International Communist Party

Bilan 24

Vers une consolidation du front capitaliste en France

Pour peu que l’on examine la succession des événements qui se déroulent en France depuis le 6 février 1934, on est frappé par la liaison parfaite qui se manifeste entre l’oeuvre des différents gouvernements bourgeois, par l’homogénéité même du plan de l’attaque capitaliste contre le prolétariat. Certes, nous ne prétendons pas que les diverses positions du capitalisme français représentent chaque fois une conscience exacte des moyens à employer, mais incontestablement, si la bourgeoisie intervint dans chaque période déterminée pour battre le prolétariat, dans l’ensemble elle réalisa la conscience des objectifs qu’elle devait s’assigner. Ainsi, Doumergue ne pouvait prévoir Flandin, ce dernier ne pouvait prévoir Laval et aujourd’hui on ne sait encore si le Front Populaire est bien le successeur immédiat de celui-ci. Mais ce qui se dégage de ces périodes c’est la volonté de la bourgeoisie d’employer toutes ses forces sociales pour pulvériser à l’extrême le prolétariat et s’organiser solidement pour la guerre impérialiste. En tout cas, ce que démontre non seulement catégoriquement mais aussi principiellement la situation française, c’est qu’il n’est pas possible d’oeuvrer pour la révolution communiste en se situant au centre du cercle où vivent, luttent, évoluent la bourgeoisie et les forces sociales qui la desservent, car toujours, il s’avérera qu’entre droite et gauche, fascistes ou réactionnaires et front populaire existe un solidarité, la première étant le complément de la seconde et oeuvrera pour le maintien du capitalisme. Les positions des uns et des autres seront donc en concordance, l’envers et l’endroit de l’attaque frontale de la bourgeoisie contre les travailleurs. Ce que l’on qualifiera de contrastes fondamentaux entre radicaux-socialistes, socialistes ou centristes et la droite antidémocratique, seront des convulsions propres à la phase tourmentée des guerres et des révolutions, convulsions qui ne modifieront pas d’un dixième de millimètre la fonction capitaliste de ces courants et leur entière solidarité.

D’ailleurs, prenons la situation depuis le 6 février 1934.

Aux attaques de Doumergue, à ses arrêtés-lois, s’opposera la formation du front commun entre socialistes et centristes pour la défense de la république et de la démocratie, accord basé sur le rejet des grèves. Pendant que la droite bourgeoise livrera sa bataille, les traîtres de “gauche” paralyseront les ouvriers sur leur terrain de classe, mais les mobiliseront sur le front des intérêts de l’ennemi. Doumergue tombera sur le problème de la réforme de l’État, en réalité du fait de l’immaturité de la situation pour accompagner ses attaques économiques du démantèlement et de l’anéantissement des organisations ouvrières. Flandin qui lui succédera, poursuivra un programme plus à droite au point de vue des compressions des conditions de vie des travailleurs, des fonctionnaires, que celui de son prédécesseur, mais sera le champion gouvernemental de l’antifascisme. C’est sous son cabinet que surgiront les projets Marchandaux sur les ententes industrielles, que s’effectuera le soutien des grands minotiers sous le fallacieux prétexte de l’organisation du marché du blé, les décrets de “sacrifice national”, les mirifiques grands travaux de Marquet. En bref, Flandin poussera à l’extrême l’attaque contre les conditions d’existence des travailleurs, alors qu’à l’extérieur par le pacte franco-russe, les accords de Rome, de Londres, de Stresa, il essayera de maintenir le front unique contre l’Allemagne. Contre Flandin, le Front Commun agitera des vastes rassemblements mais saluera son antifascisme. En outre, le centrisme jettera les ouvriers désireux de s’opposer au capitalisme dans ses entreprises de “syndicat unique” en dehors de la C.G.T. et C.G.T.U. alors que les réformistes s’opposeront à toute unité.
Flandin tombera sous l’effet apparent d’une opposition à ses décrets-lois, à l’époque où se posera brusquement le dilemme de “déflation ou dévaluation”. En réalité, il s’agira d’une conséquence de la modification de la situation internationale évoluant vers la guerre et de la nécessité d’accentuer l’attaque contre le prolétariat, l’évolution des forces qui agissent en son sein, en fonction de cette perspective. Mais sous Laval apparaîtra ouvertement le danger des Ligues dont nous devrons nous occuper dans cette chronique. Le développement des attaques de Flandin subira ici un temps d’arrêt pendant lequel se fera l’exploitation à fond des déclarations de Staline obtenues par Laval encore ministre de Flandin, mais dès lors placé au premier plan. En outre, comme nous l’avons fait remarquer, la situation internationale verra l’Italie ouvrir sa campagne au sujet des incidents d’Oual-Oual et préparer son offensive en Abyssinie. Les ouvriers français seront donc appelés à défendre leur patrie, à approuver ses armements, à s’allier avec tous les républicains pour la défense de la république démocratique menacée par les Croix de Feu de la Rocque, au même moment où s’opérera une convergence des radicaux, des socialistes et centristes dans un “Front Populaire”. Il est évident qu’une situation trouble et confuse – et qui doit l’être pour permettre la réalisation de la manoeuvre capitaliste – peut porter à un développement de Ligues multiples exprimant l’énervement de la bourgeoisie. Mais pour qu’existe vraiment un danger fasciste il faut que le capitalisme se retrouve derrière ses formations de combat pour écraser par la violence un prolétariat dont ses forces démocratiques ont peine à maîtriser les mouvements. Brest et Toulon, où les grévistes furent traités de provocateurs, et bien avant la manifestation du 14 juillet où les ouvriers s’alignèrent avec les radicaux sous le drapeau tricolore, prouvent que centristes et socialistes arrivent à leur fins puisque Laval put lancer ses décrets-lois, deux jours après le 14, reprenant en somme le plan de Doumergue et de Flandin pour le pousser jusqu’à ses conséquences ultimes. Et ici, encore une fois, socialistes et centristes jetteront les ouvriers dans l’orgie de l’unité syndicale où sera noyée toute tentative de résistance au capitalisme.

C’est à ce moment qu’apparaît enfin le danger imminent (?) du fascisme en France, alors que d’une part les pleins pouvoirs donnés à Laval expirent, que le Front Populaire envisage son accession au gouvernement, que le Congrès de Wagram des radicaux prend une positon ambiguë envers le cabinet Laval où figurent des radicaux, dont Herriot. Par ailleurs, la situation internationale s’aggrave et le déroulement de la guerre en Abyssinie rapproche la conflagration mondiale.

Sommes-nous devant un nouveau changement de la situation en France ? Certains symptômes pourraient le faire présumer. Tout d’abord l’ampleur de la campagne – parfois rocambolesque – menée contre les ligues fascistes qui, à leur tout, expriment par une recrudescence de leur activité toute la complexité de situations troubles évoluant vers la guerre ; d’autre part, le congrès de Wagram des radicaux qui a accepté l’oeuvre de compression de Laval – à part certaines réserves pour plus de “justice” dans l’application des décrets-lois – mais a jugé insuffisantes les mesures adoptés par celui-ci envers les organisations para-militaires (il semblerait même que les radicaux aient rejeté le marché de Laval proposant des mesures plus énergiques contre les ligues en échange d’un appui des premiers pour la prorogation des chambres et le vote des budgets). Enfin, le récent vote dela commission des Finances qui, dans sa grande majorité, a voté une résolution s’inspirant du congrès radical malgré les avertissements de Laval. Sommes-nous à la veille du triomphe du front populaire?

En réalité, une modification assez importante de la situation s’est déjà vérifiée et l’avènement d’un gouvernement de Front Populaire n’aurait qu’à la sanctionner. La conclusion de la campagne du “Populaire” et de “L’Humanité” pour l’interdiction des ligues s’est trouvée être les décrets lancés à la veille de Wagram où Laval accentua les mesures de Doumergue et Flandin – combattus à l’époque par socialistes et centristes – au sujet des manifestations sur la voie publique. On a voulu voir dans ces textes un coup porté aux ligues, mais la lettre ouverte de la Rocque, marquant son acceptation de celles-ci, montre qu’il s’agit bien plus de mesures contre les travailleurs ; de la réalisation concrète de la fameuse réforme de l’État, envisagée par les précédents cabinets. Et le paradoxe fut ici de voir les ouvriers accepter cette nouvelle attaque alors que le Front Populaire les entraînait dans une agitation ayant pour base l’accentuation extrême de ces mesures soi-disant contre les fascistes et la lutte contre Laval incapable de les appliquer. Mais le déluge de plus de 300 nouveaux décrets-lois lancés à la veille de l’expiration des pleins pouvoirs, la campagne de panique déterminée autour des importantes modifications de la commission parlementaire des Finances (rétablissement d’un milliard et demi de dépenses) prouvent qu’effectivement nous nous trouvons à la veille d’un tournant de la situation. Le prolétariat qui a été abasourdi et puis entraîné par la lutte entre “sanctionnistes” et “anti-sanctionnistes”, ligues fascistes et front populaire, ne peut évidemment plus se rendre compte que toute la fièvre politique qui agite aujourd’hui la France, pourrait parfaitement trouver son débouché dans une dévaluation et la constitution d’un gouvernement populaire qui, comme en Belgique Van Zeeland, “envisagerait” de corriger l’oeuvre des gouvernements “déflationnistes”. L’expérience belge prouve qu’avec la dévaluation monétaire il est possible de frapper profondément le prolétariat sans réaction de sa part, la hausse des prix pouvant s’échelonner sur plusieurs mois, alors qu’il est possible d’exploiter des indices superficiels de reprise économique. De toute façon, l’atmosphère se crée en France pour pareille opération et les dernières mesures de Laval pour la centralisation des forces répressives de l’État pourront vraisemblablement glisser dans la vie politique à la faveur des “grandes” luttes parlementaires où se jouera le sort du cabinet Laval.

Cette dernière phase prouve encore une fois que toutes les forces du capitalisme se trouvent bien à leur place pour neutraliser toute action de classe du prolétariat. Le front populaire mènera une campagne contre les plans de guerre des ligues et par ce moyen fera accepter les mesures draconiennes de Laval contre le prolétariat. Les ligues fascistes se donneront pour tâche d’énerver l’opinion alors que radicaux, socialistes et centristes jetteront les premières pierres pour une éventuelle dévaluation et un cabinet de gauche, afin de poursuivre la manoeuvre des compressions capitalistes dans une atmosphère où il sera possible de mobiliser les ouvriers autour du gouvernement populaire pour le soutien d’une alliance “antifasciste” de l’Angleterre et de la France.

Au sein même du prolétariat la confusion suivra son cours. Après l’organisation d’un “Zimmerwald” avorté, les trotskistes, Don Quichotte de l’indépendance Abyssine et de la lutte au sein du parti socialiste, anarcho-syndicalistes partisans du pouvoir aux syndicats, communistes de “gauche”, mais indéterminés sur les problèmes fondamentaux du moment, syndicalistes “purs”, bref, tout ce qui prétend s’opposer au front populaire se prépare à nouveau à constituer des “gauches syndicales” qui, ne sachant elles-mêmes ce qu’elles veulent, vont se présenter comme des ancres de salut pour les ouvriers noyés dans l’unité syndicale évoluant vers le déclenchement de la guerre. Ce n’est pas au sein de ces groupements que s’ébaucheront les positions de résistance des masses prolétariennes, bien au contraire ils représenteront de nouveaux obstacles que le prolétariat devra surmonter. Ce seront donc les combats du type de Brest et de Toulon qui verront les ouvriers français tenter d’ériger leur front de classe et c’est à leurs lueurs ultimes que nous verrons peut-être surgir des fondements communistes pour créer un noyau révolutionnaire en France. Une discussion sur la grande signification de ces événements par rapport aux positions prises par les socialistes et centristes, discussion qui aurait pour but l’élaboration d’un texte programmatique exprimant les intérêts du prolétariat français nous paraît d’une importance fondamentale. Mais les différents groupes prétendant au rôle de noyau du nouveau parti, tous sans exception aucune, sous l’étendard suggestif et trompeur de la “base de masse” ne feront que rivaliser avec les hommes du front populaire et tous les déchets du mouvement prolétarien (pupistes, doriotistes, etc.) et le prolétariat français se trouve donc dans l’impossibilité de comprendre que la condition essentielle pour reconstruire la “base de masse”, pour recueillir l’enseignement qu’ont donné les héros de Brest et de Toulon, consiste justement dans l’expulsion de tous les traîtres qui trônent dans les “mouvements de masse actuels”, expulsion qui n’est possible qu’au travers de la reconstruction des bases idéologiques de la lutte ouvrière.

Pendant que réformistes et centristes scellent l’union sacrée, des mineurs anglais font la grève au fond des puits

Pendant que réformistes et centristes scellent l’union sacrée, des mineurs anglais font la grève au fond des puits.
À peine le Congrès du Labour Party avait-il clos ses travaux que, brusquement, éclataient des mouvement grévistes au pays de Galles. Les faits brutaux de la lutte des classes répondaient aux discours tonitruants des leaders socialistes appelant les travailleurs à soutenir leur propre impérialisme. Du Congrès de Brighton il n’y a vraiment rien de particulier à dire si ce n’est qu’il exprima – mieux encore que les précédents Congrès – la force de la plus vieille bourgeoisie européenne qui, par le massacre des ouvriers chartistes d’abord, de la corruption des Trades-Unions ensuite, est parvenue à river profondément à elle le prolétariat anglais. C’est avec la plus-value de millions et de millions d’indigènes, par une imposition féroce et barbare de l’ordre des Indes à l’Afrique, que l’impérialisme anglais a nourri sa corruption dans la métropole et qu’il a permis le développement d’un mouvement syndical extrêmement pourri, pépinière de ministres et de traîtres.

Le Congrès de Brighton s’est donc déclaré partisan de l’application des sanctions contre l’Italie. Mieux encore, les réformistes constatèrent avec joie que le gouvernement national leur avait emprunté cette position. La critique gouvernementale de ce parti “ouvrier” de nom mais “wight” de substance, résida dans un appel aux ouvriers à porter au pouvoir le Labour Party qui appliquerait “sincèrement” la politique des sanctions. D’ailleurs, en perspective de la constitution d’un cabinet travailliste, les larbins de la bourgeoisie anglaise ont proclamé qu’ils n’exigeaient même pas la séparation de la Grande Bretagne d’avec ses colonies, mais que la S.D.N. donne à l’Angleterre un mandat “civilisateur” pour toutes ses possessions.

Des trois courants qui se sont exprimés à ce Congrès, il n’y aurait que quelques mots à dire : l’aile gauche de Sir Crips est une faible reproduction de la phraséologie type Independant Labour Party, alors que la droite social-chrétienne de Landsbury est un phénomène anachronique qui exprime l’état arriéré du mouvement ouvrier anglais. L’ensemble du Labour Party se retrouve fidèle derrière son impérialisme, prêt à appeler les ouvriers à verser leur sang pour maintenir l’intégrité de l’empire britannique, l’exploitation de millions d’indigènes. Le seul trait caractéristique de ces assises, c’est qu’elles se sont déroulées en dehors des orgies “unitaires” où se retrouvent contristes et socialistes. C’est qu’en Angleterre le communisme et sa dégénérescence centriste n’ont jamais mordu sérieusement, alors que le bastion capitaliste au sein du prolétariat est resté presque intangiblement les puissantes Unions syndicales. Les circonstances historiques favorables pour le développement révolutionnaire ont été chaque fois galvaudées et torpillées par une Internationale passée au service des intérêts diplomatiques de la Russie. Qu’il nous suffise de mentionner la grande grève des mineurs anglais de 1926. D’autre part, la crise économique elle-même n’est pas parvenue à secouer les masses prolétariennes où le capitalisme a permis la formation de catégories de chômeurs permanents entretenus avec la plus-value extraite des colonies.

C’est dans ce milieu historique, au milieu de la mobilisation du prolétariat, autour des sanctions exigées vertueusement par la Grande-Bretagne, non pas “intérêt” dit-on, mais au nom du respect du Covenant ; c’est au moment où la Home Fleet mouille dans la Méditerranée, que des mineurs du pays de Galles, un des centres industriels les plus importants de l’Angleterre, ont déclenché une bataille de classe. Les 150 mineurs de la Nine-Miles-Point qui ont fait la grève au fond du puits ont posé apparemment non le problème substantiel, mais subordonné. En effet, ils exigeaient l’interdiction pour des affiliés d’organisations patronales, donc de briseurs de grèves, de travailler alors qu’ils voulaient leur affiliation à l’Union Syndicale Ouvrière. Pour qui connaît la politique des Unions réformistes, on ne voit pas bien ce qui les distingue des organisations patronales. Cependant, le fait que les mineurs aient hué leurs chefs syndicaux proposant un compromis, surtout le fait que la solidarité avec ce puits se traduisit par des mouvements de grève où le problème du relèvement des salaires fut posé, cet ensemble d’éléments prouve qu’en réalité il s’agissait d’une réaction ouvrière en vue de concentrer sur un front de classe les ouvriers pour la lutte contre l’exploitation capitaliste et contre ses agents.

