Parti Communiste International

Leurs “divergences” et notre combat

Catégories: China, USSR

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Le seul fait révolutionnaire de la seconde guerre mondiale, ce n’est pas la victoire de la « démocratie » sur le « fascisme » : elle n’a rien changé aux formes séniles, typiquement fascistes, de la domination du capital ; ce n’est pas non plus la création d’un « système socialiste mondial », chasse gardée de l’impérialisme russe dont les Chinois viennent de dénoncer le « chauvinisme de grande puissance » ; ce n’est pas, enfin, l’invention d’une bombe atomique qui devrait, selon Khrouchtchev, garantir la paix bourgeoise, tout comme pendant la guerre elle a servi au triomphe de l’impérialisme américain. C’est l’irruption sur la scène mondiale d’une Chine mise au ban des nations, à la porte de tous les camps.

Si peu qu’ils aient voulu, pensé et préparé cette révolution en 40 ans de faux-fuyants, de compromis et de défaites, les dirigeants de Pékin ne pouvaient manquer d’exprimer à leur manière l’opposition de principe entre les intérêts du développement capitaliste chinois et ceux du conservatisme parasitaire, de la stagnation impérialiste. La force des antagonismes sociaux avait déjà poussé le parti de Mao à prendre le pouvoir, malgré ses errements petits-bourgeois et les réticences de Staline. Ce sont les mêmes pressions souterraines qui conduisent aujourd’hui la Chine (seule du « Tiers Monde ») à rejeter le lâche neutralisme des peuples faussement « émancipés » et le patronage « démocratique » des deux grands qui se partagent le globe. Voilà qui est suffisant pour justifier la critique chinoise du pacifisme khrouchtchevien dans lequel sont tombés tous les mouvements nationaux et coloniaux issus de la dernière guerre impérialiste.

Mais lorsque Mao présente comme de simples « divergences » entre la Russie et la Chine une antinomie profonde, une contradiction incurable du régime capitaliste, il reste l’esclave de l’idéologie antimarxiste et ne fait que refléter un rapport de forces favorable à l’impérialisme. Nous savons, nous, que ce ne sont pas des « divergences idéologiques » entre le parti russe et le parti chinois (divergences, qui plus est, sur l’interprétation des lamentables Déclarations de 1957 et 1960) qui ont finalement opposé l’État russe et l’État chinois. Bien au contraire, ce sont les obstacles matériels mis par la Russie bourgeoise à l’explosion révolutionnaire en Chine qui font aujourd’hui des anciens fantoches de Staline les adversaires de Khrouchtchev.

Conflits d’ordre économique entre la Russie impérialiste et la Chine arriérée troquant ses dernières rations de bouche contre les machines du grand capital, souvenir du pillage « anti-fasciste » de la Mandchourie qui fut ordonné par Staline, à la fin de la guerre, expérience décevante de « l’échange d’équivalents » qui devait caractériser les « nouveaux » rapports commerciaux à l’intérieur du bloc soviétique : tout cela détermine cette critique de l’impérialisme russe auquel Pékin reproche de « transposer dans les relations entre pays socialistes la pratique consistant à réaliser des profits aux dépens d’autrui ».

Mais plus que cela dont on parle, il y a ce dont on ne parle pas : le sabotage par l’Internationale moscovite du parti chinois dans les années cruciales de sa formation, les responsabilités politiques de l’État russe dans l’échec de la révolution de 1927, son poids idéologique mis au service de la bourgeoisie compradore et de l’impérialisme anglo-américain. Tout cela pour démontrer ce que la pratique dément aujourd’hui : que dans le feu croisé de l’impérialisme une révolution bourgeoise puisse atteindre ses fins sans l’intervention du prolétariat la transformant en révolution double et en faisant l’affaire du prolétariat international.

