Międzynarodowa Partia Komunistyczna

Bilan 13

À propos de la crise ministérielle en France

Le 6 novembre il fut beaucoup question du 6 février. Pour les centristes et socialistes il était évident qu’un nouveau danger menaçait la république et déjà ils présumaient que le „sage de Tournefeuille”, abandonné par les radicaux allait se mettre à la tête des bandes fascistes pour instaurer son „pouvoir personnel”. Comme on sait, il n’en a rien été et Doumergue a fait place, on ne peut plus gentiment, à son compère Flandin lequel maintient l’essentiel des projets de son prédécesseur. Cependant, la chute de Doumergue est interprétée partout comme un recul du fascisme, parce que selon le „Populaire” et l’”Humanité„, le danger du „pouvoir personnel” serait même écarté. Mais qu’en réalité le cabinet Flandin soit plus à droite, par sa composition, que le cabinet précédent, qu’importe ? Que les projets de Marchandeau interdisant les manifestations ouvrières, prévoyant aussi la dissolution des organisations prolétariennes, aient été repris par Flandin, cela n’a qu’une importance secondaire, comme d’ailleurs la réforme constitutionnelle visant le droit des fonctionnaires, que Flandin veut réaliser, lui aussi : l’essentiel c’est… barrer la route au fascisme.
Les centristes l’ont ouvertement proclamé : ils soutiendront tous ceux qui déclarent vouloir défendre les libertés démocratiques et combattre le fascisme. La C.A.P. De la S.F.I.O. A même été plus loin. Dans un manifeste lancé par elle, il est dit que le parti socialiste ne posera d’avance „aucune limite” au soutien d’un gouvernement de combat décidé à défendre les libertés républicaines contre le fascisme. Mais il en est d’autres qui veulent aussi lutter contre le fascisme. Flandin n’a-t-il pas déclaré à la Chambre vouloir résister aux factieux ? D’ailleurs, Doumergue lui aussi ne voulait-il pas sauver, à sa façon, la démocratie parlementaire ? En somme, il apparaît clairement que la bourgeoisie française est décidée à lutter contre „tous les factieux” dans la mesure où elle peut réaliser ses projets de réforme de l’État qui vont sanctionner juridiquement la désagrégation du prolétariat et sélectionner les forces de sa domination. La trêve continue, a dit Flandin, se présentant devant une Chambre de gauche épouvantée par l’idée de la dissolution. Et, en effet, pour autant que „trêve” veut dire attaques redoublées contre les ouvriers, les fonctionnaires, leurs organisations de classe, cela est parfaitement juste. Mais dans un certain sens Flandin marque une progression par rapport au cabinet précédent. Celle-ci réside dans les positions que centristes et socialistes ont adopté pour accentuer l’intégration des ouvriers au sein du régime existant. Pour bien saisir ce nouveau moment de l’évolution des situations en France, il sera nécessaire de rappeler brièvement les caractéristiques du cabinet du 6 février et d’indiquer les causes de sa dislocation en fonction du rapport des classes antagonistes.
Avec comme piédestal une Chambre à majorité de gauche, la bourgeoisie française secouée par la crise économique a fécondé un remous balayant les gouvernements radicaux socialistes pour y substituer une „Union nationale” capable d’appliquer fermement les mesures de compressions nécessaires et de porter à la classe ouvrière les coups vigoureux qui doivent la disloquer jusqu’à l’anéantissement total. Ce travail fut grandement facilité par le front unique, aujourd’hui front populaire, des centristes et socialistes concentrant les ouvriers pour la défense de la république et des libertés démocratiques. La réforme de l’État de ce gouvernement de „trêve” devait être la consécration de cette attaque de fond déclenchée contre le prolétariat. De Herriot à Tardieu l’accord existait sur les points fondamentaux de la réforme projetée et ce n’est pas par hasard que les divergences se firent jour sur des questions secondaires telles les douzièmes provisoires et les prérogatives du Sénat en matière de dissolution. Il fallait appliquer un programme dirigé contre le prolétariat sans provoquer, par des manoeuvres trop brusques, la réaction de ce dernier. Le cabinet Doumergue issu du 6 février n’avait pour but que de préparer le terrain, réaliser concrètement ce que Flandin va réaliser, sans peut-être modifier la lettre de la Constitution française. Au point de vue de la réalité l’hypothèse d’un nouveau 6 février était déplacée dès lors qu’il s’avérait que ce programme et la tâche de Flandin étaient le complément de l’oeuvre de Doumergue. Il est suggestif de constater que Blum revendique à son initiative la chute du cabinet Doumergue, quand il est manifeste que Flandin se place à un point beaucoup plus avancé dans la lutte contre la classe ouvrière. Mais le nouveau ministère proclame parallèlement sa volonté de lutter contre tous les „factieux”, ce qui pour les socialistes et centristes signifie évidemment un recul du fascisme. L’”antifascisme” qui se paye de mots, révèle encore une fois sa fonction en créant les conditions favorables au développement du plan de la bourgeoisie.
Du 6 février à la situation actuelle, la continuité des événements est parfaite : conversion du capitalisme vers la droite au moyen du gouvernement de trêve, rupture de la trêve première manière qui a apprêté l’arsenal pour la lutte contre les ouvriers, grâce aux centristes et socialisates liant le prolétariat à la défense de la démocratie et de la république, apparition de la „trêve manière Flandin” qui perfectionne l’attaque contre la classe ouvrière tout en donnant satisfaction aux radicaux socialistes et même aux socialistes et centristes qui, contre les projets de Doumergue, ont pris la défense du Sénat et du „droit” des élus du suffrage universel. Le cabinet de Flandin est donc appelé à montrer au prolétariat que son front unique gravitant autour de la défense de la domination de ses exploiteurs peut empêcher l’avènement d’un „pouvoir personnel”, peut arriver à constituer une „digue” contre le fascisme, mais à la condition de se prêter bénévolement aux mesures de compressions nécessaires au capitalisme, de se dissoudre complètement au sein du capitalisme.
La bourgeoisie française mise sur une conversion de son État démocratique parlementaire en un État démocratique „discipliné” en vue de la guerre. Pour résoudre les difficultés suscitées par la situation économique, le capitalisme français doit inévitablement mater les ouvriers et éventuellement, en cas de nécessité, pouvoir dissoudre par la force leurs organisations. Mais il faut que les positions successives prises dans cette voie se dirigent vers une mobilisation de toutes les classes pour un dénouement dans la guerre. La réforme de l’État de Doumergue-Tardieu représentait, somme toute, une position correspondante à la série d’attaques entreprises par le gouvernement de „trêve” depuis son avènement, mais la réalisation constitutionnelle de cette réforme demandait un gouvernement „antifasciste” qui s’efforcera de mettre au diapason la situation intérieure de la France et l’application de la réforme même, en détournant l’attention des ouvriers de leur situation réelle, au nom d’une lutte contre le fascisme et pour la république et la démocratie.
Centristes et socialistes ont admirablement répondu aux besoins du capitalisme français. Ils ont d’abord salué Flandin comme une première victoire contre le fascisme, appelé les ouvriers à défendre les élus du suffrage universel et le Sénat dont les uns et les autres préconisaient jadis la suppression et enfin ils ont paralysé la réaction des ouvriers contre les projets de Doumergue en les enlisant aux côté des „républicains sincères”, autour de la défense de la démocratie. Actuellement, les ouvriers français se trouvent devant les paradoxes suivant : un gouvernement identique au précédent mais qui serait „moins fasciste” que le premier, bien qu’il applique les mêmes mesures contre le prolétariat et les fonctionnaires. Ce gouvernement doit permettre aux ouvriers de persévérer dans le chemin de l’antifascisme au prix de défaites journalières. Socialistes et centristes perçoivent déjà que le prix de leur survivance comme forces de domination du capitalisme réside dans leur adaptation à une situation d’État démocratique réformée, c’est-à-dire centralisée en vue des conflits inter-impérialistes et de la compression des classes autour de l’État. Les socialistes proclames donc qu’ils ne verront aucune limite à leur appui à un gouvernement vraiment républicain. Quand aux centristes qui adoptent, comme position centrale, l’obtention de la dissolution des ligues fascistes et la R.P. de la Chambre actuelle, puis veulent la dissolution de celle-ci, ils disent ouvertement par la voix de Thorez qu’eux aussi aiment leur patrie.
Concrètement cela signifie que centristes et socialistes sont prêts aux pires compromissions pour empêcher une conversion de la démocratie réformée vers le fascisme et pour cela ils offriront au capitalisme une garantie extrêmement importante pour ce dernier. Pas de grève contre les projets Marchandeau, mais de grands cris d’indignation et peut-être quelques manifestations déclamatoires. Et demain, peut-être, si la nécessité s’en faisait sentir, ils seront victimes de ces lois répressives tout comme les socialistes espagnols furent les victimes des forces répressives qu’ils aidèrent à constituer contre le prolétariat.
Le cabinet Flandin montre que la capitalisme, et particulièrement ses sommets dirigeants, s’oriente vers une réforme démocratique de l’État par les voies qui veulent encore exclure le recours à la force répressive, comme par exemple en Espagne, pour miser sur le travail contre-révolutionnaire des centristes et socialistes. La durée du ministère Flandin dépend du temps que le capitalisme doit encore parcourir avant d’arriver à la guerre. Si cette dernière devait éclater dans les mois prochains, Flandin serait peut-être l’artisan de la transformation du „front populaire” en un „Front national”. Dans l’hypothèse contraire Flandin s’effacera pour faire place à des formations politiques qui, comme Dollfuss en Autriche, Lerroux en Espagne, lanceraient contre la résistance désespérée des masses toutes les forces de l’armée, de la police, de l’aviation.
La gueule de loup du capitalisme se montrera dans toute sa hideur avec les Tardieu et consort qui, demain, quand le moment sera venu, pousseront les travailleurs dans un entre-égorgement fratricide, mais d’où surgira cependant l’éclat fulgurant des batailles révolutionnaires.

Le problème de la Sarre et la guerre

La tension qui s’est manifestée ces dernières semaines autour du plébiscite de la Sarre a posé ouvertement le problème de la guerre impérialiste comme seule issue possible aux contrastes qui déchirent les entrailles du capitalisme. Le régime actuel est torturé par l’enfantement pénible d’une conflagration qui doit exterminer le prolétariat en même temps que procéder à une nouvelle répartition du globe. 
La lutte entre la France et l’Allemagne pour la Sarre se ressent des difficultés qu’ éprouve la bourgeoisie internationale à donner le jour à la guerre. Et c’est pourquoi les menaces de putsch allemand le 13 janvier, la concentration de troupes françaises en Alsace-Lorraine pour parer à cette éventualité, la lutte entre le „Front du travail” naziste et la commission de gouvernement appuyée par centristes et socialistes, sont tous des éléments encore chaotiques, contradictoires qui peuvent déterminer un accouchement avant terme de la guerre, comme ils peuvent parfaitement se résorber pour s’exprimer par après dans l’explosion de l’ensemble des contradictions intercapitalistes. 
La confusion qui existe aujourd’hui à l’échelle internationale et qui s’exprime le mieux dans la tension franco-allemande entraînant les pays balkaniques d’une part, qui se manifeste aussi dans les rapports entre les grandes puissances orientées vers le partage de l’Asie d’autre part, (à ce sujet la Conférence navale de Londres est très significative) découle d’une période où la guerre impérialiste mûrit déjà son cours et où le problème décisif pour chaque État n’est plus de palabrer dans des Conférences, mais bien de rechercher en correspondance ou non avec des positions antérieures des solides alliances militaires autrement importantes que les traités ou pactes sur la limitation des armements. La confusion qui se manifeste dans les Conférences internationales dites de „paix” trouve sa source dans cette cause, comme d’ailleurs la confusion qui se manifeste dans les tensions entre États capitalistes procède de recherches fiévreuses vers la conclusion d’alliances militaires.
La Conférence navale de Londres et la tension autour de la Sarre sont deux anneaux dune même chaîne dont l’un peut précipiter le cours de l’autre. Il s’agit pour nous de voir exactement la portée du conflit qui oppose la France à une Allemagne qui est parvenue à se renforcer internationalement en détachant la Pologne de la France, en accentuant ses liaisons avec la Hongrie, en agissant activement en Roumanie.
L’impérialisme allemand dont la dernière carte de salut, plus que pour les autres États, est la guerre impérialiste, a certainement supposé – mais seulement supposé – qu’il pourrait lier le problème de la Sarre à celui du déclenchement de la guerre en cas d’une issue défavorable à ses intérêts. Les menaces de ces jours de putsch naziste en Sarre le 13 janvier, auraient pu se préciser dans la mesure même où les conditions pour la guerre se seraient immédiatement précisées, Dans le cas contraire, ces menaces auraient fournis matière à de longues discussions diplomatiques entre les gouvernements ou au sein de la Société des Nations. La réponse de la France, déclarant vouloir occuper la Sarre en cas de putsch fasciste aura, en somme, permis au capitalisme allemand de pousser à la mobilisation des ouvriers allemands autour de la résistance à l’”impérialisme français” menaçant d’occuper des „terres allemandes”.
En tous cas l’Allemagne pose le problème de la Sarre en fonction de la guerre et l’impérialisme français comprend lui aussi que pour maintenir ses positions il ne suffira pas d’appuyer des „fronts de liberté” ou de faire des concessions de forme, mais qu’il faudra riposter par des déclarations de guerre. 
La menace de putsch naziste d’une part, la réponse d’occupation des troupes françaises ensuite, le renforcement des forces répressives de la Commission de gouvernement de la Sarre, la découverte de complots hitlériens contre M. Knox, M. Braun et des chefs communistes, sont tous des éléments qui préparent admirablement un échauffement du chauvinisme en France et en Allemagne. En ce sens, même si le 13 janvier se déroulait sans avoir des conséquences immédiatement importantes, toutes les frictions entre l’Allemagne et la France auraient quand même permis d’élargir le front intercapitaliste qui s’est substitué au front interclasses dans la Sarre. 
Et ainsi se vérifie ce que nous avions déjà proclamé auparavant : statu quo ou rattachement à l’Allemagne, le problème de la Sarre pose inévitablement le problème de la guerre. Y participer pour l’une ou l’autre des solutions capitalistes et non pour y opposer les solutions spécifiques au but historique du prolétariat, c’est inévitablement travailler pour la guerre impérialiste et contre la révolution mondiale. La social-démocratie internationale a probablement compris, avant le centrisme, la signification et l’enjeu du problème de la Sarre. Dans son manifeste international lancé pour appuyer la „paix”, les réformistes poussent à la guerre, car ils demandent une „garantie de la S. D. N.” contre un éventuel coup de main fasciste, ce qui signifie faire appel aux troupes françaises qui viendront imposer, à la pointe des baïonnettes cette „paix” si désirée. Au nom de la liberté, la social-démocratie internationale se range derrière la France préparant déjà le prolétariat à marcher spontanément derrière le drapeau pourri de la démocratie „Stavinskiste”, contre les dictatures fascistes. D’ailleurs tous les partisans du statu quo devront suivre la logique des événements et passer au service de la force impérialiste qui peut assurer ce régime „libre”.
Quand les centristes proclament être les champions du statu quo, bien entendu après les socialistes d’extrême-gauche qui ont le front de s’appeler „léninistes”, mais être opposés à une éventuelle occupation de la Sarre par l’armée française, il s’agit de leur part dune simple inconséquence que les événements auront vite fait de démolir. Le statu quo slgnife (accommodé à la sauce „léniniste” ou réformiste), rattachement à la France. Si le prix de la „liberté” est dans cette solution il faut aussi être prêt à appuyer la France à défendre militairement „la liberté” et évidemment la „paix”. D’autre part, si le statu quo se relie, comme nous le pensons, au problème de la guerre, il n’y a pas d’autre solution que de prêcher dès maintenant la guerre „démocratique” contre l’Allemagne.
Les centristes tout particulièrement sont aujourd’hui embourbés dans des contradictions assez singulières. Ils luttent pour le statu quo parce qu’il s’agit de faire reculer le fascisme allemand et pour assurer en même temps la liberté de la population sarroise. Mais ils prétendent qu’une intervention de l’armée française pour protéger le sort du plébiscite, pour permettre la réalisation du statu quo contre le terrorisme hitlérien, est une menace contre la „paix”. Comprenne qui pourra. Les „sectaires” de notre espèce n’admettront jamais que la „paix” soit autre chose qu’un simple choix entre deux camps capitalistes qui s’apprêtent au combat. Centristes, bolcheviks-léninistes, réformistes, en luttant pour le statu quo au nom de la „paix” travaillent pour une guerre favorable à la France.
Le problème de la Sarre tel qu’il a été posé par les impérialismes directement intéressés peut comporter des menaces de guerre pour 1935. Des reculs, des frictions plus vives, des nouvelles alliances se feront probablement jour, autour de ce centre litigieux, de même que l’angoissant problème de l’Asie se posera plus nettement. Le capitalisme comprime encore ses entrailles pour empêcher une guerre avant terme. Mais les contradictions sont innombrables. L’Allemagne acculée par une situation désespérée tend désespérément vers un dénouement. La France, pour maintenir sa suzeraineté dans les Balkans, comprend également qu’elle ne pourra plus temporiser fort longtemps. Et si même le plébiscite recevait une solution intermédiaire, très rapidement la course vers le dénouement suivrait sa trajectoire.
Que tous ceux qui se sont accrochés au statu quo en Sarre regardent maintenant leurs mains. Ils y verront les traces indélébiles que lc capitalisme y a burinées ; ils y retrouveront le fumier de la démocratie bourgeoise, de la guerre impérialiste. Et qu’ils crient donc encore à la gloire du fumier où ils se vautrent, qu’ils opposent leur réalisme méprisable à notre sectarisme de bibliothèque. Jamais nous ne voudrions tomber aussi bas que les partisans de la démocratie française. Nous serons seuls à crier qu’il faut maintenir le drapeau de la révolution prolétarienne, nous serons seuls à nous opposer à toutes les solutions du capitalisme, mais notre solitude trouvera un profond écho parmi les masses quand le canon de la guerre impérialiste montrera aux ouvriers dans quel charnier les ont conduit les „réalistes” de tout acabit. Et alors aucune eau ne lavera la trahison de tous les complices du capitalisme, à eux comme à Parvus, les ouvriers feront comprendre qu’avec des mains sales on ne fait pas la révolution.