Au milieu de l’indignation “vertueuse” qui secoua l’Angleterre contre l’agression italienne en Abyssinie, les secousses sociales du pays de Galles passèrent inaperçues ou dans l’indifférence. Pourtant, il ne s’agissait pas d’un mouvement d’attachement aux organisations syndicales, car, sinon, les ouvriers n’auraient pas déclenché leurs luttes en dehors d’elles, contre elles. Certes, l’embauchage des jaunes fut un élément qui fit déborder le vase ; certes, la revendication des mineurs fut le renvoi des jaunes, mais, en provoquant une grève de la faim au fond de la mine, les mineurs gallois témoignaient ouvertement qu’ils n’avaient plus à compter avec les syndicats dirigés par les réformistes. Cela ne signifie pas que les communistes aient pour tâche de propager cette forme de lutte ! Non. Il s’agit d’une expression bien déterminée de la lutte des classes dont il faut dégager la portée immense. Aujourd’hui, les mineurs gallois font la grève de la faim, exposent leur vie afin de faire reculer leurs exploiteurs et huent les traîtres des Trades Union. Seulement, demain ces mêmes ouvriers, sous le fouet des nouvelles situations, se regrouperont non plus pour des grèves au fond des mines, mais pour une lutte au grand jour et alors, ils se heurteront aux leaders des Trades Unions. C’est pourquoi les batailles qui se sont déroulées au pays de Galles ne peuvent recevoir d’autre interprétation que celle d’un jalon pour ces situations.

Fait curieux et qui marque en même temps combien s’accentue le processus de morcellement du prolétariat dans les pays à régime dit démocratique, les grèves au fond des puits qui caractérisèrent les luttes des prolétariats balkaniques martyrisés par des dictatures militaires, s’implantent dans nos pays aux organisations syndicales de masses. C’est bien là un indice que sous tous les cieux, dans le monde entier, les exploités, la classe prolétarienne, vaincue, écrasée par la violence ou par la corruption, gît aujourd’hui dans une prison d’acier où socialistes et centristes la maintiennent à tout prix. Ce sont les situations de la guerre qui feront sauter les barreaux de cette geôle et qui sonneront le ralliement des masses, non pour des actes de désespoir, mais pour des batailles révolutionnaires victorieuses.
C’est dans ces mouvements spontanés que se retrouve aujourd’hui le prolétariat anglais et non aux Congrès imposants des Trades Unions où vit une masse amorphe de délégués sans conscience prolétarienne. C’est au travers d’eux que la lutte des classes se fraie actuellement sa voie : c’est par eux que les ouvriers anglais se rendent compte qu’ils ont à reconquérir des organisations. Aussi faible qu’aient été les répercussions des grèves du pays de Galles, quand même, face au concert des agents capitalistes, ils auront fait entendre la voix de classe du prolétariat britannique.

La résolution du Congrès des Italiens de Bruxelles

Nous publions ci-dessous la résolution votée par le Congrès des émigrés italiens anti-fascistes qui s’est tenu à Bruxelles ces derniers temps. Bien qu’elle ait été reproduite par la presse, nous avons [Note de l’ex-site Smolny : coupure dans le texte original. Proposition de remplacement : nous avons pensé qu’il était intéressant d’exposer la collusion de ce Congrès avec] la S.D.N., sous les yeux de nos lecteurs.
Nous publions également la motion de notre fraction présentée à ce Congrès, motion qui fut escamotée et passée sous silence par socialistes et centristes.

M. Bénès, Président de la S.D.N.,

Le Congrès des Italiens contre la guerre d’Éthiopie qui, dans les circonstances actuelles a dû se réunir à l’étranger pour proclamer son attachement à la paix et à la liberté ;
Groupant dans une commune volonté de lutte contre la guerre des centaines de délégués mandatés par les masses populaires de l’Italie et de l’émigration italienne et représentant l’opinion italienne, des catholiques aux libéraux, des républicains aux socialistes et aux communistes ;
Constate avec la plus grande satisfaction que le Conseil de la S.D.N. a nettement distingué par la condamnation de l’agresseur, les responsabilités du gouvernement fasciste de celle du peuple italien ;
Affirme que la guerre d’Afrique est la guerre du fascisme et non celle de l’Italie, qu’elle a été déclenchée contre l’Éthiopie et contre l’Europe sans aucune consultation du pays et au mépris non pas seulement des engagements solennels pris vis-à-vis de la S.D.N. et de l’Abyssinie, mais aussi au mépris des sentiments et des intérêts véritables du peuple italien ;
Sûr d’interpréter la pensée authentique du peuple italien, le Congrès déclare qu’il est du devoir de la S.D.N., dans l’intérêt aussi bien de l’Italie que de l’Europe, de dresser un barrage infranchissable à la guerre et il s’engage à soutenir les mesures qui seront prises par la S.D.N. et par les organisations ouvrières pour imposer l’arrêt immédiat des hostilités.

La motion présentée par la fraction au Congrès des Italiens

Parallèlement à l’aggravation de la crise du capitalisme et à son acheminement vers la déflagration mondiale, se vérifie aussi l’aggravation de la crise qui dévaste le mouvement prolétarien au sein duquel vont prendre une influence monopoliste les forces qui ont permis à la bourgeoisie d’écraser la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière, ces forces qui organisent le “Congrès des Italiens” pour appuyer les solutions prises la Société des Nations.
Le capitalisme italien qui s’est trouvé, à la suite de circonstances historiques particulières, à devoir pendre la tête – à l’échelle mondiale – des forces qui en abattant le prolétariat, la seule force capable de s’opposer à la guerre parce que capable de construire une société sans classe, devait aussi prendre la tête des forces qui se dirigent vers le déclenchement de la guerre.
La situation actuelle est justement caractérisée par la nécessité devant laquelle se trouve la bourgeoisie italienne d’anticiper sur les autres bourgeoisies et de prendre l’initiative en vue de la conflagration internationale : l’expédition en Abyssinie ne peut être contenue dans les limites d’une entreprise coloniale malgré toutes les tentatives qui sont faites dans cette direction par Mussolini et cela parce que – à l’encontre de ce qui se vérifiait avant-guerre – aujourd’hui les possibilités n’existent plus pour un développement du régime capitaliste au travers de la conquête de marchés coloniaux, alors que l’axe des situations actuelles se trouve être le duel entre le capitalisme et le prolétariat autour du problème du pouvoir.
C’est sur ce plan réel des situations que se situe l’actuel “Congrès des Italiens”. La seule base sur laquelle pourrait être placée la lutte du prolétariat est celle de la lutte des classes et de la mobilisation du prolétariat de tous les pays sur le front des organisations syndicales. Contre ce plan de classe se développe toute l’action qui se masque sous le masque de la défense de la paix – l’intérêt de l’impérialisme anglais. Cet impérialisme en même temps qu’il défend ses intérêts, prend manifestement le chemin de la guerre, forcé qu’il y est par la base même de son régime. Font cohorte à cet impérialisme, les régimes capitalistes des autres pays et la Russie Soviétique elle-même qui a rompu avec le prolétariat international au même moment où elle a proclamé son attachement à ce que l’Internationale Communiste qualifia, lors de sa fondation, de “Société des Brigands”.
Le Congrès actuel se place sur le même terrain que la Société des Nations, celui de la défense du régime d’oppression esclavagiste du Négus, et se déroule sur la base de l’exclusion du seul groupe de l’émigration qui soutient une mobilisation des ouvriers sur la base de leurs revendications et de leurs organismes de classe. Cette position des organismes initiateurs du Congrès comporte comme consquence logique de la part de la fraction italienne de la gauche communiste, l’appel aux ouvriers d’abandonner ce Congrès pour appuyer l’initiative tendant à la convocation d’une Conférence Syndicale Internationale de l’émigration italienne.

La tension de la situation italienne et internationale

Le développement de la situation internationale se concentre toujours davantage autour de l’expédition italienne en Abyssinie qui a bien vite dépassé les contours d’un conflit limité à l’Italie et à l’Éthiopie pour devenir une opposition aigüe entre l’Italie et l’Angleterre, déterminant aussi une disposition vers une conflagration mondiale soit pour ce qui concerne le regroupement des États autour des constellations antagonistes, soit pour ce qui est de la réalisation des conditions pour cette conflagration à l’intérieur de chaque État où les bases se concrétisent pour la mobilisation du prolétariat autour de sa bourgeoisie respective. Nous n’en sommes actuellement qu’à la première phase de la préparation des conditions matérielles et politiques de la guerre, mais il est évident que seule une analyse approfondie de la situation actuelle nous permettra d’entrevoir les perspectives surgissant de l’ouverture des hostilités en Afrique, et cela dans l’hypothèse aussi où la précipitation des situations vers son issue définitive dure plus longtemps que ne le ferait croire la forte tension de la situation actuelle. D’autre part, le poids considérable que prend l’Italie dans le développement des événements internationaux n’est évidemment pas dû au hasard, mais dépend de la maturation d’un processus qui n’est pas particulier et exclusif à la péninsule mais découle du système capitaliste qui étend sa domination dans le monde entier. En Italie nous n’aurons donc pas des manifestations accidentelles des situations mais simplement une apparition d’événements qui ne peuvent représenter qu’une anticipation à l’égard de tous les autres pays. Une compréhension réelle de la situation italienne a donc une valeur internationale et nous permettra de connaître les mobiles réels des événements dans les autres pays, au delà de toutes les apparences contradictoires et confusionnistes des contingences actuelles. Enfin, pour ce qui concerne les perspectives, nous pourrons les établir au point de vue international pour autant que nous saurons découvrir les possibilités réelles des batailles de classe en Italie, et déterminer le degré et l’enjeu de ces batailles dans un pays où le prolétariat qui a connu treize années de dictature fasciste après avoir frôlé, en 1919-1920, la réalisation des objectifs suprêmes de la conquête du pouvoir, alors qu’il a perdu cette bataille à cause de l’absence d’un parti pouvant le diriger au déclanchement et à la victoire de l’insurrection pour la fondation de sa dictature en vue du triomphe de la révolution mondiale et de la construction de la société communiste.

Deux critères peuvent être employés pour expliquer les événements actuels : l’un qui reconnaît les protagonistes des situations en la personne des impérialismes compétiteurs, l’autre qui affirme que ces protagonistes ce sont le capitalisme et le prolétariat international. Le premier fera dépendre l’évolution des situations de la capacité de l’impérialisme italien de faire face à l’ opposition anglaise, sinon par la violence armée au moins par l’exploitation de l’état convulsif des rapports internationaux afin de constituer un bloc autour de soi ; le second, celui de classe, verra le développement des situations non en fonction de la possibilité ou de l’impossibilité d’un compromis entre les États antagonistes, mais seulement en dépendance du rapport de force actuel entre le prolétariat et le capitalisme au point de vue international aussi bien que pour ce qui concerne l’Italie elle-même. Le dilemme guerre-révolution n’est pas simplement l’opposition de deux issues de tout un cycle de situations : donc que dans l’hypothèse d’un prolétariat anéanti pourrait se dresser un capitalisme reprenant ses forces et la capacité de rester à la tête de la société. Ce dilemme ne doit pas obscurcir la vision réelle de tout le processus historique et nous faire oublier que même dans l’hypothèse où le capitalisme parvient à déchaîner la guerre en une situation à laquelle la seule solution à y opposer est la révolution, même dans cette hypothèse le capitalisme, bien loin de traverser une situation qui lui serait favorable, se trouve par contre exposé aux pires risques pour sa domination et les possibilités pour des explosions révolutionnaires surgissent inévitablement de la guerre elle-même. La guerre ne fait qu’exprimer dans l’intérêt du capitalisme, l’aboutissement d’un processus dont les termes restent de classe, et son déclenchement ne supprime nullement les éléments de la réalité qui reste celle de la révolte des forces de production contre le mode de production capitaliste, du duel pour le pouvoir entre la bourgeoisie et la classe ouvrière. Ces considérations nous amènent à affirmer que la phrase courante de la guerre pour la conquête des nouveaux marchés ne fait qu’exprimer un élément secondaire du problème, alors que, au point de vue historique, social et politique, la guerre résulte d’une altération profonde de tout le mécanisme de l’économie capitaliste à l’intérieur des différents pays aussi bien qu’au point de vue international. L’expédition en Abyssinie, par exemple, ne dérive pas en ordre principal des besoins d’expansion de l’impérialisme italien, mais du désaxement de l’économie capitaliste italienne ne pouvant se survivre qu’à la condition de s’orienter vers la guerre. D’autre part, la résistance acharnée de l’impérialisme anglais ne s’explique pas seulement à cause du danger que ferait courir à ses possessions l’occupation italienne de l’Abysinie (à ce sujet Mussolini avait donné les plus amples garanties ), mais là aussi à cause du débordement des forces économiques qui ne peuvent plus vivre dans l’enceinte précédente et se dirigent vers la conflagration armée.

Cette précision n’a pas une valeur d’intérêt théorique mais il en découle d’incalculables conséquences au point de vue politique. En effet, l’opinion qui domine actuellement au sein du mouvement ouvrier consiste à croire que l’expédition en Abyssinie est le produit inéluctable du régime fasciste et que dès lors il est possible d’éteindre les dangers de guerre par une opposition se dirigeant vers l’isolement du fascisme italien. Cette thèse s’amplifie ensuite jusqu’à prendre les proportions que lui donnent centristes et socialistes qui appellent le prolétariat international à se ranger derrière les décisions sanctionnistes de la Société des Nations afin de paralyser l’agresseur. En réalité il s’agit de bien autre chose et n’importe quel gouvernement qui se serait trouvé en Italie, n’aurait fait autre chose que ce que fait Mussolini lui-même. D’autre part, il est clair que bien qu’elles se couvrent du masque de l’antifascisme, les forces les plus agissantes vers une conflagration internationale sont justement celles qui se regroupent autour des centristes et des socialistes qui préconisent l’application rigoureuse des sanctions militaires. À l’encontre de tous les mouvements pour la “paix” d’avant 1914, les mouvements actuels pour la “paix” se dirigent nettement vers un conflit armé. La position actuelle des travaillistes anglais (pour ne citer qu’un exemple parmi les autres) prouve clairement que la guerre n’est pas le produit d’un régime particulier (le fasciste), ni d’un capitalisme particulièrement désavantagé sur le front économique international, mais résulte des bases mêmes du régime capitaliste. L’attitude des travaillistes anglais deviendrait incompréhensible en fonction des intérêts de l’impérialisme britannique car, ainsi que nous l’avons indiqué, la sauvegarde de ses intérêts était parfaitement assurée par les garanties que Mussolini avait fournies.

Ce qui précède nous amène à la conclusion que l’attitude du mouvement ouvrier ne peut dépendre que d’une attaque simultanée du prolétariat contre tous les États sanctionnistes aussi bien qu’anti-sanctionnistes (Russie comprise) car tous ces États sont, de par la situation économique, condamnés à être parfaitement solidaires du cours qui les conduit à la conflagration mondiale.

