Le Parti Communiste dans la Tradition de la Gauche
Indices: Organic Centralism
Catégories: Organic Centralism, Party Doctrine, Party History
Articles enfants:
- Le Parti Communiste dans la Tradition de la Gauche (Prémisse - Partie 2)
- Le Parti Communiste dans la Tradition de la Gauche (Partie 3)
- Le Parti Communiste dans la Tradition de la Gauche (Partie 4)
- Le Parti Communiste dans la Tradition de la Gauche (Partie 5 - Conclusion)
- La préparation du parti à la révolution dans sa disposition organique (Pt. 1)
- La préparation du parti à la révolution dans sa disposition organique (Pt.2)
Traductions disponibles:
PRESENTATION à la publication de 1986
Le texte qui suit, Le Parti Communiste dans la tradition de la Gauche de juin 1974, est le produit de l’effort collectif du parti pour remettre de l’ordre dans les questions fondamentales ; ces questions sont remises en discussion chaque fois que l’organisation subit des embardées qui, en principe, se concrétisent par des fractures plus ou moins manifestes et étendues, plus ou moins utiles à potentialiser l’action du parti sur la base de la continuité et l’unicité de théorie,programme, tactique et organisation. Il n’y a rien à modifier dans le texte, composé « d’un seul jet » sous la pression de l’urgence dictée par le besoin toujours présent et impérieux de remettre sur pied les fondements sur lesquels en 1952 le Parti avait démarré.
Ce travail paraît dans un opuscule, le premier d’une série, parce qu’alors le nouveau titre de l’organe de presse du Parti, Il Partito Comunista n’avait pas encore été décidé. C’est pourquoi la diffusion de ce texte a été limitée, alors qu’il est indispensable que les camarades, les lecteurs et les prolétaires qui suivent notre lutte connaissent et examinent les solutions que la Gauche a donnéeset donne aux questions complexes, résumées dans le titre d’un de nos textes classiques Nature, fonction et tactique du Parti Communiste révolutionnaire de la classe ouvrière de 1945.
Y est exposé, avec notre méthode historique puissante et impersonnelle, la cohérence parfaite de la définition du Parti Communiste selon l’école marxiste, représentée, après la destruction de la III Internationale, uniquement par la tradition de positions et de bataille de la Gauche Communiste italienne.
S’étendant sur un demi siècle, de 1920, année encore de révolution en Europe, jusqu’au récent 1970, couvrant un long cycle de contre révolution(tout autre que les mesquines « nouvelles phases » découvertes tous les six mois par l’immédiatisme anti marxiste), les citations, et les prémisses qui les introduisent, montrent les caractéristiques historiquement déterminées du parti révolutionnaire, « projection aujourd’hui de l’homme-société de demain ».
Le texte, précisément parce qu’il n’ajoute ni ne modifie rien aux assertions que la Gauche défendit dans l’Internationale contre la corruption stalinienne, et ensuite contre l’abâtardissement des courants anti staliniens de matrice non marxiste, et d’autant qu’il fut codifié et de fait réalisé dans une longue tradition de parti international de cet après guerre, constitue un document synthétique et systématique, et la confirmation de nos Thèses programmatiques sur les soi disant questions d’organisation. Nous portons à la connaissance des jeunes générations de prolétaires, révolutionnaires de demain, et de quiconque se rapproche de nous, ces Thèses revendiquées par notre organisation de parti et par nous seulement.
Le texte qui suit fut rédigé au lendemain de l’ultime lacération dans le corps du parti, la plus grave et la plus dramatique de l’après guerre parce que voulue et conduite justement par le Centre dirigeant contre ceux qui dans le Parti se déclaraient entièrement fidèles aux principes programmatiques et à la discipline organisative. Il est à considérer comme la poursuite d’un travail développé selon notre tradition et notre méthode, avec lequel s’était maintenue, dans la furie des « nouveaux cours » organisatifs, l’orientation correcte sur les principes de base qui règlent et disciplinent la vie du partie, son action, sa nature ; travail qui avait été proposé à toute l’organisation afin qu’elle ne perdît pas le nord de la boussole révolutionnaire.
Il circula alors comme texte interne, destiné exclusivement aux camarades du parti et au Centre, parce qu’il ne s’intéressait qu’à la révocation de la mesure administrative d’expulsion, dirigeant les forces de tous les camarades à confirmer les bases homogènes communes, l’antique méthode de travail commune, les principes communs qu’en parole personne ne disait vouloir remettre en question. Et surtout réaffirmer ces caractéristiques et formes particulières de la vie de relation à l’intérieur du parti qui l’avaient caractérisé depuis sa reconstitution dans l’immédiat après guerre.
Texte et travail de parti, et non document polémique ou chef d’accusation scissionniste envers une prétendue « autre partie » ; dans la prémisse d’alors on pouvait lire : « Ce travail est une modeste contribution, développé sur la trace proposée quelques années avant par le Centre, rejetée comme si elle eût été un ramassis de blasphèmes et d’inepties. Si la « boussole » n’était pas devenue folle, le texte aurait paru dans les colonnes de Programma Comunista, à la place certainement des articles équivoques sur l’ »organisation » ».
Nous dûmes constater que la boussole était devenue folle et de façon irréversible : les deux organisations ont depuis lors poursuivi des routes différentes, et nous n’avons plus à présenter des demandes ou des reproches. Il en reste cependant une leçon à laquelle nous ne renonçons pas, la méthode avec laquelle il fut répondu au désastre envahissant de la scission, et des erreurs qui la provoquèrent, la soutinrent et de façon obscène la conclurent les années suivantes ; erreurs qui ont vu se réduire à d’ignobles et honteux lambeaux cette prétendue organisation de fer qui aurait dû surgir avec l’éloignement des faibles, des « indisciplinés », de la fraction,comme on disait, des anti-centralisme, qui s’opposaient aux nouveaux cours organisatifs, aux coups disciplinaires, non par crainte de la discipline et de la puissance organisative, mais parce qu’ils voyaient dans ces moyens, dans ces critères, la voie de la désorganisation, et donc de la rupture de l’unité programmatique.
Ce travail tenace visait à susciter dans le Parti non des satisfactions personnelles de « défaites » ou de « victoires », mais une saine réaction qui l’amenât dans son ensemble sur les positions correctes, sans réhabilitations ou autocritiques ou procès à qui que ce soit.
Le texte propose donc seulement une affirmation correcte, tirée de la tradition intégrale de la Gauche Communiste, des postulats connus de tout le parti et acceptés de tous les militants, qui ont travaillé à forger les vieilles et nouvelles générations avec la volonté de fortifier et dilater l’organisation combattante de parti, qui se renforçait au travers de ce travail continu et infatigable.
Dans la déroute et la retraite générale du mouvement prolétarien, quand même les partis qui se déclaraient communistes cédaient aux vieilles superstitions bourgeoises et idéalistes qui s’appuient sur le mythe du chef illustre, ou sur le respect petit-bourgeois de la hiérarchie, ou pire encore sur les majorités arithmétiques, la Gauche fut la seule à savoir tirer la leçon de la contre-révolution en reconnaissant dans la III Internationale, dans ses deux premiers congrès, l’anticipation du parti communiste mondial, vieille aspiration du communisme marxiste et nécessité historique ; et vice versa la Gauche fut la seule à dénoncer les formes caduques, les survivances de fédéralisme et d’hétérogénéité doctrinaire et programmatique à l’intérieur du parti et la conséquence indigne : le mécanisme démocratique et son complément, le bureaucratisme et l’abus des formalismes organisationnels.
Dans l’Internationale, la Gauche s’opposa déjà à ce que la méthode de travail interne, l’étude de la réalité sociale et de l’individualisation de la tactique adéquate, dérivât du résultat de la lutte politique en son sein, de la confrontation et du rapport de force changeant entre les diverses fractions.
A plus forte raison dans le parti qui renaît dans l’après guerre, déjà embryon du partit communiste unique mondial, nous exclûmes que la vie interne pût se fonder sur la confrontation de divers courants, idéologiquement opposés, l’unité doctrinaire du parti étant désormais définitivement acquise en raison de la maturité historique révolutionnaire et de la lutte de classe, et un système de normes tactiques ayant été codifié.
Cette maturité objective de l’expérience prolétarienne, cristallisée en faits, textes et Thèses, et palpitant dans le corps vivant du parti et dans son travail univoque et scientifique d’analyses et de recherches, rend possible – et voire l’exige – une méthode organiquepour la réalisation de la tactique et pour un mode cohérent de se mouvoir.
Nous affirmons que le rendement maximum dans l’utilisation de toutes les forces du parti réside dans les méthodes unitaires de travail s’appuyant sur la « solidarité fraternelle et la considération entre les camarades », reléguant par conséquent et en fin de compte au musée de la préhistoire, dans l’organisation prolétarienne également, les méthodes aujourd’hui destructrices, qui en raison seulement de l’immaturité historique de notre mouvement, y connurent des précédents, depuis le « combat » entre camarades et entre fractions avec tout l’attirail fait de démocraties, de confrontations numériques, mais aussi d’exagérations et d’assauts polémiques jusqu’à devoir supporter pour la fraction de gauche des attaques personnelles, des calomnies, des commérages, des manœuvres entre personnages les plus en vue, des manipulations basées sur la flatterie.
Nous pûmes à la fin exclure, ensemble, l’habitude de la « personnification du parti » ou de l’ »erreur » selon laquelle le parti pourrait représenter à lui-même la position correcte seulement au travers de l’autorité d’un « leader » ou vice versa la déviation au travers d’un « coupable ». Dans le parti révolutionnaire mondial, la recherche d’une position tactique juste fut finalement possible sans l’absurde dépense d’énergie(le « sport du fractionnisme » dans la III Internationale) de la bataille entre fractions : le but n’est plus celui de vaincre, d’écraser numériquement, ou d’éloigner de la direction organisative un groupe donné de camarades, par n’importe quel moyen, mais celui de convaincre l’ensemble de l’organisme parti de la justesse de sa ligne tactique et ainsi fonder solidement l’unité du mouvement.
Nous savons ce que l’on va nous objecter : le parti, soumis partout à la pression de l’ambiance bourgeoise extérieure, doit se défendre des idéologies et des positions impures qui le pénètrent. En dehors de tout moralisme inutile ou de chasse au diable hors de la sacristie, nous répondîmes simplement, avec nos Thèses limpides, que l’expérience nous a enseigné que l’involution opportuniste des partis a toujours été manoeuvrée d’en haut, en étalant à dessein des majorités numériques et la discipline formelle. Le parti doit et peut se défendre de la pression, permanente et terrible, provenant de l’ambiance extérieure, grâce à ses méthodes de vie organique. Celles-ci ne sont pas un luxe esthétique ou une liturgie formelle à entonner quand on passe de la « phase de la recherche théorique » à celle de la « lutte de classe ». L’unique défense du parti est dans la cohérence maximale de sa méthode organique.
Ces thèmes seront exposés ultérieurement dans un rapport récent, « La préparation à la révolution du parti dans sa prédisposition organique », que nous insérerons à la suite du texte de 1974.
En 1951, au « fond de la dépression » contre-révolutionnaire, complété par le glissement de l’Etat russe dans le camp de la défense des rapports bourgeois, et la cuite patriotique de la seconde guerre impérialiste consommée, le Parti Communiste Internationaliste, en se constituant sur un mode clair et homogène, formula un corps de thèses caractéristiques dans le but de définir et de délimiter nettement notre mouvement par rapport à des forces, qui quittèrent le Parti, et par rapport à des groupes en apparence seulement proches, qui alors et depuis lors jusqu’à aujourd’hui ont accompagné la marche des grands appareils de la social-démocratie officielle.
Dans ces Thèses, auxquelles notre organisation actuelle fait pleinement référence, dans les chapitres Théorie, Tâches du parti communiste, Vagues historiques de dégénérescence opportuniste, Action du parti en Italie et autres pays en 1952, il s’agit non pas de philosophie ou d’histoire abstraite sur un ton professoral, mais on y traite d’un mode d’existence du parti, non seulement solidement posé sur « les principes du matérialisme historique et du communisme critique de Marx et Engels », mais qui peut et entend faire vivre cette science sociale et ces prévisions futures dans un organisme qui agit, dans un parti à l’intérieur duquel on postule la suppression de l’antagonisme entre conscience et action, entre théorie de la révolution et activité révolutionnaire.
Malgré qu’il s’agisse d’une organisation à petits effectifs, en raison de la détermination historique, il est revendiqué dans la Thèse 4 de la Partie IV des Thèses caractéristiques du parti :
Citation 1 – Thèses caractéristiques du parti (Thèses de Florence) – 1951
IV,4 – « Aujourd’hui bien que nous soyons au cœur de la dépression et que les possibilités d’action s’en trouvent considérablement réduites, le parti, suivant en cela la tradition révolutionnaire, n’entend pas interrompre la continuité historique de la préparation d’une future reprise généralisée du mouvement de classe, qui fera siens tous les résultats des expériences passées. La réduction de l’activité pratique n’entraîne pas le renoncement aux postulats révolutionnaires. Le parti reconnaît que la réduction de son activité est plus marquée quantitativement dans certains secteurs, mais l’ensemble des aspects de cette activité ne change pas pour autant, et le parti n’y renonce pas expressément ».
Les quelques forces de militants qui se réorganisèrent dans l’immédiat après-guerre reconnurent désormais comme étant historiquement indiscutée la sélection du programme pour l’émancipation révolutionnaire de la classe travailleuse de la société capitaliste ; dans ces parties intégrantes et essentielles se trouvent non seulement les principes théoriques de la critique sociale et cognitive communiste, mais aussi un système accompli de normes tactiques dérivé d’un arc séculaire de guerre prolétarienne et d’une méthode de travail et de relation organique propre au parti prolétarien. La maturité et les confirmations de nos postulats théoriques provenant de la vérification vivante de la lutte de classes permit au parti d’alors d’affirmer dans la Thèse 5 du chapitre IV :
Citation 2 – Thèses caractéristiques du parti (Thèses de Florence) – 1951
IV,5 – « L’activité principale, aujourd’hui, est le rétablissement de la théorie du communisme marxiste. Nous en sommes encore à l’arme de la critique. Le parti ne présentera pour cela aucune théorie nouvelle, mais il réaffirmera la pleine validité des thèses fondamentales du marxisme révolutionnaire, amplement confirmées par les faits et plusieurs fois falsifiées et trahies par l’opportunisme pour couvrir les retraites et les défaites (…)
« Le prolétariat est la dernière classe exploitée de l’histoire et aucun régime d’exploitation ne succédera au capitalisme : c’est précisément pour cela que la doctrine est née avec le prolétariat lui-même, et ne peut être ni modifiée ni réformée.
« Le développement du capitalisme de ses origines à aujourd’hui a confirmé et confirme les théorèmes du marxisme, tels qu’ils sont énoncés dans les textes fondamentaux ; toutes les prétendues « innovations » ou « enseignements » de ces trente dernières années ne font que confirmer une seule chose : le capitalisme vit encore et il doit être abattu ».
La conséquence de notre confiance en la science et en la méthode scientifique est la conviction que le programme n’est pas, encore moins aujourd’hui, à inventer, redécouvrir ou mettre à jour ; le programme de la révolution existe dans les faits terribles des défaites prolétariennes et dans la putrescence de l’univers bourgeois. Du point de vue de la doctrine, le programme de la révolution existe depuis un siècle et demi, en tant qu’affinement ultime des leçons que la gauche marxiste tira et codifia depuis le sommet de l’avancée prolétarienne constitué par la révolution russe et la III Internationale, formant au début la réalisation palpitante d’une direction mondiale unique et prévue du prolétariat insurgé. Depuis lors, la tâche du parti est de conserver ce sentiment et cette science subversive. La tâche du parti n’est pas de découvrir aujourd’hui d’informes nouvelles exceptions à nos théorèmes, mais de savoir les lire à travers les faits d’aujourd’hui et du passé.
De la hauteur historique de notre tradition, le parti d’alors se dédia avec des limitations « seulement quantitatives », comme les Thèses l’affirment, au travail impersonnel et indispensable de la défense de la continuité communiste.
La forme organisée de type parti a été formulée précisément au moins depuis 1848, forme de l’organisation prolétarienne consciente, et unique, qui peut abriter la milice communiste quand elle a pu un minimum exister. Organisation-parti unitaire aussi unitaire qu’est notre programme qui est privé de conflits d’intérêts comme le monde pour lequel nous luttons. Du caractère monolithique du programme découlent centralisme et discipline ; la discipline dans le parti est et ne peut qu’être spontanée et ressentie non comme une contrainte administrative ou terroriste mais comme le mode naturel de vie d’un organisme entièrement tendu vers le même but et qui connaît bien le chemin, les détours et les dangers qui y amènent ; la discipline au sens le plus fort, celle organique, est possible seulement dans le parti communiste ; c’est pour cela que dans le parti, à la différence des organismes de la société de classe agonisante, le rappel de la discipline ne rejoint pas la contrainte, et peut seulement se déduire, en cas d’indiscipline non individuelle, du fait que quelque chose de plus profond dans le travail du parti est en voie de s’éloigner de son parcours historique. Notre thèse est que dans le parti la lutte politique interne et le conflit de fractions peut être bannie, étant exclu dans la théorie qu’à l’intérieur du mouvement communiste puissent apparaître de nouvelles écoles ou idéologies : si le parti se divisait en deux camps, il s’agissait de la phase précédent immédiatement la mort de ce parti et la naissance d’une nouvelle organisation qui réagissait à la dégénérescence de l’ancienne, comme l’histoire de notre mouvement, ancien et récent, l’a montré à divers moments.
Dans le concept de parti communiste traité dans les Thèses, il y a aussi le rejet de tout localisme et de doctrine de contingence dans le travail de défense du programme et de propagande externe, vieux résidus précisément de couches sociales petit-bourgeoises, encloses dans l’horizon étroit du cercle, du groupe « d’étude » local, qui prétend « prendre le chemin conduisant au parti », de nouveaux sentiers obliques, tortueux et sans issue, confrontés à l’autoroute de la vieille méthode du parti, impersonnelle et éprouvée.
Dans le parti et uniquement dans le parti se réalisent les relations humaines propres à la société future : résistant fermement aux puissantes influences de l’ambiance extérieure, c’est seulement dans le parti que l’on nie la superstition bourgeoise de la « personne », fausse abstraction de la bourgeoisie naissante, avec les accessoires mercantiles de la carrière, des primes, de la concurrence.
Etant admis que la consigne du parti historique, non pas « dogme révélé » mais synthèse de l’expérience prolétarienne passée, confirmée par les faits d’hier et d’aujourd’hui, constitue le sillon continu dans lequel l’organisation militante doit réussir à se canaliser, à la Thèse 7 du chapitre IV il est affirmé :
Citation 3 – Thèses caractéristiques du parti (Thèses de Florence) – 1951
IV,7 – « (…) En conséquence le parti interdit la liberté personnelle d’élaborer (ou mieux d’élucubrer) de nouveaux schémas et explications du monde social contemporain : il proscrit la liberté individuelle d’analyse, de critique et de perspective pour tous ses membres, même les plus formés intellectuellement, et il défend l’intégralité d’une théorie qui n’est pas le produit d’une foi aveugle, mais la science de classe du prolétariat, édifiée avec des matériaux séculaires, non par la pensée des hommes,mais par la force des faits matériels reflétés dans la conscience historique d’une classe révolutionnaire et cristallisé dans son parti. Les faits matériels n’ont fait que confirmer la doctrine du marxisme révolutionnaire ».
Une autre séparation des forces du parti se produisit en 1966 tandis que la continuité de l’organisation se maintint dans la confirmation des normes des relations internes au parti tirées du bilan de la dégénérescence de la Troisième Internationale comme le rappelaient expressément les Thèses de 1965-66. Comme en 1951, se forma une organisation séparée qui s’éloigna du parti en prenant des directions diverses de la notre et dont nous ne fûmes jamais intéressés à en étudier le parcours.
C’est sur ces bases que s’est constitué et a travaillé le parti, avec sa revue Programma Comunista, jusqu’en 1973. Survint alors une autre scission que nous qualifiâmes de « sale », de malhonnête car ceux qui alors trahissaient le parti n’eurent pas le courage de proclamer, sinon quand les événements furent accomplis et les militants trompés, leur intention de sortir du cours tracé ; au contraire – et l’histoire des partis formels nous enseigne que cette façon de faire est la règle de tout révisionnisme – ils le firent en tirant une révérence formelle tout autant qu’hypocrite aux grands noms des hommes illustres et aux principes abstraits mis au réfrigérateur. A la différence des autres séparations, celle de 1973 fut particulièrement lente et tourmentée parce que pour la première fois depuis 1951 la crise et le fractionnisme atteignirent aussi le centre directif de l’organisation.
En 1973 le fait matériel de l’expulsion de Programma d’une partie significative de l’organisation provoqua de fait l’existence de deux partis distincts, chacun poursuivant son chemin. L’incompatibilité historique des positions de la Gauche à coexister avec n’importe quel opportunisme explique la netteté de l’irrévocable séparation. La nouvelle organisation qui publie les périodiques Il Partito Comunista et Comunismo, et des périodiques en d’autres langues, eut la possibilité de tirer aussi le bilan de l’ultime crise du parti formel, crise qui même « se produisant à un niveau misérable», fut « des plus ignobles ». Nous qualifiâmes la déviation d’opportuniste et fruit du volontarisme et de l’impatience dans les directives pratiques, retournant contre les accusateurs l’étiquette d’activisme qui fut inventée contre notre inexistante fraction.
Puisque nous ne faisons pas descendre mécaniquement la possibilité d’existence du parti du degré du rapport de force entre les classes ni du nombre de militants disponibles, mais de l’acceptation absolue de la part de tous de l’unique programme monolithique de toujours, le petit parti continua le « travail sérieux » entrepris en 1951, empêchant que les défections et la pression dominante du monde bourgeois pussent briser le « fil du temps » qui, continuellement et sans secousses, est passé d’une génération de militants à l’autre. En 1973 nous ne combattîmes pas seulement contre certaines déviations, ou autour de certaines seulement des questions les plus discutées ; mais nous défendîmes surtout notre concept même de parti communiste, preuve des preuves du fait que réussir aujourd’hui à maintenir en vie l’organisation consciente prolétarienne est la première et plus grande action révolutionnaire et une défaite théorique cuisante pour notre gigantesque ennemi.
Depuis notre séparation de la vieille organisation, nous n’avons donc aucune relation avec elle, ni n’avons aucune obligation d’émettre quelque jugement sur son progressif éloignement de la Gauche.
Cette dernière décennie, le parti a « persévéré », dans le sens des Thèses de Naples, « à graver les lignes de sa doctrine, de son action et de sa tactique avec l’unicité de méthode, au delà de l’espace et du temps », certain que le travail du parti sera demain, s’il réussit à survivre, un très puissant facteur d’accélération de la reconstruction à grande échelle du parti de la Révolution. Nous n’excluons pas la possibilité de la renaissance future du parti prolétarien, dans d’autres pays ou dans d’autres continents, n’importe où, exclusivement à travers la redécouverte et la relecture des textes et de l’histoire. Nous affirmons cependant que ce processus, diversement long et tourmenté, peut être énormément écourté et aplani par la présence aussi d’un petit parti qui transmette le fil et les normes et les formules synthétiques et conclusives, dans un sens historique, de notre science.
Dans une situation historique sociale aujourd’hui pas plus mauvaise que celle de 1951, le parti affirme avoir maintenu, à travers le plus long reflux de la révolution mondiale, cette « petite continuité » du marxisme de gauche, et non seulement avec les « thèses et les textes » mais en tant qu’organe vivant et opérant. Le mouvement étant désormais privé d’homme célèbres, dont le génie, désormais inutile, peut tirer de nouvelles illuminations, c’est seulement dans le travail collectif et impersonnel du parti qu’il est possible de chercher la science sociale prolétarienne et prévoir au delà des brumes de l’ambiance amorphe actuelle.
Nous affirmons ne rien devoir ajouter ou modifier à nos thèses. En dehors d’une stupide « arrogance d’organisation » privée de contenus programmatiques, typique, entre autre, de tout opportunisme, même récent, n’étant pas attachés à une organisation en soi, nous confirmons – seuls contre un ensemble multiforme de nettoyeurs et de repenseurs – que nous revendiquons une pleine et exclusive continuité avec ces thèses et avec ce parti qui eut le sentiment révolutionnaire et la puissance dialectique de vouloir se proclamer tel contre les baragouinages du rationalisme, du spontanéisme et du scepticisme des « politiciens concrets ».
* * *
La cinquième et dernière partie du texte que nous republions ici est dédiée à l’argument crucial de la tactique, de l’action pratique du Parti aux différentes époques et diverses situations géographiques, nœud fondamental à défaire pour l’assaut révolutionnaire, et au contraire l’espace le plus délicat et le plus complexe dans lequel l’organisation du Parti se meut, dans le feu de l’action de la lutte sociale.
Comme tout le reste du travail, cette cinquième partie se présente avec une Prémisse qui encadre synthétiquement le plan tactique général du Parti, et avec une ample série de citations, articulées en six chapitres, par des textes fondamentaux du communisme révolutionnaire et par notre saine tradition de lutte contre le stalinisme et l’opportunisme. Ils démontrent précisément l’invariance de ce fil rouge qui court tout au long de générations d’hommes et de formations politiques.
Le camp tactique, comme le camp organisatif, dont traitent les parties précédentes du texte, a toujours été un des plus grands points critiques, à travers lequel le Parti a connu les débandades les plus dangereuses. Sous le prétexte que la possession de « solides principes » permît toutes les manœuvres, ou pire que les menées d’une organisation « forte et disciplinée » autorisât toutes les volte-faces tactiques, des structures nées et ressuscitées sur des bases doctrinaires et organisatives très solides, et directement sur la vague d’une révolution victorieuse, ont été renversées en quelques années. Que par la suite la dégringolade tactique ait toujours été accompagnée de la dégénérescence de la vie de relation à l’intérieur du Parti, de l’apparition du fractionnisme d’en haut, de méthode de pression organisative et de véritable lutte politique, constitue un corollaire douloureux de la démonstration désormais définitive dans l’histoire séculaire de l’organe Parti.
De même le cadre rigide dans lequel l’éventail des éventualités tactiques peut se développer, assure et renforce l’unité, la compacité et donc la discipline de l’ensemble du Parti, qui ne devra plus être soumis aux inventions tactiques de la direction du mouvement, liée elle-aussi au respect de normes et points cardinaux reliant avec une égale rigueur bases et sommets, universellement acceptés et connus, sur lesquelles le Parti lui-même s’est formé. Et par conséquent l’exécution du plan tactique ne peut être demandée à des consultations d’assemblées, ni à des conflits de majorités ou de minorités, ou à des chefs de plus ou moins grand génie, mais à un organe extérieurement anonyme, prenant substance dans un travail collectif, impersonnel et anonyme, œuvre du corps entier, d’autant plus efficient qu’il est solidement relié à cette tradition et à cette méthode historique, que le Parti a compris et fait siennes.
Un arc de plus de quarante années couvre le « groupe d’affirmations » recueillies dans le premier chapitre, avec le puissant sens dialectique et historique que nous donnons à notre doctrine, avec laquelle nous réunissons l’autorité des militants révolutionnaires, des morts, des vivants et de ceux qui vont naître, qui ont été et seront sur la pierre angulaire de la tactique qui est le support par certains côtés de toute la vie du Parti. Le Parti vit et existe à l’égard de l’extérieur, à l’égard de la classe qu’il définit historiquement, également par sa tactique ; c’est-à-dire par l’ensemble des règles d’action qui sont et doivent être le reflet, ou mieux, la conséquente exécution de son être, de son programme et de ses principes historiques, au delà des contingences historiques changeables ou des chefs plus ou moins géniaux qui le guident.
La tactique ne s’improvise pas, la tactique ne peut pas changer au gré du chef du jour, ou des
contingences imprévues du moment, en dehors des rails rigidement tracés de l’expérience historique du Parti, sous peine de la destruction du parti même, et de la défaite du mouvement révolutionnaire. De plus, la bonne tactique est celle qui ne trouve pas le parti non préparé à l’appliquer, à la faire devenir une arme d’attaque contre l’adversaire.
Nous soulignons le fait que dans notre thèse, et uniquement dans la nôtre, de l’absolue autonomie du Parti, dont il est question dans le second et troisième chapitre, qui se réfère aux Thèses de Rome, se résument de la façon la plus complète et incomparable les caractéristiques du Parti. Celles-ci en font un organisme tout à fait particulier et singulier par rapport à n’importe quel organisme, non seulement prolétarien, mais que l’humanité entière ait jusqu’alors exprimé, si bien qu’il représente dans la réalité vivante d’aujourd’hui l’anneau de liaison entre le communisme primitif et le communisme supérieur futur.
Le prolétariat n’a pas besoin de Partis qui soient capables seulement de le conduire à de nouvelles défaites. Le prolétariat a besoin du Parti qui, ayant tiré toutes les leçons du passé, sache le guider jusqu’à la victoire définitive contre le capitalisme. Voici donc la question centrale de la tactique : seul le Parti possède une tactique telle à imposer de manière consciente la question de son action,et c’est précisément pour cela que, dans des conditions historiques données, il peut déployer une puissance plus grande que celle de l’Etat capitaliste même. Il est connu que nous avons plusieurs fois exprimé cette caractéristique du Parti – cette caractéristique en fait sa singularité – par le terme de « renversement de la praxis », où le rapport action-conscience se renverse et l’action de l’organe Parti peut devenir consciente, chose niée à tout autre organisme et, à plus forte raison, à l’individu.
Dans ceci est contenue d’une manière entièrement évidente la thèse de l’absolue autonomie du Parti de tous les autres Partis, même soi-disant prolétariens et « révolutionnaires » : si le Parti se confondait avec d’autres organismes, sa puissance en résulterait inévitablement affaiblie, en tant que l’incrément des adhérents en limiterait la compacité et l’unitarité. Il est également évident que l’exigence de l’absolue autonomie du Parti est indispensable non seulement dans les aires géographiques à révolution directe, mais aussi dans celles à double révolution, l’unique différence étant celle relative à la possibilité d’alliances révolutionnaires dans ces dernières qui n’existe pas pour les premières.
Le noyau fondamental de la conception marxiste du Parti demeure par conséquent dans le fait que l’action consciente est attribuée au Parti même, dont l’action peut être précisément prévue et coordonnée avec les buts à atteindre justement parce qu’elle est action collective et non individuelle ; et non pas une somme simplement numérique d’individus mais une collectivité qui, en se reliant unitairement, précisément dans l’action de Parti, à toute l’expérience historique du prolétariat, exprime une puissance centuplée par rapport à sa simple expression numérique. En conséquence, ceci suppose que l’action du Parti soit caractérisée par une substantielle unicité de comportement de ses membres, chose seulement possible si les exigences de l’action sont « réunies en des règles d’action claires », auxquelles il devient possible de s’adapter pour les adhérents indépendamment de leur conscience individuelle.
Il résulte de cela que peuvent être définis deux caractères, tous les deux essentiels, de la nature du Parti : celui de la précision, de la clarté et de l’absolue autonomie de son plan tactique ; celui de la préfiguration de la future société communiste, vivant déjà aujourd’hui dans les rapports de Parti.
Un tel Parti ne s’improvise pas, mais ne peut être que le résultat d’une longue et difficile œuvre sur tous les plans : sur celui primordial de la défense et de l’appropriation continuelle de la théorie, sur celui de l’action cohérente et de la participation à chaque lutte prolétarienne, sur celui de la considération fraternelle de tous les camarades. C’est pour cela et sous aucun prétexte que ne peut être compromise l’absolue autonomie vis à vis de n’importe quel parti et mouvement, parce que cela signifierait refuser au prolétariat l’unique appui à la reprise de sa lutte révolutionnaire et l’unique organe capable de le guider vers la victoire sur le monstre capitaliste.
La thèse centrale, reproposée dans le quatrième chapitre avec une petite sélection de citations de notre documentation remontant l’arc du temps de 1922 à 1945, est celle selon laquelle est exclue désormais du plan tactique du parti la possibilité de réaliser le front unique, c’est-à-dire de faire converger des directives d’action prolétarienne communistes et l’activité de ses militants avec ceux d’autres partis, en dehors d’une sphère bien précise : comme quelque chose en dehors de la sphère de l’action directe prolétarienne ; action, c’est-à-dire mouvement effectif, non pas des déclarations idéologiques et de la propagande pure ; directe, c’est-à-dire selon les méthodes de la lutte de classe, non parlementaire, pacifiste, d’opinion ; prolétarienne, c’est-à-dire qui revendique des objectifs prolétariens et mobilise le prolétariat séparément des autres classes. En tant que forme, en outre, non pas en dehors de l’organisation syndicale, le front unique était désormais possible non entre le parti communiste et les autres partis, mais pratiquement réalisé seulement entre les fractions syndicales présentes dans les organisations de lutte. La base de cette tactique est la prévision matérialiste que « la défense des intérêts immédiats ne peut se faire qu’en préparant et en réalisant l’offensive dans tous ses développements révolutionnaires ».
En dehors de cette ambiance, déterminante pour le chemin de la reprise révolutionnaire mais clairement définie, « le parti refuse les manœuvres, les combinaisons, les alliances, les blocs qui se forment traditionnellement sur la base de postulats et de mots d’ordre d’agitation contingents et communs à plusieurs partis », et, en dehors de l’action directe prolétarienne et de l’organisation syndicale, le parti ne peut pas converger avec d’autres partis sur des directives tactiques « qui comportassent des attitudes et des mots d’ordre acceptables par les mouvements politiques opportunistes ».
Les thèses condamnent par conséquent les extensions erronées de la tactiques du front unique de la part des partis dégénérés de la Troisième Internationale, sur les terrain de la convergence entre partis « prolétariens » ou « révolutionnaires » et pour des objectifs déclarés gouvernementales ou parlementaires.
Nous ne jugeons pas les partis pour ce qu’ils disent être et ni sur la base de leurs classes de recrutement : les partis qui recrutent des prolétaires aujourd’hui en dehors du parti communiste, sont des partis bourgeois, non seulement anti-révolutionnaires et anti-communistes, mais aussi anti-prolétariens.
S’il peut être vrai que tous les gouvernements ne se comportent pas de façon égale par rapport au développement de la lutte de classe, il faut dire que souvent la venue d’un gouvernement « de gauche » a eu des effets destructifs sur le mouvement révolutionnaire bien pires que ceux obtenus avec un gouvernement ouvertement bourgeois, et que si on peut croire utile que les social-démocrates se démasquent face au prolétariat en s’élevant à la première personne aux leviers gouvernementaux, ceci se vérifiera seulement si le parti révolutionnaire ne se sera pas préalablement compromis dans l’opération et n’aura pas illusionné les prolétaires en les poussant à se battre pour ça, qu’il se sera tenu à l’écart et aura pendant ce temps diffusé une contre-propagande de lutte et d’organisation.
Les directives tactiques communistes vis à vis du front unique n’ont pas de caractère moral ou éthique ou esthétique, mais essentiellement historique. Nous affirmâmes :
Citation 4 – Nature, fonction et tactique du parti révolutionnaire de la classe ouvrière – 1945-1947
« (…) Dans la période où la classe capitaliste n’avait pas amorcé son cycle libéral et devait encore renverser le vieux pouvoir féodal, ou même lorsque certaines phases essentielles de son expansion – encore libérale dans le domaine économique, et démocratique dans celui du pouvoir d’Etat – restaient encore à parcourir dans des pays importants, une alliance transitoire des communistes était compréhensible et admissible : dans le premier cas, avec des partis qui étaient ouvertement révolutionnaires, anti-légalitaires et organisés pour la lutte armée, et dans le second avec des partis qui assumaient encore un rôle assurant des conditions utiles et réellement « progressives » pour que le régime capitaliste avance plus rapidement sur le chemin qui doit le conduire à sa chute.
« (…) Par conséquent, la tactique des alliances insurrectionnelles contre les vieux régimes se termine historiquement avec le grand fait révolutionnaire de la révolution russe qui élimina le dernier appareil étatique et militaire imposant de caractère non capitaliste.
« Après cette phase, la possibilité, même théorique, de tactique des blocs doit être formellement dénoncée par le mouvement révolutionnaire international ».
En ce qui concerne les aires à double révolution, nous ajoutâmes :
Citation 5 – La plate-forme politique du Parti Communiste Internationaliste d’Italie – 1945
« 21 – (…) On pourrait émettre l’hypothèse que dans la phase actuelle de l’histoire mondiale, des groupes bourgeois démocratiques conservent un reste de fonction historique en ce qui concerne les problèmes de la libération nationale, de la liquidation d’îlots arriérés de féodalisme et autres résidus semblables de l’histoire. Mais dans ce cas, le développement d’une telle tâche ne serait pas favorisé par l’abdication du mouvement communiste et par son adaptation passive à ces revendications démocratiques qui ne sont pas siennes. C’est au contraire en vertu de l’opposition implacable des prolétaires communistes à l’apathie et à la fainéantise irrémédiables des groupes petit-bourgeois et des partis bourgeois de gauche, que cette tâche pourrait être développée de la manière la plus décisive et la plus concluante, pour faire place à une phase ultérieure de la crise bourgeoise ».
Depuis 1945 à aujourd’hui, la thèse, bien mise en évidence dans Nature, fonction et tactique du Parti…, selon laquelle la phase traversée par le pouvoir capitaliste présente des caractéristiques particulières en économie et en politique qui en font la dernière du mode unitaire et fétide de production capitaliste, est la thèse exclusive à notre parti. Cette phase, commencée à la fin du siècle dernier et totalement accomplie avec la première guerre mondiale,a ainsi des caractéristiques particulières telles qu’elles ne modifient nullement le mode de production, car elles ne représentent pas autre chose que le développement de certaines qualités déjà présentes dans la première phase du pouvoir capitaliste, celle de la démocratie libérale. Dans la première phase prédomine en économie la libre concurrence, même si de par sa nature le développement de la libre concurrence conduira au monopole, qui caractérise au contraire la phase impérialiste. Et nous avons ainsi en politique, même avec un déphasage temporel du fait que l’échafaudage politico-juridique est plus lent à se modifier que la structure économique, le passage de l’Etat démo-libéral à plusieurs partis à l’Etat totalitaire, transformation qui devient complète avec la première guerre mondiale. Notre thèse, appuyée ici par les citations du cinquième chapitre, est que depuis lors, « le monde capitaliste pendant tout le temps de sa survie ne pourra plus s’organiser dans des formes libérales, mais sera de plus en plus encadré par des unités étatiques monstrueuses, expression impitoyable de la concentration économique ».
Nous avons par conséquent, avec la phase impérialiste, le rangement de tous les Etats sous une forme totalitaire, soit ceux qui maintiennent les formes de l’Etat libéral, soit ceux ouvertement fascistes. Le retour aux formes libérales des Etats ex-fascistes après la seconde guerre mondiale n’est pas un retour à l’Etat libéral de la première phase, mais l’Etat démocratique post-fasciste maintient en substance, tout en affichant la forme libérale, les caractéristiques totalitaires qui s’expriment au travers d’un contrôle social stricte, une direction politique unitaire, un échafaudage hiérarchique fortement centralisé.
Les deux phases (nous omettons ici la phase dans laquelle la bourgeoisie révolutionnaire lutte contre le régime féodal) sont caractérisées par une attitude différente de la bourgeoisie envers le prolétariat : dans la première, la bourgeoisie a une attitude défensive contre le prolétariat révolutionnaire ; dans la seconde, la bourgeoisie passe à l’offensive, car en contrôlant le prolétariat en faisant des concessions économiques d’un côté, par l’assujettissement politique de l’autre, elle peut en empêcher les tentatives révolutionnaires.
Voici pourquoi, à la grande surprise et indignation de tous les intellectuels pseudo-révolutionnaires, nous ne considérons pas du tout la démocratie comme une « valeur suprême » à défendre contre le fascisme (au contraire ce dernier est moins dangereux pour la révolution car il ne cache pas l’usage de la violence directe) : notre série en effet n’est pas fascisme, démocratie, socialisme, mais démocratie, fascisme, dictature du prolétariat.
Une des questions tactiques qui connurent le plus grand relief dans la période suivant immédiatement la constitution de l’Internationale Communiste, fut celle relative à la participation des Partis Communistes aux élections démocratiques, question développée dans le sixième chapitre de ce fascicule. Comme on le sait, elle fut longuement discutée au Second Congrès de l’Internationale Communiste, et la Gauche, après avoir défendu les raisons de l’abstentionnisme, appliqua les thèses de Lénine sur le soi disant « parlementarisme ». La preuve historique de ce que déjà alors la Gauche soutenait, c’est-à-dire qu’une telle tactique, même conduite avec des intentions révolutionnaires indéniables (Lénine soutenait qu’elle était le meilleur moyen de détruire le Parlement bourgeois), aurait fini à l’inverse par contaminer et faire dégénérer les partis communistes mêmes, à peine formés, voire comme celui italien en cours de formation, devait encore être consommée comme ensuite elle l’a largement été. Il fut alors par conséquent possible à la Gauche d’accepter une tactique qu’elle considérait pourtant comme erronée, mais qu’il était toujours possible de corriger au travers des inévitables vérifications historiques suivantes : l’important alors et l’essentiel était la formation du Parti révolutionnaire sur des bases de fidélité indiscutable à la doctrine marxiste comme ce fut le cas lors du Second Congrès de l’International.
Tout ceci prouve désormais abondamment que le mode unique de poser, avec la fidélité aux principes révolutionnaires, le problème de la tactique est celui que la Gauche soutenait déjà dans les premières années de vie de l’Internationale : il y a une connexion stricte entre les normes tactiques et les directives programmatiques, par laquelle les premières sont prévues et délimitées en les déduisant des principes et de l’examen de la situation historique.
La Gauche soutenait que la tactique du « parlementarisme révolutionnaire » était devenue inadéquate avec la situation historique qui s’était ouverte avec la première guerre mondiale. Avec la guerre impérialiste, la bourgeoisie s’était définitivement démasquée, son attitude vis à vis du prolétariat était désormais celle de l’offensive, basée exclusivement sur l’usage ouvert de la violence, et donc toute tactique « parlementariste », qui précédemment se fondait encore sur la fonction progressiste de la partie la plus radicale de la bourgeoisie, était totalement épuisée, et dès lors elle est épuisée pour tout le cycle historique qui se terminera par la révolution prolétarienne mondiale.
La lutte pour le Parlement avait été la bannière de la bourgeoisie révolutionnaire contre les Etats absolus et féodaux, et dans une telle lutte le prolétariat avait été son allié le plus décidé, nonobstant que le Parlement n’incarne et n’a jamais incarné la forme du pouvoir prolétarien, comme la Commune et le Soviet l’ont ensuite démontré.
Dans la période du développement pacifique du capitalisme de la fin du XIX siècle et du début du XX, les jeunes partis socialistes participèrent, avec une tactique révolutionnaire juste, aux élections démocratiques, afin de conquérir une influence plus grande parmi la classe prolétarienne, ne dédaignant pas d’utiliser dans ce but la légalité bourgeoise. Ceci se fondait sur la possibilité de lutter non seulement pour des objectifs d’amélioration des conditions économiques prolétariennes, mais aussi pour certaines réalisations politiques auxquelles la partie la plus radicale et progressiste de la bourgeoisie même était également intéressée. Une telle tactique, cependant, comme l’a clairement affirmé Engels lors de la fondation de la Seconde Internationale, n’attribuait aucune valeur en soi aux éventuelles conquêtes (quand ceci surviendra, nous serons en pleine dégénérescence réformiste), mais était exclusivement liée au renforcement du mouvement révolutionnaire dans l’attente que la bourgeoisie elle-même descendît sur le terrain révolutionnaire en abandonnant la légalité, y étant contrainte par des nécessités matérielles inéluctables. La bourgeoisie mondiale est descendue sur ce terrain, et définitivement, précisément en 1914 : le prolétariat mondial a alors perdu une importante bataille, mais la guerre historique de classe est désormais ouverte, et le prolétariat mondial pourra définitivement l’emporter en retrouvant son organe naturel, le Parti de classe.
Les événements et les défaites prolétarienne de ce XX siècle n’ont pas été consommés en vain et le Parti aujourd’hui, « cet état de choses et les actuels rapports de force demeurant, se désintéresse des élections démocratiques de tout genre et n’exerce pas son activité sur ce terrain ».
Et aujourd’hui comme face à Lénine, notre position ne dérive pas d’erreurs théoriques anti marxistes de type anarco-syndicaliste, mais d’une exigence tactique, pratique et organisative : tout parti, même le plus révolutionnaire possible et imaginable, est destiné à dégénérer s’il fait de l’électoralisme (nous nous référons à l’électoralisme étatique et non à l’éventuelle méthode électorale des organisations économiques des seuls prolétaires), car aujourd’hui, à l’époque totalement impérialiste, « l’électoralisme est pensable seulement en fonction de la promesse du pouvoir, de morceaux de pouvoir ».
PREMISSE de juin 1974
Bien que nous ayons reçu de la part d’ex membres et de personnes que nous ne connaissons pas diverses requêtes pour avoir des « textes », celui qui suit, comme les lettres-circulaires qui le précèdent, est exclusivement adressé aux membres du parti. Il est clair que nous n’avons pas satisfaits la curiosité, d’ailleurs provoquée par des tristement célèbres « communiqués » parus sur Programma Comunista de ces derniers mois et culminants avec cette « froide sommation » à inscrire au musée des horreurs.
Ce travail est une modeste contribution, développé à partir d’un projet proposé il y a quelques années et rejeté par le Centre comme si elle avait été une somme de blasphèmes. Si la « boussole » n’avait pas été folle, le texte aurait paru dans les colonnes de Programma Comunista, à la place sans aucun doute des articles équivoques sur l’« organisation ».
Les camarades noteront que les neuf dixièmes du travail sont constitués de passages de nos textes fondamentaux, rangés par arguments, sur un arc de soixante années, comme preuve de la continuité et de l’invariance des positions de la Gauche Communiste, toujours fidèle au marxisme révolutionnaire.
Le labeur ne s’arrête pas là. Il reste à étudier Marx et Lénine. Le travail est cependant déjà bien avancé et sera l’objet d’ici peu d’un second fascicule.
Puisque la Gauche Communiste est la continuatrice de la tradition qui porte les noms de Marx et Lénine, il serait suffisant de s’y référer ; mais, par les temps qui courent, où falsifications, manipulations et interprétations arbitraires surviennent de la part de ceux auxquels tu t’attends le moins, il est nécessaire de se refaire ab ovo pour chaque question particulière, de se raccrocher au « fil du temps » le plus loin possible ; ce qui d’ailleurs a toujours été notre méthode classique.
Par conséquent le texte se propose uniquement d’être une affirmation correcte des postulats, connus de tous et acceptés autrefois par tous, même si pas toujours partagés, auxquels ont travaillé les anciennes et nouvelles générations de militants dans l’intention de fortifier et de faire croître l’organisation combattante du parti, ce dernier se développant de plus en plus grâce à cet infatigable et continuel travail.
Le chemin à parcourir est celui-ci. Il n’y en a pas d’autres. Il n’y a pas de « décisions nouvelles » à prendre, de « restructurations » à effectuer, de « modifications » à apporter, sous l’apparent et toujours douteux prétexte de « nouvelles situations » qui menacent. Le parti crée ses organes pour l’action, à mesure que l’action l’exige dans les multiples formes de son développement ; il les modifie ou les remplace par d’autres plus adaptées, en raison d’une nécessité organique, et non avec la prétention que la perfection ou l’automatisme de ces organes se substitue à la justesse de l’action, comme si tout devait se réduire à l’organisation, erreur de type activiste sur le plan organisatif. L’organisation ne se constitue pas in vitro, dans le laboratoire fallacieux du cerveau, indépendamment du déroulement réel de la lutte de classe. Nous aurions créé un gracieux modèle réduit de parti, plutôt qu’un véritable parti, « compact et puissant » qui forge ses instruments de bataille dans le feu des batailles sociales.
La poursuite paroxystique du perfectionnisme et de l’automatisme implique l’erreur, que la Gauche a relevée plusieurs fois à l’encontre de l’Internationale, qui à partir du camp de l’organisation attaque celui de la tactique et donc de la nature et des fonctions du parti ; erreur selon laquelle on peut tout faire avec une forte organisation (« fort » signifiant subordonné à n’importe quel centralisme et disponible pour n’importe quelle manœuvre). Donnons nous une organisation « bolchévique », et tout sera permis. Construisons un parti discipliné à faire n’importe quoi, et la victoire sera assurée.
Avec la Gauche, nous tenons pour certain que le parti se modifie sous la poussée de son action même, par laquelle l’utilisation indiscriminée de la tactique correspond à une modification de l’organisation. Il est alors inéluctable que le modèle réduit parfait se brise en mille morceaux. Par exemple on ne peut permettre, même de façon exceptionnelle, la reconnaissance, qu’elle soit épisodique ou non, de l’électoralisme, en pensant que la nature, la fonction et la structure antidémocratique du parti n’est pas égratignée. Encore un exemple, de caractère « interne » : on ne peut déchaîner impunément aujourd’hui la « lutte politique » dans l’organisation, sans penser que ce mode de fonctionner pourrait devenir une « norme », une forme utile pour la solution de n’importe quel problème, et comme conséquence un clivage périodique de l’organisation. On tomberait dans le bien connu « fractionnisme d’en haut ». Appeler cela « léninisme » signifie en faire une caricature du léninisme.
Le fonctionnement correct du parti ne peut provenir de structures organisatives spéciales ni de l’utilisation de moyens politiques à l’intérieur de l’organisation.
La force du parti ne repose pas sur l’organisation. En voici la formule correcte : l’organisation est forte et fonctionnelle dans la mesure où elle adhère toujours plus étroitement au programme et par conséquent développe la « politique révolutionnaire juste ». L’inverse, c’est-à-dire que « la politique révolutionnaire juste » et qui adhère le plus étroitement au « programme » à mesure que l’organisation est « forte » et « fonctionnelle », est fausse. C’est Staline. C’est une des caractéristiques de l’opportunisme.
Nous assisterions ainsi au phénomène de la « bolchévisation » à l’envers. A cette époque, les distorsions d’organisation étaient le fait des erreurs au niveau tactique ; et aujourd’hui ces distorsions permettraient les erreurs tactiques. Et rappelant l’influence réciproque entre les deux types de questions, nous assisterions à une débandade du parti dans tous les domaines.
Nous croyons que ce processus de dérapage ne doit pas être considéré comme irréversible, à la condition que des réactions saines proviennent du parti afin de revenir sur ses positions correctes. C’est dans ce sens que vont nos efforts, et le développement de cette approche devrait être la tâche des camarades de la Gauche.
Comme chacun des « petits préambules » qui introduisent les groupes de citations respectives est clairement distingué des textes, chaque camarade pourra constater avec sérénité que des conclusions arbitraires ni polémiques n’en ont été tirées.
Tout est prévu et bien connu. Nous sommes également convaincus que l’on peut faire mieux. Ceci est notre modeste contribution de temps, de travail, de passion révolutionnaire.
Avec le travail collectif, avec le concours de toutes ses forces, sous la « dictature du programme », le parti se renforce, du sommet à la base, resserre toutes ses fibres pour tendre à partir du minimum indispensable de la « discipline exécutive » au maximum de la « conviction ».
PREMISSE de septembre 1974
Le texte qui suit propose, à travers des citations tirées des textes les plus importants dans l’arc de plus de cinquante années (1921-1970), la conception marxiste du Parti, de ses tâches, de ses fonctions, de sa dynamique organique, que la Gauche Communiste d’Italie, unique à s’y être maintenue, sous les coups de la contre-révolution stalinienne et du non moins fétide post-stalinisme, sur la ligne de Marx, de Lénine et de la Troisième Internationale, a constamment défendue et restaurée après toutes sortes de déviations, en la codifiant en thèses et textes qui constituent le résultat objectif de l’expérience historique de la lutte prolétarienne et du mouvement communiste mondial.
Le texte présente les citations disposées de façon chronologique et se subdivise par argument. Chaque chapitre possède une prémisse qui sert à encadrer les citations et à mettre en relief les implications et les conséquences de la pensée qu’elles expriment. La subdivision en chapitres et le titre de ceux-ci ont un caractère purement technique et instrumental, les énonciations contenues dans chaque partie constituant en réalité un bloc unitaire et indivisible de positions qui courent dans une continuité parfaite sur le fil du temps.
ORDRE CHRONOLOGIQUE DES TEXTES DONT SONT TIRÉES LES 171 CITATIONS
La majeure partie des citations est tirée des textes suivants, à la lecture desquels nous renvoyons le lecteur et le militant. Pour obtenir des références plus précises et plus complètes des textes cités, nous renvoyons le lecteur aux textes italien. 1912
– Motion du courant de gauche sur « Education et culture » – présentée lors du 4ème Congrés de la Fédération des jeunes socialistes à Bologne, 20 au 22 septembre – L’Avanguardia n° 257 du 29 septembre, dans Storia della Sinistra Comunista, 1964, Vol.1 (Citation 27).
1920
– Thèses de l’Internationale sur le rôle du parti communiste dans la révolution prolétarienne – résolution du II Congrés de l’Internationale Communiste, 17 juillet au 7 août – Protokoll des II Weltkongresses der Kommnistischen Internationale, Hambourg, 1921, dans Programma C. n° 19, 1965, dans le fascicule Partito e classe 1978, dans Programme C. n° 33, 1965, dans le fascicule Parti et classe, 1975, éditions Programme Communiste (citation 7).
1921
– Parti et classe – Rassegna Comunista n° 2 du 15 avril, dans Programma C. n° 13, 1957, dans Partito e classe, 1978, dans Programme C. n° 28, 1964, dans Parti et classe, 1975 (Citation 6, 8).
– Parti et action de classe – Rassegna Comunista n° 4 du 31 mai, dans Programma C. n° 19, 1959, dans le fascicule Partito e classe, 1978, dans Programme C. n° 30, 1964, dans Parti et classe 1975 (Citation 9).
1922
– La tactique de l’Internationale Communiste – Ordine Nuovo (organe turinois) nn. 12, 17, 19, 24, 31 janvier, dans Comunismo n° 8, 1981 et 9, 1982 (Citation 137, 144, 147).
– Le principe démocratique – Rassegna Comunista n° 18 du 28 février, dans Bilan n° 2 et 3, 1933, dans Programma C. n° 13, 1957 et 15, 1965, dans le fascicule Partito e classe, 1978, dans Programme C. n° 3, 1958 et 23, 1963, et dans Parti et classe, 1975 (Citation 10, 62, 128).
– Thèses sur la tactique du Parti Communiste d’Italie (Thèses de Rome) – 2ème Congrès du PC d’Italie à Rome du 20 au 24 mars – Rassegna Comunista n° 17 du 30 janvier, Il Comunista du 31/12/1921, Ordine Nuovo du 3/1/1922, Il Lavoratore du 5/2/1922, dans Bilan n° 23-24, 1935, dans Programme C. n° 17, 1961, dans le fascicule In difesa della continuità del programma comunista, 1970, dans le fascicule En défense de la continuité du programme communiste, 1985, rassemble un corps de thèses fondamentales de notre parti (Citation 11, 33, 69, 129, 138, 145, 146).
– Projet de thèses du Parti Communiste d’Italie sur la tactique de l’I.C.au IV Congrès de l’I.C. – Moscou du 5 novembre au 5 décembre – Stato Operaio du 6/3/1924, dans Programme C. n° 34, 1966 (extraits), dans En défense… (Citations 12, 70, 86).