C’est parce que nous n’ignorons pas le potentiel révolutionnaire ainsi détourné de son cours historique que nous repoussons aussi par avance les tentatives de la « gauche » occidentale pour minimiser, au nom de la « théorie marxiste » ou de « l’unité du mouvement prolétarien », la signification, non pas théorique, mais pratique de cette révolte de Pékin contre Moscou. Ces courants, à l’image du Kremlin autour duquel ils gravitent, ne font que répéter la vieille trahison de la social-démocratie européenne à l’égard des révolutions nationales et coloniales. Ce n’est pas sur ces positions, déjà éprouvées par la guerre d’Algérie, que l’on peut prétendre donner aux Chinois une leçon de marxisme !

À la différence des anciennes manifestations de « l’extrémisme chinois » qui ne sortaient pas du cadre national-bourgeois (question agraire et lutte anti-impérialiste), la Lettre en 25 points qui a consommé la rupture sino-soviétique affirme des prétentions quant à la « ligne générale du mouvement communiste international ». Critiquant la politique nationale et internationale de Moscou, la Chine pose ouvertement sa candidature à la succession. Comme si le socialisme, qui fut porté bien haut en différentes époques, par les prolétariats anglais, français, allemand et russe, devait faire un nouveau pas vers l’Orient pour passer des mains des directeurs de kolkhozes à celles des paysans chinois.

Il n’échappera à personne que le passage de la Iᵉ Internationale à la IIᵉ et de la IIᵉ à la IIIᵉ ne dépendait pas seulement de la volonté marquée par le prolétariat d’un pays donné de se lancer à l’offensive, mais s’inscrivait dans une crise mondiale du capitalisme, dans une reprise générale des luttes de classe et dans la liquidation des erreurs théoriques et pratiques qui avaient miné l’action révolutionnaire dans la phase précédente. Parce que manquaient tous ces facteurs historiques, notre parti s’est opposé jadis à l’Internationale de Trotsky. Aujourd’hui, il nous paraît même tout à fait inutile de nous demander si ces facteurs existent, alors que se dresse à l’horizon l’Internationale beaucoup moins séduisante de Pékin. La seule question qu’il nous reste donc à poser est de savoir pourquoi les intérêts pressants de l’État chinois l’ont conduit non seulement à s’insurger contre l’impérialisme russo-américain, mais encore et surtout à donner à sa révolte la forme d’un combat pour le « socialisme » et « l’orthodoxie marxiste ».

À l’époque de l’impérialisme, le sort des révolutions bourgeoises des peuples opprimés est étroitement lié à l’action du prolétariat des métropoles capitalistes. Le caractère social de ces révolutions en fait ce que Marx a appelé des révolutions permanentes qui imposent aux noyaux prolétariens la tactique de double révolution. Cette tactique s’est vérifiée dans la Russie d’Octobre. Elle a été sabotée en Chine où le parti du prolétariat, après avoir adopté la théorie bourgeoise de la « révolution par étapes », renonça à son programme, à sa dictature et s’est finalement dissous dans le « Bloc des quatre classes ». Ainsi, le parti chinois fut-il de tout temps le parti le plus réformiste de l’Internationale moscovite.

Une autre particularité des mouvements nationaux-bourgeois à l’époque impérialiste, c’est qu’ils empruntent au prolétariat son idéologie et son drapeau. Tel fut en Russie le cas du populisme et de son sous-produit socialiste-révolutionnaire. Tel fut le cas en Chine du « populisme » de Sun Yat-Sen, fondateur du Kuomintang, et de son successeur, le parti « communiste » de Mao. Les conditions générales de la lutte sociale et politique dans cette phase historique poussent en effet la bourgeoisie dans les derniers retranchements de ses illusions progressistes et l’obligent même à céder la place à une autre classe qui fera en son nom, mais sous une autre enseigne la révolution que la première n’aura pas pu « achever ». Ceci prouve tout simplement que les antagonismes sociaux mis en jeu par une révolution nationale bourgeoise à l’époque impérialiste placent à l’ordre du jour l’intervention décisive du prolétariat non seulement autochtone, mais encore international.