Fascisme - Démocratie : Communisme

La question centrale qui se pose à l’heure actuelle, devant le mouvement ouvrier, est celle de son attitude envers la démocratie ou, pour préciser, la nécessité de prendre ou non la défense des institutions démocratiques que le fascisme menace en même temps qu’il procède à la destruction des organisations prolétariennes. Pour cette question – comme pour d’autres d’ailleurs – la solution la plus simple n’est pas la plus claire, celle-ci ne correspondant nullement à la réalité de la lutte des classes. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, à première vue, le mouvement ouvrier ne parviendra à préserver réellement ses organismes de l’assaut de la réaction, qu’à la seule condition de maintenir intactes ses positions de lutte, de ne pas les relier au sort de la démocratie et de livrer la bataille contre l’attaque fasciste en même temps qu’il poursuit sa lutte contre l’État démocratique. En effet, une fois établie la jonction entre le mouvement ouvrier et les institutions démocratiques, la condition politique se trouve être réalisée pour le désastre certain de la classe ouvrière, car l’État démocratique trouve dans l’apport des masses ouvrières, non pas une possibilité de vie ou de persistance, mais la condition nécessaire pour se transformer en un régime d’autorité ou le signal de sa disparition afin de céder sa place à la nouvelle organisation fasciste.
Si l’on considère la situation actuelle, en dehors de sa connexion avec les situations qui l’ont précédée et qui lui succéderont, si l’on considère la position actuelle des partis politiques sans les relier au rôle qu’ils ont eu dans le passé et à celui qu’ils tiendront dans l’avenir, on déplace les circonstances immédiates et les forces politiques actuelles du milieu historique général, ce qui permet facilement de présenter ainsi la réalité : le fascisme passe à l’attaque, le prolétariat a tout intérêt à défendre ses libertés, et de cela résulte la nécessité pour lui d’établir un front de défense des institutions démocratiques menacées. Maquillée d’une teinte révolutionnaire cette position est présentée sous le vernis d’une prétendue stratégie révolutionnaire se piquant au surplus d’être essentiellement „marxiste”. Le problème sera, dès lors, introduit de cette manière : une incompatibilité se manifeste entre la bourgeoisie et la démocratie, par conséquent l’intérêt du prolétariat à défendre les libertés que lui accorde cette dernière se greffe naturellement sur ses intérêts spécifiquement révolutionnaires et la lutte pour la défense des institutions démocratiques devient ainsi une lutte anticapitaliste !
À la base de ces propositions il existe une confusion évidente entre démocratie, institutions démocratiques, libertés démocratiques et positions ouvrières que l’on nomme erronément „libertés ouvrières”. Au point de vue théorique, aussi bien qu’au point de vue historique nous constaterons qu’entre démocratie et positions ouvrières il existe une opposition irréductible et inconciliable. Le mouvement idéologique qui a accompagné l’ascension et la victoire du capitalisme se place et s’exprime, au point de vue économique et politique, sur une base de dissolution des intérêts et des revendications particulières des individualités, des groupements et surtout des classes, au sein de la société. Ici l’égalité des composants deviendrait possible justement parce que les individus confient leur sort et le soin de le défendre, aux organismes étatiques représentant les intérêts de la collectivité. Il n’est pas inutile de noter que la théorie libérale et démocratique suppose la dissolution de groupements, de catégories données de „citoyens” lesquels auraient tout intérêt à faire spontanément cession d’une partie de leur liberté pour recevoir en compensation la sauvegarde de leur position économique et sociale. Cette cession se ferait à l’avantage d’un organisme capable de régulariser et de diriger l’ensemble de la collectivité. Et si les Constitutions bourgeoises proclament le „droit de l’homme” et contiennent également l’affirmation de la „liberté de réunion et de presse”, elles ne reconnaissent nullement les groupements de catégorie ou de classe. Ces „droits” sont exclusivement considérés comme des attributions accordées à „l’homme”, au „citoyen” ou au „peuple” qui devront s’en servir pour permettre l’accès des individualités aux organes de l’État ou du gouvernement. La condition nécessaire pour le fonctionnement du régime démocratique réside donc, non dans la reconnaissance des groupes, des intérêts ou des droits de ces derniers, mais dans la fondation de l’organe indispensable pour guider la collectivité qui doit transmettre à l’État la défense des intérêts de chaque unité qui la constitue.
La démocratie n’est donc possible qu’à la condition de pouvoir interdire aux „citoyens” le recours à d’autres organismes en dehors de ceux régis et sous le contrôle de l’État. On pourrait objecter que les libertés de réunion, de presse et d’organisation perdent toute leur signification du moment qu’il devient impossible de faire triompher, au travers d’elles, une revendication donnée. Mais nous entrons ici dans le domaine de la critique marxiste qui démontre l’oppression de classe se cachant en réalité sous le masque démocratique et libéral et qui a fait si justement dire à Marx que le synonyme de „Liberté, Égalité, Fraternité” était représenté par „Infanterie, Cavalerie, Artillerie”. Par contre actuellement on ne s’attache plus à prouver l’inconsistance de la base prétendument égalitaire de la démocratie, mais on prend la défense de cette dernière et on s’attache à démontrer qu’elle permettrait l’épanouissement des organismes ouvriers. Or, ainsi que nous l’avons expliqué, la condition de vie du régime démocratique consiste justement dans l’interdiction du pouvoir des groupements particuliers, au nom de l’intérêt des individualités aussi bien que de la société. La fondation d’une organisation de la classe ouvrière porte directement atteinte à la théorie de la démocratie et, à ce sujet, il est caractéristique de constater, que dans la période actuelle de dégénérescence de la pensée marxiste, le croisement des deux internationales (celle des traîtres et celle des futurs traîtres) se fait précisément sur la base de la défense de la démocratie d’où découlerait la possibilité d’existence et même de développement des organismes prolétariens.
Au point de vue historique l’opposition entre „démocratie” et organismes ouvriers se manifeste d’une façon sanglante.
Le capitalisme anglais se fonde au XVIIe siècle, mais c’est seulement beaucoup plus tard que le mouvement chartiste arrache de haute lutte le droit d’organisation de la classe ouvrière. Dans tous les pays les ouvriers obtiendront cette conquête uniquement au travers de puissants mouvements qui furent toujours l’objet de la répression sanglante des États démocratiques. Il est parfaitement exact qu’avant la guerre et, plus précisément, jusqu’aux premières années de notre siècle, les mouvements de masses destinés à fonder les organismes indépendants de la classe ouvrière, étaient dirigés par les partis socialistes, vers la conquête de droits permettant aux ouvriers d’accéder aux fonctions gouvernementales ou étatiques. Cette question fut, certes, la plus débattue au sein du mouvement ouvrier ; son expression la plus achevée se trouve surtout dans la théorie réformiste qui, sous le drapeau de la pénétration graduelle du prolétariat au sein de la forteresse de l’ennemi, a permis en réalité à ce dernier – et 1914 représente la clôture de ce bilan de révision marxiste et de trahison – de corrompre et de soumettre à ses propres intérêts, l’ensemble de la classe ouvrière.
Dans la lutte contre ce que l’on appelle communément le „bordiguisme” on formule souvent, pour les besoins de la polémique (qui sont généralement les besoins de la brouille et de la confusion), que tel ou tel mouvement a eu pour objectif la conquête du suffrage universel, ou bien encore telle ou telle revendication démocratique. Cette façon d’interpréter l’histoire ressemble fort à celle qui consiste à expliquer les événements non pas en déterminant leur cause en fonction des classes antagonistes et des intérêts spécifiques qui les opposent réellement, mais en se basant simplement sur les inscriptions fixées sur les drapeaux flottants au-dessus des masses en mouvement. Cette interprétation qui n’a d’ailleurs qu’une valeur purement acrobatique où peuvent se complaire les fanfarons peuplant le mouvement ouvrier s’évanouit immédiatement si l’on place le problème sur ses vrais fondements. On ne peut, en effet, comprendre les mouvements ouvriers que sur la ligne de leur ascension vers la délivrance du prolétariat. Si, au contraire, on les place sur la voie opposée qui conduirait les ouvriers à conquérir le droit d’accéder à des fonctions gouvernementales ou étatiques, on se place directement sur le chemin qui a déjà conduit à la trahison de la classe ouvrière.
De toute façon les mouvements qui avaient pour objectif la conquête du droit de vote, pouvaient réaliser cette revendication et d’une façon durable, parce qu’en définitive, loin d’ébranler le système démocratique, ils ne faisaient qu’introduire dans ses rouages le mouvement ouvrier lui-même. Les misérables exploits des ouvriers parvenus aux postes gouvernementaux sont connus de tous : les Ebert, les Scheideman, les Handerson, etc., ont lumineusement prouvé ce qu’est le mécanisme démocratique et les capacités qu’il détient en vue de déchaîner les plus impitoyables répressions contre-révolutionnaires. Il en est tout autrement pour ce qui concerne les positions de classe conquises par les ouvriers. Ici aucune compatibilité n’est possible avec l’État démocratique ; au contraire, l’opposition inconciliable qu’exprime l’antagonisme des classes s’accentue, s’aiguise et s’amplifie, et la victoire ouvrière sera conjurée grâce à la politique des dirigeants contre-révolutionnaires.
Ces derniers dénaturent l’effort fait par des ouvriers pour se créer des organismes de classe, lesquels ne peuvent être que le fruit d’une lutte sans merci contre l’État démocratique. Le succès prolétarien n’étant possible que dans cette direction, les masses ouvrières lorsqu’elles sont gagnées par la politique des dirigeants opportunistes seront enfin charriées dans le marais démocratique. Ici elles se déplaceront comme un simple pion dans le mécanisme qui deviendra d’autant plus démocratique qu’il parviendra à émousser toutes les formations de classe représentant un obstacle à son fonctionnement.
L’État démocratique qui actionne ce mécanisme n’arrivera à le faire fonctionner d’une façon „égalitaire” qu’à la seule condition d’avoir devant lui, non pas des catégories économiques antagonistes, groupées dans des organismes distincts, mais des „citoyens” égaux (!) entre eux et qui se reconnaissent une position sociale similaire pour franchir ensemble les multiples chemins accédant à l’exercice du pouvoir démocratique.
Il n’entre pas dans le cadre de cet article de faire la critique du principe démocratique afin de prouver que l’égalité électorale n’est qu’une fiction qui voile les abîmes séparant les classes dans la société bourgeoise. Ce qui nous intéresse ici c’est de pouvoir mettre en évidence qu’entre le système démocratique et les positions ouvrières il existe une opposition irréductible. Chaque fois que les ouvriers sont parvenus à imposer – au prix de luttes héroïques et du sacrifice de leurs vies – une revendication de classe au capitalisme, ils ont par contre coup frappé dangereusement la démocratie, dont le capitalisme seul peut se revendiquer. Le prolétariat trouve au contraire la raison de sa mission historique dans la proclamation du mensonge du principe démocratique, dans sa nature même et dans la nécessité de supprimer les différences de classe et les classes elles-mêmes. Au bout du chemin que parcourt le prolétariat au travers de la lutte de classe, ne se trouve pas le régime de la démocratie pure, car le principe sur lequel se basera la société communiste est celui de l’inexistence d’un pouvoir étatique dirigeant la société, alors que la démocratie s’en inspire absolument et que, dans son expression la plus libérale, elle s’efforce toujours de lancer l’ostracisme contre les exploités qui osent défendre leurs intérêts à l’aide de leurs organisations au lieu de rester soumis aux institutions démocratiques créées à la seule fin de maintenir l’exploitation de classe.
Après avoir situé le problème de la démocratie dans son cadre normal – et nous ne voyons vraiment pas comment il serait possible pour des marxistes de le situer autrement – il devient possible de comprendre les événements d’Italie, d’Allemagne, de même que les situations connues actuellement par le prolétariat dans les différents pays et plus particulièrement en France. À première vue, le dilemme sur lequel se placent ces événements consiste dans l’opposition „fascisme-démocratie”, ou, pour employer une formule courante, „fascisme-antifascisme”.
Les stratèges „marxistes” diront, par surcroît, que l’antithèse reste toujours celle des deux classes fondamentalement opposées, mais que le prolétariat a tout avantage à saisir la chance qui lui est offerte et à se présenter comme le pivot de la défense de la démocratie et de la lutte antifasciste. Nous avons déjà mis en évidence la confusion entre démocratie et positions ouvrières qui est à la base de cette politique. Il nous reste maintenant à expliquer pourquoi le front de défense de la démocratie, en Italie – tout comme en Allemagne – n’a représenté, en fin de compte, qu’une condition nécessaire à la victoire du fascisme. Car ce qu’on appelle improprement „coup d’État fasciste” n’est, en définitive, qu’un passage de pouvoir plus ou moins pacifique du gouvernement démocratique, au nouveau gouvernement fasciste. En Italie, c’est un gouvernement où se trouvent les représentants de l’antifascisme démocratique qui cède le pas à un ministère dirigé par les fascistes lequel aura une majorité assurée dans ce parlement antifasciste et démocratique, où cependant les fascistes n’avaient qu’un groupe parlementaire d’une quarantaine de représentants sur 500 députés. En Allemagne, c’est l’antifasciste Von Schleicher qui cède le pas à Hitler appelé d’ailleurs par l’autre antifasciste Hindenburg, l’élu des forces démocratiques et social-démocratique. En Italie et en Allemagne, à l’époque de la conversion de la société capitaliste vers le fascisme, la démocratie ne se retire pas immédiatement de la scène politique, mais elle garde une position politique de premier ordre ; elle reste, en effet, au gouvernement afin d’y représenter non pas un centre de ralliement pour briser le cours des situations qui déboucheront dans la victoire fasciste, mais pour permettre le succès de Mussolini et de Hitler. En Italie, au surplus, après la marche sur Rome, et durant plusieurs mois, encore, un gouvernement de coalition se formera où les fascistes siégeront en collaboration avec les démocrates-chrétiens et Mussolini ne renoncera même pas à l’idée d’avoir des représentants de la social-démocratie dirigeant les organisations syndicales.
