Léon Blum passe la main
Catégories: CGT, CGTU, France, Opportunism, Popular Front, Trotskyism
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- Octobre 3 ()
Dans une forme bien plus achevée que chez la grande « consœur démocratique d’Outre-Manche », le Parlement se révèle être en France un outil d’une souplesse et d’une puissance exceptionnelles pour l’exercice de la dictature capitaliste. Bien naïf celui qui, se basant sur les formes extérieures des tumultes du Palais Bourbon ou de l’instabilité ministérielle, en conclurait que le Parlement français n’est plus qu’un décor artificiel n’ayant d’autre but que de voiler la réalité sociale, de jeter des illusions parmi les masses, ou de s’effacer au moment voulu lorsque l’heure a sonné de remplacer par le sabre du gendarme l’illusion de la mascarade électorale… Non, il ne s’agit pas seulement d’alerter les masses sur le danger de l’illusion démocratique, et de leur dire que si elles restent accrochées à cette mystification, elles en feront les frais demain. La question est toute autre : le parlement reste l’organe spécifique de la domination bourgeoise : le député de n’importe quel parti politique, du fait même qu’il est là pour traduire en une loi l’évolution de la lutte des classes, exerce une fonction analogue à celle de la brute fasciste qui, en d’autres situations de tension sociale, traduit cette évolution dans le coup de matraque ou de fusil asséné au prolétaire révolutionnaire.
Les circonstances sont définitivement révolues où l’on pouvait escompter, avec Engels, que la démocratie et son élargissement progressif pouvaient être la voie permettant, avec la plus grande économie possible, l’engendrement de la conscience socialiste dans les masses. Aujourd’hui ce que le même Engels disait en préfaçant l’hymne de Marx à la Commune : « en réalité l’État n’est qu’une machine d’oppression d’une classe sur l’autre, tant en une république démocratique qu’en une monarchie », se trouve parfaitement confirmé par l’évolution de la république française basée sur le triptyque de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.
On connaît le misérable expédient polémique auquel ont recours actuellement contre les marxistes, en connivence avec les traîtres socialo-centristes, les porteurs de la science révolutionnaire que sont les trotskystes et leurs acolytes les communistes de gauche. Eh oui, nous serions les théoriciens du pire, ceux qui s’attendent à ce que le « plus grand » explosif révolutionnaire éclate de la « plus grande » répression capitaliste, nous serions ceux qui, devant le choix entre, d’un côté la démocratie, le grand rassemblement des masses, et de l’autre, le fascisme, opterions, consciemment ou inconsciemment, pour le fascisme contre la démocratie. Nous serions de prétendus marxistes, car nous ne comprendrions pas qu’une contradiction de classe existât entre le Front Populaire et ses dirigeants qui sèment l’illusion parlementaire parmi les masses qui ne pourront se trouver demain que devant la nécessité de se libérer de leurs traîtres. Pour n’avoir pas « participé » dès le début au « grand rassemblement » des masses, nous nous interdirions demain de pouvoir nous trouver parmi ces masses lorsqu’elles se débarrasseront de l’influence de leurs chefs et passeront à l’action directe.
Les événements de France viennent de donner une nouvelle confirmation, mais en sens inverse, à celle que les événements d’Italie et d’Allemagne avaient donnée à la théorie marxiste. Ici, la « défense de la démocratie » contre le fascisme, a fait le lit de ce dernier et Mussolini et Hitler ont reçu, des démocrates, les clefs des camps de concentration et prisons où se consument les prolétaires révolutionnaires. En France c’est la « victoire » de la démocratie contre les fascistes du 6 février 1934, qui a permis la victoire du capitalisme contre la formidable vague de grèves que les ouvriers déchaînent depuis mai 1936 et ce sont les « fascistes » qui ont passé à Blum et au Front Populaire les armes idéologiques pour procéder à la progressive évacuation « humanitaire » ou violente des usines que les ouvriers avaient occupées pour marcher vers la révolution prolétarienne.
