterlo sul suo terreno, perché Stalin mai ammise che la rivoluzione maoista avesse raggiunto la “tappa” socialista e, dopo, nemmeno Krusciov l’ha fatto. A tal punto che, mentre Mao dovrà forgiare degli audaci sofismi per spiegare al proletariato cinese e internazionale “la degenerazione pacifica della Iugoslavia e dell’URSS dal socialismo al capitalismo, Krusciov, non avrà bisogno di fornire alcuna spiegazione per sostenere la recente e sorprendente “nazificazione” della Cina perché non ha mai riconosciuto che vi fosse stato “edificato il socialismo”. Per Stalin come per Krusciov la Cina ha vinto l’imperialismo e so sta impegnando a lottare contro il “feudalesimo”. Tutto qui!
Così crolla la teoria della contro-rivoluzione, la “costruzione del socialismo in un solo paese”. L’ironia della storia ha voluto che ci sia più di un paese che si vuole costruire il socialismo in casa; l’ironia della storia ha voluto che i paesi che hanno costruito il socialismo in un solo paese s’accusino reciprocamente d’aver costruito il capitalismo; l’ironia della storia vorrà forse domani che questi stessi paesi si dichiarino la guerra.
Ma il proletariato internazionale, tramite il suo partito di classe, già nel 1926 proclamò contro Stalin che il socialismo nascerà solo dopo la rivoluzione comunista mondiale, dalla distruzione del capitalismo in tutti i paesi.
Note
Vedere la “Risoluzione del 10 dicembre 1958 del Comitato centrale del P.C.C.” e la “Risoluzione adottata dal Politburo del P.C.C. il 29 agosto 1958”, di cui abbiamo citato e commentato i passaggi più importanti in Programme Communiste, N° 29 pp.10 a 13. ↩︎
Avec Rosmer, décédé en mai dernier, disparaît un des rares survivants de la glorieuse époque de la révolution russe qui ne soit pas passé dans le camp de la contre-révolution stalinienne. Nous laissons à d’autres – ils s’en acquitteront mieux que nous – le soin de retracer en détail ce que fut sa vie et son politique. Ce que nous voudrions seulement tenter ici, c’est de tirer, au travers de son expérience personnelle, la leçon d’une initiative politique de la IIIe Internationale. Parmi les expédients tactiques qu’utilisa celle-ci – et dont certains se révélèrent désastreux, il en est un qu’il était très probablement impossible d’éviter : c’est celui qui consistait à admettre les syndicalistes-révolutionnaires de gauche dans la nouvelle organisation. Expédients dangereux pour le cas où le communisme aurait dû battre en retraite, car il pouvait développer dans l’Internationale ces conceptions « infantiles » que Lénine critiqua à juste titre, mais qui ont masqué à la plupart des militants et des dirigeants la menace de l’opportunisme de droite, fourrier de la contre-révolution stalinienne. De cet « infantilisme », et plus précisément de la part d’idéologie syndicaliste qu’il comportait, notre courant, alors représenté par la fraction abstentionniste du P.S. italien, tenait à tout prix à se délimiter. C’était en effet cet « infantilisme » de nombreuses « gauches » de l’Internationale, qui rendait inefficace, sinon impossible, la critique marxiste nécessaire de l’opportunisme manœuvrier de Moscou, critique que poursuivit inlassablement notre courant mais que la direction de l’I.C. put trop facilement confondre avec celle, de l’opposition de type anarchisant ou syndicaliste.
Rosmer fut certainement l’un des meilleurs et des plus dignes d’estime de cette catégorie de transfuges syndicalistes dont nous redoutions l’influence dans l’Internationale. A ce titre, il se trouva être en quelque sorte le bouc-émissaire de notre réaction de défense contre ce que nous considérions, non sans raison, comme un réel danger. Il est donc juste qu’au moment où on lui rend les derniers devoirs, nous lui rendions les nôtres d’une façon prolétarienne et révolutionnaire, c’est-à-dire en sachant disjoindre ce qui fut une loyale et nécessaire divergence politique du respect que l’on doit à tout militant qui a combattu pour la cause du prolétariat.