Les événement actuels en France, où il n’est pas certain que la perspective fasciste représente la seule issue capitaliste aux situations, et où le „Pacte d’action” entre socialistes et centristes a fait de la classe ouvrière le pivot de la défense de la démocratie, finiront par éclaircir la controverse théorique qui oppose notre fraction aux autres organisations se réclamant de la classe ouvrière. Car la condition nécessaire à la défaite du fascisme et qui consisterait dans le rassemblement des partis agissant au sein de la classe ouvrière en un front unique arborant le drapeau de la défense de la démocratie, cette condition qui n’existait pas, ni en Italie, ni en Allemagne, se trouve être pleinement remplie en France. Or, à notre avis, le fait que le prolétariat français ait été conduit en dehors de son chemin de classe et aiguillonné, comme il l’est, par centristes et socialistes, dans la voie qui l’immobilise aujourd’hui et le livrera demain au capitalisme, laisse prévoir la victoire certaine de l’ennemi dans la double perspective d’être obligé de recourir au fascisme ou bien à une transformation de l’État actuel en un État où le gouvernement absorbera graduellement les fonctions législatives essentielles et où les organisations ouvrières devront céder leur indépendance et admettre le contrôle étatique en échange de leur „élévation” au rang d’institutions consultatives collatérales au gouvernement.
Lorsque l’on dit que la situation actuelle ne permet plus au capitalisme de maintenir une forme d’organisation sociale analogue ou identique à celle existant dans la période historique ascendante de la bourgeoisie, on ne fait que constater une vérité évidente et indiscutable. Mais il s’agit aussi d’une constatation de fait qui n’est pas particulière à la question de la démocratie, mais qui est générale et qui s’applique tout aussi bien à la situation économique qu’à toutes les autres manifestations sociales, politiques, culturelles, etc. Cela revient à dire qu’aujourd’hui n’est pas hier, qu’il y a actuellement des phénomènes sociaux qui ne se présentaient nullement dans le passé. Mais cette affirmation banale ne devrait même pas être relevée si elle ne comptait pas ces conclusions politiques au moins bizarres : on ne reconnaît plus la classe d’après le mode de production qu’elle institue, mais d’après la forme de l’organisation sociale et politique dont elle use. Le capitalisme est une classe démocratique s’opposant donc nécessairement au fascisme qui serait la résurrection des oligarchies féodales. Ou bien le capitalisme n’est plus le capitalisme du moment qu’il n’est plus démocratique et le problème consiste à tuer le démon fasciste avec l’aide du capitalisme lui-même. Ou bien encore, puisque le capitalisme a intérêt, dans la situation actuelle, à abandonner la démocratie, il n’y a qu’à le mettre au pied du mur, en reprenant les textes de la Constitution et des lois, et l’on parviendrait ainsi à briser la conversion du capitalisme vers le fascisme, et à ouvrir la voie qui mène à la victoire prolétarienne.
Enfin, l’attaque fasciste nous obligerait provisoirement à mettre en quarantaine notre programme révolutionnaire, pour passer à la défense des institutions démocratiques menacées, quitte à reprendre par après la lutte intégrale contre cette même démocratie qui nous aurait permis, grâce à cette interruption, d’attraper le capitalisme au piège. Une fois le danger écarté, la démocratie pourrait être crucifiée à nouveau.
La simple énonciation des conclusions politiques découlant de la constatation de la différence entre deux époques capitalistes – l’ascendante et la déclinante- permet de voir l’état de décomposition et de corruption des partis et des groupements se réclamant du prolétariat, dans la période actuelle.
Les deux périodes historiques considérées séparément peuvent différer et diffèrent réellement, mais, pour arriver à la conclusion qu’une incompatibilité existe entre le capitalisme et la démocratie ou entre le capitalisme et le fascisme, il faudrait considérer démocratie et fascisme non plus comme des formes de l’organisation de la société, mais comme des classes, ou bien il faudrait admettre que désormais, la théorie de la lutte des classes a cessé d’être valable, et que nous assistons à une bataille que livrerait la démocratie contre le capitalisme, ou le fascisme contre le prolétariat. Mais les événements d’Italie et d’Allemagne sont là pour nous prouver que le fascisme n’est que l’instrument de répression sanglante contre le prolétariat et au service du capitalisme qui voit Mussolini proclamer la sainteté de la propriété privée sur les décombres des institutions de classe que les ouvriers avaient fondé pour mener leur lutte contre l’appropriation bourgeoise des produits du travail.
Mais la théorie de la lutte des classes se vérifie une nouvelle fois dans les cruelles expériences d’Italie et d’Allemagne. L’apparition du mouvement fasciste ne modifie nullement l’antithèse capitalisme-prolétariat en la remplaçant soit par : capitalisme-démocratie, soit par fascisme-prolétariat. Il arrive un moment dans l’évolution du capitalisme déclinant où ce dernier est forcé d’emprunter un autre chemin que celui qu’il avait parcouru dans sa phase ascensionnelle. Avant, il pouvait combattre son ennemi mortel, le prolétariat, en lui faisant miroiter la perspective d’une amélioration progressive de son sort jusqu’à atteindre sa libération et, à cette fin, il ouvrait les portes des institutions démocratiques en acceptant ceux qui gardaient le nom de représentants ouvriers, mais qui devenaient des agents bourgeois dans la mesure même où ils parvenaient à enchaîner les organismes ouvriers dans les rouages de l’État démocratique. Aujourd’hui – après la guerre de 1914 et la révolution russe – le problème, pour le capitalisme, est de disperser par la violence et la répression tout foyer prolétarien pouvant se relier avec le mouvement des classes. Au fond, l’explication de la différence entre l’attitude du prolétariat italien et allemand en face de l’attaque fasciste, de la résistance héroïque du premier pour défendre la dernière brique des institutions ouvrières et de l’effondrement du second au lendemain de la formation du gouvernement Hitler-Papen-Hugenberg, dépend uniquement du fait qu’en Italie le prolétariat fondait – par le canal de notre courant – l’organisme pouvant le conduire à la victoire, alors qu’en Allemagne le parti communiste, après avoir été faussé dans ses bases à Halle, par la fusion avec les indépendants de gauche, traversa la défaite de 1923 et, au cours des différentes convulsions de la gauche et extrême-gauche qu’il a vécu, une série d’étapes marquant chaque fois un pas en avant dans la corruption et la décomposition du parti du prolétariat allemand qui avait écrit des pages de gloire et d’héroïsme en 1919 et 1920 !
Même si le capitalisme passe à l’offensive contre les positions démocratiques et les organisations qui s’en réclament, même s’il assassine les personnalités politiques appartenant à des partis démocratiques, de l’armée ou du parti nazi lui-même (comme le 30 juin en Allemagne), cela ne signifie pas qu’il doit y avoir autant d’antithèses qu’il y aura d’oppositions fascisme-armée, fascisme-christianisme, fascisme-démocratie. Ces faits prouveront seulement la complication extrême de la situation actuelle, son caractère spasmodique et n’entament nullement la théorie de la lutte de classe. La doctrine marxiste ne présente pas le duel prolétariat-bourgeoisie, dans la société capitaliste, comme un contraste mécanique, à tel point que toute manifestation sociale pourrait et devrait être rattachée à l’un ou l’autre terme du dilemme. Au contraire, l’essence même de la doctrine marxiste consiste dans l’établissement, à la suite de l’analyse scientifique, de deux ordres de contradictions, de contrastes et d’antagonismes, au point de vue économique, aussi bien que politique et social. En dehors de l’antithèse bourgeoisie-prolétariat seul centre moteur de l’histoire actuelle, Marx a mis en évidence la base et le cours contradictoire du capitalisme lui-même, à tel point que l’harmonie de la société capitaliste ne s’établit nullement, même après que le prolétariat a cessé d’exister (comme c’est le cas dans la situation actuelle à la suite de l’action du centrisme et des trahisons social-démocrates) en tant que classe agissant pour l’ébranlement de l’ordre capitaliste et la fondation de la nouvelle société. Actuellement, le capitalisme peut bien avoir amputé provisoirement la société de sa seule force progressive, le prolétariat, mais tant sur le terrain économique que politique, les bases contradictoires de son régime ne cessent pas de déterminer l’opposition inconciliable des monopoles, des États, des forces politiques agissant dans l’intérêt de la conservation de sa société, en particulier le contraste entre fascisme et démocratie.
Au fond, l’alternative guerre-révolution signifie qu’une fois écartée, l’issue des situations actuelles vers la fondation de la nouvelle société, il n’apparaîtra point une ère de tranquillité sociale, mais la société capitaliste toute entière (y compris les ouvriers) roulera vers la catastrophe jaillissant des contradictions inhérentes à cette société.
Le problème à résoudre n’est pas d’attribuer autant d’attitudes politiques au prolétariat qu’il y aura d’oppositions, dans les situations, en le reliant à tel monopole, à tel État, à telle force politique contre ceux qui s’y opposent, mais de garder l’indépendance organique du prolétariat en lutte contre toutes les expressions économiques et politiques du monde de l’ennemi de classe.
La conversion de la société capitaliste vers le fascisme, l’opposition et le contraste même entre les facteurs des deux régimes, ne doivent donc nullement altérer la physionomie spécifique du prolétariat. Ainsi que nous l’avons remarqué à plusieurs reprises, les fondements programmatiques prolétariens doivent devenir aujourd’hui les mêmes que Lénine mit en lumière, par son travail de fraction, avant la guerre et contre les opportunistes des différentes teintes. En face de l’État démocratique, la classe ouvrière doit garder une position de lutte pour sa destruction et non y pénétrer afin de conquérir des positions permettant de construire graduellement la société socialiste : les révisionnistes qui défendirent cette position ont fait du prolétariat la victime des contradictions du monde capitaliste, de la chair à canon en 1914. Aujourd’hui que les situations obligent le capitalisme à procéder à une transformation organique de son pouvoir, de l’État, le problème reste le même, c’est-à-dire celui de la destruction et de l’introduction du prolétariat au sein de l’État ennemi pour en sauvegarder les institutions démocratiques, ce qui met la classe ouvrière à la merci du capitalisme et, là où ce dernier ne doit pas recourir au fascisme, en fait à nouveau la proie des contrastes inter-impérialistes et de la nouvelle guerre.
Le dilemme marxiste capitalisme-prolétariat ne signifie pas qu’à chaque situation, les communistes doivent poser le problème de la révolution mais signifie que, dans toutes les circonstances le prolétariat doit se regrouper autour de ses positions de classe. Il pourra poser le problème de l’insurrection quand les conditions historiques existeront pour la bataille révolutionnaire et dans les autres situations il sera obligé de soulever un programme de revendications plus limité, mais toujours de classe. La question du pouvoir se pose uniquement sous sa forme intégrale et à défaut de prémices historiques nécessaires pour le déclenchement de l’insurrection, cette question ne se pose pas. Les mots d’ordre à soulever alors se rapporteront aux revendications élémentaires concernant les conditions de vie des ouvriers, au point de vue de la défense des salaires, des institutions prolétariennes et des positions conquises (droit d’organisation, de presse, de réunion, de manifestation, etc.).
L’attaque fasciste trouve sa raison d’être en une situation économique qui balaye toute possible équivoque, et où le capitalisme doit passer à l’anéantissement de toute organisation ouvrière. À ce moment la défense des revendications de la classe ouvrière, menace directement le régime capitaliste et le déclenchement des grèves défensives ne peut se situer que sur le cours de la révolution communiste. Dans cette situation – ainsi que nous l’avons déjà dit – les partis et les formations démocratiques et social-démocratiques, gardent une fonction de tout premier ordre, mais à l’avantage du capitalisme et contre le prolétariat, dans la ligne qui débouche dans la victoire fasciste et non dans la ligne menant à la défense ou au triomphe du prolétariat. Ce dernier sera mobilisé pour la défense de la démocratie afin qu’il ne lutte pas pour ses revendications partielles. Les social-démocrates allemands appellent les ouvriers à abandonner la défense de leurs intérêts de classe pour ne pas menacer le gouvernement du moindre mal de Brüning ; Bauer en fera de même pour Dollfuss entre mars 1933 et février 1934 ; le „Pacte d’action” entre socialistes et centristes en France se réalise parce qu’il contient (clause préjudicielle Zyromski) la lutte pour les libertés démocratiques à l’exclusion des grèves revendicatives.
Trotski écrira dans ses documents sur l’Allemagne tout un chapitre pour démontrer que la grève générale n’est plus l’arme permettant la défense de la classe ouvrière.
La lutte pour la démocratie représente donc un puissant diversif pour arracher les ouvriers de leur terrain de classe et les entraîner dans les voltiges contradictoires où l’État opère sa métamorphose de démocratie en État fasciste. Le dilemme fascisme-antifascisme agit donc dans l’intérêt exclusif de l’ennemi ; et l’antifascisme, la démocratie chloroformisent les ouvriers pour les laisser ensuite poignarder par les fascistes, étourdissent les prolétaires afin qu’ils ne voient plus le champ et la voie de leur classe. Ce sont ces positions centrales qu’ont marqué de leur sang les prolétaires d’Italie et d’Allemagne. C’est parce que les ouvriers des autres pays ne s’inspirent pas de ces vérités politiques que le capitalisme mondial peut préparer la guerre mondiale. C’est, inspirée de ces données programmatiques que notre fraction continue sa lutte pour la révolution italienne, pour la révolution internationale.