Ces considérations vont se trouver confirmées quand nous examinerons la signification réelle de l’expédition italienne. S’agit-il d’une conquête coloniale d’une part, de l’indépendance d’un pays faisant opposition à l’impérialisme agresseur d’autre part ? Il n’est nullement nécessaire de procéder à une analyse de la situation économique italienne pour démontrer que les conditions élémentaires pour une expédition coloniale n’existent nullement. En effet, le rythme d’accumulation du capital devrait y être si intense que du fait de l’impossibilité de le satisfaire dans les limites consenties par l’économie capitaliste et à l’intérieur des frontières, une possibilité se présenterait pour des investissements à très longue échéance, tels que peuvent l’être ceux dans les colonies où de grands travaux préparatoires et s’échelonnant sur plusieurs années sont indispensables avant de pouvoir en retirer des profits. Or, dans la situation actuelle en Italie, nous assistons – dans des proportions infiniment plus graves que dans les autres pays – à une stagnation des capitaux qui fuient à cause évidemment de la crise et de l’impossibilité de vendre les produits jusqu’aux entreprises où le cycle de la production industrielle est très bref ; en de telles conditions le placement des capitaux considérables et à très longue échéance se présente comme une impossibilité absolue. Une analyse attentive des conditions économiques dans lesquelles se sont effectuées les grandes conquêtes coloniales (dans les deux dernières décade du siècle passé et la première décade de notre siècle) nous permettrait de confirmer la thèse économique que nous avons énoncée. En effet, ces conquêtes ont bien eu lieu en des périodes de crise ou de dépression, mais ces dernières se déroulaient en une période historique dont les caractéristiques sont profondément opposées à celles de la situation que nous vivons actuellement. La stagnation des capitaux et l’impossibilité de leur investissement dans la production capitaliste se vérifiaient alors que le faible degré du développement des forces de production ne menaçait pas encore les bases mêmes du régime bourgeois : la potentialité de la production pouvait s’épancher soit dans la reprise économique du marché métropolitain, soit dans la création de consommateurs additionnels dans les colonies. Actuellement, il en est tout autrement des crises et de la dépression. Ces dernières ne représentent nullement des moments d’arrêt provisoire de l’économie capitaliste capable de reprendre ensuite son élan nouveau, mais sont remplacés par les phases de la crise chronique du capitalisme traversant la période historique du déclin définitif de l’économie bourgeoise. La potentialité actuelle des forces de production heurte violemment les bases du régime capitaliste incapable d’assurer leur épanchement et, de ce fait, la congélation des capitaux se présente comme un problème insoluble, leur dégèlement (la formation des nouveaux profits) n’étant possible qu’à la condition d’un élargissement formidable de la masse de la production, cet élargissement étant d’autre part inconcevable dans les limites du régime capitaliste.

Les événements qui ont précédé l’ouverture des hostilités en Afrique confirment pleinement ce que nous venons de dire au sujet du caractère réel de cette entreprise qui n’est point celui d’une conquête coloniale, mais représente le prélude de la conflagration internationale. En effet, s’il s’était agi d’une expédition coloniale, on comprendrait difficilement que l’impérialisme italien se soit trouvé dans la nécessité de repousser l’offre franco-anglaise qui fut faite en août 1935 à Paris et qui contenait non seulement d’amples satisfactions territoriales mais aussi l’assurance de concessions financières importantes et représentant un élément de tout premier ordre dans les conditions difficiles que traverse actuellement l’économie italienne. Si ces propositions ont été refusées par l’impérialisme italien cela dérive du fait que son économie ne traverse pas une situation à laquelle pouvait fournir une issue le compromis avantageux de la Conférence de Paris ; c’est que nous sommes entrés dans la phase supérieure où elle ne peut se diriger que vers la guerre. Cela est d’ailleurs confirmé par l’importance des mesures militaires prises par Mussolini et qui sont absolument disproportionnées là la valeur de l’expédition en Afrique aussi bien qu’injustifiées à l’égard de la situation en Europe ne comportant pas des dangers d’ouverture immédiate d’hostilités. Il en est de même pour ce qui est de l’économie anglaise : la mobilisation de la flotte anglaise dans la Méditerranée ne procède pas du danger que ferait courir aux possessions anglaises la menace italienne, mais elle aussi caractérise la phase supérieure franchie par l’économie britannique.

Une autre considération d’ordre historique est à retenir. Quand nous examinons la nature des colonies italiennes, nous constaterons que leur importance n’est nullement d’ordre économique mais stratégique, l’Érythrée, la Somalie aussi bien que la Libye sont loin de représenter pour l’impérialisme italien ce que représentent pour la France et l’Angleterre les riches colonies qu’elles ont pu conquérir. Pour nous en tenir à la conquête italienne de la Libye (l’Érythrée et la Somalie ont été conquises au cours de la période ascendante du capitalisme pendant laquelle le problème de la guerre impérialiste n’était pas encore inéluctable et immédiat), il est absolument clair que les répercussions de cette conquête aux Balkans d’abord, dans les autres pays ensuite, se sont dirigées vers le conflit mondial et nous pouvons affirmer que les prémisses de la guerre de 1914 nous les retrouvons justement dans l’expédition italienne en Libye, expédition qui fut dirigée non par un gouvernement réactionnaire, mais par le chef de la gauche bourgeoise, Giolitti, qui avait pu obtenir l’aide indirecte des socialistes dans le plan qu’il développa avec succès pour désarmer les organisations prolétariennes et les rattacher de plus en plus à l’État capitaliste.
Le poids considérable de l’Italie dans les rapports inter-impérialistes dépend des circonstances mêmes du développement de ce capitalisme arrivant l’un des derniers dans la courbe des révolutions bourgeoises et manquant totalement des matières premières indispensables à une économie industrielle. L’expédition actuelle de Mussolini en Afrique ne dépend nullement des nécessités particulières du régime fasciste, aussi bien qu’elle n’est point une nécessité de diversion ou une entreprise de prestige de la dictature ; elle a des raisons bien plus profondes et ainsi que nous l’avons dit à d’autres occasions, n’importe quel gouvernement qui se serait trouvé au pouvoir, n’aurait pu faire autrement que ce que fait Mussolini. Il est évident qu’il s’agit ici d’une hypothèse abstraite car, en réalité, les différentes nécessités du capitalisme sont assurées par la droite ou la gauche, suivant que les possibilités existent ou non pour corrompre les ouvriers afin de leur arracher leur adhésion ou leur appui à une politique bourgeoise donnée.

La tentative actuelle du Front Populaire italien de considérer la guerre en Afrique comme une “guerre fasciste” ne pouvant pas engager “l’honneur du peuple italien” (!) et pour déterminer un mouvement sous le mot d’ordre de “Via Mussolini” (au dehors Mussolini), cette tentative pour le “gouvernement de la paix et de la liberté” échouera non parce que le capitalisme italien a des préférences organiques pour les fascistes, ,mais parce que dans la situation actuelle la seule forme pour annihiler le prolétariat consiste dans la répression féroce et les conditions n’existent pas pour répéter la manœuvre de Giolitti, en 1911 : écraser les révolutionnaires pour obtenir ensuite la passivité des masses envers la politique impérialiste.
Enfin, si nous voulons expliquer les dernières mesures économiques prises par Mussolini en Italie, il serait bien difficile de les considérer en fonction des nécessités de l’ expédition africaine. Tout d’abord, nous n’assistons nullement à un soudain et brusque changement immédiat, mais à l’aboutissement de tout un cours dont les causes résident non dans la préparation de la guerre en Abyssinie (cette disposition du capitalisme italien ne date que du début de cette année), mais dans le rapport de force entre les classes en Italie et dans les vicissitudes de la crise économique dans la péninsule par rapport à la crise mondiale. L’intervention croissante de l’État dans le domaine économique n’est d’ailleurs pas une revendication particulière au fascisme, celui-ci par contre avait affiché le programme de restituer l’État à ses fonctions propres en l’expurgeant de toutes ses fonctions économiques que le socialisme réformiste lui avait donné. Si le fascisme s’était dirigé vers une attribution progressive des fonctions économiques (jadis dévolues à l’initiative privée), ce n’est donc pas en obéissance d’un dogme qui lui serait particulier (le plan De Man accepté avec des variantes plus ou moins importantes par les socialistes de tous les autres pays ne fait d’ailleurs que se diriger vers un chemin analogue à celui des fascistes), mais le fascisme ne faisait qu’obéir à des nécessités économiques dont il ne sera qu’une expression directe et fidèle au même titre que les gouvernements démocratiques des autres pays ; cette tendance pour l’étatisation de l’économie étant universelle. L’initiative individuelle, en matière économique, n’est possible que lorsque les conditions existent pour un fonctionnement plus ou moins régulier de la production et de la vente des produits. Mais lorsqu’il devient impossible de réaliser la production par la vente au marché à un rythme qui corresponde approximativement aux exigences du profit capitaliste et que malgré tout il faut assurer une marge aux capitaux (sous forme de profits industriels, rentes, intérêts, etc.), alors la nécessité se présente de tirer continuellement des traites sur l’avenir ce qui n’est possible qu’au travers d’organismes étatiques pouvant manœuvrer, à cet effet, l’arme du crédit sous ses différentes formes. Nous assistons à ce processus d’étatisation dans tous les pays et si cette tendance, qui est mondiale, prend des manifestations particulièrement aigües en Italie et en Allemagne, cela dépend des conditions organiques d’infériorité de ces pays dépourvus de marchés coloniaux. Les manipulations de l’arme du crédit ne résolvent évidemment pas le problème économique mais arrivent toutefois à retarder l’explosion des phénomènes de la crise et si elles ne permettent un développement industriel que dans les domaines particuliers des industries militaires, elles peuvent toutefois assurer le service des intérêts surtout en empêchant ainsi l’écroulement économique et ne laissant à l’activité économique dans son ensemble que le train réduit qu’il est possible de lui maintenir. Les dernières années nous avons assisté en Italie à une efflorescence de théories autour des corporations dont la signification réelle ne résidait en définitive que dans le processus d’une étatisation économique croissante. Les différentes élucubrations des Spirito, Farinacci, Rossoni, etc. n’étaient qu’une chorégraphie destinée à s’effriter avec le développement des événements.

La position d’avant-plan dans la lutte contre l’Italie, qu’occupe l’Angleterre ne contredit pas notre thèse qui voit dans l’étatisation économique la maturation des conditions pour la guerre. Nous avons déjà dit au sujet de cette dernière que la conquête des marchés ou des colonies n’est pas la cause mais la manifestation, non l’origine mais l’objectif du conflit ; cause et origine se retrouvant uniquement dans le désaxement de tout le mécanisme économique qui à son tour ne trouve point une possibilité de régularisation ou de solution dans la conquête du marché ou de la colonie ; une régularisation du processus économique n’étant possible qu’au travers de la destruction du régime capitaliste et la fondation de la nouvelle société prolétarienne. Bien qu’en Angleterre l’intervention de l’État dans le domaine économique ne soit nullement comparable à celle qui s’est effectuée en Italie et en Allemagne, il faut considérer que dans le domaine essentiel de l’économie, le domaine financier, l’Angleterre, avec la création du Fonds d’Égalisation des changes et la dévaluation du sterling a accompli un geste d’une importance énorme dans le mécanisme économique qu’elle contrôle et contrôlera sans discontinuité. Dans ce domaine, l’Angleterre a devancé les États-Unis et la Belgique, et la France n’en est pas encore arrivée à ce point. Cela peut expliquer la position actuelle de l’Angleterre où fort probablement les conditions pour la guerre ont mûri bien avant que dans les autres pays vainqueurs de la guerre de 1914-18.

Toutes ces considérations nous déterminent à conclure que ce n’est nullement un fait fortuit si l’expédition italienne en Éthiopie a déterminé une tension internationale si forte, au lieu de pouvoir se résoudre au travers d’un compromis. Nous nous trouvons désormais en face du premier acte de la conflagration internationale. Les autres actes suivront-ils avec une rapidité pouvant s’exprimer par l’unité de temps des mois, en bien connaîtrons-nous une période plus longue avec des accalmies et des semblants de compromis entre les impérialismes ? C’est là une question qui ne peut nullement être élucidée et au sujet de laquelle même pas les tenants des gouvernements impérialistes (tous intéressés à ce qu’on appelle le “maintien de la paix” et craintifs devant le précipice de la guerre) ne sauraient donner une réponse à l’heure actuelle.

II nous intéressait de faire ce qui était possible, c’est-à-dire marquer la réelle signification de l’ouverture des hostilités en Afrique, qui ne peut pas être considérée comme une entreprise coloniale mais acquiert l’importance du prologue de la conflagration mondiale dont les prémices ont désormais mûri dans le domaine international. Le duel n’a donc d’autres protagonistes que le capitalisme et le prolétariat international, la classe ouvrière italienne se trouvant être à la pointe des évènements, ce qui d’ailleurs ne tient nullement au hasard mais dérive de ce fait historique fondamental : le prolétariat italien, (suivant notre thèse, la seule force d’opposition à la guerre est le prolétariat et une fois celui-ci écrasé la condition se trouve réalisée, au point de vue politique aussi bien qu’économique pour l’inéluctabilité de la guerre) a été le premier à être démembré, dissout et anéanti, les classes ouvrières des autres pays ayant suivi à plusieurs années de distance.

Il s’agit maintenant que nous avons montré l’importance des événements actuels, de mettre en évidence l’importance correspondante des positions qui ont été présentées au prolétariat italien et des différents pays.

L’attitude des centristes et socialistes envers l’expédition italienne en Afrique a évolué sensiblement et cela à cause de la précipitation des situations. Au premier moment les uns et les autres parlaient de la “sauvegarde de la paix” au travers de la Société des Nations qui n’aurait pas mis en mouvement le Covenant. Ils appelaient, à cet effet, les masses ouvrières à exercer leur pression sans laquelle les capitalistes se seraient bien gardé de passer à l’application des mesures prévues dans le statut genevois. La Deuxième Internationale, dans sa résolution d’août 1935, en arrivait jusqu’à l’appel aux ouvriers italiens à retourner leurs armes contre leurs dirigeants fascistes. Mais on était encore au mois d’octobre et les hostilités n’avaient pas encore commencé… Lorsqu’après l’échec des pourparlers de Paris du mois d’août s’ouvrit la Session de la Société des Nations, le Président de la Deuxième Internationale se trouvait à Genève, où il surveillait attentivement les débats et déclarait au correspondant du “Populaire” que, au cas où la Société des Nations ne se serait pas engagée dans la voie des sanctions, l’Internationale socialiste, en plein accord avec la Fédération Syndicale d’Amsterdam aurait repris à son compte les dispositions du Covenant et aurait fait appel à la classe ouvrière de tous les pays : on était déjà loin de l’appel aux armes aux ouvriers italiens…

Mais la Société des Nations se met en branle et cela nullement pour obéir à la Deuxième Internationale et à son Président, mais sous l’instigation de l’impérialisme anglais qui était forcé d’agir non pour sauvegarder ses intérêts impériaux (c’est-à-dire non seulement pour cela), mais parce qu’il y était forcé par la maturation des conditions pour la guerre au sein du mécanisme de son économie. Par la suite, pour les considérations que nous avons émises sur la situation économique italienne, Mussolini refusait le compromis du Comité des Cinq et la guerre commença. À partir de ce moment l’attitude des centristes et des socialistes se précise et, au sein du mouvement italien de l’émigration, on passera en tout hâte à la convocation du “Congrès des Italiens à l’Étranger” qui se tint le 19 octobre 1935 à Bruxelles. Rien que sa dénomination donne une idée de la signification de ce congrès. Dans la terminologie ouvrière on avait jusque maintenant difficilement compris ce que pouvait vouloir dire “Congrès des Italiens”, mais tout cela devient absolument clair dès que l’aggravation des situations oblige les dirigeants de la Deuxième et de la Troisième Internationale à faire appel aux “Italiens”, aux “Éthiopiens”, aux “Français”, etc. Centristes et socialistes qui avaient pris l’initiative de ce Congrès avaient adressé une invitation à tous les groupements politiques, économiques, culturels, sportifs, ex-combattants vivant dans l’émigration et le thème essentiel était celui de départager les responsabilités de la guerre en Abyssinie : les initiateurs aussi bien que tous les participants devaient prouver au monde entier que le peuple italien ne peut voir son honneur sali par la honteuse expédition de Mussolini avide de guerres et forcé de trouver dans cette guerre une diversion pour échapper aux conséquences de sa politique désastreuse. Ces Messieurs diront même que la guerre est une occasion favorable pour le renversement du fascisme et ne se soucieront nullement de mettre en rapport l’affirmation que Mussolini (qui doit être déshonoré envers le monde entier…) est le seul responsable de la guerre et leur conclusion que la guerre est une occasion favorable au renversement du fascisme. Mais centristes et socialistes ne sont pas à une contradiction près et sont très heureux que le capitalisme en étouffant le prolétariat de tous les pays (Russie y comprise) leur permette de débiter leurs bêtises, ce dont d’ailleurs ils retirent de quoi vivre et nourrir leurs misérables gloires de ministres, conseillers provinciaux ou communaux in partibus. Car enfin, de deux choses l’une : ou Mussolini peut tomber dans la guerre et alors il essayera de l’éviter de toutes ses forces, ou bien la guerre arrive malgré lui et alors il ne peut en être considéré comme le responsable. Enfin, si l’on affirme que la guerre en Abyssinie est le résultat de la politique fasciste, alors on comprendrait bien difficilement que l’Angleterre prenne l’initiative d’une politique qui recevra l’appui des deux Internationales, cette même Angleterre qui a donné à plusieurs reprises des gages importants d’amitié et de solidarité au fascisme italien. Qu’il nous suffise de rappeler que Mussolini a entretenu les meilleures relations avec les gouvernements anglais justement alors qu’il y avait des gouvernements labouristes au pouvoir et aux élections de 1924 (celles qui virent deux mois plus tard l’assassinat de Mattéotti) l’on fit beaucoup de bruit autour d’une délégation labouriste qui aurait été invitée par Mussolini à venir constater la parfaite liberté de la sacro-sainte consultation électorale.