Destin politique d’un syndicaliste-revolutionnaire
Parmi ces rares syndicalistes français qui, sous le choc de la Révolution russe, rallièrent le bolchevisme, Rosmer fut l’un des plus résolus et des plus enthousiastes. Toute son activité d’opposant à la guerre impérialiste est là pour témoigner que cette adhésion représentait la transmission au communisme international de tout ce que la tradition et la praxis révolutionnaire du prolétariat français avait conservé de sain et d’intact. Ce n’est pas le fait du hasard si l’évolution de Rosmer commence avec la lutte clandestine menée par la minorité syndicaliste contre la politique d’union sacrée des social-traîtres. Une seule poignée de militants avait livré le combat à toute la force répressive de l’État dans le pays le plus chauvin d’Europe et face à la section la plus infime de la social-démocratie internationale. Sans aucun lyrisme, on peut dire qu’elle a sauvé l’honneur du prolétariat français abandonné par tous ses chefs socialistes. Qu’il en soit donc donné acte à Rosmer : il nous a laissé, non seulement un riche témoignage de cette lutte, mais encore la preuve de sa participation active, un exemple sans tâche qui, dans le pays des Cachin et des Thorez ultra-patriotes, est resté sans lendemain.
Il ne fait pas de doute que son évolution dut beaucoup à l’influence de Trotski. Cela n’a guère d’importance sinon pour expliquer les positions ultérieures de Rosmer. Quoiqu’il en soit, ce dernier fut en France l’un des plus actifs partisans de la IIIe Internationale. Au sein de ce noyau qui devait former plus tard le premier embryon du Parti Communiste français, la droiture et l’intelligence de Rosmer étaient indiscutées. Elles apparaissent rétrospectivement rehaussées si on les compare à la médiocrité des sociaux-démocrates que le P.C. hérita à la scission de Tours et dont le révolutionnarisme fut de si courte durée que les falsificateurs actuels de l’histoire de ce parti peuvent presqu’intégralement le passer sous silence. Participant activement aux travaux de Moscou où il œuvra à la constitution de l’Internationale syndicale rouge, il fut apprécié par Lénine, qui, nous dit-on, savait reconnaître ses solides qualités.
* * *
Tous ces mérites ne nous autorisent pourtant pas à passer sous silence un fait capital concernant son adhésion au communisme. Cette adhésion, malgré sa spontanéité, reposait sur une grave équivoque. Comme la plupart des militants de son époque, Rosmer ignorait que le marxisme fût une doctrine révolutionnaire visant à la destruction de l’État. Cette ignorance, ingénuement avouée, il la devait, comme tous ses contemporains, à l’ignoble falsification des théories de Marx perpétrée par les tout-puissants chefs opportunistes de la Seconde Internationale. Les positions de Lénine sur la question de l’État et sa projection dans la réalité révolutionnaire russe, firent à Rosmer l’effet d’une véritable révélation. Il s’aperçut que l’insurrection, la grève générale, « l’expropriation des expropriateurs » figuraient bel et bien dans le marxisme authentique et que, chez les bolcheviks, elles cessaient d’être des phrases pour devenir la réalité.