La comédie de Mussolini : L’État corporatif en Italie

„Si le siècle passé fut le siècle de la puissance capitaliste, ce XXe est le siècle… de la puissance et de la gloire du travail.”

(Mussolini, Discours de Milan du 6 octobre 1934.)

Écartons préalablement toute confusion, facile et voulue, entre corporation dans le sens traditionnel d’association (qui va des arts du Moyen-Âge aux guildes germaniques et aux corporations de métiers qui ont survécu dans les pays musulmans) et corporation dans le sens particulier qu’adopte le fascisme pour indiquer simplement „un organe de liaison” entre les soi-disant syndicats et ceux des patrons ; ce qui est d’ailleurs l’interprétation qu’il faut envisager quand il s’agit de l’”État corporatif” en Italie.
La confusion est évidemment voulue parce qu’il ne peut être question que d’une vulgaire usurpation de nom entre la corporation fasciste – qui sanctionne la défaite prolétarienne et l’esclavage politique, économique des travailleurs italiens dans un régime qui veut supprimer et même nier „la lutte des classes” – et la corporation du Moyen-Âge comme elle vit le jour en Italie, organe de la lutte des artisans qui leur permit d’abord de déloger les seigneurs de leurs châteaux situés sur les montagnes, démanteler par après, dans les villes, leurs palais hérissés de tours et faire enfin des vaincus „une classe” à laquelle il était refusé jusqu’à la faculté de renoncer à sa noblesse pour s’égaler aux autres citoyens et dont, au surplus, les membres étaient solidairement responsables des crimes de chacun d’entre eux.

* * *

Ce fut le pacte du Palais Vidoni (Octobre 1925) entre les industriels et les délégués ouvriers (?) qui consacra en fait la main-mise sur la vie syndicale par le fascisme (ce pacte comportait la reconnaissance de la Confédération fasciste comme seule organisation ouvrière, l’abolition des commissions internes de fabrique – conseil d’usine -, la suppression du droit de grève).
La loi du 3 avril 1926, dite de la „réglementation juridique des rapports collectifs du travail” et dont les modalités d’application furent expliquées dans le décret royal du 1er juillet 1926, sanctionna juridiquement cette situation nouvelle créée par la défaite prolétarienne. Elle s’inspira d’ailleurs des points fondamentaux suivants :

1) Reconnaissance légale des associations syndicales d’employeurs et des salariés qui reçoivent la personnalité civile, les unes et les autres, en tant qu’organes de droit public ;

2) Reconnaissance juridique des contrats collectifs du travail ;

3) Instauration d’un tribunal du travail ;

4) Interdiction du lock-out et du droit de grève.

Le syndicat légalement reconnu et soumis au contrôle de l’État représente toute la catégorie professionnelle et conclue les contrats collectifs du travail qui sont obligatoires pour tous ; en particulier, il impose à tous les payement des cotisations.
Les autres associations „admises” („lecite”), mais non légalement reconnues, donc les associations de fait, ne peuvent exercer aucune des fonctions sus-mentionnées : elles tombent ainsi sous la coupe du Tribunal Spécial.
Dans le régime „totalitaire” de l’Italie qui a dissous tous les partis d’opposition même ceux de certaines couches bourgeoises, tout droit d’association politique est de fait empêché par la loi de „Sûreté Publique” de 1926 renforcée par le nouveau code pénal de 1930 et par le Tribunal Spécial.
Pour le droit de coalition, la loi syndicale de 1926 affirme que l’association professionnelle ou syndicale est „libre„, mais dans ce sens : „la faculté de pousser à la reconnaissance légale d’une association professionnelle pour des activités économiques, peut se développer dans des conditions de parfaite liberté”. Se tenant à la lettre de cette loi, Rigola et autres ex-bonzes syndicaux groupés autour de la revue „Problèmes du travail”, et appuyés par le journal ex-socialiste et actuellement fascistisé, „Le Travail de Gêne„, ont déclenché une manœuvre qui se limite à une timide et stérile opposition, tout en se ralliant au régime.
Récemment il fut question d’élargir cette opposition loyale en gagnant un autre groupe „assagi” qui gravite autour de l’ancien maire de Milan, M. Caldara.
La loi syndicale de 1926 prévoyait la fondation de deux Confédérations Générales embrassant toutes les associations d’employeurs et d’employés. Mais celle des patrons ne fut même pas constituée et, au reste, la Confédération des syndicats fascistes fut de son côté supprimée en décembre 1928 quand elle groupait deux millions d’inscrits „par contrainte”.

* * *

Mussolini avait déjà affirmé, en 1926, que „l’ordre corporatif” était établi en Italie, mais cependant il fallut huit ans pour que l’on s’aperçoive que ce qui manquait à cet „ordre” étaient… les corporations, sauf celle du spectacle qui – ironie des choses – groupe surtout des comédiens, C’est seulement cette année que l’on passa à la constitution, au moins sur le papier, des 22 corporations pour les principales branches de la production. Et à nouveau le fascisme affirme que la période syndicale est révolue et que l’on entre dans la phase corporative.
Mais l’accouchement de la „corporation” à été vraiment laborieux. La loi syndicale d’avril 1926, sans même prononcer ce terme, prévoyait seulement la possibilité „d’organes centraux de liaison” avec une „hiérarchie supérieure”. Ce n’est que dans le décret royal du 1er juillet de la même année qu’on trouve enfin le mot „corporation” dont on envisage la constitution par décret du ministre des corporations, mais toujours comme simples organes administratifs de l’État.
La Charte du Travail approuvée par le Grand Conseil fasciste le 21 avril 1927 – à l’occasion de la „naissance” de Rome, qui est devenue la fête du travail fasciste à la place du 1er mai – renferme trente déclarations dont une partie est dédiée à la définition théorique de l’”État fasciste”, c’est-à-dire l’”État corporatif” et dont le restant précise les „droits” des travailleurs italiens.
Les revendications de la classe ouvrière sont d’après le régime fasciste de cette espèce : „l’introduction de la semaine de 40 heures”, au sujet de laquelle la presse fasciste mène grand tapage. D’après l’accord établi par les Confédérations fascistes, les ouvriers qui travaillaient plus de 40 h, continueront à toucher le même salaire horaire qu’ils touchaient auparavant, ce qui veut dire une réduction qui atteint jusqu’à 17 %, de l’ancien salaire pour ceux qui travaillaient 48 heures.
D’autre part, ce moyen de „faire payer aux ouvriers qui travaillent les allocations de chômage des sans-travail” n’aura qu’un effet très restreint pour l’armée si nombreuse des chômeurs (905 114, d’après les dernières données officielles, chiffres certainement faussés) parce que 25 % des ouvriers – et toujours selon des chiffres officiels – travaillent déjà moins de 48 h. Et ceux qui travaillent plus que l’horaire normal n’atteignent pas les 10 %.
En ce qui concerne le remplacement des femmes par des hommes, les salaires touchés par les femmes demeureront identiques pour les hommes… toujours au profit des capitalistes.
Cette Charte du travail qui est présentée comme un document fondamental de la révolution (?) fasciste, admet l’existence des corporations pouvant édicter des „règles” obligatoires sur la discipline des rapports du travail et aussi sur la coordination de la production, toutes les fois que les sociétés intéressées leur en auront donné les pouvoirs nécessaires… qu’elles ne possèdent d’ailleurs pas ! À la tête de „l’ordre syndical corporatif” fut mis, dans la suite, le Conseil National des Corporations, qui par la loi du 20 mars 1930 fut transformé de simple organe consultatif du ministère des corporations en „organe avec fonction de donner des avis et avec des pouvoirs de réglementation”.
Finalement la „loi fondamentale” du 5 février 1934 fixa la constitution définitive des corporations établies au nombre de 22 pour les branches principales de la production avec pour fonction de „relier la base du système corporatif : les syndicats de catégorie, avec l’institution mise au sommet : le Conseil National des Corporations.
Les décrets royaux du 16 août 1931 qui apportèrent des modifications dans la structure syndicale, qui étaient nécessitées par l’instauration des corporations et l’installation, au Capitole de Rome le 10 novembre, des Conseils de ces 22 Corporations – avec l’immanquable discours démagogique de Mussolini qui eut le toupet de dire qu’il s’agissait d’une Assemblée révolutionnaire (!!) la plus importante de l’histoire de l’Italie – représentent le dernier anneau de la réforme corporative.

* * *

Cependant, d’après l’interprétation orthodoxe, dans l’État fasciste la société nationale, même du point de vue économique-social est constituée selon un critère hiérarchique : à la base les associations syndicales (!!) représentant des catégories qui, reliées à des corporations, constituent ainsi „la synthèse des intérêts convergents dans les différentes branches de la production”.
À vrai dire, malgré tout ce déluge de décrets, d’interprétations et de tapage, il est plutôt difficile de se rendre compte de ce que feront et comment fonctionneront pratiquement ces corporations. On reste dans une élasticité, une indétermination – le vrai mot serait confusion – non seulement au sujet de leur fonctionnement, mais même pour ce qui est de leur formation constitutive. Ainsi, il y aura des corporations pour les grandes branches de production : agricole, industrielle et commerciale, d’autre part, au sein de chaque corps les sections corporatives formeront les soi-disant corporations de catégorie. On pourra toujours grâce à un arrêté gouvernemental constituer des unions des corporations. La corporation élabore des normes pour la réglementation collective des rapports économiques et pour la discipline unitaire de la production ; elle donne son avis sur les accords stipulés dans la loi du 20 mars 1930, par des associations entreliées dans une corporation ; elle a également la faculté d’établir les tarifs pour les salaires et pour les traitements, mais à la seule condition d’avoir au préalable l’assentiment du chef du gouvernement qui détient le droit de veto sur toutes les discussions et le pouvoir de ne pas donner suite aux délibérations.
En conséquence des dernières modifications survenues dans les statuts de l’appareil syndical, après la suppression des quatre confédérations du transport, il existe maintenant neuf Confédérations nationales (quatre des employeurs, quatre des salariés et celle des artistes et des professions libérales) qui englobent 141 fédérations nationales de catégorie. Les associations de catégorie, par le fait qu’elles sont reliées par la corporation, deviennent autonomes sur le terrain syndical, tout en restant adhérentes à leur Confédération respective.
Cette innovation de la pleine autonomie des associations de catégorie, qui perdent leur personnalité juridique tant au centre qu’à la périphérie, et que la presse fasciste appelle la „clef de voûte” du tournant, ne représente rien d’autre que la confirmation du fait que le fascisme ne peut tolérer aucune unité de classe. Il avait déjà supprimé la Confédération générale des syndicats fascistes quand, en décembre 1928, les sept fédérations gui la constituaient furent érigées en Confédération autonome ; maintenant c’est le tour des Confédérations dont la fonction va être absorbée par la Corporation, L’article 10 qui confie aux corporations la faculté de fixer les salaires et les traitements rendra superflue la stipulation des contrats du travail qui constitue à l’heure actuelle presque l’unique fonction de l’appareil syndical. On souligne, de la part du fascisme, que les Confédérations, quoique vidées de leur contenu syndical, restent avec un pouvoir politique accru, une faculté de „contrôle” et de „vigilance”, avec de nouvelles fonctions „supérieures” de „discipline unitaire de la production”. Mais tout cela se traduit en pauvres paroles et dans le maintien de la sinécure des quelques dizaines de milliers de bonzes syndicaux fascistes.
Le commerce, la coopération ne constituent pas des corporations, l’artisanat non plus, quoique les artisans en Italie représentent une force économique assez puissante (un million 415 mille individus à côté de 3 906 000 pour toute l’industrie proprement dite), mais les artisans mêmes ne peuvent pas constituer une force unitaire autonome : leur activité doit rester dispersée dans les différentes corporations, d’autant plus qu’aujourd’hui certaines fluctuations et réactions dans les couches petites bourgeoises sont pour le fascisme un danger immédiat moins sérieux, mais aussi menaçant que celui représenté par la classe ouvrière matée.
La corporation signifie donc une organisation bureaucratique qui sanctionne la victoire de la classe ennemie et écrase sous son talon, toujours plus profondément, le prolétariat italien, en préparant les meilleures conditions pour la guerre.
L’État, c’est-à-dire M. Mussolini, qui avec la loi syndicale de 1926 s’était réservé le droit de reconnaître ou de ne pas reconnaître les syndicats, d’approuver leurs statuts, de réviser leurs bilans, de donner le placet aux dirigeants désignés par les syndicats, de juger avec une magistrature du travail les conflits entre employeurs et salariés, a maintenant avec l’installation des corporations, le droit de les créer, d’en nommer les membres, de les convoquer et d’en rendre valides les délibérations.
Naturellement on continuera à proclamer que la direction de la production ne vient pas imposer ses directives par le haut, mais que celles-ci émanent des catégories elles-mêmes, appliquant ainsi les directives de 1931 qui ont substitué le système électif à la nomination, pour ce qui est des dirigeants des syndicats.
Il reste finalement à remarquer que l’actuelle Chambre des Députés, ce „parlement corporatif” issu de la réforme électorale de 1928, cette Chambre 100 % fasciste sera la dernière de son espèce. On ne sait encore si elle sera remplacée dans ses fonctions par le Conseil National des Corporations, élevé en „organe synthétique” de tout l’ordre corporatif, ou par plusieurs conseils corporatifs avec fonction consultative et de contrôle, ou si le nouvel organe législatif sera constitué par l’ensemble des corporations.
Dans tous les cas, ce ne sera certainement pas nous, anciens abstentionnistes, qui verserons des larmes en conséquence de l’abolition de cette forme de tromperie démocratique qu’est le système parlementaire. Par contre, nous admettons que le fascisme, s’il a étranglé la classe ouvrière, a été forcé également de déblayer le terrain de certaines illusions démocratiques qui ont été de sérieuses entraves pour la révolution prolétarienne.