En face de ce Congrès

notre fraction qui avait été invitée par le Parti Socialiste Italien avait élaboré une résolution dont l’idée centrale était la suivante : il nous est impossible de participer à un Congrès convoqué sur des bases foncièrement opposées aux notions élémentaires de classe, toutefois, nous revendiquons le droit d’envoyer une délégation qui présentera une motion préjudicielle proposant de transformer cette assemblée en réunion ayant pour objectif celui de l’appel à toutes les organisations syndicales pour le déclenchement d’une action internationale du prolétariat, d’aide au prolétariat italien se trouvant devoir entrer dans une phase de lutte dont les objectifs intéressaient directement les ouvriers du monde entier. Dans les bien rares réunions ayant précédé ce Congrès, et où cela fut possible à notre fraction, nos camarades défendirent ces positions centrales tandis que les centristes passaient ouvertement à la mobilisation de leurs adhérents pour répondre par la violence. Les socialistes se bornaient à féliciter leurs compères – dans les coulisses – alors que publiquement ils évitaient de prendre ouvertement position. Ainsi que nous l’avons dit, la convocation du Congrès fut précipitée, centristes et socialistes ayant été surpris par l’ouverture des hostilités en Afrique.

Notre fraction demanda à pouvoir intervenir dans les débats, mais les centristes s’opposèrent brutalement recueillant bien vite d’ailleurs la tolérance des maximalistes, socialistes républicains et dirigeants de la Ligue des Droits de l’Homme. Un prolétaire qui avait demandé la parole, repéré par le prince de la démocratie italienne, M. Modigliani – qui présidait – comme voulant intervenir pour défendre nos positions. Il fut aussitôt mis dans l’impossibilité de disposer de ce même droit qui forme l’objet de la lutte contre le fascisme. Une dernière remarque sur ce Congrès : les représentants des deux Internationales, régulièrement mandatés par elles, y apportèrent leur adhésion. Devons-nous trouver là une indication définitive sur l’évolution ultérieure des rapports entre centristes et socialistes ? Nous ne le croyons pas. Toutefois, il est intéressant de mettre en évidence qu’en face de la première manifestation de la guerre, socialistes et centristes furent parfaitement d’accord pour reprendre à leur compte la décision genevoise et capitaliste des sanctions. Que demain la position capitaliste soit autre et que le front des constellations départage socialistes et centristes, c’est là un problème que l’avenir seul peut trancher, mais même dans cette hypothèse nous savons d’ores et déjà que le capitalisme international n’aura qu’à indiquer la voie que les anciens et les nouveaux traîtres emprunteront sans hésitation, (mettant au service de l’ennemi toute la démagogie qu’ils ont apprise dans la lutte menée contre les tendances marxistes agissant au sein du prolétariat. L’atmosphère du Congrès en est d’ailleurs une preuve manifeste : pour faire accepter la solution confiant le sort du prolétariat italien et des exploités d’Éthiopie à la Société que Lénine qualifia justement de Société des Brigands, deux choses étaient indispensables : tout d’abord montrer que c’était bien une solution prolétarienne et ensuite faire croire aux ouvriers que le moment était déjà venu où le fascisme allait crouler. Les tâches ont été réparties justement : le chef du Parti Socialiste, un aventurier qui a fait ses débuts dans le mouvement fasciste même et qui a eu les attitudes les plus contradictoires au sein du mouvement ouvrier, M. Nenni se chargera de qualifier le Congrès de Bruxelles de Zimmerwald. Ce jongleur n’eut pas de difficulté pour comparer une réunion rassemblant des militants pour une lutte contre la guerre, à un Congrès où l’on allait voter la mesure de guerre choisie par l’impérialisme anglais. D’autre part, un des chefs du parti communiste italien, M. Grieco, l’expression la plus accomplie du déclassé italien vivant de vanité et plus prosaïquement en parasite des ouvriers russes, lequel se proclamant “chef-né”, fera l’analyse de la situation italienne pour conclure en un appel aux ouvriers, aux paysans, aux socialistes, aux républicains, démo-chrétiens et chemises noires pour mener à bien la croisade qui montrera que les “fils de Garibaldi” sont dignes de l’exemple de leurs glorieux parents qui ont forgé l’Italie (il est connu que Garibaldi et Mazzini ne jouèrent qu’un rôle de deuxième ordre et furent les jouets des monarchistes piémontais qui firent appel, avec succès d’ailleurs, à Napoléon III et à Bismarck pour arriver à l’unification italienne). Toute cette analyse de la situation italienne est fausse d’un bout à l’autre. Malheureusement, le fascisme n’est nullement ébranlé, le prolétariat ne se trouve pas du tout dans l’impossibilité de déchaîner ses mouvements et si au début l’expédition en Afrique se déroulait dans l’indifférence générale, après l’attitude prise par l’Angleterre et la Société des Nations, des possibilités se sont présentées à Mussolini pour jouer sur la corde du nationalisme. Certes centristes et socialistes auront joué pleinement à l’avantage de Mussolini et cela est tellement vrai que l’organe socialiste italien répondra à un républicain qui avait formulé des réserves contre l’appropriation du mot d’ordre des sanctions, qu’il est vrai que “l’on ne sera pas compris par les ouvriers et les paysans italiens”, mais qu’il faut savoir choisir la voie juste malgré les difficultés initiales. Le lecteur comprendra qu’à nouveau la thèse de l’imminence de la chute du fascisme et de l’utilité de reprendre à son compte les sanctions, se trouve ici démentie ; leurs protagonistes même affirment que le chemin entrepris est celui qui offre le plus de difficultés. Il est vrai que ce journal dira que dans deux mois, trois, ou six tout au plus, tout aura changé mais il s’agit là des plans de révolutions et de constitutions de ministères dont l’évolution et les changements sont évidemment préparés avec les “armes de guerre” que sont les consommations dans les bistrots de Paris.
La réponse des socialistes et des Centristes italiens se trouve sur un plan nettement nationaliste : les deux Internationales, avec De Brouckère et Thorez se rencontreront sur la même base. En effet, que signifie l’affirmation que Mussolini conduit l’Italie à son isolement international et en définitive à sa perte ? Mais tout simplement qu’il y a une autre politique qui peut être faite sans pour cela porter atteinte aux bases de la société capitaliste en Italie. Même dans l’hypothèse qui n’est pas la nôtre, que l’expédition en Afrique ne bouleverse pas immédiatement et à échéance plutôt brève la situation internationale dans son ensemble, la position qu’ont pris socialistes et centristes est précisément celle qui permettra au fascisme de dépasser le moment particulièrement difficile qu’il traverse actuellement. En effet les ouvriers et les paysans italiens se trouvent aujourd’hui devant une situation bien nette, le fascisme impose le sacrifice de vies, de salaires, de conditions de vie au travers du rétablissement de la carte sur la viande et autres objets de toute première nécessité ; et c’est alors qu’on vient lui dire que la voie qui peut le conduire à la délivrance est justement celle qui est préconisé par l’impérialisme anglais et que consiste, avec les sanctions, à augmenter toutes ses privations jusqu’au paroxysme. On voit là les possibilités réelles qui s’offrent à Mussolini pour établir autour du fascisme un front de résistance sur une base nationaliste. La position théorique qui veut qu’en dehors de positions internationalistes on tombe dans une position nationaliste est parfaitement confirmée par la situation actuelle en Italie où socialistes et centristes ne présentent qu’une solution pouvant défendre les intérêts de l’Italie mieux que ne le fait Mussolini et puisque leur position coïncide nettement avec la revendication de l’Angleterre et de la Société des Nations, l’occasion inespérée se présente pour le capitalisme italien de réaliser un front national au travers de Mussolini aujourd’hui tout en préparant les conditions pour un autre front également national au travers des anciens et des nouveaux traîtres.

D’ailleurs une analyse bien rapide de la signification des sanctions nous permet de voir qu’elles aussi auront une signification de tout premier ordre dans le jeu de Mussolini. En effet, les difficultés insurmontables de la situation italienne dépendent de la crise qui y a pris un caractère extrêmement aigu. Même dans l’hypothèse où il n’y aurait pas eu de guerre en Abyssinie, le capitalisme italien aurait dû recourir à toutes les mesures de compression qu’il applique actuellement. Or, les sanctions, pour ce qui concerne leur efficacité réelle resteront des mesures absolument inopérantes pour l’Italie qui n’aura nullement besoin de transgresser la légalité genevoise et de se servir des États limitrophes qui ont refusé leur vote à l’application des sanctions, mais trouvera dans les États qui lui sont le plus directement opposés (l’Angleterre aussi) de quoi satisfaire les besoins essentiels de l’économie italienne. Mais maintenant, après l’application des sanctions, le capitalisme italien a pu trouver un prétexte pour donner aux privations qu’il impose aux exploités d’Italie, une sorte de sanctification nationaliste. Les premières mesures de compression dans le domaine financier aussi bien que de l’alimentation prouvent clairement que la guerre en Afrique n’est nullement la déterminante des mesures décidées par le capitalisme italien, elles n’atteignent pas seulement les produits importés (donc ceux qui serait menacés par les sanctions) mais aussi des produits que l’Italie exporte ; ce qui met en relief le plan du capitalisme qui après avoir procédé à des compressions massives et inouïes des salaires n’avait d’autre moyen d’agir sur les conditions de vie des travailleurs que le rationnement des substances. La Société des Nations aura permis au capitalisme italien de trouver une justification à ces mesures et – tout reste dans l’ordre de la logique actuelle qui opprime le prolétariat – l’antifascisme sous le guide du centrisme et du socialisme y donnera son cachet “prolétarien”.

La position de notre fraction envers l’indépendance de l’Abyssinie, découle de prémisses théoriques que nous avons expliquées et essayé de démontrer à plusieurs reprises. Elles se résument dans notre thèse centrale que dans la phase actuelle des guerres et des révolutions, seul le prolétariat international peut aider les travailleurs coloniaux à abattre à la fois le régime barbare qui les opprime et la convoitise ou l’oppression de l’impérialisme colonisateur. Il nous semble que la situation actuelle ne fait que confirmer pleinement notre position. Nous laisserons de côté la considération que tous les traités anglo-franco-italien n’ont jamais défendu la prétendue intégrité du territoire éthiopien, pour mettre en lumière le fait indiscutable que le compromis de Paris aussi bien d’ailleurs que le rapport des Cinq genevois, comporte une altération profonde de la soit-disant indépendance abyssine puisqu’aussi bien dans le domaine économique qu’étatique, le Négus acceptait les interventions financières dont il n’aurait eu aucun contrôle ; l’introduction d’une police internationale sur laquelle il n’aurait eu d’autre pouvoir que le choix entre les éléments “étrangers” qui lui auraient été proposés. Nous nous réservons de traiter plus particulièrement le problème de l’industrialisation des colonies et nous croyons pouvoir démontrer sur la base de l’expérience coloniale en général, et de la Chine en particulier, que l’industrialisation actuelle de ces pays dépasse la marge consentie par le régime capitaliste considéré au point de vue historique et dans son expression mondiale. Désormais l’industrialisation est une phase économique qui appartient exclusivement au prolétariat mondial et la victoire des mouvements de soi-disant indépendance ou celle de l’impérialisme métropolitain signifie l’arrêt total de l’industrialisation, qu’ils viennent du Négus, de la Société des Nations ou de Mussolini, n’ont aucune possibilité réelle et ne sont que des faux fuyants qui sont agités devant les exploités des colonies ou des pays retardataires. À l’égard de ces derniers la position de la fraction part de cette considération fondamentale que leur cause ne peut être confiée ni à leurs oppresseurs, ni à l’impérialisme anglais qui peut validement se vanter d’avoir montré la voie aux autres capitalismes dans l’œuvre du massacre des exploités des colonies. La position de notre fraction consiste à appeler ces travailleurs à profiter de la situation qui se présente devant eux pour livrer la lutte pour leurs intérêts de classe, en rejoignant ainsi la lutte des ouvriers italiens. La concordance de ces efforts est seule capable de s’harmoniser avec la lutte du prolétariat mondial pour la révolution communiste. Et ce n’est nullement le fait du hasard si dans le mouvement italien, seule notre fraction défend cette position prolétarienne et internationaliste. Elle ne fait que suivre le chemin qui, a son point de départ dans la fondation du parti communiste à Livourne. Malgré la puissance des forces qui s’opposent à notre fraction, celle-ci est sûre des positions qu’elle défend, car toutes les autres actuellement défendues au sein du mouvement ouvrier italien se coalisent nettement autour de la revendication de l’impérialisme anglais qui est tout autant orienté vers la guerre que l’est le capitalisme italien, celui des autres pays, aussi bien d’ailleurs que le centrisme qui a décapité la révolution russe et faussé tout le fonctionnement de l’économie soviétique. Le prolétariat italien parviendra à expulser tous les traîtres de ses rangs. Dans l’œuvre de reconstruction de son parti de classe la fraction parviendra à rester digne et fidèle à ses antécédents, fournissant ainsi au prolétariat l’arme qui lui est indispensable pour vaincre au nom et pour le compte de la classe ouvrière mondiale.

Le déroulement de l’aventure africaine

Une des armes les plus puissantes dont dispose la bourgeoisie est sa presse, avec laquelle elle réussit à toucher les plus larges couches prolétariennes. Le conflit armé italo-abyssin en est une preuve récente et les nouvelles les plus fantaisistes et alarmistes qui sont lancées à jet continu ont déterminé une telle désorientation que nous avons là un avant-goût de ce que sera le déclenchement de la conflagration mondiale. Dans cette campagne, une certaine presse antifasciste a pris une place de premier plan, une presse qui cherche à alimenter dans le prolétariat l’illusion d’une possible chute du fascisme au travers d’un collapsus militaire provoqué par l’expédition africaine, une presse qui jure fidélité à la S.D.N. et à ses sanctions, au travers desquelles le capitalisme devrait faire crouler le fascisme pour… déblayer le chemin de la révolution prolétarienne (!).

Les premiers mois de guerre en Afrique ont confirmé pleinement les prévisions que nous avions émises dans “Bilan” il y a quelques mois.

Alors que les opérations de transport – entravées par la pénurie de bateaux – n’étaient pas encore terminées et que les pluies n’avaient pas encore cessé dans le sud de l’Abyssinie, l’offensive italienne a été déclenchée inopinément. Encore une fois, les raisons politiques – mettre Genève devant les faits accomplis – ont eu la priorité sur les critères purement militaires.

Précédées et épaulées par une activité assez intense de l’aviation, les forces italiennes, concentrées sur la frontière de l’Érythrée, ont pénétré, le 3 octobre, dans le T’igré oriental, sur un front de 60 km de largeur.

En dépit de tous les communiqués diffusés par la grande presse internationale relatant de fantastiques batailles, l’avance italienne, en réalité, ne rencontra que la faible résistance que lui opposèrent des troupes de couverture. Avec leur premier bond, les troupes italiennes ont constitué un alignement stratégique d’une profondeur de 60 km en territoire éthiopien, sur des positions acquises sur la crête montagneuse Axoum-Adoua-Entiso-Adigrad.

À l’heure actuelle, il existe une zone intermédiaire de plus de 100 km de profondeur entre les lignes italiennes et le gros des forces éthiopiennes. Cette zone, avec Makallé – située à 110 km d’Adigrad et où, seules, quelques bandes armées d’Abyssins ont fortifié quelques “ambas” – se trouve virtuellement sous le contrôle de l’aviation italienne.

On ne doit pas oublier que les Italiens, en 1895, s’étaient déjà avancés jusqu’à 80 km au sud de Makallé, c’est-à-dire à plus de 200 km de la frontière de l’Érythrée.