– Discours du représentant de la Gauche au 4e Congrès de l’IC – Moscou du 5 novembre au 5 décembre – Il Lavoratore n° 9-12, dans Programma C. n° 15, 1965, dans Programme C. n° 34, 1966 (Citation 71).
– Déclaration de la Gauche sur le projet d’organisation de l’IC au 4e Congrès de l’IC – Moscou, 5 novembre au 5 décembre, 27ème séance, 30 novembre – Programma C. n° 15, 1965, dans Programme C. n° 34, 1966 (extraits) (Citation 87).
1924
– Lénine sur le chemin de la révolution – Conférence prononcée à la Maison du Peuple à Rome, 24 février – Programme C., 12, 1960 et 34, 1966, dans le fascicule L’estremismo, condamna dei futuri rinnegati, 1973 (Citations 20, 35, 54).
– Organisation et discipline communiste – Prometeo n° 5 du 15 mai, dans Programma C. n° 15, 1965, dans Programme C. n° 31, 1965 et 34, 1966 (Citations 34, 72, 88, 109).
– Motion de la Gauche du Parti Communiste d’Italie à la première Conférence Nationale (clandestine) de Côme de mai – Stato Operaio du 15 mai, dans Programme C. n° 15, 1965 et 34, 1966 (Citation 89).
– Discours et motions de la Gauche au V Congrès de l’I.C. du 17 juin au 8 juillet, 13ème séance 25 juin – Réplique de la Gauche à Zinoviev à la 16e séance 27 juin – en français et allemand dans le Bulletin du Congrès n° 20 du 8/7, dans Programma C. n° 16, 1965, et dans Programme C. n° 34, 1966 (Citations 73, 90).
1925
– Le danger opportuniste et l’Internationale – Stato Operaio juillet, dans Programma C. n° 16, 1965, dans Programme C. n° 34, 1966 (Citations 91, 98).
– La plate-forme de la Gauche – L’Unità n° 155 du 7/7/1925, dans Programma C. n° 16, 1965, dans Programme C. n° 34, 1966 (Citations 92, 99).
– Per rifarsi all’ABC. La natura del partito comunista – L’Unità n° 172 (Citation 63).
– La politique de l’Internationale – 1925 – L’Unità 15/10/1925, dans Comunismo n° 15, 1984 (Citation 108).
1926
– Projet de thèses de la Gauche au 3ème congrès du PC d’Italie (Lyon) – 21-26 janvier – L’Unità de janvier, dans Programma C. n° 17, 1965 Programme C. n° 34, 1966, 38, 1967, dans In difesa…, dans En défense… (Citations 36, 64, 74, 93, 100, 110, 123, 130, 139, 148, 156, 166, 168).
– Discours du représentant de la Gauche à la IV session du VI Exécutif Elargi – Moscou du 17 février au 15 mars, 5ème séance du 23 février – Compte-rendu sténographique en allemand, dans Programma C. n° 17, 1965, dans Programme C. n° 34, 1966 (extraits), Programme C. n° 69-70, 1976 (traduction complète dont la citation 164) (Citations 37, 75, 94, 101, 111, 164).
1945
– Plate-forme politique du Parti Communiste International – dans le fascicule Per l’organica sistemazione dei principi comunisti, 1973, dans En défense… (Citations 5, 149, 151, 157).
1946
– Les perspectives de l’après-guerre en relation avec la plate-forme du Parti – Prometeo n° 3, 1946, dans Per l’organica sistemazione… (Citations 140, 152, 158).
1947
– Le cycle historique de la domination politique de la bourgeoisie – Prometeo n° 5 – dans Per l’organica sistemazione… 1973 (Citation 153).
– Tendances et socialisme – Prometeo n° 5 – dans Per l’organica sistemazione… 1973 (Citation 154).
– Le cours historique du mouvement de classe du prolétariat – Prometeo n° 6 – dans Per l’organica sistemazione… 1973 (Citation 155).
– Nature, fonction et tactique du Parti révolutionnaire de la classe ouvrière – Prometeo n° 7 – dans En défense… (Citations 4, 76, 124, 141, 150).
1948
– Force, violence et dictature dans la lutte de classe – Prometeo n° 2-4, 1946, 5-8, 1947, 9-10, 1948, dans Partito e classe 1978, dans Programme C. n° 32, 1964 et 34, 1966 (Citations 38, 65, 77, 95, 171).
– Après la garibaldade – Prometeo n° 10, 1948, dans Per l’organica… (Citation 159).
1949
– Normes générales d’orientation – Battaglia Comunista n° 13 (Citations 13, 21, 66).
1951
– Le renversement de la praxis dans la théorie marxiste – Réunion de Rome, 1er avril – Bollettino interno n.1, dans Partito e classe (Citation 39).
– Thèses caractéristiques du Parti (Thèses de Florence) – Réunion du 8-9 décembre – Programma C. n° 16, 1962, dans Programme C. n° 25, 1963, dans In difesa…, dans En défense… (Citations 1, 2, 3, 40, 119, 125, 160, 167).
1952
– Les jambes aux chiens (Sul Filo del Tempo) – Battaglia Comunista n° 11, dans Programma C. n° 4, 1970, Programme C. n° 55 1972 (Citation 41).
– Politique d’abord (Sul Filo del Tempo) – Battaglia C. n° 15 (Citation 42, 112).
1953
– Théorie et action Réunion de Forli, 27-28 décembre – Sul Filo del Tempo n° 1, dans Per l’organica… (Citation 142).
– Le cadavre chemine encore – Sul filo del tempo, n° 1 – dans Per l’organica… (Citation 161)
– La révolution anticapitaliste occidentale – Réunion de Gênes du 26 avril – Per l’organica… (Citation 162).
– Le battilocchio dans l’histoire (Sul Filo del Tempo) – Programma C. n° 7 (Citation 43).
– Fantômes à la Carlyle (Sul Filo del Tempo) – Programma C. n° 9 (Citation 28).
– Gracidamento de la praxis (Sul Filo del Tempo) – Programma C. n° 11 – dans Classe Partito Stato nelle teoria marxista 1972 (Citation 44).
– Pression « raciale » de la paysannerie, pression classiste des peuples de couleur – dans Programma C. n° 14 (Citations 45, 113).
1954
– Volcan de la production ou marais du marché ? – Programma C. n° 13-19, La Gauche Communiste, 11-12, 1986
– Russie et révolution dans la théorie marxiste – Programma C. n° 21, 1954 – 8, 1955 (Citation 56).
1956
– La Russie dans la grande révolution et dans la société contemporaine – Réunion générale de Turin, mai – Programma C. n° 14, 1956, dans « Marxisme et autorité », Programme C. n° 34, 1966 (Citation 14, 24, 78).
– Dialogue avec les morts – Programma C. n° 5 et 10-15 – dans une brochure Dialogato coi morti 1977, dans Programme C., 1957 (Citations 46, 79, 96).
1957
– Les fondements du communisme révolutionnaire marxiste – Réunion générale Paris, 8-9 juin – Programma C. n° 13-16, dans Programme C. n° 1, 1957 (Citations 18, 57),
– Structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui – Programma C.1955-1957 (Citations 19, 47, 165).
1958
– Les luttes de classes et d’états dans le monde des peuples non blancs champ historique vital pour la critique révolutionnaire marxiste – Programma C. n° 3-6 (Citation 59).
– Contenu original du programme communiste est l’élimination de l’individu en tant que sujet économique, titulaire de droits et acteur de l’histoire humaine – Réunion générale Parme, 20-21 septembre – Programma C. n° 21-22 (Citations 22, 58)
1959
– La structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui et l’étape de son transformisme involutif au XXI Congrès – Programma C. n° 16-18 (Citations 29, 30. 163).
1961
– Sur le texte de Lénine « L’extrémisme », condamnation des futurs renégats – Programma C. n° 16-24, dans La « Maladie infantile » condamnation des futurs renègats, 1972 (Citations 15, 31, 48).
– La grande lumière s’est offusquée – R.G. Storia della Sinistra – Programma C. n° 12, 1961 (Citation 49).
1964
– Notes pour les thèses sur la question d’organisation – Programma C. n° 22 (Citations 16, 61, 67, 131).
1965
– Considérations sur l’activité organique du Parti quand la situation générale est historiquement défavorable – Programma C. n° 2 – dans En défense… (Citations 25, 32, 50, 120, 126, 132, 143).
– Thèses sur la tâche historique, l’action et la structure du P.C.Mondial (Thèses de Naples) – Programma C. n° 14 – dans En défense… (Citations 26, 51, 60, 68, 80, 97, 102, 114, 117, 121, 127, 133, 170).
– Prémisse aux Thèses du PC d’Italie sur la Tactique au 4e Congrès de l’IC – Programma C. n° 15, 1965 (Citation 81).
– Prémisse au Discours du représentant de la Gauche au 5e Congrès de l’IC – Programma C. n° 16, 1965 (Citation 103).
– Prémisse à « Force, violence, dictature dans la lutte de classe » – Programma C. n° 18, 1965 (Citation 104).
– Les thèses vues par nous alors et aujourd’hui. Introduction aux Thèses sur le rôle du parti communiste dans la révolution prolétarienne du II Congrès de l’IC – Programma C. n° 19, 1965 – dans Parti et classe (Citation 17, 134).
1966
– Thèses supplémentaires sur la tâche historique… (Thèses de Milan) – Programma C. n° 7, dans Le Prolétaire n° 34, 1966, dans En défense… (Citations 23, 52, 82, 105, 115, 118, 169).
– La continuité d’action du Parti sur le fil de la tradition de la Gauche – Réunion interfédérale de Milan du 24-25 décembre – Programma C. n° 3 à 5 – (Citation 136).
1970
– Prémisse aux Thèses du PC d’Italie sur la Tactique au 4e Congrès de l’IC – dans In difesa…et En défense… 1985 (Citation 83, 106).
– Prémisse aux Thèses de la Gauche au Congrès de Lyon – In difesa… et En défense… (Citation 84, 107, 116)
– Prémisse au Thèses après 1945-1970 – In difesa… et En défense… – (Citations 53, 85, 122, 135).
Comme on le voit, nous revendiquons et reproposons intégralement tout le patrimoine historique de la Gauche Communiste et du Parti Communiste International surgi sur la base de ses positions en 1952.
La nécessité de reproposer tout ce patrimoine historique est liée aux vicissitudes qui ont travaillé ces dernières années l’organisation du Parti Communiste International, rendant nécessaire la naissance d’une nouvelle dénomination de notre organe italien Il Partito Comunista comme point de référence organisatif pour tous ceux qui entendent militer sur les positions de la Gauche. Sur ces bases fidèlement respectées, le Parti Communiste International est né, s’est développé et peut seulement vivre. C’est uniquement sur ces bases, les seules correctement marxistes, que le Parti Communiste Mondial, compact et puissant, et qui est l’organe indispensable de la révolution prolétarienne et de la dictature de classe qui y succédera, peut s’organiser.
PREMIÈRE PARTIE
Chapitre 1 – Centralisme et discipline, pierres angulaires de l’organisation du parti
Affrontant le problème des caractéristiques que l’organe parti présente, nous devons insister en premier lieu sur la thèse qui distingue la véritable et unique vision marxiste du problème : le parti politique de classe est l’organe indispensable pour conduire la lutte prolétarienne, avant, pendant et après la révolution violente et la conquête du pouvoir. Le parti est l’unique organe qui peut exercer la dictature de la classe prolétarienne, qui pour cela, dans la vision marxiste correcte, n’est pas demandée à d’autres formes d’organisation du prolétariat, même si elles ne comprennent que des prolétaires (syndicat, soviet et tout autre type d’organisation immédiate des prolétaires). Le parti politique de classe exercera donc de façon exclusive et directe la dictature et tiendra les leviers de l’Etat dictatorial du prolétariat en soumettant à sa direction et à sa discipline toutes les autres formes d’organisation du prolétariat, lesquelles peuvent avoir une fonction révolutionnaire seulement si elles sont influencées et dirigées par le parti. Dans la conception marxiste, depuis le Manifeste de 1848, c’est le prolétariat qui devient une classe seulement quand surgit son parti politique. Sans le parti de classe, c’est un pur élément statistique, mais il est incapable d’action unitaire pour les finalités révolutionnaires, car du parti seul peut lui venir la conscience de ses intérêts historiques généraux et de ses finalités. La conscience de la classe se trouve uniquement dans le parti, non chez les prolétaire pris individuellement, ni comme masse statistique. Tous ces concepts se trouvent chez Marx, chez Lénine, et dans toute la tradition du mouvement communiste révolutionnaire.
Nous écrivions :
Citation 6 – Parti et classe – 1921
« (…) Le concept de classe ne doit donc pas nous suggérer une image statique, mais une image dynamique. Quand nous découvrons une tendance sociale, un mouvement dirigé vers un but donné, alors nous pouvons reconnaître l’existence d’une classe au vrai sens du terme. Mais alors existe, d’une façon substantielle sinon encore formelle, le parti de classe.
« Un parti vit quand vivent une doctrine et une méthode d’action. Un parti est une école de pensée politique et donc une organisation de combat. Le premier trait est un fait de conscience, le second est un fait de volonté, plus précisément d’effort vers un but.
« En l’absence de ces deux caractères, nous ne possédons pas encore la définition d’une classe. Le froid enregistreur de données peut bien, répétons-le, constater des affinités dans les conditions de vie de groupes plus ou moins vastes, mais aucune trace ne se grave dans le devenir historique.
« Or ces deux caractères ne peuvent se trouver condensés, concrétisés, que dans le parti de classe.
« (…) Bien qu’il ne comprenne qu’une partie de la classe, c’est le parti seul qui lui donne son unité d’action et de mouvement, parce qu’il regroupe les éléments qui, dépassant les limites de catégorie et de localité, sentent et représentent la classe.
« (…) Mais pour peu que l’on pense que dans cette grande masse les individus n’ont pas encore une conscience et une volonté de classe, qu’ils vivent pour leur propre égoïsme, ou pour la catégorie, ou pour le clocher, ou pour la nation, on verra que pour assurer dans le mouvement historique l’action d’ensemble de la classe, il faut un organisme qui l’anime, la cimente, la précède, en un mot l’encadre ; on verra que le parti est en réalité le noyau vital sans lequel il n’y aurait plus aucune raison de considérer toute la masse restante comme un faisceau de forces.
« La classe présuppose le parti, parce que pour être et agir dans l’histoire, la classe doit posséder une doctrine critique de l’histoire et un but à atteindre dans celle-ci.
« La véritable et unique conception révolutionnaire de l’action de classe délègue la direction de celle-ci au parti. L’analyse doctrinale et toute une série d’expériences historiques nous permettent de ramener facilement aux idéologies petites-bourgeoises et anti-révolutionnaires toute tendance à nier et à combattre la nécessité et la primauté de la fonction de parti ».
C’est une thèse marxiste évidente, provenant nécessairement de toute notre vision théorique et de son inévitable conséquence – la fonction primordiale du parti – que le parti doit posséder une organisation centralisée et disciplinée. L’organisation doit réaliser une unité très étroite de mouvement dans l’espace et dans le temps. Et ceci signifie que l’organisation du parti doit posséder des organes de direction et de coordination de toute l’action, aux ordres desquels tous les adhérents doivent une discipline absolue. Il serait complètement absurde et contredirait ce que nous avons dit sur la fonction du parti, d’admettre une quelconque autonomie aux répartitions locales ou nationales, une quelconque « liberté » dans l’action de la part d’individus ou de groupes à l’intérieur du parti. Dans le parti communiste, tous les militants sont tenus à la discipline la plus grande envers les dispositions centrales, et pour l’exécution des ordres provenant du centre de l’organisation.
Nous alignons tout de suite les citations qui démontrent comment précisément ceci a toujours été la pensée de la Gauche Communiste et de notre parti sur la ligne de Marx et de Lénine, luttant ouvertement contre les anarchistes, les autonomistes de tout genre qui ont toujours empesté le mouvement ouvrier.
CITATIONS
Citation 7 – Thèses sur le rôle du parti communiste dans la révolution prolétarienne adoptées au 2ème Congrès de l’I.C. – 1920
« Thèse 13 – (…) le Parti Communiste doit être constitué sur la base d’un centralisme prolétarien de fer (…) Le Parti Communiste doit établir dans son sein une discipline sévère, une discipline militaire (…) sans la plus rigoureuse discipline, sans un centralisme total, sans une confiance absolue de toutes les organisations du Parti envers le centre dirigeant du Parti, la victoire des travailleurs est impossible.
« Thèse 14 – (…) le caractère absolument astreignant des directives données par les instances supérieures à celles inférieures, l’existence d’un centre puissant dont l’autorité ne peut (…) être contestée par personne, sont les principes essentiels de la centralisation.
« Thèse 15 – (…) [Le parti communiste]doit reconnaître à son centre dirigeant le droit de prendre, quand cela est nécessaire, des décisions importantes et obligatoires pour tous les membres du parti.
« Thèse 16 – La revendication d’une large « autonomie » pour les organisations locales de parti ne peut (…) qu’affaiblir les rangs du parti communiste ».
Citation 8 – Parti et classe – 1921
« (…) Un parti vit quand une doctrine et une méthode d’action vivent. Un parti est une école de pensée politique et donc une organisation de combat. Le premier trait est un fait de conscience, le second est un fait de volonté, plus précisément d’effort vers un but.
« (…) La révolution exige une organisation de forces actives et positives, unies par une doctrine et par un but (…)
« La classe part d’une homogénéité immédiate de conditions économiques, qui nous apparaît comme le premier moteur de la tendance à dépasser, à briser l’actuel système de production, mais pour assumer cette tâche grandiose elle doit avoir une pensée propre, une méthode critique propre, une volonté propre visant à ces réalisations que la recherche et la critique ont définies, une organisation de combat propre qui canalise et utilise avec le meilleur rendement les efforts et les sacrifices. Tout cela, c’est le parti.
Citation 9 – Parti et action de classe – 1921
« (…) Un organisme qui comme le parti politique possède d’un côté une vision historique générale du processus de la révolution et de ses exigences, de l’autre une sévère discipline organisative qui assure la subordination de toutes les fonctions particulières à un but général de classe.
« (…) La tâche indispensable du parti se présente donc de deux manières, comme fait de conscience d’abord, et ensuite comme fait de volonté : la première se traduit dans une conception théorique du processus révolutionnaire qui doit être commune à tous les adhérents ; la seconde dans l’acceptation d’une discipline précise qui assure la coordination et donc le succès de l’action ».
Citation 10 – Le principe démocratique – 1922
« (…) La démocratie ne peut être pour nous un principe ; le centralisme l’est indubitablement, puisque les caractères essentiels de l’organisation du parti doivent être l’unité de structure et de mouvement ».
Citation 11 – Thèses sur la tactique au II Congrès du PC d’Italie (Thèses de Rome) – 1922
« I,2 – L’intégration de toutes les poussées élémentaires dans une action unitaire se manifeste à travers deux facteurs principaux : l’un est la conscience critique dont le Parti tire son programme ; l’autre est la volonté qui s’exprime dans l’instrument avec lequel le parti agit, l’organisation disciplinée et centralisée du Parti ».
Citation 12 – Thèses du PC d’Italie sur la tactique de l’I.C au IV Congrès – 1922
« (…) Pour être en mesure de remplir ses tâches d’unification de la lutte du prolétariat de tous les pays vers le but final de la révolution mondiale, l’Internationale Communiste doit avant tout assurer sa propre unité de programme et d’organisation. Toutes les sections et tous les militants de l’Internationale Communiste doivent être engagés par leur adhésion de principe au programme commun de l’Internationale Communiste.
« En éliminant tous les vestiges du fédéralisme de la vieille Internationale, l’organisation internationale doit assurer le maximum de centralisation et de discipline».
Citation 13 – Normes générales d’orientation – 1949
« (…) Les forces de la périphérie du parti et tous ses adhérents sont tenus dans la pratique du mouvement à ne pas prendre d’initiative locale et de décisions contingentes d’action qui ne proviennent pas des organes centraux, et à ne pas donner aux problèmes tactiques des solutions différentes de celles soutenues par tout le parti. De la même façon les organes directifs et centraux ne peuvent ni ne doivent dans leurs décisions et communications valides pour tout le parti en abandonner les principes théoriques ni en modifier les moyens d’action tactiques, encore moins sous le motif que les situations aient présenté des faits inattendus ou non prévus dans les perspectives du parti. Pour répondre au défaut de ces deux processus réciproques et complémentaires, les ressources statutaires ne suffisent pas, mais déterminent les crises dont l’histoire du mouvement prolétarien offre de nombreux exemples.
« Par conséquent, le parti réclame la participation de tous les adhérents au processus continu d’élaboration qui consiste dans l’analyse des événements et des faits sociaux et dans l’éclaircissement des tâches et méthodes d’action les plus appropriées, et qu’il réalise cette participation de la façon la plus adaptée, que ce soit avec des organes spécifiques qu’avec les consultations générales périodiques des congrès. Il ne permet absolument pas que dans son sein des groupes d’adhérents puissent se réunir en organisations et en fractions distinctes et développer leur travail d’étude et de contribution selon des réseaux de liaison et de correspondance et de divulgation interne et externe différents de celui unitaire du parti ».
Citation 14 – Marxisme et autorité – 1956
« 29 – (…) Pas un marxiste ne peut absolument discuter l’exigence du centralisme. Le parti ne peut exister si l’on admet que des morceaux puissent opérer chacun pour son compte. Aucune autonomie des organisations locales dans la méthode politique. Ceci correspond à des vieilles luttes que nous menèrent déjà au sein des partis de la II Internationale, contre par exemple l’auto-décision du groupe parlementaire du parti dans sa manœuvre, contre le cas par cas pour les sections locales ou les fédérations, dans les communes et dans les provinces, contre l’action au cas par cas des membres du parti dans les diverses organisations économiques, et ainsi de suite ».
Citation 15 – L’ »Extrémisme », condamnation des futurs renégats – 1960
« 14 – (…) Avant que Lénine n’explique la nécessité vitale du facteur discipline, suspecté et contesté par tant de partis, et définisse comme égal le sens de la discipline dans le parti et dans la classe, nous citerons une période qui viendra peu après et qui au concept communiste de base de la discipline met en parallèle l’autre non moins essentiel de la centralisation, clé de voûte de toute construction marxiste.
« Je répète : l’expérience de la dictature victorieuse du prolétariat en Russie a montré de façon évidente, à ceux qui ne savent penser ou n’ont jamais dû méditer sur ce problème, qu’une centralisation absolue et la plus sévère discipline du prolétariat sont des conditions essentielles pour la victoire sur la bourgeoisie.
« Lénine sait qu’à cette époque, même pour des éléments qui s’auto- éfinissaient de gauche, il y avait des hésitations sur ces deux formules qui ont toujours eu un goût amer : « centralisation absolue » et « discipline de fer ».
« La résistance à ces formules dérive de l’idéologie bourgeoise diffuse dans la petite bourgeoisie et débordant dangereusement dans le prolétariat, véritable danger contre lequel cet écrit classique s’est élevé ».
Citation 16 – Notes pour les thèses sur la question d’organisation – 1964
« 1 – (…) Un tel courant était fortement représenté au II Congrès, spécialement parmi les Anglais, les Américains, les Hollandais, et aussi parmi les syndicalistes français et même les anarchistes espagnols. La Gauche communiste italienne tint à se différencier de ces courants qui, en plus de ne pas comprendre les thèses sur le parti, digéraient mal également celles sur la centralisation et sur la discipline stricte affirmées alors vigoureusement par Zinoviev ».
Citation 17 – Les thèses vues par nous alors et aujourd’hui – 1965
« (…) Dans la conception de la Gauche du centralisme organique, les congrès aussi ne doivent pas décider en jugeant le travail du centre et le choix des hommes, mais sur des questions de positions, ceci en cohérence avec la doctrine historique invariante du parti mondial ».
Chapitre 2 – Centralisme tout-court
Lénine utilisa pour définir la structure et la dynamique de l’organe parti, la formule de « centralisme démocratique ». Cette formule, parfaitement exacte pour décrire les partis de la II Internationale, se montrait, selon notre courant, inadéquate et imparfaite à définir le mode de mouvement des partis communistes qui s’étaient formés dans le premier après guerre, quand les marxistes révolutionnaires cohérents s’étaient définitivement séparés des réformistes, et nous y opposâmes la formule plus adaptée de « centralisme organique ». Mais les citations qui suivent montrent qu’avec le terme « centralisme démocratique », il n’a jamais été question que le parti ne mitige de quelque manière que ce soit le centralisme absolu, nécessaire au développement de ses fonctions et répondant pleinement à la conception marxiste du devenir historique, avec l’application d’une praxis de « démocratie » et de « liberté » à l’intérieur de l’organisation. Il n’y a pas aujourd’hui un seul petit groupe de pseudo-marxistes qui ne comprennent la formule de Lénine autrement que signifiant « centralisme mitigé de démocratie », tandis que pour Lénine elle voulait dire que pour obtenir le maximum de centralisme et de discipline organisative dans le parti, l’utilisation de mécanismes démocratiques formels étaient nécessaires (et cela l’était vraiment pour les partis socialistes et social démocrates de la II Internationale).
Nous reviendrons largement sur ce problème, mais en attendant nous affirmons que, pour les marxistes authentiques, l’unique principe organisatif est le centralisme, et l’application de mécanismes démocratiques n’a été qu’un incident historiquement nécessaire pour réaliser la centralisation maximale de l’organisation. Pour aller dans ce sens, nous ferons la démonstration que nous, marxistes, sommes pour le centralisme « sans adjectifs » en opposition à n’importe quelle revendication d’« autonomie » et de « liberté ». C’est la lutte des marxistes « autoritaires » contre les « libertaires » à l’époque de la I Internationale ; c’est la lutte de Lénine pour le « centralisme bureaucratique » contre les Menchéviks depuis 1903 ; c’est notre position : « Celui qui se met à protester contre le centralisme sans adjectif ne peut être qu’un complice de la bourgeoisie ».
CITATIONS
Citation 18 – Les fondements du communisme révolutionnaire marxiste – 1957
« 19 – (…) Le cri final qui sort de leur cœur est toujours celui-ci : Centralisme bureaucratique, ou autonomie de classe ? Si l’antithèse avait été celle-ci, à la place de celle de Marx et de Lénine : « Centre dictatorial du Capital, ou du Prolétariat ? », nous serions pour le centralisme bureaucratique (ô, horreur!) qui à certains moments de l’histoire peut être un mal nécessaire, contrôlable par un parti exempt du marchandage des principes (Marx), du relâchement organisatif, du funambulisme tactique, et de la peste autonomiste et fédéraliste. Quant à l’ »autonomie de classe », c’est une couillonnerie intégrale ».
Citation 19 – Structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui – 1957« 114 – (…) Ce fut alors que, au sujet de la vie interne de l’Internationale, Lénine mit dans ses thèses historiques l’expression de « centralisme démocratique ». Nous de la Gauche italienne avions proposé – encore une fois les faits nous ont donné raison – de remplacer cette formule, que nous jugions dangereuse, par celle de « centralisme organique ». Nous avons tout de suite obéi, mais nous écrivons d’urgence que celui qui se met à fracasser le centralisme, outrage Marx, Lénine et la cause de la révolution : c’est un complice de plus de la conservation bourgeoise ».
Chapitre 3 – Différenciation des fonctions
Il est évident que soutenir la nécessité d’une organisation de parti centralisée et disciplinée implique, entre autre, une différenciation hiérarchique, qui partage les militants dans des fonctions diverses et de poids divers. Il doit y avoir dans le parti les chefs et les responsables pour les diverses fonctions. Il doit y avoir ceux qui commandent et ceux qui exécutent les ordres et il doit y avoir des organes différenciés adaptés à assurer ces fonctions. L’organisation du parti se présente ainsi, dans notre conception, avec une structure que nous avons de nombreuses fois définie comme étant pyramidale. Dans cette dernière, toutes les impulsions provenant des divers points de la structure convergent vers un nœud central unique et de celui-ci partent les dispositions pour tout le réseau organisatif. Nous expliquerons par la suite comment la différenciation des divers organes et la liaison des militants dans les diverses fonctions et dans les divers degrés de l’échelle hiérarchique est un fait naturel et organique, non comparable à la praxis du carriérisme bourgeois, ni à une pure et simple singerie. Pour l’instant il nous suffit d’aligner les citations qui démontrent la nécessité de cette différenciation et de cette hiérarchie si on veut parler d’organisation centralisée et soutenir que celle-ci n’est pas seulement la vision de la Gauche communiste, mais celle de Marx et de Lénine.
CITATIONS
Citation 20 – Lénine sur le chemin de la révolution – 1924
« (…) L’organisation en parti, qui permet à la classe d’être vraiment telle et de vivre en tant que telle, se présente comme un mécanisme unitaire dans lequel les différents « cerveaux » (non seulement les cerveaux mais aussi d’autres organes individuels) assument des tâches diverses en fonction des leurs aptitudes et potentialités, étant tous au service d’un but et d’un intérêt, qui se superposent de plus en plus intimement « dans le temps et dans l’espace » (…) Tous les individus n’ont donc pas la même place et le même poids dans l’organisation : au fur et à mesure que cette division de tâches se réalise selon un plan plus rationnel (plan qui aujourd’hui est pour le parti-classe, demain pour la société), il est parfaitement exclu que celui qui se trouve au plus haut apparaisse comme un privilégié par rapport aux autres. Notre évolution révolutionnaire ne va pas vers la désintégration, mais vers la connexion de plus en plus scientifique des individus entre eux ».
Citation 21 – Normes générales d’orientation – 1949« (…) Le parti n’est pas un cumul brut de petits grains équivalents entre eux, mais un organisme réel suscité par les déterminants et les exigences sociales et historiques, avec des réseaux, des organes et des centres différenciés pour l’accomplissement des diverses tâches. Le bon rapport entre de telles exigences réelles et la meilleure fonction conduit à la bonne organisation et non vice-versa ».
Citation 22 – Contenu original du programme communiste… – 1958« 19 – (…) Le parti que nous sommes certains de voir resurgir dans un lumineux avenir sera constitué d’une vigoureuse minorité de prolétaires et de révolutionnaires anonymes, qui pourront avoir différentes fonctions comme il en est ainsi des organes d’un même être vivant, mais elles seront liées, au centre ou à la base, à la norme inflexible qui les surplombe tous qui est celle du respect de la théorie ; de continuité et de rigueur de l’organisation ; d’une méthode précise d’action stratégique dont l’éventail d’éventualités admises est, dans ses veto inviolables de tous, tirée de la terrible leçon historique des dévastations de l’opportunisme ».
Citation 23 – Thèses supplémentaires… (Thèses de Milan) – 1966« 8 – (…) Par la nécessité même de son action organique, et pour réussir à avoir une fonction collective qui dépasse et abandonne tout personnalisme et tout individualisme, le parti doit distribuer ses membres entre les différentes fonctions et tâches qui forment sa vie. Le rapprochement des camarades dans de telles attributions est un fait naturel qui ne peut être guidé par des règles analogues à celles des carrières des bureaucraties bourgeoises. Dans le parti il n’y a pas de concours dans lesquels on lutte pour atteindre des positions plus ou moins brillantes ou plus en vue, mais on doit tendre à atteindre organiquement ce qui n’est pas une singerie de la division bourgeoise du travail, mais un ajustement naturel de l’organe-parti, complexe et articulé, à sa fonction ».
DEUXIEME PARTIE
Prémisse
Nous avons décrit la forme et la structure de l’organe Parti ; structure centralisée, existence d’organes différenciés et d’un organe central capable de coordonner, de diriger, de donner des ordres à tout le réseau ; discipline absolue de tous les membres de l’organisation dans l’exécution des ordres donnés par le centre ; aucune autonomie pour les sections ou les groupes locaux ; aucun réseau de communication divergent de celui unitaire qui relie le centre à la périphérie et la périphérie au centre. Cependant cette structure centralisée est typique non seulement du parti communiste mondial, mais aussi d’autres organismes : les chemins de fer doivent fonctionner selon la même structure centralisée sous peine d’arrêter de fonctionner ; il en est ainsi pour les grandes usines capitalistes. L’Etat bourgeois et également celui prolétarien ont aussi une structure fortement centralisée revendiquée par la bourgeoisie révolutionnaire en lutte contre les autonomies féodales ; les partis staliniens sont fameux pour leur centralisation rigide et la discipline de fer et terroriste imposée à leurs militants ; le parti fasciste a manifesté la même prétention à une centralisation absolue et tout aussi bien l’Eglise catholique, etc. Il ne suffit donc pas de reconnaître l’existence d’une structure organisative centralisée pour distinguer le parti de classe de tous les autres partis et organismes. Ce n’est pas seulement la structure organisative centralisée qui définit le parti de classe. Le centralisme n’est pas une catégorie a priori, une espèce d’entité ou de principe métaphysique qui s’applique sans être modifiée aux différentes phases historiques, aux différentes classes et organismes de classe. S’il en était ainsi, il serait cohérent de concevoir le développement historique comme une affirmation progressive du principe d’autorité ou vice versa comme la lutte constante et immanente entre le principe d’autorité et celui opposé de liberté et d’autonomie.
Une conception pareille signifierait remplacer le matérialisme marxiste par l’idéalisme le plus suranné. Selon le marxisme, des principes fixes et des prémisses immanentes n’existent pas dans le cours réel de l’histoire ; ni le principe autoritaire, ni le principe démocratique et libertaire.
Du point de vue matérialiste, on a constaté que, dans le cours historique, tout organisme économique, social ou politique a eu et a une structure organisée dont les caractéristiques dépendent des fonctions qu’il est appelé à assumer. En tant que marxiste, il sera ainsi exact de soutenir que, s’il est vrai que l’état bourgeois et l’état prolétarien présentent tous les deux une structure centralisée, despotique et répressive, ils sont toutefois complètement opposés, non seulement par la base sociale sur laquelle cette structure s’appuie et par les fonctions qu’elle doit développer, mais aussi, en conséquence, par le mode dans lequel cette structure se manifeste et développe ses fonctions. Si, d’un point de vue structurel, l’état du prolétariat avait été complètement identique à l’état bourgeois, il aurait été suffisant de chasser la bourgeoisie de la direction de la machine étatique, de faire diriger cette machine par le parti unique et le prolétariat, et peut-être faire voter seulement les prolétaires. En réalité, la bourgeoisie réalise le centralisme avec des moyens, des formes, des caractéristiques propres ; comme le prolétariat réalisera son centralisme étatique avec des formes, des méthodes, des instruments caractéristiques de l’essence de la classe prolétarienne. Tant il est vrai que le marxisme ne préconise pas la conquête même violente de la machine étatique bourgeoise, mais sa destruction complète et son remplacement par une autre machine étatique entièrement différente, même si elle est utilisée elle aussi à des fins de dictature, de violence et de terreur.
Au petit bourgeois historiquement impuissant à aller au delà des formes, il est impossible de comprendre que la structure de la machine parti mise sur pied par Mussolini et Hitler est tout autre que la machine, tout aussi centralisée, constituée par le parti bolchévique de Russie de l’époque de Lénine ; et non seulement par la base sociale, les finalités et les principes auxquels répondaient les deux organismes et qui étaient complètement opposés, mais aussi, en conséquence, par les méthodes, les instruments, la praxis et la dynamique organique des deux organismes. C’est pourquoi depuis un demi-siècle, Mussolini et Lénine sont associés dans l’esprit du petit bourgeois démocrate au spectre, terrible pour lui, du concept de dictature et de terreur.
Il existe pour nous marxistes une relation directe entre la classe sociale dont un mouvement déterminé est l’expression, ses principes, ses finalités, les moyens nécessaires à les atteindre, et les caractéristiques, les moyens, les méthodes qu’elle doit utiliser pour parvenir à une action et à une structure centralisée et unitaire. C’est pourquoi il est juste de dire que l’état bourgeois réalise son centralisme, inhérent à sa nature de classe, en s’appuyant sur la farce de la volonté populaire consultée périodiquement et en réalité sur la création d’une machine bureaucratique et militaire énorme rassemblée non par la conviction, mais par la coercition et par l’argent. L’état prolétarien réalisera son centralisme qui ne proviendra pas de consultations démocratiques ni du « peuple » ni des seuls prolétaires, mais de leur participation de manière de plus en plus large au développement effectif des fonctions étatiques, et par conséquent, de la disparition progressive de l’appareil bureaucratique. Nous aurons pour réaliser cela la répression, la violence de classe, la centralisation absolue sans avoir la bureaucratie et l’armée permanente : telle est la leçon de la Commune de Paris à laquelle Marx reprocha de ne pas avoir été suffisamment terroriste et centraliste, mais dont il exalta l’existence de chefs, une direction avec des pouvoirs absolus, un terrorisme de classe, sans avoir de bureaucrates et des corps militaires de métier. L’équation centralisme égale bureaucratisme est donc fausse ; il est historiquement vrai pour l’état bourgeois, mais ne le sera pas pour l’état prolétarien, si nous ne voulons pas renier le marxisme.
Les communautés primitives réalisaient un centralisme très stricte et une discipline absolue de l’individu au groupe social sans besoin d’aucune coercition ou machine spéciale, en se fondant exclusivement sur l’identité d’intérêts et la solidarité de tous dans la lutte contre l’environnement naturel ennemi et contre les autres groupes. La communauté primitive est un exemple d’organisation centralisée et différenciée sans coercition. Il en sera de même pour la société communiste future. Mais est fondamentale la thèse marxiste qui affirme que seulement lorsqu’il y eut entre les membres d’un groupe social des intérêts matériels inconciliables, une rupture coercitive spéciale fut nécessaire afin d’obtenir la même centralisation qui dans la communauté primitive s’obtenait de façon naturelle, spontanée, organique.
Que le développement centraliste des fonctions et l’existence d’un appareil bureaucratique et coercitif ne soient absolument pas la même chose, est une question que ne peuvent comprendre les sociaux démocrates étrillés par Lénine dans Etat et Révolution, lesquels soutenaient que la nécessité de la machine étatique était éternelle, parce qu’autrement les intérêts individuels auraient désagrégé la société, tandis que le postulat et le but du communiste est la société sans état, sans moyens de coercition sur les hommes avec la conclusion qu’en elle la centralisation sera maximale et beaucoup plus complète que dans la société actuelle et se fondera sur un comportement naturel et spontanément solidaire des hommes entre eux.
Dans la société communiste, les hommes seront-ils tous égaux, l’un la vilaine ou la belle copie de l’autre, et pour toute l’espèce ? C’est la vieille lubie bourgeoise, avec celle qui veut que les individus n’étant pas contraints à travailler, la production s’arrêtera dans une indolence collective. Il y aura des individus avec des caractéristiques diverses, plus ou moins dotés de moyens physiques et cérébraux ; la société connaîtra une diversification de fonctions et d’organes affectés à des fonctions variées, et elle distribuera organiquement et naturellement les divers individus dans les diverses fonctions. Ce qu’il n’y aura plus, c’est la division sociale et technique du travail, et la société donnera les moyens à tous les hommes d’être capables d’assumer toutes les fonctions essentielles (Engels dans L’Antidürhing). Les moyens de production et de vie seront la propriété de toute la société, et en conséquence, sera exclu pour toujours le fait que l’individu le mieux doté se comporte comme un privilégié confrontés aux autres ; bien au contraire, ses qualités « supérieures » seront un bénéfice pour la société, et seront au service de celle-ci.
Si ces considérations s’alignent avec la tradition marxiste, il ne suffit pas alors d’une organisation centralisée dans le parti, dont tous les membres répondent comme un seul homme à des impulsions provenant d’un point central unique. Il ne suffit pas non plus de dire, comme le disaient les anarchistes, que les communistes aussi sont « autoritaires » et de revendiquer contre eux la « liberté » de l’individu ; et il ne suffit pas également de déclarer stupidement que vice versa nous sommes pour la soumission au principe d’autorité, et par conséquent que le centralisme quel qu’il soit nous convient, pour qu’il ait centralisme, la discipline quelle qu’elle soit pour qu’il y ait discipline. Nous avons réfuté tout ceci mille fois dans notre histoire de parti.
Du point de vue marxiste, ayant défini le fait que l’organe parti pour réaliser les tâches auxquelles l’histoire nous appelle, a besoin de posséder une structure absolument centralisée, il sera pourtant nécessaire d’analyser de quelle façon cette structure peut s’accomplir dans un organisme particulier comme l’est le parti communiste. Et nous devrons alors étudier quelles sont les caractéristiques physiologiques de cet organisme, quelle est la dynamique de son développement et de son action, quelles sont ses maladies et ses dégénérescences, quelle influence les événements historiques des luttes de classe ont sur lui. Seulement alors nous serons en mesure de décrire moins superficiellement l’essence du centralisme et de la discipline propres à cet organe historique particulier : l’organe parti communiste. Non pas un centralisme quelconque et une discipline quelconque, description banale qui se résumerait en ces deux lignes : « il doit y avoir un centre qui commande et une base qui obéit » ; avec l’adjonction que, du moment que nous sommes antidémocratiques, nous ne voulons ni le compte des textes des particuliers, ni l’élection des dirigeants, et que ne nous fait pas horreur le fait que commande d’une manière totale un comité restreint, voire un homme seul, sans avoir besoin que son pouvoir soit sanctionné par la majorité des inscrits démocratiquement consultée. Toutes choses que nous acceptons, mais qui ne servent pas à expliquer la dynamique réelle à travers laquelle l’organe parti réalise sa centralisation maximale, ou vice versa, la perd et dégénère lors de phases défavorables à la lutte révolutionnaire de classe. Elles ne nous servent pas non plus à comprendre comment l’organe devient robuste, croît et se renforce afin de vaincre les maladies qui peuvent le frapper. Tout ceci est à expliquer pour parvenir à comprendre quelle est l’essence du centralisme et de la discipline communiste.
Il faut, comme nous l’avons fait dans toutes nos thèses et particulièrement dans les Thèses de Naples de 1965, donner non pas une recette d’organisation (la « recette » est exprimée dans le terme même de centralisme), mais décrire la vie réelle du parti communiste, les vicissitudes auxquelles il a été soumis dan sa longue histoire, les maladies qui l’ont frappées mille fois et l’efficacité des remèdes que tour à tour on lui a appliqués pour le guérir. Il faut étudier l’histoire du parti depuis 1848 à aujourd’hui, le voir se mouvoir dans le contexte historique, dans les phases d’avancée et celles de recul de la révolution à l’échelle mondiale. C’est seulement de ceci que peuvent se déduire les leçons qui peuvent et doivent être utilement assimilées par le parti actuel en le rendant plus fort et plus capable de résister à ces facteurs matériels de signe négatif qui détruisirent trois Internationales et un mouvement révolutionnaire du prolétariat qui semblait voué, dans les années du premier après guerre, à la plus splendide victoire sur toute la planète.
Débiter la petite doctrine selon laquelle tout se réduit à une déficience de centralisme et que toute la leçon à tirer est que nous avons besoin d’une structure encore plus centralisée que celle du parti bolchevique et de la Troisième Internationale, signifie tromper le parti et falsifier toute sa tradition. Comment obtenir une centralisation maximale dans le parti ? Quelles maladies minent la centralisation absolue et la discipline absolue ? En possédant une distribution de chefs plus rigides et totalitaires que furent Lénine, Trotski et Zinoviev ? Ou en possédant une base de militants plus disciplinés, plus attachés à la cause du communisme, plus obéissants et héroïques que ne le furent les militants du parti allemand qui fut toujours peu centralisé ? Ou bien en informant mieux de la doctrine historique marxiste chacun de nos militants, dans une série infernale qui voudrait que si un militant n’a pas bien étudié tous les textes de parti, il n’est pas programmé, il ne peut militer de manière disciplinée dans l’organisation ?
A ces demandes, nous répondons en analysant l’histoire du parti à travers les leçons que la Gauche en a tirées, et qui sont codifiées dans des textes et thèses que personne ne peut modifier, mettre à jour, ou simplement oublier de citer, parce qu’ils se trouvent dans une ligne continue qui va de 1912 à 1970 ; plus de cinquante années durant lesquelles le problème de la vie, du développement, de la dégénérescence pathologique de l’organe parti a été établi et toujours résolu de la même façon. Commençons donc par examiner les caractéristiques de cet organe parti. Avec celles-ci seulement nous comprendrons quelles peuvent être les méthodes adaptées pour le centraliser et le discipliner au maximum, ou vice versa, pour le désagréger et le détruire.
Chapitre 1 – Parti historique et parti formel
Comme nous l’avons rappelé dan nos thèses de 1965, Marx est le premier à utiliser cette distinction : parti dans son acceptation historique et parti contingent ou formel, c’est-à-dire les diverses formations organisées de combattants révolutionnaires dans lesquelles, au cours de l’histoire, la doctrine, le programme, les principes du parti communiste se sont incarnés. C’est en d’autres termes la tranchée, la barricade établie par l’histoire il y a plus de cent ans, sur laquelle se rangent avec une fortune variée les diverses générations de prolétaires révolutionnaires. Le prolétariat ne naît pas aujourd’hui en tant que classe révolutionnaire, n’exprime pas aujourd’hui pour la première fois son parti de classe, son organe politique, sans lequel il n’est pas capable d’action unitaire en vue d’un but commun, c’est-à-dire sans lequel il n’est pas une classe ; il l’a exprimé à l’aube de la société capitaliste, dans le lointain 1848, quand il a été capable d’une part de donner vie aux premières insurrections armées, de l’autre de rencontrer une théorie que le développement des forces productives et de la pensée théorique humaine avaient amené à maturation, mais qui, par sa nature, était seulement utilisable par une classe révolutionnaire qui voyait dans la destruction complète du régime capitaliste la route de son émancipation. Depuis lors, la rencontre de la théorie marxiste avec la réalité brûlante de la lutte sociale a donné vie au parti communiste marxiste en tant que phalange de militants de la révolution dotés collectivement de la puissante arme de lecture de l’histoire qu’est le marxisme et, par conséquent, en mesure de tirer les leçons et les expériences aussi bien des défaites que des victoires du prolétariat. « Sans théorie révolutionnaire il ne peut y avoir de mouvement révolutionnaire » : voici la thèse de Lénine. Et le parti existe quand un noyau grand ou petit de révolutionnaires, poussés à combattre par d’obscures déterminations sociales la société présente, s’empare de la théorie comme d’une arme et l’utilise comme un guide pour l’action.
Chaque fois que dans l’histoire s’est vérifié, sous la poussée de suggestions diverses, l’abandon de ce patrimoine historique qui comprend non seulement la théorie, les principes et les finalités, mais aussi l’expérience historique de la marche laborieuse de la révolution, le parti formel, c’est-à-dire l’organisation de combat d’une époque donnée ou d’une génération prolétarienne donnée, a inévitablement abandonné le chemin et s’est trouvé à la fin du côté de l’ennemi de classe. Pour nous donc le parti existe et se développe et marche vers la victoire seulement quand il est capable de continuer à adhérer à la base du parti historique ; si cette base est seulement égratignée, surviennent les trahisons et les désertions dont est pleine l’histoire des partis formels. Maintenant le fait que l’organisation révolutionnaire continue à adhérer aux points cardinaux du parti historique dont il émane n’est pas garanti par des facteurs de type culturel ou didactique par lesquels, ayant appris par cœur certains textes, on puisse dire avoir les papiers en règle avec le parti historique ou d’autres bêtises de ce genre. Le patrimoine historique du parti doit façonner, pénétrer toute l’action même quotidienne, même limitée, du parti formel. Et cette transfusion continue de l’expérience historique dans l’action présente du parti est avant tout un fait collectif de l’organisation, non un fait individuel de particuliers plus ou moins illuminés, plus ou moins savants. Ce qui doit devenir le patrimoine de l’organisation militante est la notion de cette adhésion absolue entre leur action, entre ce qu’ils disent et font aujourd’hui et la théorie, les principes, l’expérience historique passée, et que celle-ci, et non leur opinion personnelle et ni même collective, aura toujours l’autorité maximale dans toutes les questions de parti. Qui donne les ordres dans le parti ? Nous l’avons toujours affirmé : pour nous avant tout, c’est le parti historique qui donne les ordres, parti historique auquel on doit une obéissance et une fidélité absolue. Et avec quel microphone le parti historique dicte ses ordres ? Ce peut être un seul homme ou des millions d’hommes ; ce peut être le sommet de l’organisation, mais ce peut être également la base qui appelle le sommet à respecter les données sans lesquelles l’organisation même cesse d’exister.
Nous écrivions en 1967 dans un texte que nous citons, que dans le parti personne ne commande mais tous sont commandés ; personne ne commande parce qu’on ne réclame pas à une tête individuelle la solution du problème ; tous sont commandés, parce que même le centre le plus absolu ne peut donner des ordres qui ne soient pas sur la ligne continue du parti historique.
Dictature sur tous, centre et base, des principes, des traditions et des finalités du mouvement communiste, prétention légitime du centre à être obéi sans opposition tant que ses ordres restent sur cette ligne qui doit se manifester dans chaque action du parti, revendication de la base, non pas à être consultée chaque fois qu’un ordre est donné, mais à l’exécuter seulement et tant qu’il est sur la ligne impersonnelle acceptée par tous du parti historique. Il y a donc dans le parti des hiérarchies et des chefs ; il s’agit là d’instruments techniques dont le parti ne peut se passer, parce que son action doit être à tout moment unitaire et centralisée, doit répondre au maximum d’efficacité et de discipline. Mais ces organes de parti ne décident pas de la direction de l’action en partant de leur tête plus ou moins géniale ; ils doivent se soumettre eux aussi aux décisions qu’a prises surtout l’histoire et qui sont le patrimoine collectif et impersonnel de l’organe parti.
CITATIONS
Citation 24 – La Russie dans la grande révolution et dans la société contemporaine – 1956
« III. 29 – Vie interne du parti de classe (…) Sur la question de l’Autorité générale que le communisme révolutionnaire doit mettre à la tête, nous retournons aux critères de l’analyse économique, sociale et historique. Il n’est pas possible de faire voter les morts, les vivants et ceux qui ne sont pas encore nés. Tandis qu’une telle opération, dans la dialectique originale de l’organe parti de classe, devient possible, réelle et féconde, même dans une dure et longue route faite d’épreuves et de terribles luttes ».
Citation 25 – Considérations sur l’activité organique du parti… – 1965
12 – « (…) Quand nous déduisons de notre doctrine invariante que la victoire révolutionnaire de la classe laborieuse ne peut être obtenue qu’avec le parti de classe et la dictature de ce parti, quand nous affirmons, guidés par les paroles de Marx, qu’avant l’existence du parti révolutionnaire et communiste le prolétariat est peut-être une classe pour la science bourgeoise, mais pas pour Marx ni pour nous, voici ce qu’il faut en conclure : la victoire exige l’existence d’un parti méritant à la fois le nom de parti historique et de parti formel ; autrement dit, elle exige que l’action et l’histoire réelles aient résolu la contradiction apparente – qui a dominé un long et difficile passé – entre parti historique, c’est-à-dire contenu (programme historique invariant) et parti contingent, c’est-à-dire forme, agissant comme force et pratique physique d’une partie décisive du prolétariat en lutte ».
13 – (…) Si la section née en Italie sur les ruines du vieux parti de la II Internationale fut particulièrement portée à saisir la nécessité de la soudure entre le mouvement historique et sa forme actuelle, ce n’est pas grâce au mérite des individus, mais pour des raisons historiques : elle avait mené des luttes particulièrement tenaces contre les formes dégénérées, en refusant toute infiltration non seulement des courants dominés par le nationalisme, le parlementarisme, et le démocratisme, mais également des courants (comme le maximalisme en Italie) qui se laissèrent influencer par un extrémisme de nature petite-bourgeoise comme l’anarcho-syndicalisme. Ce courant de gauche lutta particulièrement pour rendre rigoureuses les conditions d’adhésion (construction de la nouvelle structure formelle) ; il les appliqua pleinement en Italie, et quand elles donnèrent des résultats imparfaits en France, en Allemagne, etc., il fut le premier à y voir un danger pour toute l’Internationale.
«La situation historique (l’Etat prolétarien s’était constitué dans un seul pays, alors que dans les autres on n’avait pas réussi à prendre le pouvoir) rendait difficile la claire solution organique consistant à laisser à la section russe le gouvernail de l’organisation mondiale.
«La Gauche fut la première à comprendre qu’au cas où des déviations, dans l’économie intérieure comme dans les rapports internationaux, commenceraient à apparaître dans le comportement de l’Etat russe, il en résulterait une dissociation entre la politique du parti historique, c’est-à-dire de tous les communistes révolutionnaires du monde, et la politique d’un parti formel défendant les intérêts de l’Etat russe contingent ».
14 – « Depuis, cet abîme est devenu si profond que les sections « apparentes » qui dépendent du parti-guide russe font au sens éphémère une vulgaire politique de collaboration avec la bourgeoisie, qui n’a rien à envier à la pratique traditionnelle des partis corrompus de la II Internationale.
«C’est ce qui donne la possibilité (nous ne disons pas le droit) aux groupes issus de la lutte de la Gauche italienne contre la dégénérescence de Moscou, de comprendre mieux que tout autre à quelles conditions le parti véritable, actif, c’est-à-dire le parti formel, peut demeurer fidèle aux caractères du parti historique révolutionnaire qui potentiellement existe au moins depuis 1847, et qui pratiquement s’est affirmé dans de grandes déchirures historiques, à travers la série tragique des défaites de la révolution ».
Citation 26 – Thèses sur la tâche historique, l’action et la structure du parti… (Thèses de Naples) – 1965
11- « (…) Indéniablement, dans l’évolution suivie par les partis, on peut opposer à la ligne ascendante du parti historique la ligne tourmentée des partis formels, avec ses zigzags, ses hauts et ses bas, voire ses chutes brutales. Les marxistes de gauche s’efforcent précisément d’agir sur la ligne brisée des partis contingents pour la ramener à la courbe continue et harmonieuse du parti historique.
« (…) La Gauche communiste a toujours considéré que sa longue lutte contre les tristes vicissitudes contingentes des partis formels du prolétariat s’est déroulée en affirmant des positions qui s’enchaînent de façon continue et harmonieuse dans le sillage lumineux du parti historique, qui traverse sans se briser les années et les siècles, depuis les premières affirmations de la doctrine prolétarienne naissante jusqu’à la société future, que nous connaissons bien dans la mesure même où nous avons bien appris à connaître les tissus et les centres nerveux de l’odieuse société présente, que la révolution doit abattre ».Chapitre 2 – Adhésion au parti
Comme nous nions que le parti soit un regroupement de conscients, d’apôtres et de héros, de même la vision marxiste correcte nie que l’adhésion au parti provienne d’un fait de compréhension rationnel de la part de singuliers, lesquels ayant compris les positions du parti choisissent de les soutenir par leur labeur. Notre thèse est que la compréhension rationnelle et l’action ne sont pas non seulement des faits séparables et séparés l’un de l’autre, mais que chez le singulier, l’action précède toujours la compréhension et la conscience. Même chez le singulier qui adhère au parti. Pour nous il existe en premier lieu le développement des forces productives qui détermine la division en classes de la société et pousse les hommes à prendre position par rapport à ce conflit dont ils peuvent avoir plus ou moins conscience.
Si, selon le marxisme, les sociétés ne se reconnaissent pas avec la conscience qu’elle ont d’elles-mêmes, mais il est nécessaire d’en analyser l’anatomie économique pour comprendre leurs expressions idéales, ceci vaut également pour les classes qui ont assumé dans l’histoire des fonctions révolutionnaires, et qui ont toujours eu une conscience mystifiée et déformée de leur fonction historique. Seul le prolétariat moderne a pu se forger une conscience scientifique du devenir historique, de ses finalités et de son action, mais cette conscience n’appartient pas à tous les ouvriers pris individuellement ou collectivement, et qui sont poussés à la bataille par des déterminations matérielles et inconscientes. Cette conscience n’existe pas non plus chez les individus qui adhérent au parti de classe, eux aussi déterminés à se ranger sur le front du communisme grâce à des facteurs matériels et sociaux, comme ce sont ces mêmes facteurs qui peuvent déterminer des individus à abandonner le combat.