* * *

La revue officielle du Ministère des Corporations, Sindacato e Corporazione, a publié, dans son fascicule de septembre 1934, des données qui concernent les „crimes” contre l’ordre nouveau du travail depuis 1926. En réalité, les données commencent par l’année 1928 : en 1926 et 1927 en Italie eut lieu une agitation de telle envergure que cela aurait été trop „osé” que d’en parler. D’après cette relation, depuis 1928 jusqu’à 1931, ces crimes se seraient élevés au nombre de 155, dont deux lock-out et 153 abstentions collectives de travail. Le document remarque que les lock-outs eurent lieu dans des entreprises de peu d’importance et pour ce qui regarde les grèves, elles avaient en moyenne 50 participants, ce qui fait exactement 7651 participants. Nous ne voulons pas insister sur la véracité de ces chiffres, qui du reste ne concordent nullement avec un autre document, également officiel, et publié en juin, par l’agence „Italia „, qui porte pour la seule année 1933 : 4181 „crimes” contre l’économie publique, l’industrie et le commerce, dont 101 pour tentatives de grève et de lock-out.
On crée ainsi une confusion entre les termes de grève accomplie et tentative de grève. Il est naturel que sous le régime fasciste les grèves soient devenues de plus en plus rares, surtout comme moyen normal de lutte, mais entre la constatation de ce fait et affirmer comme le fait le document que „le régime fasciste a engendré une acceptation presque toujours spontanée et consciente du côté des travailleurs vers les nouveaux principes de collaboration et de discipline”, ou pire encore affirmer, comme l’a fait récemment Mussolini dans son dernier discours de Milan, „que depuis 1929 les masses ouvrières italiennes se sont approchées toujours plus du fascisme”, il y a loin !!!
Pour ce qui est de la complaisance du document au sujet de l’absence de grèves politiques, cela découle avant tout de la période de dépression du mouvement ouvrier mondial et de la dégénérescence de son parti de classe.
Comme l’organisation sociale du fascisme représente la réponse capitaliste à la défaite prolétarienne de 1920-21, toutes les innovations ne peuvent donc signifier que le perfectionnement de sa dictature de classe et des moyens de répression policière, dont la fonction est d’empêcher toute reprise révolutionnaire de la classe ouvrière et toute lutte sur la base des principes communistes qui seuls peuvent aboutir à l’écrasement du fascisme avec le renversement de la société capitaliste.
Mussolini a avoué ouvertement sa mission : „l’économie corporative reflète les principes de la propriété privée et cette loi n’est nullement une menace mais une garantie, non un danger mais le suprême salut„. Ainsi s’exprimait-il devant le Sénat en janvier 1934 au cours de la discussion de la loi sur les corporations.
Comme il est loin ce temps où le fascisme devant la poussée révolutionnaire de 1919-20 se proclamait révolutionnaire et anticapitaliste, où il passait en mars 1919 à l’occupation des usines de Darmine, où il affirmait ses tendances républicaines, réclamait le suffrage universel, l’abolition du Sénat, l’éligibilité des juges, la suppression de la police politique et, dans le domaine économique, un impôt très lourd, presque d’expropriation, sur le capital, la confiscation de plusieurs biens du clergé, une large taxe sur les successions, la confiscation de 85 % des profits de guerre, etc., etc.
Mais il y eut depuis lors la cassure produite par la défaite du prolétariat italien de 1921 et l’impuissance actuelle de la part des travailleurs de donner leur réponse de classe au fascisme. Et c’est tout dire.

Gatto MAMMONE.

N. B. – Des revues „bolcheviks-léninistes”. nous voulons dire „The New Internationale” et „Communismo” ont publié dernièrement une de nos études consacrée à la Mongolie et à la Chine. Nous ni verrions aucun mal si celles-ci avaient eu l’élémentaire correction d’indiquer qu’elles avaient fait un emprunt à „Bilan”, d’autant plus que l’on sait comment les léninistes combattent notre fraction et que l’on connaît les divergences qui nous séparent, Ceci n’ayant pas été fait, pour éviter toute confusion, nous avons tenu à le signaler à nos lecteurs.