Plus réel que ce mince succès militaire (que la presse italienne s’ingénie à faire “mousser” comme pour laver la honte du désastre d’Adoua, il y a 40 ans) est le succès certain de la Manœuvre politique. Dans ce domaine, l’Italie est singulièrement avantagée par les conditions intérieures même de l’Éthiopie. En effet, à côté des trois races dominantes éthiopiennes (Tigré, Choa et Amara) qui se disputent le pouvoir suprême, se trouve une multitude de peuplades qui leur sont assujetties et sur lesquelles l’Italie peut miser en leur promettant une libération… qui ne sera qu’une nouvelle forme d’esclavage.

Viennent s’ajouter égaiement les contrastes religieux entre coptes et musulmans et les contrastes sociaux qui s’expriment dans l’exploitation des millions de “gabbars” et autres exploités éthiopiens.
Le 11 octobre, le dedjesmatch, c’est-à-dire le commandant d’une province, Gouxa, gendre du Négus, a fait sa soumission aux autorités italiennes et d’autres chefs de moindre importance suivent son exemple.
L’occupation de la ville sainte d’Axoum où étaient couronnés les Négus jusqu’à l’avènement du raz Ménélik, de race Choa, où se trouvent les ruines du temple de la légendaire reine de Saba, épouse du roi juif Salomon et les tombeaux d’empereurs creusés dans la montagne a été accompagnée de la soumission du clergé copte et musulman, – dans le Tigré, l’artisanat indigène est composé d’éléments musulmans. Le clergé se met toujours du côté du plus fort.

Pour le moment, le gouverneur de Bono, au nom du roi d’Italie, a bombardé Gouxa, raz de tout le Tigré, en attendant peut-être de l’élever, en sa qualité de descendant du Négus Johannès, à la dignité d’empereur d’un État “indépendant” de l’Italie, à la manière du Mandchékouo japonais.

Il y a encore d’autres possibilités de manœuvres avec Ligg Yasu, le Négus détrôné et emprisonné. La presse italienne, enfin, a parlé de révoltes dans le Godjam, révoltes suscitées par les partisans de l’ex-raz Oulou, chassé et déporté par le Négus actuel.

Ce sont là autant de pions que l’Italie pourra faire manœuvrer à Genève pour soutenir sa thèse de l’instabilité du pouvoir politique du Négus Aïlou Sélassié.

Un autre avantage que retire l’Italie de l’occupation de la province du Tigré est que cette région est une des plus fertiles du pays.

Du point de vue social, le 19 octobre, l’esclavage a été aboli dans cette province. En fait, les anciens esclaves (on parle de 16 000 esclaves libérés) ne seront pas soustraits à la domination de leurs maîtres : ils resteront, comme auparavant, sous leur dépendance en tant que serfs ou soldats.

Le gouvernement italien a, dans tous les cas, promis d’indemniser les propriétaires d’esclaves. Et puisque nous sommes dans ce domaine, nous ne devons pas oublier les milliers d’ouvriers italiens, chômeurs poussés par la faim, qui, sous la férule du geôlier en chemise noire ou des carabiniers royaux, sont contraints de travailler jusqu’à 19 heures par jour par une chaleur de 65° à l’ombre, de l’aveu même de la presse fasciste, pour l’établissement de routes et autres travaux de l’arrière. Ces mêmes conditions de travail seront dorénavant appliquées également aux prisonniers et à la population indigène des zones libérées. Dans le Sud, ce sont les Somalis, encadrés par les blancs, qui sont contraints à ces travaux forcés.

À cette frontière du Sud, c’est-à-dire du côté de la Somalie italienne, le corps expéditionnaire du général Graziani est en action. Elle présente, pour l’offensive, plus de possibilités, mais par suite de la nécessité psychologique de l’occupation de la ville d’Adoua, la raison politique a, encore une fois, subordonné les critères militaires.

Certes, même sur cette frontière, les difficultés sont grandes. La Somalie italienne est éloignée de 8 000 km de la péninsule ; de Mogadiscio à Gherloupi – occupée le 5 octobre – il y a plus de 1 000 km de distance. Il ne s’agit pas, ici, de franchir de hautes montagnes, mais les 400 km qui les séparent des régions fertiles de l’Harrar, en traversant les terres basses désertiques et malsaines de l’Ogaden. De plus, les pluies – qui ont cessé dans le Nord – continuent dans cette région et les terrains marécageux empêchent toute opération militaire. C’est pour cette raison que, de ce côté, l’avance italienne n’est encore que de 20 km et ne s’est limitée qu’à des coups de main ayant pour effet d’améliorer la situation des voies de communication par l’occupation des localités clefs qui se trouvent sur les grandes communications fluviales et routières. Simultanément, s’ébauche le travail consistant à détacher les peuplades de race musulmane du pouvoir d’Addis-Abeba.

Le général Graziani – qui ne veut pas usurper sa triste renommée – a fait grand usage de bombes et de gaz asphyxiants, lancés par avions contre les peuplades et populations inoffensives, facilement repérables autour des rares puits de ces régions désertiques. C’est lui, également, qui a inauguré le système des camps de concentration sous le prétexte d’aider ces mêmes populations.
Le danger majeur qui, à notre avis, menace la situation éthiopienne, c’est la difficulté de maintenir des armées indisciplinées, surtout celles de l’intérieur, en passivité devant l’avance italienne à laquelle ne doit s’opposer qu’une guerre de guérillas.

Les victoires de Ménélik à Adoua, en 1896, comme celle de Harrar, en 1887 – qui entraîna la conquête du Sud, furent obtenues moyennant une tactique de replis suivis de débordements en masse par surprise.
Aujourd’hui, cela n’est plus possible : l’armée italienne possède une sûreté stratégique avec son aviation vis-à-vis d’un ennemi qui n’en possède pas, qui exclut toute possibilité de surprise. On pourrait dire que l’armée italienne a les cent yeux d’Argus et que son ennemi est aveugle ! Elle possède également la sûreté tactique grâce à son aviation, à son artillerie lourde, à ses détachements munis de légers chars d’assaut qu’elle peut lancer devant ses lignes. Elle possède, enfin, cette sûreté des voies de communications et de ravitaillement que lui assurent ses moyens motorisés et les routes qu’elle construit au fur et à mesure de ses avances.

Dans cette situation, tenter une grande bataille signifierait, pour les Abyssins, la destruction complète par tous les moyens techniques énormément supérieurs dont disposent les Italiens. On peut remarquer, à cet égard, que Cortez, il y a quatre siècles, a pu, avec 550 hommes et 10 canons de bronze, conquérir l’immense empire des Aztèques, grâce aux armes à feu, inconnues des indigènes.

Il est certain que la levée de l’embargo sur les armes favorisera l’Éthiopie. Celles-ci lui arriveront par chemin de fer de Djibouti ou par la navigation indigène entre le Yémen – où réside une mission éthiopienne – et la côte du Somaliland anglais, d’où part la route Zula-Atcha, récemment terminée et qui permet d’atteindre Harrar en 48 heures. Mais une des grosses difficultés est de faire parvenir ces armes à l’un des belligérants, tandis que l’autre est maître du ciel et de la mer… Et si la mobilisation éthiopienne, aujourd’hui à peu près terminée, semble donner 1 100 000 combattants, en réalité, l’Abyssinie n’entra en guerre qu’avec 300 000 hommes armés de fusils disparates et de modèles périmés, 200 mitrailleuses et 200 canons, dont 50 seulement en état de tirer sans éclater. De plus, elle ne possède aucune fabrication ni organisme d’entretien des munitions. Son aviation, enfin, est composée de huit appareils capables seulement d’opérer des liaisons.

L’armée expéditionnaire italienne lui oppose déjà 800 avions, 3 600 mitrailleuses, 300 canons de campagne et 100 chars d’assaut.

Cependant elle doit déjà employer, pour ses nécessités et pour le service de l’arrière, 20 000 chameaux – qu’elle continue d’ailleurs à acheter dans les colonies limitrophes anglaises en dépit des sanctions – 40 000 mulets, 10 000 ânes et 5 000 autos de transport.

L’armée éthiopienne, au contraire, puise dans les défauts de son organisation une plus large possibilité de vie : le soldat éthiopien combattant chez lui, vivant de peu, habitué au climat, conserve une mobilité et une force de résistance considérable – à moins que la passivité ne le démoralise et ne lui fasse perdre l’esprit guerrier.

Il s’agit donc d’attendre et de laisser le temps travailler pour elle, c’est-à-dire que les impérialismes intéressés se mettent d’accord pour décider de son sort en dehors, bien entendu, de toute notion d’indépendance qui est exploitée aujourd’hui par les impérialismes défenseurs du Covenannt. Ainsi, l’aventure abyssine ne peut recevoir une solution sur le champ restreint de l’expédition en elle-même, mais uniquement sur l’échelle internationale, en communion avec la configuration des constellations qui se constituent en relation avec le conflit mondial.

Il est possible que le conflit abyssin reçoive une solution en fonction des intérêts des diverses constellations s’affrontant à Genève, mais, en tout cas, sa solution sera donnée par la nouvelle répartition du monde qui surgira du prochain carnage impérialiste.

Des résultats décisifs ne pourront être obtenus du point de vue militaire. L’armée italienne continuera l’avance en surmontant facilement les obstacles que pourront lui opposer les armées abyssines. Jusqu’ici, son avance fut une simple promenade militaire.

Officiellement, les pertes en troupes blanches depuis le commencement des hostilités se montent à un officier et quatre soldats tués, un officier et vingt-quatre soldats morts pour cause de service ou de maladie. Naturellement, les pertes lourdes ont été subies par les troupes indigènes, Askaris, Doubats, qui furent les seuls à être sérieusement engagées. Le gouvernement fasciste n’a aucun intérêt à cacher les pertes. Il aurait plutôt intérêt à prouver qu’il y eut de grandes batailles qui auraient compensé et vengé la défaite d’Adoua. En outre, la guerre de 1914 a habitué les populations aux chiffres astronomiques en fait de pertes. Même pour les maladies et épidémies tropicales, l’on possède maintenant des moyens prophylactiques pour les combattre et bien que le nombre des malades soit certainement assez élevé, on est bien loin des 40 000 malades que l’on annonce dans certains milieux antifascistes.
Mais la conquête militaire de l’Éthiopie est une chimère surtout parce que l’éclatement du conflit mondial ne donnera pas assez de temps au fascisme pour atteindre cet objectif. Dans les milieux compétents on établit qu’il faudra au moins trois années pour parcourir les 600 kilomètres qui séparent Adoua d’Addis-Abeba, au rythme lent de l’avance italienne qui tient compte de la dure expérience de la défaite d’Adoua et des difficultés de communication et de ravitaillement qui s’accroîtront avec la pénétration à l’intérieur du pays. D’autre part, il faudra encore trois ou quatre années pour parcourir le restant de ces contrées.
L’histoire est là pour nous enseigner que la conquête de l’Algérie a coûté à la France 27 années : de 1830 à 1843 pour occuper les vallées, de 1843 à 1857 pour occuper les hauts plateaux. L’exemple plus récent du Maroc est connu suffisamment ; en outre, la conquête de la Lybie, qui a duré 20 ans, s’est terminée seulement quand Graziani recourut au système barbare de la déportation de populations, peu nombreuses d’ailleurs, sur la côte et après avoir clôturé 300 km de frontières avec un réseau de fils de fer barbelé.

L’Italie a maintenant 1 200 000 hommes sous les armes, les classes 1911 à 1914 au complet et encadrées en divisions de guerre. Et la classe de 1915 sera bientôt appelée sous les drapeaux. Neuf cent mille hommes se trouvent dans la péninsule et trois cent mille en Afrique, y compris 70 000 concentrés en Lybie comme menace vers les frontières de l’Égypte. Combien de temps encore l’Italie pourra-t-elle supporter un tel effort financier avec des finances épuisées ? La guerre coûte au moins un milliard par mois et les dépenses ne pourront qu’augmenter au fur et à mesure du déroulement des événements.
Certes, les sanctions, en dernière analyse, favorisent la bourgeoisie italienne, parce qu’elles lui permettent de restreindre encore plus les conditions de vie des travailleurs et d’introduire dans le pays toutes les mesures de limitation et de restriction qui serviront pour l’autre, la vraie, la grande guerre mondiale.

Gatto MAMMONE

La fraction dans les partis socialistes de la seconde internationale

Le récent Congrès de la fraction a traité amplement du problème de la fraction et du processus de sa transformation en parti. C’est cet argument, avec celui ayant trait à la situation italienne, qui a le plus passionné les camarades. Le rapporteur Jacobs, pour appuyer sa relation, a affirmé que de l’expérience des trois Internationales découle le fait de la création de la fraction comme une réaction au triomphe de l’opportunisme qui met le parti au service du capitalisme.

Le but de ces notes historiques est de démontrer (en partie aussi par expérience personnelle pour ce qui concerne la Deuxième Internationale) que le problème de la fraction – ainsi que nous le concevons – c’est-à-dire comme un moment de la reconstruction du parti de classe ne fut ni ne pouvait être conçu au sein de la Première et de la Deuxième Internationale. Celles qui s’appelèrent alors “fraction” ou plus communément “aile droite” ou “aile gauche”, ou “courant intransigeant”, ou courant “transigeant”, ou, enfin, “révolutionnaire” et “réformiste” ne furent – dans la plus grande partie des cas, à l’exception des bolcheviks – que des ententes fortuites à la veille ou au cours des Congrès, dans le but de faire prévaloir certains ordres du jour sans aucune continuité organisatoire, en une phase où le problème de la prise du pouvoir n’étant pas posé, il ne pouvait exister un parti de classe. L’écroulement de la Deuxième Internationale, lors de l’éclatement du conflit mondial, ne peut être considéré comme une trahison brusque, mais comme la conclusion de toute une courbe qui la conduisait au terme de son évolution.
La notion exacte de la tâche d’une fraction ne peut être que le corollaire de la notion exacte du parti de classe. Nous possédons celle-ci au travers des thèses de Rome qui sont – à ce sujet – conclusives et nous nous sommes efforcés de les porter dans le domaine international depuis la fondation même de la Troisième Internationale. Aujourd’hui, après la trahison de la Troisième Internationale et la liquidation de ce parti que nous avions créé sur des bases de bronze et dont le centrisme usurpe jusqu’aux restes qui vivent encore dans la mémoire des ouvriers italiens écrasés, nous reprenons notre bataille pour la création de la fraction sur l’échelle internationale et ne sommes nullement découragés par les résultats qui sont absolument négatifs jusqu’aujourd’hui, persuadés que nous sommes que cette voie seulement peut conduire à la reconstruction des partis de classe, prémisses indispensables pour la victoire du prolétariat.

La décision, que fit adopter Marx au Congrès de la Haye en 1872, de transporter le siège du Conseil Général de Londres à New-York – transport qui signifiait en fait la liquidation de la Ière Internationale – ne lui fut pas dictée par la crainte, comme on l’a superficiellement affirmé, que le Conseil Général pourrait être l’objet d’un coup de main opéré par les blanquistes réfugiés à Londres, après la chute de la Commune. En réalité, cette décision fut la conséquence du fait que le courant marxiste, ou “autoritaire”, comme on l’appelait alors, se trouvait en grande minorité vis-à-vis des “anti-autoritaires” ou bakounistes, qui représentaient un bloc d’éléments les plus disparates, aux nuances antiparlementaires et fédéralistes.
Seuls restèrent fidèles à Marx : la Fédération américaine (composée d’émigrés allemands), les minorités des Fédérations belge et anglaise, le groupe de Genève, Rignani avec son journal “La Plèbe” en Italie et les sept militants qui formaient, à eux seuls, la nouvelle Fédération madrilène d’Espagne.

Même le mouvement ouvrier d’Allemagne suivait sa voie en se limitant à des votes platoniques de solidarité qui, pratiquement, ne se traduisaient que par l’adhésion individuelle de quelques centaines de membres.

On doit ajouter que la défaite de 1848 fut suivie d’une période de dépression qui ne prit fin que grâce à l’essor économique et au mouvement démocratique qui, vers 1860, souleva à nouveau des problèmes politiques et nationaux restés sans solution ; ainsi, la réaction, dont fut suivie la chute de la Commune, ouvrit une nouvelle période de dépression pendant laquelle il devint impossible de conserver au mouvement même une vie artificielle. Avec son vote sur le parti politique de classe, adopté à la Conférence de Londres de 1871 et sanctionné au Congrès de La Haye l’année suivante, avec sa juste appréciation de la fonction des syndicats, avec ses liaisons internationales – au travers des Congrès – la Ière Internationale avait rempli sa mission historique de fixer les bases sur lesquelles on devait bâtir les organisations de l’émancipation du prolétariat.