C’est la lutte historique qui voit se ranger deux classes sociales ayant des intérêts inconciliables, et que personne ne peut éliminer, parce que cette lutte a ses racines dans le mécanisme productif de la société présente qui détermine les individus à se ranger sur l’un ou l’autre front indépendamment de la conscience qu’ils peuvent avoir individuellement des lignes de la tranchée et des plans de bataille. Ce sont des forces historiques, sociales et matérielles qui poussent les individus à adhérer au parti, à accepter, comme nous l’avons toujours dit, ce bloc univoque de théorie et d’action que constitue le parti, sans même avoir jamais lu des textes de Marx ou de Lénine. La conscience n’est pas dans l’individu, ni avant ni après son adhésion, et ni après une très longue militance, mais dans l’organe collectif qui est composé de vieux et de jeunes, de cultes et d’incultes, organe collectif qui développe une action complexe et continue sur le fil d’une doctrine et d’une tradition invariantes.
C’est l’organe parti qui possède la conscience de classe, parce cette possession est niée à l’individu, et ne peut exister que dans une organisation qui sait uniformiser tous ses actes, son comportement, sa dynamique interne et externe sur les lignes préexistantes de la doctrine, du programme, et de la tactique, et qui sache croître et se développer sur cette base ; cette base s’accepte en bloc même sans l’avoir d’abord comprise. Cet aspect mystique dans l’adhésion au parti est une notion qui peut épouvanter seulement le petit bourgeois illuministe convaincu que tout s’apprend en lisant et en étudiant les livres.
En 1912 nous opposâmes aux culturistes qui voulaient transformer la Fédération de la Jeunesse Socialiste en une « école de parti » selon la maudite formule : « apprendre avant, agir ensuite », que le fait pour les jeunes d’adhérer à notre front de bataille n’était pas culturel, mais un fait d’enthousiasme, d’instinct et de foi. Et qu’il s’agisse là de pure matérialisme est évident même au bourgeois qui sait que son puissant appareil scolastique devient incapable de faire apprendre quelque chose quand « l’intérêt », c’est-à-dire la poussée matérielle qui détermine les individus à apprendre, vient à manquer.
On apprend dans le parti, et les idées se clarifient en participant au travail complexe collectif qui se développe toujours sur trois plans : défense et martelage de la théorie, participation active aux luttes que les masses entreprennent, organisation. En dehors de cette participation au travail réel du parti, il ne peut y avoir compréhension et conscience. Dans le parti se développe un travail continu de préparation théorique, d’approfondissement des lignes programmatiques et tactiques, d’explication, à la lumière de la doctrine, des faits qui se déroulent sur l’arène sociale tandis que se déroule contemporainement et sans rupture le travail pratique, organisatif, de bataille et de pénétration au sein du prolétariat. Le militant apprend en participant activement à ce travail complexe et seulement dans la mesure où il est immergé en lui et se laisse submerger par lui. Il n’y pas d’autre façon d’apprendre, et nos thèses ont toujours affirmé que la division en compartiments étanches de l’activité théorique et de celle pratique est mortelle à l’égard non seulement du parti, mais aussi de chacun des militant pris individuellement.
En décrivant la façon dont l’organe parti réalise le passage de la théorie et de la tradition révolutionnaire entre les générations, et se laisse pénétrer dans son ensemble par cette théorie et cette tradition, nous ne pourrons donc pas y voir une espèce de plan scolastique selon lequel les jeunes qui se rapprochent du parti sont rapidement endoctrinés par des enseignants experts en marxisme, et sont invités à étudier de « brefs cours » déterminés pour ensuite passer à la véritable militance et à la bataille pratique. Nous y voyons au contraire une collectivité qui étudie tandis qu’elle combat, et combat tandis qu’elle étudie, et apprend autant de l’étude que de la bataille ; nous y voyons par conséquent une collectivité qui agit, un organe qui vit d’une activité complexe et multiple dont les aspects variés ne sont jamais séparables l’un de l’autre. Et le jeune est attiré et adhère à ce travail complexe, s’immerge en lui et trouve en lui sa place, organiquement, dans le déroulement même du travail ; on ne demande à personne un diplôme, ni avant ni après son adhésion, comme personne ne passe d’examens : l’examen est pour tous le travail qui doit être réalisé et qui sélectionne organiquement les individus à une place.
Pour l’adhésion au parti, on réclame des caractéristiques toutes autres que celles de la culture « marxiste » et la connaissance individuelle de notre doctrine ; on demande des dons que Lénine appela courage, abnégation, héroïsme, volonté de combattre ; c’est pour vérifier ces qualités qu’on différencie le sympathisant ou candidat du militant, le soldat actif de l’armée révolutionnaire ; certes pas parce que le sympathisant ne « sait » pas encore, tandis que le militant possède la conscience. S’il en était ainsi, toute la conception marxiste tomberait, parce que le parti communiste est cet organisme qui doit, dans les moments de la reprise révolutionnaire, organiser en son sein des millions d’hommes qui n’auront ni le temps, ni la nécessité de suivre des cours de marxisme même accélérés, et adhéreront à nous non pas parce qu’ils savent, mais parce qu’ils sentent « de façon instinctive et spontanée et sans le moindre cours d’étude qui puisse singer des qualifications scolastiques ». Il serait stupide, en outre d’être antimarxiste, de soutenir que ces « derniers arrivés » seront utilisés comme « base », et les dirigeants seront ceux qui ont eu le temps d’ »apprendre » et de « préparer ». Nous nous préparons d’une seule façon : en participant au travail collectif du parti. Et le militant de parti est pour nous non celui qui connaît la doctrine et le programme, mais celui qui « a su oublier, renier, s’arracher de l’esprit et du cœur, la classification dans laquelle l’a rangé l’état civil de cette société en putréfaction ; celui qui se voit et s’intègre dans la perspective millénaire qui unit nos ancêtres des tribus en lutte contre les bêtes féroces aux membres de la communauté future, vivant dans la fraternité et la joyeuse harmonie de l’homme social » (Considérations sur l’activité organique du parti quand la situation générale est historiquement défavorable n°11, 1965).
Il est certain que celui qui pense que d’abord il faut savoir tout, avoir tout compris et seulement après on peut agir, ne s’est rien arraché de l’esprit ni du cœur ; ou bien celui qui conçoit le parti comme une grande académie pour la préparation de « cadres ». Celui-ci est immergé jusqu’au cou dans le mythe le plus putride de la société actuelle en putréfaction : celui que l’individu puisse avec son misérable cerveau apprendre et décider quelque chose d’autre qui ne soient les dictées des classes dominantes, manipulatrices rusées de culture et d’idées.
CITATIONS
Citation 27 – Motion du courant de gauche sur « Education et culture » – 4ème Congrés de la Fédération des jeunes socialistes à Bologne -1912
« Le Congrès, considérant qu’en régime capitaliste l’école représente une arme puissante de conservation dans les mains de la classe dominante, qui vise à donner aux jeunes une éducation qui les rend respectueux et résignés vis à vis du régime actuel, et les empêche de distinguer les contradictions essentielles, relevant donc le caractère artificiel de la culture actuelle et des enseignements officiels, dans toutes leurs phases successives, et retenant qu’aucune confiance n’est à attribuer à une réforme de l’école dans le sens laïc et démocratique (…) retient que l’attention des jeunes socialistes doit plutôt être tournée vers la formation du caractère et du sentiment socialistes ; considérant qu’une telle éducation peut être donnée seulement dans l’ambiance prolétarienne quand celle-ci vit de la lutte de classe entendue comme une préparation aux conquêtes les plus grandes du prolétariat, repoussant la définition scolastique de notre mouvement et toute discussion sur la soi- disant fonction technique, il croit que, comme les jeunes trouveront dans toutes les agitations de classe du prolétariat le meilleur terrain pour le développement de leur conscience révolutionnaire, de même les organisations ouvrières pourront puiser de la collaboration active de leurs éléments les plus jeunes et les plus ardents, cette foi socialiste qui seule peut et doit les sauver des dégénérescences utilitaires et corporatistes ; il affirme en conclusion que l’éducation des jeunes se fait plus dans l’action que dans l’étude régulée par des systèmes et des normes presque bureaucratiques et par conséquent exhorte tous les adhérents au mouvement des jeunes socialistes :
«a) à se réunir beaucoup plus souvent que ne le prescrivent les statuts pour discuter entre eux des problèmes de l’action socialiste, en se communicant les résultats des observations des lectures personnelles et en s’habituant de plus en plus à la solidarité morale de l’ambiance socialiste ;
«b) à prendre une part active à la vie des organisations de métier ».
Citation 28 – Fantômes à la Carlyle – 19533 – « Hier – Culture et sentiment (…) la conscience théorique – défendue du bec et des ongles par le même courant de gauche comme étant une dotation du parti et du mouvement de jeunesse – ne doit pas être posée comme comme condition paralysante, tous devant avoir la possibilité de combattre sous la simple impulsion d’un sentiment et d’un enthousiasme socialiste, découlant naturellement des conditions sociales. Ceux qui ne comprirent rien à cette position dialectique, et considèrent même que, à l’égard des moteurs qui agissent dans une âme juvénile, la foi et le « fanatisme » passaient avant la science et la philosophie, racontèrent beaucoup d’énormes bêtises, et parlèrent du renouveau d’un culte du héros, et de (…) l’abandon de Marx pour adhérer à Carlyle !1»
Citation 29 – La structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui et l’étape… – 1959« 3ème Séance – 18 – Marx et le « communisme rouge » – On demande au militant communiste la force du muscle qui frappe avant que ne l’oriente la pensée et la conscience, comme le grand marxiste Lénine le démontra magistralement dans Que faire ? ».
Citation 30 – La structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui et l’étape… – 1959« 3 ème Séance – 30 – Facile dérision – Quand à un certain point, notre banal contradicteur (…) nous dira que nous construirons ainsi notre mystique, se posant lui, le pauvre, comme un esprit ayant dépassé tous les fidéismes et les mystiques, et se moquera de nous en nous décrivant comme nous prosternant devant les tables mosaïques ou talmudiques des bibles ou des corans, d’évangiles ou de catéchismes, nous lui répondrons que même ainsi il ne nous aura pas induit à prendre la position d’inculpé à les défendre, et que – à part l’utilité de taquiner le philistin présent de tout temps – nous n’avons aucune raison de traiter comme une offense l’affirmation qu’une mystique, et si l’on veut un mythe, peut encore être adéquate à notre mouvement, tant qu’il n’a pas triomphé dans la réalité (qui précède dans notre méthode toute conquête ultérieure de la conscience humaine) ».
Citation 31 – Sur le texte de Lénine « L’extrémisme », condamnation des futurs renégats – 1960« 18 – Histoire du bolchévisme (…) La base de la discipline provient en premier lieu de la « conscience de l’avant garde prolétarienne », c’est-à-dire de cette minorité du prolétariat qui se réunit dans les strates avancées du parti, et tout de suite après Lénine indique les qualités de cette avant garde avec des paroles qui ont un caractère plus « passionnel » que rationnel, soutenant que, comme il l’a mis en évidence dans tant d’autres de ses écrits (Que faire?), le prolétariat communiste adhère au parti par intuition et non par rationalisme. Cette thèse fut soutenue dès 1912 par la jeunesse socialiste italienne contre les « immédiatistes » – qui sont toujours, à l’égal des anarchistes, « éducationnistes » – dans la lutte entre culturistes et anticulturistes, comme on disait alors, où les seconds, en invoquant un fait de foi et de sentiment et non de niveau scolastique dans l’adhésion du jeune révolutionnaire, démontraient qu’ils restaient sur le terrain d’un matérialismes strict et de rigueur de la théorie du parti. Lénine, qui ouvrit des enrôlements et non des académies, parle ici de dons de « dévotion, fermeté, abnégation, héroïsme ». Nous, élèves éloignés, nous avons récemment osé parler ouvertement, par une décision dialectique, de fait « mystique » dans l’adhésion au parti ».
Citation 32 – Considérations sur l’activité organique du parti dans les situations défavorables – 196511 – « Les décharges à haute tension qui ont jailli des pôles de notre dialectique nous ont appris que le camarade, le militant communiste et révolutionnaire, est celui qui a su oublier, renier, s’arracher de l’esprit et du cœur la classification dans laquelle l’a rangé l’état civil de cette société en putréfaction ; celui qui se voit et s’intègre dans la perspective millénaire qui unit nos ancêtres des tribus en lutte contre les bêtes féroces aux membres de la communauté future, vivant dans la fraternité et la joyeuse harmonie de l’homme social ».
Chapitre 3 – Le parti en tant qu’organisation d’hommes
Le parti est une organisation d’hommes : vieille histoire et indéniable réalité.
L’organisation combattante est composée d’individus aux caractéristiques et capacités diverses, provenant d’ambiances sociales diverses, comme d’expériences individuelles diverses. Il s’agit de savoir ce qui relie ensemble ces hommes en une organisation unique : ce qui les relie évidemment, c’est l’adhésion à un ensemble de théories, principes, finalités et à une ligne d’action qui est propre à l’organe parti communiste dans son histoire et que les individus, quelque soit leur provenance, reconnaissent comme leur et à laquelle ils doivent une fidélité absolue.
Les individus qui composent le parti n’ont pas individuellement conscience de ce patrimoine historique auquel ils ont adhéré de façon instinctive, et, comme nous l’affirmons ailleurs, mystique.
La conscience est possédée par l’organe collectif non seulement dans le sens de l’activité commune de tous les membres du parti, activité en même temps théorique et pratique, mais dans le sens plus ample d’activité collective sur la base de normes théoriques programmatiques et tactiques et de finalités préexistantes à la collectivité même opérant à une époque déterminée et en un lieu déterminé.
A cette collectivité opérante, on demande une seule chose : de rester dans toute son action adhérente au fil continu qui relie le passé à l’avenir, de ne rien innover, de ne rien inventer, de ne rien découvrir. A l’individu, qui fait partie de cette collectivité, on demande de donner sa contribution en cerveau et en bras afin de faire marcher l’organisation sur la base tracée et engagée par tous. Et alors qui établit la direction du parti, que doit dire et faire la collectivité parti ? C’est la théorie, les principes, les finalités, le programme du parti qui se traduisent en activité, qui l’établissent ; activité d’étude, de recherche, d’interprétation des faits sociaux et d’intervention active en eux. C’est de cette activité collective que doivent sortir les décisions pratiques qui ne doivent d’aucune façon enfreindre la base historique sur laquelle le parti s’appuie. C’est le centre mondial qui donne les ordres de mouvement à tout le réseau, centre mondial qui est une fonction qui peut être réalisée par un seul homme ou par un groupe d’hommes, mais ce centre même est une fonction du parti, est le produit de l’activité collective du parti, et les ordres ne sortent pas de ses plus ou moins grandes capacités cérébrales, mais constituent le nœud de liaison d’une activité qui implique tout l’organisme et qui doit rester sur la base du parti historique.
Dans notre conception, on ne consulte pas la totalité des individus qui composent le parti pour définir la direction de celui-ci,mais elle n’est pas non plus définie par le groupe qui assume la fonction centrale ; cette fonction centrale exprime des décisions qui ont une valeur engageant tous les militants dans la mesure où elles s’appuient sur le patrimoine historique du parti et sont le résultat de l’oeuvre et de la contribution de l’organisme entier. Notre thèse est donc celle qui affirme que l’on n’attribue pas aux individus le mérite de la bonne marche du parti, ni la faute de son éventuel égarement. Notre problème ne sera jamais celui de la recherche d’ »hommes meilleurs » qui garantissent la bonne marche du travail ; nous n’irons jamais, comme il en résulte de toutes nos thèses, chercher un remède à une erreur en déplaçant des individus dans la structure hiérarchique du parti. Aux individus considérés particulièrement, la théorie nie conscience, mérite et faute, et les considère exclusivement comme des instruments plus ou moins valides de l’activité collective ; elle considère aussi leurs actions, qu’elles soient correctes ou erronées, comme étant le fruit de déterminations impersonnelles et anonymes, et non de leur volonté. C’est le travail collectif sur la base d’une saine tradition qui sélectionne les individus aux différents niveaux de la hiérarchie et aux diverses fonctions qui définissent l’organisme parti. Mais la garantie du déroulement correct des fonctions n’est pas donnée par le cerveau ou par la volonté d’un individu ou d’un groupe : il est au contraire le résultat du déroulement de tout le travail du parti.
CITATIONS
Citation 33 – Thèses sur la tactique au II Congrès du PC d’Italie (Thèses de Rome) 1922
I,2 – (…) Il serait faux de croire que cette conscience et cette volonté peuvent être obtenues ou doivent être exigées de simples individus, car seule l’intégration des activités de nombreux individus dans un organisme collectif unitaire peut permettre de les réaliser ».
III,16 – « Ce serait une conception totalement erronée de l’organisme parti que d’exiger de chacun de ses adhérents considéré isolément une parfaite conscience critique et un total esprit de sacrifice (…) ».
Citation 34 – Organisation et discipline communiste – 1924« (…) Les ordres qui émanent des hiérarchies centrales sont non le point de départ mais le résultat de la fonction du mouvement entendu comme collectivité. Ceci n’est pas dit dans le sens bêtement démocratique et juridique, mais dans le sens réaliste et historique. Nous ne défendons pas, en disant ceci, un « droit » de la masse des communistes à élaborer les directives auxquelles doivent se tenir les dirigeants : nous constatons que la formation d’un parti de classe se pose en ces termes et c’est sur ces prémisses que nous devrons effectuer l’étude du problème.
«Ainsi se dessine le schéma des conclusions auxquelles nous tendons. Il n’est pas de bonne discipline pour la réalisation d’ordres et de dispositions supérieures, « quel qu’elles soient » : il y a un ensemble d’ordres et de dispositions répondant aux origines réelles du mouvement qui puissent garantir le maximum de discipline, c’est-à-dire d’action unitaire de tout l’organisme, tandis qu’il y a d’autres directives qui émanant du centre peuvent compromettre la discipline et la solidité organisative.
«Il s’agit donc de délimiter la tâche des organes dirigeants. Qui devra le faire ? Tout le parti devra le faire, toute l’organisation, non dans le sens banal et parlementaire de son droit d’être consulté sur le « mandat » à conférer aux chefs élus et sur les limites de celui-ci, mais dans le sens dialectique qui considère la tradition, la préparation, la continuité réelle de pensée et d’action du mouvement ».
Citation 35 – Lénine sur le chemin de la révolution – 1924« La fonction du chef.
« (…) Les manifestations de l’individu et sa fonction sont déterminées par les conditions générales du milieu, de la société et de l’histoire de celle-ci. Ce qui s’élabore dans le cerveau d’un homme a été préparé dans ses rapports avec les autres hommes, et dans le fait, y compris de nature intellectuelle, d’autres hommes. Certains cerveaux privilégiés et exercés, machines mieux construites et plus perfectionnées, traduisent, expriment et réélaborent mieux que d’autres un patrimoine de connaissances et d’expériences qui n’existerait pas s’il ne s’appuyait pas sur la vie de la collectivité.
« (…) Le cerveau du chef est un instrument matériel fonctionnant grâce aux liens qui l’unissent à toute la classe et au parti. Les formules qu’il donne en tant que théoricien, les règles qu’il prescrit en tant que dirigeant pratique ne sont pas des créations à lui, mais la forme précise d’une conscience dont les matériaux appartiennent à la classe-parti et proviennent d’une très vaste expérience. Les données de cette expérience n’apparaissent pas toujours toutes présentes à l’esprit du chef sous forme d’érudition mécanique, de telle sorte que nous pouvons expliquer de façon réaliste certains phénomènes d’intuition qui sont pris pour de la divination, mais qui, loin de prouver la transcendance de certains individus sur les masses, nous confirment que le chef est l’instrument opérateur de la pensée et de l’action commune, et non pas son moteur.
« (…) L’organisation en parti, qui permet à la classe d’être vraiment une classe et de vivre comme telle, se présente comme un mécanisme unitaire dans laquelle les divers « cerveaux » (certainement non seulement les cerveaux, mais aussi d’autres organes des individus) remplissent des tâches diverses selon leurs aptitudes et potentialités ; ils sont tous au service d’un but et d’un intérêt qui progressivement s’unifie toujours plus intimement « dans le temps et dans l’espace » (cette expression commode a une signification empirique et non transcendante). Tous les individus n’ont donc pas le même poste et le même poids dans l’organisation : à mesure que cette division des tâches se réalise selon un plan plus rationnel (et ce qui vaut aujourd’hui pour le parti-classe vaudra demain pour la société), il est parfaitement exclu que celui qui se trouve à la tête se transforme en privilégié aux dépens des autres. Notre évolution révolutionnaire ne va pas vers la désintégration, mais vers la connexion toujours plus scientifique des individus entre eux.
« Elle est anti-individualiste parce que matérialiste ; elle ne croit pas à l’âme ou à un contenu métaphysique et transcendant de l’individu, mais elle insère les fonctions de celui-ci dans un cadre collectif,constituant une hiérarchie qui éliminera de plus en plus la coercition et la remplacera par la rationalité technique. Le parti est déjà un exemple d’une collectivité sans coercition.
« (…) La question ne se pose pas à nous en termes juridiques, mais comme un problème technique, non compromis par les raisonnements bizarres du droit constitutionnel ou pis naturel. Il n’y a aucune raison de principe qu’on écrive dans nos statuts « chef » ou « comité de chefs ». C’est de cette prémisse que l’on donnera une solution marxiste à la question du choix : choix qui fait, plus que tout, l’histoire dynamique du mouvement et non la banalité de consultations électorales. Nous préférons ne pas écrire dans notre règle organisative le mot « chef », parce que nous n’aurons pas toujours dans nos rangs une individualités de la force d’un Marx ou d’un Lénine. En conclusion, si l’homme, l’ »instrument » d’exception, existe, le mouvement l’utilise : mais le mouvement vit également si cette personnalité éminente n’existe pas. Notre théorie du chef est très éloignée des crétineries avec lesquelles les théologies et les politiques officielles démontrent la nécessité des pontifes, des rois, des « premiers citoyens », des dictatures et des Duce, pauvres marionnettes qui s’imaginent faire l’histoire.
« Bien plus ; ce processus d’élaboration du matériel appartenant à une collectivité, que nous voyons dans l’individu du dirigeant, prend à la collectivité et lui restitue des énergies potentialisées et transformées, qui ne perdront ainsi rien quand il disparaîtra de leur cycle. La mort de l’organisme de Lénine ne signifie en rien la fin de cette fonction, si, comme nous l’avons démontré, le matériel comme il l’a élaboré doit en réalité être encore l’aliment vital de la classe et du parti ».
Citation 36 – Thèses de la Gauche au 3e Congrès du PC d’Italie (Thèses de Lyon) – 1926«I,3 – Action et tactique du parti.
« (…) L’organe dans lequel se résume le maximum de possibilité volitive et d’initiative dans tous les domaines de son action est le parti politique: certes pas un parti quelconque, mais le parti de la classe prolétarienne, le parti communiste, lié, pour ainsi dire, à ses buts ultimes du processus futur par un fil continu. Cette faculté volitive du parti, de même que sa conscience et sa préparation théorique, sont par excellence des fonctions collectives du parti.
« (…) Etant donné ces considérations, la conception marxiste du parti et de son action a horreur, comme nous l’avons énoncé, aussi bien du fatalisme, passif en tant que spectateur de phénomènes sur lesquels il n’a pas envie d’influer de façon directe, que de toute conception volontariste au sens individuel, selon laquelle les qualités de préparation théorique, de force de volonté, d’esprit de sacrifice, en bref un type spécial de figure morale et un degré de « pureté » sont à demander indistinctement à tout militant du parti, réduisant ce dernier à une élite distincte et supérieure du reste des éléments sociaux qui composent la classe ouvrière ».
Citation 37 – Discours du représentant de la Gauche au VI Exécutif Elargi de l’IC – 1926« (…) ceci concerne également la question des chefs, que le camarade Trotski évoque dans la préface de son livre 1917 ; il y analyse les causes de nos défaites, et propose une solution avec laquelle je me solidarise pleinement.
« Trotski ne parle pas des chefs au sens où nous avons besoin d’hommes tombés du ciel et destinés à ce but. Non, il pose le problème bien différemment. Les chefs aussi sont un produit de l’activité du parti, des méthodes de travail du parti et de la confiance que le parti a su gagner. Si le parti, malgré une situation changeante et souvent défavorable, suit la ligne révolutionnaire et combat les déviations opportunistes, la sélection des chefs, la formation d’un état major, surviennent de manière favorable, et si dans la période de la lutte finale nous ne réussirons certes pas à avoir toujours un Lénine, du moins aurons-nous une direction solide et courageuse – ce qu’aujourd’hui, dans l’état actuel de nos organisations, on ne peut guère espérer ».
Citation 38 – Force, violence, dictature dans la lutte de classe – 1948« V – Dégénérescence russe et dictature (…) Cette tâche est confiée au contraire non à des troupes ou groupes d’individus supérieurs venus aider l’humanité, mais à un organisme, à un machinisme qui s’est différencié au sein de la masse en utilisant les éléments individuels comme les cellules qui composent les tissus, et en les élevant à une fonction qui est rendue possible seulement par cet ensemble de relations ; cet organisme, ce système, cet ensemble d’éléments ayant chacun des fonctions propres, analogiquement à l’organisme animal pour lequel concourent des systèmes très compliqués de tissus, de réseaux, de vaisseaux et ainsi de suite, est l’organisme de classe, le parti, qui d’une certaine façon détermine la classe face à elle-même et la rend capable de réaliser son histoire ».
Citation 39 – Le renversement de la praxis dans la théorie marxiste (Réunion de Rome) – 1951« I,10 – (…) Dans le parti, tandis que du bas confluent toutes les influences individuelles et de classe, se forme par cet apport une possibilité et une faculté de vision critique et théorique, et de volonté d’action, qui permet de transmettre aux militants et prolétaires l’explication de situations et processus historiques, et aussi les décisions d’action et de combat.
« 11 – Par conséquent, tandis que le déterminisme exclut pour le particulier la possibilité de volonté et de conscience précédant l’action, le renversement de la praxis les admet uniquement dans le parti comme le résultat d’une élaboration historique générale. Si on attribue donc au parti volonté et conscience, on doit nier qu’il se forme avec le concours de la conscience et de la volonté d’individus, d’un groupe, et que ce groupe puisse se considérer le moins du monde comme en dehors des déterminations physiques, économiques et sociales opérant dans la classe toute entière.
« 12 – La prétendue analyse selon laquelle toutes les conditions révolutionnaires sont réunies, mais il manque une direction révolutionnaire, n’a donc aucun sens. Il est exact de dire que l’organe de direction est indispensable, mais sa naissance dépend des conditions générales mêmes de la lutte, jamais du génie ou de la valeur d’un chef ou d’une avant garde ».
Citation 40 – Thèses caractéristiques du parti (Thèses de Florence) – 1951« II,5 – (…) La question de la conscience individuelle n’est pas la base de la formation du parti : non seulement chaque prolétaire ne peut être conscient et à plus forte raison culturellement maître de la doctrine de classe, mais chaque militant non plus, pris individuellement, et cette garantie n’est pas donnée non plus aux chefs. Celle-ci ne peut résider que dans l’unité organique du parti.
« De même, donc, que nous rejetons toute conception d’action individuelle ou d’action d’une masse non liée par un tissu organisatif précis, de même nous refusons celle qui considère le parti comme un regroupement d’individus savants, d’illuminés ou de conscients, pour la remplacer par celle d’un tissu et d’un système qui au sein de la classe prolétarienne a la fonction organique de lui expliquer sa tâche révolutionnaire sous tous ses aspects et dans toutes ses phases complexes ».
Citation 41 – Redresser les jambes aux chiens – 1952« (…) Dans notre ferme position, les faits nouveaux ne conduisent pas à corriger les positions anciennes ni à leur ajouter des compléments et des rectifications. La lecture des textes du début nous la faisons aujourd’hui comme en 1921 et avant ; la lecture des faits postérieurs se fait de la même façon, les propositions sur la méthode d’organisation et d’action restent confirmées.
« Ce travail n’est confié ni à une personne ni à un comité, encore moins à un bureau ; il constitue un moment et un secteur de travail unitaire qui se déroule depuis plus d’un siècle, bien au-delà du début et de la fin de générations, et il ne s’inscrit pas dans le curriculum vitae de personne, ni même de ceux qui ont élaboré et maturé des résultats de façon cohérente et durant de très longues périodes. Le mouvement interdit et doit interdire des initiatives improvisées et personnelles ou contingentes dans ces œuvres d’élaboration de textes d’orientation et aussi d’études interprétatives du processus historique qui nous entoure.
« L’idée qu’avec une petite heure, une plume et de l’encre, quelque bon enfant se mettre à froid à rédiger des textes, ou même que le fasse la cyrénéenne2 « base » sur l’invitation d’une circulaire – ou d’une éphémère réunion académique tapageuse ou clandestine, est une idée débile. Les résultats sont à mettre de côté et à disqualifier dès le départ. Surtout si une telle disposition aux lois vient de maniaques de l’oeuvre et de l’intervention humaine dans l’histoire. Les hommes, des hommes donnés, ou un Homme avec un H majuscule, interviennent-ils ? C’est une vieille question. Les hommes font l’histoire, mais seulement ils ne savent pas trop pourquoi ils la font et comment ils la font. Mais en général, tous les « mordus » de l’action humaine et les moqueurs d’un prétendu automatisme fataliste, sont d’une part ceux qui caressent dans leur for intérieur l’idée d’avoir dans leur petit corps cet Homme prédestiné, de l’autre ceux qui n’ont rien compris et ne peuvent rien ; ni même comprendre que l’histoire ne gagne ni ne perd un dixième de seconde, qu’ils dorment comme des loirs, ou qu’ils réalisent le rêve généreux de se démener comme des obsédés.
« Nous répétons, avec un cynisme glacé et sans le moindre remords, à tout exemplaire superactiviste plus ou moins auto-convaincu de ses très sérieuses fonctions et à tout sanhédrin de novateurs et de pilotes du futur : « allez vous coucher !« . Vous êtes même incapables de remonter le réveil.
« La tâche de mettre en place les Thèses et de redresser les jambes aux chiens qui dévient de toutes parts, tâche qui se présente là où on l’attend le moins, réclame bien autre chose qu’une brève heure d’un petit congrès ou d’un petit discours. Il n’est pas facile d’établir un index des lieux où l’on doit accourir pour colmater les brèches, travail évidemment tenu pour peu glorieux par ceux qui sont nés pour « passer à l’Histoire », de façon non tamponnante mais percutante. Nous pensons qu’un petit index peut servir, index qui évidemment n’est pas parfait et contiendra des répétitions et des inversions. Nous présentons les thèses correctes face à celles erronées : nous ne nommons pas ces dernières avec le mot antitèsi, prononcé piano, qui se confond avec l’accentué antitesi ou présence apposée de deux thèses différentes. Nous dirons : contre-thèses.
« Pour de pures raisons d’exposition, nous divisons les questions en trois sections aux relations évidentes : Histoire, économie, philosophie (ce dernier vocable est à considérer entre guillemets) ».
« Fin du texte : « (…) Les éclaircissements sur ces aperçus synthétiques sont répartis dans de nombreux écrits de parti, et des comptes rendus de congrès et de réunions.
« Le frein mis aux improvisations dangereuses ne signifie pas que l’on puise se représenter un tel travail comme un monopole et une exclusivité aux mains de qui que ce soit.
« Il est possible d’ordonner les arguments avec plus de soin, et d’énoncer l’exposé avec plus de clarté et d’efficacité. Par l’activité et l’étude, on peut faire mieux dans sept autres années et à raison de sept heures par semaine.
« Si par la suite se manifestent des brûleurs d’étapes, et à foison, il conviendra de dire (comme nous le rappelâmes autrefois le frigide Zinoviev) qu’il en est venu des hommes qui apparaissent tous les cinq cent ans ; et il le disait de Lénine.
« Nous attendrons qu’ils soient embaumés. Nous ne somme pas en mesure d’en faire autant ».
Citation 42 – Politique d’abord – 1952« Hier (…) Lorsque la foi aveugle en un nom remplace le respect des principes, des thèses, des normes d’action du parti en tant qu’organisme impersonnel, lorsque l’influence d’une personne qui ajoutait à une ambition prurigineuse, plus ou moins latente, des qualités (absolument illégitimes dans au moins quatre-vingt-quinze fois sur cent) d’esprit, de culture, d’éloquence, d’habilité et de courage, est assurée par la faveur ingénue des masses et mêmes des militants, devinrent alors historiquement possibles les tournants phénoménaux, les incroyables virages de bord, par lesquels des partis entiers et des fractions notables de parti brisèrent la ligne de leur doctrine et de leur tradition, et firent en sorte que la classe révolutionnaire abandonne voire inverse son front de combat.
« Des couches de militants et des foules prolétariennes encaissèrent de façon incroyable des changements mirobolants de formules et de recettes ; et quand elles ne tombèrent pas dans la tromperie, elles connurent des flottements fatals. Mussolini, par exemple, échoua dans sa tentative d’entraîner le parti socialiste italien dans l’enivrement de la guerre, mais à la section socialiste de Milan en octobre 1914 qui lui hurlait de s’en aller, il osa répondre en partant : vous me haïssez parce que vous m’aimez !
« Une longue et tragique expérience devrait donc avoir enseigné que dans l’action de parti il faut se servir de chacun selon ses aptitudes et possibilités les plus diverses, mais qu’« il ne faut aimer personne », et être prêts à se débarrasser de quiconque, même s’il avait fait chaque année de sa vie onze mois de prison. La décision sur les propositions d’action relatives aux grands tournants doit réussir à se faire en dehors de l’ »autorité » personnelle de maîtres, chefs et dirigeants, et sur la base de normes de principe et d’action de notre mouvement déterminées à l’avance : postulat extrêmement difficile, nous le savons bien, mais sans lequel il n’y a pas de voie pour qu’un puissant mouvement réapparaisse.
« L’exaltation pour les res gestae, pour les entreprises glorieuses de tel ou tel prétendu conducteur de foules, la tempête océanique de ses tirades ou de ses attitudes, a toujours servi de passerelle aux plus surprenantes manipulations des principes du mouvement. Elèves et chefs avaient de nombreuses fois tellement vécu l’extériorité dramatique de la lutte qu’il avaient ignoré, oublié, et peut-être jamais pénétré, les « tables » de théorie et d’action sans lesquelles il n’y a pas de parti, il n’y a pas de montée et de victoire de la révolution. C’est pourquoi quand le chef triche avec lui-même et avec les autres et change les cartes, le désarroi survient dans tous les cas ».
Citation 43 – Le battilocchio dans l’histoire – 19533« Aujourd’hui – L’inertie de la tradition (…) Freinons par conséquent cette tendance et supprimons, dans la mesure du possible, non pas certes les hommes, mais l’Homme avec ce Nom donné et ce Curriculum vitae donné (…)
« Je sais la réponse qui impressionne facilement les camarades ingénus. LENINE. Bien, il est certain qu’après 1917, nous avons gagné à la lutte révolutionnaire de nombreux militants parce qu’ils étaient convaincus que Lénine avait su faire et avait fait la révolution : ils vinrent, ils luttèrent et ensuite ils approfondirent mieux notre programme. Avec cet expédient, des prolétaires et des masses entières qui auraient peut-être dormi se sont mis en mouvement. Je l’admets. Et ensuite ? Sur ce même nom on recrute pour la corruption opportuniste totale des prolétaires : nous en sommes réduits au point que l’avant-garde de la classe est beaucoup plus en arrière qu’avant 1917, quand peu de personnes connaissaient ce nom.
« Alors je dis que dans les thèses et dans les directives établies par Lénine est résumé le meilleur de la doctrine collective prolétarienne, de la réelle politique de classe; mais son nom en tant que nom présente un bilan passif. Il est évident qu’on a exagéré. Lénine lui-même en avait plein les bottes des adulations personnelles. Ce sont les petits bonhommes de rien du tout qui se croient indispensables à l’histoire. Lorsqu’il entendait de telles choses, Lénine riait comme un enfant. Il était suivi, adoré, et non compris (…)
« Un temps devra venir où un puissant mouvement de classe aura une théorie et une action correctes, sans exploiter la sympathie pour des noms. Je suis certain qu’il viendra. Qui n’y croit pas ne peut être que quelqu’un se défiant de la nouvelle vision marxiste de l’histoire, ou pire encore, un chef des opprimés stipendié par l’ennemi ».
Citation 44 – Le coassement de la praxis – 1953« Aujourd’hui. Lénine incompris (…) L’activité vient des travailleurs, la conscience seulement de leur parti. L’activité, la praxis, est directe et spontanée, la conscience est réfléchie, retardée, anticipée seulement dans le parti, et seulement quand ce parti existe et ce travail, la classe cesse d’être un épisode de froid recensement et devient une force opérante dans une époque de subversion, et engage à l’encontre d’un monde ennemi une action qui possède un but connu et voulu ; connu et voulu non par des individus, qu’ils soient de simples partisans ou des chefs, soldats ou généraux, mais par la collectivité impersonnelle du parti, qui couvre des pays éloignés et des chaînes de générations, et qui n’est donc pas le patrimoine enfermé dans une tête, mais dans des textes, car il n’y a pas de meilleure technique que celle n’ayant pas à passer au crible le plus rigide et le soldat et surtout le général ; car le contraste immanent entre dirigeant et exécuteur, dernière blague insipide d’au-delà des Alpes, est une banalité sans fin.
« La droite du parti russe voulait que le membre du parti vienne d’un groupe ouvrier de profession ou d’usine fédéré dans le parti : les syndicats furent appelés par les Russes associations professionnelles. De façon polémique, Lénine forgea la phrase historique que le parti est surtout une organisation de révolutionnaires professionnels. On ne leur demande pas : êtes-vous ouvriers ? De quelle profession ? Mécanicien, étameur, menuisier ? Ils peuvent être tout aussi bien ouvriers d’usine, étudiants, voire fils de nobles ; ils répondront : révolutionnaire, voici ma profession. Seul le crétinisme stalinien pouvait donner à cette phrase le sens de révolutionnaire de métier, stipendié du parti. Cette formule inutile aurait laissé le problème au même point : embauchons-nous des employés de l’appareil parmi les ouvriers, ou aussi en dehors ? Mais il s’agissait de tout autre chose ».
Citation 45 – Pression « raciale » de la paysannerie, pression de classe des peuples de couleur – 1953« Aujourd’hui. Ni liberté théorique, ni liberté tactique.
« Il faut s’entendre sur ce concept fondamental de la Gauche. L’unité substantielle et organique du parti, diamétralement opposée à l’unité formelle et hiérarchique des staliniens, doit s’entendre comme une exigence pour la doctrine, le programme et pour la soi-disant tactique. Si nous entendons par tactique les moyens d’action, ceux-ci ne peuvent qu’être établis par la même recherche qui, sur la base de données de l’histoire passée, nous a conduit à établir nos revendications programmatiques finaux et intégraux.
« Les moyens ne peuvent varier ni être distribués selon notre bon plaisir, dans des époques successives ou pire encore, par des groupes distincts, sans que l’évaluation des buts programmatiques auxquels l’on tend et le cours qui y conduit, ne changent.
« Il est évident que les moyens ne sont pas choisis pour leurs qualités intrinsèques, qu’ils soient beaux ou laids, doux ou amères, souples ou rudes. Mais avec une grande approximation, la prévision concernant la succession de leur choix doit également être un équipement commun du parti, et ne pas dépendre des « situations qui se présentent ». Tel est le vieux combat de la Gauche. Telle est aussi la formule organisative selon laquelle de temps en temps la soi-disant base peut être utilement tenue à exécuter les mouvements indiqués par le centre, parce que le centre est lié à une ’rosace’ (pour le dire brièvement) de manœuvres possibles déjà prévues correspondant à des éventualités également prévues. Ce n’est que par ce lien dialectique que l’on dépasse le point bêtement poursuivi par les applications de démocratie interne consultative, dont nous avons montré de façon répétée l’absurdité. Elles sont en effet revendiquées par tous, mais tous sont prêts à offrir en grand ou en petit le spectacle d’étranges et d’incroyables coups de force et coups de théâtre dans l’organisation ».
Citation 46 – Dialogue avec les morts – 1956« Troisième journée: soirée. Manuel des principes.
« (…) Le marxisme (et vous aurez besoin ici du petit traité historico-philosophique), ne s’appuie pas ni sur une Personne à exalter, ni sur un système collectif de personnes, parce qu’il tire les rapports historiques et les causes des événements des rapports des choses avec les hommes, tels à mettre en évidence les résultats communs à tous les individus, sans plus penser aux attributs personnels, individuels de chacun.
« Puisque le marxisme repousse comme pouvant résoudre la « question sociale » toute formulation « constitutionnelle » et « juridique » ayant prise sur le cours concret de l’histoire, il ne préférera pas et ne répondra pas aux questions mal posées : qui d’un homme, d’un collège d’homme, de tout le corpus du parti, de tout le corpus de la classe, doit décider ? D’abord personne ne décide, mais un champ de rapports économico-productifs communs aux grands groupes humains. Il s’agit non de piloter mais de déchiffrer l’histoire, d’en découvrir les courants et le seul moyen de participer à a dynamique de ceux-ci est d’en avoir un certain degré de science, chose diversement possible selon les différentes phases historiques.
« Qui donc alors la déchiffre le mieux, qui en explique le mieux la science, l’exigence ? C’est selon. Ce peut être aussi un seul homme, mieux qu’un comité, que le parti, que la classe. Consulter « tous les travailleurs » n’avance pas plus que consulter tous les citoyens avec l’insensé « compte des têtes ». Le marxisme combat le labourisme, l’ouvriérisme, parce qu’il sait que dans de nombreux cas, dans la majeure partie des cas, la délibération serait contre-révolutionnaire et opportuniste (…) Quant au parti, même après avoir sélectionné ceux qui par principe nient les « pierres angulaires » de son programme, sa mécanique historique non plus ne se résout avec la « base a toujours raison ». Le parti est une unité historique réelle, non une colonie de microbes-hommes. A la formule qu’on attribue à Lénine de « centralisme démocratique », la Gauche Communiste a toujours proposé de la remplacer par celle de centralisme organique. Quant aux comités, nombreux sont les cas historiques qui ont donné tort à la direction collégiale : nous n’allons pas ici répéter le rapport entre Lénine et le parti, Lénine et le comité centrale, d’avril 1917 et d’octobre 19174.
« Le meilleur détecteur des influences révolutionnaire du champ de forces historiques peut, dans des rapports sociaux et productifs donnés, être la masse, la foule, un conseil d’hommes, un homme seul. L’élément discriminant est ailleurs.
« Petit schéma élémentaire – (…) Citant Lénine, ils ne se sont pas avisés de sa magnifique construction qui conduit à bien autre chose qu’au… Comité Central.
« La classe ouvrière (…) dans sa lutte dans le monde entier (…) a besoin d’une autorité (…) dans la mesure où le jeune ouvrier a besoin de l’expérience des combattants plus anciens contre l’oppression et l’exploitation (…) de combattants qui ont pris part à de nombreuses grèves et à diverses révolutions, qui ont acquis la sagesse par les traditions révolutionnaires et ont donc une ample vision politique. L’autorité de la lutte mondiale du prolétariat est nécessaire aux prolétaires de chaque pays (…) Le corps collectif des ouvriers de chaque pays qui conduisent directement la lutte sera toujours l’autorité suprême sur toutes les questions5.
« Au centre de ce passage se trouvent les concepts de temps et d’espace portés à leur extension maxima ; tradition historique de la lutte et champ international de celle-ci. Nous ajoutons à la tradition le futur, le programme de la lutte de demain. Comment convoquera-t-on de tous les continents et de toutes les époques ce corpus léninien, auquel nous donnons le pouvoir suprême dans le parti ? Il est fait de vivants, de morts et des hommes à naître : voici notre formule et nous ne l’avons pas « créée » : la voilà dans le marxisme, la voilà dans Lénine.
« Qui jacasse désormais sur les pouvoirs et les autorités confiées à un chef, à un comité directeur, sur une consultation de corps contingents dans des territoires contingents ? Chaque décision sera bonne pour nous si elle reste dans la ligne de cette vision ample et mondiale. Un œil unique, ou un million, pourra la saisir.
« Marx et Engels érigèrent cette théorie quand ils expliquèrent contre les libertaires dans quel sens sont autoritaires les processus des révolutions de classe, dans lesquels l’individu disparaît comme une quantité négligeable, et avec lui ses caprices d’autonomie, mais ne se subordonne pas à un chef, un héros ou une hiérarchie d’institutions passées ».
Citation 47 – Structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui – 1956« Partie I,35 : Les principes essentiels d’Avril – Tout ce que Lénine crie et grave sur le papier de ces thèses historiques est absolument opposé à ce que faisaient en Russie, non seulement les partis bourgeois et petits-bourgeois, mais également ceux ouvriers et son parti lui-même. Mais dans le même temps il est férocement conforme à tout ce qui avait été écrit, à la route tracée par Marx et Engels en 1848 et cent fois rappelée, et à la route tracée par Lénine lui-même depuis 1900 pour la Russie. Les gens pressés qui défaillent chaque fois qu’ils entendent parler d’une directive nouvelle, moderne, doivent comprendre ceci : nous défendons l’immutabilité de la route mais non le fait qu’elle soit rectiligne. Elle est pleine de tournants difficiles. Mais ils ne naissent pas de la tête ou du caprice du chef, du leader, comme le dit Trotski. Leader signifie en fait guide. Le chef du parti n’a pas dans les mains un volant qu’il peut manier selon son arbitraire, il est le conducteur d’un train ou d’un tramway. Sa force réside dans le fait qu’il sait que la voie est déterminée, mais il sait également qu’elle n’est pas partout rectiligne, il connaît les gares où l’on passe et le but du voyage, le tournant et les pentes.
« Il n’est certes pas le seul à le savoir. Le tracé historique appartient non pas à une tête pensante, mais à une organisation qui va au-delà des individus, surtout dans le temps, organisation faite d’histoire vécue et de doctrine (un mot dur pour vous) codifiée.
« Si tout cela est démenti, nous sommes tous hors de combat et aucun nouveau Lénine ne nous sauvera jamais. Nous mettrons au pilon les manifestes, les livres et les Thèses dans une banqueroute irrémédiable ».Citation 48 – Sur le texte de Lénine L’extrémisme condamnation des futurs renégats (…) -1961
« III – Points cardinaux du bolchevisme : centralisation et discipline – Les conditions universelles.
« (…) Par quel truchement cette force collective dicte-t-elle des ordres ? Nous avons toujours contesté qu’il y eut une règle mécanique et formelle : ce n’est pas la moitié plus un qui a le droit de parler, même si bien souvent on aura recours à cette méthode bourgeoise ; et nous n’acceptons pas la « mise aux voix » comme une règle métaphysique dans le parti, les syndicats, les conseils ou la classe : parfois la voix décisive viendra des masses en fermentation, parfois d’un groupe du Parti (nous verrons que Lénine ne craint pas de parler d’oligarchie), parfois encore d’un seul militant, Lénine par exemple, qui, en avril et en octobre 1917, s’opposa à l’avis de « tous » ».
Citation 49 – La grande lumière s’est offusquée – 1961« (…) La solidité théorique du parti ne suffit pas (…) à porter au maximum le lien entre la doctrine et l’action de la classe. Il peut y avoir chez les militants du parti la sécurité et l’enthousiasme, mais ils ne peuvent quand même pas les générer parmi les masses par leur activité d’orateurs, d’agitateurs, d’écrivains. Ce n’est pas un processus rhétorique qui appelle les masses à s’approcher du parti, ni l’existence d’un éventail d’hommes élus, les fameux « chefs » qui ont laissé une histoire, voire une chronique, pitoyable. Le processus est une physique sociale, se constate, ne se provoque pas.
« Une thèse à laquelle nous tenons énormément est celle selon laquelle il ne s’agit pas de choisir un groupe d’hommes qui forme l’ »état major » du parti, et comme on dit, avec le mot à la mode, le « staff » ou le « cast ». Il ne s’agit pas de fabriquer en cherchant des personnes, ce qu’on appelle aujourd’hui un trust de cerveaux. Ceci est une position potinière et méprisable dont il est bien de se tenir à distance. Cette illusion ne s’est jamais nourrie de bonne foi, mais constitue le signe extérieur d’un carriérisme banal, peste des démocraties politiques, par lequel se frayent un chemin en jouant des coudes des éléments qui n’ont pas de qualités marquées sinon celle d’être des serviteurs rusés d’une ambition morbide, et dans tous les cas plus forte qu’eux. Tout vaniteux est un vil.
« C’est pourquoi l’histoire de la misère du Comintern qui suivit celle trop brève de son inoubliable grandeur, fut celle qui se mit à chercher les hommes adaptés. Nous avons dénoncé à cette époque sans réticence ce qui était une sélection à l’envers. Les camarades russes pensèrent peut-être que ces morceaux de la machine de parti auraient pu être promptement écartés dans le cas prévisible qu’ils ne s’usent rapidement. Mais nous accusâmes ce critère d’être un excès évident du plus pur volontarisme ».
Citation 50 – Considérations sur l’activité organique du parti… – 1965« 9 – (…) Nous savons tous que, quand la situation se radicalisera, d’innombrables éléments se rangeront à nos côtés d’une façon immédiate, instinctive, et sans avoir suivi des cours singeant ceux de l’université.
« 14 – (…) La transmission de cette tradition non déformée par les efforts visant à réaliser une nouvelle organisation de parti international sans rupture historique, ne peut se fonder organisativement sur le choix d’hommes très qualifiés ou très au fait de la doctrine historique, mais on ne peut qu’utiliser organiquement de la façon la plus fidèle la ligne reliant l’action du groupe par lequel elle se manifestait il y a quarante ans, à la ligne actuelle. Le nouveau mouvement ne peut attendre des surhommes ni avoir des messies, mais il doit se fonder sur la renaissance de ce qui peut avoir été conservé à travers une longue période. Et cette conservation ne peut se limiter à l’enseignement de thèses et à la recherche de documents, mais se sert aussi d’instruments vivants qui forment une vieille garde et qui comptent donner une consigne intacte et puissante à une jeune garde ».
Citation 51 – Thèses sur la tâche historique, l’action et la structure… (Thèses de Naples) – 1965« 11 – (…) Naturellement nous ne nous renierons pas nous-mêmes en commettant la sottise de chercher le salut dans les recherche d’hommes meilleurs ou dans le choix de chefs et de demi-chefs, car il s’agit là d’un bagage que nous retenons caractéristique du phénomène opportuniste, historiquement antagoniste au chemin du marxisme révolutionnaire de gauche ».
Citation 52 – Thèses supplémentaires aux thèses de 1965 (Thèses de Milan) – 1966« 9 – (…) L’effort actuel de notre parti dans sa tâche bien difficile est de se libérer pour toujours de la vague de trahisons qui semblait émaner d’hommes illustres, et de la fonction méprisable de fabriquer, pour atteindre ses buts et ses victoires, une notoriété stupide et une publicité pour d’autres noms personnels. Dans aucun des méandres de sa route, le parti ne doit manquer de décision et de courage pour lutter pour ce résultat, véritable anticipation de l’histoire et de la société de demain ».
Citation 53 – Prémisse aux « Thèses d’après 1945 » – 1970« L’organisation, comme la discipline, n’est pas un point de départ mais un aboutissement ; elle n’a besoin ni de codifications statutaires ni de règlements disciplinaires ; elle ne connaît pas d’opposition entre la « base » et le « sommet » ; elle exclut les barrières rigides d’une division du travail héritée du régime capitaliste : ce n’est pas qu’elle n’ait pas besoin de « chefs », et même de « spécialistes » dans certains secteurs, mais ceux-ci sont et doivent être, comme le plus « humble » des militants, et plus encore que lui, liés par un programme, par une doctrine et par une définition claire et sans équivoque des normes tactiques communes à tout le parti, connues de tous ses membres, affirmées publiquement et surtout traduites en pratique devant l’ensemble de la classe ; et de même que les « chefs » sont nécessaires dans ces conditions, de même le parti peut s’en passer dès qu’ils cessent de répondre à la fonction à laquelle le parti les a délégués en vertu d’une sélection toute naturelle et non d’une comptabilité électorale de pacotille ; à plus forte raison lorsqu’ils dévient de la voie qui a été tracée pour tous. Voilà ce que notre parti tend à être et s’efforce de devenir, sans prétendre pour autant à une « pureté » ou à une « perfection » antihistoriques. Un parti comme celui-là ne confie pas sa vie, son développement et, disons le mot, sa hiérarchie de fonctions techniques, au caprice de décisions contingentes et majoritaires ; il croît et se renforce de par la dynamique même de la lutte de classe en général et de son intervention dans cette lutte ; il crée, sans les inventer à l’avance, ses propres armes de lutte et ses propres organes, à tous les niveaux ; il n’a pas besoin – sinon dans des cas pathologiques exceptionnels – d’expulser après un « procès » en règle les éléments qui ne veulent plus suivre la voie commune et immuable, car il doit être capable de les éliminer comme un organisme sain élimine spontanément ses propres déchets.
« La révolution n’est pas une question de formes d’organisation. C’est au contraire l’organisation, avec toutes ses formes, qui se constitue en fonction des exigences de la révolution dont nous prévoyons non seulement l’issue, mais le chemin. Les consultations, les constitutions, les statuts, sont le propre des sociétés divisées en classe et des partis qui expriment non le cours historique d’une classe, mais la rencontre des cours divergents ou partiellement convergents de plusieurs classes. Démocratie interne et « bureaucratisme », culte de la « liberté d’expression » individuelle ou de groupes et « terrorisme idéologique », sont des termes non pas antithétiques mais dialectiquement liés : unité de doctrine et d’action tactique, et caractère organique du centralisme organisationnel, sont également les deux faces d’une même médaille ».Notes
TROISEME PARTIE
Prémisse
« Le parti communiste n’est pas une armée, ni un engrenage étatique », rappellent sans cesse nos thèses, celles que nous avons rédigées quand nous nous sommes opposés au « volontarisme organisatif » qui à partir de 1923 prit pied et ruina la III Internationale, comme celles qui ont été le socle de la vie du parti reconstitué dans le second après-guerre, sur la base de cette expérience tragique. Le parti est une organisation « volontaire » ; non dans le sens qu’on y adhère par un choix rationnel libre, ce qu’au contraire nous réfutons, mais dans le sens où chaque militant « est matériellement libre de le quitter quand il veut », et « même après la révolution nous ne concevons pas l’inscription forcée dans nos rangs ». Quand on est dans l’organisation, on est tenu à observer la discipline la plus stricte dans l’exécution des ordres centraux, mais la transgression à cette règle peut être éliminée par le Centre en expulsant les transgresseurs. Le Centre ne dispose pas, pour se faire obéir, d’autres sanctions matérielles.