G. M. 

Le problème de la jeunesse Pt.2

Nous avons observé, dans la première partie de cette étude, que c’était une chose particulièrement difficile pour la jeunesse de parvenir à s’incorporer dans un mouvement social, après en avoir extrait et saisi la signification réelle. Ces difficultés résultent, d’une part, de la période d’apprentissage ou, si l’on veut, de formation de la pensée qu’elle traverse et, d’autre part, de son extrême sensibilité, qu’on a toujours considéré comme étant de la conscience révolutionnaire, alors que la jeunesse est toujours dominée par la conscience et la position des classes qui s’affrontent dans les situations historiques. A défaut de pouvoir déverser son énergie nerveuse et musculaire dans l’étude des problèmes sociaux, dont les exigences l’exaspèrent et la rebutent, elle s’oriente généralement vers des foyers où règne la fièvre de l’action, réclamant peu d’effort intellectuel de sa part. De là son admiration et son enthousiasme tapageur à l’égard des tribuns au verbe violent et audacieux et l’attirance irrésistible qu’elle éprouve pour les parades et le nombre.
Nous avons également souligné que si l’existence d’une société créait une espèce de cercle matériel et idéologique au milieu duquel se façonne et se modèle l’esprit de la jeunesse, il était cependant possible à cette dernière d’en sortir grâce au concours d’un mouvement révolutionnaire capable de renverser les obstacles créés par les classes dominantes et que la jeunesse ne sait surmonter par ses propres forces. Toutefois, quel que soit le contenu social d’un mouvement, il ne parviendra à absorber la jeunesse qu’à la condition d’être favorisé par la contingence historique en fonction de laquelle il peut affirmer un plan d’action, dont la mise en pratique est possible immédiatement ; par contre, s’il est obligé de se limiter, en raison d’une contingence défavorable à la classe qui inspire son action révolutionnaire, à un travail d’analyse théorique et d’étude, la jeunesse s’en écartera pour rejoindre les mouvements qui peuvent, dans cette situation, agir avec succès. Et, si l’on essaye de lui imposer sa collaboration à cette besogne, dont le caractère abstrait est contraire à sa nature, elle réagira dans le sens opposé.
Ce n’est donc pas tant la position qu’elle occupe dans la production qui détermine l’activité de la jeunesse ouvrière que sa disposition à se jeter éperdument dans n’importe quelle entreprise sociale, pourvu que celle-ci ait la possibilité de s’affirmer par des actes effectifs. Même pour ce qui concerne la jeunesse dite intellectuelle, dont la pensée est disciplinée par l’étude méthodique des matières scientifiques, elle aussi juge les événements d’après son degré d’impulsivité personnelle et imaginative. Elle se tourne d’ordinaire vers les systèmes tout faits et adopte de préférence les opinions aux conclusions faciles. Dans le cas où elle s’oriente vers le parti, la méthode de pensée et d’analyse marxiste devient vite, entre ses mains, une doctrine à bon marché. Car pour accomplir le rôle que l’histoire lui assigne le prolétariat doit avoir à sa disposition des éléments capables d’acquérir l’intelligence des événements, éléments devant posséder et actionner, par un long usage, la méthode d’investigation marxiste, sans laquelle le prolétariat ne sait parvenir à la compréhension de ses tâches. Or, la jeunesse intellectuelle, dépourvue de matériaux issus de l’expérience mûrie de la lutte prolétarienne, n’ayant pu se familiariser, au sein des institutions bourgeoises, à l’usage de l’instrument méthodique du parti pour l’analyse des situations et son esprit n’étant pas suffisamment porté à la critique, elle viendra au parti incertaine d’elle-même et avec des critères assez vagues.
Par conséquent, s’il est vrai que c’est au prix de tels errements, tamisés au travers des situations, que les jeunes en général réussissent finalement à adopter une conception sociale déterminée et à lutter pour sa réalisation pratique, il est incontestable que cette période de leur vie, faite de fermentation et d’incubation des idées de l’époque, provoque dans leur cerveau un chaos permanent d’où ne peut jaillir une cohésion intellectuelle que beaucoup plus tard, laissant, en attendant, le champ libre aux sentiments fortuits et spontanés.
Sous cet angle, si l’on perce à jour les artifices et les subterfuges des démagogues qui ont transformé, à différentes reprises, les mouvements de jeunesse en tremplins et pépinières d’arrivistes, nous pourrons facilement mettre en évidence que la jeunesse se jette toujours dans le champ d’activité qui prédomine dans les situations.
Ayant pour cause la phase ascensionnelle du mouvement ouvrier provoquant l’affluence inévitable des éléments les plus combatifs de la classe ouvrière et particulièrement de la jeunesse, ce problème a été posé d’une façon absolument différente dès l’origine des mouvements de jeunes. Mais si, par après, ce problème est resté sans solution vraiment prolétarienne, cela est dû uniquement à l’intronisation de l’opportunisme au sein des organisations ouvrières. En laissant ce problème en suspens, il a réussi à exercer sur la jeunesse une influence qui a contribué et contribue encore à dénaturer et à étouffer les possibilités réelles que celle-ci peut offrir au mouvement ouvrier. Par ailleurs, liée étroitement à la lutte pratique, elle devait nécessairement révéler, avec une acuité particulière, les malaises ressentis par sa classe quand, sous l’influence de l’opportunisme, le parti perdait peu à peu son contenu révolutionnaire. L’opportunisme s’efforçant, en effet, de brider et de détourner le prolétariat de la lutte réelle, pour arriver, en fin de compte, à l’égarer totalement dans les rangs de la réaction, la jeunesse qui stimule et aiguillonne sans cesse la lutte, se dressait, en tout premier lieu, contre les conséquences de ces manœuvres.
Elle donnait ainsi l’apparence d’être la fraction la plus révolutionnaire du prolétariat ; et, se basant sur cette fougue, mais aussi sur l’inconstance de la jeunesse, les opportunistes ont pu facilement répandre, au sein de la classe ouvrière, cette énonciation absolument inexacte, qui voit dans les jeunes générations un élément pouvant, par lui-même, influencer le parti en déterminant, à l’intérieur de celui-ci, un déplacement des forces à l’avantage du courant révolutionnaire. Ce qui signifierait que l’histoire ne serait plus conditionnée par les classes qui s’affrontent dans une époque déterminée, et que les transformations sociales seraient possibles et déterminées par les générations et par l’âge des hommes.
En réalité, les réactions de la jeunesse dans les conditions qui viennent d’être énoncées, trouvent leur source principale dans leur besoin d’action qui rencontre alors une certaine résistance de la part des opportunistes. Mais le contraste ne résidera pas dans les questions théoriques, et cela est tellement vrai que leurs réactions seront rapidement captées dans un autre champ d’activité. D’ailleurs, les éloges et les considérations les plus outrancières, dont elle fut si souvent l’objet, ont toujours caché et cachent encore des manœuvres grossières et hypocrites, provenant des éléments dirigeants qui réussissent, par ce moyen, à ce que les opportunistes s’en servent comme simple instrument d’opération de leur dessein contre-révolutionnaire. Et si elle se prête, plutôt de bon gré, aux complaisances et aux flatteries que l’on a à son égard, c’est surtout parce que, au travers de ces louanges, on lui fait entrevoir la possibilité d’effectuer une quelconque activité pratique.
Pour démasquer le mieux possible la mystification des opportunistes en ce qui concerne le rôle social qu’ils ont attribué à la jeunesse et qu’ils ne cessent de prêcher et de proclamer bien haut à la seule fin de s’en faire un allié assuré, il faut pouvoir, au travers des flux et des reflux de la lutte des classes, retirer et comprendre les réflexes réels de la jeunesse et alors, seulement, nous parviendrons à situer comment et sous quelle forme s’expriment et s’exprimeront les côtés positifs et négatifs de son activité au cours des luttes ouvrières.
Dans les périodes où la lutte des classes s’exprime sous une forme plutôt atténuée, causée généralement par des circonstances économiques relativement prospères, permettant aux opportunistes et aux contre-révolutionnaires avérés d’exercer leur influence dissolvante au sein de la classe ouvrière, le parti parvient à influencer directement la jeunesse pour autant qu’il peut, dans les situations, encadrer les mouvements de classe déployés par le prolétariat. Mais précisément parce que, dans ces périodes de stabilisation économique, le capitalisme peut accorder, sans danger, certaines concessions au prolétariat et manœuvrer les forces politiques qui lui sont indispensables pour corrompre et paralyser les rangs de ce dernier, ces mouvements ne peuvent être que de courte durée. Et la jonction qui a pu se réaliser durant ce cours favorable à la lutte ouvrière, entre l’extrémisme et le radicalisme de la jeunesse et la position d’avant-garde occupée par le parti, sera rompue aussitôt que la lutte cessera. Du moment où il ne peut plus s’identifier avec les mouvements de classe, le parti perd immédiatement son influence sur la jeunesse, laquelle retombe dans l’ambiance constitutive de la société où elle se meut. Au surplus, son inexpérience, son manque de préparation théorique résultant à la fois de son âge et de l’impossibilité réelle qu’elle a de s’assimiler au travail du parti, lequel élabore les données idéologiques nécessaires afin de pouvoir relier les expériences précédentes avec celles du mouvement actuel, et aussi parce qu’elle a participé à la lutte par le goût de celle-ci, elle sera incapable de tirer le moindre enseignement de l’expérience qu’elle aura vécue. Son énergie se répandra, la lutte finie, dans l’inconscience ; son activité deviendra folle et sauvage et exercera ses effets à l’aventure, hors de la réalité nouvelle qui se pose devant sa classe et du contrôle de la réflexion.
Dès lors, quelle sera la situation qui pourra relier, d’une façon durable, la jeunesse à la force progressive qui agit dans la société ? A notre avis, une situation révolutionnaire débouchant nécessairement vers la prise du pouvoir et, partant, favorable au parti, peut, seule, déterminer un mouvement capable d’absorber la jeunesse et d’atténuer fortement son inconstance.
Les effets de ces prodigieux bouleversements de l’édifice social ont, en effet, une influence énorme et décisive, non seulement sur la jeunesse ouvrière, mais aussi sur celle des classes adverses ; de ce fait, les mouvements de jeunes prennent un caractère de masse inconnu jusque-là par le mouvement ouvrier. En même temps qu’elle devient un instrument enthousiaste, faisant preuve d’une abnégation allant jusqu’au mépris de la mort pour la cause prolétarienne, sa sensibilité qui la pousse à vouloir donner une impulsion toujours plus considérable à la lutte, trouvera de quoi s’alimenter largement aux remous profonds qui secouent et agitent violemment la vieille société. Aucun répit, aucune indécision, aucune compromission n’étant admis par la rigueur des conflits, la situation sera propice pour aider les jeunes à reconnaître, au milieu des différents courants agissant au sein de la classe ouvrière, celui qui préconise le chemin de la victoire. En effet, qu’est-ce qui départage, au fond, dans ces circonstances, le courant révolutionnaire des autres courants opportunistes et contre-révolutionnaires, si ce n’est la précipitation, la surtension des antagonismes de classe, balayant impitoyablement toutes les illusions et les demi-mesures répandues par les fractions politiques dirigeant encore certaines couches arriérées de la classe ouvrière. D’un côté, il y aura les opportunistes qui proclament la nécessité de ne pas déclencher la lutte sous prétexte d’une modification graduelle de la société vers le socialisme, de l’autre côté le courant révolutionnaire qui proclame que le seul moyen pour réaliser la victoire du socialisme c’est l’insurrection prolétarienne. Grâce à ce courant qui poursuit résolument la guerre civile jusqu’à la prise du pouvoir, se détermineront les conditions permettant à la jeunesse d’acquérir la compréhension et la clarification indispensables pour mener une activité, non plus en fonction de son goût spécial de l’action pour l’action, mais en fonction des objectifs historiques du prolétariat. Son radicalisme et son intolérance pourront bien encore lui faire commettre des actions allant à l’encontre des intérêts du prolétariat, mais elles seront sans grande conséquence grâce à la position occupée par le parti qui sera en mesure d’intervenir rapidement pour briser et immuniser ces réactions malheureuses.
D’ailleurs, il est probable que ces réactions auront pour mobile un répit forcé et stratégique de la lutte, donnant la faculté à certains groupements anarchistes d’influencer la jeunesse, mais ce sera sans doute pour une durée fort courte, car ces répits étant momentanés, ces groupements finiront par se désagréger sous l’action victorieuse du parti et, en conséquence, la jeunesse affluera à nouveau vers ce dernier.
Malgré quelques expériences infructueuses de ce genre, le rôle de la jeunesse reste considérable durant cette période. Même à l’égard de la génération qui, à l’intérieur du parti, représente le capital des expériences précédentes, elle agira dans un sens vraiment positif. Cette génération est, en effet, menacée du danger – en partie relié aux conséquences de l’âge – d’être influencée par un excès de conscience à l’égard de ses responsabilités ; d’une part, la situation, et, d’autre part, leur méditation sur l’opportunité et sur le caractère à donner à la lutte, occasionnent chez eux une indécision et une hésitation très compréhensibles, mais pouvant dangereusement compromettre l’avenir du prolétariat. Néanmoins, sous la pression de la situation, sous l’expérience de cette joute pratique exigeant une ferme orientation du parti et forts de leur formation de militants, aidée en plus de cela par l’activité déployée par la jeunesse en qui elle trouvera un appui et un soutien effectifs, cette génération parvient à surmonter ces flottements. Au surplus, en s’élevant énergiquement contre les oscillations surgissant à certains moments dans la lutte pratique, elle révèle au parti, tel un baromètre, l’état d’esprit qui anime le mouvement et les capacités réelles du prolétariat dans l’accomplissement de sa mission historique.
Ainsi donc, la jeunesse agira, dans cette situation, non seulement en raison de son poids spécifique, mais aussi en tant que réactif vigoureux et inévitable à toutes les conséquences négatives qui ont pour effet d’affaiblir la génération dirigeante du parti et, par contrecoup, la lutte prolétarienne elle-même.
Il apparaît donc clairement que, pour avoir un intérêt positif et durable au profit de la cause prolétarienne, son activité doit nécessairement se croiser avec des situations de lutte révolutionnaire permettant l’expansion de sa sensibilité dans un cours naturellement progressiste.
Si ces conditions font défaut et que la jeunesse afflue, malgré tout, vers le parti, cela signifiera invariablement que celui-ci commence, sous l’influence du courant opportuniste, d’identifier sa pratique à celle de la classe ennemie, pratique qui la conduit inéluctablement à altérer sa base idéologique au plus grand profit de la réaction.
C’est qu’en réalité la croûte idéologique de la société appelée à disparaître ne peut fondre que sous l’action triomphante du prolétariat et du parti, sinon la culture de classe dominante continue à imprégner plus ou moins profondément les classes exploitées. La culture et le mode de pensée ne tombent pas du ciel ; comme, d’ailleurs, tous les produits de l’activité humaine, ils se forment par le milieu social existant. Il n’existe donc pas de cloisons fermées séparant en idéologie distincte la pensée des individus d’une époque donnée ; il y a, au contraire, entre eux, une interpénétration incessante, continue, résultant des rapports sociaux, eux-mêmes déterminés par le système productif, fondation matérielle de la conscience et de la culture des individus. Même après s’être emparé du pouvoir, le prolétariat ne sait pas supprimer comme par enchantement les vestiges de la culture bourgeoise ; cette idéologie persistera tant que le prolétariat n’aura pas achevé sa mission qui est de préparer les conditions de sa propre disparition et sur lesquelles doit s’élever la société sans classe.
Si l’on admet que l’idéologie unitaire de la société capitaliste peut être ébranlée pour autant que la classe prédestinée lutte pour transformer révolutionnairement cette société et que cela ne lui est possible qu’à la condition d’avoir un parti, il n’est pas difficile de comprendre que la jeunesse, irréfléchie et à la merci d’une sensibilité excessive, s’oriente vers le parti dans la mesure où elle peut y trouver l’activité qu’elle recherche. Or, le parti ne présente ces conditions qu’à des moments de lutte effective. Dans d’autres conditions, il parviendra à se rattacher la jeunesse au prix d’une modification de sa structure constitutive et révolutionnaire.
Si dans une situation révolutionnaire que, par rapport à l’évolution historique, nous pourrions appeler jeune, le rôle de la jeunesse est certainement positif, parce que les conditions existent pour le triomphe du prolétariat, il en est tout autrement pour ce qui concerne les situations réactionnaires. Produit des situations, les réactions de la jeunesse poussent celle-ci à embrasser le mouvement qui contient, plus que les autres, des possibilités immédiates de lutte. Pendant ces périodes de désordre, d’anarchie économique et de dégénérescence du parti, les jeunes étouffant dans une atmosphère d’incohérence et de stérilité, n’ayant plus rien à attendre des aînés de leur classe, se laissent entraîner par ceux qui prétendent, démagogiquement, vouloir modifier cette situation. Alors, la jeunesse agira non pas dans le but de préserver sa classe de la corruption, de l’aventure et de la régression, mais, sous l’influence de la contingence historique défavorable au parti qui peut, seul, parvenir à l’intelligence de l’action prolétarienne et la faire progresser, elle jettera le trouble dans les esprits, elle aggravera les erreurs et égarera totalement sa classe dans les rangs de la réaction.
Et cela d’autant mieux que leurs aînés, voyant les vieux préceptes contredits, s’accrocheront à des activités étrangères aux nouvelles réalités, se replieront sur eux-mêmes et reporteront une grande partie de leurs espoirs sur la jeune génération.
Un phénomène semblable à celui qui se produit lors de la phase révolutionnaire se répète également ici ; la jeunesse ouvrière se mêle et confond son activité avec celle de la classe bourgeoise ; toutes deux révèlent une étonnante identité de réflexe devant la situation ; elles se battent contre n’importe quoi, pour se prouver leur vitalité, risquant leur vie pour lui donner une valeur, allant dans les bagarres et les tueries à seule fin de se détacher de l’atmosphère ennuyeuse, pourrissante et médiocre de l’époque et de l’esprit conservateur des vieilles générations. En fait, elles sont absorbées par l’idéologie de la classe dominante et cela est très explicable si l’on ramène ces considérations aux conditions naturelles et immédiates. En effet, l’action dévoyée de la classe prédestinée provoquant des convulsions et des tiraillements parmi toutes les classes de la société, offre un champ particulièrement fécond pour rendre possible l’agrégation idéologique nécessaire en vue d’amener la société capitaliste à engloutir les forces humaines et intellectuelles dans l’arène destructive de la guerre impérialiste. Dépourvus de guide, inaptes à édifier, eux seuls, les notions théoriques et politiques correspondantes à la situation et nécessaires pour pouvoir sauvegarder la continuité de la lutte révolutionnaire, les jeunes, au contraire, fort aptes à l’action, agiront là où il existe une volonté et une possibilité de lutte, même si son caractère et son esprit avaient été, autrefois, repoussés par eux. Au sein des organisations ouvrières gagnées par l’opportunisme, ils s’accrocheront à ce courant qui pourra leur donner l’illusion de pratiquer immédiatement la lutte.
A vrai dire, les opportunistes y parviendront en pratiquant une phraséologie révolutionnaire. Néanmoins, les jeunes se laisseront entraîner à des manifestations contre lesquelles ils avaient réagi auparavant, telle, par exemple, la propagande électorale. Quant au parti, par suite de la décomposition et de la désorientation du prolétariat, il se trouve dans la nécessité de procéder à un nouvel inventaire des positions politiques sur lesquelles doit se baser la reprise de la lutte prolétarienne et traverse une phase douloureuse, faite de déchirements intérieurs et de scissions. L’ennemi de classe en profitera pour faire appel à la jeunesse, que les difficultés du parti laissent indifférente, afin de l’enrégimenter dans des organismes destinés à reconstituer et renforcer les positions de la classe réactionnaire.
Au travers des modifications survenues dans les rapports de force entre les classes antagonistes, à l’avantage de la classe dominante, celle-ci soulèvera les nouveaux objectifs issus de la nouvelle contingence et qui se rapportent surtout à la mobilisation patriotique et la nécessité de préparer les conditions de cette victoire. Et parce qu’elle peut sérier ces objectifs de lutte pendant une période assez longue, elle réussira à encadrer jusqu’aux jeunes qui avaient milité naguère aux premiers rangs du mouvement prolétarien.
Le résultat de cet état de choses sera que le courant révolutionnaire, réduit à une proportion infime, et déchiré par les luttes intestines ne trouvera plus, ou à de très rares exceptions, d’adeptes parmi la jeunesse. Celle-ci manifestera au contraire sa colère et sa violence contre ce courant qui ose lui montrer la réalité et qui essaye de détruire en elle l’illusion que la lutte et la victoire sont possibles avec la direction opportuniste des organisations ouvrières ou avec les démagogues de la contre-révolution. Même pour les jeunes qui, exceptionnellement, rejoignent dans cette situation le noyau révolutionnaire, dont la tâche essentielle n’est rien d’autre, en réalité, que défendre le patrimoine idéologique acquis par le prolétariat et d’œuvrer à la confection du matériel idéologique exigé pour la continuité de la lutte révolutionnaire et des cadres nécessaires pour guider le prolétariat dans la nouvelle situation, ils se trouveront dans l’obligation de sauter les étapes – que les « vieux » appartenant à ces groupes auront vécues soit par l’expérience, soit par l’étude théorique – afin de pouvoir collaborer au travail effectué par ces derniers. Autrement, ne pouvant fournir aucun travail de diffusion ou de vulgarisation des idées, ils ne tarderont pas à se détacher de ces îlots révolutionnaires dont la voix n’a pas d’échos parmi le prolétariat, pour s’égarer dans les méandres de l’idéologie bourgeoise ou dans les organisations ouvrières devenues ou en train de devenir des obstacles à l’action prolétarienne. D’ailleurs nous pensons que, sans réaliser un quelconque contingentement à l’intérieur de ces groupes, la situation du moment balayant impitoyablement les faibles, les pleutres, les timorés, interviendra, qu’on le veuille ou non, pour éliminer carrément une énorme partie de ces jeunes qui essayeront de remonter le courant réactionnaire du mouvement ouvrier. En somme, continuer l’œuvre de la révolution c’est, dans les périodes de réaction, comprendre, prendre conscience de la réalité sociale et cela ne dépend nullement de la cohabitation des jeunes et des vieux au sein de ces groupements, mais dépend uniquement du capital idéologique détenu par les individus qui s’y trouvent et leur capacité d’extraire des rapports sociaux les notions théoriques sur lesquelles le prolétariat pourra s’appuyer pour la reprise de sa lutte.
Ainsi donc, dans cette situation, les particularités de la jeunesse persistent, mais les conditions pour les relier à un cours d’événements dirigé vers la victoire prolétarienne font défaut. Par conséquent, ce que l’on appelle couramment l’idéalisme de la jeunesse n’est, en définitive, que la difficulté qu’elle éprouve à méditer avant d’agir. Quand la situation n’oblige pas à la réflexion, elle trouve la possibilité de faire profiter sa classe du besoin d’action qui la déborde. Mais lorsque, au contraire, les circonstances exigent l’examen minutieux et pénible des problèmes politiques en vue de contrecarrer les forces de destruction et de corruption du mouvement ouvrier et d’œuvrer à la reconstruction des bases politiques et organiques du prolétariat, alors elle se trouvera désorientée et la répulsion qu’elle a pour des concepts théoriques déterminera son activité non pas vers le courant révolutionnaire qui ne joue et ne saurait jouer, dans ces moments, un rôle prépondérant dans l’action, mais vers ces courants qui lui laissent entrevoir la possibilité de continuer la lutte en même temps qu’ils proclament l’inutilité des confrontations et des disputes théoriques.
Ainsi comprise comme un élément essentiellement actif, la jeunesse nous apparaît donc comme une partie de la classe et puisque les positions de celle-ci sont déterminées par des causes relevant des situations historiques générales et du rôle qui y est tenu par le parti, son activité sera progressive ou négative selon que le parti est ou n’est pas en mesure d’intervenir au travers des flux et des reflux des mouvements de classe du prolétariat, menant le prolétariat vers des défaites ou des victoires. Dès lors, l’harmonisation de ses caractéristiques se réalisera au sein des institutions imprégnées de l’idéologie de la classe dominante, jusqu’au moment où son régime s’écroulera sous l’action triomphante du prolétariat, ou bien au sein des organisations ouvrières de masse, pendant les périodes limitées des mouvements de classe qu’elles entreprennent et d’une façon permanente au sein des institutions prolétariennes, quand le parti sera en possession de la machine étatique actionnée par la dictature du prolétariat et qu’il pourra ainsi, à son tour, alimenter de son idéologie révolutionnaire ces nouvelles institutions.
Nous examinerons dans un prochain article, au travers de ce point de vue, l’histoire des mouvements de jeunes, lesquels, placés dans leur cadre normal, ainsi que nous l’avons indiqué au cours de cette étude, nous permettront de tirer quelques conclusions et de tracer, pour la période actuelle, les conditions politiques à défendre dans l’intérêt de la jeunesse politique et l’ensemble de la classe ouvrière.