Il s’agissait alors, pour réaliser pratiquement l’organisme international de classe, d’attendre les conditions objectives favorables : la création, dans les différents pays, de solides organisations nationales remplaçant ce conglomérat de tendances et de groupements – des proudhoniens français et trade-unionistes anglais jusqu’aux anarchistes de tous poils – dont la Ière Internationale avait été l’expression.

* * *

Il fallut attendre pendant 17 ans, jusqu’en juillet 1889, pour voir se réaliser à Paris, ce qui avait été décidé théoriquement à La Haye. Pendant cette période, des partis ouvriers nationaux, basés sur les principes marxistes, s’étaient successivement constitués dans les principaux pays.

Les partis socialistes allemands – l’organisation lassalienne, fondée en 1863 et les “Eisenachiens” de Liebknecht et de Bebel, fondés en 1869 – avaient fini par fusionner en 1875 sur la base de ce programme de Gotha, vis-à-vis duquel Marx avait formulé des critiques qui, dans l’intérêt de l’unité, furent tenues secrètes. Le parti social-démocrate allemand fut, dès le début, l’organisation-type des autres partis. Contre lui, Bismarck fit voter les lois d’exception qui durèrent 10 ans. Déjà à cette époque, le parti capitula sans lutter. En effet, dès que ces lois parurent inévitables, la Direction décréta la dissolution du Parti, en déclarant qu’il n’existait plus d’autre possibilité que le travail individuel de propagande.

La bourgeoisie de cette époque ayant “démocratiquement” continué le système des élections, les socialistes virent accroître successivement leur nombre de voix, donnant ainsi la preuve de leur vitalité.
Ces élections sont à l’origine de ce “crétinisme” parlementaire qui fut à la base de l’opportunisme des partis social-démocrates de tous les pays.

On doit remarquer que la répression, en réalité, se concrétisa par quelques dizaines de bannissements et par quelques centaines de condamnations – pas très élevées – à la prison.

En France, après que se fut effacée la terreur qui suivit la chute de la Commune, et que les ouvriers recommencèrent à se regrouper au travers de Congrès – qui au début n’eurent qu’un caractère purement mutualiste, les Socialistes, en 1880, se fixèrent un programme à la rédaction duquel Karl Marx collabora. Ce parti, constitué après l’adoption au Congrès de Marseille en 1879 de la motion “collectiviste” se partagea bientôt en Parti Ouvrier (Guesde et Lafargue) et en “Possibilistes”, comme à cette époque, s’appelaient les réformistes (Brousse).

En Angleterre, Hyndmann avait fondé en 1881, la Fédération Démocratique qui se transforma par après en Fédération Social-Démocrate en Belgique, le Parti Ouvrier est fondé en 1885 et en Autriche, le Parti Socialiste est constitué à la fin de 1888.

À ces premières organisations socialistes, on peut ajouter celles des États-Unis – le parti ouvrier socialiste avait déjà été fondé en 1877 -, de Suisse, du Danemark, d’Espagne, etc.

En Italie, le Parti Ouvrier fut fondé à Milan, par Lazzari en 1885, mais auparavant Costa, après son passage dans le camp “légalitaire” avait essayé de donner naissance à un parti socialiste.

En Russie, enfin, la réaction qui suivit l’héroïque lutte de l’organisation terroriste “La Volonté du Peuple” avait rendu impossible tout mouvement à l’intérieur du pays. Mais à l’étranger, dans l’émigration politique, Plékhanov – en 1883 – fondait la première organisation social-démocrate russe.

* * *

Les premières tentatives de regroupement international se manifestèrent bientôt, mais – parce que prématurées – restèrent sans suite. C’est ainsi qu’une Conférence Internationale, tenue à Coire en 1881, avait reconnu la nécessité d’un regroupement international. Cette conférence fut suivie de deux autres conférences ouvrières internationales, qui se tinrent à Paris, en 1883 et 1886 et à Londres en 1888. Au cours de ces Conférences, les deux conceptions du mouvement ouvrier se heurtèrent : le Trade-Unionisme anglais et le mouvement ouvrier socialiste naissant.

Finalement, à Paris, en juillet 1889, on passa à la constitution de la Seconde Internationale sur la base :

a) du parti politique indépendant de classe ;

b) de l’entente internationale (qui se traduisait dans les congres internationaux, dans le Comité Exécutif siégeant à Bruxelles, dans les réunions périodiques des groupes parlementaires et de la presse des partis) ;

c) du but final commun : la socialisation des moyens de production et d’échanges.

Dans la pratique, toute l’activité politique des partis de la Seconde Internationale se déroula sur le terrain légal parlementaire : réalisation des revendications ouvrières par la voie législative.

À la seule politique d’agitation, suivie par les premiers représentants socialistes dans les parlements, succéda une politique toujours plus “pratique” et “réaliste”, au fur et à mesure que l’extension du suffrage universel faisait grossir les groupes socialistes parlementaires. Cette action fut épaulée par celle des syndicats qui, eux aussi, tendaient à l’amélioration des salaires et des conditions de travail. C’était l’époque où le capitalisme, en plein essor, pouvait se permettre le luxe d’une démocratie plus large et consentir à la classe ouvrière une certaine amélioration de son sort.

On fit même une dérogation pour ce qui concerne le but final, c’est-à-dire l’instauration du socialisme, quand on accepta le Labour Party anglais et certaines fractions du labourisme australien dans cette internationale qui prit le nom de “Internationale socialiste et ouvrière”.

En général, le programme de tous les partis socialistes de la Seconde Internationale comportaient deux parties : l’une théorique et l’autre contenant les revendications réalisables au sein de la société capitaliste, c’est-à-dire le programme maximum et le programme minimum. La partie théorique était généralement calquée sur le programme allemand d’Erfurt (1891) qui fut revisé successivement dans certains pays comme en Autriche et aux Pays-Bas.

En France, la déclaration de Principe de l’unité socialiste, en 1905, reprenait, au contraire, les principes de la Révolution de 1789.

Il y eut même des petits partis, comme le Parti Ouvrier Socialiste (S. L. P.) des États-Unis et ses “doublures” en Angleterre, au Canada et en Australie qui n’admirent que la partie théorique du programme, rejetant les revendications immédiates. Leur influence dans le mouvement ouvrier fut presque nulle.

Les Congrès de la IIe Internationale ont connu des discussions restées célèbres : celle d’Amsterdam en 1904, sur la tactique socialiste et celle de Bâle, en 1912, contre les dangers de guerre dont nous avons déjà parlé dans “Bilan”.

Mais de nombreux problèmes importants restèrent sans solution et furent seulement effleurés :

1) le problème agraire à l’échelle internationale. Certains partis y donnèrent une solution nationale ; pal’ exemple la France et l’Italie (Congrès de Florence en 1897). En ce qui concerne la Russie, on peut mentionner la discussion qui eut lieu au Congrès de 1906 à Stockholm où on approuva le programme de la “municipalisation” des terres dû au menchevik P. Maslof contre celui de Lénine, qui était pour la “nationalisation” du sol.

2) le problème des nationalités qui devait être abordé au Congrès international de Vienne, en 1914 et que la guerre empêcha d’avoir lieu.

Le parti autrichien, – dans ce pays comme en Russie ce problème était de première importance – avait incorporé à son programme une résolution d’Otto Bauer, qui avant-guerre fit autorité sur ce sujet avec son livre “La Question des Nationalités”.
En ce qui concerne la Russie, nous nous bornerons à citer Rosa Luxembourg, dont la position devait se heurter à celle des bolcheviks-russes ;

c) le problème colonial sur lequel, à Stuttgart, en 1907, eut lieu une discussion très générale.

Ce fut la Belgique qui dut la première affronter cette question par suite à la “donation” (désintéressée (!) du Congo) par Léopold II.

Vandervelde se trouva en minorité devant le Parti. Mais pas plus les annexionnistes – qui estimaient que c’était la seule garantie pour empêcher l’exploitation brutale des indigènes – que les anti-annexionnistes – qui craignaient que la colonisation n’absorbe les possibilités financières de “la petite Belgique” avant de porter des fruits – ne se plaçaient sur le terrain des classes.

Nous ne pouvons pas davantage oublier le Parti italien qui, avec sa grève générale de protestation de 24 heures contre l’expédition en Libye de 1911, a donné l’unique exemple, avant guerre, d’une action contre son propre impérialisme.

La Seconde Internationale, en tous cas, n’a nullement influencé les populations coloniales et semi-coloniales. À l’exception du Japon, elle n’a jamais englobé que les travailleurs d’Europe et ceux de race blanche d’Amérique et d’Australie.

Du point de vue organisation, la structure de tous les partis se calqua sur celle du parti allemand : organisation politique basée sur les nécessités électorales. Aucun d’eux n’envisagea l’hypothèse d’une organisation illégale, au cas d’une mise hors la loi, à l’exception – naturellement – de la Russie. Seul, le Parti Ouvrier Belge fit exception, avec son organisation basée sur l’adhésion collective des groupes politiques, des syndicats, des coopératives et des mutualités. (Ce fut aussi la forme d’organisation adoptée par le Parti socialiste italien, lors de sa constitution, à Gênes, en 1892, jusqu’à sa reconstitution – après sa dissolution par Orispi – à Parme, en 1895).

Le Labour Party lui aussi était basé sur l’adhésion en bloc des syndicats, de certains partis socialistes (le parti social-démocrate, le parti indépendant, la société fabienne) et, éventuellement, des coopératives.

LES FRACTIONS DANS LES PARTIS

ALLEMAGNE. – Le programme du parti – adopté à Erfürt en 1891 – fut la révision de celui de Gotha (1875), contre lequel Marx avait fait ses réserves. Réserves qui restèrent sans suite à cause du désir d’union à tout prix des Eisenachiens et des Lassaliens. Ces derniers réussirent à faire entrer dans ce programme plusieurs de leurs postulats.

L’artisan principal de ce programme ainsi révisé a été, comme on le sait, Kautsky.
Au sein du parti social-démocrate allemand, trois courants se cristallisèrent :

1) le courant révisionniste (Bernstein et la Revue “Socialistische Monatshefte”) appuyé par la bureaucratie syndicale et les politiciens, surtout ceux de l’Allemagne du Sud. “Le mouvement, c’est-à-dire les réformes, est tout ; le but, c’est-à-dire le socialisme, n’est rien”.

C’est cette aberration “légalitaire” de la majorité, donc de la moitié plus un, qui permettra d’instaurer le socialisme sans que la bourgeoisie ait recours aux moyens violents pour maintenir ses privilèges de classe ;

2) le courant radical, C’est-à-dire le “centrisme” (Kautsky et la Revue “Neue Zeit”) ;

3) la “gauche” (Rosa Luxenlbourg, le journal “Leipziger Volkszeitung”) qui mènera une lutte théorique contre le “révisionnisme” camouflé, contre la phraséologie révolutionnaire et la pratique réformiste du centrisme, contre l’égalitarisme à outrance, pour l’action directe (la grève des masses), pour l’antimilitarisme (Karl Liebknecht). Toutefois, la gauche allemande ne donna aucune forme organique à son opposition. Le fétichisme de l’unité devait encore lier Liebknecht le 4 août 1914.

FRANCE. – Le mouvement socialiste français a été caractérisé, dès ses débuts, par le fractionnement contre lequel on essaya de réagir avec l’Unité de 1899, qui fut rompue à son tour lors du “cas Millerand”, qui ouvrit la série des ministres socialistes dans les gouvernements bourgeois et par celle de 1905, qui réussit à se maintenir malgré les nouveaux “cas” (Briand, Viviani, etc).

Le mouvement français fut dominé par la personnalité de Jaurès, mort à temps, car son illusion de la démocratie illimitée et son pacifisme petit-bourgeois – qui admettait la défense nationale – l’auraient conduit aux côtés de ses antagonistes Guesde et Vaillant dans les rangs de l’Union sacrée. À remarquer que déjà Lénine avait pris position contre le réformisme jauressien, qu’il appelait “une trahison inconsciente des intérêts prolétariens”.

La France ne connut pas, dans la période d’avant-guerre, d’opposition de gauche : les dissensions ne reposaient que sur la tactique électorale de coalition et les mesures disciplinaires contre les élus socialistes qui ne manquaient jamais de voter pour le Gouvernement.

Hervé, avec son antimilitarisme purement négatif, resta sans écho. Comme on le sait, Hervé, au début de la guerre, devint un des plus enragés jusqu’au-boutistes. Sorel, avec ses conceptions syndicalistes, n’eut prise dans les rangs du parti politique.

En ce qui concerne le mouvement syndical, la France fut l’unique pays où le mouvement ouvrier, dans son ensemble, échappa à l’influence du parti socialiste. Ce mouvement qualifié de “révolutionnaire” parce qu’il était apolitique, couvait en réalité, dès le début, les germes du syndicalisme réformiste de la C. G. T. d’aujourd’hui.

ITALIE. – Les courants qui se manifestèrent après 1900 ne prirent aucune forme d’organisation mais prenaient corps seulement aux veilles de congrès et pendant les discussions de ceux-ci.

1) le courant réformiste (Turati et la Revue “La Critica Sociale”) qui obtint la majorité au Congrès d’Imola en 1902 ;

2) le courant soi-disant révolutionnaire (Ferri et la Revue “Il Socialismo”) dont l’extrême gauche était représentée par “L’Avanguardia Socialista” de Milan. Le désaccord n’était motivé que par l’intransigeance plus ou moins rigide du parti au sujet des élections parlementaires et municipales.

Par après, la discussion se fit sur l’appui à donner aux gouvernements bourgeois et même à la participation, qu’envisageait l’aile réformiste de Bissolati. Ce courant qui poussait “le réformisme” à ses extrêmes et logiques conséquences, fut exclu au congrès de Reggio Emilia, en 1912.

La réaction contre la politique opportuniste du parti, (Giolitti se vanta avec raison d’avoir corrompu le groupe parlementaire grâce aux faveurs accordées aux députés et aux coopératives) fut représentée par le syndicalisme. Sorel eut en Italie une plus grande influence qu’en France. D’autre part, les syndicalistes italiens qui s’appuyaient sur la Fédération de la Jeunesse socialiste et qui absorbèrent les éléments de l’”Avanguardia Socialista”, firent bloc au Congrès de Bologne, en 1904, avec Ferri, qui obtint ainsi la majorité.

Mais l’accord dura peu. D’un côté, le “ferrisme” – après l’abandon de son chef – se désagrégea et se transforma en “intégralisme” unitaire à tout prix de Morgari ; de l’autre côté, le réformisme, au Congrès de Florence, 1906, reprit le contrôle du parti et de l’organe central “L’Avanti” qui fut confié à Trèves.
Le syndicalisme politique ne participait plus au Congrès de Florence, et après son détachement du parti, ce mouvement disparut sans laisser aucune trace.

Les manifestations littéraires (“La Lupa” de Orano et “Le Pagine Libere” de Olivetti) contiennent déjà les germes d’un syndicalisme national, précurseur du fascisme, – vers lequel confluèrent presque tous les anciens syndicalistes (Orano, Olivetti, Lanzillo : traducteur de Sorel, etc.).

Le syndicalisme ouvrier influença davantage le mouvement ouvrier : l’Union Syndicale qui surgit, en opposition à la Confédération Générale du Travail dominée par la bureaucratie réformiste, fut l’œuvre d’éléments syndicalistes et anarchistes.

Le Congrès de Reggio Emilia, en 1912, donna la majorité à l’aile “intransigeante révolutionnaire” sur une plate-forme d’intransigeance électorale et de lutte contre la Franc-maçonnerie. Cette victoire ne fut possible que grâce à l’organisation de la gauche – en 1911 – en fraction. Elle publiait un journal “La Soffitta” (Le Grenier, où d’après Giolitti les socialistes auraient mis Marx).

Cette fraction est l’un des rares exemples de fractions organisées au sein des partis d’avant-guerre.
Pour mémoire : en Italie, dans les partis socialistes, on enregistra également quelques cas de scissions, mais qui conservèrent un caractère purement local : Turati, à deux reprises, constitua à Milan des groupes autonomes. Mussolini, avec toute la Fédération de Forli, était sorti du Parti au moment du Congrès de Reggio Emilia ; Bordiga fit une scission à Naples en 1914 contre la majorité de sa section qui était entré dans un bloc électoral aux élections municipales.