Les ouvriers qui en furent dupes, sont aujourd’hui les victimes du chantage qui s’exprimait par la formule « si vous ne luttez pas pour la démocratie, c’est que vous laissez passer le fascisme ». Deux ans de Front Populaire… ce n’est pas deux ans d’illusions jetées parmi les ouvriers, mais deux ans de victoires consécutives et directes du capitalisme, deux ans de défaites prolétariennes s’ajoutant aux précédentes et qui se concluront par un nouveau festin capitaliste, quelle que soit la forme qu’il empruntera : unanimité nationale de Blum, gouvernement fort de Daladier ou comité de salut public des académiciens et de la droite. Ceux qui se prononcèrent contre le fascisme du 6 février, peuvent aujourd’hui recueillir les fruits de leur choix, soit : « de Thorez à Marin », « de Blum à Flandin », « un gouvernement radical homogène », ou « sénatorial », dont Blum, qui n’en veut pas, a dit que la logique constitutionnelle l’exigerait. Et que le trotskysme et l’Union Communiste ne redressent pas la tête en disant : « nous n’avons pas voulu cela », parce que nous l’avons dit dès le début : « l’heure du règlement des comptes sonnera » ! Non, mystificateurs professionnels, dès le début vous aviez escompté l’éclatement inévitable de la contradiction entre la base prolétarienne des rassemblements de masse et la fonction politique de ces derniers. Dès le début, en y mettant votre petit grain d’hypocrisie et de confusion… (ce n’est tout de même pas de notre faute si, dans la répartition des fonctions le capitalisme ne vous a donné qu’une livrée de laquais de bas étage) vous avez entravé tout effort pour la construction d’une fraction de gauche en France, effort qui pouvait surgir uniquement d’une opposition organique à la politique du capitalisme et dont tous les méandres conduisaient à l’issue actuelle. Qui ne s’en souvient de votre sagesse ? : « pas pour aujourd’hui une différenciation idéologique, elle pourrait troubler les cerveaux des rares ouvriers qui s’approchent de nous, ce sera pour demain ». C’était évidemment du sectarisme que de prôner la nécessité d’une clarification politique immédiate des cerveaux ouvriers qui, par la violence même des situations, se dirigeaient vers les groupes qu’ils considéraient d’avant-garde pour essayer de connaître et de comprendre.
Vos groupes n’avaient d’autre fonction que de compléter l’œuvre des traîtres et de faire croire aux prolétaires que leur salut pouvait résulter de « l’inéluctable apparition, élargissement, éclosion » du contraste de classe minant le Front Populaire. Il y a eu des ouvriers qui ont cru à cela, bien malheureusement, et ce sont là autant d’énergies égarées et peut-être même perdues pour le mouvement communiste.
Où se trouvaient-ils donc en 1936, comme auparavant d’ailleurs, les fondements de la fraction de gauche en France ? Exactement où se trouve le prolétariat : dans l’élaboration des positions de classe, dans la construction des organismes de classe pouvant incorporer ces positions, les faire vivre, évoluer, triompher. Ces formules générales s’exprimaient concrètement, dès 1936, sur les notions qui suivent :
- Toute attaque contre le régime capitaliste, parce qu’elle a un point de départ de classe, représente la forme spécifique et primaire de la lutte ouvrière. Les organisations syndicales qui ont pour fonction de rassembler les masses pour cette lutte, deviennent ainsi un instrument de l’ennemi, en se rejoignant à une formation gouvernementale et en posant comme objectif la légalisation des conquêtes ouvrières. Les communistes, qui n’ont pas recours à la scission syndicale, ne peuvent trouver de solution prolétarienne en dehors de la lutte pour la liberté des fractions au sein des syndicats. Ce n’est pas par hasard qu’au Congrès d’unification des C.G.T. et C.G.T.U., le régime des « Amicales Socialistes » et des « cellules d’usine » put être maintenu, et qu’un compromis put être passé pour la répartition des postes dirigeants entre les frères ennemis, tandis qu’une interdiction statutaire était proclamée contre les fractions à l’intérieur des syndicats.