Mais, en contre-partie, la révolution d’octobre lui apparut comme une sorte de conjonction historique entre deux écoles politiques en saine et loyale concurrence – le syndicalisme et le marxisme – comme une synthèse de ce que l’une et l’autre comportaient de valable. C’était là une conception fondamentalement anti-déterministe, empirique pour tout dire, et selon laquelle la doctrine, la théorie et le programme du mouvement prolétarien ne sont que des approximations entre lesquelles, selon les situations, l’histoire fait son choix. Dans ce cas, le seul critère permettant de les juger les unes et les autres est la pureté d’intention de ceux qui les professent, leur attachement à un idéal révolutionnaire. Le processus historique, tel que le marxisme, en tant que science de l’histoire, nous le décrit est totalement différent : c’est, une fois pour toutes, dans ses premières manifestations sur le plan politique qu’une classe révèle sa véritable mission historique. En ce qui concerne le prolétariat, doctrine, théorie, programme surgissent d’un bloc, tout formés des premières luttes de la classe ouvrière et l’on peut dire que, dès 1848, avec le « Manifeste Communiste », l’essentiel de se tâche historique est énoncé. Quant à la floraison de tendances, théories. et conceptions qui prolifèrent à la suite dans le mouvement prolétarien, elles n’expriment (syndicalisme révolutionnaire compris) qu’autant de déviations de la théorie initiale; elles ne représentent que le produit des échecs de la lutte révolutionnaire, les résultats sociaux des délais que ces échecs ont accordé au capitalisme et au perfectionnement de ses méthodes de corruption économique et idéologique de la classe exploitée. C’est seulement la résistance, jusqu’ici victorieuse, de la domination bourgeoise au coups de butoir du prolétariat, qui a développé cette superstructure d’idées dont la complexité est telle qu’une réaction à une déviation peut constituer à son tour une autre déviation. Tel est le cas du syndicalisme révolutionnaire qui, luttant contre l’opportunisme parlementariste de la social-démocratie, n’en abandonnait pas moins l’essentiel des conquêtes théoriques acquises au prix des luttes antérieures, notamment ce que Marx considérait être son seul apport personnel au mouvement socialiste : la nécessité de la dictature du prolétariat. Tout en restant à l’usage de la violence sociale, le syndicalisme (révolutionnaire ou non) condamnait cette notion de dictature du prolétariat, niait ou sous-estimait le rôle du parti de classe, lui substituait, tant pour l’organisation socialiste de la société que pour l’assaut au pouvoir bourgeois, le seul syndicat.
Notre divergence avec Rosmer
De cette équivoque, à l’époque où Rosmer partit pour Moscou, bien peu avaient conscience; Trotski et Lénine eux-mêmes n’en semblaient pas mesurer toute l’importance. C’était en 1920, dans l’enthousiasme des premiers jours, lorsqu’il semblait que la révolution européenne était proche et inévitable : il est bien certain que, victorieuse, elle eût balayé toutes ces nuances idéologiques, dangereuses dans le seul cas où la contre-révolution aurait triomphé. Aussi, quand Rosmer rencontra à Moscou le représentant de notre mouvement, la Gauche italienne, alors représentée par la fraction abstentionniste du Parti socialiste italien, fut-il étonné de la réserve, voire de la froideur qui lui fut témoignée par ce dernier. La fraction abstentionniste n’était-elle pas, comme les syndicalistes révolutionnaires, hostile à l’activité parlementaire corruptrice qui avait ruiné la Seconde Internationale ? N’adhérait-elle pas aussi au mouvement des Soviets, cette structure d’État révolutionnaire qui, à l’image de la Commune de 1871, supprimait toute délégation bourgeoise de pouvoir ?
La réticence de notre mouvement à l’égard des syndicalistes révolutionnaires ne peut guère être comprise qu’aujourd’hui alors que tout le communisme international a définitivement perdu la boussole et a sombré dans le démocratisme bourgeois qu’il avait autrefois combattu chez les sociauxdémocrates. Seulement aujourd’hui il est possible de comprendre pourquoi, dans les années 1920–24, compte tenu des conditions difficiles de la révolution socialiste européenne, ç’était la solidité théorique et l’homogénéité politique du nouveau parti prolétarien du parti communiste international en formation, qui devait être l’objet essentiel de la préoccupation des révolutionnaires. Admettre, sans effort continu de clarification théorique, des éléments non-marxistes dans l’Internationale, c’était exposer celle-ci à la débâcle au premier reflux de la lutte politique, comme cela, d’ailleurs, s’est vérifié. Sans doute Rosmer était-il un des meilleurs syndicalistes révolutionnaires, sans doute fut-il une victime et non pas un complice de l’opportunisme dit stalinien. Mais la confusion qu’il représentait – indépendamment de ses indéniables qualités personnelles de probité et de courage – c’est dans les rangs de l’opposition trotskiste qu’elle devait se manifester : dans cette opposition que, par disgrâce, le grand Trotski devait conduire à dilapider les énergies saines du mouvement communiste et à retarder d’autant le regroupement prolétarien dont nous ne voyons poindre aujourd’hui que les toutes premières lueurs.