C’est en partant de cette définition élémentaire que nous devons retracer les éléments qui garantissent dans le parti la discipline la plus absolue ; et cette simple constatation exclut le fait que la discipline dans le parti puisse être obtenue par un ensemble d’obligations de caractères bureaucratique ou par des mesures coercitives. A quoi adhère le militant de parti ? Il adhère à un ensemble de doctrine, programme, tactique ; il adhère à un front d’action et de combat qu’il comprend instinctivement comme étant commun à lui-même et à tous ceux qui l’acceptent avec lui. Qu’est-ce qui peut maintenir le militant sur le front de bataille et le rendre fidèle et obéissant aux ordres qui lui parviennent ? Certes pas les obligations de ces ordres, mais plutôt la reconnaissance qu’ils se placent sur ce terrain commun, qu’ils sont cohérents avec les principes, les buts, le programme, le plan d’action auxquels il a adhéré. C’est donc dans la mesure où l’organe parti sait se placer sur cette base historique, sait l’acquérir, sait en pénétrer toute son organisation et son activité que se posent les conditions réelles pour l’existence de la discipline la plus absolue. Dans la mesure où ceci se vérifie, les cas d’indiscipline, qui ne se ramènent pas à des questions individuelles, deviennent moins fréquents et le parti acquiert un comportement univoque dans l’action. Le travail pour créer une organisation véritablement centralisée et capable de répondre à tout moment à des dispositions unitaires, consiste donc essentiellement à préciser continuellement et à marteler les points cardinaux de la théorie, du programme, de la tactique, et à aligner continuellement avec eux l’action du parti et ses méthodes de lutte.
Par conséquent, dans le parti la priorité est donnée aux explications et éclaircissements des bases sur lesquelles seulement l’organisation peut exister. Afin d’éliminer pour toujours l’équation stupide : centralisme = bureaucratisme, nous rappellerons quelques citations des Thèses du III congrès mondial qui furent reprises et commentées dans nos Notes pour les thèses sur l’organisation de 1964.
Citation 61 – Notes de 1964 pour les Thèses sur la question d’organisation – 1964
« Point 7 – (…) Les passages suivants montrent déjà quels pourraient être les dangers de la fausse interprétation des formules de centralisme démocratique et démocratie prolétarienne1. Par exemple, la centralisation du parti communiste ne doit pas être formelle ni mécanique : « elle doit être une centralisation de l’activité communiste, c’est-à-dire la formation d’une direction puissante prête à l’attaque et en même temps capable de s’adapter. Une centralisation formelle et mécanique ne serait que la centralisation du pouvoir entre les mains d’une bureaucratie, dans le but de dominer les autres membres du parti ou les masses du prolétariat révolutionnaire extérieures au parti ». La thèse dément la version mensongère que nos adversaires donnent de notre centralisme.
«On déplore ensuite comme étant une tare du vieux mouvement ouvrier un dualisme qui a la même nature que celui de l’organisation de l’Etat bourgeois, le dualisme entre la « bureaucratie » et le « peuple », c’est-à-dire entre fonctionnaires actifs et masse passive ; malheureusement le mouvement ouvrier hérite en un certain sens de l’ambiance bourgeoise ces tendances au formalisme et au dualisme que le parti communiste doit radicalement dépasser. Le passage successif, qui met en relief les deux dangers opposés et les deux excès opposés : anarchisme et bureaucratisme, explique dans quel sens les communistes ont cherché le salut dans le mécanisme démocratique : « une démocratie purement formelle dans le parti ne peut éviter ni les tendances bureaucratiques ni les tendances anarchistes, parce que c’est précisément sur la base de cette démocratie que l’anarchie et le bureaucratisme, dans le mouvement ouvrier, ont pu se développer. Pour cette raison, la centralisation, c’est-à-dire l’effort pour obtenir une direction forte, ne peut avoir de succès si on tente de l’obtenir sur le terrain de la démocratie formelle ». Toute la suite des thèses, dans les paragraphes qui suivent le 2ème, se base sur la description du travail communiste, de la propagande et agitation et des luttes politiques, mettant en relief que la solution se trouve dans l’action pratique et non dans la codification organisative. Le lien entre le travail légal et celui illégal est particulièrement illustré ».
Nous présentons ensuite les citations de nos textes fondamentaux qui, divisées en chapitres et disposées de façon chronologique, servent à démontrer comment la Gauche, en tirant les leçons d’une tragique expérience historique, a individualisé les « garanties » de la centralisation et de la discipline dans l’organe parti, garanties certes non absolues, dans la mesure où le parti est en même temps produit et facteur de l’histoire ; et par conséquent, son renforcement, son développement, sa centralisation, ou vice-versa sa désagrégation et sa mort, est en premier lieu empêché ou favorisé par le développement des situations historiques, mais ces « garanties » servent cependant à indiquer ce qui peut favoriser la réalisation de la centralisation maxima et de la discipline et ce qui, au contraire, peut favoriser l’indiscipline, le fractionnisme, la désagrégation organisative.
La première série de citations, sous le titre : « Le modèle d’organisation » définit de façon irrévocable que la « garantie » que le parti se meut d’une manière centralisée et disciplinée ne réside précisément pas dans un « modèle » organisatif qui appliqué au parti rendrait impossible le fractionnisme et l’indiscipline. Dire a priori : la structure du parti doit être ceci ou cela et l’indiscipline, la contestation, la dissension naissent du fait que nous ne possédons pas cette structure-modèle, signifie tomber dans l’idéalisme et dans le volontarisme. Notre thèse, répétée dans mille circonstances, est que la structure organisée et centralisée du parti naît et se développe sur la base du déroulement de toute l’activité complexe du parti, comme conséquence et instrument de celle-ci. En 1967, la question se définissait de la façon suivante :
« Force réelle oeuvrant dans l’histoire avec des caractères de continuité rigoureuse, le parti vit et agit non sur la base de la possession d’un patrimoine statutaire de normes, préceptes et formes constitutionnelles, sur un mode hypocritement voulu par le légalisme bourgeois ou ingénument rêvé par l’utopisme pré-marxiste, architecte de structures bien planifiées qui tombent toutes prêtes dans la réalité de la dynamique historique ; le parti agit sur la base de sa nature d’organisme formé par une suite ininterrompue de batailles théoriques et pratiques, sur le fil d’une direction de marche constante. Comme l’écrivait notre Plate-forme de 1945 : « les normes d’organisation du parti sont cohérentes avec la conception dialectique de sa fonction, ne reposent pas sur des recettes juridiques et réglementaires, dépassent le fétiche des consultations majoritaires » ».
C’est dans l’exercice de toutes ses fonctions et non pas d’une, que le parti crée ses propres organes, engrenages, mécanismes ; et c’est au cours de cet exercice même qu’il les défait et les recrée, n’obéissant pas en cela aux lois métaphysiques ou aux paradigmes constitutionnels, mais aux exigences réelles et précisément organiques de son développement. Aucun de ces engrenages n’est théorisable ni a priori ni a posteriori ; rien ne nous autorise à dire, pour donner un exemple très terre à terre, que le maniement de la fonction de laquelle n’importe lequel d’entre eux est né soit mieux garantie par un seul ou plusieurs militants ; la seule requête qu’on puisse faire est que s’il y en a trois ou dix, ils le manient comme une seule volonté, cohérente avec tout le parcours passé et futur du parti, et que s’il y en a un, il le manie de façon à ce que dans son bras et dans son esprit oeuvre la force impersonnelle et collective du parti. Le jugement sur la satisfaction dans un sens ou dans un autre de cette requête est donné par la praxis, par l’histoire, non par les articles du code. La révolution est un problème non de forme mais de force;il en est de même pour le parti dans sa vie réelle, dans son organisation comme dans sa doctrine. Le même critère organisatif de type territorial et non plus « cellulaire » que nous revendiquons n’est ni déduit de principes abstraits et intemporels, ni élevé à la dignité de solution parfaite et intemporelle ; nous l’adoptons seulement parce qu’il est l’autre face de la fonction primaire de synthétiseur (de groupes, de catégories, de poussées élémentaires) que nous attribuons au parti.
La seconde série de citations établit que, le parti organisme étant formé sur la base d’adhésions volontaires, la « garantie » qu’il réponde à la discipline la plus sévère doit être recherchée dans la définition claire des normes tactiques uniques et pour lesquelles tous s’engagent, dans la continuité des méthodes de lutte et dans la clarté des normes organisatives. Quand la Gauche vit l’Internationale se briser dans le fractionnisme et dans l’insubordination, elle n’en tira pas la leçon qu’il fallait des mécanismes organisatifs particuliers ou un centre plus fort et plus capable de réprimer les velléités autonomistes des sections singulières. Elle en tira la leçon que les débandades, l’absence de discipline, la résistance aux ordres étaient dues à l’effet d’une systématisation imparfaite des normes tactiques, d’une discontinuité dans les méthodes d’action du parti et des contours de plus en plus vagues que l’organisation était en train d’assumer avec la méthode des fusions, des filtrages, du noyautage d’autres partis, etc.
La thèse de la Gauche fut que, sans rétablir sur de solides bases ce terrain préjudiciel à n’importe quelle organisation, on n’aurait jamais obtenue, et par aucun esprit de marque, une structure organisative forte et disciplinée, ni un centre mondial fort de l’action prolétarienne. Il en découle des affirmations constantes de la Gauche comme celle selon laquelle « la discipline n’est pas un point de départ, mais un point d’arrivée », « elle est le reflet et le produit de l’activité du parti sur la base de la doctrine, du programme, des normes tactiques homogènes et unitaires ».
La troisième série expose, à la lumière de l’expérience historique, que lorsque se présentent et deviennent fréquents dans le parti les cas de dissension ou de fractionnisme, cela ne signifie pas que « la bourgeoisie est en train de s’infiltrer », mais que « quelque chose ne va pas dans le travail et dans la vie du parti ».
Les fractions sont le symptôme d’une maladie du parti, non la maladie même. La maladie consiste en la désagrégation pour mille et une raisons de cette base homogène de principes, doctrine, programme, tactique sur laquelle s’appuie l’unité et la discipline organisative.
Le remède à la multiplication des dissensions et des fractions ne se trouve donc pas dans la recherche d’une « exaspération inutile de l’autoritarisme hiérarchique », dans l’intensification des pressions et répressions organisatives et disciplinaires, dans le changement de place d’hommes ou de groupes, dans les procès et dans les condamnations et encore moins dans la requête de la « discipline pour la discipline ». La terreur idéologique, les expulsions, la dissolution de groupes locaux, les commandements et les contraintes doivent tendre à disparaître si l’organisme de parti est sain : ces phénomènes tendent à s’intensifier et à devenir la règle de fonctionnement du parti quand celui-ci prend le chemin de la dégénérescence et de la mort. La quatrième série de citations le martèle encore, tandis que la série suivante culmine dans la définition de la vie interne du parti non comme un heurt entre hommes et groupes, entre courants et fractions qui se disputent la direction du parti, mais comme un travail de recherche continue et de définition rationnelle des points cardinaux théoriques, programmatiques et tactiques sur lesquels doit s’appuyer l’action organisative du parti. Dans le parti, l’homogénéité et la discipline ne s’obtiennent pas à travers la « lutte politique interne », mais à travers un travail collectif et rationnel afin de définir toujours mieux et acquérir toujours plus ces points cardinaux qui forment la base de l’action du parti et qui sont communs à tous et acceptés par tous. Pas de lutte politique interne.
Chapitre 1 – Le « modèle » d’organisation
Ayant défini le fait que le parti communiste doit, par la nécessité même de son action avant, pendant et après la conquête du pouvoir politique, posséder une structure centralisée et hiérarchique comme le support nécessaire de l’unicité de tactique, nous devons examiner la dynamique réelle par laquelle cette structure se réalise et se potentialise. En effet nous faisons nôtre l’affirmation de Lénine dans Que faire ? : « Sans une organisation solide, préparée à la lutte politique à tout moment et dans toutes les situations, on ne peut parler de ce plan systématique d’action, éclairé par des principes fermes et rigoureusement appliqués qui est l’unique qui mérite le nom de tactique ». Sans une organisation centralisée et unitaire on ne peut parler de réaliser une tactique unitaire ; l’organisation unique est l’instrument matériel d’action sans lequel ne peut exister une tactique unique. Mais la première et déterminante affirmation que nous trouvons constamment dans nos textes et qui répond pleinement à la pensée de Lénine dans Que faire ?, et du troisième congrès de l’Internationale, est celle selon laquelle cette organisation ne naît pas comme un « modèle » dans la tête de quelqu’un pour être ensuite amenée dans la dynamique réelle du parti. Il n’existe pas un « modèle » de parti auquel sa dynamique réelle doive se calquer. Le « modèle bolchevique » ou le modèle « de la Gauche » déterminables et théorisables dans l’abstrait et a priori sur lesquels la structure du parti se calquerait, n’existe pas. L’hypothèse préconçue d’un pareil « modèle » constitue la base de la soi-disant « bolchevisation » de la III Internationale qui ne servit pas à former des partis « bolcheviques », mais à détruire les partis communistes du premier après-guerre.
Le credo du Centre de Moscou désormais dégénéré fut dès 1924 : « les partis communistes d’Europe sont impuissants à exploiter les occasions révolutionnaires, à appliquer la politique révolutionnaire juste, parce qu’ils manquent d’une structure organisative comme celle que possède le parti bolchevique de Russie ». Le problème était ainsi inversé car on confiait la réalisation de la position révolutionnaires des partis à l’existence ou non d’une certaine structure organisative, précisément d’un modèle. Et ce fut la fin des partis et de l’Internationale. S’il est vrai, en effet, que la discipline n’est pas un point de départ, mais un point d’arrivée, le point d’arrivée de l’activité collective du parti, sur la base d’une théorie, d’un programme, d’une tactique unique et homogène, il est vrai également que la structure organisée du parti est elle aussi « un point d’arrivée et non un point de départ » ; c’est le point d’arrivée, le reflet du mouvement du parti sur ses bases théoriques, programmatiques et tactiques dans des conditions déterminées historiques, sociales et politiques où cette activité complexe se déroule. L’organisation par cellule d’usine du parti bolchevique ne répondait certes pas à un modèle d’organisation inventé par Lénine ou quelqu’autre organisateur d’opérette ; c’était seulement le reflet en termes d’organisation de l’activité d’un organe collectif implanté de façon cohérente sur la base du marxisme révolutionnaire dans les conditions historiques, sociales, politiques de la Russie tsariste. Et cette structure permit au parti bolchevique de vaincre en Russie non parce qu’elle était la plus adéquate par rapport au modèle de parti communiste, mais parce qu’elle était la plus apte à mener la lutte politique dans les conditions de la Russie. C’était le reflet le plus adéquate de l’activité du parti en Russie. La même structure, appliquée à l’Occident européen, devait donner des résultats obligatoirement négatifs et briser l’organisation au lieu de la renforcer.
Mais la structure « territoriale » des partis occidentaux ne constituait également pas un « modèle » ni inférieur, ni supérieur, à celui bolchevique.Il était simplement un résultat historique, une donnée de fait : l’activité des partis communistes occidentaux assumait organiquement la forme structurale des sections territoriales à la place de celle des cellules d’usines pour mille raisons matérielles qui faisaient que cette forme se présentait comme la plus adaptée à l’accomplissement des tâches qui se posaient au parti. Nous pouvons au maximum dire que la structure des sections territoriales répondait mieux à la tâche d ’organe synthétiseur des poussées immédiates et partielles, de groupe, de catégorie, de localités que nous attribuons au parti. Mais ceci aussi n’est pas un principe ou un modèle a priori. L’organisation du parti est en effet un produit de son activité dans des conditions déterminées ; elle « naît et se développe sur la base de l’action cohérente du parti, de l’accomplissement de ses tâches révolutionnaires » dont elle représente l’instrument technique nécessaire et irremplaçable. C’est pour cela qu’il est faux et antimarxiste de rechercher chez Lénine le « modèle d’organisation du parti » comme il est tout aussi faux de rechercher un modèle dans la structure de tout autre parti, y compris le nôtre.
La Gauche a prétendu, dans le second après-guerre, édifier une organisation de parti centralisée sans recourir à l’utilisation des mécanisme de démocratie interne, et, par conséquent, sans codifications statutaires et légales. Mais celle-ci ne répondait également pas au « modèle de la Gauche », mais à une évaluation correcte du développement historique qui a permis au parti d’aujourd’hui d’utiliser moins d’instruments et de pratiques qui avaient dû être adoptées par les partis d’hier. Notre parti a eu et a construit depuis sa naissance une « forme structurelle de son activité », c’est-à-dire une structure centralisée adéquate avec l’activité que le parti était appelé à réaliser ; la forme structurelle ne répondait pas à une « invention » ou à un « modèle », mais aux données ultérieures réelles : base théorique et programmatique homogène et unitaire (non pas avec des cercles ou des courants comme dans la Russie de 1900), plan tactique unique et défini depuis le début dans ses bases fondamentales sur le socle des leçons historiques (refus du parlementarisme révolutionnaire, obligation de travailler dans les syndicats, refus des fronts uniques politiques, tactique non équivoque dans les zones de double révolution). Ces données permirent à l’organisation de se structurer dès le début autour d’un journal unique, répondant à une position politique unique et ses différents partis se manifestèrent non comme des « cercles locaux » mais comme les sections territoriales d’une organisation unique avec des dispositions et des ordres provenant dès le début d’un seul et unique point (le Centre international).
D’autres données ont défini la structure organisative : activité théorique 99 %, activité externe au sein du prolétariat 1 %, effectifs du parti limités à quelques dizaines ou centaines d’éléments. Ce sont tous des facteurs, comme on le voit, indépendants de la volonté de quiconque. L’organisation du parti, sa structure « de travail » fut celle qui devait et pouvait être la conséquence de ces données réelles, non de la volonté de tel ou tel type. Ce fut une structuration organique de l’activité de parti développée dans des conditions réelles données et avec des effectifs déterminés. Cette structuration se modifiera dans la mesure où se modifieront les conditions matérielles dans lesquelles se développe l’activité du parti, dans la mesure où les rapports quantitatifs entre les différents secteurs d’activité subiront des changements avec le contrecoup de la reprise de la lutte prolétarienne, dans la mesure où les effectifs du parti augmenteront, etc.; restent fermes les résultats historiques de fait (homogénéité de théorie, de programme, de tactique, élimination pour toujours des mécanismes démocratiques et donc « bureaucratiques » internes).
Le travail du parti exige des organes, des instruments de centralisation, de coordination, de position ; ces instruments, mécanismes, etc. sont l’expression d’exigences réelles que l’activité exprime. C’est l’action du parti qui a besoin d’une structure adéquate et qui pousse à la construire, à la réaliser, à la solliciter. Ce n’est pas à l’inverse une structure déterminée qui est collée sur la réalité et qui définirait le parti indépendamment de son activité. Soutenir que le parti doit, pour pouvoir se définir comme tel, posséder, à tout moment de sa vie une structure déterminée, des organes déterminés, signifie tomber dans le plus abstrait volontarisme antimarxiste. Ce n’est pas nous qui le disons, ce sont tous nos textes qui le disent, c’est Lénine qui le dit quand il n’est pas lu par des philistins à la recherche de recettes sûres pour le succès. Parce ce que nécessairement, nous l’avons déjà dit, le fait de présupposer un « modèle d’organisation » conduit de suite à une autre déviation encore plus grave du sain matérialisme : il conduit à reconnaître dans l’existence et la réalisation de cette structure type la « garantie » que le parti se place sur la ligne de la « politique révolutionnaire juste ». Notre série classique se renverse alors, et la structure organisation en vient à garantir la tactique, le programme, les principes mêmes. Pour Marx, pour Lénine, pour la Gauche, l’unique « garantie » par laquelle peut exister et se développer l’organisation fortement structurée et complexe dont le parti a besoin, consiste dans l’accomplissement des tâches du parti sur la base d’une homogénéité de théorie, de programme et de tactique. Pour les idéalistes de tout temps, comme pour les staliniens, la structure organisative du parti, la centralisation, la discipline, sont assumées comme données a priori et ce sont elles qui « garantissent » l’unicité et homogénéité de théorie, de programme, de tactique. Pour Lénine, l’organisation est l’arme sans laquelle la tactique unique ne peut se réaliser : organisation unique comme reflet et produit organique d’une activité se développant sur des prémisses uniques et selon une direction unique. Pour les « léninistes » du type Staline, l’organisation unique, le centralisme, la discipline, sont la prémisse pour parvenir à posséder une tactique et une direction d’action uniques. Le marxisme énonce ceci : si le mouvement accepte une théorie unique, un programme unique, un plan tactique unitaire, une structure organisative centralisée et disciplinée se développe à travers le déroulement de l’activité du parti sur ces bases, ; si ces bases viennent à manquer, l’organisation, la centralisation, la discipline sautent, et il n’existe pas de recettes organisatives pour empêcher que tout se désagrège. Pour Staline, il peut y avoir des tactiques divergentes, non claires, oscillantes, changeantes, mais pourvu que la centralisation et la discipline existent, tout va bien : les divergences, les dissensions, les courants et les fractions s’éliminent par des mesures organisatives, en renforçant la structure organisative, en dotant le parti d’instruments et de mécanismes organisatifs qui ont en soi le pouvoir de tenir le parti sur le droit chemin. Comme on le voit, le processus est complètement renversé : les « léninistes » du type Staline lisent le Que faire ? en partant du dernier chapitre, et le font parce qu’ils suivent le mythe petit-bourgeois du modèle de parti, garanti, en vertu de sa structure, aujourd’hui, demain et pour toujours, des erreurs et des déviations. La petite bourgeoisie cherche toujours des assurances pour la… réussite de la révolution.
CITATIONS
Citation 62 – Le principe démocratique – 1922
« (…) Toutes ces considérations n’ont rien d’absolu, et cela nous ramène à notre thèse selon laquelle aucun schéma constitutionnel n’a valeur de principe, et la démocratie majoritaire, au sens formel et arithmétique du terme, n’est qu’une méthode possible pour coordonner les rapports qui se présentent au sein des organismes collectifs. De quelque point de vue qu’on se place, il est impossible de lui attribuer un caractère de nécessité ou de justice intrinsèque : ces expressions n’ont pour nous, marxistes, aucun sens, et d’ailleurs notre propos n’est pas de remplacer l’appareil démocratique que nous critiquons par un autre projet mécanique d’appareil qui serait exempt par lui-même de défauts et d’erreurs » (les italiques sont les nôtres ).
Citation 63 – Pour se remettre à l’ABC. La nature du parti communiste – 1925
« (…) En conclusion de tout ceci, il faut rétablir une thèse fondamentale marxiste selon laquelle le caractère révolutionnaire du parti est déterminé par des rapports de forces sociales et par des processus politiques et non par des formes vaines, par le type d’organisation.(…) Dans toutes ces manifestations, il s’agit d’une survivance antimarxiste et antiléniniste de l’utopisme, selon laquelle on affronte les problèmes non pas en partant de l’analyse des forces historiques réelles, mais en écrivant à la main une magnifique constitution ou un plan organisatif ou un règlement. Il en est de même de l’origine de la fallacieuse position idéologique du problème fractionniste auquel nous assistons, où tout se réduit à codifier sur le papier l’interdiction et la destruction des fractions ».
Citation 64 – Thèses de la Gauche au 3 e congrès du PC d’Italie (Thèses de Lyon) – 1926
« I, 2 – Nature du parti (…) Quant aux dangers de dégénérescence du mouvement révolutionnaire, ils ne peuvent être éliminés par aucune formule d’organisation, parce qu’il n’en existe pas qui puisse assurer la continuité nécessaire à l’orientation politique des chefs et des simples militants ».
Citation 65 – Force, Violence, dictature dans la lutte de classe – 1948
« V – Dégénérescence russe et dictature (…) La position de la Gauche communiste italienne sur ce que nous pourrions appeler la « question des garanties révolutionnaires » est avant tout qu’il ne peut y avoir de garanties constitutionnelles ou contractuelles ».
Citation 66 – Normes générales d’orientation – 1949
« (…) Leur juste rapport dans leur fonction entre les organes centraux et ceux périphériques du mouvement ne se base pas sur des schémas constitutionnels, mais sur tout le développement dialectique de la lutte historique de la classe ouvrière contre le capitalisme ».
Citation 67 – Notes de 1964 pour les thèses sur la question d’organisation – 1964
« 6 – (…) Un premier paragraphe traite des généralités et établit que la question d’organisation ne peut être réglée par un principe immuable, mais doit s’adapter aux conditions et aux buts de l’activité du parti, durant la phase de la lutte de classe révolutionnaire et durant la période de transition ultérieure vers la réalisation du socialisme – ce premier niveau de la société communiste. Les différentes conditions d’un pays à l’autre doivent être considérées, mais à l’intérieur de certaines limites. « La limite (ils l’ont tous oubliée aujourd’hui) dépend de la ressemblance des conditions de la lutte prolétarienne dans les différents pays et dans les différentes phases de la révolution prolétarienne, qui constitue, au delà de toutes les particularités, un fait d’importance essentielle pour le mouvement communiste. C’est cette ressemblance qui donne la base commune des partis communistes dans tous les pays : c’est sur cette base qu’il faut développer l’organisation des partis communistes, et ne pas tendre à la fondation de quelque nouveau parti modèle à la place de celui qui existe déjà, ou suivre une formule d’organisation absolument correcte, et des Statuts idéaux ».
Citation 68 – Thèses sur la tâche historique, l’action et la structure… (Thèses de Naples) – 1965
« Thèse 11 – (…) Une autre thèse fondamentale de Marx et de Lénine sur laquelle la Gauche est très ferme, c’est que le remède aux vicissitudes et aux crises historiques auxquelles le parti prolétarien est nécessairement exposé, ne peut se trouver dans une formule constitutionnelle ou organisationnelle qui aurait la vertu magique de le préserver des dégénérescences. Cette illusion relève de celles petites-bourgeoises qui remontent à Proudhon et, à travers une longue chaîne, aboutissent à l’ordinovisme italien, c’est-à-dire à la conception selon laquelle le problème social peut être résolu par une formule d’organisation des producteurs économiques. Indéniablement, dans l’évolution suivie par les partis, on peut opposer à la ligne ascendante du parti historique la ligne tourmentée des partis formels, avec ses zigzags, ses hauts et ses bas, voire ses chutes brutales. Les marxistes de gauche s’efforcent précisément d’agir sur la ligne brisée des partis contingents pour la ramener à la courbe continue et harmonieuse du parti historique. Ceci est une position de principe, mais il est puéril de vouloir la transformer en recette d’organisation. Selon notre ligne historique, nous utilisons non seulement la connaissance du passé et du présent de l’humanité, de la classe capitaliste et de la classe prolétarienne, mais aussi une connaissance directe et sûre de l’avenir de la société et de l’humanité, tel que le prévoit avec certitude notre doctrine qui culmine dans la société sans classes et sans Etat, qui en un sens peut-être sera aussi une société sans parti, à moins que l’on n’entende par parti un organe qui ne lutte pas contre d’autres partis mais assure la défense de l’espèce humaine contre les dangers que lui fait courir la nature physique avec ses processus évolutifs et sans doute aussi ses catastrophes.
«La Gauche communiste a toujours considéré que sa longue lutte contre les tristes vicissitudes contingentes des partis formels du prolétariat s’est déroulée en affirmant des positions qui s’enchaînent de façon continue et harmonieuse dans le sillage lumineux du parti historique, qui traverse sans se briser les années et les siècles, depuis les premières affirmations de la doctrine prolétarienne naissante jusqu’à la société future, que nous connaissons bien, dans la mesure même où nous avons bien appris à connaître les tissus et les centres nerveux de l’odieuse société présente, que la révolution devra abattre (…)
«Mais l’idée de fabriquer un modèle de parti parfait serait tout aussi vaine, et peut-être, davantage encore. Une telle idée se ressent des faiblesses de la bourgeoisie décadente qui, impuissante à défendre son pouvoir, à conserver son système économique qui s’en va en morceaux, et même à maîtriser sa pensée doctrinale, se réfugie dans une absurde technologie robotisée, cherchant dans ces stupides modèles formels automatiques une garantie de survie, pour échapper à la certitude scientifique qui nous a fait porter sur l’époque bourgeoise et sur sa civilisation un diagnostic infaillible : la mort ! ».Chapitre 2 – Les « garanties »
Les citations qui se succèdent et qui vont de 1922 à 1970 suivent une ligne de continuité dans la conception communiste des questions d’organisation. Selon cette ligne, l’organisation centralisée et disciplinée du parti s’appuie non sur la consultation démocratique des opinions de la majorité, encore moins sur les commandements d’un chef ou d’un groupe de chefs, mais sur la clarté, sur l’éclaircissement continu des lignes de doctrine, principe, programme, finalité et sur l’acquisition de plus en plus profonde de ces lignes par l’organisation. Elle s’appuie, par conséquent, sur la délimitation et la clarté des normes tactiques qui doivent être connues de tous et clarifiées dans toutes leurs implications possibles. Le travail de construction organisative est donc un travail nécessaire qui vise constamment à clarifier et à rendre irrévocable pour toute l’organisation le patrimoine historique d’expériences et de bilans dynamiques dont l’organisation n’est que l’expression actuelle. S’il existe l’homogénéité et l’acceptation par tous les adhérents des bases théoriques, programmatiques, tactiques, il existera aussi nécessairement, comme résultat, l’homogénéité et la discipline organisative ; l’obéissance générale et spontanée aux ordres du Centre.
Si cette homogénéité n’existe pas, il est vain de chercher un remède aux divergences au travers de la pression disciplinaire, le commandement forcé des ordres centraux, l’existence d’un organe central fort capable d’imposer ses décisions à la périphérie. Il faudra au contraire travailler à reconstituer cette base homogène en martelant et en précisant les lignes de la doctrine, du programme et de la tactique à la lumière de notre tradition. Ceci ne veut pas dire que le parti ne doit pas avoir des organes centraux avec des pouvoirs absolus non contestables par personne. Ceci signifie que la garantie de l’obéissance aux ordres du Centre ne se trouve pas dans la capacité qu’il a de punir les désobéissants, mais de faire en sorte qu’il n’y ait pas de désobéissants, et ceci ne s’obtient pas par des mesures organisatives, mais par un travail continu, constant de toute l’organisation, cherchant à acquérir ses bases de doctrine, de programme, de tactique.
Quand on dit que « surgissent des divergences sur des problèmes de théorie, de programme, de tactique, parce que nous n’avons pas une centralisation organisative suffisante, parce que le Centre n’est pas capable d’imposer par l’amour ou par la force ses solutions à l’organisation », l’on renverse le problème, et l’on sort du socle historique tracé par la Gauche. De plus : on détruit le parti, parce qu’on pose au début ce qui doit rester à la fin d’un processus. La discipline n’est pas un point de départ, mais un point d’arrivée, et si dans un moment déterminé les ordres du centre rencontrent une résistance dans l’organisation, ceci signifie que ou bien les ordres du centre dévient des bases traditionnelles sur lesquelles s’appuie l’organisation (et alors la résistance est positive), ou bien l’organisation dans son ensemble n’a pas acquis ses bases traditionnelles. Dans les deux cas, le commandement, la mesure administrative, la punition peut servir dans l’immédiat à faire bouger le parti, mais ne résout certainement pas la situation. C’est une objection vile contre la Gauche, celle qui dit que, tout en possédant l’homogénéité théorique, programmatique, tactique, il n’est pas dit qu’elle possède automatiquement l’organisation centralisée. On doit construire l’organisation, il est vrai, mais elle doit s’appuyer sur les bases déjà vues. La construction de l’organisation devient alors un fait technique, la conséquence logique en termes d’instruments pratiques qui servent à coordonner, harmoniser, diriger tout le travail et l’action du parti. Cela nous vaudra un organe central qui fonctionne et d’où émanent les dispositions ; cela nous vaudra des responsables des différents secteurs d’activité ; cela nous vaudra mille instruments de travail et et ils devront être mis sur pied avec labeur. Et oui ! Mais ils ne serviraient à rien s’ils ne s’appuient pas sur cette base. Et gare à ceux qui pensent que dans un moment déterminé on obtient de ces instruments formels la garantie du bon fonctionnement du parti et de sa discipline interne. Il s’agit d’instruments techniques que le parti doit utiliser pour pouvoir agir de manière coordonnée et centralisée, mais ils ne constituent absolument pas la garantie de l’action même, de la centralisation et de la discipline.
CITATIONS
Citation 69 – Thèses sur la tactique au 2e Congrès du PC d’Italie (Thèses de Rome) – 1922
« Thèse 29 – (…) Le programme du Parti n’a pas le caractère d’un simple but que l’on pourrait atteindre par n’importe quelle voie,mais celui d’une perspective historique dans laquelle les voies suivies et les objectifs atteints sont intimement liés. Dans les diverses situations, la tactique doit donc être en harmonie avec le programme et, pour cela, les règles tactiques générales pour les situation successives doivent être précisées dans certaines limites, non rigides, mais toujours plus nettes et moins fluctuantes, à mesure que le mouvement se renforce et approche de la victoire générale. C’est ce seul critère qui peut permettre de se rapprocher de plus en plus du centralisme maximum dans les Partis et dans l’Internationale pour la direction de l’action de façon à ce que l’exécution des dispositions prises centralement soient acceptées sans résistance non seulement par les Partis communistes, mais même par une partie des mouvements de masse qu’ils sont parvenus à encadrer. On ne doit en effet pas oublier qu’à la base de l’acceptation de la discipline organique du mouvement, il y a non seulement l’initiative d’individus et de groupes résultant des développements de la situation, mais une progression continue et logique d’expériences les amenant à rectifier la voie à suivre pour obtenir la plus grande efficacité dans la lutte contre les les conditions de vie que l’organisation sociale actuelle impose au prolétariat. C’est pourquoi le parti et l’Internationale doivent exposer de façon systématique l’ensemble des normes tactiques générales pour l’application desquelles ils pourront appeler à l’action et au sacrifice les rangs de leurs adhérents et les couches du prolétariat qui se rapprochent d’eux ».
Citation 70 – Thèses du PC d’Italie sur la Tactique de l’IC au 4e Congrès de Moscou – 1922« Constitution des partis communistes et de l’Internationale Communiste (…) Pour éliminer les dangers opportunistes et les crises de discipline, l’Internationale Communiste doit faire reposer la centralisation organisationnelle sur la clarté et la précision des résolutions tactiques et sur la définition exacte des méthodes à appliquer.
«Une organisation politique, c’est-à-dire une organisation fondée sur l’adhésion volontaire de tous ses membres, ne répond aux exigences de l’action centralisée que lorsque tous ses adhérents ont vu et accepté l’ensemble des méthodes dont le Centre peut ordonner l’application dans les différentes situations.
«Le prestige et l’autorité du Centre, qui ne reposent pas sur des sanctions matérielles, mais mettent en jeu des paramètres qui rentrent dans le domaine des facteurs psychologiques, exigent absolument la clarté, la continuité et la décision dans les déclarations programmatiques et dans les méthodes de lutte. C’est là que réside la seule garantie de pouvoir constituer un centre d’action véritablement unitaire du prolétariat international.
«Une organisation solide ne peut naître que de la stabilité de ses normes d’organisation ; en assurant à chacun que les normes seront appliquées avec impartialité, cette stabilité réduit au minimum les rébellions et les désertions. Tout autant que l’idéologie et que les normes tactiques, les statuts organisatifs doivent donner une impression d’unité et de continuité ».
Citation 71 – Discours du représentant de la Gauche au 4e Congrès de l’IC – 4e séance – 1922« (…) Nous sommes pour le maximum de centralisation et de pouvoir aux organes centraux suprêmes. Mais un sermon solennel sur la discipline, d’un côté, et de l’autre les plus sincères engagements à la respecter, ne peuvent assurer l’obéissance aux initiatives du centre dirigeant (…) La garantie de la discipline doit être recherchée ailleurs, si, à la lumière de la dialectique marxiste, nous nous souvenons de la nature de notre organisation, qui n’est pas un mécanisme, qui n’est pas une armée, mais qui est un complexe unitaire réel, dont le développement est en premier lieu un produit et en second lieu un facteur du développement de la situation historique. La garantie de la discipline ne peut être trouvée que dans la définition précise des limites à l’intérieur desquelles nos méthodes d’action doivent s’appliquer, dans la définition précise des programmes, des résolutions tactiques fondamentales et des mesures d’organisation ».
Citation 72 – Organisation et discipline communiste – 1924« C’est renverser à la manière des sophistes le problème que de considérer la discipline totale et parfaite, ce qui éviterait le consensus universel pour la considération critique de tous les problèmes du mouvement, non comme un résultat, mais comme un moyen infaillible à employer avec une conviction aveugle, en disant tout court2: l’Internationale est le parti communiste mondial et on doit suivre fidèlement ce qui émane de ses organismes centraux.
«Nous devons rappeler, pour commencer notre analyse de la question, que les partis communistes sont des organismes à adhésion « volontaire ». Ceci est un fait inhérent à la nature historique des partis (…) C’est un fait que nous ne pouvons obliger personne à prendre notre carte, nous ne pouvons pas faire une conscription de communistes, nous ne pouvons pas établir des sanctions contre la personne qui ne suit pas la discipline interne : chacun de nos adhérents est matériellement libre de nous quitter quand il veut.
« (…) Par conséquent, nous ne pouvons adopter la formule, certes très avantageuse, de l’obéissance absolue dans l’exécution d’ordres venus d’en haut. Les ordres qui émanent des hiérarchies centrales sont non le point de départ, mais le résultat de la fonction du mouvement entendu comme collectivité.
« (…) Il n’existe pas de discipline mécanique bonne pour la réalisation d’ordres et de dispositions supérieurs « quels qu’ils soient » ; il existe un ensemble d’ordres et de dispositions répondant aux origines réelles du mouvement qui puissent garantir le maximum de discipline, c’est-à-dire d’action unitaire de tout l’organisme, tandis qu’il existe d’autres directives qui, émanées du centre, peuvent compromettre la discipline et la solidité organisative.
« (…) Nous résumons ainsi notre thèse, et nous croyons être fidèles à la dialectique du marxisme : l’action que le parti mène et la tactique qu’il adopte, c’est-à-dire la manière dont le parti agit envers « l’extérieur », ont à leur tour des conséquences sur l’organisation et la constitution « interne » de celui-ci. Celui qui, au nom d’une discipline illimitée, prétend disposer du parti pour une action, une tactique, une manœuvre stratégique « quelles qu’elles soient », c’est-à-dire sans limites bien déterminées et connues de l’ensemble des militants, compromet fatalement le parti.
« On ne parviendra efficacement au maximum d’unité et de solidité disciplinaire qu’en affrontant le problème sur cette plate-forme, et non en prétendant qu’il soit déjà d’une manière préjudicielle résolu par une règle banale d’obéissance mécanique ».
Citation 73 – Discours du représentant de la Gauche au 5e Congrès de l’IC – 13e séance – 1924« (…) Nous voulons une centralisation véritable, une discipline véritable. Et pour cela il faut de la clarté dans la directive tactique et de la continuité dans la positions de nos organisations face aux autres partis ».
Citation 74 – Thèses de la Gauche au 3e Congrès du PC d’Italie (Thèses de Lyon) – 1926« I, 3 – Action et tactique du parti (…) Nier cette possibilité et nécessité de prévoir la tactique dans ses grandes lignes revient à nier la tâche du parti et nier du même coup la seule garantie que nous ayons qu’en toutes circonstances les inscrits du parti et les masses répondront aux ordres du centre dirigeant. Dans ce sens, le parti n’est ni une armée ni un quelconque autre organe étatique, car dans ces organes le rôle de l’autorité hiérarchique est prépondérant et celui de l’adhésion volontaire nul ; il est évident que le membre du parti a toujours la possibilité de ne pas exécuter des ordres sans encourir de sanctions matérielles : sortir du parti. La bonne tactique est celle qui n’entraîne aucune répercussion inattendue et contraire au développement de la campagne révolutionnaire dans le sein du parti et du prolétariat, masses, même quand, à un tournant donné de la situation, le centre dirigeant n’a le temps de consulter ni le premier ni à plus forte raison les secondes. Tout l’art de la tactique révolutionnaire est précisément de prévoir comment le parti réagira aux ordres et quels ordres susciteront la bonne réaction ; il ne peut être confié qu’à une utilisation collective de l’expérience des actions passées, résumées en règles d’action claires (…) Le parti étant lui même perfectible et non parfait, nous n’hésitons pas à dire qu’il faut beaucoup sacrifier à la clarté et au pouvoir de persuasion des règles tactiques, même au prix d’une certaine schématisation (…) Ce n’est pas seulement le bon parti qui fait la bonne tactique, mais aussi la bonne tactique qui fait le bon parti, et la bonne tactique ne peut être qu’une de celles que tous ont comprises et choisies dans leurs lignes fondamentales ».
Citation 75 – Discours du représentant de la Gauche au 6e Exécutif élargi de l’IC – 1926« (…) C’est un fait que nous devons avoir un parti absolument homogène, sans divergences d’idées et sans regroupements différents en son sein. Mais ceci n’est pas un dogme, n’est pas un principe a priori ; c’est un but pour lequel on doit et on peut combattre, au cours du développement qui mène à la formation d’un véritable parti communiste, à la condition que toutes les questions idéologiques, tactiques et organisatives soient posées et résolues correctement ».
Citation 76 – Nature, fonction et tactique du parti révolutionnaire de la classe ouvrière – 1947
« On doit chercher la cause de ces revers dans le fait que les divers mots d’ordres tactiques successifs pleuvaient sur les partis et leurs cadres comme autant d’improvisation inattendues, sans que l’organisation communiste soit le moins du monde préparée aux différentes éventualités. Or, les plans tactiques du parti, tout en prévoyant une variété de situations et de comportement, ne peuvent ni ne doivent devenir le monopole ésotérique de cercles de hiérarchies suprêmes ; au contraire ils doivent être étroitement liés à la cohérence théorique, à la conscience politique des militants, aux traditions du mouvement, et doivent imprégner l’organisation de telle sorte qu’elle soit toujours préparée à l’avance et qu’elle puisse prévoir quelles seront les réactions de la structure unitaire du parti devant les événements favorables ou défavorables du cours de la lutte. Ce n’est pas avoir une conception plus complète et plus révolutionnaire du parti que d’en attendre autre chose ou plus, que de croire qu’il peut résister à des coups de gouvernail imprévus dans le domaine de la tactique ; au contraire, comme le prouvent les faits historiques, c’est le processus classique défini par le terme d’opportunisme, qui amène le parti révolutionnaire, ou bien à se dissoudre et à faire naufrage dans l’influence défaitiste de la politique bourgeoise, ou bien à se trouver plus vulnérable et plus désarmé devant la répression ».
Citation 77 – Force, violence, dictature dans la lutte de classe – 1948« V – Dégénérescence russe et dictature (…) A la base du rapport entre militant et parti, il y a un engagement ; de cet engagement nous avons une conception que, pour nous se libérer de l’antipathique terme de contractuel, nous pouvons définir simplement de dialectique. Le rapport est double, et constitue un double flux en sens inverses, du centre à la base et de la base au centre ; en répondant à la bonne fonctionnalité de ce rapport dialectique, répondront les saines réactions de la base à l’action dirigée par le centre.
« Le problème de la fameuse discipline consiste donc à poser aux militants de base un système de limites qui soit le reflet intelligent des limites posées à l’action des chefs ».
Citation 78 – La Russie dans la grande révolution et dans la société contemporaine – 1956« III. 29 – Vie interne du parti de classe (…) L’adjectif démocratique signifie que l’on décide dans les les organisations de base puis après dans les congrès, avec le compte des votes. Mais le compte des votes suffit-il à établir que le Centre obéit à la base et non vice-versa ? Pour celui qui connaît les aspects néfastes de l’électoralisme bourgeois, quel sens a ceci ?
« Nous rappellerons brièvement les garanties que nous avons si souvent avancées et illustrées (encore dans le Dialogue avec les Morts). Doctrine : le Centre n’a pas la faculté de la changer de celle établie, depuis les origines, dans les textes classiques du mouvement. Organisation : unique à l’échelle internationale, elle ne varie pas par agrégations ou fusions, mais seulement par admissions individuelles ; les organisés ne peuvent restés dans d’autres mouvements. Tactique : les possibilités de manœuvre et d’action doivent être prévues par des décisions de congrès internationaux avec un système fermé. La base ne peut initier des actions non établies par le Centre : le Centre ne peut inventer des nouvelles tactiques et mouvements sous prétexte de faits nouveaux. Le lien entre la base du parti et le centre prend une forme dialectique. Si le parti exerce la dictature de la classe dans l’Etat, et contre les classes contre lesquelles l’Etat agit, il n’y a pas dictature du Centre du parti sur la base. La dictature ne se nie pas avec une démocratie mécanique interne formelle, mais avec le respect de ces liens dialectiques ».
Citation 79 – Dialogue avec les morts – 1956« Troisième journée (soirée) – 77 – Où sont les garanties ? (…) 1- Théorie. Comme nous l’avons déjà dit la théorie ne surgit pas à n’importe quel moment de l’histoire – et elle n’attend pas non plus pour le faire la venue du Grand homme, du Génie. Elle naît à certains tournants du développement de la société humaine, mais si l’on connaît la date de cette naissance, on ignore à qui en revient la paternité.
« Notre théorie devait naître après 1830 sur la base de l’économie anglaise. Même si l’on admet qu’il est vain de se donner pour but la vérité et la science intégrales, et que tout ce que l’on peut faire est de progresser dans la lutte contre la grandeur de l’erreur, elle constitue une garantie,mais à condition qu’on la maintienne fermement sur les lignes directrices qui font d’elle un système complet. Historiquement, elle est placée devant une alternative : ou se réaliser ou disparaître. La théorie du parti est un ensemble de lois qui régissent l’histoire, et son cours passé et futur. La garantie que nous proposons est donc la suivante : interdiction de revoir et même d’enrichir la théorie. Pas de créativité.
« 2- Organisation. Elle doit être continue au cours de l’histoire, c’est-à-dire à la fois rester fidèle à sa propre théorie et ne pas laisser se rompre le fil des expériences de lutte. Les grandes victoires ne viennent que lorsque cette condition est réalisée dans de vastes espaces du globe et pour de longues périodes.
« Contre le Centre du parti, la garantie consiste à lui dénier tout droit de créer, et à ne lui obéir qu’autant que ses directives d’action rentrent dans les limites précises de la doctrine et de la perspective historique du mouvement, qui a été établie pour de longs cycles et pour le monde entier. Il faut donc réprimer toute tendance à exploiter les situations locales ou nationales « spéciales », des événements imprévus, des contingences particulières. En effet, ou il est possible d’établir que dans l’histoire certains phénomènes généraux se reproduisent d’un lieu et d’une époque à l’autre, aussi éloignés qu’ils soient dans l’espace et le temps, ou bien il est inutile de parler d’un parti révolutionnaire luttant pour une forme future de société. Comme nous l’avons souvent développé, il existe de grandes subdivisions historiques et « géographiques » qui déterminent des développés fondamentaux à l’action du parti : à des moitiés de continents et à des cinquantaines d’années ; aucune direction de parti ne peut proclamer des développés de ce genre d’une année à l’autre. Nous avons un théorème qui s’appuie sur mille vérifications expérimentales : annonceur de « cours nouveau » égale traître.
« Contre la base et contre la masse, la garantie est l’action unitaire et centrale, la fameuse « discipline » : on l’obtient quand la direction est bien attachée à ces règles théoriques et pratiques et quand les groupes locaux se voient interdire de « créer » pour leur compte des programmes, des perspectives et des mouvements autonomes.
« Cette relation dialectique entre la base et le sommet de la pyramide (qu’à Moscou il y a trente ans nous avons demandé de renverser), est la clef qui assure à l’organe impersonnel et unique qu’est le parti la faculté exclusive de déchiffrer l’histoire, la possibilité d’y intervenir et la capacité de signaler cette possibilité lorsqu’elle apparaît. De Staline au comité actuel de sous-staliniens, rien n’a été renversé dans cette relation.
« 3- Tactique. Le mécanisme du parti interdit les « création » stratégiques. Le plan des opérations est public et notoire, et il en décrit les limites précises, c’est-à-dire les domaines historiques et territoriaux. Un exemple évident : en Europe, depuis 1871, le parti ne soutient plus aucune guerre d’Etat. En Europe depuis 1919, le parti ne participe pas (ou n’aurait pas dû participer…) aux élections. En Asie et en Orient, aujourd’hui encore, le parti appuie les mouvements révolutionnaires démocratiques et nationaux et l’alliance de lutte du prolétariat avec d’autres classes, y compris la bourgeoisie locale elle-même. Nous donnons ces exemples pour qu’on ne puisse pas parler de l’unicité et de la rigidité d’un schéma qui soi-disant resterait le même en tous temps et en tous lieux, et pour éviter l’accusation courante selon laquelle notre construction doctrinale dériverait de postulats immuables d’ordre éthique, esthétique ou même mystique, alors qu’elle est intégralement matérialiste et historique. La dictature de classe et de parti ne dégénérera pas en formes diffamées comme les oligarchies, à condition d’être ouvertement une dictature, de se déclarer publiquement liée à un stade historique que la doctrine prévoit de longue durée, et afin de ne pas conditionner hypocritement son existence à des contrôles majoritaires, mais seulement à l’issue de l’épreuve de force avec l’ennemi. Le parti marxiste ne rougit pas des conclusions tranchantes de sa doctrine matérialiste et aucune position d’ordre sentimental ou décoratif ne peut l’empêcher de les tirer.
« Le programme doit contenir de façon nette les grandes lignes de la société future comme négation de toute l’ossature de la société présente et déclarer qu’elle constitue le point d’arrivée de tous les temps et de tous les lieux. Décrire la société présente n’est qu’une partie des tâches révolutionnaires. Ce n’est pas notre affaire d’en déplorer l’existence ou de la diffamer, non plus de construire dans ses flancs la société future. Mais les rapports de production actuels devront être impitoyablement rompus selon un programme clair qui prévoit scientifiquement comment sur ces obstacles brisés surgiront les nouvelles formes d’organisation sociale, connues exactement par la doctrine du parti ».
Citation 80 – Thèses sur la tâche historique du parti communiste mondial… (Thèses de Naples) – 1965« Thèse 13 – (…) Dans la conception du centralisme organique, la garantie de la sélection de ses membres est celle que nous avons toujours proclamée contre les centristes de Moscou. Le parti continue inlassablement à graver toujours plus nettement les lignes directrices de sa doctrine, de son action et de sa tactique au moyen d’une méthode unique, dans l’espace et dans le temps. Tous ceux qui se trouvent mal à l’aise devant ces positions ont la ressource évidente d’abandonner les rangs du parti ».
Citation 81 – Prémisse aux Thèses du PC d’Italie sur la Tactique au 4e Congrès de l’IC – 1965« (…) Certains points intéressent le problème de l’organisation. Toute tradition de fédéralisme doit être éliminée, pour assurer centralisation et discipline unitaire. Mais ce problème historique ne se résout pas avec des expédients mécaniques. La nouvelle Internationale elle-même, pour éviter des dangers opportunistes et des crises disciplinaires internes, doit fonder la centralisation sur la clarté non seulement du programme, mais aussi de la tactique et de la méthode de travail. Depuis lors on a affirmé que celle-ci est la seule garantie sur laquelle le Centre peut baser fermement son autorité ».
Citation 82 – Thèses supplémentaires… (Thèses de Milan) – 1966« Thèse 7 – (…) Dans le parti révolutionnaire, en plein développement vers la victoire, l’obéissance est spontanée et totale mais non aveugle ni forcée, et la discipline centrale, comme le montrent les thèses et la documentation présentée à l’appui, équivaut à une harmonie parfaite entre les fonctions et les actions de la base et du Centre et ne peut pas être remplacée par l’exercice bureaucratique d’un volontarisme antimarxiste ».
Citation 83 – Prémisse aux Thèses du PC d’Italie sur la Tactique au 4e Congrès de l’IC – 1970« (…) Du même coup, c’est le fondement d’une discipline internationale non factice, non mécanique, non basée sur l’exégèse des articles d’un code civil ou pénal, qui saute ; cette discipline organique est remplacée par une discipline formelle imposée par un organe à la fois délibératif et exécutif, dont on admet a priori qu’il est capable de maintenir le fil de la continuité théorique, pratique et organisationnelle à travers le jeu compliqué et imprévisible des manœuvres, en vertu d’une immunisation supposée permanente.
« (…) La discipline est le produit de l’homogénéité et de la continuité pratique. Introduisez la variable indépendante de l’improvisation : vous aurez beau l’entourer de clauses limitatives, au terme du processus il n’y aura plus que le Knout, ou, si vous préférez, Staline ».
Citation 84 – Prémisse aux Thèses de la Gauche au Congrès de Lyon de 1926 – 1970« (…) Il faut donc jeter les bases de la discipline en la faisant reposer sur le socle inébranlable de la clarté, de la fermeté et de l’invariance des principes et des directives tactiques. Autrefois, au cours d’années que leur éclat faisait paraître éloignées, la discipline provenait d’un processus organique qui plongeait ses racines dans la force doctrinale et la pratique de granit du parti bolchevique ; aujourd’hui ou bien on la reconstruit sur les fondements collectifs du mouvement mondial, dans un esprit de sérieux et dans la compréhension fraternelle de la gravité du moment, ou bien tout est perdu.
« (…) On avait dévié de la discipline à l’égard du programme clair et tranchant des origines : pour empêcher que cette indiscipline ne provoquât la débandade, on prétendit fabriquer in vitro de « véritables partis bolcheviques ». On sait ce que deviendront sous la botte stalinienne ces caricatures du parti de Lénine. Au 4e Congrès, nous avions lancé une mise en garde : « la garantie de la discipline ne peut être trouvée que dans la définition des limites à l’intérieur desquelles nous devons appliquer nos méthodes, dans la précision des programmes et des résolutions tactiques fondamentales ainsi que des mesures d’organisation ». Nous répétâmes au 5e Congrès qu’il était illusoire de poursuivre le rêve d’une discipline de tout repos, si la clarté et la précision dans ce qui est le préalable de toute discipline et de toute homogénéité dans l’organisation faisaient défaut ; qu’il était vain de se bercer de l’illusion d’un parti mondial unique, si la continuité et le prestige de l’organe international étaient continuellement détruits par le « libre choix », concédé non seulement à la périphérie mais aussi au sommet, des principes qui déterminent l’action pratique ; qu’il était hypocrite d’invoquer une « bolchevisation » qui ne signifierait pas l’intransigeance dans les fins, et l’adéquation des moyens aux fins ».
Citation 85 – Prémisse aux Thèses après 1945 – 1970« (…) Si le parti possède une telle homogénéité théorique et pratique (possession qui n’est pas une donnée de fait garantie pour toujours, mais une réalité à défendre avec les ongles et les dents, et s’il le faut, à reconquérir chaque fois), son organisation – c’est-à-dire sa discipline – naît et se développe de façon organique sur la base unique du programme et de l’action pratique, et exprime dans ces diverses formes d’explications, dans la hiérarchie de ses organes, l’adéquation parfaite du parti à l’ensemble de ses fonctions, sans exception aucune ».
Chapitre 3 – Courants et fractions
Dans la conception de la Gauche, la naissance à l’intérieur du parti de dissensions et de fractions est donc le symptôme, la manifestation extérieure d’une maladie qui a frappé l’organe parti. Il ne s’agit pas par conséquent tant de combattre les symptômes que de rechercher les causes du mal, qui proviennent toujours d’une façon incorrecte de développer le travail collectif du parti et des fonctions centrales. Le travail du parti est inadéquate ou incorrect par rapport à la ligne historique sur laquelle il doit s’appuyer ; le processus d’assimilation par l’organisation des bases théoriques, programmatiques et tactiques est inadéquate : par conséquent peuvent naître les divergences et les fractions. C’est la thèse de la Gauche. Ou bien, le parti est en présence d’un processus dégénératif opportuniste et le fractionnisme est une saine réaction de l’organe vitale à cette déviation. C’est tout le contraire, comme on le voit, de la thèse soutenue à plusieurs reprises par le Centre actuel, selon laquelle ce sont les fractions qui amènent l’opportunisme au sein du parti.