La mission de la fraction communiste à l’intérieur des syndicats ne pouvait consister que dans la lutte contre toute la législation du travail, car du moment que le résultat de la grève était consigné en un texte de loi, c’est que la victoire prolétarienne changeait de sens et de nature pour se transformer en défaite. Embauches, débauches, adaptation des salaires au coût de la vie (non suivant l’alignement proportionnel à l’index, mais par l’incorporation des augmentations dans le salaire de base), conventions collectives, congés payés, quarante heures, toutes les revendications immédiates, en un mot, ne pouvaient se réaliser que suite à l’action exclusive des organisations syndicales refusant de traiter avec d’autres instances que les autorités patronales. Toute l’activité étatique et gouvernementale qui se développait parallèlement devait être considérée, quels qu’en étaient les résultats, comme hostile au prolétariat, et les syndicats auraient toujours dû prendre position d’attaque contre elle. - Sur le plan politique que la considération que la concentration des masses perdait sa nature de classe non seulement au sein du Front Populaire ou de toutes les autres formes de rassemblement anti-Front Populaire mais toujours basées sur l’équivoque de classe parce que non fondées sur la notion de la fraction de gauche, prémisse du parti de demain. Un organisme tout en contenant, et ne pouvant que contenir des individualités et des couches sociales antagoniques, a malgré cela une fonction spécifique homogène et unitaire de classe. Le tout est de voir de quelle classe : capitaliste ou prolétarienne. La fonction de n’importe quel rassemblement relève non de la nature de classe des personnes qui le composent mais de la place concrète et matérielle que ce groupement prend dans l’évolution de la lutte des classes. Du moment que cet organisme se relie directement ou indirectement à l’État capitaliste, il devient un instrument de la domination capitaliste. La ligne de contradiction de classe évolue dans le sens non de sa fragmentation, de sa rupture d’où sortirait la classe en lutte contre ses chefs, mais de la correspondance de sa fonction aux intérêts de la classe qu’il sert. Lorsque cette dernière estime qu’elle doit avoir recours à d’autres organismes, tout autant qu’à d’autres formations ministérielles, c’est que l’évolution de la lutte des classes exige ce changement et que l’instrument précédent doit être, provisoirement ou définitivement mis aux archives. Si un groupement a servi le capitalisme dans cette situation donnée, pour lutter pour la classe prolétarienne, il fallait lutter contre lui. Par contre, la directive consistant à supputer l’impossible éclosion de classe d’un organisme qui n’ayant d’autre fonction que de défendre une seule classe, la capitaliste (position des trotskystes et de l’Union Communiste), représente en définitive un élément supplémentaire de la défense de cet organisme bourgeois, et cela pour la raison – ah ! tellement élémentaire du marxisme – que la classe ne se développe jamais à l’intérieur d’un organisme ennemi mais à l’extérieur et contre lui. Faire croire aux ouvriers qu’il en pourrait être autrement c’est vernir de rouge l’outil dont se sert le capitalisme, c’est rejeter vers l’ennemi l’ouvrier qui avait cru, en s’approchant des trotskystes et de l’Union Communiste, trouver la possibilité de se libérer des chaînes idéologiques et politiques de l’ennemi.
Nous l’avons déjà dit. Ce n’est pas notre faute si les situations ne permettent pas aux laquais de monter en grade, ou nous interdisent de nous insurger contre la suprême injustice – que commet le capitalisme – en refusant les services de Blum pour la réalisation de son œuvre « socialiste », pour l’imposition d’une muette discipline autour du réarmement intensif. Nous pouvons constater ces injustices et participer au regret de Naville et de Davoust de ne pas être consultés par M. Lebrun en vue de la formation du gouvernement d’« unanimité » nationale, mais nous restons sensibles et luttons ardemment contre une seule injustice : celle qui cloue les prolétaires au char de la classe qui les exploite et à tous les agents qui l’y enchaînent. Et nous restons aussi persuadés que le capitalisme, qui doit avoir recours à toutes les ressources de la corruption, approche du moment où les prolétaires, en construisant leur fraction de gauche, prémisse indispensable du parti de demain, construiront aussi l’arme de leur victoire pour la révolution communiste dans le monde entier.