Il conviendra un jour d’exposer combien l’immixtion de conceptions non-marxistes dans l’organisation prolétarienne manifeste ses effets négatifs dès les premiers reflux de la vague révolutionnaire internationale. La seule divergence qui existait sur ce point entre la majorité de la IIIe Internationale et notre propre courant résidait dans le fait que cette majorité, consciemment ou non, fermait les yeux sur ce risque de reflux, tandis que nous en percevions déjà divers symptômes. Des syndicalistes révolutionnaires comme Rosmer avaient rompu avec les préjugés les plus marquants de leur idéologie originelle. Ils avaient rejeté la superstitution de la « violence en soi » chère à Sorel. Ils n’avaient pas paraphé, au bas de la « Charte d’Amiens », le mythe de l’indépendance et de l’autonomie des syndicats. Ils étaient en lutte ouverte avec les anarchistes du parti; il acceptaient la tactique syndicale de l’I.C. (Rosmer, nous dit-on, se séparait de Monatte en ce qui concerne la priorité du syndicat sur le parti). Ils s’étaient, pour ainsi dire, « jetés dans les bras » de la révolution d’Octobre. Mais le mobile profond de leur adhésion résidait avant tout dans le caractère violent et expropriateur de cette révolution, dans le fait que, grâce à elle, l’espoir séculaire du prolétariat sortait des « schémas abstraits » pour entrer dans la réalité historique, dans leur admiration pour l’efficacité et la probité des chefs bolcheviks, en un mot dans une impulsion essentiellement provoquée par la forme historique de la première révolution prolétarienne victorieuse. Mais ils possédaient à un degré bien moindre la conscience des conditions réelles de cette révolution, de sa subordination à la victoire de la révolution socialiste européenne. Ils comprenaient moins encore que le parti bolchevik tirait sa force non tant de son habileté tactique que de sa totale autonomie idéologique, de son intransigeance farouche en matière de principes, de la spécificité de son organisation face à toutes les autres expressions politiques du mouvement ouvrier. Qu’un « rallié » d’aussi grande valeur que Rosmer soit passé à côté de ces choses, on en trouvera la preuve dans le fait qu’il ait accepté que son livre « Moscou sous Lénine » soit préfacé par Camus de façon telle qu’il semble, à lire cette préface, que la scission entre bolcheviks et mencheviks ait été un accident regrettable alors que c’est à elle qu’est intégralement dû le succès de la Révolution d’Octobre.
Il doit être clair que, dans cette critique rétrospective, nous ne songeons nullement à faire grief au militant-Rosmer de n’avoir qu’incomplètement répudié ses conceptions d’origine (lui rendant d’ailleurs cette justice qu’il y fut le moins emprisonné des syndicalistes) : il n’avait guère de chances, même auprès de marxistes de la trempe de Trotski, de les acquérir en une situation où les événements imposaient d’agir plutôt que d’assimiler, et par surcroît d’agir vite. La rafale révolutionnaire entraînait vers Moscou les meilleurs éléments venus de tout l’horizon du mouvement ouvrier, mais ceux-ci amenaient obligatoirement avec eux leurs préjugés et leurs illusions. Tant que la rafale soufflerait, on pouvait lui faire confiance pour qu’elle balaie impétueusement tous les germes néfastes; mais on devait tout craindre si le vent de la révolution venait à tomber.