La thèse de la Gauche mène à une conclusion pratique : la formation de fractions est une sonnette d’alarme qui indique que quelque chose ne va pas dans la conduction générale du parti ; il faut pour cela retrouver dans le travail de parti les causes qui ont amené la naissance des fractions. Le travail et l’action du parti replacés sur leurs bases classiques, les fractions disparaissent et n’ont plus de raison de se manifester. L’accent est mis également ici sur le développement correct du travail sur le plan théorique, programmatique, tactique, sur la clarification interne au travers du travail, sur la résolution substantielle, c’est-à-dire sur le plan théorique, programmatique, tactique, des dissensions qui surgissent dans le parti.
La thèse du Centre conduit à la conclusion opposée : les fractions sont la maladie ; elles sont dues au virus opportuniste et petit-bourgeois qui cherche à pénétrer le parti ; par conséquent, il faut expulser, détruire, tuer les fractions ; les faiseurs de fractions expulsés, la vie du parti redevient normale et régulière. Pour la Gauche, l’opportunisme pénètre dans le parti sous la bannière de l’unité, de la prosternation aux chefs, de la discipline pour la discipline.
Pour le Centre, l’opportunisme pénètre dans le parti sous la bannière du fractionnisme, de l’indiscipline, etc. Pour la Gauche, la répression du fractionnisme n’est pas la tâche du parti, mais au contraire la prévention de celui-ci se fait au travers de la « politique révolutionnaire juste ». Pour le Centre, la répression du fractionnisme, la discipline pour la discipline, l’absolue obéissance aux hiérarchies centrales deviennent la principale tâche du parti. Pour la Gauche, une certaine souscription au PC serait présentée ainsi : « contre les causes qui ont permis la manifestation du fractionnisme » ; pour le Centre, la même souscription est : « contre le fractionnisme ». Pour la Gauche, ce n’est pas la jambe pourrie qui menace de faire pourrir tout l’organisme, mais l’organisme malade qui faire pourrir la jambe. Pour le Centre, il suffit d’amputer la jambe pour que l’organisme redevienne sain
Les conséquences de ces conceptions opposées sont nécessairement les suivantes : pour la Gauche, les mesures disciplinaires, les compressions organisatives, la terreur idéologique, l’énergie répressive, non seulement ne sont pas un remède contre le fractionnisme, mais représentent un symptôme d’un opportunisme latent ; pour le Centre, au contraire, la chasse au fractionnisme, l’énergie répressive, les mesures disciplinaires, la méfiance entre les camarades, sont des indices de vitalité et de force de l’organe parti. Pour la Gauche, les mesures disciplinaires doivent devenir de plus en plus rares pour finalement disparaître. Pour le Centre, cet « ignoble bagage » doit devenir la règle de fonctionnement du parti. Pour la Gauche, le parti fonctionne bien quand il n’a pas besoin d’adopter des mesures répressives. Pour le Centre, le parti fonctionne d’autant mieux qu’il est capable d’adopter plus de mesures de ce genre.
Le Centre actuel du parti chemine donc sur une route opposée à celle du marxisme révolutionnaire de la Gauche ; son comportement, basé sur la destruction quotidienne de fractions, est précisément, selon la Gauche, le symptôme d’un opportunisme latent.
CITATIONS
Citation 86 – Projet de Thèses du PC d’Italie sur la Tactique de l’IC au 4e Congrès de Moscou – 1922
« Constitution des PC et de l’IC (…) Dans la mesure où l’Internationale emploiera ces expédients, on assistera à des manifestations de fédéralisme et à des ruptures de la discipline. Si le processus d’élimination progressive de ces anomalies devait marquer le pas ou même s’inverser, ou si elles devaient être élevées au rang de système, on serait en présence d’un danger de rechute dans l’opportunisme d’une extrême gravité ».
Citation 87 – Déclaration de la Gauche sur le projet d ’organisation de l’IC au 4e Congrès – 1922« (…) Je dois cependant insister sur le fait que, si nous voulons réaliser une centralisation effective, c’est-à-dire une synthèse des forces spontanées de l’avant-garde du mouvement révolutionnaire dans les divers pays, pour pouvoir éliminer les crises disciplinaires que nous constatons aujourd’hui, nous devons centraliser notre appareil organisatif, mais dans le même temps unifier nos méthodes de lutte et bien préciser tout ce qui se réfère au programme et à la tactique de l’IC. A tous les groupes et camarades appartenant à l’IC, nous devons expliquer exactement ce que signifie le devoir d’obéissance inconditionnée qu’ils acceptent en entrant dans nos rangs ».
Citation 88 – Organisation et discipline communiste – 1924« (…) Précisément parce que nous sommes antidémocratiques, nous pensons qu’en matière une minorité peut avoir des vues correspondant mieux que celles de la majorité à l’intérêt du processus révolutionnaire. Ceci advient certes de façon exceptionnelle, et le cas qui présente ce renversement disciplinaire est d’une extrême gravité, comme ceci survint dans la vieille Internationale ; et il est souhaitable que cela ne survienne plus dans nos rangs. Mais sans penser à ce cas extrême, il y a d’autres situations moins aiguës et critiques dans lesquelles toutefois la contribution de groupes demandant que soient précisées les directives tracées par le centre dirigeant est utile et indispensable ».
Citation 89 – Motion de la Gauche à la Conférence Nationale de Côme du PC d’Italie – 1924« Point 10 – Il est indiscutable que dans l’Internationale, fonctionnant en tant que parti communiste mondial, la centralisation organique et la discipline excluent l’existence de fractions ou de groupes qui puissent ou non s’adosser à la direction des partis nationaux, comme cela survient aujourd’hui dans tous les pays. La Gauche du PC d’Italie est pour que cet objectif soit atteint le plus rapidement possible, mais elle considère qu’il ne se réalise pas par des décisions et des commandements mécaniques, mais au contraire en assurant le développement historique juste du Parti Communiste International, qui doit être parallèle au travail de précision de l’idéologie politique, dans la définition non équivoque de la tactique, et dans la consolidation organisative ».
Citation 90 – Réplique de la Gauche à Zinoviev au 5e Congrès de l’IC à Moscou – 1924« (…) Je disais exactement la même chose dans cet article, c’est-à-dire : « Il est un fait qu’au sein de l’Internationale, dans tous les pays, existent des fractions qui se combattent dans les congrès et luttent pour la conquête de la direction des partis respectifs. Nous sommes également d’avis que dans l’Internationale ces fractions ne doivent pas exister, si l’Internationale doit devenir un parti mondial communiste véritablement centralisé. Mais qu’est-ce qui est nécessaire pour atteindre cet objectif ? A cette fin il ne suffit pas de blâmer et de rappeler plus ou moins énergiquement les personnes à la discipline : il est au contraire nécessaire de mener le travail comme nous l’avons réclamé, c’est-à-dire en imprimant à l’Internationale Communiste une ligne organisative unitaire et cohérente. Si cette voie n’est pas suivie, mais celle opposée, on n’obtiendra pas alors la disparition des fractions internationales, et on devra prendre en considération la constitution d’une fraction internationale » ».
Citation 91 – Le danger opportuniste et l’Internationale – 1925« (…) Nous ne voyons pas de graves inconvénients à avoir une préoccupation exagérée envers le danger opportuniste. Certes le criticisme et l’alarmisme pratiqués comme un sport sont très déplorables ; mais étant donnés qu’ils sont – au lieu d’être le reflet précis de « quelque chose qui ne va pas bien », et l’intuition de déviations graves qui se préparent – un pur produit d’élucubrations de militants, il est certains qu’ils n’affaibliront aucunement le mouvement et seront facilement dépassés. Alors que le danger est grave, à l’opposé, comme malheureusement cela s’est produit dans nombre de précédents, si la maladie opportuniste domine avant qu’on ait osé quelque part donner vigoureusement l’alarme. La critique sans l’erreur ne nuit pas plus du millième de ce que nuit l’erreur sans critique ».
Citation 92 – La Plate-forme de la Gauche – 1925« (…) L’apparition et le développement des fractions est l’indice d’un mal général dans le parti ; c’est un symptôme d’une absence de répondant des fonctions vitales du parti à ses finalités, et il se combat en individualisant le mal pour l’éliminer, non en abusant des pouvoirs disciplinaires pour résoudre de façon nécessairement formelle et provisoire la situation ».
Citation 93 – Thèses de la Gauche au 3e Congrès du PC d’Italie (Thèses de Lyon) – 1926« II – Questions internationales – 5. Discipline et fractions – Un autre aspect de la parole bolchevisation est celui de considérer la centralisation disciplinaire complète et l’interdiction sévère du fractionnisme comme une garantie certaine de l’efficacité du parti.
« L’ultime instance appelée à trancher toutes les questions controversées est l’organe central international dans lequel le Parti Communiste Russe se voit attribuer une hégémonie sinon hiérarchique, du moins politique.
« En réalité, cette garantie n’existe pas et tout le problème est posé de façon inadéquate. En fait, on n’a pas évité le déchaînement du fractionnisme dans l’Internationale,mais on en a par contre encouragé des formes dissimulées et hypocrites. D’ailleurs, du point de vue historique, le dépassement de fractions dans le parti russe n’a jamais été un expédient ni une recette aux effets magiques appliquée sur le terrain statutaire, mais le résultat et l’expression d’une heureuse façon de poser les problèmes de doctrine et d’action politique.
« Les sanctions disciplinaires sont un des éléments qui garantissent contre les dégénérescences, mais à condition que leur application reste dans les limites de cas exceptionnels et ne devienne pas la norme et presque l’idéal de fonctionnement du parti (…)
« Les partis communistes doivent réaliser un centralisme organique qui, avec le maximum possible de consultations de la base, assure l’élimination spontanée de tout regroupement tendant à se différencier. On ne peut obtenir cela à coups de prescriptions hiérarchiques formelles et mécaniques mais, comme le disait Lénine, par une juste politique révolutionnaire.
« Ce n’est pas la répression, mais la prévention du fractionnisme, qui est un aspect fondamental de l’évolution du parti.
« Il est absurde, stérile et extrêmement dangereux de prétendre que le parti et l’Internationale sont mystérieusement assurés contre toute rechute dans l’opportunisme ou toute tendance à y retomber. Ces effets pouvant au contraire provenir soit de changements de la situation, soit du jeu des traditions social-démocratiques résiduelles, on doit admettre, pour résoudre nos problèmes, que toute différenciation d’opinion non réductible à des cas de conscience ou à un défaitisme individuel peut se développer utilement pour préserver le parti et le prolétariat en général de dangers graves.
« Si ces dangers s’accentuaient, la différenciation prendrait inévitablement, mais utilement la forme du fractionnisme. Cela pourrait conduire à des scissions, non pas pour la raison enfantine que les dirigeants auraient manqué d’énergie dans la répression,mais uniquement parce que la maudite hypothèse d’une faillite du parti et de son asservissement à des influences contre-révolutionnaires se serait vérifiée (…)
« Le danger d’influences bourgeoises sur le parti de classe ne se manifeste pas historiquement par l’organisation de fractions, mais plutôt par une pénétration adroite usant d’une démagogie unitaire et opérant comme une dictature d’en haut qui a pour effet de paralyser les initiatives de l’avant-garde prolétarienne.
« Ce n’est pas en posant la question de la discipline pour faire obstacle aux tentatives de fraction qu’on réussit à identifier et à éliminer ce facteur de défaite : c’est en réussissant à orienter le parti et le prolétariat contre ce piège au moment où il se manifeste non seulement comme une révision de la doctrine, mais comme une proposition positive en faveur d’une importante manœuvre politique aux effets anti-classistes ».
Citation 94 – Discours du représentant de la Gauche au VI e Exécutif Elargi de l’IC à Moscou – 1926« (…) Mais, quand des divergences surgissent, ceci signifie que la politique du parti est tombée dans l’erreur, que le parti ne possède pas la capacité de combattre victorieusement ces tendances déviationnistes qui, dans des moments donnés de la situation générale, se produisent dans le mouvement ouvrier. Quand se vérifient des cas d’indiscipline, ils représentent un symptôme que le parti n’a pas encore atteint cette capacité. La discipline est donc un point d’arrivée, non un point de départ, non une plate-forme qui puisse être inébranlable. Ceci est lié, du reste, au caractère volontaire de l’adhésion à notre organisation de parti. Ce n’est donc pas dans une espèce de code pénal du parti qu’on peut chercher un remède aux cas fréquents d’indiscipline (…)
« Et j’en arrive aux fractions. A mon avis, la question des fractions ne se pose pas du point de vue de la morale, du point de vue du code pénal. Y-a-t-il dans l’histoire un seul exemple qu’un camarade ait organisé une fraction pour se divertir ? Non, un pareil cas n’est jamais survenu. Y-a-t-il dans l’histoire un seul exemple que l’opportunisme se soit infiltré dans le parti par la voie de la fraction, que l’organisation de fraction ait servi de base à la mobilisation défaitiste de la classe ouvrière et le parti révolutionnaire ait été sauvé grâce à l’intervention des tueurs de fraction ? Non, l’expérience prouve que l’opportunisme pénètre toujours dans nos rangs derrière le masque de l’unité. Il est dans son intérêt d’influencer la masse la plus large possible ; c’est donc derrière l’écran de l’unité qu’il avance ses propositions insidieuses. L’histoire des fractions montre, en général, qu’elle ne font pas honneur aux partis à l’intérieur desquels elles se forment, mais font honneur aux camarades qui les créent. L’histoire des fractions est l’histoire de Lénine ; c’est l’histoire non des attentats à l’existence des partis, mais de leur cristallisation et de leur défense contre les influences opportunistes (…)
« La genèse d’une fraction indique qu’il y a dans le parti quelque chose qui ne va pas. Pour remédier au mal, il faut remonter aux causes historiques qui l’ont produit, qui ont déterminé la naissance de la fraction ou de la tendance à la constituer ; et ces causes résident dans des erreurs idéologiques et politiques du parti. Les fractions ne sont pas la maladie ; elles sont un symptôme, et, si l’on veut combattre l’organisme malade, il faut non pas combattre les symptômes, mais chercher à établir les causes du mal. Par ailleurs, dans la majorité des cas, on se trouve face à des camarades qui n’ont pas du tout cherché à créer une organisation indépendante, ou même à des points de vue et des tendances qui cherchaient le chemin du travail normal, régulier et collectif du parti ».
Citation 95 – Force, violence, dictature dans la lutte de classe – 1948« V- Dégénérescence russe et dictature – (…) Quand cette crise éclate, précisément parce que le parti n’est pas un organisme immédiat et automatique, les luttes internes, les divisions en tendances, les fractures surviennent ; ce sont dans de tel cas un processus utile comme la fièvre qui libère l’organisme de la maladie, mais que toutefois nous ne pouvons « constitutionnellement » admettre, ni encourager et tolérer.
« Pour éviter donc que le parti ne tombe dans la crise d’opportunisme ou doive nécessairement y réagir en se fractionnant, il n’existe pas de règlements et de recettes. Il y a cependant l’expérience de la lutte prolétarienne de nombreuses décennies qui nous permet d’individualiser certaines conditions dont la recherche, la défense, la réalisation doivent être la tâche infatigable de notre mouvement ».
Citation 96 – Dialogue avec les morts – 1956« Troisième journée (soirée) – 76 – Sens du déterminisme – (…) La classe trouve dans l’histoire un guide, dans la mesure où les facteurs matériels qui la meuvent se cristallisent dans le parti, et où il possède une théorie complète et continue, une organisation elle aussi universelle et continue, qui ne se fait ni se défait à chaque tournant par des agrégations et des scissions. Ces scissions sont cependant la fièvre, c’est-à-dire la réaction utile de l’organisme du parti à ses crises pathologiques ».
Citation 97 – Thèses sur la tâche historique, l’action et la structure… (Thèses de Naples) – 1965« Thèse 10 – (…) Pourtant, cent passages des textes mentionnés ci-dessus montrent que la Gauche, dans sa pensée fondamentale, a toujours considéré que la vie conduisant à la suppression des élections de camarades ou des votes des thèses générales conduisait également à l’abolition des radiations, des expulsions et des dissolutions de groupes locaux, autre ignoble bagage du démocratisme politicard. Nous avons plusieurs fois énoncé en toutes lettres la thèse selon laquelle ces procédés disciplinaires devaient devenir de plus en plus exceptionnels et disparaître peu à peu.
« Si c’est le contraire qui se produit, et, pire encore, si ces questions disciplinaires, au lieu de servir à sauver des principes sains et révolutionnaires, servent à imposer les positions conscientes ou inconscientes d’un opportunisme naissant – comme ce fut le cas en 1924, 1925, 1926 – cela signifie seulement que le Centre n’a pas rempli correctement sa fonction, que cela lui a fait perdre toute influence réelle sur la base, et qu’il peut d’autant moins obtenir la discipline qu’il chante plus fort les louanges d’une rigueur disciplinaire parfaitement artificielle.
« Thèse 11 – La position de la Gauche a cependant toujours été ferme et constante : si les crises disciplinaires se multiplient au point de devenir la règle, cela signifie que quelque chose ne va pas dans la direction générale du parti, et que le problème mérite d’être étudié. Naturellement, nous ne renierons pas nos propres principes en commettant la sottise de croire que le salut consiste dans la recherche d’individualités plus capables ou dans le renouvellements des chefs, grands et petits, car il s’agit là d’un bagage que nous retenons caractéristique du phénomène opportuniste et historiquement antagoniste au chemin du marxisme révolutionnaire de Gauche ».Chapitre 3 – La place juste de la terreur idéologique et des pressions organisatives
Voici la conception de la Gauche, fruit entre autre du bilan sanguinaire de la contre-révolution stalinienne : si les bases de la discipline organisative reposent sur la possession par l’organisation collective du parti de ses positions théoriques, programmatiques et tactiques, possession qui n’est pas donnée une fois pour toute, mais doit engager constamment et quotidiennement le parti dans une œuvre de défense, éclaircissement, reproposition, martelage de ces points cardinaux ; si l’apparition dans le parti de dissensions, d’actes d’insubordination, de phénomènes de fractionnisme, n’est que le symptôme de quelque chose qui ne va pas dans le déroulement de ce travail et la réaction saine à une position de celui-ci inadéquate et incorrecte, il est clair que les pressions disciplinaires doivent tendre à disparaître dans la mesure où le parti est sain et lutte en s’appuyant sur ses bases classiques. Il est clair que ces méthodes organisatives doivent devenir des exceptions et finalement disparaître ; il est tout aussi clair que lorsqu’elles deviennent le mode normal ou presque l’idéal de la vie interne du parti, le parti même n’est plus garanti de rien et par conséquent se trouve (alors oui!) exposé véritablement à la déviation opportuniste. Sur cette base, la Gauche a maintenant mis à la juste place un autre anneau de notre inaltérable chaîne : la fonction des hommes, des chefs et des hiérarchies de parti. Celles-ci doivent exister en tant qu’instruments techniques de coordination et de direction de tout le travail de parti, mais leur existence ne garantit pas le parti des erreurs et des déviations. Par conséquent, quand des déviations et des erreurs se vérifient, la solution ne se trouve pas dans la façon de juger le travail des hommes, dans le choix d’hommes meilleurs, dans la substitution d’hommes par d’autres. La solution se trouve dans la recherche correcte et rationnelle par l’organe collectif parti du fil historique que la déviation et l’erreur ont brisé. Les hommes peuvent rester les mêmes (à moins qu’ils ne soient des traîtres) pourvu que l’organe parti retrouve sa route. C’est pourquoi la Gauche affirme que la « personnification des erreurs », le « choix d’hommes plus adaptés », le remplacement d’un homme par un autre, entendu comme des remèdes à l’erreur et à la déviation, sont le symptôme d’une vision déformée de la vie et de la dynamique de l’organe parti. La Gauche affirme que cette méthode incorrecte ne peut qu’être accompagnée d’autres phénomènes qui, malheureusement, se rencontrent aussi dans notre organisation actuelle : le carriérisme, le bureaucratisme, l’optimisme aveugle de bureau pour lequel tout va bien, et la présomption orgueilleuse par laquelle celui qui se permet de douter n’est qu’un casse-pieds qui doit débarrasser le plancher ; enfin en superposant à la base inerte et terrorisée du parti un corps de fonctionnaires choisis sur l’unique critère d’une aveugle fidélité au Centre du parti. Les sévices des découvreurs et des tueurs de fractions, la délation, la méfiance systématique entre camarades, la diplomatie à usage interne : tous ces phénomènes qui tendent déjà aujourd’hui à se manifester dans l’organisation ne sont que le corollaire nécessaire d’une position renversée de la conception du parti et de son fonctionnement correct.
Dans la conception de la Gauche, le parti n’est pas une colonie d’hommes-microbes. Dans la conception de la Gauche, le parti distribue de manière organique, fonctionnelle, les différents membres dans les différentes fonctions techniques, y comprise la fonction centrale de direction qui a besoin d’hommes ou d’un homme unique mais dans laquelle n’existe absolument pas la garantie d’un mouvement correct du parti. La parole, encore une fois, est donnée à notre tradition ininterrompue de parti.
CITATIONS
Citation 98 – Le péril opportuniste et l’Internationale – 1925
« (…) Dans la mentalité qui fait son chemin parmi les éléments directifs de notre mouvement, nous commençons à voir le vrai danger du défaitisme et du pessimisme latents. Au lieu de s’opposer virilement aux difficultés dont est entourée en cette période l’action communiste, de discuter courageusement les dangers multiformes et de reconstruire face à eux les raisons vitales de notre doctrine et de notre méthode, ils veulent se réfugier dans un système intangible. Leur grande satisfaction est de prouver, avec le grand secours du « il a dit du mal de Garibaldi », par des enquêtes, les supposées idées et intentions intimes non encore manifestées, par lesquelles un tel et un tel enfreignent les prescriptions écrites sur leur calepin, afin de crier : Ils sont contre l’Internationale, contre le léninisme (…)
« Ceci serait la véritable, la pire façon de liquider le parti et l’Internationale, en l’accompagnant de tous les phénomènes caractéristiques et bien connus du philistinisme bureaucratique. Le symptôme de ceci est l’aveugle optimisme de bureau : tout va bien, et celui qui se permet d’en douter n’est qu’un casse-pieds dont il faut se débarrasser. Nous nous opposons à cette attitude précisément parce que, confiants dans la cause communiste et dans l’Internationale, nous nions qu’elle doive se réduire à gaspiller vulgairement « son patrimoine » de puissance et d’influence politique (…)
« Mais dépassons un peu cette affaire de la bolchévisation, et précisons notre méfiance ouverte envers elle. Car elle se concrétise dans l’organisation par cellule, que domine par sa toute-puissance le réseau des fonctionnaires, sélectionnés selon le critère du respect aveugle des prescriptions qui voudraient être le léninisme, selon une méthode tactique et de travail politique qui s’illusionne de répondre le mieux sur le plan exécutif aux dispositions les plus inattendues, et dans une situation historique de l’action communiste mondiale où le dernier mot doit toujours se trouver dans les précédents du parti russe interprétés par un groupe privilégié de camarades ».
Citation 99 – La Plate-forme de la Gauche – 1925« (…) Par analogie, le problème de la discipline se pose comme la canalisation et l’utilisation des forces qui se développent et que le système organisatif doit être capable d’harmoniser. En se sens les nouvelles expériences deviennent le patrimoine du parti, qui les interprète, les assimile : elles ne deviennent pas une découverte de quelques fonctionnaires qui les imposent au parti passif selon des interprétations le plus souvent erronées. Les sanctions disciplinaires deviennent donc des répressions de phénomènes sporadiques et non des pression générales sur tout le parti ; elles doivent au contraire constituer une limite à certaines manifestations individuelles aberrantes ».
Citation 100 – Thèses de la Gauche au 3e Congrès du PC d’Italie (Thèses de Lyon) – 1926« II. 5- Discipline et fractions (…) Les sanctions disciplinaires sont un des éléments qui garantissent contre les dégénérescences, mais à condition que leur application reste dans les limites de cas exceptionnels et ne devienne pas la norme et presque l’idéal de fonctionnement du parti (…)
« Ce n’est pas la répression, mais la prévention du fractionnisme qui est un aspect fondamental de l’évolution du parti (…)
« Les résultats de cette méthode nuisent au parti et au prolétariat et retardent la réalisation du « véritable » parti communiste. Appliquée dans de nombreuses sections de l’Internationale, elle est elle-même un grave symptôme d’opportunisme latent ».
Citation 101 – Discours du représentant de la Gauche al 6e Exécutif Elargi à Moscou – 19263Prémisse de Programma Comunista n°17, 1965 – « (…) Nous choisissons les passages qui concernent l’histoire des erreurs tactiques et de la défaite allemande, la fameuse campagne de discipline sous haute pression et de prétendue interdiction du fractionnisme, appelée « bolchevisation » ».
Texte : « 5e séance – (…) Ensuite, face aux erreurs entraînées par cette tactique, face surtout à la défaite d’octobre 1923 en Allemagne, l’Internationale reconnut qu’elle s’était trompée. Il ne s’agissait pas d’un accident mineur : cette erreur, nous devions la payer de l’espoir de conquérir, après le premier mois acquis à la révolution prolétarienne, un autre grand pays, ce qui aurait eu, du point de vue de la révolution mondiale, une importance énorme.
« On se limita malheureusement à dire : il ne s’agit pas de revoir de façon radicale les délibérations du 4e Congrès ; il est seulement nécessaire d’écarter certains camarades qui se sont trompés dans l’application de la tactique du front unique ; il est nécessaire de trouver les responsables. On les trouva dans l’aile droite du parti allemand, sans vouloir admettre que la responsabilité revenait à toute l’Internationale (…)
« Mais si nous fûmes contre les décisions du 5e Congrès, c’est surtout parce qu’elles n’éliminaient pas les grandes erreurs et parce que, à notre avis, il n’est pas bon de limiter la question à un procès contre des personnes, alors que c’est un changement de l’Internationale elle-même qui est nécessaire. On ne voulut pas prendre cette voie saine et courageuse. Nous avons critiqué maintes fois le fait que, parmi nous, avec l’ambiance dans laquelle nous travaillons, se crée une mentalité parlementaire et diplomatique. Les thèses sont très à gauche, les discours sont très à gauche, mais ceux contre qui elles sont dirigées les votent parce qu’ils croient s’immuniser de cette façon (…)
« Et j’en viens à un autre aspect de la bolchevisation : le régime intérieur en vigueur dans le parti et dans l’Internationale communiste. On a fait ici une autre découverte : ce qui manque à toutes les sections, c’est la discipline de fer des bolcheviques, dont le parti russe donne l’exemple. On formule donc une interdiction absolue des fractions et on introduit dans les statuts l’obligation de participer au travail commun pour tous les militants de quelqu’opinion qu’ils soient. Je suis d’avis que là encore la question de la bolchevisation a été posée d’une manière tout à fait démagogique (…)
« Or, ces derniers temps, un régime de terreur s’est instauré dans nos partis, une espèce de sport qui consiste à intervenir, à punir, à réprimer, à anéantir, et ceci avec un goût tout particulier comme s’il s’agissait d’un idéal de vie du parti.
« Les héros de ces brillantes opérations semblent même croire qu’ils donnent ainsi une preuve de leur capacité et de leur énergie révolutionnaire. Je crois, au contraire, que les vrais, les bons révolutionnaires sont en général les camarades victimes de ces mesures d’exception qu’ils supportent patiemment pour ne pas briser le parti. Je pense que cette dépense d’énergie, ce sport, cette lutte intérieure n’ont rien à voir avec le travail révolutionnaire que nous devons accomplir. Le jour viendra où il s’agira de frapper et d’anéantir le capitalisme : c’est sur ce terrain-là que notre parti donnera la preuve de son énergie révolutionnaire. Nous ne voulons aucune anarchie dans le parti, mais nous ne voulons pas davantage d’un régime de représailles permanentes qui serait la négation même de son unité et de son homogénéité.
« Aujourd’hui, le point de vue officiel est le suivant : le Centre dirigeant actuel est éternel et il peut faire tout ce qu’il veut car, lorsqu’il prend des mesures contre ceux qui lui résistent, lorsqu’il évente des complots et met l’opposition en déroute, il a toujours raison. Mais le mérite ne consiste pas à écraser les révoltes, mais à faire qu’il n’y en ait pas. On juge l’unité du parti aux résultats obtenus et non sur l’existence du régime de menaces et de terreur. Il est clair qu’il faut prévoir des sanctions dans nos statuts, mais elles doivent s’appliquer à des cas exceptionnels et non pas devenir la procédure normale et permanente. Lorsque des militants abandonnent de toute évidence la voie que nous suivons tous, il est clair qu’il faut prendre des mesures contre eux. Mais lorsque le recours au code pénal devient la règle d’une société, cela prouve qu’elle n’est pas des plus parfaites. Les sanctions doivent frapper des cas exceptionnels et non devenir la règle, une sorte de sport, l’idéal des dirigeants du parti. Voilà ce qu’il faut changer, si nous voulons construire un bloc solide au plein sens du terme (…)
« Avant de parler d’écraser les fractions, il faudrait au moins prouver qu’elles sont en liaison avec la bourgeoisie ou avec des cercles d’esprits bourgeois, ou qu’elles nouent des rapports personnels avec eux. Si ce n’est pas le cas, il faut rechercher les causes historiques de la formation des fractions au lieu de les condamner a priori (…)
« Avec la méthode de la chasse aux fractions, des campagnes de scandales, de la surveillance policière et de la méfiance envers les camarades – méthode qui constitue en réalité le pire fractionnisme qui s’est diffusé dans les couches supérieures du parti – n’ont fait qu’empirer les conditions du mouvement en poussant toute critique mesurée et objective vers le fractionnisme.
« Ce n’est pas par de telles méthodes qu’on peut créer l’unité du parti : avec elles, on ne fait qu’instaurer un régime d’incapacité et d’impuissance. Une transformation radicale de nos méthodes de travail est absolument nécessaire. Dans le cas contraire, les conséquences seront d’une extrême gravité ».
Citation 102 – Thèses sur la tâche historique, l’action et la structure… (Thèses de Naples) – 1965« Thèse 3 – (…) Le troisième point que la Gauche dénonce depuis lors, et de plus en plus vigoureusement les années qui suivirent, est le danger croissant opportuniste : ce troisième argument concerne la méthode de travail à l’intérieur de l’Internationale que le Centre représentant de l’Exécutif de Moscou utilise envers les partis, et même envers les sections des partis qui sont tombés dans des erreurs politiques, méthode non seulement de « terreur idéologique », mais surtout de pression organisative, ce qui constitue une application erronée et avec le temps une falsification totale des principes justes de la centralisation et de la discipline sans exception. Cette méthode de travail s’accentua dans tous les pays, mais particulièrement en Italie après 1923 – où la Gauche, suivie par tout le parti, donna une preuve de discipline exemplaire en passant la direction à des camarades de la droite et du centre désignés par Moscou – puisqu’on agita gravement le spectre du « fractionnisme » et de la menace constante de jeter hors du parti un courant accusé artificiellement de préparer une scission ; et cela à seule fin de faire prévaloir les dangereuses erreurs centristes dans la politique du parti. Ce troisième point vital fut discuté à fond dans les congrès internationaux et en Italie, et il est aussi important que la condamnation des tactiques opportunistes et des formules d’organisation de type fédéraliste (…)
« Thèse 4 – (…) A cette honteuse influence de l’argent, qui disparaîtra dans la société communiste, mais seulement après une série d’événements dont l’instauration de la dictature prolétarienne n’est que la premier acte, s’ajoutait dans l’Internationale l’utilisation d’une arme que la Gauche dénonça ouvertement comme une manoeuvre digne des parlements et des diplomaties bourgeoises, ou de la la très bourgeoise Société des Nations : on encourageait ou on flétrissait selon les cas le carriérisme et les vaniteuses ambitions personnels des chefaillons qui pullulaient dans les rangs du mouvement ; si bien que chacun d’eux se trouvait placé devant l’alternative inexorable de choisir ou bien une notoriété immédiate et commode s’il acceptait docilement les thèses de la toute-puissante Centrale, ou bien un anonymat irrémédiable et peut-être la misère s’il voulait défendre les justes thèses révolutionnaires dont la Centrale avait déviées.
« C’est aujourd’hui une évidence historique que ces Centrales internationales et nationales étaient sur la voie de la déviation et de la trahison ; selon ce qu’a toujours affirmé la Gauche, c’est là la raison qui doit leur retirer tout droit à exiger au nom d’une discipline hypocrite l’obéissance aveugle de la base ».
Citation 103 – Prémisse au Discours du représentant de la Gauche au 5e Congrès de l’IC – 1965« (…) La position de la Gauche italienne fut qu’on ne devait pas s’en prendre aux hommes, mais à la méthode tactique erronée dont toute l’Internationale était responsable, comme nous l’avions déjà dénoncé lors du 4e Congrès de 1922 ».
Citation 104 – Prémisse à « Force, violence, dictature dans la lutte de classe » – 1965« (…) Les passages que nous reportons ici sont compris dans la conclusion, et les deux thèmes soulignés : le contrôle démocratique par le bas n’est en rien un remède mais une tromperie classique de l’opportunisme, tandis que la froide et cynique pression disciplinaire par le haut est à éliminer pareillement de nos méthodes et de notre vie interne de parti ».
Citation 105 – Thèses supplémentaires sur la tâche historique, l’action… (Thèses de Milan) – 1966« Thèse 7 – L’histoire de la III Internationale comporte une autre leçon (que la Gauche mit souvent en évidence à l’époque par ses critiques et qu’on peut retrouver dans nos textes) ; celle de la vanité de la « terreur idéologique ». Alors que la diffusion de notre doctrine se fait par la rencontre de celle-ci avec les forces réelles en ébullition dans le milieu social, cette méthode désastreuse consistait à vouloir remplacer ce processus naturel par une catéchisation forcée des éléments récalcitrants et égarés, soit pour des raisons plus fortes que les hommes et que le parti, soit pour des raisons tenant à une imparfaite évolution du parti lui-même, en les humiliant et en les mortifiant publiquement dans des congrès, sous le yeux mêmes de l’ennemi de classe, même quand ils avaient représenté notre parti et dirigé notre action dans des épisodes de portée politique et historique. Imitant la méthode fidéiste et piétiste de la pénitence et du mea culpa, on prit l’habitude de contraindre ces éléments à une confession publique de leurs erreurs, en les plaçant le plus souvent devant l’alternative de retrouver ou de perdre une position importante dans les rouages de l’organisation. Ce moyen vraiment philistin et digne de la morale bourgeoise n’a jamais amendé aucun membre du parti ni protégé celui-ci contre les menaces de dégénérescence. Dans le parti révolutionnaire, en plein développement vers la victoire, l’obéissance est spontanée et totale mais non aveugle ni forcée, la discipline centrale, comme le montrent les thèses et la documentation présentée à l’appui équivaut à une harmonie parfaite entre les fonctions et les actions de la base et du Centre et ne peut pas être remplacée par l’exercice bureaucratique d’un volontarisme antimarxiste.
« (…) L’abus croissant de pareilles méthodes ne fait que marquer la progression triomphale de la dernière vague opportuniste, la plus terrible de toutes ».
Citation 106 – Prémisse aux Thèses du PC d’Italie sur la Tactique pour le 4e Congrès de l’IC – 1970« (…) En second lieu, et pour les mêmes raisons, la Gauche avertit l’Internationale qu’une fois engagée sur ce chemin tortueux, et à moins de s’arrêter à temps elle devrait nécessairement dévaler toute la pente : un expédient en entraînerait un second, au besoin contraire du précédent ; en cas d’échec, on chercherait la responsabilité, puis la « faute », non dans la contradiction entre la nature même de cet expédient et le but final, mais dans sa « mauvaise » utilisation par tel individu ou par tel groupe ; on s’efforcerait anxieusement d’y remédier par de brusques virages et par des jugements sommaires de « chefs », sous-chefs et militants de base, minant ainsi les fondements même de cette discipline internationale, non formelle mais réelle, qu’on voulait pourtant à juste raison instaurer (…)
« Le cri d’alarme lancé avec de plus en plus d’insistance par la Gauche à partir de 1922 au sujet d’une rechute possible dans l’opportunisme, concernait (et c’est pour nous, surtout pour les jeunes militants, une autre leçon de première grandeur) un phénomène non subjectif mais objectif qu’on ne pouvait certes pas imputer aux bolcheviques ; son apparition ne peut, en effet, s’expliquer banalement par les « erreurs » de tel ou tel puisqu’au contraire chacun agit comme la voie prise lui impose d’agir (…) Nous n’avons jamais réclamé la tête de personne, pas même lorsqu’on a réclamé et obtenu la nôtre : nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir pour que les têtes et les bras se remettent au travail et pour qu’on retrouve cette unique voie révolutionnaire qui, pour nous, n’aurait jamais pu ou dû être remise en question (…)
« Nous ne voulons pas tomber, et l’on doit nous donner acte que nous ne l’avons pas fait, dans le jeu infernal des oppositions d’individus, dans lequel Trotski se laissera entraîner après 1927 par son indignation plus que légitime à l’égard du stalinisme. Nous défendons le marxisme, et non la propriété intellectuelle de qui que ce soit ; nous condamnons une déviation avec ses conséquences inéluctables, et non un homme mis sur la sellette pour la douteuse satisfaction du juge et le plaisir morbide du parterre (…)
« Quand on se met par malheur à poser le problème des « garanties », il est inévitable que surgisse la question : qui gardera les gardiens ? De deux choses l’une : ou bien la direction et la « base » sont unies par un lien commun et supérieur (qui ne peut être que le programme invariant et impératif pour tous) ou bien on voit nécessairement renaître tout l’appareil judiciaire des tribunaux de premier, second et troisième ordre, avec le troupeau des avocats, des ministères publics et, naturellement, des professeurs de droit constitutionnel ; et cet appareil n’est pas une entité métaphysique, c’est la superstructure de l’organisme qu’il devrait théoriquement contrôler et juger : le juge et l’accusé sont une seule et même personne. Il ne reste donc plus qu’à le soumettre lui aussi à l’autorité suprême : non pas celle du bon dieu (qui, jusqu’ici du moins, est exclu), mais du policier, puis du commissaire, et enfin du maréchal ».
Citation 107 – Prémisse aux Thèses de Lyon, 1926 – 1970« (…) Le 5e Congrès de l’Internationale Communiste (17 juin – 8 juillet 1924) reflète le profond désarroi des partis après le bilan catastrophique de deux années de brusques tournants tactiques et d’ordres équivoques : Togliatti lui-même demande que l’on dise enfin clairement ce qu’il faut faire exactement ! Alors que les dirigeants des sections nationales s’immolent une nouvelle fois sur l’autel de l’infaillibilité de l’Exécutif, c’est encore la Gauche qui fait entendre la seule voix sévère, mais sereine et dépouillée de toute fioriture personnelle et locale. S’il avait jamais été dans ses habitudes de se réjouir de voir ses prévisions confirmées de façon éclatante par la preuve terrible du sang prolétarien inutilement versé, ou de demander à son tour que des têtes de « rois » ou de « corrompus » tombent pour céder la place à des têtes « innocentes » et « incorruptibles », cela aurait été le moment de le faire. Mais ce n’est pas ce que la Gauche demande et veut : elle demande et elle veut que l’on plonge courageusement le bistouri dans les déviations de principes dont ces « erreurs » étaient le produit inévitable, alors que les « têtes » n’en étaient que l’expression occasionnelle (…)
« En continuant d’égrener le chapelet des innovations tactiques, on redonnait chaque fois de la vigueur aux courants centrifuges qui sommeillaient dans tous les partis, et les tournants brusques qui se succédaient suscitaient la confusion et des ruptures mêmes chez les militants le plus solides. Aussi le problème de la « discipline » se posait-il nécessairement, non en tant que produit naturel et organique d’une homogénéité théorique préalable et d’une saine convergence dans l’action pratique, mais au contraire en tant que manifestation morbide de la discontinuité dans l’action et de l’hétérogénéité dans le patrimoine doctrinal. La « poigne de fer » s’imposait dans la mesure même où on constatait des erreurs, des déviations, des fléchissements, auxquels on essayait de remédier en remaniant les comités centraux ou les exécutifs, et elle était d’autre part idéalisée comme méthode et règle interne du Komintern et de ses sections, et comme antidote souverain, non pas contre les adversaires et les faux amis, mais contre les camarades. La ronde infernale des procès contre… soi-même, l’époque de ce que la Gauche, au 6e Exécutif Elargi, appela « le sport de l’humiliation et du terrorisme idéologique » (exercé souvent par d’« ex-opposants humiliés ») avait commencé : et il n’est pas de procès sans geôlier.
« On avait dévié de la discipline à l’égard du programme clair et tranchant des origines : pour empêcher que cette indiscipline ne provoquât la débandade, on prétendit fabriquer in vitro de « véritables partis bolcheviques ». On sait ce que deviendront, sous la botte stalinienne, ces caricatures du parti de Lénine (…)
« Allant plus loin, nous abordions le problème bien plus vaste et général vers lequel convergeaient toutes les questions qui allaient devenir brûlantes dans la lutte interne du parti russe en 1925-1926: nous dénoncions, avant qu’il ne fût trop tard, la fureur et la manie de la « lutte contre le fractionnisme », cette chasse aux sorcières qui célébrera ses saturnales pendant l’ignoble campagne de 1926-1928 contre la gauche russe (…), cette chasse aux sorcières qui, franchissant les frontières de l’Etat russe, accouchera d’abord de l’ignoble personnage de l’accusateur public, ensuite du délateur professionnel, et enfin du bourreau (…)
« Et si, malgré tout, une crise intérieure se produisait, ses causes et les moyens de la résoudre doivent être cherchés ailleurs, c’est-à-dire dans le travail et la politique du parti ». Curieuse déduction, en effet, pour une Internationale dont les Congrès avaient finis par devenir le siège de procès intentés à des partis, à des groupes ou à des individus considérés comme responsables des tragiques insuccès du communisme en Europe et dans le monde : tout devenait maintenant le produit de « conjonctures défavorables », de situations « adverses ».Chapitre 5 – La lutte politique dans le parti
Les citations qui suivent démontrent que dans la vision correcte marxiste de la Gauche, la façon de se mouvoir du parti communiste, sa dynamique interne, ne se présente pas comme lutte politique, heurt entre des positions opposées dont l’une doit prévaloir sur l’autre et dicter sa position au parti. La suprématie d’une telle dynamique dans l’organe parti indique qu’il n’est plus l’expression des intérêts homogènes et unitaires d’une seule classe, mais celle des intérêts opposés de plusieurs classes qui expriment logiquement diverses positions politiques. La lutte politique interne représentait la dynamique des partis de la II Internationale, précisément parce qu’en eux convergeaient une aile prolétarienne révolutionnaire et une aile petite-bourgeoise réformiste et gradualiste. Et lorsque une dynamique de lutte politique s’imposa dans la III Internationale, ceci signifia sa conquête graduelle par une aile contre-révolutionnaire. La Gauche ne conduisit pas dans la III Internationale une lutte politique interne, mais au contraire elle accepta volontairement en 1923 d’être remplacée à la direction du parti italien par des éléments centristes, se limitant à expliquer quelles étaient les erreurs et les faiblesses de l’organisme international sur les divers problèmes, et quels étaient les dangers auxquels ce dernier s’exposait ; elle revendiqua toujours une recherche rationnelle et objective de la part de toute l’Internationale pour trouver la solution la meilleure aux problèmes qui se posaient au parti, et les « Thèses de Rome » de 1922. Ces thèses non seulement préservent l’absolue discipline exécutive vis-à-vis de la centrale de Moscou, mais aussi ne se veulent pas opposées aux positions de la centrale même ; bien au contraire elles constituent une contribution de la section italienne à la solution rationnelle et conforme aux principes communs des questions tactiques.
C’est seulement après 1923 que la Gauche, reconnaissant les dangers de retomber dans l’opportunisme, qui devenait de plus en plus évident dans l’Internationale, prévoira la possibilité, si la ligne de Moscou ne se renversait pas, d’en arriver à la constitution d’une fraction internationale de gauche pour défendre l’Internationale de l’aile opportunisme ressuscitée. C’est seulement en 1926 au Congrès de Lyon que la Gauche présentera un corps de thèses globalement opposé à celui de la centrale italienne, reconnaissant en elle le caillot d’éléments qui n’avaient jamais été sur le terrain du marxisme révolutionnaire, et en y opposant sa tradition, la seule adhérent au communisme et au marxisme. Pour la Gauche, même si le parti communiste se constitue sur la base d’une doctrine unique, d’un programme unique, de principes clairement énoncés et posés comme base à l’adhésion individuelle au parti, et même si sur cette base homogène sont rationnellement définies les grandes lignes de la tactique, ce n’est pas pour autant que cessent de se poser au parti des problèmes graves et complexes qu’il doit résoudre tous les jours de sa vie. Mais l’homogénéité de base sur laquelle le parti s’appuie fait en sorte que ces problèmes peuvent trouver une solution au travers d’un travail et d’une recherche commune à tout le parti, dans une clarification constante de ces points cardinaux que tous les militants déclarent accepter et dont on ne doit jamais sortir pour obtenir la solution de n’importe quel problème. Le fait que dans des moments déterminés puissent se présenter diverses solutions à un même problème et que sur ces diverses solutions les militants se mettent sur divers rangs, ne doit pas faire oublier le patrimoine commun sur lequel le parti s’appuie et auquel toute solution doit être liée. La solution d’un problème que le Centre du parti décide d’appliquer ne doit pas ainsi être l’expression d’un rapport de force entre des groupes opposés à l’intérieur du parti et de la prévalence d’un groupe sur un autre, mais être conforme aux lignes dorsales fixées par la doctrine, le programme et par la tactique du parti, et cette fidélité au patrimoine commun doit être exigée de n’importe quelle position sur n’importe quel problème. La solution des problèmes qui assaillent le parti est donc demandée à un travail collectif développé sur une base commune acceptée de tous et pour cela susceptible de recherche objective et rationnelle.
On doit une obéissance et une discipline totale au Centre, en tant qu’il montre ne pas être l’expression d’une majorité d’avis individuels, mais d’être sur le terrain de cette continuité.
L’existence de dissensions sur une question déterminée de tactique ou de travail pratique, alors qu’elle engage tous les membres de l’organisation à exécuter fidèlement les ordres venant du centre, n’autorise personne à soutenir que le parti s’est divisé en courants et fractions en lutte entre eux, dans la mesure où les deux positions sur le problème qui est l’objet de dissension, sont le fruit d’une même façon de présenter les problèmes sur la base de la tradition commune de parti. Les erreurs qui peuvent se vérifier dans la solution d’un problème déterminé n’autorisent ainsi personne à soutenir qu’elles sont dues à la présence dans le parti d’une position tactique générale divergente de celle commune ou à accuser des individus ou des groupes de l’avoir commise en tant que dissidents de la position générale du parti. La Gauche ne tira pas du fait que la direction de Moscou appliquait la tactique du front unique politique et celle du gouvernement ouvrier la conclusion qu’il existait dans le parti une aile divergent de la position générale ou qui avait des conceptions diverses des nôtres sur les questions fondamentales, et quand ces tactiques montrèrent en pratique qu’elles étaient erronées, elle ne réclama la tête de personne, ne demanda pas qu’on changeât les dirigeants des partis et de l’Internationale. Elle partit toujours, lors de dissensions concernant les solutions que l’Internationale donnait à des problèmes variés, de « l’idéaliste » et « métaphysique » conception que les partisans du front unique politique et du gouvernement ouvrier, comme nous, étaient en principe des camarades qui acceptaient une base commune, et elle réclama que la solution fût trouvée dans l’éclaircissement et dans la précision de cette base.
Le fait de renier cette notion selon laquelle dans le parti communiste tous sont en principe des camarades même quand ils se trompent et font que tout le parti se trompe, signifie donc renier toute la tradition de la lutte de la Gauche dans l’Internationale ; ceci signifie ne plus trouver de réponse aux questions suivantes : pourquoi la Gauche ne demanda jamais le remplacement du Centre de Moscou, partisan du front unique politique, par un autre Centre qui soutînt des positions correctes ? Pourquoi la Gauche abandonna spontanément aux partisan du front unique et du gouvernement ouvrier la direction du parti italien, bien que cette dernière fût complètement sur ces positions ? Pourquoi n’accusa-t-elle pas Zinoviev, voire Lénine lui-même, d’être un agent infiltré dans le parti ? On sait que la Gauche ne fit rien de tout ceci, mais réclama au contraire que l’on cherchât des solutions tactiques correctes qui engagent tout le parti dans un travail collectif de clarification et de définition du patrimoine commun à nous tous, et vit dans les procès faits aux hommes qui avaient commis des erreurs, dans la personnification des erreurs, dans les critiques et dans les autocritiques, un éloignement de cette saine dynamique, et par conséquent, un danger de retomber dans l’opportunisme.
Ayant à faire à des gens qui aiment oublier trop facilement, nous somme contraints de donner un exemple pratique. Dans notre petit parti la divergence sur le problème syndical a conduit à un heurt dans lequel une partie des camarades a été définie comme atteinte d’activisme et de volontarisme, et par conséquent tout le travail entrepris pour résoudre la question(si on peut dire) a été celui de décharger cette partie de ses responsabilités pour les donner à la partie saine ; d’une erreur tactique possible comme celle de la « défense de la CGIL », on a tiré la déduction qu’on était en présence d’un courant « anarcho-syndicaliste » à l’intérieur du parti, et qu’il était nécessaire non seulement de corriger l’erreur, mais aussi de démasquer ce courant dont l’erreur n’était qu’une manifestation4.
De 1922 à 1926, la direction de l’Internationale Communiste a mené à la ruine un parti de millions d’hommes et a « objectivement » saboté la lutte révolutionnaire de tout le prolétariat européen et mondial, mais ne sortit jamais de la plume ou de la bouche de la Gauche en ces quatre années, et ni même après, que l’Internationale était dirigée par des anti-marxistes ou par des opportunistes, et qu’il fallût à cause de cela arracher la direction de l’organisation à ceux qui étaient coupables de fatales erreurs. On ne trouvera jamais non plus dans un écrit ou dans un discours de la Gauche l’affirmation que nous luttions contre l’Exécutif de Moscou dont les erreurs tactiques provenaient d’un courant opportuniste infiltré dans le parti. Nous ne l’avons jamais dit non plus en 1926 quand tout était perdu. Et nous n’avons pas personnifié l’erreur en Zinoviev ou en Kamenev ou en Trotski en leur collant des étiquettes qui valent pour ceux qui se trouvent hors du parti, non par un stupide respect vis-à-vis de la « dignité de la personne », mais parce nous les considérions et les considérons encore aujourd’hui comme des « erreurs » non déterminées par les hommes. Cette position est complètement opposée à celle qui affirme au contraire : « on combat les positions erronées, mais quand celles-ci se radicalisent, on combat aussi les hommes qui sont les vecteurs de ces positions » ; et ceci est faux dans la première comme dans la seconde partie, car notre travail dans l’Internationale ne fut jamais de combattre politiquement, mais de contribuer aux éclaircissements. Nous n’avons pas combattu politiquement ni les positions erronées, ni les hommes-vecteurs de ces positions. Nous avons démontré que les positions étaient erronées et nous avons cherché à imposer un travail collectif et impersonnel afin de rechercher sur la base de la confiance réciproque, sur un terrain déblayé de toute négociation, diplomatie, heurts, pressions, la position juste à la lumière de nos principes.
Ou la condition de notre travail était qu’Amadeo Bordiga, comme Zinoviev, « étaient en principe des camarades », même quand ils donnaient au même problème deux solutions opposées et divergentes, et que pour cela le problème n’était pas de « condamner » la solution de Zinoviev, mais de rechercher la solution valide pour tout le mouvement communiste, ou toute l’histoire de la Gauche peut être mise au pilon.
CITATIONS
Citation 108 – La politique de l’Internationale – 1925
« (…) Mais on dira donc : demandez-vous par principe qu’aux prochains congrès communistes il y ait une lutte et une dissension ouverte et violente sans possibilité d’une solution commune ?
« Nous répondons tout de suite que l’idéal serait que l’unanimité s’obtînt par l’étude et la considération objective et supérieure des problèmes ; mais que l’unanimité artificielle est toujours plus dommageable que la dissension ouverte lors de la consultation du Congrès, pourvu que la discipline exécutive soit assurée ».
Citation 109 – Organisation et discipline communiste – 1924« (…) mais pour s’assurer qu’elle procède effectivement et de la meilleure façon possible dans cette direction, et conformer cet objectif à notre travail de communistes, il faut associer notre foi dans la nature et la capacité révolutionnaires de notre glorieuse organisation mondiale, à un travail continu basé sur un contrôle et une appréciation rationnelle de son orientation politique et des événements qui se produisent en son sein ».
Citation 110 – Thèses de la Gauche au 3e Congrès du PC d’Italie (Thèses de Lyon) – 1926« I – Thèse 3 :Action et tactique du parti (…) Ce que nous nions essentiellement est qu’on puisse mettre une sourdine à l’effort et au travail collectifs du parti pour définir les règles de sa propre tactique, et exiger une obéissance pure et simple à un homme ou à un comité ou à un seul parti de l’Internationale et à son appareil dirigeant traditionnel.
« II – Thèse 5 : Discipline et fractions – (…) Un des aspects négatifs de ce qu’on appelle la bolchevisation est le remplacement de l’élaboration politique complète et consciente au sein du parti, qui correspond à un progrès effectif vers un centralisme plus compact, par l’agitation bruyante et superficielle de formules mécaniques sur l’unité pour l’unité et la discipline pour la discipline.
« III – Thèse 10:La direction et la question du fractionnisme. La campagne qui a atteint son paroxysme pendant la préparation de notre 3e Congrès a été délibérément déclenchée après le 5e Congrès mondial, non comme un travail de propagande et d’élaboration des directives de l’Internationale pour créer une véritable conscience collective plus avancée, mais comme une agitation visant, par les méthodes les plus expéditives et comportant le minimum d’efforts, à obtenir des camarades qu’ils renoncent aux positions de la Gauche. On ne s’est pas demandé si cette méthode était utile ou au contraire nuisible au parti et à son efficacité face à ses ennemis extérieurs, on s’est seulement efforcé d’atteindre à tout prix ce but intérieur ».
Citation 111 – Discours du représentant de la Gauche au 6e Exécutif Elargi de l’IC – 1926« Les perspectives (…) La question doit être posée autrement. Même si les conditions et les perspectives nous sont absolument ou relativement défavorables, nous ne devons pas nous résigner aux déviations opportunistes et les justifier sous le prétexte qu’elles ont leurs causes dans la situation objective. Si une crise intérieure se produit malgré tout, ses causes et les moyens de la résoudre doivent être cherchés ailleurs, c’est-à-dire dans le travail, ce qu’on ne fait précisément pas aujourd’hui ».
Citation 112 – Politique d’abord – 1952« Aujourd’hui – (…) Il faut substituer aux polémiques sur les personnes et entre les personnes, à l’usage et à l’abus des noms, le contrôle et la vérification des énonciations que le mouvement, dans ses tentatives successives de mise en ordre, met à la base de son travail et de sa lutte ».
Citation 113 – Pression « raciale » de la paysannerie, pression de classe des peuples de couleur – 1953« Aujourd’hui – (…) Ni liberté théorique, ni liberté tactique. Il faut s’entendre sur ce principe fondamental de la Gauche. L’unité substantielle et organique du parti, qui s’oppose diamétralement à l’unité formelle et hiérarchique des staliniens, est une nécessité en matière de doctrine, en matière de programme, et aussi pour ce que l’on appelle la tactique. Si nous entendons par tactique les moyens d’action, ceux-ci ne peuvent être définis que par la même recherche qui nous a permis, en nous basant sur les données de l’histoire passée, de formuler les revendications de notre programme final et intégral ».