HILDEN

Evolution de l’impérialisme anglais Pt.1

Dans notre étude „Crises et Cycles”, nous avons essayé de marquer la signification de la crise générale de la société bourgeoise. Nous avons voulu faire ressortir que le Capitalisme en général et les groupements impérialistes en particulier, doivent désormais évoluer dans le sillage du cours historique décadent qui leur est imprimé. Puisque l’irréductibilité de la contradiction fondamentale entre la forme „socialiste” de la production et le mode capitaliste de répartition des produits ne permet plus au Capitalisme de poursuivre le développement de ses forces productives, mais qu’il est au contraire dominé par elles, il est clair que toutes les manifestations de son activité ne constituent plus aujourd’hui que des aspects multiples et inégaux de son adaptation aux conditions que l’Histoire impose à son existence ; bien loin donc de pouvoir être considérées comme des étapes vers un raffermissement, une stabilisation du Capitalisme et une reprise de son rôle progressif – de telles perspectives étant définitivement exclues – ces manifestations, ces „reprises” acheminent, par l’exacerbation de leurs facteurs antagoniques, vers la guerre impérialiste ou la Révolution. Maintenant que les défaites prolétariennes ont estompé la deuxième éventualité, il reste que le cours économique et politique que suit le Capitalisme n’est autre qu’une préparation matérielle de l’appareil économique et qu’un processus de maturation idéologique des masses pour la guerre impérialiste, cours inégal, incohérent, certes, puisqu’il ne fait que refléter les degrés inégaux du développement et des capacités de lutte des différents impérialismes. Le prolétariat pour se dégager de l’étreinte qui l’entraîne au carnage et pour pouvoir y opposer sa solution révolutionnaire doit faire un immense effort de discernement et d’analyse des forces ennemies qui l’assaillent.
L’impérialisme britannique est, parmi les plus puissantes de ces forces, un des deux ou trois pôles d’attraction des formations capitalistes secondaires. Or, précisément, ce puissant groupe qui, la veille du conflit de 1914, dominait encore le monde, est travaillé aujourd’hui par de virulents ferments de décomposition et, bien que la décadence britannique ne soit qu’un aspect de la décadence du capitalisme en général, la forme classique qu’elle revêt et l’importance considérable de son poids spécifique dans l’économie mondiale lui confèrent un intérêt particulier.
En réalité, si l’Angleterre fut le berceau du grand capitalisme industriel, elle ne fut pas la première parmi les nations capitalistes. Dans l’histoire de l’accumulation primitive du capital marchand, produit des rapines commerciales et coloniales, elle fut précédée par l’Espagne et surtout, par la Hollande.
Mais après l’ouverture des grandes route océaniques, la position clef de l’Angleterre sur la voie de l’Atlantique favorisa son ascension à la suprématie maritime et coloniale. La révolution bourgeoise de 1649 que Cromwell accomplit pour le compte de la classe déjà puissante des marchands et des fabricants, permit à ceux-ci d’étendre au monde entier (cela prit à peu près un siècle) le réseau serré de leurs comptoirs commerciaux. D’une part, l’acte de navigation de 1651 en assurant aux Iles Britanniques le monopole des transports maritimes posa en même temps les fondements de leur puissance navale. D’autre part, l’instauration du protectionnisme défensif indispensable à l’industrie naissante (et auquel devait bientôt répondre celui de Colbert en France) fit de la Grande-Bretagne le premier fabricant du monde.
En somme, la prospérité de l’Angleterre, qui s’épanouit dans toute son orgueilleuse insolence jusqu’à la fin du 19e siècle, se nourrit de trois activités essentielles de sa bourgeoisie : D’abord sa fonction universelle de marchand qui, comme le disait Engels „est la classe qui, sans prendre la moindre part à la production, sait en conquérir la direction générale et s’assujettir économiquement les producteurs ; une classe qui se fait l’intermédiaire indispensable entre deux producteurs et les exploite l’un l’autre” ; fonction parasitaire qui prit une place considérable dans l’économie anglaise et qu’il importe de ne pas perdre de vue.
Ensuite, son activité industrielle qui put prendre un essor vertigineux avec l’appui, d’une part, d’un capital marchand considérable accumulé au cours de près de deux siècles de pillage et d’exploitation des masses indigènes et coloniales et, d’autre part, de possibilités immenses, tant de réaliser la plus-value produite que de la capitaliser par des placements au sein d’un vaste domaine colonial constitué par les dépouilles des colonies espagnoles, hollandaises et françaises et, aux quatre coins du monde, jalonné d’escales et de comptoirs anglais. Et, enfin, sa fonction de banquier mondial.
Le ciment de l’Empire britannique, ce fut sa flotte, marchande ou cuirassée, instrument indispensable à la domination d’un immense domaine épars, manquant d’unité, tant géographique, qu’économique ou politique ; ce fut encore le dense réseau de son appareil bancaire, jeté comme un filet sur toute l’étendue du globe ; ce fut enfin le lien contractuel des emprunts et placements, asservissant les peuples débiteurs à la „Cité” de Londres, créancière universelle : ce lien d’or valait en 1932 plus que „l’équivalent du revenu national total de la même année, soit 3 milliards 700 millions de livres st. ou 400 milliards de francs belges dont les 3/5 étaient investis dans les Dominions et colonies et les 2/5 restant à l’Etranger, et qui représentaient à peu près le double des investissements de l’impérialisme Français effectués surtout en Europe.
Un domaine 3 fois plus étendu et 7 fois plus peuplé que celui de la France, avec près d’un tiers de la population du globe, recélant des ressources immenses en blé, bétail, laine, caoutchouc, métaux, tel était le champ sur lequel pouvait évoluer l’impérialisme anglais. Mais le manque d’homogénéité de ce milieu géographique était accentué par la différenciation très nette de ses parties constituantes : d’une part, des anciennes colonies de peuplement devenues des Dominions et des Etats capitalistes très évolués — dont la solidarité avec la Métropole se désagrège de façon continue : le Canada, l’Australie ; d’autre part : des colonies d’exploitation comme les possessions d’Afrique et les Indes — à économie retardataire mais développant une bourgeoisie indigène (comme les Indes) qui, aujourd’hui, dans la phase ultime de l’impérialisme, loin de pouvoir croître en une force sociale évoluant vers son affranchissement se fait au contraire l’instrument servile du capitalisme anglais pour asservir un prolétariat affamé ne pouvant, pour réaliser son émancipation, que s’appuyer sur le prolétariat des pays avancés. II faut y ajouter des Etats „indépendants” comme les pays scandinaves, le Portugal, l’Argentine et autres territoires dits „sterling” : zone d’influence et terrains d’opération de l’impérialisme britannique.
L’appareil financier se différencia nettement du système bancaire de l’impérialisme français ; celui-ci, plus centralisé, lié plus étroitement à la production (moins cependant que le Capital Financier allemand ou américain) reportait sa principale activité sur les émissions d’Etats. Le Capital bancaire anglais, si sa concentration commencée pendant l’ère victorienne et à peu près achevée à la veille de la guerre, réduisit le nombre des banques de 104 en 1890 à 18 en 1924, il n’en conserva pas moins une organisation décentralisée ; les cinq grandes banques londoniennes, à elles seules, possédaient chacune de 1.500 à 2.000 agences réparties en Angleterre et dans le monde, qui, jointes à celles des nombreux autres établissements bancaires, constituaient un réseau d’une ampleur incomparable. Mais, caractéristique importante, ce colossal appareil s’intéressa peu aux participations industrielles directes et aux crédits à long terme, pour se confiner dans les placements à court terme et le financement du fonds de roulement de l’appareil productif sous forme d’opérations d’escompte,de prêts sur marchandises ; les revenus bancaires furent donc beaucoup plus fonction de la circulation des marchandises que de leur production : la plus-value que ces revenus exprimaient était produite en dehors du contrôle direct des banques. C’est un fait que la finance anglaise a depuis longtemps cessé de s’intéresser à la sphère industrielle et agricole de la métropole, se contentant de râfler sa dîme sur les profits récoltés au loin par les marchands et les coloniaux et sur les émissions de capitaux provenant de l’accumulation dans l’industrie. Elle desservit ainsi une bourgeoisie puissante d’origine aristocratique, détachée de la production et dont les intérêts restèrent en nette opposition avec ceux de la bourgeoisie industrielle. Cela s’explique par le fait qu’organiquement le Capital bancaire retarda sur celui de France, d’Allemagne ou des Etats-Unis ; le processus de fusion du capital industriel et du capital bancaire ne fut jamais poussé aussi loin ; le caractère „capital financier” est loin d’être aussi prononcé. Ce retard, s’il put expliquer la stagnation relative des forces productives, s’expliqua lui-même par l’existence, il y a près d’un siècle, d’un appareil productif déjà hautement centralisé qui fut le moteur de l’accumulation prodigieuse du Capitalisme anglais, ce qui lui permit, pour son extension, de se passer plus aisément du crédit.
Les particularités structurelles du capital financier constituèrent pour celui-ci en même temps une faiblesse et une force ; faiblesse, parce que du fait de sa liaison intime avec le mécanisme des échanges mondiaux, il subissait leurs perturbations ; force, parce que, désolidarisé d’avec la production, il conservait, en période de crise, une plus grande élasticité de moyens et d’action.

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Tel fut le champ impérial d’expansion sur lequel l’économie métropolitaine put s’appuyer et qui lui permit d’atteindre l’apogée de sa puissance à la fin du XIXe siècle. Comment alors son mécanisme a-t-il pu se désagréger à un degré tel qu’aujourd’hui il ne peut fonctionner que dans la mesure où l’Empire le ranime avec la plus-value extirpée par une exploitation plus féroce encore des peuples coloniaux ? Il est donc nécessaire de faire une analyse — très brève — de son évolution.
Cobden et sa Ligue manchestérienne, en abolissant, au milieu du siècle dernier, l’acte de navigation, les droits protecteurs et la „corn law”, instaurèrent le „Libre Echange” qui devint, dès lors, le pivot de la politique économique britannique. La bourgeoisie, pourvue d’une solide organisation productive, de ressources abondantes en charbon et minerais, put profiter de sa situation privilégiée et accumuler d’énormes capitaux aussi longtemps qu’elle conserva le quasi monopole de sa fabrication. Au moyen des exportations de son industrie transformatrice, des revenus provenant du frêt et des revenus de placements, elle put combler les déficiences de son économie, tributaire du monde extérieur pour les 5/6 des besoins alimentaires (la population agricole représente aujourd’hui 6 % de la population active alors qu’en France elle atteint 40 %).
Les secteurs qui fournirent l’essentiel des exportations britanniques étaient les industries charbonnière, métallurgique, textile, précisément celles qui furent les plus atteintes par la décadence de l’économie et que le chômage rongea le plus profondément.
L’organisation structurelle des charbonnages, bien que basée sur l’existence de riches couches de charbon, facilement accessibles et situées près de la mer, recelait cependant une faiblesse „congénitale”, résultant du mode d’appropriation de la mine, celle-ci appartenant au propriétaire de la surface, qui exigeait une rente, „la royalty”, en échange du droit d’exploiter le fond. De plus, des couches. importantes de charbon formant la frontière entre des propriétés différentes restèrent inexploitées et furent définitivement perdues. Une technique retardataire alourdit encore davantage les prix de revient. D’un autre côté, le développement de la production charbonnière en Europe Continentale, aux Etats-Unis et la croissante utilisation d’autres sources d’énergie : houille blanche, huiles de pétrole, firent inévitablement perdre à la. Grande-Bretagne sa situation prépondérante d’exportatrice mondiale de charbon qu’elle dut céder aux Etats-Unis pour reculer à la troisième place. Mais, fait important, cette régression mina un des piliers de son armature économique : le frêt d’exportation. En effet, le charbon constituait le frêt „aller” que la flotte marchande anglaise distribuait aux quatre coins du monde et d’où elle ramenait les produits alimentaires et les matières premières. La diminution de ce frêt devait réduire considérablement et les capacités de concurrence de la flotte et les revenus provenant de l’activité marchande.
La puissance de l’industrie métallurgique, qui atteignit son point culminant au milieu du siècle dernier, fut aussi inévitablement et fortement entamée par la progression, à l’échelle mondiale, du mode capitaliste de production, par la naissance et la croissance rapide et redoutable d’autres centres producteurs de fonte et d’acier. Déjà, en 1897, J. Chamberlain avait tenté de réagir contre une telle menace dirigée contre toute l’industrie anglaise, en projetant la création d’un „zollverein impérial” ; mais les Dominions – capitalistes eux-mêmes l’avaient mis en échec. En 1923, Balwin, à son tour, échoua dans semblable essai.
Il ne fit aucun doute que l’industrie lourde anglaise entrait dans sa phase décadente lorsqu’on put constater, par exemple, que la production de fonte de l’Allemagne, qui n’atteignait que les 2/3 de la production anglaise en 1892, parvenait à doubler celle-ci en 1912. En vingt ans, l’Allemagne, dans ce domaine, avait progressé de 320 % et l’Angleterre de 32 % seulement. Le recul de la production anglaise par rapport à la production mondiale devait aussi se manifester avec netteté. Pour la fonte, 13 % en 1913, 7.8 % en 1929 — pour monter à 8.4 % en 1933. Pour l’acier, 10.2 % en 1913, 8 % en 1929 et 10.5 % en 1933. L’amélioration relative de 1933 s’explique par le fait qu’à l’abri des droits de 33 % imposés à l’importation en 1932, les producteurs sidérurgiques réussirent à substituer aux marchés extérieurs antérieurement perdus, un marché national monopolisé. La nécessité de maintenir ce monopole leur enlevait d’ailleurs toute chance de pouvoir prendre place au sein du cartel continental de l’acier et, par conséquent, la possibilité d’élargir leurs exportations qui, en 1933, restaient en effet stationnaires. On projette maintenant de parer à cette difficulté au moyen de primes à l’exportation allouées par prélèvement sur le produit des ventes intérieures.
Mais où la situation se révéla comme particulièrement grave, ce fut dans l’industrie cotonnière qui était la principale monnaie d’exportation.
Entre 1770 et 1815, l’Angleterre détenait le monopole du marché cotonnier et un machinisme déjà perfectionné lui permettait d’inonder le monde de ses cotonnades. Par la ruine massive de l’artisanat indigène aux Indes, elle put développer là-bas ses exportations, après avoir traversé la grande crise de 1847 et en avoir rejeté la charge sur le prolétariat, en le livrant littéralement à la famine. Les magnats du Lancashire atteignirent l’apogée de leur puissance vers 1860. La saturation du marché des Indes (principal client) et de l’Australie, la guerre de Sécession, provoquèrent la débâcle de 1862-1863 et jetèrent l’industrie cotonnière sur la voie du déclin. Par la suite, d’autres causes vinrent encore aggraver la situation : la concurrence japonaise sur les marchés asiatiques s’ajoutant à celle des Etats-Unis sur les marchés sud-américains, le développement croissant de l’industrie textile aux Indes qui, en 1913, possédaient 6 millions de broches, et, en 1933, 9 millions, qui en 1905, travaillaient 50.000 métiers et, en 1926, 154.000.
La faiblesse structurelle de l’industrie du Lancashire, déforçant celle-ci vis-à-vis de concurrents mieux outillés, s’exprimait surtout par l’existence de nombreuses entreprises, petites et moyennes, spécialisées à l’extrême et qui constituèrent le grand obstacle à une forte centralisation. De plus, la période de fièvre spéculative de 1919-1920 avait déterminé une surcapitalisation et multiplié les servitudes bancaires qui pesèrent lourdement sur les prix de revient.
Dans le processus de concentration et de centralisation des entreprises cotonnières, l’Angleterre se trouve aujourd’hui nettement infériorisée vis-à-vis du Japon, qui menace le plus directement ses positions asiatiques. En 1932, le nombre d’entreprises japonaises était trois fois moins élevé, avec un capital moyen triple de celui des usines anglaises. L’Angleterre, qui fut la première à mécaniser ses métiers – puisqu’en 1789, elle utilisait déjà la vapeur comme force motrice – détenait, en 1932, le double du nombre des métiers japonais, mais ils étaient automatisés dans une proportion de 5 % seulement pour 50 % au Japon qui, de ce fait, possédait cinq fois plus de métiers automatiques actionnés à raison de 30 à 40 par ouvrier.
Une telle différenciation devait évidemment se traduire par un rétrécissement considérable des marchés anglais. Par rapport à 1913, la baisse des exportations totales de tissus de coton était de 41 % en 1926-1929, 63 % en 1930, 79 % en 1931. Celles vers les Indes représentaient, en 1913, 45 % du total et elles fléchissaient à 25 % en 1931. L’ampleur de l’effondrement de la production pouvait encore se mesurer en considérant le degré d’utilisation de la capacité productive pour 1.000 broches installées, le Lancashire traitait, en 1930-1931, 36 balles de coton, le Japon 357 et l’Inde 275. Dans certaines usines anglaises, le chômage des machines atteignait 50 % et le chômage ouvriers jusqu’à 60 et 75 %.
La décomposition de cette industrie, jadis un des plus beaux fleurons de l’orgueil britannique, est poussée aujourd’hui à un tel degré qu’une réorganisation du secteur „Filature” est envisagée ; elle comporterait notamment le retrait de la sphère productive d’un quart environ des broches existantes. Le capitalisme est résolu à détruire du travail matérialisé, des forces productives utiles à l’homme mais nuisibles à la bourgeoisie, parce que ne pouvant fonctionner comme Capital ! Détruire ce que le prolétariat a produit et, en même temps, intensifier son exploitation car dans l’industrie cotonnière se pose, dans toute son acuité, le problème du rendement du travail, nettement „insuffisant” en face du concurrent japonais qui utilise 85 % de femmes, contre 65 % en Angleterre, 8 métiers ordinaires par homme contre 4 métiers et qui paye des salaires en… riz !
D’ailleurs, la réaction du patronat du Lancashire s’exprima déjà en 1929 par le grand lock-out au cours duquel il avait vainement tenté d’imposer le système du „more loom” ou augmentation du nombre de métiers par ouvrier. Par contre, en 1933, l’échec de la grève générale lui permit d’opérer une réduction des salaires. Le prolétariat du textile est, aujourd’hui, plus menacé que jamais.