Voilà pourquoi notre courant manifestait, dans l’Internationale, une grande circonspection à l’égard des éléments venus du syndicalisme révolutionnaire. Voilà pourquoi, lors de sa première rencontre avec Rosmer à Moscou, Bordiga « tint à prendre ses distances », comme le note, non sans un léger pincement, le militant défunt dans son ouvrage « Moscou sous Lénine ». C’était pour le responsable de la fraction abstentionniste, « prendre ses distances » avec le représentant d’une école non-marxiste dont la conviction révolutionnaire ne pouvait être mise en doute, mais dont l’éclectisme politique, en cas de reflux international, était d’autant plus dangereux qu’il était sincère. Face aux éléments comme Rosmer notre courant eut toujours, d’ailleurs, une attitude très nette, reconnaissant leurs mérites de combattants et de révolutionnaires, mais relevant sans pitié leur orientation foncièrement étrangère au marxisme. Parlant d’eux au Congrès de Marseille du P.C.F. en 1921, Bordiga déclarait que le parti « avait raison de travailler avec eux parce qu’ils comptaient bon nombre de braves ouvriers qui pourront être gagnés aux méthodes communistes de lutte contre les « réformistes », mais il rappelait que le syndicalisme révolutionnaire avait, sur la question de l’exercice du pouvoir des conceptions toutes différentes de celles des communistes, que ses membres avaient « une conception toute différente de la nôtre du développement de l’histoire », qu’ils avaient « une critique différente de la société capitaliste », « qu’ils traçaient un processus différent de l’émancipation prolétarienne ». Cette délimitation et ces critiques seraient peut-être devenues inutiles si la révolution européenne avait triomphé, mais elles ont pris toute leur importance dans une décomposition du communisme international telle que toutes les déviations, du syndicalisme au réformisme, y compris leurs nuances et sous-nuances, y acquièrent, progressivement droit de cité, de Tito à Khrouchtchev, de Togliatti à Mao Tsé-toung.
L’épreuve de la contre-révolution
La « bolchevisation » de 1924, qui élimina tous les dirigeants révolutionnaires des P.C., ne pouvait d’autant moins épargner Rosmer, qu’il était ami personnel de Trotski. A la différence des autres syndicalistes également bannis du parti par Moscou et qui retournèrent à leur mouvement d’origine, Rosmer resta fidèle à l’organisateur de l’armée rouge et participa à la fondation de la IVe Internationale. Il ne se trouva pas très à l’aise, nous dit-on, dans ces noyaux de ternes manœuvriers auxquels Trotski imposa les stratégies les plus saugrenues, et c’est pourquoi il se consacra finalement à son œuvre sur « l’Histoire du mouvement ouvrier pendant la guerre », ouvrage qui restera une des sources les plus sérieuses et documentées pour l’étude de cette époque.
Mais, dès lors, Rosmer, en dépit de sa collaboration régulière aux journaux syndicalistes, n’a plus été qu’un témoin des années cruciales qu’il avait vécues; un témoin sincère et passionné sans doute, mais dont l’œuvre représente bien plus une chronologie précise du passé qu’un enseignement pour les luttes de l’avenir. La contre-révolution est la pierre d’achoppement, non seulement de la valeur individuelle et du courage des révolutionnaires, mais plus encore, de la solidité de la doctrine qu’ils professent.
A la lueur de 40 années de reflux prolétarien, il ne nous est plus difficile de justifier notre réticence passée à l’égard de Rosmer, syndicaliste puis trotskiste. Cette réticence répondait à une intuition de ce qui allait se passer et dont la reprise prolétarienne de l’avenir ne manquera pas de tenir compte. Nous disions en 1920 que la IIIe Internationale ne devait compter dans ses rangs que d’authentiques marxistes acceptant intégralement tout le programme communiste, que les syndicalistes révolutionnaires ne devaient y être accueillis qu’avec circonspection. Contre l’opportunisme du centre de l’I.C., nous ne voulions pas lutter à leur côté dans la confusion, car nous estimions leur « conception de l’émancipation prolétarienne » dangereuse, aussi dangereuse que la position des réformistes. Eh bien, non seulement la fidélité de Rosmer à la cause révolutionnaire constitue, parmi les syndicalistes du parti une rare exception (peut-être la seule), mais encore toutes les formules et solutions qui, à ses yeux de syndicaliste, représentaient la fin des fins pour la libération du prolétariat, sont désormais devenues des armes de la conservation sociale bourgeoise.