Citation 114 – Thèses sur la tâche historique, l’action et la structure… (Thèses de Naples) – 1965« Thèse 5 – (…) En appliquant la vieille consigne qui répond à la phrase de « fil du temps », notre mouvement s’employa à rappeler au prolétariat la valeur des résultats historiques enregistrés tout au long de la douloureuse retraite. Il ne s’agissait pas de nous réduire à une tâche de diffusion culturelle ou de propagande de petites doctrines, mais de démontrer que la théorie et l’action sont des domaines dialectiquement inséparables et que les leçons de l’histoire n’ont rien de livresque ou d’académique, mas résultent (pour éviter ce terme d’expériences, qui est aujourd’hui la tarte à la crème des philistins) des bilans dynamiques que nous avons tirés des affrontements intervenus sur une très grande échelle entre des forces réelles considérables, en utilisant même les cas où les forces révolutionnaires ont finalement été vaincues. C’est ce que nous avons appelé, selon un critère marxiste classique, les « leçons des contre-révolutions.
« Thèse 7 – Il s’agissait de transmettre l’expérience historique de la génération qui avait vécu les luttes glorieuses du premier après-guerre et de la scission de Livourne à la nouvelle génération de prolétaires qu’il fallait libérer de l’enthousiasme insensé suscité par la chute du fascisme, pour la ramener à la conscience de la nécessité d’une action autonome du parti révolutionnaire contre tous les autres partis, et surtout contre le parti social-démocrate, et reconstituer des forces décidées à lutter pour la dictature et la terreur prolétariennes, contre la grande bourgeoisie et tous ses ignobles serviteurs. Pour accomplir cette tâche, le nouveau mouvement trouva organiquement et spontanément une forme structurelle d’activité qui, en quinze ans, a fait ses preuves (…)
« Thèse 8 – L’ampleur, la difficulté et la longueur historique de l’oeuvre à accomplir par notre mouvement ne pouvaient attirer les éléments douteux et désireux de faire une carrière rapide, car loin de promettre des succès historiques à brève échéance, elles les excluaient au contraire. Notre structure de travail s’organisa sur la base de fréquentes rencontres d’envoyés de toute l’organisation dans lesquelles il n’y avait ni débats contradictoires, ni polémiques entre des thèses opposées, ni donc la moindre manifestation sporadique de nostalgie pour la maladie de l’antifascisme démocratique. Dans ces réunions, il n’y avait rien à voter ni à délibérer, leur but étant uniquement de continuer de façon organique l’important travail de transmission historique des fécondes leçons du passé aux générations présentes et futures, aux nouvelles avant-gardes destinées à se former dans les masses prolétariennes (…)
« Ce travail du parti et cette dynamique s’inspirent d’enseignements classiques de Marx et de Lénine, qui donnèrent la forme de thèses à leur présentation des grandes vérités historiques révolutionnaires. Ces thèses et ces rapports, fidèles aux grandes traditions marxistes vieilles de plus d’un siècle, étaient répercutés par tous les présents, ainsi que par les comptes rendus de notre presse, dans toutes les réunions périphériques, locales et régionales, où ce matériel historique était ainsi porté à la connaissance de tout le parti. Il serait absurde de dire qu’il s’agit de textes parfaits, irrévocables et non modifiables, car durant toutes ces années nous avons au contraire toujours affirmé qu’il s’agissait de matériaux en continuelle élaboration, destinés à recevoir une forme toujours meilleure et toujours plus complète ; d’ailleurs on n’a pas cessé de constater un apport de plus en plus fréquent d’excellentes contributions, parfaitement en accord avec les positions classiques de la Gauche, provenant de tout le parti et même de très jeunes camarades ».
Citation 115 – Thèses supplémentaires… (Thèses de Milan) – 1966« Thèse 2 – Le petit mouvement actuel se rend parfaitement compte que dans la phase historique bien grise que nous traversons il est très difficile d’utiliser, à une distance historique aussi grande, la leçon des grandes luttes passées (et non seulement des victoires éclatantes, mais aussi des défaites sanglantes et des replis sans gloire). Dans la vision correcte et non déformée de notre courant, ni la rigueur doctrinale, ni la profondeur de la critique historique ne suffisent à forger le programme révolutionnaire, car celui-ci a besoin aussi de la lymphe vitale provenant de la liaison avec les masses en révolte, aux époque où elles sont irrésistiblement poussées à combattre. Ce lien dialectique est particulièrement difficile à établir aujourd’hui, alors que le caractère mou de la crise du capitalisme sénile et l’ignominie croissante des courants opportunistes ont étouffé et éteint la poussée des masses. Tout en reconnaissant que l’influence du parti est limitée, nous devons sentir que nous préparons le véritable parti, à la fois sain et efficace, pour l’époque historique où les infamies sociales de la société contemporaine poussent à nouveau les masses insurgées à l’avant-garde de l’histoire, et que leur élan pourrait une fois de plus échouer s’il manquait le parti, non pas pléthorique mais compact et puissant, qui est l’organe indispensable de la révolution.
« Aussi douloureuse soient-elles, nous devons surmonter les contradictions de cette période en tirant la leçon dialectique des amères désillusions du passé et en signalant avec courage les dangers que la Gauche avait reconnus et dénoncés dès leur apparition, et toutes les formes insidieuses sous lesquelles la terrible infection opportuniste s’est présentée au cours de l’histoire ».
Citation 116 – Prémisse aux « Thèses de Lyon » – 1970
« (…) Curieuse déduction, en effet, pour une Internationale dont les Congrès avaient fini par devenir le siège de procès intentés à des partis, à des groupes ou à des individus considérés comme responsables des tragiques insuccès du communisme en Europe et dans le monde ; tout devenait maintenant le produit nécessaire de « conjonctures défavorables », de situations « adverses ».
« En réalité, ce qu’il fallait faire, c’était non pas un procès, mais une révision critique radicale basée sur des données impersonnelles, en montrant combien le jeu des causes et des effets entre facteurs objectifs et subjectifs est infiniment complexe, et en montrant que le pouvoir d’intervention du parti sur les premiers – considérés pour un instant « purs », c’est-à-dire indépendants de notre action collective – est limité, il est au contraire en notre pouvoir de sauvegarder, fût-ce au prix d’une impopularité et d’un insuccès momentanés, les conditions qui seules permettront aux seconds d ’agir sur l’histoire et de la féconder.
« Le parti ne serait rien s’il n’était pas, objectivement et subjectivement, pour ses militants et pour la classe ouvrière indifférenciée, le fil conducteur ininterrompu que le flux et le reflux des situations ne réussissent pas à briser ou même s’ils le brisent, ne parviennent pas à altérer. Dans la lutte pour que ce fil tienne bon, alors ; dans la lutte pour le renouer dans les longues années du stalinisme triomphant, ensuite ; dans la lutte pour reconstruire dans son prolongement le parti mondial du prolétariat : voilà tout le sens de notre bataille ».Notes
QUATRIÈME PARTIE
Chapitre 1 – Structure du Parti
En 1952, se reconstituant sur ses bases classiques, notre parti ne se distinguait pas seulement par la possession d’un bagage doctrinal et théorique, programmatique et tactique, correct qui provenait de l’application de la doctrine continue et invariante aux leçons de cinquante années de contre-révolution ; ni seulement par sa prédisposition au combat afin « de rechercher la moindre lueur » qui lui permît, sans à aucun moment toucher aux principes vitaux, d’élargir le contact avec les masses prolétariennes partout où ces dernières fussent poussées à la lutte même pour des objectifs partiels et immédiats ; mais aussi, par conséquent, par le fait de se forger une structure organisative et de travail centralisée, adaptée au déroulement des tâches qui se posaient au parti. Cette structure de travail est largement définie par les citations qui suivent. Elle se fonde, depuis 1952, sur l’existence d’un centre d’où partent toutes les dispositions pour l’ensemble du réseau sous formes de « circulaires à l’organisation » ; sur une liaison encore plus fréquente qui relie le centre avec les divers points de l’organisation engagés dans différents secteurs de travail ; sur le flux opposé partant des sections territoriales et des groupes ou des militants actifs vers le centre ; sur des réunions périodiques de tout le réseau organisé et qui font le point, au travers d’exposés étendus, sur le travail développé, soit dans le camp théorique, soit dans celui pratique, par le parti dans une période de temps déterminé. Le vaste matériel de ces réunions périodiques est publié dans la presse du parti, et constitue l’objet d’étude et d’élaboration ultérieure pour les réunions locales et régionales. Cette structure de travail a permis au parti la publication régulière de ses organes de presse qui exigent des collaborateurs et des propagandistes ; il a permis un travail continu de martèlement des lignes théoriques, programmatiques et tactiques du mouvement, et une intervention constante dans les luttes ouvrières pour coordonner et diriger, ce qui entraîna en 1962 le besoin de publier un organe syndical spécifique, et en 1968, la nécessité de créer un organe coordinateur appelé »
En 1952, se reconstituant sur ses bases classiques, notre parti ne se distinguait pas seulement par la possession d’un bagage doctrinal et théorique, programmatique et tactique, correct qui provenait de l’application de la doctrine continue et invariante aux leçons de cinquante années de contre-révolution ; ni seulement par sa prédisposition au combat afin « de rechercher la moindre lueur » qui lui permît, sans à aucun moment toucher aux principes vitaux, d’élargir le contact avec les masses prolétariennes partout où ces dernières fussent poussées à la lutte même pour des objectifs partiels et immédiats ; mais aussi, par conséquent, par le fait de se forger une structure organisative et de travail centralisée, adaptée au déroulement des tâches qui se posaient au parti. Cette structure de travail est largement définie par les citations qui suivent. Elle se fonde, depuis 1952, sur l’existence d’un centre d’où partent toutes les dispositions pour l’ensemble du réseau sous formes de « circulaires à l’organisation » ; sur une liaison encore plus fréquente qui relie le centre avec les divers points de l’organisation engagés dans différents secteurs de travail ; sur le flux opposé partant des sections territoriales et des groupes ou des militants actifs vers le centre ; sur des réunions périodiques de tout le réseau organisé et qui font le point, au travers d’exposés étendus, sur le travail développé, soit dans le camp théorique, soit dans celui pratique, par le parti dans une période de temps déterminé. Le vaste matériel de ces réunions périodiques est publié dans la presse du parti, et constitue l’objet d’étude et d’élaboration ultérieure pour les réunions locales et régionales. Cette structure de travail a permis au parti la publication régulière de ses organes de presse qui exigent des collaborateurs et des propagandistes ; il a permis un travail continu de martèlement des lignes théoriques, programmatiques et tactiques du mouvement, et une intervention constante dans les luttes ouvrières pour coordonner et diriger, ce qui entraîna en 1962 le besoin de publier un organe syndical spécifique, et en 1968, la nécessité de créer un organe coordinateur appelé « bureau syndical central » 1.
Il se peut que cette structure ait mal fonctionné et, par conséquent, nous partageâmes toutes les tentatives pour la rendre plus rigide et stricte en resserrant les rapports entre centre et périphérie, et vice-versa, ; et nous exigeâmes une régularité et une précision plus grande dans le double flux en mettant à disposition dans les points adaptés de l’engrenage tous les bras nécessaires. Il est évident qu’au fur et à mesure que le travail du parti augmentera et deviendra plus complexe, d’autres instruments de coordination et de centralisation seront nécessaires. En relation avec l’augmentation du nombre de camarades et de la complexité du travail, la nécessité d’une sélection de plus en plus grande entre les militants, une spécialisation de plus en plus grande des fonctions et des hommes qui doivent être affectés aux différents organes, s’imposera. Mais ceci est un fait organique et non volontariste ; il est déterminé par la potentialisation du travail du parti, non par la volonté de quelqu’un. Les organes différenciés que le parti possède dans un moment déterminé doivent être la résultante des nécessités fonctionnelles de l’activité du parti, non d’un schéma organisatif tombé du ciel, et considéré comme nécessaire seulement parce qu’il correspond à l’idée du parti parfait ou du mécanisme parfait que quelqu’un a dans la tête.
Lénine a soutenu dans Que faire ? que, s’il est vrai que l’organisation toujours plus complexe du parti dérive du déroulement du travail du parti lui-même, il est tout aussi vrai que les formes d’organisation peuvent à leur tour favoriser ou au contraire limiter le déroulement du travail. Ceci équivaut à dire que le parti doit avoir à tout moment une forme structurelle de son activité qui soit en mesure de ne pas gêner mais de favoriser le déroulement de l’activité dans tous les domaines. Aujourd’hui, les formes d’organisation que le parti s’est données de 1952 à 1970 sont peut-être inadéquates pour contenir le déroulement rapide de l’activité, ou bien, à cause de l’existence de ces formes, le travail ne peut se développer comme il le devrait, ni se dérouler au mieux ? Le problème mérite l’attention et une étude rationnelle. Mais seulement sur ce plan et non sur d’autres qui seraient le fruit d’élucubrations cérébralesques.
On peut dire que la structure centralisée de la période 1952-1970 doit être améliorée et potentialisée pour mieux répondre aux tâches de plus grande portée qui se présentent au parti, mais on ne peut pas dire que « jusqu’alors notre vie a été une vie de cercle », que « nous sommes en train de lutter pour donner au parti une forme organisée », etc. Des affirmations de ce genre non seulement falsifient l’histoire réelle du parti qui depuis 1952 « trouva par une voie organique et spontanée une forme structurelle pour son activité qui a été soumise à l’épreuve de quinze années » (Thèses de 1965), mais conduisent à des conséquences mortelles dans la conception marxiste du parti.
La première conséquence peut être celle d’affirmer que cette organisation n’existait pas, parce que en réalité le parti n’existait pas, mais plutôt un groupe d’apprentis de la théorie ou un cercle marxiste. Il en découlerait que la transformation de ce groupe ou cercle en parti serait un fait organisatif, et de ce fait, que le parti doit encore naître et naîtra dans la mesure où se forgera une structure organisative déterminée. On retomberait dans l’idéaliste « modèle d’organisation » qui caractériserait le parti, contre Marx, Lénine et la Gauche. Mais la déviation encore plus grave serait d’identifier l’existence ou non d’une structure organisative centralisée à la présence de formalismes d’organisation comme les statuts, codes, appareils spéciaux de type bureaucratique, etc., en affirmant qu’on ne peut parler de structure organisée que si ceux-ci existent. Une affirmation de ce genre nous conduirait à une conception idéaliste du parti. Le marxisme a affirmé qu’a existé et qu’existera une société qui, tout en ayant des organes différenciés et un centralisme absolu, n’a pas eu besoin et ni n’aura besoin pour maintenir cette structure, ni de statuts, ni de codes, ni d’un appareil spécial différencié du corps social, caractéristiques propres seulement à la société divisée en classe, mais se servira exclusivement d’une hiérarchie de fonctions techniques pour le déroulement desquelles seront organiquement sélectionnés les individus qui seront « autant nécessaires que non indispensables » selon leur aptitude à réaliser la fonction, étant bien entendu que ce sont les fonctions techniques qui se servent des individus et non vice-versa. Et nous avons éclairci ailleurs que c’est précisément pour cela que le parti préfigure la société future.
En 1952, le parti a renoncé à avoir en son sein des codifications statutaires, tout comme il a renoncé à se servir des mécanismes démocratiques internes jusqu’à la convocation de « congrès souverains », non parce qu’il était une secte d’hommes studieux ou un « cercle » sans aucune organisation, mais parce qu’il a défini que l’organisation de parti peut se structurer sans avoir recours à ces mécanismes ; il y a renoncé non pour y revenir ensuite, la phase du « cercle » terminée, mais pour toujours.
Notre correcte tradition le démontre ainsi:
1) nous écrivions en 1967 (La continuité d’action du Parti sur le fil de la tradition de la Gauche, Il Programma Comunista n°5, 1967) : « La généreuse préoccupation des camarades afin que le parti œuvre sur le plan organisatif de façon sûre, linéaire et homogène, concerne donc – comme Lénine même l’affirmait dans sa « Lettre à un camarade »2 – non la recherche de statuts, codes et constitutions, ou pire encore, de personnages au tempérament « spécial », mais celle de la meilleure façon de contribuer, tous et chacun, à l’accomplissement harmonieux des fonctions sans lesquelles le parti cesserait d’exister en tant que force unificatrice et en tant que guide et représentation de la classe ; ceci est l’unique chemin pour l’aider à résoudre au jour le jour, « par lui-même » – comme dans le « Que faire ? » de Lénine, quand il parle du journal comme d’un « organisateur collectif » – ses problèmes de vie et d’action. Ici se trouve la clé du « centralisme organique » ; ici se trouve l’arme sûre dans la bataille historique des classes, non dans l’abstraction vide des prétendues « normes » de fonctionnement des organismes les plus parfaits, ou pire encore, dans les misérables procès faits aux hommes qui du fait d’une sélection organique se retrouvent là pour les manier, que ce soit « en bas » ou en « haut » ». Et peu avant : «En tant que force réelle œuvrant dans l’histoire selon des caractères de rigoureuse continuité, le parti vit et agit (et voici la réponse à la seconde déviation) non sur la base de la possession d’un patrimoine statutaire de normes, préceptes et formes constitutionnelles, au mode hypocritement voulu par le légalisme bourgeois ou ingénument rêvé par l’utopisme pré-marxiste, architecte de structures bien planifiées à fournir toutes prêtes à la réalité de la dynamique historique, mais sur la base de sa nature d’organisme formé, dans une succession ininterrompue de batailles théoriques et pratiques, sur le fil d’une direction de marche constante : comme nous l ’écrivions dans notre « Plate forme » de 1945 (Point 11), « les normes d’organisation du parti sont liées à la conception dialectique de sa fonction ; elles ne reposent pas sur des recettes juridiques ou réglementaires et dépassent le fétichisme des consultations majoritaires ». C’est dans l’exercice de ses fonctions, de toutes et non une seule, que le parti crée ses propres organes, engrenages, mécanismes ; c’est au cours de ce même exercice qu’il les défait et les recrée, n’obéissant pas à des préceptes métaphysiques ou à des paradigmes constitutionnels, mais aux exigences réelles et précisément organiques de son développement. Aucun de ces engrenages est théorisable ni a priori, ni a posteriori ».
2) Et en 1970, pour preuve que ce qui est écrit ci-dessus fait partie de la pensée constante du parti (En défense… dans l’introduction aux Thèses d’après 1945, p 124-125) : « L’organisation, comme la discipline, n’est pas un point de départ mais un aboutissement ; elle n’a pas besoin ni de codifications statutaires ni de règlements disciplinaires (…) Les consultations, les constitutions, les statuts, sont le propre des sociétés divisées en classes et des partis qui expriment non le cours historique d’une classe,mais la rencontre des cours divergents ou partiellement convergents de plusieurs classes. Démocratie interne et « bureaucratisme », culte de la « liberté d’expression » individuelle ou de groupe et « terrorisme idéologique », sont des termes non pas antithétiques mais dialectiquement liés ».
Nous en tirons la conclusion suivante ; notre parti a eu l’exigence, depuis 1945, de se donner une structure centralisée différenciée en une hiérarchie de fonctions techniques (Introduction aux Thèses d’après 1945 dans En défense… p.125) sans avoir recours à des statuts, des mécanismes démocratiques, des appareils bureaucratiques, des procès, des expulsions, des choix d’hommes « spéciaux ». Celui qui y voit une absence de structures organisatives est hors de notre parti parce que le parti y voit au contraire, comme l’ont démontré toutes les citations, « la réalisation d’aspirations qui étaient manifestes dans la Gauche Communiste dès l’époque de la II Internationale » (Thèses de Naples,1965) et « l’élimination de la structure d’une des erreurs de départ de l’Internationale de Moscou » (Considérations sur l’activité organique du parti quand la situation générale est historiquement défavorable, 1965).
CITATIONS
Citation 117 – Thèses sur la tâche historique, l’action et la structure du parti international mondial (Thèses de Naples) – 1965
« 7. Il s’agissait de transmettre l’expérience historique de la génération qui avait vécu les luttes glorieuses du premier après-guerre et de la scission de Livourne à la nouvelle génération de prolétaires qu’il fallait libérer de l’enthousiasme insensé suscité par la chute du fascisme, pour la ramener à la conscience de la nécessité d’une action autonome du parti révolutionnaire contre tous les autres partis, et surtout contre le parti social-démocrate, et reconstituer des forces décidées à lutter pour la dictature et la terreur prolétariennes, contre la grande bourgeoisie et tous ses ignobles serviteurs. Pour accomplir cette tâche, le nouveau mouvement trouva organiquement et spontanément une forme structurelle d’activité qui, en quinze ans, a fait ses preuves (…)
« 8. L’ampleur, la difficulté et la longueur historique de l’œuvre à accomplir par notre mouvement ne pouvaient attirer les éléments douteux et désireux de faire une carrière rapide, car loin de promettre des succès historiques à brève échéance, elles les excluaient au contraire. Notre structure de travail s’organisa sur la base de fréquentes rencontres d’envoyés de toute l’organisation dans lesquelles il n’y avait ni débats contradictoires, ni polémiques entre des thèses opposées, ni donc la moindre manifestation sporadique de nostalgie pour la maladie de l’antifascisme démocratique. Dans ces réunions, il n’y avait rien à voter ni à délibérer, leur but étant uniquement de continuer de façon organique l’important travail de transmission historique des fécondes leçons du passé aux générations présentes et futures, aux nouvelles avant-gardes destinées à se former dans les masses prolétariennes. Cent fois battues, trompées et déçues, celles-ci finiront bien par s’insurger contre les souffrances que leur inflige la purulente décomposition de la société capitaliste (…)
« Ce travail et cette dynamique s’inspirent d’enseignements classiques de Marx et de Lénine, qui donnèrent la forme de thèses à leur présentation des grandes vérités historiques révolutionnaires. Ces thèses et ces rapports, fidèles aux grandes traditions marxistes vieilles de plus d’un siècle, étaient répercutés par tous les présents, ainsi que par les comptes rendus de notre presse, dans toutes les réunions périphériques, locales et régionales, où ce matériel historique était ainsi porté à la connaissance de tout le parti. Il serait absurde de dire qu’il s’agit de textes parfaits, irrévocables, et non modifiables, car durant toutes ces années nous avons au contraire toujours affirmé qu’il s’agissait de matériaux en continuelle élaboration, destinés à recevoir une forme toujours meilleure et toujours plus complète ; d’ailleurs on n’a pas cessé de constater un apport de plus en plus fréquent d’excellentes contributions, parfaitement en accord avec les positions classiques de la Gauche, provenant de tout le parti et même de très jeunes camarades.
« C’est seulement en développant notre travail dans cette direction que nous pouvons espérer un accroissement quantitatif de nos effectifs et des adhésions spontanées qui arrivent au parti et qui en feront un jour une force sociale plus importante.
« 9. Avant de conclure sur cette question de la formation du parti après la seconde guerre mondiale, il est bon de réaffirmer certains résultats qui ont aujourd’hui la valeur de thèses caractéristiques pour le parti, car il s’agit, malgré les effectifs réduits du mouvement, de résultats historiques, et non d’inventions d’inutiles génies ni de solennelles résolutions de congrès « souverains ».
« Le parti reconnut très vite que, même dans une situation extrêmement défavorable et même dans les pays où elle l’est le plus, il faut éviter l’erreur de considérer le mouvement comme une pure activité de propagande écrite et de prosélytisme politique. Partout, toujours et sans exceptions, la vie du parti doit s’intégrer dans un effort incessant pour s’insérer dans la vie des masses, même lorsque ses manifestations sont influencées par des directives opposées aux nôtres. C’est une vieille thèse du marxisme de gauche qu’on doit accepter de travailler dans les syndicats de droite où se trouvent les ouvriers ; le parti repousse l’attitude individualiste de ceux qui dédaignent y mettre les pieds et en arrivent même à théoriser le sabotage des rares et timides grèves auxquelles se risquent les syndicats actuels. Dans de nombreuses régions, le parti a déjà mené une activité non négligeable dans ce sens, même s’il se heurte toujours à de graves difficultés et à des forces contraires qui lui sont supérieures, numériquement du moins. Il est important de préciser que même là où ce travail ne s’est pas encore développé de façon sensible, on doit repousser la conception qui voudrait réduire notre petit parti à des cercles fermés sans lien avec l’extérieur, ou se contentant de chercher des adhésions dans le seul monde des opinions, qui, aux yeux des marxistes, est un monde faux tant qu’on ne le traite pas comme une superstructure du monde des conflits économiques. Il serait tout aussi faux de vouloir subdiviser le parti ou ses sections locales en compartiments étanches se consacrant exclusivement, selon les cas, à la théorie, à l’étude, à la recherche historique, à la propagande, au prosélytisme ou à l’activité syndicale : dans l’esprit de notre théorie et de notre histoire, ces domaines sont absolument inséparables et en principe accessibles à tous les camarades, quels qu’ils soient.
« Un autre point, qui constitue un acquis historique auquel le parti ne pourra jamais renoncer, est le refus de toutes les propositions tendant à accroître ses effectifs et à élargir ses bases au moyen de congrès constitutifs communs avec les nombreux groupes et groupuscules qui pullulent depuis la fin de la guerre, en élaborant des théories incohérentes, ou n’ayant d’autre base que la condamnation du stalinisme russe et de tous ses dérivés locaux ».
Citation 118 – Thèses supplémentaires… (Thèses de Milan) – 1966
« 8. (…) Nous savons bien que la dialectique historique amène tout organisme de lutte à perfectionner ses moyens d’attaque en employant les techniques de l’ennemi. Nous en déduisons que dans la phase de la lutte armée, les communistes auront un encadrement militaire avec une organisation hiérarchique précise et unitaire qui assurera les meilleurs résultats à l’action commune. Mais cette vérité ne doit pas être calquée inutilement sur toutes les activités, même non combattantes, du parti. La voie par laquelle les directives sont transmises doit être unique, mais cette leçon de la bureaucratie bourgeoise ne doit pas nous faire oublier de quelle façon cette règle se corrompt et dégénère même lorsque ce sont des associations ouvrières qui l’adoptent. La nature organique du parti n’exige nullement que chaque camarade voit la personnification de la forme du parti dans tel ou tel camarade spécifiquement désigné pour transmettre des dispositions venues d’en haut. Cette transmission entre les différentes molécules composant l’organe-parti se fait toujours dans les deux sens ; et la dynamique de chaque unité s’intègre dans la dynamique historique de l’ensemble. Abuser sans raison vitale des formalismes d’organisation a toujours été et sera toujours un défaut stupide et suspect, et un danger ».
Chapitre 2 – Les « phases » de développement du parti
Les citations qui suivent, depuis les Thèses de Rome de 1922 jusqu’aux extraits de la préface de En défense… de 1970, montrent clairement le développement du parti politique propre à l’école marxiste révolutionnaire. C’est la théorie marxiste qui a résolu le vieux dilemme de l’humanité – la séparation entre pensée et action, entre théorie et pratique – en démontrant que ces termes sont en réalité strictement et indissociablement liés entre eux. Dans la société humaine, c’est l’action qui détermine la conscience et ceci vaut aussi pour la classe prolétarienne, dont l’action est déterminée par les faits et les exigences matérielles. Dans le parti de classe, conscience et action sont indissociablement liées et ne peuvent exister l’une sans l’autre. L’unique différence consiste en ce que l’organe parti est susceptible, à la différence de tous les autres, d’action consciente, c’est-à-dire que la conscience est la prémisse de l’action sur le théâtre des luttes sociales.
Nous sommes en présence de l’organe parti de classe quand sont rassemblés dans la dynamique d’un regroupement déterminé les trois facteurs déjà décrits dans les Thèses de Rome : défense et martelage de la théorie et de la doctrine historique ; organisation physique d’un noyau combattant ; intervention et activité dans la lutte physique prolétarienne. Ces trois tâches sont contenues de façon contemporaine à tout moment de la vie du parti, parce que ce sont les tâches qui définissent le parti. La proportion entre les énergies qui sont attribuées par le parti à chacune de ces tâches peut varier selon les époques historiques et les situation objectives dans lesquelles le parti agit, mais aucune d’entre elles n’est traitée moins qu’une autre, du moins dans les dispositions du parti, quand bien même une situation absolument négative le réduirait pratiquement à zéro. Dans une situation contre-révolutionnaire comme celle que nous vivons actuellement, 95% des énergies du parti sont dédiées à la restauration de la doctrine, et seulement 5% à l’ensemble de l’activité organisative et d’intervention dans les luttes ouvrières. Dans une situation de reprise révolutionnaire et d’attaque au pouvoir bourgeois, le pourcentage de l’énergie s’inversera nécessairement et 95% de celle-ci sera dédiée à l’oeuvre d’organisation et d’intervention dans les luttes. Mais ceci dépend seulement et exclusivement de la situation externe au parti, laquelle influe sur lui non seulement en déterminant le périmètre plus ou moins restreint de l’organisation, mais aussi en imposant une distribution particulière des énergies à l’intérieur de l’organe. Ce sont des incidents historiques, mais le parti ne renonce à aucun domaine du développement de toutes ses fonctions vitales à aucun moment de sa vie. Ce sont des rapports quantitatifs entre les diverses manifestations d’énergie que la situation externe détermine et non le parti. Mais du point de vue qualitatif, les fonctions du parti restent toutes réunies à tous les moments de sa vie. Dans des moments déterminés de l’histoire, le travail pratique entre les masses prolétariennes peut être inexistant dans l’immédiat, mais les dispositions de l’organe parti à développer ce travail en profitant de chaque lueur doit exister. De la même façon en ce qui concerne l’organisation armée et le travail illégal, dont la nécessité doit être toujours présente au parti, même si, en pratique, il ne développe aucune activité allant dans ce sens.
De la distribution des énergies du parti entre les diverses activités – travail théorique, propagande, action syndicale, action armée, etc – on ne doit rien déduire et rien conclure sur la nature du parti, parce que qualitativement rien ne change. Déduire, puisque cent pour cent des effectifs sont dédiés à un travail théorique, chose qui ne peut dépendre que des conditions objectives externes, que le parti se trouve dans la « phase » de préparation théorique et que le travail pratique d’organisation et de pénétration dans la classe est inutile ou secondaire, est une stupidité anti-marxiste. Cette grossière erreur tue le parti en le réduisant à un groupe de penseurs qui ne serait pas en mesure d’apprendre la théorie, parce que notre théorie est de par sa nature caractérisée par le fait que seul peut être considéré comme un patrimoine ce qui vient d’un organe combattant et qu’elle ne peut être apprise de façon intellectuelle par un groupe de « professeurs ». C’est pour cela que, comme l’affirment nos thèses, celui qui conçoit non seulement l’action du parti, mais aussi celle d’un simple militant comme se distribuant en « phases » séparées dans le temps – on apprend d’abord la théorie et les principes du mouvement, on lit et on étudie tous les textes marxistes jusqu’à en avoir la pleine maîtrise intellectuelle, et ensuite on entreprend un travail pour donner une structure organisative à ceux qui ont « appris », afin de transformer les « professeurs de marxisme » en « militants d’une organisation », et enfin l’organisation, armée d’une théorie apprise, se lance dans l’action externe – est en dehors de toute la conception marxiste.
La thèse marxiste affirme que les trois manifestations d’énergie ou sont réunies ensemble ou n’existent pas. La vieille thèse marxiste est que la théorie peut être « apprise » seulement par un noyau organisé et immergé dans l’action pratique. Sinon il n’existe ni apprentissage, ni éclaircissement, ni martelage, car l’apprentissage de la théorie marxiste, arme de bataille du parti, ne peut être un fait individuel et culturel, mais un fait collectif de l’organe parti et elle se réalise dans le développement coordonné de toute son activité.
C’est pour cela que notre petit noyau eut dès sa reconstruction le droit de se définir comme parti communiste. Il était et est numériquement très réduit, mais il n’a jamais cessé de développer ses fonctions organiques : il ne s’est pas résumé à une réunion de penseurs ou de personnes studieuses, tout en ayant un rayon d’activité externe quantitativement très limité, et il n’est pas tombé dans l’activisme et l’immédiatisme caractéristique de tous les groupuscules gauchistes ; il a su lier la fidélité et la défense absolue de la théorie, des principes et des expériences historiques du prolétariat au développement de toute l’action pratique possible durant cette époque, sans perdre une occasion d’intervenir même dans les manifestations les plus limitées de la lutte ouvrière de manière organisée et selon des modalités qui le distinguent de n’importe quel autre groupe. C’est par cette ligne cohérente, cette bataille théorique et pratique que l’on reconnaît le parti. C’est sur cette base solide que le processus de la crise capitaliste et le retour du prolétariat à la lutte au moins sur le terrain économique amènera au petit noyau d’aujourd’hui les rangs des jeunes gardes révolutionnaires à la recherche de l’arme déterminante pour se lancer sur le terrain de la guerre sociale. A condition que le parti ait su maintenir cette continuité organique de programme et d’action.
En dehors de cette conception du parti, il n’y a que la mort. Est complètement absurde la thèse selon laquelle il y a le parti historique – programme qui est défendu par un noyau d’intellectuels et de personnes studieuses – puis il y a la « société de propagande » ; puis encore, à condition de se donner une organisation adéquate, il y a le noyau du parti. Il est tout à fait débilitant que de telles constructions mécanistes et idéalistes, qui ne peuvent s’obtenir qu’en falsifiant Lénine et la tradition de la Gauche, trouvent encore le moyen d’empester le mouvement ouvrier.
Si le parti maintient cette continuité et cette connexion dialectique entre les diverses tâches et les diverses fonctions qui forment sa vie organique, l’organisation se développe, se diversifie, se structure, non par la volonté de quelques uns, mais par les nécessités mêmes du développement, de l’amplification, du devenir plus complexe de l’activité du parti. De nouveaux organes se créent car les fonctions se compliquent de plus en plus et réclament une structure adaptée à leurs nécessités, car l’activité du parti pousse à réclamer des instruments adaptés à un meilleur déploiement dans tous les domaines ; mais ceci ne survient pas pour le motif infantile qu’un jour quelqu’un pense que l’heure est arrivée de donner finalement une structure organisée au parti et se met, dans son petit cerveau, à façonner un modèle d’organisation, voire même à recopier les dernières lignes d’un Lénine, mal lu et mal compris, mais en revanche cité pour résoudre les petits problèmes comme celui de se libérer chaque jour des scories liquides et solides.
Le parti, non la société de propagande ou le « cercle », s’est formé définitivement en 1952 quand il a précisé de façon définitive les points cardinaux de doctrine, de programme et de tactique (Nature, fonction et tactique ; Thèses caractéristiques, etc.) et a commencé sur de telles bases à développer tout l’ensemble de ses activités, sans en exclure aucune. Depuis 1952, il s’est donné une structure organisative adaptée à son importance numérique et au développement des activités rendues possibles par la température sociale externe. Cette structure est amplement décrite dans les Thèses de 1965-1966. Cette structure se modifiera certainement en devenant plus complexe, plus rigoureuse, plus différenciée et avec des caractères plus nets et précis, mais sous la poussée d’un élargissement du réseau des organisés, du développement du travail, de la croissance de l’influence du parti sur la classe et non par la belle découverte de quelque « génie inutile » ou de quelque « congrès souverain » qui découvre que nous ne pouvons pas être le parti si nous ne possédons pas un appareil que, lui semble-t-il, Lénine aurait décrit.
CITATIONS
Citation 119 – Thèses caractéristiques du parti (Thèses de Florence) – 1951
« II. Tâches du parti communiste (…) 4. Sont également nécessaires avant, pendant et après la lutte armée pour la prise du pouvoir, les tâches suivantes du parti : défense et diffusion de la théorie du mouvement; défense et renforcement de l’organisation interne par le prosélytisme et la propagande de la théorie et du programme communiste ; activité constante dans les rangs du prolétariat, partout où celui-ci est poussé par les besoins et les déterminations économiques à lutter pour défendre ses intérêts.
« IV. Action du parti en Italie et dans d’autres pays en 1952 (…) 4. Aujourd’hui, bien que nous soyons au cœur de la dépression et que les possibilités d’action s’en trouvent considérablement réduites, le parti, suivant en cela la tradition révolutionnaire, n’entend pas interrompre la continuité historique de la préparation d’une future reprise généralisée du mouvement de classe, qui fera siens tous les résultats des expériences passées. La réduction de l’activité pratique n’entraîne pas le renoncement aux postulats révolutionnaires. Le parti reconnaît que la réduction de son activité est plus marquée quantitativement dans certains secteurs, mais l’ensemble des aspects de cette activité ne change pas pour autant, et le parti n’y renonce pas expressément (…)
« 7. Sur la base de cette juste appréciation révolutionnaire de ses tâches actuelles, le parti, bien que peu nombreux et n’ayant que peu de liens avec la masse du prolétariat, et bien que toujours jalousement attaché à sa tâche théorique comme à une tâche de premier plan, refuse absolument d’être considéré comme un cercle de penseurs ou de simples chercheurs en quête de vérités nouvelles, ou qui aurait perdu la vérité d’hier en la considérant comme insuffisante (…)
« 9. Ce sont les événements, et non la volonté ou la décision des hommes, qui déterminent donc aussi la pénétration du parti dans les grandes masses, en la limitant à une petite partie de son activité générale. Le parti ne perd cependant aucune occasion de pénétrer dans chaque brèche, dans chaque fissure, sachant bien qu’il n’y aura de reprise que lorsque ce secteur de son activité se sera largement développé et sera devenu dominant.
« 10. L’accélération du processus dépend non seulement des causes sociales profondes des crises économiques, mais de l’activité de prosélytisme et de propagande du parti, avec les moyens réduits qui sont à sa disposition ».
Citation 120 – Considérations sur l’activité organique du parti quand la situation générale est historiquement défavorable – 1965« 8. Etant donné que la dégénérescence de toute la société se caractérise par la falsification et la destruction de la théorie et de la saine doctrine, il est clair que le petit parti d’aujourd’hui se caractérise essentiellement par la restauration des principes et de la doctrine, bien que les conditions favorables dans lesquelles Lénine a accompli cette tâche après le désastre de la première guerre fassent défaut aujourd’hui. Cependant, nous ne pouvons pour autant dresser une barrière entre théorie et action pratique, parce que, au-delà d’une certaine limite, ce serait nous détruire nous-mêmes ainsi que toutes nos bases de principe. Nous revendiquons donc toutes les formes d’activité propres aux moments favorables, dans la mesure où les rapports de force réels le permettent.
« 9. Tout cela mériterait de plus amples développements, mais nous pouvons dès maintenant conclure en ce qui concerne la structure organisative du parti dans une période si difficile. Ce serait une erreur fatale de considérer qu’il peut être divisé en deux groupes, dont l’un se consacrerait à l’étude et l’autre à l’action : une telle distinction est mortelle non seulement pour l’ensemble du parti mais aussi pour chaque militant. L’unitarisme et le centralisme organique signifient que le parti développe en son propre sein les organes aptes à différentes fonctions, que nous appelons propagande, prosélytisme, organisation du prolétariat, travail syndical,etc, et demain, organisation armée, mais qu’on ne doit rien conclure du nombre des camarades qui ont été chargés de ces fonctions, parce qu’en principe aucun camarade ne doit être étranger à aucune d’entre elles.
« C’est par accident de l’histoire que, dans la phase actuelle, les camarades qui se consacrent à la théorie et à l’histoire du mouvement peuvent sembler trop nombreux, et trop rares ceux qui sont déjà prêts à l’action. Surtout, il serait insensé de rechercher quel devrait être le nombre de camarades se consacrant à l’une ou l’autre activité. Nous savons tous que, quand la situation se radicalisera, d’innombrables éléments se rangeront à nos côtés d’une façon immédiate, instinctive, et sans avoir suivi des cours singeant ceux de l’université ».
Citation 121 – Thèses sur la tâche historique, l’action et la structure du parti communiste mondial (Thèses de Naples) – 1965« 5. (…) En appliquant la vieille consigne qui répond à la phrase « Sur le fil du temps », notre mouvement s’employa à rappeler au prolétariat la valeur des résultats historiques enregistrés tout au long de la douloureuse retraite. Il ne s’agissait pas de nous réduire à une tâche de diffusion culturelle ou de propagande de petites doctrines, mais de démontrer que la théorie et l’action sont des domaines dialectiquement inséparables et que les leçons de l’histoire n’ont rien de livresque ou d’académique, mais résultent (pour éviter ce termes d’expériences, qui est aujourd’hui la tarte à la crème des philistins) des bilans dynamiques que nous avons tirés des affrontements intervenus sur une très grande échelle entre des forces réelles considérables, en utilisant même les cas où les forces révolutionnaires ont finalement été vaincues. C’est ce que nous avons appelé, selon un critère marxiste classique, les « leçons des contre-révolutions » ».
Citation 122 – Prémisse aux « Thèses d’après 1945 » – 1970« (…) on peut dire que c’est seulement à partir de la seconde moitié de 1951 et surtout à partir de 1952 que le parti a pris une orientation ferme et homogène, sur la base des thèses fondamentales de la période 1920-26 et du bilan dynamique des vingt-cinq années suivantes, qui leur donnait un caractère encore plus net et distinct ; c’est au même moment que le parti se donna une structure correspondant à cet apport théorique, autour de son nouvel organe, Il Programma Comunista, journal-revue qui va représenter pendant une vingtaine d’années la continuité programmatique et théorique de la Gauche, avant que des événements plus récents et de bas étage ne nous le retirent et nous obligent à continuer la bataille de toujours sur tous les fronts avec un autre organe, Il Partito Comunista, auquel se joindront un organe économico-syndical, Per il Sindacato Rosso, et une revue théorique, Comunismo.
« Le problème central était sans aucun doute la restauration intégrale de la doctrine marxiste, mille fois reniée et falsifiée par la contre-révolution stalinienne ; mais ni en théorie, ni en pratique, cet objectif ne pouvait être séparé, et il ne le fut jamais, d’un effort constant non seulement pour diffuser nos positions théoriques et programmatiques, mais pour les « importer » dans la classe ouvrière, selon la définition classique de Lénine, en participant dans les limites de nos forces aux luttes qu’elle mène, même pour des objectifs immédiats et contingents, et sans jamais faire du parti, même réduit numériquement, une académie de penseurs, un cercle de gens éclairés, une secte de conspirateurs armés d’un bagage inestimable mais connu des seuls initiés ».Chapitre 3 – Parti et Troisième Internationale
Les citations qui suivent montrent quelle a été l’attitude de la Gauche envers la III Internationale et quelles leçons le parti a tirées de sa dégénérescence en raison de la contre-révolution stalinienne. Il en ressortira clairement comment nous avons toujours individualisé les causes de ce processus dégénératif non seulement dans le reflux du mouvement révolutionnaire international – cause déterminante au travers de l’influence négative qu’il pouvait avoir sur le parti, comme le développement des faits sociaux en aura toujours du fait que le parti est le produit du développement des situations et que les situations l’influencent en favorisant son cours ou vice-versa en s’y opposant – mais aussi dans les faiblesses qui avaient marqué le processus de formation du nouvel organisme, et que, quand le reflux révolutionnaire survint, ne pouvaient que peser sur les capacités de réaction de l’organisme même à la situation défavorable. Ces « faiblesses » organiques de l’organisme III Internationale sont mises en évidence par la Gauche dans les faits suivants :
1) – « Il faut toutefois dire que, si sa restauration des valeurs révolutionnaires fut grandiose et complète en ce qui concerne les principes doctrinaux, l’orientation théorique et le problème fondamental du pouvoir d’Etat, il n’en fut pas de même par contre pour l’organisation de la nouvelle Internationale et la définition de sa tactique et de celle des partis adhérents » (Nature, fonction et tactique… 1947).
2) – « Dans la situation du premier après-guerre, qui apparaissait comme objectivement révolutionnaire, la direction de l’Internationale se laissa guider par la crainte – non dénuée de fondements – de ne pas être prête ou en tous cas peu suivie des masses lors de l’explosion d’un mouvement européen général qui pouvait amener à la conquête du pouvoir dans quelques uns des grands pays capitalistes. L’éventualité d’un rapide effondrement du monde capitaliste était tellement importante pour l’Internationale léniniste, qu’on peut comprendre aujourd’hui comment, dans l’espoir de pouvoir diriger de plus vastes masses dans la lutte pour la révolution européenne, elle alla jusqu’à accepter l’adhésion de mouvements qui n’étaient pas de véritables partis communistes, et chercha, par la tactique élastique du front unique, à garder le contact avec les masses qui étaient derrière les appareils des partis qui oscillaient entre la conservation et la révolution.
Si l’éventualité favorable s’était réalisée, ses conséquences sur la politique et sur l’économie du premier pouvoir prolétarien en Russie auraient eu une importance telle qu’un redressement immédiat des organisations internationales et nationales du mouvement communiste aurait été possible.
L’éventualité la plus défavorable, celle de la stabilisation relative du capitalisme, s’étant au contraire réalisée, le prolétariat révolutionnaire dut reprendre la lutte avec un mouvement, qui ayant sacrifié sa claire orientation, se trouvait exposé à de nouvelles dégénérescences opportunistes (Nature, fonction et tactique… 1947).
3) – « Toutefois, l’erreur qui ouvrit la porte de la III Internationale à la nouvelle et plus grave vague opportuniste, n’était pas seulement une erreur de calcul sur les probabilités futures de la révolution prolétarienne : c’était une erreur d’orientation et d’interprétation historique, qui consistait à vouloir généraliser les expériences et les méthodes du bolchevisme russe en les appliquant à des pays de civilisation bourgeoise et capitaliste bien plus avancée » (Nature, fonction et tactique… 1947).
4) – « La confusion induite dans l’organisation interne ne fut pas moindre, et on compromit les résultats du difficile travail de sélection et de délimitation des éléments révolutionnaires par rapport aux opportunistes dans les différents partis et pays. On crut se gagner de nouveaux effectifs, bien manœuvrables à partir du centre, en arrachant en bloc aux partis social-démocrates leurs ailes gauches. Ce qu’il aurait fallu au contraire, c’est qu’après une première période de formation, la nouvelle Internationale fonctionne de façon stable comme parti mondial du prolétariat, et que les nouveaux membres adhèrent individuellement à ses sections nationales. On voulut conquérir des groupes importants de travailleurs, et on négocia en réalité avec les chefs, en désorganisant continuellement les cadres des partis communistes, et en bouleversant la composition de leur direction jusque dans des périodes de lutte active. On reconnut comme communistes des fractions et des cellules à l’intérieur des partis socialistes et opportunistes, et on pratiqua des fusions organisationnelles. Ainsi, au lieu de devenir aptes à la lutte, presque tous les partis furent maintenus dans un état de crise permanente ; ils agirent sans continuité et sans frontières bien définies entre amis et ennemis, essuyant des échecs répétés dans les différents pays. La Gauche revendique au contraire l’unicité et la continuité organisationnelle » (Thèses caractéristiques du parti, 1951, III,15).L’Internationale montra donc des faiblesses sur ces quatre points, ce qui rendit possible sa reconquête par l’opportunisme. La Gauche italienne fut la seule à identifier ces faiblesses dès 1920. Ce fut la Gauche italienne qui insista pour que les conditions d’admission (1920) fussent plus rigides, et réussit à faire insérer dans les vingt et un points certaines précisions vitales ; mais elle ne réussit pas à faire approuver l’élimination des « particularités nationales » auxquelles ensuite se référeront les maximalistes italiens pour leur jeu de fausses adhésions que la direction de l’Internationale accepta dès 1921 en proposant une révision possible de la scission irrévocable du PC d’Italie (voir « Moscou et la question italienne » dans Rassegna Comunista, 1921).
De même, toujours au II Congrès, la Gauche exprima ses doute sur les notions de « parti, fraction de la classe » et de « centralisme démocratique » non par manie de pure littérature, mais pour les dangers que l’inadéquation de ces formulations exprimait. Toujours au II Congrès, la Gauche s’opposa à la tactique du parlementarisme révolutionnaire non seulement en tant que tactique erronée pour l’Occident européen, mais également en tant qu’elle était incapable de tracer une ligne de démarcation définitive avec les soi-disant « communistes électoralistes », c’est-à-dire les maximalistes.
Au III Congrès, la Gauche s’opposa à la formulation douteuse de « conquête de la majorité » qui, tout en ayant un sens précis et correct chez Lénine et Trotski, présentait d’immenses dangers pour les jeunes partis communistes d’Occident. Dès 1921, la Gauche s’opposa à la pratique des fusions, des agrégations de parties d’autres partis à celui communiste, qui doit être unique et à adhésions individuelles ; elle s’opposa également à la pratique du noyautage de fractions communistes dans d’autres partis et réclama que soient rendues rigides les normes d’organisation. En décembre 1921, sont adoptées les thèses sur le front unique et la Gauche avance alors les réserves connues, bien que ce soit la Gauche qui ait adopté en premier la tactique du front unique par le bas en Italie. Au Congrès de Rome en 1922, la Gauche vote les fameuses thèses sur la tactique dans lesquelles est revendiquée la nécessité pour l’Internationale de délimiter et de prévoir des moyens tactiques au moins dans les grandes lignes et pour de grands arcs d’espace et de temps, dans le but d’empêcher la survenue, qui s’instaurera par la suite dans l’Internationale, des tactiques oscillantes et dictées exclusivement par la modification des situations.
Les Thèses de Rome, proposées comme projet pour toute l’Internationale, seront critiquées et repoussées par cette dernière sous l’accusation d’ « abstraitisme », « schématisme », « formalisme »,etc. Par conséquent, il serait absurde de dire que la Gauche a eu avec l’Internationale seulement des divergences secondaires de caractère tactique. La Gauche a eu avec l’Internationale une divergence profonde portant sur la question de comment poser les problèmes tactiques en général. Et l’écroulement successif de l’Internationale a confirmé que, tandis qu’elle avait résolu de manière définitive les problèmes de théorie et de principe, elle n’avait pas pu poser le problème de la tactique de manière aussi définitive et adéquate ; et c’est au travers de cette brèche laissée ouverte qu’a pu passer à nouveau l’opportunisme. Les raisons matérielles et historiques pour lesquelles cette systématisation du problème tactique ne fut pas possible, sont clairement expliquées par nos thèses. Il est cependant un fait que la systématisation ne fut pas pour autant la demande continuelle de la Gauche qui justement pour cela s’attira de la part de l’Internationale l’accusation de doctrinarisme et d’abstraitisme. De même il est tout autant inexact de soutenir que le parti bolchevique de Russie tenta toujours de toutes ses forces de poser les problèmes de l’Internationale de manière cohérente et marxiste, mais il se trouva confronté en Occident à un matériel qui, la Gauche mise à part, refusait cette position correcte. Il est au contraire évident que la position même du parti bolchevique, contraint à résister seul au pouvoir, influa sur le mode avec lequel il posa et résolut les problèmes de l’Internationale, mode qui fut dominé par la nécessité impérieuse d’une victoire révolutionnaire en Occident à tout prix. C’est pour cela que le parti bolchevique révolutionnaire accepta généreusement des groupes et des fractions non parfaitement marxistes, ouvrit certaines brèches avec les vingt points et avec la tactique du parlementarisme révolutionnaire, les agrandit avec les oscillations tactiques et avec une praxis organisative erronée, rendant ainsi plus difficile à son tour la formation en Occident de véritables partis communistes.
Les partis communistes d’Occident, et en particulier celui allemand et français, restèrent pleins de réformistes non pour le motif infantile qu’ils se cachaient dans l’organisation et que le centre de Moscou ne fut pas capable d’exercer une énergie répressive pour les expulser en masse, mais parce que les limites des partis envers l’extérieur restèrent toujours vagues non dans les normes disciplinaires ou dans les examens d’admission individuelle, mais dans les domaines vitaux de la tactique et des normes d’organisation ; et elles demeurèrent telles quelles, voire devinrent encore plus vagues, parce que la direction de l’Internationale misaient toutes ses cartes sur une victoire proche en Allemagne et, pour avoir un parti qui fût capable de diriger le prolétariat insurgé, élargit les mailles de l’organisation. Elle les élargit, en n’oubliant pas de vérifier chaque adhésion individuelle, et de faire faire à tout militant le curriculum rigide – lecteur, auditeur, sympathisant, camarade (mode dont la rigidité organisative pourrait au maximum être comprise par des petits groupes du type de « Lotta Comunista »), mais en admettant les particularités nationales, en marchandant les fusions et filtrages d’autres groupes, en ouvrant les portes à des droites et centristes notoires afin d’avoir une influence sur les masses prolétariennes et enfin en laissant en blanc la page des normes tactiques. Cette pratique fit en sorte que, le mouvement révolutionnaire en reflux, on se retrouva aux prises avec des partis qui n’avaient pas réussi à se développer dans le sens communiste, mais étaient encore imbu de mentalités social-démocrate, voire parlementaire.
Revenons à notre formulation correcte des questions d’organisation. Nos thèses ne parlent en aucun point d’une chasse manquée aux sorcière social-démocrates nichées dans les partis communistes comme facteur de faiblesse de l’Internationale. Les social-démocrates pouvaient « se cacher » dans les partis communistes, parce que l’Internationale n’avait pas définitivement rompu avec la praxis parlementaire, parce qu’elle admettait les fusions et les blocs, parce qu’elle refusait une délimitation rigide des normes tactiques, et non parce qu’il n’y avait pas assez d’ « inspecteurs » à envoyer pour « contrôler » les sections. Si la physionomie organisative et la tactique des partis communistes avait été plus nette et incisive, les social-démocrates nichés dans l’organisation seraient partis. Si cette précision dans le domaine non disciplinaire, mais tactique et organisatif, n’était pas possible, il était vain de chercher un remède à son absence dans des normes disciplinaires plus rigides, des pénalités et des expulsions. Ceci est la bataille de la Gauche.
CITATIONS
Citation 123 – Thèses de la Gauche au III Congrès du PC d’Italie (Thèses de Lyon) – 1926
« II.1 – La constitution de la Troisième Internationale.
« La crise de la II Internationale, déterminée par la guerre mondiale, a eu avec la constitution de l’Internationale Communiste une solution complète et définitive du point de vue de la restauration de la doctrine révolutionnaire, tandis que du point de vue organisatif et tactique la formation du Komintern, qui constitue une immense conquête historique, n’a pas pour autant donné à la crise du mouvement prolétarien une solution complète.
« La révolution russe, première et glorieuse victoire du prolétariat mondial, a été un facteur décisif pour la formation de la nouvelle Internationale. Pourtant, du fait des conditions sociales régnant dans le pays, la révolution russe n’a pas fourni le modèle historique général de tactique applicable aux révolutions des autres pays. Entre l’époque du pouvoir féodal autocratique et celle de la dictature du prolétariat, elle n’a en effet pas connu de domination politique de la bourgeoisie organisée dans un État stable lui appartenant en propre.
« C’est justement pourquoi la confirmation historique du programme marxiste par la révolution russe est de la plus grande portée et pourquoi cette révolution a puissamment contribué à la défaite du révisionnisme social-démocrate sur le terrain des principes. Mais sur le terrain de l’organisation, la lutte contre la II Internationale, partie intégrante de la lutte contre le capitalisme mondial, n’a pas eu le même succès décisif, et les multiples erreurs qui ont été commises ont empêché les partis communistes d’avoir toute l’efficacité à laquelle les conditions objectives leur permettaient de prétendre.