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Charbon, Métallurgie, Textile, furent donc les trois secteurs les plus atteints par la décomposition de l’économie britannique, ainsi que par la dépression chronique qui, depuis treize ans, succédant à la courte phase de prospérité factice de 1919-1920, rongea comme un chancre tout l’appareil productif et permit à la fière et hautaine Angleterre de devenir le pays classique du chômage endémique : un million d’hommes constituant l’armée de chômeurs que le capitalisme anglais, au cours même de la phase de reprise d’après-guerre, avait déjà définitivement rejetés de la sphère de la production. En 1934, ce chiffre est déjà doublé, alors que pour certaines branches importantes de l’industrie, les indices sont remontés à peu près à leur niveau de 1928-1929. Effets d’une „salutaire” rationalisation et intensification du travail, condamnant deux millions de prolétaires (13 % du total des travailleurs) au chômage permanent puisque l’économie anglaise a atteint aujourd’hui sa capacité extrême d’absorption d’ouvriers nouveaux et puisqu’elle ne peut, par la suite, qu’en rejeter des milliers d’autres du procès du travail.
En 1928, année de haute conjoncture, le chômage chez les mineurs atteignait 25 %. Pour l’ensemble des industries décadentes, le chômage évolua de 17 % en 1929 à 33 % en 1932 et 28 % en 1933. Pour les industries de production en général, le pourcentage fut respectivement de 8, 25 et 15 %. Pour les industries de consommation, de 6, 13 et 11 % seulement. Fait particulièrement significatif et soulignant le parasitisme grandissant de la bourgeoisie anglaise : de 1920 à 1930, ce furent les industries alimentaires, d’ameublement, d’équipement domestique, de luxe, qui marquèrent la plus forte expansion. Déjà Marx, en 1861, mettait en évidence que le nombre de domestiques était presque l’équivalent du chiffre des prolétaires industriels (Capital, tome 3, page 116). Cet accroissement relatif et absolu de la population improductive : serviteurs, laquais, servantes fut une des conséquences du processus général de l’accumulation capitaliste engendrant, d’une part, un développement gigantesque des forces productives, une élévation considérable de la composition organique du capital (moins prononcée cependant en Angleterre qu’en Allemagne ou aux Etats-Unis, d’où résultait l’accroissement de la productivité du travail ; d’autre part, l’exportation des capitaux.
Les modifications qui intervinrent dans la répartition des fonctions économiques de la population active, durant une période de 80 ans, de 1851 à 1931 traduisirent clairement l’évolution structurelle qui se poursuivit au sein de l’économie anglaise ; c’est ainsi que le pourcentage des hommes occupés dans la sphère industrielle passa de 51 % en 1851 à 42 % en 1931. Dans l’agriculture, la régression fut beaucoup plus marquante ; l’abolition du „corn law” avait accéléré la pénétration dans ce secteur de la production capitaliste favorisée d’un autre côté par l’existence d’une propriété foncière fortement capitalisée. En 1920, il n’existait plus que 300.000 propriétaires fonciers, -alors que la France en possédait 10 fois plus. 8.000 de ces propriétaires détenaient, à eux, seuls, la moitié du territoire et la plupart avaient substitué l’élevage aux cultures. Il en résulta que le pourcentage d’agriculteurs-hommes de 24 % 1851, descendit à 7 % en 1931. La proportion des travailleurs productifs des deux sexes (ouvriers et paysans) descendit de 59.6 % en 1920 à 52.8 % en 1930 et celui des travailleurs du commercé, des transports, des domestiques, des employés, monta de 40.21 % .à 47.2 %. Le prolétariat industriel de 33.4 % passa à 30.9 % et les domestiques seuls de 8.1 % à 10.1 %, donnant une proportion de trois ouvriers pour un domestique. Un tel rapport social ne doit pas étonner si l’on se reporte aux chiffres donnés des exportations de capitaux, exprimant un élargissement considérable de l’activité extra-métropolitaine de la bourgeoisie anglaise, ce qui lui permettait de vivre de plus en plus de la plus-value produite en dehors de son contrôle direct et d’en retirer un revenu tel qu’il put atteindre cinq fois celui provenant du commerce extérieur.
On s’explique facilement par là la collusion de l’impérialisme britannique avec les dirigeants des Trade-Unions et du Labour-Party et aussi l’influence profonde que l’idéologie bourgeoise exerce en core sur les cerveaux des ouvriers et qui se traduit par la faiblesse extrême de la conscience politique du prolétariat.
Une profonde modification du rapport interne de la population active métropolitaine est donc un des aspects de la décomposition parasitaire de l’impérialisme anglais. Les révisionnistes du marxisme s’empresseront de clamer qu’une telle constatation ne peut que constituer une nouvelle confirmation de l’erreur de Marx, prédisant une prolétarisation progressive aboutissant à une paupérisation générale. De Man notamment, s’est évertué, dans les colonnes du Peuple de Bruxelles, à démolir la perspective tracée par Marx et ce, pour justifier son Plan du Travail et le déplacement vers les classes moyennes du centre de gravité de la politique réformiste.
Ce faisant, ces savants falsificateurs du marxisme dissimulent seulement un aspect fondamental de cette prédiction : que l’augmentation de la population „improductive” mais exploitée, tout en atteignant son point de saturation, reste cependant fonction de la masse de plus-value produite dont une partie doit servir à l’entretien de cette population ; que, par conséquent, une masse déterminée de plus-value ne peut être maintenue par rapport à une décroissance relative et absolue du prolétariat que par une intensification de l’exploitation de ce prolétariat, ce qui doit nécessairement l’élever à la conscience du rôle historique qu’il est appelé à jouer ; nous pensons qu’une telle conception s’imprègne davantage de „l’esprit” du marxisme plutôt que de „sa lettre”.

Mitchell

Des exclusions en Italie

L’hebdomadaire du Parti Communiste italien „Voce Operaia” vient de publier un communiqué de l’”Unità” (journal illégal du P.C.I. pour l’Italie) concernant l’expulsion du parti de Luigi Repossi, Onorato Damen et Bruno Fortichiari. Cette communication est accompagnée d’une explication qui dit en substance qu’il s’agit là „des derniers résidus du bordiguisme scissionniste et contre-révolutionnaire, que déjà de nombreuses organisations et des camarades avaient demandé l’exclusion de ces éléments, en tant que traîtres au communisme et au prolétariat”, et qu’enfin parce que „étant restés sourds aux appels du parti, ces trois citoyens sont chassés du parti de la révolution prolétarienne”. Voilà les termes du commentaire centriste.
Nous devons jouter que l’organe personnel de Mussolini, le „Popolo d’Italia„, s’est empressé de reproduire cette note et son commentaire centriste, en ajoutant qu’il ne s’agit pas de personnages de deuxième plan et complètement inconnus, mais d’éléments qui furent considérés comme les représentants attitrés du communisme, de Moscou et du léninisme. les bourreaux du prolétariat italien ont donc pu exploiter ce fait pour proclamer aux ouvriers qu’ils ont à constater la supériorité du régime fasciste, puisqu’en Russie un tout autre traitement que l’exclusion est infligé par les centristes à ceux qui osent ne pas plier l’échine devant la toute puissante direction du parti. Nous laissons volontiers aux homme à tout faire du centrisme, aux valets du type Ercoli et Cie, qui pullulent là où souffre le prolétariat, le soin d’actionner le petit jeu courant qui consiste à déduire de la prose fasciste la confirmation et la justesse de leur anathème contre nous.
Pour ces gens, si le fascisme réserve un traitement moins grave aux communistes de gauche que „le pays du socialisme” c’est parce que, évidemment, le centrisme représente le seul courant pouvant conduire à l’émancipation du prolétariat. De cette façon, chaque fois qu’un quelconque groupe ennemi constatera, par exemple, que le social-démocrate Blum ne mérite aucune considération, alors que le parti a au moins l’avantage de parler clairement, Blum n’aura qu’à reprendre le texte bourgeois pour prouver que c’est lui et non le communiste qui représente les intérêts du prolétariat. Quant à nous qui regardons la réalité en face, nous n’hésiterons pas à affirmer que si l’Italie fasciste peut réserver à des camarades qui sont restés fidèles aux conceptions politiques qui portèrent à la fondation du P.C.I. (à ces conceptions que l’on qualifie bien à tort de „bordiguistes” alors qu’elles sont tout simplement communistes), à des militants d’autres courants que le nôtre, le régime de la surveillance acharnée (après que l’écrasement du prolétariat italien les a mis dans l’impossibilité provisoire de développer la moindre activité politique), il en est tout autrement dans „le pays du socialisme” où la seule condition pour éviter la prison et les isolateurs consiste dans la capitulation devant les centristes. Et cela ne donne aucun titre d’avantage au fascisme, par rapport au centrisme, mais prouve seulement la confluence de deux forces politiques dans l’intérêt de la lutte contre-révolutionnaire.
Le fascisme savait l’avantage qu’il pouvait tirer de cette nouvelle attaque centriste contre des personnalités qui ont joué un rôle de tout premier plan dans la lutte prolétarienne. Et c’est pourquoi la Radio fasciste a transmis la nouvelle dans les „Chroniques du Régime”. En effet, Repossi et Fortichiari étaient membres du C.E. du parti, élu lors de la scission de Livourne. Ils vont maintenant rejoindre l’autre „traître”, Bordiga. Ainsi la majorité du C.E. qui procéda à la fondation du parti est exclue de ce que les centristes d’aujourd’hui osent appeler le „parti de la révolution prolétarienne”.
Des deux autres membres de cet Exécutif, l’un Terracini, doit aux prisons fascistes le fait qu’il peut garder intègre sa position communiste et reprendre place, demain, dans la lutte révolutionnaire, s’il parvient à ne pas se compromettre dans l’oeuvre centriste qui a porté la Russie Soviétique dans la société des brigands, au service du plan de destruction du prolétariat mondial. L’autre, Garlandi, est l’instrument le plus louche du centrisme, un analphabète politique qui doit à sa qualité de renégat la possibilité de faire passer, pour de la prose marxiste, ses pitoyables chicanements littéraires de déclassé.
Le troisième camarade exclu par le P.C.I., Damen, a été cité – il y a plus d’un an – par la presse centriste comme l’un des éléments les plus actifs lors de la grève de la faim des prisonniers de Civitavecchia. Et lui aussi est responsable vis-à-vis des centristes et des fascistes d’être un des fondateurs du parti.
Les trois camarades qui viennent d’être exclus ont tous supporté les pires souffrances en Italie et chacun d’eux ressent dans les mutilations de son corps, les coups infligés par le capitalisme aux lutteurs de la cause prolétarienne. Aujourd’hui que le centrisme a plié le drapeau que notre tendance hissa à Livourne, rien de plus naturel que ces exclusions soient prononcées par le centrisme qui indique ces camarades à la police fasciste tout en sachant que le Tribunal Spécial ne pourra, d’aucune façon, convoquer la direction du parti à faire figure de Ministère public dans un procès contre ces militants. Mais au point de vue politique, cette collusion qui ne se manifeste pas encore sur le terrain judiciaire, est manifeste ; les ouvriers du monde entier sentent dans leur chair ensanglantée les exploits de la politique centriste et c’est dans la bataille révolutionnaire de demain que le crime centriste sera durement expié.

Communiqué sur la répression internationale

Le canon s’est tu en Espagne. Des milliers de prolétaires ont été massacrés impitoyablement ; voilà le bilan que la bourgeoisie peut étaler à côté des massacres de février en Autriche, des décapitations en Allemagne.
Le prolétariat mondial gît écartelé sur le sol et son sang généreux est souillé par les bottes des satrapes de la bourgeoisie qui viennent d’imposer l’ordre à coup d’obus. De l’Est à l’Ouest règle la terreur bestiale des classes dominantes qui font rouler des têtes, fusiller, pour étrangler la lutte révolutionnaire des ouvriers.
C’est d’abord aux lutteurs des Asturies que nous voulons rendre hommage. Ils ont combattu jusqu’à la mort, sacrifié femmes et enfants pour leur classe, pour la révolution ; mais, sans guide, ils ont succombé ! Comme ils comprendront les mineurs d’Oviedo, ce que signifie construire pacifiquement le socialisme en Russie, eux qui se sont vu déchirés par les bombes, déchiquetés par les baïonnettes des légion marocaines. Le 17e anniversaire de l’U.R.S.S. est, pour ces ouvriers, un « de profundis » ; car, en pleurant ses morts, le prolétariat espagnol sentira aussi qu’il ne peut compter que sur sa lutte, celle du prolétariat mondial, dont la Russie s’est détachée.
Après son orgie de sang dans les Asturies, la bourgeoisie a voulu faire assassiner par ses Cours militaires des ouvriers révoltés, afin de symboliser le destin de ceux qui oseraient à nouveau prendre les armes pour leur émancipations. Le 7 novembre,

José Larredo Corrales et Guerra Pardo

ont donc été fusillés pour l’exemple ; l’un à Gijon, l’autre à Léon. D’autres suivront si la solidarité internationale des prolétaires ne se manifeste vigoureusement.
En Allemagne, deux ouvriers, dont le communiste Retlinger, ont été décapités ces jours derniers par le fascisme et un des jeunes camarades du S.A.P. livrés par la Hollande à l’Allemagne s’est „suicidé”.
En Bulgarie, deux communistes ont été pendus.
En Pologne, 10 révolutionnaires, après six jours de la grève de la faim, ont été abattus comme des chiens par la canaille pilsudskienne. Ce sont les camarades

Godziewiez, Zyza, Bitter, Onysink, Wilk, Korn, Zysman, Kisz, Drogol et Stefanyzyn

Ces sacrifices pour la cause doivent être un stimulant douloureux pour la lutte prolétarienne, pour forger les armes de la victoire.