AUTRES PAYS. – Nous ne parlerons pas de l’Angleterre, qui nécessiterait une étude particulière, mais dont on peut dire, toutefois, qu’elle ne connut pas de courants de gauche bien qu’elle fut, d’autre part, le pays de la confusion idéologique.

La Belgique, elle, en 1912, publia une Revue “La Lutte des Classes”, rédigée par de Brouckère et quelques éléments jeune garde socialiste et qui s’inspirait des idées exprimées à cette époque en France par le “Socialiste” de Jules Guesde.

PAYS OU S’EFFECTUA UNE SCISSION

Dans les quelques pays où la gauche se donna une forme d’organisation, eut lieu par après, une scission qui détermina la création d’un nouveau parti.

Il ne faut pas oublier qu’au cours de son histoire, la IIe Internationale n’est jamais intervenue auprès des partis nationaux pour leur faire exclure des courants qu’elle considérait comme “étrangers” à son programme.

Tout au contraire, elle a toujours cherché à sauvegarder à tout prix l’unité des sections nationales en s’efforçant d’éliminer le plus possible de dissensions et de pousser à l’unification, dans les pays où comme en Pologne, en Russie, en Bulgarie, en Angleterre et aux États-Unis, existaient des organisations antagonistes.

Les quelques partis (grec, portugais, de certains pays de l’Amérique latine) qui, avant-guerre, n’adhéraient pas à la IIe Internationale, restèrent en dehors non pour des raisons politiques, mais surtout pour des raisons financières.

En dépit du principe suivant lequel il ne pouvait exister qu’une seule section nationale par État – État pris dans le sens de Gouvernement – on fit des dérogations pour la Pologne, la Finlande, la Lettonie (Russie) ; pour la Croatie et la Bosnie (Autriche-Hongrie) et pour l’Arménie (sous-section de la Turquie). De plus, il arriva que plusieurs organisations d’un même pays adhérèrent séparément à la IIe Internationale : les bolcheviks, les mencheviks, les socialistes-révolutionnaires et les organisations nationales pour la Russie ; la social-démocratie, le parti socialiste polonais (Pilsudsky), pour la Pologne ; la Fédération, par après parti social-démocrate, le Parti Ouvrier indépendant et la société fabienne, pour l’Angleterre ; le parti ouvrier social-démocrate et le parti social-démocrate, pour les Pays-Bas ; le Parti socialiste et le Parti Ouvrier socialiste, aux États-Unis.

Il suffisait que les sections nationales soient d’accord pour les admettre. En Russie, par exemple, les socialistes révolutionnaires – aux idées plus larges sur la question nationale – créèrent des sous-sections pour toutes les organisations qui en firent la demande. Au contraire, les social-démocrates refusèrent l’adhésion des social-démocrates ukrainiens et de plusieurs organisations socialistes juives.

* * *

La Bulgarie et les Pays-Bas furent les deux seuls pays où on arriva à une scission de la gauche.
En Bulgarie, le Parti Ouvrier Socialiste Bulgare – les “Étroits” – avait déjà été créé en 1903. Suite à une séparation d’avec le parti officiel – les “Larges” – qui l’avaient transformé en une organisation petite-bourgeoise électoraliste en proclamant la nécessité d’une interprétation “plus large” du socialisme.
En Hollande, l’opposition qui s’était manifestée surtout après la grève générale de 1903 – étranglée par la bureaucratie syndicale d’accord avec les chefs parlementaires du parti – fit paraître, dès 1905, un journal “La Tribune”. Après plusieurs années de luttes fractionnelles au sein du parti, cette opposition fut – en grande partie – expulsée. En 1910, elle se regroupa dans un parti distinct : le Parti Social-démocrate. Sur cette école marxiste hollandaise de Gorter et Pannekoek, “Bilan” a publié, d’ailleurs, une étude du camarade Soep.

Ce furent les socialistes “étroits” bulgares et les “tribunistes” hollandais, qui formèrent après guerre les noyaux des partis communistes de ces deux pays.

Aux États-Unis, à côté du parti socialiste (Debs) fondé en 1901, existait le Parti Ouvrier Socialiste (De Leon), d’origine plus ancienne. Ce dernier parti mena une politique scissionniste dans le domaine syndical. De Leon sympathisa avec les I.W.W., mais il ne réussit à acquérir une certaine influence parmi les masses.

Il faut également mentionner qu’en Suède, la Jeunesse socialiste, en opposition avec le Parti sur les questions parlementaire, religieuse et anti-alcoolique, forma le noyau d’un parti distinct : le Parti des Jeunes.

En Norvège et au Danemark, un mouvement d’opposition à l’opportunisme des partis socialistes se polarisa autour des jeunesses socialistes, en prenant surtout un caractère syndicaliste.

* * *

Nous nous arrêterons maintenant un peu plus longtemps à la Russie.

Comme on le sait, la première tentative de créer un parti social-démocrate, au Congrès de Minsk en 1898, avorta par suite des arrestations en masse qui suivirent ce Congrès.

Le second Congrès, ne put se réunir qu’en 1903. Ce fut alors que se manifestèrent les tendances “majoritaire” – les bolcheviks (Lénine, Plékhanov) et “minoritaire” – les mencheviks (Martov, l’organe de presse).

On a dit qu’on s’y était disputé pour une question de virgule. Mais si, superficiellement, la dispute parut futile, en réalité, il s’agissait de la juste notion du parti de classe.

Les bolcheviks – après que Plékhanov se fut séparé d’eux et qu’ils devinrent minorité – constituèrent leur fraction et firent paraître leur organe de lutte. En 1905, sous la pression des masses, l’Unité fut reconstituée et les bolcheviks restèrent au Parti, même après le Congrès d’unification de Stokholm, en 1906, où cependant ils furent en minorité. Ils continuèrent à maintenir leur fraction qui disposait d’un centre directeur et d’un organe de presse.

Ils conservèrent leur appareil de fraction, même quand, au Congrès suivant, qui se tint à Londres, en 1907, ils eurent de nouveau la majorité. À tel point, que les mencheviks reprochèrent au centre fractionnel d’être la véritable direction du Parti, de même que la parution régulière de l’organe de la fraction, alors que le journal central du parti ne paraissait que très irrégulièrement.

Ce ne fut qu’en 1912, à la Conférence de Prague, alors que le mouvement ouvrier russe commençait à se remettre des coups que lui avait portés la contre-révolution, que les bolcheviks effectuèrent la scission. On doit noter que Trotsky – dans toutes les questions relatives à la Révolution de 1905 comme pendant toute la période qui suivit – fut généralement avec les bolcheviks pour toutes les questions de principe et avec les mencheviks pour toutes les questions d’organisation.

Son incompréhension de la juste notion du Parti, au cours de cette période, détermina sa position “hors fraction” en faveur de l’unité à tout prix.

Sa pitoyable position actuelle – qui le pousse dans les bras de la social-démocratie – nous prouve que Trotsky n’a, à ce sujet, rien appris des événements.

Ce travail fractionnel de Lénine s’effectua uniquement au sein du parti russe, sans qu’il essayât de le porter à l’échelle internationale. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire ses interventions aux différents Congrès et l’on peut affirmer que ce travail resta complètement inconnu en dehors des sphères russes.

* * *

Le déclenchement de la guerre impérialiste disloqua la IIe Internationale.

Pendant la première période, aucune opposition ne se montra dans les empires centraux (Allemagne et Autriche). Liebknecht, même, n’a pas rompu avec la discipline pour voter contre les crédits de guerre. La France étant “attaquée” et la Belgique “envahie”, il fut facile de trouver, même dans les décisions de Stuttgart et de Bâle, la justification de l’adhésion à la guerre.

On vit alors en France, Guesde et Vaillant – les intransigeants – et en Belgique, Vandervelde, entrer dans les gouvernements d’Union Sacrée. En Angleterre, le chef du parti social-démocrate Hyndemann – devint un des plus enragés chauvinistes. Et même l’opposition à la guerre, qui se manifesta au sein de ce parti et de celui de l’Independant Labour Party, revêtit un caractère de pacifisme petit-bourgeois. En Italie, le parti s’enferma dans la formule “ni favoriser ni saboter la guerre”. Au premier aspect, cette formule peut satisfaire mais, en réalité, dans la pratique, toute guerre qui n’est pas sabotée est favorisée…
Les partis balkaniques furent plus ou moins opposés à la guerre (Serbie, “étroits” de Bulgarie et Roumanie).

Quand les États-Unis entrèrent en guerre, les intellectuels américains se trouvèrent, en grande majorité, en faveur de l’intervention et l’opposition se cantonna parmi les émigrés, dans les fédérations de “langues”.

En Russie, enfin, le passage de Plekhanov de l’autre côté de la barricade, ne fut suivie que par quelques imitateurs.

Mais, s’il est vrai que Martov et le Comité d’organisation menchevik, ainsi qu’une aile des socialistes révolutionnaires (Tchernov), se déclarèrent contre la guerre, ce fut seulement le Comité Central du Parti Bolchevik qui sut – comme nous le verrons dans un prochain article sur les tentatives de regroupement international au cours de la guerre – donner dès le 1er septembre 1914, la réponse de classe au conflit mondial, c’est-à-dire la transformation de la guerre impérialiste en révolution prolétarienne pour la conquête du pouvoir.

Gatto MAMMONE.

La tactique du Parti Communiste Pt.2

V. Éléments de la tactique du parti communiste tirés de l’examen des situations

24. Dans les points précédents, les critères généraux qui règlent les rapports entre le Parti communiste et les autres organisations du prolétariat ont été établis en fonction de la nature même du Parti. Avant d’en arriver à la tactique proprement dite, il faut examiner quels éléments l’étude de la situation du mouvement peut apporter à sa détermination. Le programme du Parti communiste prévoit qu’au cours du développement qu’on lui attribue généralement celui-ci accomplira une série d’actions correspondant à des situations successives. Il y a donc une étroite connexion entre directives programmatiques et règles tactiques. L’étude de la situation apparaît donc comme un élément complémentaire de la solution des problèmes tactiques, puisque dans sa conscience et son expérience critiques, le Parti avait déjà prévu un certain développement des situations, et donc délimité les possibilités d’action correspondant à chacune d’elles. L’examen de la situation permettra de contrôler l’exactitude de la perspective de développement que le Parti a formulée dans son programme ; le jour où cet examen imposerait une révision substantielle de celle-ci le problème ne pourrait se résoudre par une simple volte-face tactique : c’est la vision programmatique elle-même qui subirait inévitablement une rectification, non sans conséquences graves pour l’organisation et la force du Parti. Celui-ci doit donc s’efforcer de prévoir le développement des situations, afin de déployer dans chacune d’elles tout le degré d’influence qu’il sera possible d’exercer ; mais les attendre et se laisser indiquer et suggérer par elles des attitudes éclectiques et changeantes est une méthode caractéristique de l’opportunisme social-démocrate. Si les Partis communistes se la laissaient jamais imposer, ils souscriraient à la ruine du communisme en tant qu’idéologie et action militantes.

25. Le Parti communiste ne possède d’unité, ne tend à réaliser le développement prévu dans son programme qu’autant qu’il groupe dans ses rangs la fraction du prolétariat qui a surmonté la tendance à se mouvoir uniquement sous l’impulsion immédiate de situations économiques particulières. Ce dépassement se réalise précisément par la voie de l’organisation politique. Si la conscience critique et l’initiative volontaire n’ont qu’une valeur très limitée pour les individus, elles se trouvent pleinement réalisées dans la collectivité du Parti, d’autant plus que celui-ci se présente comme un précurseur de ces formes d’association humaine qui, au lieu de subir passivement la loi des faits économiques, seront réellement en mesure de les diriger rationnellement, parce qu’elles auront dépassé l’informe organisation économique actuelle. C’est pourquoi les mouvements d’ensemble du Parti, au lieu d’être immédiatement déterminés par la situation, lui sont liés par une dépendance rationnelle et volontaire.

26. La volonté du Parti ne peut toutefois pas s’exercer de façon capricieuse, ni son initiative s’étendre dans des proportions arbitraires. Les limites qu’il peut et doit fixer à l’une comme à l’autre lui sont données précisément Par son programme et par l’appréciation de la possibilité et de l’opportunité d’engager une action qu’il déduit de l’examen des situations contingentes.

27. C’est en examinant la situation qu’on jugera des forces respectives du Parti et des mouvements adverses. Le premier souci du Parti doit être d’apprécier correctement l’importance de la couche du prolétariat qui le suivrait s’il entreprenait une action ou engageait une lutte. Pour cela, il devra se faire une idée exacte de l’influence de la situation économique sur les masses et des poussées spontanées qu’elle détermine en leur sein, ainsi que du développement que les initiatives du Parti communiste et l’attitude des autres partis peuvent donner à ces poussées.
Qu’il s’agisse d’une période de prospérité croissante ou au contraire de difficultés et de crises, l’influence que la situation économique exerce sur la combativité de classe du prolétariat est très complexe. Elle ne peut être déduite d’un simple examen de cette situation à un moment donné, car il faut tenir compte de tout le déroulement antérieur, de toutes les oscillations et variations des situations qui ont précédé. Par exemple, une période de prospérité peut donner vie à un puissant mouvement syndical qui, si celle-ci est suivie d’une période de crise et d’appauvrissement, peut se porter rapidement sur des positions révolutionnaires, faisant jouer en faveur de la victoire le large encadrement des masses qu’il aura conservé. Par contre, une période d’appauvrissement progressif peut désagréger le mouvement syndical au point que, dans une période ultérieure de prospérité, il n’offre plus matière suffisante à un encadrement révolutionnaire. Ces exemples (qui pourraient d’ailleurs être inversés) prouvent que “les courbes de la situation économique et de la combativité de classe sont déterminées par des lois complexes, la seconde dépendant de la première, mais ne lui ressemblant pas dans la forme”. À la montée de la première peut correspondre indifféremment, dans des cas donnés, la montée ou la descente de la seconde, et inversement.

28. Les éléments intégrants de cette recherche sont très variés. Il faudra examiner non seulement la tendance effective du prolétariat à constituer et développer des organisations de classe, mais toutes les réactions, psychologiques y compris, déterminées en son sein d’une part par la situation économique, d’autre part par les attitudes et initiatives sociales et politiques de la classe dominante elle-même et ses partis. Sur le plan politique, l’examen de la situation se complète par celui des positions des différentes classes et partis à l’égard du pouvoir d’État, et par l’appréciation de leurs forces. De ce point de vue, les situations dans lesquelles le Parti communiste peut être amené à agir et qui, dans leur succession normale, le conduisent à augmenter ses effectifs et en même temps à préciser toujours davantage les limites de sa tactique peuvent être classées en cinq grandes phases qui sont : 1. Pouvoir féodal absolutiste. 2. Pouvoir démocratique bourgeois. 3. Gouvernement social-démocrate. 4. Période intermédiaire de guerre civile dans laquelle les bases de l’État sont ébranlées. 5. Pouvoir prolétarien de la dictature des Conseils. En un certain sens, le problème tactique consiste non seulement à choisir la bonne voie pour une action efficace, mais aussi à éviter que l’action du Parti ne sorte des limites opportunes pour revenir à des méthodes qui, répondant à des phases dépassées, arrêteraient le développement du Parti et, bien pis, lui feraient perdre sa préparation révolutionnaire. Les considérations qui suivent se réfèrent à l’action du Parti dans la seconde et troisième phases politiques susmentionnées.