« On doit en dire autant de la tactique, beaucoup de problèmes liés au fait que les forces en présence sont la bourgeoisie, l’État bourgeois parlementaire moderne doté d’un appareil historiquement stable, et le prolétariat, ayant été résolus de façon insuffisante et continuant à l’être aujourd’hui, si bien que les partis communistes n’ont pas toujours obtenu les succès possibles dans l’offensive prolétarienne contre le capitalisme et dans la liquidation des partis social-démocratiques, organes politiques de la contre-révolution bourgeoise.
« II.4 – Question d’organisation.
« La considération qu’il était urgent d’établir une vaste concentration de forces révolutionnaires pesa d’un grand poids dans la fondation du Komintern, car on prévoyait alors un développement beaucoup plus rapide de la situation objective. On a pu constater depuis qu’il aurait été préférable d’établir les critères d’organisation avec une plus grande rigueur. La formation des partis ou la conquête des masses n’ont été favorisées ni par les concessions faites aux groupes syndicalistes et anarchistes, ni par les petites transactions avec les centristes permises par les 21 conditions, ni par les fusions organiques avec d’autres partis ou fractions de partis obtenues par le « noyautage » politique, ni par la tolérance d’une double organisation communiste dans certains pays avec les partis sympathisants. Le mot d’ordre lancé après le V Congrès : organiser le parti sur la base des cellules d’entreprise, n’atteint pas son objectif, qui était d’éliminer les défauts unanimement constatés dans les sections de l’Internationale.
« III.4 – Rapports entre la Gauche italienne et l’Internationale Communiste.
« Le Congrès de Rome (mars 1922) mit en évidence une divergence théorique entre la Gauche italienne et la majorité de l’Internationale ; nos délégations au III Congrès mondial et à l’Exécutif Élargi de février 1922 l’exprimèrent fort mal, commettant, dans le premier cas surtout, des erreurs « gauchistes ». Les thèses de Rome constituèrent l’heureuse liquidation théorique et politique de tout danger d’opportunisme de gauche dans le parti italien.
« En pratique, la seule divergence entre le parti et l’Internationale s’était manifestée à propos de la tactique à suivre à l’égard des maximalistes, mais la victoire des unitaires au congrès socialiste d’octobre 1921 semblait l’avoir réglée.
« Les thèses de Rome furent adoptées comme contribution du parti aux décisions de l’Internationale et non pas comme une ligne d’action immédiate. La direction du parti le confirma à l’Exécutif Élargi de 1922 ; si la discussion ne fut pas ouverte alors, c’est à la suite d’une décision de l’Internationale à laquelle la direction se plia par discipline.
« En août 1922 pourtant, l’Internationale n’interpréta pas la situation selon les indications de la direction du parti, mais conclut que la situation italienne était instable dans le sens d’un affaiblissement de la résistance de l’État. Elle pensa alors renforcer le parti par une fusion avec les maximalistes, considérant la scission entre maximalistes et unitaires comme un facteur décisif, tandis que la direction du parti plaçait au contraire au premier plan les enseignements de la vaste manœuvre de la grève d’août.
« C’est à partir de ce moment que les deux lignes politiques divergent définitivement. Au IV Congrès mondial (décembre 1922), l’ancienne direction s’oppose à la thèse qui l’emporte ; lors du retour des délégués en Italie, elle décline unanimement la responsabilité de la fusion, qui est confiée à une Commission, tout en conservant naturellement ses fonctions administratives. C’est alors que se produisent les arrestations de février 1923 et la grande offensive contre le parti ; finalement l’Exécutif Élargi de l’IC de juin 1923 dépose l’ancien exécutif et le remplace par un autre complètement différent, situation dont les démissions d’une partie des membres de la direction furent une simple conséquence logique. En mai 1924, une conférence consultative du parti donnait encore à la Gauche une écrasante majorité sur le Centre et la Droite, et c’est ainsi qu’on arriva au V Congrès mondial de 1924 ».
Citation 124 – Nature, fonction et tactique du parti révolutionnaire de la classe ouvrière – 1947« (…) Avec la révolution russe, la III Internationale se dressa contre cette orientation désastreuse pour le mouvement ouvrier. Il faut toutefois dire que, si sa restauration des valeurs révolutionnaires fut grandiose et complète en ce qui concerne les principes doctrinaux, l’orientation théorique et le problème fondamental du pouvoir d’État, il n’en fut pas de même par contre pour l’organisation de la nouvelle Internationale et la définition de sa tactique et de celle des partis adhérents.
« La critique des opportunistes de la II Internationale fut cependant complète et décisive : on critiqua non seulement leur abandon total des principes marxistes, mais aussi leur tactique de coalition et de collaboration avec des gouvernements et des partis bourgeois.
« On mit en évidence que l’orientation particulariste et immédiate donnée aux vieux partis socialistes n’avait nullement procuré de petits avantages et des améliorations matérielles aux travailleurs en échange de leur renonciation à préparer et à réaliser l’attaque suprême contre les institutions et le pouvoir bourgeois ; au contraire, compromettant tout à la fois les buts immédiats et le but historique, elle avait conduit à une situation pire encore, c’est-à-dire à l’utilisation des organisations, des forces, de la combativité, des personnes et des vies de prolétaires pour réaliser des objectifs qui, loin de correspondre aux buts politiques et historiques de leur classe, conduisaient à un renforcement de l’impérialisme capitaliste. La guerre avait permis à celui-ci d’éloigner, au moins pour toute une phase historique,le danger qu’engendraient les contradictions de son mécanisme productif, tandis que le ralliement des cadres syndicaux et politiques de la classe ennemie au travers de la méthode politique de coalitions nationales lui permettait de surmonter la crise politique déterminée par la guerre et ses répercussions.
« Comme le montre la critique léniniste, on avait ainsi complètement dénaturé la tâche et la fonction du parti prolétarien qui n’est pas de sauver la patrie bourgeoise ou les institutions de la soi-disant liberté bourgeoise, mais de tenir les forces prolétariennes en ordre de bataille sur la ligne historique générale du mouvement, qui doit culminer dans la conquête totale du pouvoir politique par le renversement de l’État bourgeois.
« Dans l’immédiat après-guerre, alors que ce que l’on appelle les conditions subjectives de la révolution (c’est-à-dire l’efficacité des organisations et des partis du prolétariat) apparaissaient défavorables, tandis que la crise du monde bourgeois qui se manifestait alors dans toute son ampleur fournissait au contraire des conditions objectives favorables, il s’agissait de remédier à la première déficience par la rapide réorganisation de l’Internationale révolutionnaire.
« Ce processus fut dominé, et il ne pouvait en être autrement, par le grandiose fait historique de la première victoire révolutionnaire prolétarienne en Russie, qui avait permis de remettre en pleine lumière les grandes directives communistes, qui dans les autres pays réunissaient les groupes socialistes opposés à l’opportunisme de guerre, une imitation directe de la tactique appliquée victorieusement en Russie par le parti bolchevique pour conquérir le pouvoir au cours de sa lutte historique de février à novembre 1917.
« Dès les premiers temps, cela donna lieu à d’importants débats sur les méthodes tactiques de l’Internationale, et en particulier sur celle du front unique, qui consistait à adresser fréquemment aux autres partis prolétariens et socialistes des invitations à pratiquer une agitation commune et à agir de concert, afin de mettre en évidence l’inadéquation de la méthode de ces partis et de détourner à l’avantage des communistes leur influence traditionnelle sur les masses.
« En fait, malgré les mises en garde pressantes de la Gauche communiste italienne et d’autres groupes d’opposition, les chefs de l’Internationale ne se rendirent pas compte que cette tactique du front unique, en alignant les organisations révolutionnaires aux côtés des organisations social-démocrates, social-patriotes, opportunistes, dont elles venaient de se séparer en une opposition irréductible, non seulement désorienterait les masses et rendrait du même coup illusoires les avantages attendus de cette tactique, mais – ce qui était plus grave encore – finirait par corrompre les partis révolutionnaires eux-mêmes. S’il est vrai que le parti révolutionnaire est le meilleur facteur de l’histoire et le moins étroitement conditionné, il n’en reste pas moins un produit de cette histoire et subit donc des changements à chaque modification des forces sociales. On ne peut considérer le problème de la tactique comme celui du maniement à volonté d’une arme qui, brandie dans n’importe quelle direction, demeurerait identique à elle-même ; la tactique du parti influence et modifie le parti lui-même. Aucune tactique ne doit être condamnée au nom de dogmes a priori, mais toute tactique doit être préalablement analysée et discutée en fonction du critère suivant : pour gagner éventuellement en influence sur les masses, ne va-t-on pas compromettre le caractère du parti et sa capacité de guider ces masses vers le but final ?
« L’adoption de la tactique du front unique signifiait en réalité que l’Internationale Communiste s’engageait elle aussi sur la voie de l’opportunisme qui avait conduit la II Internationale à la défaite et à la liquidation. Sacrifier la victoire finale et totale aux succès contingents et partiels, telle avait été la caractéristique de la tactique opportuniste ; celle du front unique se révélait elle aussi opportuniste, puisqu’elle aussi sacrifiait justement la garantie primordiale et irremplaçable de la victoire totale et finale (la capacité révolutionnaire du parti de classe) à l’action contingente qui devait assurer des avantages momentanés et partiels au prolétariat (l’augmentation de l’influence du parti sur les masses, et une participation plus massive du prolétariat à la lutte pour l’amélioration graduelle de ses conditions matérielles et pour le maintien des conquêtes éventuelles déjà obtenues).
« Dans la situation du premier après-guerre, qui apparaissait comme objectivement révolutionnaire, la direction de l’Internationale se laissa guider par la crainte – non dénuée de fondements – de ne pas être prête ou en tous cas peu suivie des masses lors de l’explosion d’un mouvement européen général qui pouvait amener à la conquête du pouvoir dans quelques-uns des grands pays capitalistes. L’éventualité d’un rapide effondrement du monde capitaliste était tellement importante pour l’Internationale léniniste, qu’on peut comprendre aujourd’hui comment, dans l’espoir de pouvoir diriger de plus vastes masses dans la lutte pour la révolution européenne, elle alla jusqu’à accepter l’adhésion de mouvements qui n’étaient pas de véritables partis communistes, et chercha, par la tactique élastique du front unique, à garder le contact avec les masses qui étaient derrière les appareil qui oscillaient entre la conservation et la révolution.
« Si l’éventualité favorable s’était réalisée, ses conséquences sur la politique et sur l’économie du premier pouvoir prolétarien en Russie auraient eu une importance telle qu’un redressement immédiat des organisations internationales et nationales du mouvement communiste aurait été possible.
« L’éventualité la plus favorable, celle de la stabilisation relative du capitalisme, s’étant au contraire réalisée, le prolétariat révolutionnaire dut reprendre la lutte avec un mouvement qui, ayant sacrifié sa claire orientation politique et l’homogénéité de sa composition et de son organisation, se trouvait exposé à de nouvelles dégénérescences opportunistes.
« Toutefois, l’erreur qui ouvrit la porte de la III Internationale à la nouvelle et plus grave vague opportuniste n’était pas seulement une erreur de calcul sur les probabilités futures de la révolution prolétarienne : c’était une erreur d’orientation et d’interprétation historique, qui consistait à vouloir généraliser les expériences et les méthodes du bolchevisme russe en les appliquant à des pays de civilisation bourgeoise et capitaliste bien plus avancée. La Russie d’avant février 1917 était encore une Russie féodale dans laquelle les forces productives capitalistes étaient étouffées par le carcan des vieux rapports de production : il était évident que dans cette situation, analogue à celle de la France de 1789 et de l’Allemagne de 1848, le parti politique du prolétariat devait combattre le tsarisme même s’il avait semblé impossible d’éviter que s’établisse un régime bourgeois capitaliste après son renversement ; et en conséquence, il était tout aussi évident que le parti bolchevique pouvait prendre avec d’autres groupements politiques les contacts rendus nécessaires par la lutte contre le tsarisme. Entre février et octobre 1917, le parti bolchevique rencontra les conditions objectives favorables à un plus vaste dessein : greffer directement sur le renversement du tsarisme la conquête révolutionnaire du pouvoir par le prolétariat. Il durcit donc ses positions tactiques, luttant ouvertement et sans merci contre toutes les autres formations politiques, des réactionnaires partisans d’une restauration tsariste et féodale aux socialistes-révolutionnaires et aux mencheviques. Mais, tandis que l’on pouvait effectivement craindre une restauration du féodalisme absolutiste et théocratique, les formations politiques et étatiques de la bourgeoisie, ou influencées par elle, n’avaient encore, dans la situation extrêmement fluide et instable d’alors, aucune solidité et se montraient incapables d’attirer et d’absorber les forces autonomes du prolétariat : ces conditions mirent le parti bolchevique en mesure d’accepter des contacts et de prendre des accords provisoires avec d’autres organisations ayant une certaine influence dans le prolétariat, comme cela se produisit lors de l’épisode de Kornilov3.
« Lorsqu’il réalisait le front unique contre Kornilov, le parti bolchevique luttait contre une réaction féodale réelle ; par ailleurs, il n’avait à craindre ni un renforcement des organisations mencheviques et socialistes-révolutionnaires qui eût pu le soumettre à leur influence, ni un degré suffisant de solidité et de consistance du pouvoir d’État qui aurait consenti à ce dernier de tirer avantage de son alliance contingente avec les bolcheviques pour se retourner ensuite contre eux.
« La situation et le rapport des forces étaient complètement différents dans les pays de civilisation bourgeoise avancée. Là, la perspective d’une restauration féodale était totalement absente (et à plus forte raison l’est-elle aujourd’hui) ; l’objet même d’éventuelles actions communes avec d’autres partis n’existait donc pas. De plus, le pouvoir d’État et les organisations bourgeoises y étaient tellement affermis par le succès et la tradition de domination, qu’il était bien prévisible que les organisations autonomes du prolétariat, poussées par la tactique du front unique à des contacts fréquents et étroits avec elles, risquaient d’être quasi inévitablement influencées et absorbées progressivement par les organisations bourgeoises.
« Le fait d’avoir ignoré cette profonde différence de situation et d’avoir voulu appliquer à des pays développés les méthodes tactiques bolcheviques adaptées à la situation du régime bourgeois naissant de la Russie, ont conduit l’Internationale Communiste à une série de désastres de plus en plus graves, et enfin à sa honteuse liquidation.
« On poussa la tactique du front unique jusqu’à lancer des mots d’ordre contraires au programme du parti sur la question de l’État : on revendiqua la formation de gouvernements ouvriers, c’est-à-dire de gouvernements formés à la fois de communistes et de sociaux démocrates et parvenant au pouvoir par les voies parlementaires normales sans briser l’appareil d’État bourgeois par la violence. Ce mot d’ordre du gouvernement ouvrier fut présenté au VIe Congrès de l’Internationale Communiste comme le corollaire logique et naturel de la tactique du front unique ; et il fut appliqué en Allemagne, avec pour résultat une grave défaite du prolétariat allemand et de son parti communiste ».
Citation 125 – Thèses caractéristiques du parti (Thèses de Florence) – 1951« III. Vagues historiques de dégénérescence opportuniste.
« 6. La III Internationale naît sur la base d’une double donnée historique : la lutte contre la social-démocratie et la lutte contre le social-patriotisme.
« Non seulement on ne conclut pas d’alliances avec les gouvernements en guerre, même s’il s’agit d’une guerre « défensive », et on persiste, même pendant la guerre, dans l’opposition de classe, mais on s’efforce, dans tous les pays, d’engager l’action défaitiste à l’arrière du front, pour transformer la guerre impérialiste entre les États en guerre civile entre les classes.
« 7. La réponse révolutionnaire à la première vague de l’opportunisme avait été : aucune alliance électorale, parlementaire ou ministérielle pour obtenir des réformes.
« La réponse à la seconde était cette autre formule tactique : aucune alliance de guerre (depuis 1871) avec l’État et la bourgeoisie.
« L’efficacité tardive de ces réactions empêcha le prolétariat de profiter du tournant et de l’écroulement de 1914-1918 pour engager partout la bataille du défaitisme et de la destruction de l’État bourgeois, et la gagner.
« 8. Il n’y eut qu’une grandiose exception historique : la victoire d’octobre 1917 en Russie. La Russie était le seul grand État européen encore régi par le pouvoir féodal et où les formes capitalistes de production n’avaient encore que peu pénétré. En Russie, il existait un parti pas très nombreux mais possédant une tradition de grande fermeté doctrinale sur les justes positions de la doctrine marxiste ; il s’était opposé, dans l’Internationale, aux deux vagues successives d ’opportunisme et s’était en même temps montré capable de poser, dès les luttes grandioses de 1905, les problèmes de l’articulation des deux révolutions, bourgeoise et prolétarienne.
« En février 1917, ce parti lutte avec les autres contre le tsarisme, mais tout de suite après il combat non seulement les partis bourgeois libéraux, mais les partis prolétariens opportunistes, et il réussit à les battre tous. De plus, il joue un rôle central dans la reconstruction de l’Internationale révolutionnaire (…)
« 11. Il était donc indispensable d’accélérer la conquête du pouvoir en Europe, pour éviter que l’État soviétique ne soit en peu d’années renversé par la violence, ou ne dégénère en État capitaliste. Or, dès qu’il apparut que la société bourgeoise se consolidait après la grave secousse de la première guerre mondiale, et que les partis communistes ne parvenaient pas à vaincre, à l’exception de quelques tentatives vite réprimées, l’évidence même de cette nécessité impérieuse conduisit à se demander par quelle manœuvre on pourrait conjurer l’influence social-démocrate et opportuniste encore subie par de larges couches prolétariennes.
« Deux méthode s’affrontèrent : la première considérait les partis de la Deuxième Internationale, qui menaient ouvertement une campagne impitoyable tant contre le programme communiste que contre la Russie révolutionnaire, comme des ennemis déclarés, et elle les combattait comme un détachement, et le plus dangereux, du front de classe bourgeois ; la seconde consistait à recourir à des expédients, à des « manœuvres » stratégiques et tactiques, pour détourner vers le parti communiste les masses influencées par les partis sociaux-démocrates.
« 12. Pour justifier cette seconde méthode, on invoqua à tort les expériences de la politique bolchevique en Russie, déviant ainsi de la juste ligne historique. Là, en effet, les propositions d’alliances faites à d’autres partis, petit-bourgeois et même bourgeois, étaient fondées sur une situation où le pouvoir tsariste mettait tous ces mouvements hors la loi et les contraignait à lutter de façon insurrectionnelle. En Europe, au contraire, on ne pouvait proposer d’actions communes, même dans un but de pure manœuvre, que sur le terrain légalitaire, qu’il fût parlementaire ou syndical. En Russie, l’expérience du parlementarisme libéral avait été extrêmement brève en 1905 et n’avait duré que quelques mois en 1917, de même que celle d’un syndicalisme reconnu par la loi. Dans le reste de l’Europe, un demi-siècle de dégénérescence du mouvement prolétarien avait fait de ces deux domaines un terrain propice à l’assoupissement de toute énergie révolutionnaire et au passage des chefs prolétariens au service de la bourgeoisie. La garantie que constituait la fermeté d’organisation et de principes du parti bolchevique était une chose, celle que devait constituer l’existence du pouvoir de l’État prolétarien en Russie en était une tout autre car, du fait même des conditions sociales existantes et du rapport de forces international, ce pouvoir était précisément le plus exposé (comme l’histoire l’a démontré) à sombrer dans la renonciation aux principes et aux directives révolutionnaires (…)
« 14. L’expérience de la méthode tactique appliquée par l’Internationale de 1921 à 1926 fut négative, mais malgré cela on en donna, à chaque congrès, des versions plus opportunistes (III, IV, V Congrès et Exécutif Élargi de 1926). Cette méthode était fondée sur le principe suivant : changer de tactique en fonction de l’examen des situations. Sur la base de prétendues analyses, on découvrait tous les six mois de nouveaux stades du développement du capitalisme, qu’on prétendait combattre chaque fois par de nouvelles manœuvres. Au fond, c’est bien là ce qui caractérise le révisionnisme, qui a toujours été « volontariste » : lorsqu’il constate que les prévisions sur l’avènement du socialisme ne se sont pas encore réalisées, il pense forcer l’histoire par une pratique nouvelle mais en même temps il cesse de lutter pour le but prolétarien et socialiste de notre programme maximum. En 1900, les réformistes raisonnaient ainsi : la situation exclut désormais toute possibilité d’insurrection ; cela ne mène à rien d’attendre l’impossible, travaillons pour des possibilités concrètes, élections et réformes légales, conquêtes syndicales.
« Lorsque cette méthode échoua, le volontarisme des syndicalistes réagit en rejetant toute la faute sur la méthode politique et sur le parti politique en soi, et préconisa, pour forcer la situation, l’action des minorités audacieuses convergeant dans la grève générale dirigée par les seuls syndicats.
« De même, quand elle vit que le prolétariat occidental ne passait pas à l’attaque pour instaurer sa propre dictature, l’Internationale prétendit recourir à des expédients pour sortir de l’impasse. Le résultat fut que, une fois passé le moment de déséquilibre des forces capitalistes, la situation objective et le rapport des forces ne changèrent pas pour autant, mais le mouvement fut par contre affaibli, puis en plus corrompu – de même que naguère les impatients révisionnistes de droite ou de gauche avaient fini par s’enrôler au service de leurs bourgeoisies dans les unions sacrées de la guerre. La préparation théorique et la restauration des principes furent sabotées lorsqu’on introduisit la confusion entre le programme de conquête intégrale du pouvoir par le prolétariat, et la formation de gouvernements « proches » grâce à l’appui et à la participation parlementaire et ministérielle des communistes. En Saxe et en Thuringe, l’expérience se termina en farce, puisqu’il suffit d’une poignée de policiers pour renverser le chef communiste du gouvernement.
« 15. La confusion introduite dans l’organisation interne ne fut pas moindre, et on compromit les résultats du difficile travail de sélection et de délimitation des éléments révolutionnaires par rapport aux opportunistes dans les différents partis et pays. On crut se gagner de nouveaux effectifs, bien manœuvrables à partir du centre, en arrachant en bloc aux partis social-démocrates leurs ailes gauches. Ce qu’il aurait fallu faire au contraire, c’est qu’après une première période de formation, la nouvelle Internationale fonctionne de façon stable comme parti mondial du prolétariat, et que les nouveaux membres adhèrent individuellement à ses sections nationales. On voulut conquérir des groupes importants de travailleurs, et on négocia en réalité avec les chefs, en désorganisant continuellement les cadres des partis communistes, et en bouleversant la composition de leur direction jusque dans les périodes de lutte active. On reconnut comme communistes des fractions et des cellules à l’intérieur des partis socialistes et opportunistes, et on pratiqua des fusions organisationnelles. Ainsi, au lieu de devenir aptes à la lutte, presque tous les partis furent maintenus dans un état de crise permanente, ils agirent sans continuité et sans frontières bien définies entre amis et ennemis, essuyant des échecs répétés dans les différents pays. La Gauche revendique au contraire l’unicité et la continuité organisationnelle ».
Citation 126 – Considérations sur l’activité organique du parti quand la situation générale est historiquement défavorable – 1965« Point 14. (…) Cette possibilité historique de sauver sinon la révolution, du moins le noyau de son parti historique, nous ayant également fait défaut, nous avons recommencé aujourd’hui, dans une situation objective de paralysie totale, avec un prolétariat infecté jusqu’à la moelle par le démocratisme petit-bourgeois. Mais l’organisme naissant, utilisant toute la tradition doctrinale et pratique confirmée par la vérification historique de nos justes prévisions, l’applique même à son action quotidienne, en s’efforçant de reprendre contact, à une échelle toujours plus grande, avec les masses exploitées, et il élimine de sa structure ce qui avait représenté une des erreurs de départ de l’Internationale de Moscou, en liquidant la thèse du centralisme démocratique et l’application de tout système de vote, de même qu’il a éliminé de l’idéologie du moindre adhérent toute concession à des positions démocratisantes, pacifistes, autonomistes et libertaires ».
Citation 127 – Thèses sur la tâche historique, l’action et la structure du parti… (Thèses de Naples) – 1965« 3. Dans la période suivante, celle de la nouvelle Internationale, ce qui forme le patrimoine inoubliable de la Gauche communiste, c’est son juste diagnostic théorique et sa juste prévision historique des nouveaux dangers d’opportunisme qui se dessinaient dans l’Internationale dès ses premières années de vie. La méthode historique permettra de traiter ce point sans lourds développements théoriques. Les premières manifestations d’opportunisme dénoncées et combattues par la Gauche apparurent dans la tactique à propos des rapports à établir avec les vieux partis socialistes de la II Internationale, dont les communistes s’étaient séparés sur le plan organisationnel par des scissions ; par la suite, ces tendances apparurent également dans des mesures erronées en matière d’organisation.
« Dès 1921, on pouvait prévoir que la grande vague révolutionnaire d’après-guerre était en train de s’affaiblir et que le capitalisme tenterait une contre-offensive aussi bien économique que politique. Le III Congrès avait constaté avec raison qu’il ne suffisait pas d’avoir formé des partis communistes fermement attachés au programme de l’action violente, de la dictature prolétarienne et de l’État communiste, si une large fraction des masses prolétariennes restait accessible à l’influence des partis opportunistes, que tous les communistes considéraient alors comme les pires instruments de la contre-révolution bourgeoise, et qui avaient les mains souillées du sang de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg. Mais la Gauche communiste n’accepta pas la formule qui voulait, pour éviter les initiatives de type blanquiste prises par les trop petits partis, que l’action révolutionnaire fût subordonnée à la conquête de la « majorité » du prolétariat (on ne sut jamais, entre autres, s’il s’agissait de la « majorité » du véritable prolétariat salarié ou du « peuple », comprenant également des paysans propriétaires et des petits capitalistes, des artisans et toutes sortes d’autres couches petites-bourgeoises). Avec son allure démocratique, cette formule de la « majorité » éveillait une première crainte, qui fut hélas confirmée par l’histoire : celle que l’opportunisme ne renaisse dans la nouvelle Internationale par le biais habituel d’un hommage aux funestes notions de démocratie et de comptabilité électorale.
« Le IV Congrès, qui eut lieu à la fin de 1922, et les Congrès suivants, n’infirmèrent pas les prévisions pessimistes de la Gauche. Celle-ci continua à lutter vigoureusement et à dénoncer les tactiques dangereuses (front unique entre partis communistes et socialistes, mot d’ordre du « gouvernement ouvrier ») et les erreurs dans le domaine de l’organisation (tentatives d’accroître les effectifs des partis communistes non seulement par l’afflux de prolétaires abandonnant les autres partis à programme, action et structure social-démocrates, mais par des fusions avec des partis entiers ou des fractions de partis après des tractations avec leurs états-majors ; et, pis encore, par l’admission de prétendus partis « sympathisants » comme sections nationales du Komintern, ce qui constituait une erreur fédéraliste évidente).
« Le troisième point sur lequel porta la critique de la Gauche était celui des méthodes de travail au sein de l’Internationale ; dès cette époque, et de plus en plus vigoureusement dans les années suivantes, elle dénonça le danger croissant d’opportunisme que représentait l’emploi par le centre, représenté par l’Exécutif de Moscou, non seulement de la « terreur idéologique », mais surtout des pressions organisationnelles sur les partis ou même les sections de partis ayant pu commettre des erreurs politiques. Une telle méthode de travail constituait une application erronée – puis, au fur et à mesure, une falsification totale – des justes principes de la centralisation et de la discipline absolues.
« 10. Revenant à l’histoire des premières années de l’Internationale Communiste, nous rappellerons que les dirigeants russes, qui avaient derrière eux non seulement une connaissance profonde de la doctrine et de l’histoire du marxisme, mais aussi le résultat grandiose de la victoire révolutionnaire d’Octobre, considéraient des thèses comme celles de Lénine, comme un matériel que tous les militants devaient accepter, tout en reconnaissant qu’on pourrait ultérieurement les développer dans la vie du parti international. Ils demandèrent qu’on ne votât jamais, car toutes les thèses devaient être acceptées par adhésion unanime, spontanément confirmée par toute la périphérie de l’organisation qui, dans ces années glorieuses, vivait dans une atmosphère d’enthousiasme et même de triomphe.
« La Gauche partageait ces généreuses aspirations, mais elle considérait que pour atteindre les résultats auxquels nous aspirons tous il aurait fallu rendre plus rigoureuses et plus rigides certaines mesures d’organisation et de constitution du parti communiste unique, et préciser dans le même sens toutes les normes de sa tactique.
« Lorsqu’il apparut qu’un certain relâchement dans ces domaines fondamentaux – relâchement que nous avions dénoncé devant le grand Lénine lui-même – commençait à avoir des effets néfastes, nous fûmes contraints d’opposer nos rapports aux rapports de l’Exécutif, et nos thèses à ses thèses.
« A la différence d’autres groupes d’opposition, de ceux qui se formaient en Russie même et du courant trotskiste lui-même, nous avons toujours soigneusement évité de donner à notre travail au sein de l’Internationale la forme d’une revendication de consultations démocratiques et électorales de toute base, ou de réclamer des élections générales des comités directeurs (…)
« Dans les toutes premières années, la Gauche espérait que les concessions faites sur le plan de l’organisation et de la tactique n’étaient dues qu’à la fécondité de ce moment historique, qu’elles ne seraient que provisoires, puisqu’elles étaient liées à la perspective de Lénine envisageant de grandes révolutions en Europe centrale et peut-être occidentale, et qu’on en reviendrait ensuite à la claire ligne de conduite intégralement conforme à nos principes vitaux. Mais cet espoir fit progressivement place à la certitude que l’Internationale allait à sa perte, et que le nouvel opportunisme ne pourrait manquer de prendre les formes classiques d’une glorification et d’une exaltation de l’intrigue démocratique et électorale. La Gauche continua donc sa lutte historique de défense, sans jamais relâcher sa méfiance à l’égard du mécanisme démocratique ».Chapitre 4 – Centralisme démocratique et centralisme organique
Les citations que nous avons rapportées démontrent à l’évidence que la différence entre centralisme démocratique et centralisme organique est tout autre qu’une simple question de « terminologie ». Aujourd’hui on affirme que dans le parti « le centralisme démocratique et le centralisme organique sont la même chose », que nous « proposâmes d’appeler organique le centralisme pour mieux préciser le terme », que, au fond, tout se réduit à la revendication du « centralisme sans adjectif ». Le centralisme organique signifierait seulement que nous avons besoin, étant donné que nous sommes dans l’ambiance du capitalisme putrescent, d’un centralisme encore « plus rigide » que celui du parti bolchevique. Et le besoin d’un centralisme « plus rigide » aurait dicté notre position sur l’élimination des mécanismes démocratiques de consultation interne. En un mot, les choses se seraient passées ainsi : centralisme démocratique signifie un centralisme moins complet, parce qu’invalidé par les nécessités de la consultation périodique de la base ; centralisme organique signifierait « centralisme absolu » car on ne consulte plus personne et toutes les décisions proviennent de façon incontestable du centre dirigeant qui a des pouvoirs absolus. En définitif : centralisme démocratique moins les mécanismes démocratiques = centralisme organique. Il resterait à expliquer pourquoi les partis de la II Internationale utilisèrent des mécanismes de démocratie interne, tandis que nous pouvons faire la soustraction de ces mécanismes. Il est évident que la raison doit résider dans une dynamique, un mode de se mouvoir, de vivre, de se développer des partis de la II Internationale, différents du nôtre et même de ceux de la III Internationale ; ce serait pour cela que les bolcheviques, disons de 1903 ou de 1905, étaient contraints de théoriser la formule de « centralisme démocratique », et d’adopter dans l’organisation des mécanismes de démocratie électorale et que nous pouvons dire aujourd’hui que dans notre parti on s’en est passé pour toujours, après avoir souhaité qu’il en fût de même dans l’Internationale Communiste.
Une première distinction, bien présente dans toutes nos thèses, s’impose : celle entre « valeur de principe » à donner aux mécanismes de démocratie et à l’utilisation nécessaire de la part du parti dans une époque historique déterminée. Lénine, nous l’avons toujours répété, n’a jamais attribué aucune valeur de principe à la démocratie interne ou externe au parti ; au contraire chaque fois que cela a été possible et nécessaire, il n’a pas hésité à la renverser et à la violer ; mais il a été contraint de l’utiliser avec tout son attirail statutaire, formaliste, bureaucratique, comme un « mécanisme accidentel » pour la construction de l’organisation de parti. Nous, non seulement nous le lui avons jamais attribué la moindre valeur de principe, mais nous l’avons même éliminée pour toujours avec tout son cortège comme instrument utile à la construction de l’organisation. En 1920, nous proposâmes qu’on ne dise pas que notre principe était le « centralisme démocratique », parce que la démocratie ne peut être un principe pour nous, tandis que le centralisme l’est sans aucun doute.
La formule aurait dû être : centralisme qui peut aussi utiliser comme mécanisme utile pratiquement, le mécanisme démocratique. En 1965, nous avons défini que non seulement nous ne voulons pas du principe de démocratie, mais que nous ne retenons pas non plus utiles ses mécanismes et nous l’avons rejeté pour toujours. Il ne s’agit donc pas d’opposer un centralisme plus rigide à un centralisme moins rigide pour parvenir à la conclusion aberrante que, organique ou non, nous sommes pour le centralisme quel qu’il soit. Le centralisme démocratique, en effet, n’était pas du tout un centralisme moins rigide, mais une centralisation de l’action du parti obtenue au travers de l’utilisation du mécanisme démocratique ; le centralisme organique n’est pas un centralisme « plus rigide », mais la centralisation obtenue en se passant du mécanisme démocratique. Maintenant, en se fondant non seulement sur toutes nos thèses, mais aussi sur Lénine (Que faire ?, Un pas en avant et deux en arrière, etc), quand nous parlons de mécanismes démocratiques, nous devons y entendre non seulement la consultation périodique de la base, mais aussi tout l’attirail annexe : congrès délibérants et souverains, statuts, codes, appareils bureaucratiques, expulsions, répression à caractère légal, comme méthode de vie du parti, choix ou élection de camarades particuliers, etc.
Que bureaucratisme et démocratie ne soient pas des termes antithétiques, mais intimement et dialectiquement liés, nous l’avons écrit en toutes lettres dans l’ensemble de nos thèses. Par conséquent, si nous avons éliminé la démocratie de l’organisation, cela veut dire que nous avons également éliminé le bureaucratisme. Si le bureaucratisme devait persister, avant ou par la suite, la démocratie interne devrait être aussi de retour.
La pratique du centralisme démocratique était adéquate et nécessaire pour les partis de la II Internationale car ils se plaçaient effectivement sur une base non parfaitement homogène au travers du heurt de courants et de fractions divisés par des divergences non occasionnelles ni momentanées, sur la tactique et souvent également sur le programme. Il s’agissait de divers courants, d’expression de divers intérêts de classe qui confluaient dans l’organisation du parti en s’accordant sur quelques points généraux communs, mais en divergeant, sans possibilité de conciliation, sur d’autres. Au début du siècle, il était évident pour Lénine et tous les révolutionnaires que les révisionnistes et les mencheviques exprimaient l’influence des aristocraties ouvrières et de la petite bourgeoisie réformiste à l’intérieur du parti prolétarien. Le parti se trouvait être ainsi le produit de la convergence de diverses couches sociales, et pour cela de diverses tactiques, même si tous reconnaissaient un but commun. Ainsi l’organisation de parti était divisée en courants divergents, non occasionnellement mais physiologiquement, comme une règle commune. La lutte politique interne est donc pour ces partis une norme de vie, et même la norme de vie. Mencheviques et Bolcheviques luttent pour la conquête de la direction du parti avec deux lignes tactiques qui s’opposent : aile révolutionnaire et aile réformiste à l ’intérieur de tous les partis socialistes et social-démocrates. Pour que la lutte interne n’entraîne pas l’immobilisation de l’action pratique du parti, elle doit être régulée par un mécanisme légal accepté et reconnu de tous ; elle doit établir les devoirs et les droits de la « majorité » et de la « minorité ». Comme l’unicité du mouvement pratique est toujours la conséquence d’une unité de tactique, et comme les lignes tactiques du parti sont toujours au moins deux, l’unique façon de faire bouger le parti dans un sens pratique unique, devient celui de la prévalence d’une ligne sur l’autre au travers de la convocation de congrès démocratiques qui sont des « arènes de lutte » pour la victoire d’un courant sur l’autre. La hiérarchie qui sort de ces congrès dans lesquels se forme une « majorité » et une « minorité » doit avoir un caractère nécessairement bureaucratique, parce qu’elle représente non le parti dans son ensemble, mais la victoire d’une partie du parti sur l’autre partie.
Le centre du parti ne peut se référer, pour obtenir le respect de ses ordres, à un patrimoine de normes tactiques communes à tout le parti, publié et accepté par tous les militants, mais il doit nécessairement se référer à des délibérations ayant valeur légale parce qu’elles expriment l’avis de la majorité ; il doit se référer aux statuts, aux délibérations des congrès, etc. Au travers des délibérations démocratiques des congrès se crée ainsi une hiérarchie bureaucratique dont le pouvoir dérive des délibérations du congrès et des statuts que personne ne peut violer sous peine de sanctions qui vont jusqu’à l’expulsion du parti. Les hommes qui dirigent le parti et ceux préposés aux diverses fonctions sont choisis par le congrès qui décide non au nom de la capacité ou non de l’individu à assurer cette fonction, mais au nom de son appartenance ou non à une ligne politique déterminée. Et par conséquent ils doivent être connus et nommés par leur nom et prénom et doivent dans une certaine mesure porter un signal spécial. Tous les militants qui appartiennent à l’aile victorieuse ou à celle défaite lors du congrès doivent accepter une discipline absolue aux ordres de cet homme déterminé avec ce signal déterminé.
L’Internationale Communiste, née sur la base homogène de la doctrine et du programme marxiste, sur la base de principes unitaires et énoncés clairement, sur la base de finalités uniques, n’aurait plus eu besoin de cette praxis et de ces mécanismes dans la mesure où il s’était orienté vers la délimitation des moyens tactiques en continuité avec les mesures d’organisation. L’Internationale commença par démonter cette praxis et la remplacer par une praxis « organique » dans de nombreux secteurs, comme nous l’avons clairement expliqué dans nos « Notes de 1964 pour les Thèses sur la question d ’organisation de 1921 ». Elle ne put la démonter complètement, car les partis communistes s’étaient formés et se formaient sur la base pas du tout homogène, parce qu’on ne parvint jamais à fixer une tactique unique pour toute l’Internationale et qu’on admit les « particularités nationales » et les fusions d’organisations. Le processus de formation était influencé par la perspective des Bolcheviques d’une révolution européenne à brève échéance pour la direction de laquelle une organisation même pas du tout homogène, mais capable de guider le prolétariat à l’assaut, était nécessaire. La Gauche, tandis qu’elle se pliait à cette perspective reconnue valide par tous, demanda qu’on ne fît pas un principe de la praxis démocratique, restant dans les partis et dans l’Internationale, mais que l’on précisât qu’il s’agissait seulement d’un « mécanisme accidentel », tandis que la construction réelle du parti survenait au travers d’une méthode organique basée sur la conquête d’une homogénéité toujours plus grande dans le domaine tactique et organisatif. Si l’Internationale avait pris ce chemin, il s’en serait suivi l’élimination de ce qui restait de la mécanique démocratique et bureaucratique interne.
Par conséquent le parti né dans le second après-guerre n’a pas fait autre chose que tirer les conclusions d’un processus qui avait commencé en 1919 et que l’écroulement de l’Internationale avait interrompu et renversé. Dans le parti communiste mondial, fondé sur une théorie unique et reconnue comme valide et invariante par tous, sur des principes et des finalités uniques, sur un programme unique et sur un ensemble de normes tactiques déduites des principes et devenues le patrimoine de tous les militants ; dans le parti communiste qui refuse la pratique des fusions, du noyautage d’autres partis, des « exceptions nationales et locales », mais admet seulement et exclusivement des adhésions individuelles, il n’y plus de place ni pour la démocratie ni pour la bureaucratie ; il n’y a plus de place pour les « choix sur des noms de camarades ou sur des thèses générales » ; il n’y a plus de place pour la lutte des courants et des fractions, c’est-à-dire pour la lutte politique interne.
La garantie de l’obéissance aux ordres du centre de la part de la base n’est plus donnée par l’observance des articles d’un statut ou d’un code, mais par l’adhésion aux ordres du patrimoine commun du parti. La hiérarchie du parti n’a plus besoin ni d’être élue par la base, ni d’être nommée d’en haut, parce que l’unique critère de sélection reste celui de la capacité du déroulement des diverses fonctions de l’organe parti. Qu’au centre se trouve un individu plutôt qu’un autre ne peut rien changer à la position politique du parti ni à sa tactique ; ce qui peut changer est la majeure ou mineure efficacité centrale, mais la désignation des militants les plus aptes aux diverses fonctions devient un fait « naturel et spontané » qui n’a besoin d’aucune sanction particulière. La hiérarchie du parti devient ainsi une hiérarchie non politique, mais organique. Le parti s’articule en divers organes et fonctions qui demandent pour leur déroulement des hommes physiques ; à ces hommes on ne demande pas : vous êtes bolcheviques ou mencheviques ? Appartenez-vous à l’aile droite ou à l’aile gauche du parti ? On leur demande seulement s’ils sont en mesure de développer la tâche à laquelle le parti les appelle, qu’ils soient au plus haut ou au plus bas de l’échelle hiérarchique. Et, par conséquent, il n’est pas plus déterminant de savoir qui est l’individu qui donne les ordres, mais on réclame que les ordres soient sur la ligne de la tradition commune à tout le parti, qu’ils ne se détachent pas d’elle et qu’ils soient opportuns et adéquates. C’est-à-dire qu’on demande que la fonction « centre » se développe de la façon la meilleure selon la ligne du parti par qui il la développe. Et la vie interne du parti ne se manifeste plus dans une lutte constante entre courants divergents ; lutte politique, c’est-à-dire lutte pour conquérir le pouvoir central dans l’organisation dans le but d’imposer à celle-ci une ligne tactique déterminée. Étant admis qu’on ne discute pas sur la doctrine, qu’on ne discute pas sur le programme, qu’on ne discute pas sur les lignes dorsales du plan tactique, les rapports internes se présentent comme un travail solidaire et commun à tous les membres du parti, visant à rechercher sur la base du patrimoine commun à tous les solutions les plus adaptées aux divers problèmes.
On doit graver de mieux en mieux les points cardinaux théoriques du mouvement, on doit graver ses lignes tactiques ; on doit résoudre à la lumière des principes communs, de la tactique commune et de l’examen des situations dans lesquelles le parti se trouve pour agir, les problèmes complexes de l’action pratique, la recherche des instruments organisatifs les plus efficaces afin de coordonner toute l’action du parti ; on doit travailler à acquérir tout le patrimoine théorique et pratique du mouvement et à le transmettre aux nouvelles générations de militants. Mais tout ceci n’advient pas au travers de heurts et de congrès ou de consultations des opinions ; ceci advient au travers de la recherche rationnelle et scientifique de solutions, étant entendu que, quelqu’elles soient, elles ne doivent pas dépasser les limites que le parti s’est tracées à lui même dans tous les domaines.
Sur cette base, même les erreurs que n’importe quel organe du parti peut commettre, y compris l’organe « centre », en donnant une solution à un problème déterminé, ne comporte pas la condamnation d’hommes ou leur remplacement, mais la recherche commune des causes réelles de l’erreur à la lumière de notre doctrine et de nos normes tactiques. Il est vrai que pour le même problème tactique plusieurs réponses peuvent être données. Dans ce cas, on peut observer la division temporaire et localisée de groupes de militants concernant ce problème. Mais dans ce cas également, il ne se crée pas une situation de lutte politique, parce que la requête fondamentale sera toujours que celle-ci, quelque soit la solution adoptée, ne soit pas en opposition aux principes et aux lignes tactiques dorsales fixées par la parti. Le fait que le parti choisit pour chaque problème la solution la plus adaptée et non la pire, provient non de la consultation de la majorité, ni d’une prétendue infaillibilité des organes centraux ou de la personne des chefs, mais à la croissance et à l’approfondissement du travail de parti et pour cela de son expérience dans tous les camps de la théorie comme de l’action pratique.
L’homogénéité théorique, programmatique, tactique du parti n’est certes pas une donnée assurée une fois pour toute ; c’est une chose qui se maintient et se défend dans chaque acte du parti toujours et partout. Si à un moment déterminé, l’action du parti contredit ce patrimoine homogène, et ceci peut survenir en raison du poids de situations externes défavorables ou en raison d’une mince adéquation du parti au développement des tâches que la situation lui impose, la conséquence dans le camp organisatif sera nécessairement la création de dissensions internes, de courants et voire de fractions. Cet état de malaise dans l’organisation, c’est notre thèse classique, doit indiquer que « quelque chose ne va pas dans le travail et dans la conduction générale du parti », « que quelque chose s’est déroulée sur un mode erroné et inadéquate dans l’activité du parti par rapport aux bases sur lesquelles le parti même s’appuie » ; et le remède doit se trouver non dans la répression « bureaucratique » de la dissension, ni dans l’invocation de « la discipline pour la discipline », chose qui représente une solution momentanée et partielle au problème, mais dans le fait de préciser les points cardinaux du parti, dans la recherche objective et dans la reproposition à toute l’organisation de ces points fondamentaux de théorie et de praxis qui doivent dicter l’action du parti. On devra rechercher la ligne de continuité qui lie le passé du parti à son présent et à son futur, et rendre adéquate à cette ligne les directives d’action en appelant les militants à se discipliner sur cette base.
L’objection du petit-bourgeois est évidente : qui empêchera que les individus fassent ce qui leur plaît, qu’ils désobéissent parce que dans tout individu, même militant du parti, se trouve le germe de l’individualisme, de l’auto-exaltation, de l’anarchisme, etc ? Qui empêchera que les particuliers ne soulèvent des problèmes seulement par goût de les soulever ou de critiquer ? La Gauche a déjà répondu il y a 50 ans à des objections de ce genre et la réponse sonne ainsi : dans un organisme, comme le parti, qui se forme sur la base d’adhésions volontaires à une tranchée commune de combat et de sacrifice, ces manifestations individuelles doivent rester de rares exceptions et en tant que telles elles peuvent même être réprimées bureaucratiquement ; mais si ces manifestations se multiplient et augmentent au lieu de diminuer et tendre à disparaître, ceci signifie que quelque chose ne va pas dans l’activité complexe du parti et dans sa conduction centrale ; ne serait-ce que par le fait qu’au lieu d’attirer des individus sains et disposés à abandonner leur propre prurit individualiste, on commence à attirer des bavards et des vaniteux. Et ceci se résout aussi non seulement en chassant les bavards, mais précisément en recherchant les causes par lesquelles le parti les attire. Le remède est de rendre tellement saillante et nette la physionomie du parti dans toutes ses manifestations théoriques et pratiques que cela décourage toute adhésion qui ne soit celle de toute personne disposée à devenir un véritable militant de la révolution.
La solution ne se trouve jamais, pour la Gauche, dans l’intensification des réseaux bureaucratiques et des répressions organisatives, dont nous pouvons très bien, nous l’avons toujours dit, nous passer au même titre que nous pouvons nous passer du décompte des têtes individuelles.
CITATIONS
Citation 128 – Le principe démocratique – 1922
« (…) Le critère démocratique est pour nous, jusqu’ici, un élément matériel et accidentel dans la construction de notre organisation interne et la formulation de nos statuts de parti : il n’en est pas la plate-forme indispensable. C’est pourquoi, quant à nous, nous n’érigerons pas en principe la formule organisative bien connue du « centralisme démocratique ». La démocratie ne peut pas être pour nous un principe ; le centralisme, lui, en est indubitablement un, puisque les caractères essentiels de l’organisation du parti doivent être l’unité de structure et de mouvement. Le terme de centralisme suffit à exprimer la continuité de la structure du parti dans l’espace ; et pour introduire l’idée essentielle de la continuité dans le temps, c’est-à-dire la continuité du but vers lequel on tend et de la direction dans laquelle on avance à travers des obstacles successifs qui doivent être surmontés, mieux, pour relier dans une même formule ces deux idées essentielles d’unité, nous proposerions de dire que le parti communiste fonde son organisation sur le « centralisme organique ». Ainsi, tout en gardant de ce mécanisme accidentel qu’est le mécanisme démocratique ce qui pourra nous servir, nous éliminerons l’usage de ce terme de « démocratie » cher aux pires démagogues mais entaché d’ironie pour les exploités, les opprimés et les trompés, en l’abandonnant, comme il est souhaitable, à l’usage exclusif des bourgeois et des champions du libéralisme dans ses divers accoutrements et ses poses parfois extrémistes ».
Citation 129 – Thèses sur la tactique au II Congrès du PC d’Italie (Thèses de Rome) – 1922« I.3. Les déclarations programmatiques des Partis et de l’Internationale communiste contiennent une définition précise de la conscience théorico-critique du mouvement communiste. A cette conscience, comme à l’organisation des premiers et de la seconde, on est parvenu et on parvient par une étude de l’histoire de la société humaine et de sa structure à l’époque capitaliste actuelle conduite sur la base des données et des expériences de la lutte prolétarienne réelle et dans une participation active à celle-ci.
« 4. La proclamation de ces déclarations programmatiques et la désignation des hommes auxquels sont confiés les divers échelons de l’organisation du parti résultent formellement d’une consultation démocratique d’assemblées de représentants du parti. En réalité elles sont le produit du processus réel qui, accumulant les éléments d’expérience et réalisant la préparation et la sélection des dirigeants, donne forme au contenu programmatique, et à la constitution hiérarchique du parti ».
Citation 130 – Thèses de la Gauche au III Congrès du PC d’Italie (Thèses de Lyon) – 1926« II.5. Discipline et fractions. (…) Les partis communistes doivent réaliser un centralisme organique qui, avec le maximum possible de consultations de la base, assure l’élimination spontanée de tout regroupement tendant à se différencier. On ne peut obtenir cela à coups de prescriptions hiérarchiques formelles et mécaniques mais, comme le disait Lénine, par une juste politique révolutionnaire ».
Citation 131 – Notes pour les thèses de 1921 sur la question d’organisation – 1964« 2. La formule citée ci-dessus apparaît au point 14 des thèses de Zinoviev, et est formulée ainsi : « Le Parti Communiste doit être basé sur une centralisation démocratique. La constitution au moyen d’élection de Comités secondaires, la soumission obligatoire de tous les comités au comité qui lui est supérieur, et l’existence d’un Centre muni des pleins pouvoirs, dont l’autorité ne peut, dans l’intervalle entre les Congrès du Parti, être contestée par personne ; tels sont les principes essentiels de la centralisation démocratique ».
« Ces thèses ne donnent pas de détails majeurs, et en ce qui concerne le concept de la subordination de la périphérie au Centre, la Gauche n’avait pas de motif de ne pas les accepter. Le doute surgit sur la manière de désigner les Comités de la périphérie au Centre, et sur l’emploi du mécanisme électoral avec le décompte des votes, auxquels fait de façon évidente référence l’adjectif démocratique opposé au substantif centralisme (…)
« 12. Quand la Gauche communiste développa davantage sa critique face aux déviations de la III Internationale sur les problèmes de la tactique, elle fit aussi une critique des critères d’organisation, et la suite des faits historiques a démontré que ces déviations ont fatalement conduit à l’abandon de positions de base programmatiques et théoriques (…)
« Notre formule centralisme organique voulait précisément dire que non seulement le parti est un organe particulier de la classe, mais de plus c’est seulement quand il existe que la classe agit comme organisme historique et non seulement comme une section statistique que tout bourgeois est prêt à reconnaître. Marx, dans la reconstruction historiquement fondamentale et irrévocable de Lénine, ne dit pas seulement qu’il n’a pas découvert les classes, mais pas plus la lutte entre les classes, et indique comme marque unique de sa théorie originale la dictature du prolétariat : ceci veut précisément dire que seulement grâce au parti communiste le prolétariat pourra parvenir à la dictature. Par conséquent, les deux notions de parti et de classe ne se comparent pas numériquement parce que le parti est petit et la classe est grande, mais historiquement et organiquement ; car c’est seulement quand s’est formé à partir de la classe l’organe énergétique qu’est le parti, que la classe devient telle, et en vient à assumer la tâche que lui assigne notre doctrine de l’histoire.
« 13. La substitution de l’adjectif organique à celui démocratique n’a pas pour seul motif la plus grande exactitude d’une image de type biologique par rapport à l’image terne de nature arithmétique, mais constitue également une exigence solide et de lutte politique pour se libérer de la notion de démocratie ; et en abattant cette dernière, nous avons pu avec Lénine réédifier l’Internationale révolutionnaire.
« 140 (…) D’autre part, les critiques organisatives de la Gauche visant le travail de l’Internationale restèrent cohérentes de façon à ce que le concept d’organicité dans la distribution des fonctions au sein du mouvement ne fût pas confondu avec une revendication de liberté de pensée et encore moins avec un respect de la démocratie élective et numérique (…)
« Ces précédents historiques confirment que le mécanisme du décompte de votes est partout une farce et une tromperie, dans la société, dans la classe ou dans le parti ; mais la résistance la meilleure fut offerte par le Parti italien justement en raison de sa tradition politique enracinée qui répudiait tout hommage, même minime, au processus et aux mécanismes de la démocratie historique et de la méthode du décompte des votes ».
Citation 132 – Considérations sur l’activité organique du parti quand la situation générale est historiquement défavorable – 1965« 14. (…) La Gauche tenta historiquement, sans rompre avec le principe de la discipline mondiale centralisée, de mener un combat révolutionnaire, même défensif, en sauvant l’avant-garde prolétarienne de la collusion avec les couches intermédiaires, leurs partis et leurs idéologies voués à la défaite. Cette possibilité historique de sauver sinon la révolution, du moins le noyau de son parti historique, nous ayant également fait défaut, nous avons recommencé aujourd’hui, dans une situation objective de paralysie totale, avec un prolétariat infecté jusqu’à la moelle par le démocratisme petit-bourgeois. Mais l’organisme naissant, utilisant toute la tradition doctrinale et pratique confirmée par la vérification historique de nos justes prévisions, l’applique même à son action quotidienne, en s’efforçant de reprendre contact, à une échelle toujours plus grande, avec les masses exploitées, et il élimine de sa structure ce qui avait représenté une des erreurs de départ de l’Internationale de Moscou, en liquidant la thèse du centralisme démocratique et l’application de tout système de vote, de même qu’il a éliminé de l’idéologie du moindre adhérent toute concession à des positions démocratisantes, pacifistes, autonomistes, libertaires ».
Citation 133 – Thèses sur la tâche historique, l’action et la structure du parti communiste mondial (Thèses de Naples) -1965« 7. Il s’agissait de transmettre l’expérience historique de la génération qui avait vécu les luttes glorieuses du premier après-guerre et de la scission de Livourne à la nouvelle génération de prolétaires qu’il fallait libérer de l’enthousiasme insensé suscité par la chute du fascisme, pour la ramener à la conscience de la nécessité d’une action autonome du parti révolutionnaire contre tous les autres partis, et surtout contre le parti social-démocrate, et reconstituer des forces décidées à lutter pour la dictature et la terreur prolétariennes, contre la grande bourgeoisie et tous ses ignobles serviteurs. Pour accomplir cette tâche, le nouveau mouvement trouva organiquement et spontanément une forme structurelle d’activité qui, en quinze ans, a fait ses preuves. Le parti réalisa des aspirations déjà présentes dans la Gauche communiste au temps de la II Internationale, et qui s’exprimèrent ensuite au cours de sa lutte théorique contre les manifestations du danger opportuniste dans la III Internationale. Cette aspiration séculaire est la lutte contre la démocratie et contre toute influence de cet ignoble mythe bourgeois, en parfaite continuité avec la critique marxiste, les textes fondamentaux et les premiers documents des organisations prolétariennes, depuis le Manifeste du parti communiste.