Il faut donc bien voir que les critiques adressées aujourd’hui par Mao à Khrouchtchev (même lorsqu’elles paraissent irréprochables en théorie) ne relèvent pas d’une sérieuse tradition marxiste, d’une lutte indépendante du prolétariat chinois pour ses intérêts de classe, mais seulement de l’expérience récente par le mouvement national bourgeois des graves contradictions du système capitaliste mondial qui lèsent les intérêts immédiats de l’État chinois.

Une bonne moitié des « critiques » de Pékin consiste précisément à mettre à nu ces contradictions sur lesquelles Moscou entend fermer les yeux. Ainsi, lorsque la Lettre en 25 points affirme « s’en remettre, pour le sort des peuples du monde et celui de l’humanité, à l’unité et à la lutte du prolétariat mondial », elle ne fait qu’exprimer à sa manière cette thèse de l’Internationale Communiste selon laquelle sans l’action révolutionnaire du prolétariat des pays avancés, les peuples opprimés ne sauraient espérer leur complète émancipation sociale, pas plus que nationale. Ceci est un fait facile à constater même pour un dirigeant bourgeois. Mais là où le « socialisme » montre le bout de l’oreille et devient typiquement « chinois », c’est quand il renverse au profit de l’État national bourgeois la position de l’Internationale et déclare : « l’ensemble de la cause révolutionnaire du prolétariat international dépend en définitive de l’issue de la lutte révolutionnaire menée par les peuples de ces régions (arriérées – N.d.R.), qui constituent l’écrasante majorité de la population mondiale ». Telle est la façon « chinoise », qui fut aussi celle de Staline, d’envisager l’interaction des mouvements nationaux bourgeois et des luttes prolétariennes dans les pays avancés. En faisant dépendre de l’action « anti-impérialiste » des peuples opprimés la libération du prolétariat des métropoles, Pékin sacrifie tout bonnement aux intérêts de l’État chinois les intérêts du prolétariat international.

Parce qu’une violente poussée du capitalisme en Chine présenterait encore un caractère révolutionnaire, cette optique nationale n’exclut pas, comme dans le cas de la Russie khrouchtchevienne, la dénonciation des antagonismes sociaux et économiques qui rongent le monde capitaliste au cœur même de sa « prospérité ». C’est pourquoi Mao reproche aux Russes de méconnaître les luttes de classes au seul profit des luttes entre États, « d’admettre uniquement les contradictions entre le camp socialiste et le camp impérialiste et négliger ou sous-estimer les contradictions du monde capitaliste entre le prolétariat et la bourgeoisie, entre les nations opprimées et l’impérialisme, entre les pays impérialistes et les groupes monopolistes, ainsi que les luttes auxquelles ces contradictions donnent lieu ».

Par voie de conséquence, c’est la théorie même de la révolution qui est rejetée, lorsqu’on soutient « qu’au sein du monde capitaliste, les contradictions entre le prolétariat et la bourgeoisie d’un pays donné peuvent être résolues sans révolution prolétarienne, ou que les contradictions entre les nations opprimées et l’impérialisme peuvent être résolues sans révolution des nations opprimées ». Pour terminer, Pékin dénonce les illusions d’une victoire « pacifique » dans la lutte entre États et s’en prend à l’idée que « les contradictions entre les deux systèmes mondiaux, le socialisme et le capitalisme, disparaîtront automatiquement au cours de la ‘compétition économique’, que, par là, les autres contradictions fondamentales, dans le monde disparaîtront automatiquement et que naîtra un ‘monde sans guerre’, un monde nouveau de ‘coopération universelle' ».