29. Pour vivre d’une vie organique, le Parti communiste doit posséder une méthode critique et une conscience le portant à formuler un programme propre. C’est précisément pour cette raison que le Parti et l’Internationale communiste ne peuvent accorder la plus grande liberté et élasticité de tactique aux centres dirigeants et remettre la détermination de celle-ci à leur seul jugement après examen de la situation. Le programme du Parti n’a pas le caractère d’un simple but que l’on pourrait atteindre par n’importe quelle voie, mais celui d’une perspective historique dans laquelle les voies suivies et les objectifs atteints sont intimement liés. Dans les diverses situations, la tactique doit donc être en harmonie avec le programme et, pour cela, les règles tactiques générales pour les situations successives doivent être précisées dans certaines limites, sans doute non rigides, mais toujours plus nettes et moins fluctuantes à mesure que le mouvement se renforce et approche de la victoire finale. C’est seulement ainsi qu’on parviendra au centralisme maximum dans les Partis et l’Internationale, c’est-à-dire que les dispositions prises centralement pour l’action seront acceptées et exécutées sans résistances non seulement par les Partis communistes, mais même par une partie des mouvements de masse qu’ils sont parvenus à encadrer. On ne doit en effet pas oublier qu’à la base de l’acceptation de la discipline organique du mouvement, il y a non seulement l’initiative d’individus et de groupes résultant des développements de la situation, mais une progression continue et logique d’expériences les amenant à rectifier leur vision de la voie à suivre pour obtenir la plus grande efficacité dans la lutte contre les conditions de vie que l’organisation sociale actuelle impose au prolétariat. C’est pourquoi, avant d’appeler leurs adhérents et ceux des prolétaires qui les suivent a l’action et au sacrifice d’eux-mêmes, les Partis et l’Internationale doivent exposer de façon systématique l’ensemble de leurs règles tactiques générales et démontrer qu’elles sont la seule voie de la victoire. Si le Parti doit donc définir les termes et les limites de sa tactique, ce n’est pas par désir de théoriser et de schématiser les mouvements complexes qu’il pourra être amené à entreprendre, mais en raison d’une nécessité pratique et organisationnelle. Une telle définition peut sembler restreindre ses possibilités d’action, mais elle seule garantit la continuité et l’unité de son intervention dans la lutte prolétarienne, et c’est pour ces raisons tout à fait concrètes qu’elle doit être décidée.

VI. Action tactique « indirecte » du parti communiste

30. Les conditions n’existent pas toujours pour une action tactique qu’on peut appeler “directe”, puisqu’elle a le caractère d’un assaut au pouvoir bourgeois par le Parti communiste et les forces dont il dispose. Loin de se limiter au prosélytisme et à la propagande purs et simples, le Parti peut et doit alors exercer son influence sur les événements en réglant ses rapports avec les autres partis et mouvements sociaux et politiques et en exerçant sur eux sa pression de façon à déterminer un développement de la situation favorable à ses propres buts et à hâter le moment où l’action révolutionnaire décisive sera possible. Les initiatives et attitudes à adopter en pareil cas constituent un problème délicat. Pour qu’il soit résolu, la première condition est qu’elles ne soient et ne puissent sembler aucunement en contradiction avec les nécessités ultérieures de la lutte propre du Parti, selon le programme qu’il est le seul à défendre et pour lequel le prolétariat devra lutter au moment décisif. La propagande du Parti n’a pas seulement une valeur théorique ; elle résulte surtout de positions que le Parti prend quotidiennement dans la lutte prolétarienne réelle, et elle doit continuellement mettre en évidence la nécessité pour le prolétariat d’embrasser le programme et les méthodes communistes. Toute attitude qui causerait ou comporterait le passage au second plan de l’affirmation intégrale de cette propagande et qui ferait de l’obtention de tel ou tel résultat contingent une fin en soi, et non pas un moyen de poursuivre plus avant, conduirait à un affaiblissement de la structure du Parti et à un recul de son influence dans la préparation révolutionnaire des masses.

31. Dans la phase plus haut définie comme celle du pouvoir démocratique bourgeois, les forces politiques sont généralement divisées en deux courants ou “blocs” : la droite et la gauche, qui se disputent la direction de l’État.
Les partis sociaux-démocrates coalitionnistes par principe, adhèrent plus ou moins ouvertement, au bloc de gauche. Le Parti communiste n’est pas indifférent aux développements de cette lutte, que ce soit parce qu’elle soulève des points et des revendications qui intéressent les masses prolétariennes et concentrent leur attention, ou parce que sa conclusion par une victoire de la gauche peut réellement aplanir la voie à la révolution prolétarienne. Quant au problème de l’opportunité tactique de coalitions avec les éléments politiques de gauche, il faut l’examiner sans apriorisme faussement doctrinal ou sottement sentimental et puritain. On doit partir du fait que le Parti communiste ne dispose d’une initiative de mouvement qu’autant qu’il est capable de poursuivre avec continuité le travail d’organisation et de préparation d’où lui vient l’influence qui lui permet d’appeler les masses à l’action. Il ne peut donc se proposer une tactique répondant à un critère occasionnel et momentané, quitte à prévoir une brusque volte-face au moment où elle apparaîtrait dépassée, et un changement de front qui transformerait en ennemis les alliés de la veille. Si le Parti ne veut pas compromettre sa liaison avec les masses et la possibilité de la renforcer au moment où cela sera le plus nécessaire, toutes ses déclarations et attitudes publiques devront traduire sa continuité de méthode et d’intentions, c’est-à-dire être en parfaite harmonie avec la propagande pour la lutte finale et la préparation à celle-ci.

32. Une des tâches essentielles du Parti communiste pour préparer idéologiquement et pratiquement le prolétariat à la prise révolutionnaire du pouvoir est de critiquer sans pitié le programme de la gauche bourgeoise et tout programme qui voudrait se servir des institutions démocratiques et parlementaires bourgeoises pour résoudre les problèmes sociaux. La plupart du temps, c’est seulement par des falsifications démagogiques que la droite et la gauche bourgeoises parviennent à intéresser le prolétariat à leurs divergences. Les falsifications ne peuvent évidemment être démontrées par la seule critique théorique : c’est dans la pratique et le vif de la lutte qu’elle seront démasquées.

Le but de la gauche n’est nullement de faire un pas en avant pour atteindre un quelconque échelon intermédiaire entre le système économique et politique capitaliste et le système prolétarien. En général, ses revendication politiques tendent à créer de meilleures conditions de fonctionnement et de défense du capitalisme moderne, tant par leur contenu propre que par l’illusion qu’elles donnent aux masses de pouvoir faire servir les institutions présentes à leur émancipation de classe. Cela vaut pour les revendications d’élargissement du droit de vote et autres garanties et perfectionnement du libéralisme, comme pour la politique anticléricale et l’ensemble de la politique franc-maçonne. Cela vaut également pour les réformes d’ordre économique et social : ou bien elles ne seront pas réalisées, ou elles ne le seront qu’à la condition et dans le but de faire obstacle à la poussée révolutionnaire des masses.

33. Si l’avènement d’un gouvernement de la gauche bourgeoise ou même d’un gouvernement social-démocrate peut être considéré comme un pas vers la lutte finale pour la dictature du prolétariat, ce n’est pas dans le sens qu’il fournit des bases économiques ou politiques utiles, et moins encore accorde au prolétariat une plus grande liberté d’organisation, de préparation et d’action révolutionnaires. Le Parti communiste a le devoir de proclamer ce qu’il sait grâce non seulement à la critique marxiste, mais à une sanglante expérience : de tels gouvernements pourraient bien laisser sa liberté de mouvement au prolétariat aussi longtemps qu’il les considérerait et les appuierait comme ses propres représentants, mais ils répondraient par la réaction la plus féroce au premier assaut des masses contre les institutions de l’État démocratique bourgeois.

C’est donc dans un tout autre sens que l’avènement de tels gouvernements peut être utile, à savoir dans la mesure où leur œuvre constituera pour le prolétariat une expérience réelle lui permettant de conclure que seule sa propre dictature peut provoquer la défaite du capitalisme. Il est évident que le Parti communiste ne sera en mesure d’utiliser efficacement cette expérience qu’autant qu’il aura dénoncé par avance la faillite de ces gouvernements et conservé une solide organisation indépendante autour de laquelle le prolétariat pourra se regrouper lorsqu’il se verra contraint d’abandonner les groupes et les partis dont il avait initialement soutenu l’expérience gouvernementale.

34. Une coalition du Parti Communiste avec les partis de la gauche bourgeoise ou de la social-démocratie nuirait donc à la préparation révolutionnaire du prolétariat et rendrait l’utilisation d’une expérience gouvernementale de la gauche difficile. En outre, elle retarderait pratiquement beaucoup la victoire du bloc de gauche sur celui de droite. En effet, si la clientèle du centre bourgeois que ces deux blocs se disputent s’oriente à gauche, c’est parce qu’elle est à bon droit convaincue que la gauche n’est pas moins conservatrice et ennemie de la révolution que la droite.
Elle sait que les concessions proposées par elle sont en majeure partie apparentes, et que lorsqu’elles sont effectives, elles visent à freiner la montée révolutionnaire contre les institutions que la gauche accepte aussi bien que la droite. Par conséquent, la présence du Parti Communiste dans la coalition de gauche ferait perdre à celle-ci une grande partie de sa clientèle, surtout électorale, perte que l’appui des communistes ne pourrait compenser. Une telle politique retarderait probablement l’expérience au lieu de l’accélérer.

35. Il est indéniable que le bloc de gauche agite des revendications intéressant les masses et correspondant souvent, dans leur formulation, a leurs exigences réelles. Le Parti communiste ne négligera pas ce fait et ne soutiendra pas la thèse superficielle que de telles concessions sont à refuser, car seules les conquêtes finales et totales de la révolution méritent les sacrifices du prolétariat. Pareille proclamation n’aurait aucun sens, car son seul résultat serait de rejeter ce dernier sous l’influence des démocrates et sociaux-démocrates auxquels il resterait inféodé. Le Parti communiste invitera donc les travailleurs à accepter les concessions de la gauche comme une expérience sur l’issue de laquelle il exprimera les prévisions les plus pessimistes, insistant sur la nécessité pour le prolétariat de ne pas mettre en jeu son indépendance politique et d’organisation, s’il ne veut pas sortir ruiné de l’expérience. Il incitera les masses à exiger des partis sociaux-démocrates qu’ils tiennent leurs engagements, puisqu’ils se portent garants de la possibilité de réaliser les promesses de la gauche bourgeoise. Par sa critique indépendante et ininterrompue, il se préparera à recueillir les fruits du résultat négatif de ces expériences, dénonçant le front unique de toute la bourgeoisie contre le prolétariat révolutionnaire et la complicité des partis soi-disants ouvriers qui, soutenant la coalition avec une partie de la bourgeoisie, se font les agents de celle-ci.

36. Les partis de gauche et en particulier les sociaux-démocrates affichent souvent des revendications d’une nature telle qu’il est utile d’appeler le prolétariat à l’action directe pour les obtenir. En effet, si la lutte était engagée, l’insuffisance des moyens proposés par les sociaux-démocrates pour réaliser leur programme de mesures ouvrières apparaîtrait immédiatement. À ce moment, le Parti communiste pourra agiter ces mêmes revendications en les précisant, en faire un drapeau de lutte de tout le prolétariat qu’il portera en avant pour forcer les partis qui en parlent par simple opportunisme à s’employer à leur réalisation. Qu’il s’agisse de revendications économiques ou même de caractère politique, le Parti communiste les proposera comme objectif d’une coalition des organisations syndicales. Il évitera cependant la constitution de comités directeurs de lutte et d’agitation dans lesquels il serait représenté et engagé aux côtés d’autres partis, afin de retenir l’attention des masses sur le programme spécifique du communisme et de conserver sa propre liberté de mouvement pour le moment où il devra élargir la plate-forme d’action en débordant les autres partis, abandonnés par les masses après la démonstration de leur impuissance. Le front unique syndical ainsi compris offre la possibilité d’actions d’ensemble de toute la classe travailleuse. De telles actions, la méthode communiste ne peut sortir que victorieuse, car elle est la seule capable de donner un contenu au mouvement unitaire du prolétariat, et la seule qui ne partage pas la moindre responsabilité dans l’œuvre des partis qui affichent un appui verbal à la cause du prolétariat par opportunisme et avec des intentions contre-révolutionnaires.

37. La situation que nous envisageons peut prendre l’aspect d’une attaque de la droite bourgeoise contre un gouvernement démocratique ou socialiste. Même dans ce cas, le Parti communiste ne saurait proclamer la moindre solidarité avec des gouvernements de ce genre : s’il les accueille comme une expérience à suivre pour hâter le moment où le prolétariat se convaincra de leurs buts contre-révolutionnaires, il ne peut évidemment les lui présenter comme une conquête à défendre.

38. Il pourra arriver que le gouvernement de gauche laisse des organisations de droite, des bandes blanches de la bourgeoisie mener leur action contre le prolétariat et, bien loin de réclamer l’appui de ce dernier, lui refuse le droit de répondre par les armes. Dans ce cas, les communistes dénonceront la complicité de fait, la véritable division du travail entre le gouvernement libéral et les forces irrégulières de la réaction, la bourgeoisie ne discutant plus alors des avantagea respectifs de l’anesthésie démocratico-réformiste et de la répression violente, mais les employant toutes les deux à la fois.
Dans cette situation, le véritable, le pire ennemi de la préparation révolutionnaire est le gouvernement libéral : il fait croire au prolétariat qu’il le défendra pour sauver la légalité afin que le prolétariat ne s’arme ni ne s’organise. Ainsi, le jour où par la force des choses celui-ci sera mis dans la nécessité de lutter contre les institutions légales présidant à son exploitation, le gouvernement pourra l’écraser sans mal en accord avec les bandes blanches.

39. Il peut aussi se produire que le gouvernement et les partis de gauche qui le composent invitent le prolétariat à participer à la résistance armée contre l’attaque de la droite. Cet appel ne peut que cacher un piège. Le Parti communiste l’accueillera en proclamant que l’armement des prolétaires signifie l’avènement du pouvoir et de l’État prolétarien, ainsi que la destruction de la bureaucratie étatique et de l’armée traditionnelle, puisque jamais celle-ci n’obéiraient aux ordres d’un gouvernement de gauche légalement instauré dès le moment où il appellerait le peuple à la lutte armée, et que seule la dictature du prolétariat pourrait donc remporter une victoire stable sur les bandes blanches. En conséquence, le Parti communiste ne pratiquera ni ne proclamera le moindre “loyalisme” à l’égard du gouvernement libéral menacé. Il montrera au contraire aux masses le danger de consolider son pouvoir en lui apportant le soutien du prolétariat contre le soulèvement de la droite ou la tentative de coup d’État, c’est-à-dire de, consolider l’organisme appelé à s’opposer à l’avance révolutionnaire du prolétariat au moment où celle-ci s’imposera comme la seule issue, en laissant le contrôle de l’armée aux partis gouvernementaux, c’est-à-dire en déposant les armes sans les avoir employées au renversement des formes politiques et étatiques actuelles, contre toutes les forces de la classe bourgeoise.

Lettre du camarade Soep

Cher camarade Vercesi,

Je lis dans “Bilan” n° 23, dans le compte rendu du Congrès de la fraction, page 769, dans l’exposé du camarade Vercesi sur l’origine de la Première Internationale : “… La Première lnternationale ne surgira pas à la suite d’un plan préétabli, mais à l’occasion d’une manifestation de solidarité contre les persécutions tsaristes contre la Pologne, etc…”
C’est là une “légende”. En réalité, les grandes idées d’une organisation internationale ou plutôt d’une réunion des partisans dispersés d’une organisation internationale ouvrière, avaient été discutées en Angleterre et en France des dizaines d’années avant 1864, année de fondation de cette organisation, la Première Association Internationale Ouvrière.
Cela est confirmé aussi bien par Th. Rothstein “Aus der Vorgeschichte von die Internationale Erganzungshefte” (“Neue Zeit”), que par Max Beer, “Geschichte des Sozialismus in England” et Riazanov.
Cette manifestation anti-russe pour la Pologne était une occasion favorable, mais pas un mobile déterminant la fondation de la Ière Internationale.
Je ne ferais pas cette remarques si ce même passage n’avait pas été employé par différents bonzes réformistes (Vandervelde en Belgique, Troelstra en Hollande, Bernstein, etc.) et cela il y a une trentaine d’années pour démontrer que la Première Internationale avait été créée sur les notions de l’”indépendance” et de la “nation”.
Ce meeting anti-russe et pro-polonais (26 septembre 1864) prouve – affirma-t-on – que nous, les réformistes, nous restons dans la ligne historique de Marx, en défendant la démocratie nationale.
Le contraire ressort de la réelle littérature historique sur l’histoire de la période qui a précédé la Première Internationale (Rhothstein “Aus der Vorgeschichte van die 1° Internationale” et Max Beer, “Geschichte des Sozialismus in England”).
Plus de 20-25 ans avant 1864 les ouvriers anglais avaient adressé un appel aux ouvriers du continent en vue d’arriver à la fondation d’une organisation ouvrière internationale.
Le camarade Vercesi n’a sans doute pas soumis la légende générale historique à un examen critique.
Quoiqu’il y ait différentes autres conséquences théoriques de cette erreur, je veux en rester là pour cette fois-ci.

A. SOEP.