Le syndicalisme révolutionnaire est bel et bien mort en 1914, mais non pas toutes les conceptions qu’il a inspirées et qui nient la dictature du prolétariat en prônant les « conseils d’usine », la « gestion ouvrière » et autres formules semblables. Cette déviation « au second degré » a infesté tout le mouvement communiste recrutant ses représentants aussi bien chez les communistes dégénérés en syndicalistes que chez les anciens syndicalistes déguisés en communistes, mais toujours sous l’égide de la servilité à l’égard de la contre-révolution stalinienne et de son continuateur Khrouchtchev. Pour un Rosmer demeuré fidèle à son idéal subversif, combien de Frachon et de Monmousseau, parmi les transfuges du syndicalisme révolutionnaire, sont-ils passés du côté du bourreau de Moscou ? D’autre part, existe-t-il un seul mot d’ordre dans tout l’arsenal théorique du syndicalisme qui ne soit devenu une arme du capitalisme, soit pour convaincre les ouvriers que, grâce à ces mots d’ordre leur révolution est déjà faite, soit pour les persuader que, devenant leur propre patron grâce à la gestion de l’entreprise, cette révolution est devenue inutile ? Dans un cas comme dans l’autre, cela n’est dit que pour les détourner de la lutte politique pour la prise du pouvoir et l’établissement de leur dictature de classe..
Pour tous les philistins modernes il semble que, de la joute historique entre syndicalistes et « apparentés » d’une part, marxistes de l’autre, les premiers soient définitivement sortis vainqueurs. Leurs mots d’ordre « gestionnaires » gagnent partout du terrain, tandis que tous, même le « communiste » Khrouchtchev, nous convient à renier la dictature du prolétariat chère à Marx. La « gestion, ouvrière » n’existe-t-elle pas à Cuba ? « L’autogestion »à Alger ? Les « conseils ouvriers » chez Tito ? C’est en réalité d’une façon plus dialectique qu’il faut voir les choses et, pour nous, la cause est entendue, mais d’une manière toute différente : c’est le syndicalisme comme formule de libération prolétarienne qui est battu. Précisément parce que la dictature du prolétariat n’existe plus nulle part et parce que toutes les formules syndicalistes ne triomphent que comme mots d’ordre des divers complices de la domination bourgeoise. L’étendue de la défaite internationale ouvrière où la lutte anti-impérialiste, n’a servir qu’à la bourgeoisie, où la sur-exploitation la plus inouïe fait rage, où les grèves ouvrières sont trahies avant même de commencer le prouve amplement.
Conclusion
Il fallait dire cela, bien que nous nous gardions d’imputer à Rosmer, le militant, l’oppositionnel, ce triste aboutissement des conceptions à la défense desquelles il a voué sa vie. S’il n’est guère de possibilité dans la lutte politique, dans le combat de tous les jours pour la sauvegarde des principes, de séparer, dans la critique, l’homme des idées qu’il défend, cette disjonction dévient un devoir lorsque l’adversaire honorable n’est plus qu’un militant qui s’éteint. En Rosmer nous ne voulons plus voir que l’ultime expression honnête et généreuse d’une tendance qui puisait ses ressources de lutte à la racine même de la tradition révolutionnaire du prolétariat français, historiquement plus accueillant à l’anarchisme qu’au marxisme.
Du syndicat peut surgir la révolte la plus exacerbée mais non pas la conscience des buts et moyens de l’émancipation du prolétariat : voilà ce que nous enseigne l’histoire. Le cas Rosmer constitue une exception, mais aussi une confirmation puisque tout en se jetant corps et âme dans le mouvement communiste, Rosmer ne devint jamais un marxiste. Cette constatation n’a rien d’injurieux pour sa mémoire, au contraire, puisqu’elle met en évidence le courage et la probité d’un militant privé à un tournant crucial de son évolution du seul « milieu » qui, en définitive, conditionne la clairvoyance et la ténacité des lutteurs prolétariens : le parti de classe.
C’est dans cet esprit que nous nous inclinons devant sa dépouille, conscients de lui rendre un hommage plus sincère que la plupart de ceux qui se pressaient autour de son cercueil et qui, hormis quelques indéfectibles amis personnels, représentaient cette intelligentsia « de gauche », pour qui Rosmer fut surtout un membre honorable de la grande famille du socialisme démocratique. Nous, c’est le combattant révolutionnaire des années terribles, le militant se donnant corps et âme à la révolution russe et à la cause de la dictature prolétarienne que nous avons tenu à saluer.