Lorsqu’ils affirment que la « compétition économique » est un frein (provisoire d’ailleurs) aux luttes de classe dans les ex-colonies, comme dans les métropoles, que ces luttes ne peuvent avoir qu’une issue révolutionnaire et que la compétition entre les deux camps ne peut aboutir à un « monde sans guerres », mais contient tous les germes impérialistes de la guerre, les Chinois ne font que constater un état de fait dont ils sont victimes. Mais souligner l’existence de ces contradictions, alors que Moscou les nie, suffit-il à donner le droit de fixer la « ligne générale du mouvement communiste international » ? La reconnaissance de la lutte de classe n’est pas un programme de classe. En réalité, jusqu’ici, dans ses « critiques », le socialisme chinois est à peine arrivé au point d’où Marx est parti. Affirmer l’existence des luttes de classe, leur débouché révolutionnaire sur un ordre social nouveau instauré par une dictature de classe, c’est ce que Marx, dans sa fameuse lettre à Weydemeyer, disait avoir déjà trouvé dans la pensée des historiens bourgeois de la révolution française. Le marxisme commence lorsque toutes ces leçons de l’histoire, de la politique, de l’économie bourgeoise sont mises à profit par le prolétariat pour sa lutte de classe, sa révolution et sa dictature.

Loin d’avoir opéré ce renversement, le parti chinois ressort les vieilles méthodes et les phrases usées du stalinisme, mais à la sauce khrouchtchevienne. Ainsi, ne pouvant prôner ouvertement la « construction du socialisme » dans la seule Chine, il doit atténuer sa critique de l’impérialisme russe en préconisant un Comecon « démocratique » fondé sur « les principes de l’égalité complète, de l’avantage réciproque et de l’aide mutuelle de camarades ».

Aux partis prolétariens des métropoles et des pays arriérés il propose les mêmes objectifs qui furent les siens et ceux de tout le stalinisme. Dans les pays opprimés, front uni anti-impérialiste englobant « non seulement des ouvriers, des paysans, des intellectuels et des éléments petits-bourgeois, mais aussi la bourgeoisie nationale patriote, et même certains rois, princes et aristocrates patriotes » !!! À l’égard des pays de capitalisme avancé, « le parti du prolétariat doit, dans les circonstances actuelles, diriger activement la classe ouvrière et le peuple travailleur dans leur lutte contre le capital monopoleur, pour la défense des droits démocratiques, contre le danger fasciste, pour l’amélioration des conditions de vie, contre l’expansion des armements et les préparatifs de guerre de l’impérialisme, pour la défense de la paix mondiale et il doit soutenir énergiquement la lutte révolutionnaire des nations opprimées. » Qu’est-ce qu’il vaut mieux : pousser les luttes de classe dans ce sens réformiste et pacifiste, ou bien débarrasser le champ de bataille et implorer la paix, non pas des « braves », mais des morts frappés le dos tourné ?

Contrairement à la conception gradualiste du développement historique, le parti de Mao n’est pas devenu plus « révolutionnaire » sous la pression des événements, il répercute simplement à une plus grande échelle son réformisme impuissant devant les difficultés qui placent la Chine au cœur des contradictions du système capitaliste. Il est à prévoir que les oracles de la paix et de la collaboration de classes feront de la Chine le bouc émissaire des prochains soubresauts du monde bourgeois. Mais ce n’est pas à Pékin que les luttes à venir trouveront leur direction et leur âme. Car le prolétariat mondial ne peut sacrifier à l’État chinois ses propres intérêts, ni aux regroupements pseudo-révolutionnaires la longue maturation d’une avant-garde communiste à travers les antagonismes sociaux que développera justement la « compétition pacifique » entre les deux camps. À ce moment-là, la puissance de l’explosion révolutionnaire qui s’ensuivra, même si la Chine devait en être l’épicentre, sera mille fois plus grande que la modeste révolte politico-diplomatique de Pékin contre Moscou. Et lorsque le prolétariat chinois reprendra en mains ses propres affaires dans la tradition glorieuse de la Commune de Canton, on n’entendra plus parler depuis longtemps de « voie chinoise vers le socialisme », ni de « socialisme chinois » !