« L’histoire de l’humanité ne s’explique pas par l’influence d’individus exceptionnels par leur force et leur valeur physique ou même intellectuelle et morale ; il est faux et anti-marxiste de considérer la lutte politique comme un processus de sélection de ces personnalités d’exception, et le démocratisme, qui prétend effectuer cette sélection par le décompte des voix de tous les membres de la société, nous est encore plus étranger que les vieilles doctrines qui y voyaient l’œuvre de la divinité ou l’apanage d’une aristocratie sociale. L’histoire est au contraire l’histoire de la lutte des classes ; on ne peut la déchiffrer et en appliquer les enseignements aux batailles non plus théoriques et critiques mais violentes et armées opposant les différentes classes, qu’en mettant à nu les rapports économiques qui, dans des formes de production données, s’établissent entre les classes. Ce théorème fondamental avait été confirmé par le sacrifice des innombrables militants tombés sous les coups du capital, et dont la mystification démocratique avait brisé les généreux efforts ; et c’est sur ce bilan d’oppression, d’exploitation et de trahison que la Gauche communiste avait institué son patrimoine révolutionnaire.
« Il était donc clair que la seule voie à suivre était celle qui nous libérerait toujours plus du mortel mécanisme démocratique, non seulement dans la société et dans ses différentes institutions, mais dans la classe révolutionnaire elle-même et avant tout dans son parti politique. Cette aspiration de la Gauche ne peut être ramenée ni à une institution miraculeuse, ni aux lumières de quelque penseur, mais elle découle intimement de toute une série de luttes réelles, violentes, sanglantes, impitoyables et même de celles qui se sont terminées par les défaite des forces révolutionnaires. On en trouve les traces historiques dans toutes les manifestations de la Gauche, que ce soit à l’époque où elle luttait contre les blocs électoraux et l’influence de l’idéologie maçonnique, contre l’appui aux guerres coloniales puis à la gigantesque première guerre européenne, qui triompha de l’aspiration prolétarienne à déserter l’armée et à retourner les armes contre sa propre bourgeoisie, surtout par une propagande ignoble sur la conquête de la liberté et de la démocratie ; que ce soit enfin à l’époque où, dans tous les pays d’Europe et derrière le prolétariat révolutionnaire russe, la Gauche se jeta dans la lutte pour abattre son ennemi direct, qui protégeait le cœur de la bourgeoisie capitaliste : la droite social-démocrate, et le centrisme plus ignoble encore, qui, nous diffamant comme il diffamait le bolchevisme, le léninisme et la dictature soviétique russe, faisait tous ses efforts pour jeter de nouveau un pont – pour nous c’était un guet-apens – entre le prolétariat en marche et les criminelles illusions démocratiques. Parallèlement, cette aspiration à se libérer de toute influence de la démocratie jusque dans le vocabulaire se retrouve dans d’innombrables textes de la Gauche que nous avons rapidement énumérés au début de nos thèses.
« 13. (…) Dans la conception du centralisme organique, nous avons toujours proclamé contre les centristes de Moscou la garantie de la sélection des membres du parti. Le parti continue inlassablement à graver les lignes directrices de sa doctrine, de son action et de sa tactique, au moyen d’une méthode unique dans l’espace comme dans le temps. Tous ceux qui se trouvent mal à l’aise devant ces positions ont la ressource évidente de quitter les rangs du parti.
« Même après la conquête du pouvoir, on ne peut pas concevoir d’adhésion forcée dans nos rangs ; c’est pourquoi les compressions terroristes dans le domaine disciplinaire est étranger à la juste acception du centralisme organique ; de telles mesures ne peuvent que copier, jusque dans le vocabulaire, les pratiques constitutionnelles dont la bourgeoisie n’a que trop usé, comme la faculté pour le pouvoir exécutif de dissoudre et de reconstituer les assemblées élues – formes que l’on considère depuis longtemps comme dépassées non seulement pour le parti prolétarien, mais même pour l’État révolutionnaire et transitoire du prolétariat victorieux ».
Citation 134 – Les thèses vues par nous alors et aujourd’hui. Introduction aux « Thèses sur le rôle du parti communiste dans la révolution prolétarienne » du II Congrès de l’IC- 1965« (…) La thèse 14 définit en ces termes le centralisme démocratique : élection des comités secondaires par les comités primaires, soumission obligatoire de chaque comité au comité qui lui est supérieur, centre muni de pleins pouvoirs et dont l’autorité ne peut être contestée par personne dans l’intervalle des congrès du parti. Remarquons seulement que dans la conception de la Gauche du centralisme organique, les congrès aussi ne doivent pas décider en jugeant le travail du centre et le choix des hommes, mais sur des questions de positions, ceci en cohérence avec la doctrine historique invariante du parti mondial ».
Citation 135 – Introduction aux « Thèses d’après 1945 » – 1970« (…) C’est à ces exigences toujours actuelles, dont le militant doit pouvoir trouver la solution claire et définitive dans les bases programmatiques du parti, que répondent les Considérations, rédigées à la fin de 1964 et publiées au début de 1965. Dans cette synthèse brillante et riche de contenu se trouve démentie sans appel la vieille accusation stupide selon laquelle la Gauche rêverait d’une élite de révolutionnaires « purs » et parfaits enfermés dans une tour d’ivoire. Les Considérations seterminent sur la revendication du « centralisme organique » par opposition au « centralisme démocratique » de la III Internationale. Postulat constant de la Gauche dès 1921, le « centralisme organique » ne peut qu’aujourd’hui se réaliser pleinement et sans possibilité de retour en arrière, excluant définitivement tout recours à des mécanismes « démocratiques » même au sein de l’organisation du parti (…)
« En fait, l’opposition entre centralisme organique et centralisme démocratique est bien autre chose qu’une question de… vocabulaire. La seconde formule, contradictoire, reflète bien dans le substantif l’aspiration au parti mondial unique tel que nous l’avons toujours envisagé, mais dans l’adjectif elle reflète la réalité de partis encore hétérogènes par leur formation historique et leur base doctrinale, qui étaient coiffés par un Comité exécutif (ou un autre organisme analogue) considéré comme l’arbitre suprême (et non comme le sommet d’une pyramide, relié à la base par une ligne unique et homogène, sans solution de continuité). N’étant pas lié par ce fil unique, mais libre de prendre des décisions changeantes au gré des « situations » et des vicissitudes de la lutte de classe, cet arbitre a périodiquement recours – exactement comme dans la tradition de la démocratie bourgeoise – soit à la farce de la « consultation » de la périphérie (dont il est sûr qu’elle lui apportera un appui plébiscitaire ou presque), soit à l’arme de l’intimidation et de la « terreur idéologique », qui dans l’Internationale Communiste s’appuya sur la force physique et le « bras séculier » de l’État.
« Dans notre conception, par contre, il s’agit de centralisme organique parce que le parti n’est pas seulement une « fraction », même d’avant-garde, de la classe prolétarienne, mais son organe, qui réalise la synthèse de toutes les poussées élémentaires de la classe et de tous ses militants, d’où qu’elles viennent. Le parti est l’organe de la classe parce qu’il possède une théorie, un ensemble de principes, un programme, qui dépassent les limites temporelles du présent pour exprimer la tendance historique, le but final et la méthode d’action des générations prolétariennes et communistes du passé, du présent et de l’avenir, et qui dépassent les limites de la nationalité et de l’État pour incarner les intérêts des salariés révolutionnaires du monde entier. Il l’est aussi parce qu’il prévoit, au moins dans ses grandes lignes, le développement des situations historiques, et qu’il est donc en mesure d’établir un ensemble de directives et de règles tactiques obligatoires pour tous (en tenant compte, bien sûr, de la différence entre les périodes et les aires de « révolution double » ou au contraire de « révolution prolétarienne pure », périodes et aires qui sont elles-mêmes prévues et impliquent des tactiques différentes, mais bien définies). Si le parti possède une telle homogénéité théorique et pratique (possession qui n’est pas une donnée de fait garantie pour toujours, mais une réalité à défendre avec les ongles et les dents, et s’il le faut, à reconquérir chaque fois), son organisation – c’est-à-dire sa discipline – naît et se développe de façon organique sur la base unique du programme et de l’action pratique, et exprime dans ces diverses formes d’explications, dans la hiérarchie de ses organes, l’adéquation parfaite du parti à l’ensemble de ses fonctions, sans exception aucune.
« L’organisation, comme la discipline, n’est pas un point de départ mais un aboutissement ; elle n’a besoin ni de codifications statutaires ni de règlements disciplinaires ; elle ne connaît pas d’opposition entre la « base » et le « sommet » ; elle exclut les barrières rigides d’une division du travail héritée du régime capitaliste : ce n’est pas qu’elle n’ait pas besoin de « chefs », et même de « spécialistes » dans certains secteurs, mais ceux-ci sont et doivent être, comme le plus « humble » des militants, et plus encore que lui, liés par un programme, par une doctrine et par une définition claire et sans équivoque des normes tactiques communes à tout le parti, connues de tous ses membres, affirmées publiquement et surtout traduites en pratique devant l’ensemble de la classe ; et de même que les « chefs » sont nécessaires dans ces conditions, de même le parti peut s’en passer dès qu’ils cessent de répondre à la fonction à laquelle le parti les a délégués en vertu d’une sélection toute naturelle et non d’une comptabilité électorale de pacotille ; à plus forte raison lorsqu’ils dévient de la voie qui a été tracée pour tous. Voilà ce que notre parti tend à être et s’efforce de devenir, sans prétendre pour autant à une « pureté » ou à une « perfection » antihistoriques. Un parti comme celui-là ne confie pas sa vie, son développement et, disons le mot, sa hiérarchie de fonctions techniques, au caprice de décisions contingentes et majoritaires ; il croît et se renforce de par la dynamique même de la lutte de classe en général et de son intervention dans cette lutte ; il crée, sans les inventer à l’avance, ses propres armes de lutte et ses propres organes, à tous les niveaux ; il n’a pas besoin – sinon dans des cas pathologiques exceptionnels – d’expulser après un « procès » en règle les éléments qui ne veulent plus suivre la voie commune et immuable, car il doit être capable de les éliminer comme un organisme sain élimine spontanément ses propres déchets.
« « La révolution n’est pas une question de formes d’organisation ». C’est au contraire l’organisation, avec toutes ses formes, qui se constitue en fonction des exigences de la révolution dont nous prévoyons non seulement l’issue, mais le chemin. Les consultations, les constitutions, les statuts, sont le propre des sociétés divisées en classe et des partis qui expriment non le cours historique d’une classe, mais la rencontre des cours divergents ou partiellement convergents de plusieurs classes. Démocratie interne et « bureaucratisme », culte de la « liberté d’expression » individuelle ou de groupes et « terrorisme idéologique », sont des termes non pas antithétiques mais dialectiquement liés : unité de doctrine et d’action tactique, et caractère organique du centralisme organisationnel, sont également les deux faces d’une même médaille ».Chapitre 5 – La vie réelle du parti
Nous voulons terminer cette partie du travail par la reprise intégrale de la fin d’un rapport tenu à notre réunion générale et publié dans le numéro 5 de 1967 de Il Programma Comunista. La conclusion de ce rapport s’intitule « Vie réelle du parti » et nous n’avons rien à y ajouter ni à y soustraire ; nous le revendiquons dans toutes ses énonciations.
Citations 136 – La continuité d’action du parti sur le fil de la tradition de la Gauche – 1967
« Conclusion : La vie réelle du parti.
« Des longs passages déjà cités, il saute aux yeux comment pour nous les problèmes d’organisation et de fonctionnement du parti révolutionnaire marxiste s’entremêlent avec les questions fondamentales de la doctrine, du programme et de la tactique ; mais la solution correcte de ces dernières est préalable à la façon correcte de poser et de solutionner les premiers. En 1926 la Gauche complétait ici aussi le cycle d’une bataille soutenue d’année en année, sans jamais faillir, au sein de l’Internationale : et nous voulons la rappeler dans la conclusion de ce rapport déjà trop long, renvoyant pour plus de détails aux Thèses de Rome d’une part, aux Thèses de Naples et de Milan de l’autre.
« A cette date le processus, que nous avons dénoncé de façon opportune et « acharnée » durant ses étapes successives, était parvenu à maturité. Au travers de ce processus, le Komintern, dans la même mesure et pour la même raison qu’il adoptait des tactiques imprévues, hétérogènes et éclectiques, et accomplissait des détours en zigzag aussi improvisés que déroutants, pour parvenir à la fin à la théorisation du n’importe quel moyen pour parvenir au but ; dans la même mesure et pour la même raison qu’il lacérait, en le faisant, irrémédiablement le tissu unitaire de l’action politique du parti mondial, il prétendait imposer à celui-ci une uniformité formelle, toute pareille – précisément – à celle d’une armée, et de retrouver grâce à elle l’homogénéité politique perdue ; et il préparait le terrain sur lequel le stalinisme aurait construit son édifice d ’ »unité » autoritaire, d’abord en utilisant de droite à gauche l’arme de l’intervention disciplinaire et de la « terreur idéologique », ensuite celle de la pression physique soutenue par le « bras séculier » du pouvoir d’État. Nous n’opposâmes jamais à cette centralisation formelle et militaire la critique selon laquelle elle « piétinait la liberté », mais bien au contraire qu’elle était une arme qui permettait au centre dirigeant toutes les libertés de piétiner l’unique, invariable et impersonnel, programme. L’appellation « démocratique » non seulement ne contredisait pas ce faux centralisme, mais lui allait comme un gant, car pour le marxisme, la démocratie n’est pas un moyen d’expression de la soi-disant « volonté générale » ou « majoritaire », mais un moyen de manipulerdéjà prises derrière son dos : un moyen d’oppression. Il fallait, pour être libres de violer le programme cent fois par an en se fichant des réactions de la fameuse et tant courtisée « base », et aussi en évitant qu’elles ne se déchaînassent, imposer la coquille vide de la centralisation sur le modèle des États-majors de toutes les armées du monde (ce n’est pas pour rien que l’Internationale se remplit alors d’ex mencheviques et d’ex social-démocrates, les Martinov, les Smeral, etc.. qui furent placés aux hauts grades de la hiérarchie organisative ; des hommes – comme disait Trotski – toujours prêts, pour faire oublier leur passé dans un présent qui réhabilitait leurs traditions politiques, à « mettre les mains sur les coutures des pantalons » comme des fourriers4), en théorisant la discipline pour la discipline, l’obéissance pour l’obéissance, quels que fussent les ordres d’en haut, voire de Très Haut.
« Parallèlement et pour la même raison, on voulait donner dans un « modèle organisatif », dans une espèce de document constitutionnel défini une fois pour toutes, la garantie de la cohésion et de l’efficacité du Parti (en l’espèce, l’organisation en cellule) et on l’appela, avec une impudence bestiale, bolchevisation. Notre réponse à ces deux graves dérapages, annonciateurs de toute la boue et le sang des trente années suivantes – une réponse qui occupa une grande partie de la courageuse bataille durant l’Exécutif Élargi de février-mars 1926 – fut limpide et définitive. Nous répétâmes pour le premier que l’unité et la centralisation réelle – que nous avons toujours revendiquée plus que tous – dans l’action et dans le mode d’organisation du parti est le produit, le point d’arrivée, non la cause et le point de départ, de l’unité et du cœur de la doctrine, du programme et du système des normes tactiques : il est vain de chercher celles-ci si les autres manquent ; pire que vain, ceci est destructif et mortifère. Nous sommes centralistes (et ceci est, si l’on veut, notre principe unique organisatif) non parce que nous reconnaissons comme valide en soi et pour soi le centralisme, non parce que nous le déduisons d’une idée éternelle ou d’un schéma abstrait, mais parce que le but auquel nous tendons est unique, et unique la direction dans laquelle nous nous orientons dans l’espace (internationalement) et dans le temps (par delà les générations « des morts, des vivants et de ceux qui vont naître ») ; nous sommes centralistes par la force de l’invariance d’une doctrine que n’ont pas le pouvoir de changer ni des individus ni des doctrine que n’ont pas le pouvoir de changer ni des individus ni des groupes, et par la continuité de notre action dans le flux et le reflux des contingences historiques, face à tous les obstacles dont est semé le chemin de la classe ouvrière. Notre centralisme est la façon d’être d’un parti qui n’est pas une armée même s’il a une discipline rigoureuse, comme il n’est pas une école même si on y enseigne, mais il est une force historique réelle définie par une orientation stable dans la longue guerre entre les classes.
« C’est autour de ce noyau indissociable et très dur, doctrine-programme-tactique, possession collective et impersonnelle du mouvement, que notre organisation se cristallise, et ce qui la tient unie n’est pas le knout du « centre organisateur » mais le fil unique et uniforme qui lie « dirigeants » et « base », « centre » et « périphérie », en les engageant à l’observance et à la défense d’un système de buts et de moyens dont aucun n’est séparable de l’autre. Dans cette vie réelle du parti communiste – non d’un parti quelconque mais seulement et spécifiquement parce qu’il est communiste de fait et non de nom –, le casse-tête qui assaille le bourgeois démocratique avec le qui décide : le « haut » ou le « bas », la majorité ou la minorité ? Qui « commande » et qui « obéit » ?, disparaît et définitivement : c’est le corps unitaire du parti qui s’engage dans sa voie et la suit ; et en lui, comme dans les paroles d’un obscur soldat niveleur, « personne ne commande et tous sont commandés« , ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’ordres, mais que ceux-ci correspondent à la façon naturelle de se diriger et d’agir du parti, quelque soit celui qui les donne. Mais si vous brisez cette unité de doctrine-programme-tactique, tout s’écroule, ne laissant qu’un… poste de contrôle et de commande à une extrémité, manœuvrant les masses de militants (comme le général – le « génie » stratégique supposé – manœuvre les soldats supposés être de pauvres idiots, voire en les faisant passer avec armes et bagages dans le camp ennemi, ou comme le chef de gare manœuvre ses trains, jusqu’à les faire se heurter les uns aux autres), et à l’autre extrémité, une immense place d’armes pour toutes les manœuvres possibles. Brisez-la, cette unité, et le stalinisme devient logique et historiquement justifié, comme devient logique et historiquement justifiée la ruineuse subordination au mécanisme faux et mensonger de la « consultation démocratique » d’un Parti comme le nôtre, qui a pour première tâche d’assurer « la continuité historique et l’unité internationale du mouvement » (point 4 du programme de Livourne de 1921). Brisez-la, et vous aurez détruit le parti de classe.
« En tant que force réelle œuvrant dans l’histoire selon des caractères de rigoureuse continuité, le parti vit et agit (et voici la réponse à la seconde déviation) non sur la base de la possession d’un patrimoine statutaire de normes, préceptes et formes constitutionnelles, au mode hypocritement voulu par le légalisme bourgeois ou ingénument rêvé par l’utopisme pré-marxiste, architecte de structures bien planifiées pour descendre dans la réalité de la dynamique historique, mais sur la base de sa nature d’organisme formé, dans une succession ininterrompue de batailles théoriques et pratiques, sur le fil d’une direction de marche constante : comme l’écrivait notre « Plateforme » de 1945 (Point 11), « les normes d’organisation du parti sont liées à la conception dialectique de sa fonction ; elles ne reposent pas sur des recettes juridiques ou réglementaires et dépassent le fétichisme des consultations majoritaires« .
« C’est dans l’exercices de ses fonctions, de toutes et non d’une seule que le parti crée ses propres organes, engrenages, mécanismes ; et c’est au cours de ce même exercice qu’il les défait et les recrée, n’obéissant pas en cela à des préceptes métaphysiques ou à des paradigmes constitutionnels, mais aux exigences réelles et précisément organiques de son développement. Aucun de ces engrenages est théorisable ni a priori, ni a posteriori ; rien ne nous autorise à dire, pour donner un exemple très terre-à-terre, que la meilleure réponse au maniement de la fonction pour laquelle un de ceux-ci est né, soit garantie par un seul ou plusieurs militants ; la seule demande que l’on puisse faire est que les trois ou les dix – s’ils s’en trouvent – le manient selon une volonté unique, cohérente avec tout le parcours passé et futur du parti, et que s’il s ’en trouve un, qu’il le manie comme si dans ses bras et dans son esprit œuvre la force impersonnelle et collective du parti ; et la satisfaction à cette demande est donnée par la praxis, par l’histoire, non par les articles du code. La révolution est un problème non de forme mais de force ; il en est autrement pour le Parti dans sa vie réelle, dans son organisation comme dans sa doctrine. Le même critère organisatif de type territorial et non plus « cellulaire », que nous revendiquons, n’est ni déduit de principes abstraits et intemporels, ni élevé à la dignité de solution parfaite et intemporelle ; nous l’adoptons seulement parce qu’il est l’autre face de la fonction primaire de synthèse (de groupe, de catégorie, de poussées élémentaires) que nous assignons au parti.
« La généreuse préoccupation des camarades afin que le parti œuvre sur le plan organisatif de façon sûre, linéaire et homogène, concerne donc – comme Lénine même l’affirmait dans sa Lettre à un camarade – non la recherche de statuts, codes et constitutions, ou pire encore, de personnages au tempérament « spécial », mais celle de la meilleure façon de contribuer, tous et chacun, à l’accomplissement harmonieux des fonctions sans lesquelles le parti cesserait d’exister en tant que force unificatrice et en tant que guide et représentation de la classe ; ceci est l’unique chemin pour l’aider à résoudre au jour le jour, « par lui-même » – comme dans le Que faire ? de Lénine, quand il parle du journal comme d’un « organisateur collectif » – ses problèmes de vie et d’action. Ici se trouve la clé du « centralisme organique » ; ici se trouve l’arme sûre dans la bataille historique des classes, non dans l’abstraction vide des prétendues « normes » de fonctionnement des organismes les plus parfaits, ou pire encore, dans les misérables procès faits aux hommes qui du fait d’une sélection organique se retrouvent là pour les manier, que ce soit « en bas » ou en « haut » : ils sont eux-aussi des mécanismes et des engrenages, efficaces ou non, non par eux-mêmes, c’est-à-dire en vertu de qualités ou l’absence de qualités personnelles, mais selon la direction que le parti dans son ensemble – son programme dictatorial, sa doctrine invariable, sa tactique connue et prévue, les rapports internes et réciproques entre les différentes parties d’un organisme dont les membres vivent ou meurent tous ensemble dans la mesure où le même sang circule ou cesse de circuler dans le muscle central et dans les fibres périphériques – leur impose de se mouvoir.
« Les thèses de 1920, 1922, 1926, 1945, 1966, et en un mot, de toujours, ne nous laissent pas d’autre « choix » : ou cette voie, ou les deux voies, en apparence diverses, en réalité convergentes, du chaotique et arbitraire démocratisme et de l’autoritarisme torve stalinien ».Notes
CINQUIÈME PARTIE
Prémisse – La tactique du parti
Du fait que le parti n’est pas un cercle de penseurs ou de disciples d’une philosophie déterminée, mais un organe de combat pour la guerre entre les classes, qui empoigne comme une arme la théorie et la connaissance, comme le font toutes nos thèses, que l’action du parti ne se limite pas à la propagande et à l’explication de sa position, ni seulement à un travail de critique des faits sociaux et politiques, mais qu’il y intervient activement, le parti combat en se reliant physiquement à la classe prolétarienne qui se meut pour des objectifs partiels et immédiats, l’organise, la dirige, la pousse à la lutte. L’action que le parti doit développer en tant qu’organe politique de la classe prolétarienne est donc très complexe, mais elle est essentielle pour la préparation du prolétariat dans le sens révolutionnaire, préparation qui ne sera jamais le produit d’une simple propagande théorique ou d’une démonstration de la supériorité interprétative des communistes. Si pour le marxisme, la conscience vient après l’action, il est évident que le parti ne peut espérer être à la tête de la classe seulement au travers de la propagande ou d’une action de type éducatif et pédagogique ; il est nécessaire que mille liens se forment au travers des faits matériels et de l’intervention que peut y faire le parti, ce dernier étant reconnu par la classe comme une entité physique à la physionomie bien déterminée grâce à des éléments qui ne se comprennent pas rationnellement et ne sont pas faits d’études et de propagande.
L’ensemble des moyens que le parti doit utiliser dans les vicissitudes diverses et variées de la lutte de classe, afin de les orienter dans un sens favorable à ses buts, afin d’attirer le prolétariat sous sa bannière, afin de l’arracher aux rangs des partis non communistes, afin de démoraliser et d’abattre enfin l’ennemi de classe : voici le problème de la tactique, que la Gauche a toujours qualifié de « grave et difficile », en ne s’imaginant jamais pouvoir l’éluder ou le remplacer métaphysiquement par une pure et simple propagande de principes théoriques ou par une simple action de critique intellectuelle.
Ayant reconnu que le déroulement de la lutte entre prolétariat et bourgeoisie est un fait complexe et caractérisé par des vicissitudes matérielles innombrables et variées, et que le prolétariat ne se relie pas à son parti par une conviction rationnelle, le problème des moyens par lesquels le parti doit intervenir dans la réalité de la lutte, c’est-à-dire le problème de la tactique du parti, s’impose.
La première notion dans ce domaine, qui dérive de notre conception matérialiste, est une critique impitoyable de ce que nous avons toujours qualifié d’ « infantilisme » : les moyens tactiques ne se choisissent pas selon des critères moraux, esthétiques et formalistes ; l’entreprise ou l’action ne se décide pas en fonction de ce qu’elle se présente ou non sur la ligne d’une prétendue morale qui serait nôtre. Sur cette base, Lénine s’est moqué de ceux qui repoussaient par principe les « compromis », et la Gauche fut toujours d’accord avec lui sur ce point.
Mais la Gauche, avec Marx et Lénine, a toujours revendiqué qu’un choix des moyens tactiques doit être fait pour la simple raison que tous les moyens tactiques ne sont pas adéquates pour parvenir au but, et que l’usage de moyens qui semblent fournir un succès immédiat à l’action du parti peut au contraire se montrer en contradiction avec le déroulement ultérieur et les finalités ultimes de l’action même.
Il doit y avoir un choix des moyens tactiques, non guidé par des préjugés moraux, mais par la juste évaluation, à la lumière de notre doctrine matérialiste, des rapports réels entre les classes et entre les partis qui expriment la politique des différentes classes, et par la prévision des vicissitudes que la lutte traversera, prévision dont feront partie les actions du parti en présence des différentes situations afin que ces actions puissent permettre de potentialiser et de disposer au mieux les forces prolétariennes pour la bataille finale. Ce choix doit être établi préventivement et constituer un patrimoine du parti, tout comme le constitue sa doctrine invariante.
C’est la théorie qui permet au parti de définir son programme dans lequel est contenue la prévision d’une série ininterrompue d’événements au travers desquels la lutte des classes parviendra à l’issue prévue. C’est la théorie qui permet au parti de délimiter le champ d’action des forces sociales, d’en évaluer les rapports réciproques, d’en établir les réactions possibles en présence de faits déterminants. Les leçons des faits historiques, lues à la lumière de la théorie, conduisent le parti à établir que la route pour le communisme passe nécessairement au travers de la révolution violente, de la destruction de la machine étatique bourgeoise, de la violence et de la terreur révolutionnaires exercées par la classe prolétarienne sous la direction de son parti et au travers de la machine étatique de la dictature prolétarienne.
Le parti doit être en mesure de prévoir et de planifier également les moyens qui dans la situation historique concrète sont susceptibles de conduire à ces issues finales, les forces qui sont en jeu, les actions et les réactions qui existent entre ces forces, les moyens qui au contraire ne doivent pas être utilisés dans la mesure où ils contrecarraient l’atteinte du but révolutionnaire. L’analyse critique conduit donc le parti à établir en premier lieu des champs historico-politiques, des phases historiques où son action doit se dérouler et où les rapports et les attitudes des forces sociales qui se combattent doivent être distincts, et par conséquent également les moyens que le parti applique. Si cette analyse et cette prévision n’eussent pas été possibles, le marxisme s’écroulerait en tant que théorie révolutionnaire, et donc on ne pourrait même pas parler de parti communiste et de classe prolétarienne.
Les champs historiques dans lesquels s’insère la tactique du parti sont ainsi définis dans notre rapport à la réunion générale de Gênes du 26 avril 1953 (Publié dans le fascicule n° 6 des Edizioni Il Programma Comunista, intitulé : Per l’organica sistemazione dei principi comunisti, 1973, au chapitre “L’organica sistemazione dei principi comunisti nelle periodiche riunioni interregionali” : riunione di Genova, I – “Le rivoluzioni multiple”, p 31. Il a été traduit dans Le Prolétaire n° 164-1974) :
« 1 – La position de la Gauche communiste se distingue nettement, non seulement de l’éclectisme dans les manœuvres tactiques du parti, mais aussi du simplisme grossier de ceux qui réduisent toute la lutte au dualisme, toujours et partout répété, de deux classes conventionnelles, seules à agir. La stratégie du mouvement moderne prolétarien s’ordonne selon des lignes précises et stables, valables pour toutes les hypothèses d’action future, qui se réfèrent à des “aires” géographiques distinctes composant le monde habité, et des cycles historiques distincts.
« 2 – L’aire première et classique du jeu de forces de laquelle fut tirée la première fois l’irrévocable théorie du cours de la révolution socialiste est celle anglaise. Dès 1688 la révolution bourgeoise supprimait le pouvoir féodal et extirpait rapidement les formes de productions féodales ; dès 1840 il est possible de déduire la conception marxiste du jeu de trois classes essentielles : propriété bourgeoise de la terre – capital industriel, commercial, financier – prolétariat en lutte contre les deux premières.
« 3 – Dans l’aire de l’Europe occidentale (France, Allemagne, Italie, pays mineurs), la lutte bourgeoise contre le féodalisme va de 1789 à 1871, et dans les situations présentées par ce cours historique est à l’ordre du jour l’alliance du prolétariat avec les bourgeois quand ceux-ci luttent les armes à la main pour renverser le pouvoir féodal – tandis que les partis ouvriers ont déjà réfuté toute confusion idéologique avec les apologies économiques et politiques de la société bourgeoise.
« 4 – En 1866, les Etats Unis d’Amérique se trouvent dans les conditions de l’Europe occidentale après 1871, en ayant liquidé les formes capitalistes impures par la victoire sur le sud esclavagiste et rural. A partir de 1871, dans toute l’aire euro-américaine, les marxistes radicaux refusent toute alliance et tout bloc avec les partis bourgeois et sur quelque terrain que ce soit.
« 5 – La situation d’avant 1871, dont nous au point 3, se prolonge en Russie et dans d’autres pays de l’Europe orientale jusqu’en 1917, et dans ces pays se pose le problème que l’Allemagne avait déjà connu en 1848 : provoquer deux révolutions, et par conséquent lutter également pour les tâches de la révolution capitaliste. Pour qu’on puisse passer directement à la deuxième révolution, prolétarienne, il fallait une la révolution politique en Occident. Celle-ci fit défaut, mais la classe prolétarienne russe parvient cependant à conquérir seule le pouvoir politique, qu’elle conserva quelques années.
« 6 – Tandis que dans l’aire européenne d’Orient, on peut aujourd’hui considérer la substitution du mode de production et d’échange capitaliste au mode féodal, dans l’aire asiatique, la révolution contre le féodalisme et contre des régimes encore plus anciens bat son plein; elle est menée par un bloc révolutionnaire de classes bourgeoises, petit-bourgeoises et travailleuses.
« 7 – L’analyse que nous avons désormais amplement développée montre que ces tentatives de double révolution ont abouti à des résultats historiques divers : victoire partielle et victoire totale, défaite sur le terrain insurrectionnel accompagnée d’une victoire sur le terrain économico-social, et vice-versa. Le leçon des demi-révolutions et des contre-révolutions est fondamentale pour le prolétariat. Deux exemples classiques parmi tant d’autres : l’Allemagne d’après 1848 – double défaite insurrectionnelle des bourgeois et des prolétaires, victoire sociale de la forme capitaliste et établissement graduel du pouvoir bourgeois ; la Russie d’après 1917 – double victoire insurrectionnelle des bourgeois et des prolétaires (février et octobre), défaite sociale de la forme socialiste, victoire sociale de la forme capitaliste.
« 8 – La Russie, du moins sa partie européenne, a aujourd’hui un mécanisme de production et d’échange pleinement capitaliste, dont la fonction sociale se reflète politiquement dans un parti et un gouvernement qui ont expérimenté toutes les stratégies d’alliance avec des partis et des Etats bourgeois de l’aire occidentale. Le système politique russe est un ennemi direct du prolétariat, et on ne peut concevoir aucune alliance avec lui, bien que la victoire en Russie de la forme capitaliste de production soit un résultat révolutionnaire.
« 9 – Dans les pays de l’Asie, où domine encore l’économie locale agraire de type patriarcal et féodal, la lutte, y compris politique, des « quatre classes » est un facteur de victoire dans la lutte communiste internationale, même si elle aboutit dans l’immédiat à l’instauration de pouvoirs nationaux et bourgeois, tant par la formation de nouvelles aires où seront à l’ordre du jour les revendications socialistes, que par les coups que ces insurrections et ces révoltes portent à l’impérialisme euro-américain ».
Nos Thèses de Rome de 1922 opéraient une distinction en cinq phases historiques qui était en même temps une distinction d’aires géographiques :
« V – Eléments de la tactique du parti communiste tirés de l’examen des situations (…) 28. (…) pouvoir féodal absolutiste ; pouvoir démocratique bourgeois ; gouvernement social-démocrate ; période intermédiaire de guerre sociale dans laquelle les bases de l’Etat sont ébranlées ; pouvoir prolétarien de la dictature des Conseils ».
Et elles précisaient :
« En un certain sens, le problème tactique consiste non seulement à choisir la bonne voie pour une action efficace, mais aussi à éviter que l’action du parti ne sorte des limites opportunes pour revenir à des méthodes qui, répondant à des phases dépassées, arrêteraient le développement du parti et constitueraient un repli pour la préparation révolutionnaire ».
Notre courant a donc toujours soutenu que les moyens tactiques que le parti peut utiliser dans des aires historiques et sociales et où se vérifient des situations déterminées doivent être prévus et « résumés dans des règles d’action claires », lesquelles constituent la base de l’organisation même du parti. S’il n’avait pas été possible de déterminer des règles tactiques, un « éventail d’éventualités », un plan valable pour un très long arc de temps et pour des espaces très grands, il n’aurait pas même été possible de parvenir à l’homogénéité et à la centralisation organisative. Il ne s’agit pas, nous l’avons dit, de définir l’ensemble des moyens en se laissant guider a priori par des postulats, mais de déterminer, à la lumière de la doctrine et d’une manière de plus en plus complète et profonde, le « champ » historique dans lequel le parti combat et le jeu des forces sociales internes à ce « champ ».
C’est sur la base de cette exigence pratique que sont de mieux en mieux définies et mises au point par le travail collectif et par l’expérience même du parti les « limites » au delà desquelles la tactique du parti ne peut aller sous peine d’avoir des conséquences négatives sur le parti lui-même. C’est pourquoi une autre de nos affirmations de caractère fondamental est que la tactique que le parti utilise se reflète dans l’organisation et l’influence, comme dans les principes du parti ; la tactique est la façon d’agir du parti et ne peut contredire son essence sans que l’essence même, avant ou ensuite, ne doive se modifier. Ce fut l’Internationale Communiste qui prétendit, après 1922, pouvoir adopter n’importe quel moyen, n’importe quelle manœuvre, sans pour autant briser le parti dans son ensemble organisatif et dans sa solidité théorique et programmatique. Nos Thèses de Lyon de 1926 tirent la leçon de cette catastrophique prétention propre au moment où l’Internationale va être conquise définitivement par la contre-révolution stalinienne :
« Ce n’est pas seulement le bon parti qui fait la bonne tactique, mais c’est la bonne tactique qui fait le bon parti » (Thèses de Lyon. I, 3 – Action et tactique du parti – En défense… p 96).
Et ceci est une évidence si, en tant que marxistes, nous pensons qu’il ne suffit pas de déclarer que l’on adhère à une certaine doctrine, à un programme, à des principes et des finalités données, si ces derniers ne comprennent pas en eux toute l’activité réelle du parti, et n’en déterminent pas les caractéristiques et les manifestations mêmes les plus limitées. Si la vie réelle du parti, son action, son mode de se mouvoir face aux forces sociales et politiques en arrive à se contredire avec ses énonciations de principe, il est clair que ces mêmes énonciations tomberont à la longue, même si on continue à en proclamer le respect ou à les propager et les agiter. Ceci constitue le chemin classique de l’opportunisme qui proclame une adhésion platonique aux principes communistes tandis que dans la pratique il opère les plus obscènes déviations de ceux-ci.
Pour nous, l’adhésion et la fidélité aux principes se manifeste dans l’effort colossal de faire en sorte que toute la vie du parti s’uniformise et soit cohérente avec eux. Et ceci non par luxe doctrinaire, mais par nécessité pratique de lutte. La démonstration lumineuse de la révolution de Russie est que seul sera en mesure de vaincre la bataille révolutionnaire un organisme de parti qui ait su construire sur la base de granit du marxisme un plan tactique cohérent, et y rester fidèle quelque soient les vicissitudes de la lutte, sans jamais céder un pouce de terrain, ni sacrifier cette continuité et cette rigidité de position pour de possibles succès faciles et momentanés ; c’est-à-dire le « marécage » dont parle Lénine dans Que faire? et qui est toujours prêt à accueillir tous ceux qui abandonnent la ligne prévue et codifiée, pensant précisément pouvoir utiliser n’importe quel moyen, réaliser n’importe quelle manœuvre, en s’illusionnant sur le fait que celle-ci ne se reflète pas sur leur être même.
La condition prioritaire qui doit être posée comme base du choix des moyens tactiques et des manœuvres est que ceux-ci servent à potentialiser et non à invalider la physionomie du parti aux contours saillants par rapport aux autres partis et à l’Etat politique. Le problème tactique comprend deux facteurs fondamentaux : le parti – élément conscient capable de prévoir l’issue de la lutte de classe – et la masse du prolétariat qui doit être, au cours du déroulement de l’action physique et matérielle, conduite à suivre le parti, la voie qu’il indique, les méthodes qu’il propose. La condition qui doit donc être posée comme base de la solution de tout problème tactique, afin de réaliser le second facteur,est de ne pas dénaturer, de ne pas déformer le premier facteur, fondamental. Si cela se vérifie, les masses peuvent se mettre en mouvement, mais c’est le parti qui dévie de sa route et n’est plus l’instrument utile à la conduction de la lutte révolutionnaire. Ceci est un critère essentiel valide pour tous les domaines historiques de la lutte de classe. Sur ce problème général, se greffe le fait que le parti doit toujours se présenter aux yeux des masses prolétariennes comme opposé à tous les autres partis politiques et à l’Etat, démontrant pratiquement, au cours de l’action, au prolétariat la nécessité d’embrasser les méthodes révolutionnaires de lutte et de dévaluer tout recours à des mouvements et actions qui se placent sur le plan des institutions actuelles ; ces méthodes révolutionnaires visent à démontrer aux masses que la résolution de leurs problèmes, petits ou grands, immédiats ou généraux, est impossible par voie pacifique et légale, et sans que n’existent des heurts entre la force organisée du prolétariat et l’ensemble des institutions légales.
Nous établissons, en partant de nos Thèses de Rome (1922), les grandes lignes de la tactique du parti dans le champ européen occidental et américain à l ’époque impérialiste. Dans ce champ et à cette époque historique, les points cardinaux, les grandes lignes, qui délimitent toute action tactique du parti, sont les suivantes :
a) aucun bloc ou alliance ou front avec d’autres partis politiques même pseudo-prolétariens sur la base de mots d’ordres contingents communs (front unique syndical sur la base de l’action directe des masses prolétariennes opposé au front unique politique et actions communes conduites sur le terrain des institutions démocratiques légales) ;
b) aucune participation du parti à des campagnes électorales d’aucun genre ; dévaluation constante de la méthode électorale du décompte des opinions non seulement parce qu’elle est impuissante à conquérir le pouvoir politique, mais parce qu’elle est contre-productive pour la défense même des intérêts immédiats de la classe. Invitation constante et démonstration de la nécessité pour le prolétariat de passer du terrain de la lutte légale et pacifique à celui de l’action directe même pour la défense de ses intérêts les plus élémentaires ;
c) face à l’ « apparente » division du camp bourgeois en un bloc de « droite » et un bloc de « gauche » et des postulats prétendument intéressants pour la classe ouvrière que le bloc de « gauche » proclame vouloir réaliser, critique constante des positions de ce dernier, démonstration qu’il forme avec la « droite » un front anti-révolutionnaire, démonstration que ces postulats, dans la mesure où ils intéressent vraiment les masses prolétariennes, sont réalisables uniquement sur le plan de la mobilisation de lutte de la classe, et non sur celui légalitaire et pacifique. Le parti peut directement se faire le promoteur de la lutte pour des objectifs que le bloc de « gauche » énonce démagogiquement, mais qui intéressent vraiment la classe ouvrière, en appelant lui-même le prolétariat à les revendiquer et à les défendre en constituant un front de lutte de ses organismes économiques immédiats, en descendant sur le terrain de l’action et de la grève générale, en parvenant à la démonstration pratique que ces partis, qui se placent sur le plan de l’action uniquement au travers des institutions légales, trahissent en réalité également ces objectifs qu’ils soutiennent en paroles, précisément parce qu’ils refusent l’usage des moyens qui seuls pourraient permettre leur réalisation ou leur défense. C’est sur cette constatation historique réelle que sont fondés l’abstentionnisme électoral (et non seulement parlementaire) du Parti Communiste en Occident depuis 1920, et la polémique de notre courant contre les thèses du parlementarisme révolutionnaire soutenues par Lénine et par les Bolcheviques ;
d) face à la possible existence d’un gouvernement de « gauche », démonstration constante et préventive qu’il ne constitue pas une amélioration d’aucun genre et dans aucun domaine pour le prolétariat. Evaluation que l’ « expérience social-démocrate » peut être positive, mais seulement parce qu’elle démontrerait pratiquement aux masses la nature contre-révolutionnaire des partis opportunistes et pourrait se transformer en une augmentation de la puissance du parti révolutionnaire à condition qu’il ait dénoncé dès le début l’expérience, qu’il ait indiqué aux masse son nécessaire échec, et qu’il ait su bien séparer ses responsabilités de celles des partis opportunistes. Aucune solidarité du parti avec un gouvernement de ce genre même s’il était violemment attaqué par des forces de « droite ». Si dans une telle circonstance le prolétariat était appelé par les partis opportunistes à des actions armées contre la « droite », le parti aurait la tâche d’orienter les prolétaires en armes vers la conquête du pouvoir politique et la dictature de classe, en dénonçant toute défense du pouvoir existant et en proclamant ouvertement que ce dernier est tout aussi hostile au prolétariat que les forces qui l’attaquent, et que les deux doivent se soumettre au pouvoir armé du prolétariat dirigé par le Parti Communiste.
Ces points cardinaux de la tactique du parti, clairement énoncés dans les Thèses de Rome de 1922, tandis que se déroulait en Italie l’offensive fasciste, sont confirmés et vérifiés dans les Thèses de Lyon de 1926 qui tirent la leçon de cet intervalle de temps où le fascisme s’était affirmé et où le parti inclinait dangereusement et à ses dépends vers la recherche d’ « alliés politique », non seulement dans les partis pseudo-ouvriers, mais également dans les partis bourgeois « démocratiques » (Aventin1, etc.). Ce corps de thèses complète les grandes lignes décrites plus haut :
a) négation que le parti doive, en présence de luttes de classe et de partis qui ne se placent pas encore sur son terrain spécifique, «choisir celle des deux forces qui est la plus favorable à l’évolution historique générale et la soutenir et s’allier avec elle plus ou moins ouvertement » (Thèses de Lyon, I, 3 – En Défense… p 92). Aucun choix entre « gouvernements réactionnaires de droite » et « gouvernements de gauche » ; démontrer au prolétariat que « la bourgeoisie tente d’alterner ses méthodes et ses partis de gouvernement en fonction de son intérêt contre-révolutionnaire » (I, 3, p 93), et que « lorsque le prolétariat s’est passionné pour les péripéties de la politique bourgeoise, l’opportunisme a toujours triomphé » (I,3, p 93) ;
b) par conséquent : « en présence de luttes qui ne peuvent encore aboutir à la victoire prolétarienne, le parti ne se fera donc pas le gérant de transformations et de réalisations qui n’intéressent pas directement la classe qu’il représente et il ne renoncera ni à son caractère propre ni à son action autonome pour participer à une espèce de société d’assurance au bénéfice de tous les mouvements politiques soi-disant “rénovateurs” ou de tous les systèmes et gouvernements politiques menacés par un gouvernement prétendument “pire” » (I,3, p 93).
En parfaite continuité avec l’analyse développée par Lénine, la Gauche identifie dans l’ordre totalitaire de l’économie capitaliste de l’époque impérialiste, la prémisse objective du remplacement des formes démocratiques et parlementaires de la domination bourgeoise par des formes totalitaires de gouvernement : la « moderne et progressive » méthode fasciste qui, parvenue à son expression la plus évidente en Italie et en Allemagne, s’impose désormais dans tous les grands Etats impérialistes du monde, détruisant partout la vieille et réactionnaire forme démocratico-libérale, ou la maintenant au maximum comme « miroir aux alouettes prolétariennes ». Dans la phase impérialiste du capitalisme jusqu’à la seconde guerre mondiale,
« les postulats économiques, sociaux et politiques du libéralisme et de la démocratie sont anti-historiques, illusoires et réactionnaires, et que le monde en est à la phase où, dans les grands pays, l’organisation libérale doit disparaître et céder la place au système fasciste, plus moderne » (Nature, fonction et tactique du parti révolutionnaire de la classe ouvrière, 1947).
Les points cardinaux tactiques déjà énoncés dans les Thèses de Rome et de Lyon sont confirmés sur ce point avec les passages suivants:
1) Le parti ne doit appliquer aucune « tactique qui, ne serait-ce que dans la forme, comporte des attitudes et des mots d’ordre acceptables par les mouvements politiques opportunistes » (idem)
2) La praxis politique du parti « rejette les manœuvres, les combinaisons, les alliances, les blocs qui se forment sur la base de mots d’ordres contingents communs à plusieurs partis » (idem).
3) « Dans la lutte économique quotidienne comme dans la politique générale et mondiale, la classe prolétarienne n’a rien à perdre et donc rien à défendre : l’attaque et la conquête, telles sont ses seules tâches. En conséquence, le parti révolutionnaire doit avant tout reconnaître dans l’apparition de formes concentrées, unitaires et totalitaires du capitalisme, la confirmation de sa doctrine, et donc sa victoire idéologique intégrale. Il ne doit donc se préoccuper que du rapport de forces réel pour la préparation à la guerre civile révolutionnaire, rapport que seules les vagues successives de dégénérescence opportuniste et gradualiste ont jusqu’ici rendu défavorable »(Thèses Caractéristique du Parti, 1951, III, 17 – En défense… p 166).
4) « Même là où elles semblent survivre, les institutions parlementaires élues des bourgeoisies traditionnelles se vident de plus de leur contenu, ne subsistant qu’à l’état de phraséologie ; et dans les moments de crise sociale elles laissent voir au grand jour la forme dictatoriale de l’Etat en tant que dernière instance du capitalisme, contre laquelle doit s’exercer la violence du prolétariat révolutionnaire. Cet état de chose et les rapports de force actuels subsistants, le parti se désintéresse donc des élections démocratiques de toute sorte et ne déploie pas son activité dans ce domaine » (idem, IV, 12. En défense… p 173).
C’est à l’intérieur de ces « limites » précises, dictées par l’histoire, que, dans le camp occidental, doit se dérouler le problème complexe de la tactique du Parti Communiste. C’est pour ceci que dans les deux derniers paragraphes de cette partie du travail, nous alignons les citations qui montrent l’analyse faite par le parti du fascisme et du totalitarisme comme étant « progressifs » par rapport à la vieille démocratie libérale. Nous ne sommes pas dans la phase et dans le champ historico-politique où le parti prolétarien appuie, sur le terrain de l’action armée et en toute autonomie de programme, de tactique, d’organisation, les mouvements démocratico-bourgeois contre les vieux régimes (alliances et blocs de partis politiques étaient alors admissibles), ni dans celui, typique de l’Europe de 1871-1914, où se posait à l’ordre du jour la révolution bourgeoise « jusqu’au bout » et la démocratie bourgeoise, qui tout en n’étant plus révolutionnaire était au moins réellement « progressiste » (et le parti combattit au côté de la petite bourgeoisie pour l’extension de la démocratie, pour les réformes, pour le suffrage universel, etc.) ; nous nous trouvons à l’époque où le totalitarisme étatique s’affirme en éliminant de façon substantielle si ce n’est formellement, les ultimes vestiges de la démocratie parlementaire avec tout son cortège de « garanties » et de « droits ».
Le parti prolétarien doit accorder son action à cette constatation qu’il se distingue, comme le répètent nos thèses du second après-guerre, de tous les autres groupes politiques pour lesquels, même s’ils sont à l’« extrême gauche », la démocratie est toujours un « bien » à défendre ou à reconquérir, et le fascisme est « le pire des maux ». Pour le parti, la démocratie est morte une fois pour toute pour la bourgeoisie même, et le monde moderne s’organise sous des formes totalitaires et fascistes également là où il peut et trouve opportun de maintenir l’apparence de « libres institutions » afin de tromper les prolétaires. C’est pourquoi le dernier paragraphe du travail rassemble les citations qui expriment la pensée du parti sur l’électionisme et sur le parlementarisme, et qui se résument dans l’évidente conclusion que, si en 1920 l’utilisation du mécanisme électoral était encore un instrument permettant d’assurer la domination de la bourgeoisie, et en tant qu’instrument de la domination bourgeoise, le parlement était attaqué et démasqué, aujourd’hui, après la victoire du totalitarisme, la bourgeoisies elle-même ne domine plus au travers des parlements et des élections, mais elle s’en sert seulement pour cacher ses véritables instruments de pouvoir aux yeux du prolétariat. D’où notre directive tactique lumineuse exprimée dans notre Dialogue avec les morts (1956) : « Depuis 1920, le parti ne participe plus (n’aurait pas du participé2) aux élections ».
C’est seulement sur la base de ces points cardinaux fondamentaux que doivent être évalués et étudiés les mouvements du parti dans les différentes situations de l’aire euro-américaine.
Chapitre 1 – Nécessité de la prévision et de la programmation tactique
Le texte “La tactique de l’Internationale Communiste” fut publié dans Ordine Nuovo du 12 au 31 janvier 1922, entre la réunion de l’Exécutif de l’IC de décembre 1921 – qui approuvait le front unique et remettait en cause l’attitude tenue jusqu’alors vis à vis de la social démocratie et de la démocratie parlementaire – et le congrès de Rome de mars 1922. Dans ce texte sont exposées les positions de la section italienne de l’Internationale sur toutes les questions tactiques internationales du prolétariat, et sur la funeste tactique du front unique politique. Les Thèses de Rome furent la contribution de la section italienne à la solution du difficile problème de la tactique. L’alarme lancée par la Gauche ne fut malheureusement pas entendu. De l’entrée du parti communiste anglais dans le Labour Party, on passa à la règle des fusions avec d’autres partis jusqu’à la scandaleuse dissolution du parti communiste chinois dans le Kuomitang démocratico-bourgeois.
Le début du chapitre IV rappelle que les deux conditions fondamentales et parallèles du processus révolutionnaire sont l’existence et le renforcement d’une part d’un solide parti politique de classe, et de l’autre le concours de plus en plus important des grandes masses, poussées de façon instinctive par la situation économique à l’action contre le capitalisme et dont le parti est un guide et un etat major. Le Parti communiste allemand avec Radek et Levi proposait en janvier 1921 une action générale et unitaire non seulement syndicale mais avec plusieurs partis « ouvriers » afin de rassembler le plus grand nombre de prolétaires. Commençait ainsi cette tactique du front unique avec le mot d’ordre « d’aller vers les masses » (III Congrès de l’IC de juin-juillet 1921) qui devait emporter l’Internationale Communiste.
Citation 137 – La tactique de l’Internationale Communiste – 1922 3 « II. (…) Il n’y a pas de marxiste qui ne doive être avec Lénine quand il dénonce comme une maladie infantile un critère d’action qui exclut certaines possibilités d’initiatives en considérant simplement qu’elles ne sont pas assez rectilignes et ne collent pas assez au schéma formel de nos idéaux avec lesquels elles détonnent et créent des déformations anti-esthétiques. Le moyen peut avoir des aspects contraires au but pour lequel nous l’adoptons, dit le fond de notre pensée critique : pour un but supérieur, noble, séduisant, le moyen peut se présenter comme étant mesquin, tortueux et vulgaire : ce qui importe est de pouvoir calculer son efficacité, et celui qui le fait en se confrontant simplement à l’aspect extérieur, descend au niveau d’une conception subjective et idéaliste des causalités historiques. Cette conception a quelque chose du quaker ; elle ignore les ressources supérieures de notre critique qui devient aujourd’hui une stratégie, et qui vit des géniales conceptions réalistes du matérialisme de Marx (…)
« Comme il n’y a pas d’argument sérieux qui puisse exclure l’utilité d’adopter les moyens d’action de la bourgeoisie pour abattre la bourgeoisie, on ne peut ainsi nier a priori que l’adoption des moyens tactiques des social-démocrates ne puissent abattre les social-démocrates.
« Nous ne voulons pas être mal compris et nous exposerons plus tard notre pensée ; et du reste, celui qui veut en connaître la construction n’a qu’à étudier nos thèses sur la tactique. En disant que le champ des initiatives tactiques possibles et admissibles ne peut être limité avec des considérations dictées par un simplisme faussement doctrinal, métaphysiquement dédié aux confrontations formelles et préoccupé de la pureté et de la rectitude comme fin en soi, nous n’entendons pas dire que le champ de la tactique doit rester illimité et que toutes les méthodes sont bonnes pour atteindre nos buts. Ce serait une erreur de confier la difficile solution de la recherche de moyens adaptés à la simple considération qu’on ait l’intention de s’en servir pour des buts communistes. On ne ferait que répéter l’erreur qui consiste à rendre subjectif un problème objectif, en se contentant du fait que celui qui choisit, dispose et dirige les initiatives est décidé à lutter pour les finalités communistes et se laisse guider par celles-ci.
« Il existe, et il doit donc toujours être de mieux en mieux élaboré, un critère tout autre qu’infantile, mais profondément marxiste, qui trace les limites des initiatives tactiques ; il n’a rien à voir avec les préjugés et les préjudices d’un extrémisme erroné, mais il parvient par une autre voie à la prévision utile des liens, autrement complexes, qui lient les expédients tactiques auquel on recourt avec les résultats qu’on en attend et qui ensuite en dérivent (…)
« Pour peu que l’on approfondisse la valeur dialectique de cette situation, on verra que toutes les objections d’une intransigeance simpliste tombent complètement. L’alliance avec les défaitistes et avec ceux qui trahissent la révolution, et ceci pour la révolution? S’exclame terrifié le communiste type quatrième Internationale, ou le fourbe centriste type entre la deuxième et la troisième. Mais nous ne nous arrêterons pas sur cet exercice terminologique (…)
« V. (…) Parce que le parti n’est pas le “sujet” invariable et incomestible des philosophies obscures, mais est à son tour un élément objectif de la situation. La solution du problème très difficile de la tactique du parti n’est pas encore analogue à celle des problèmes de l’art militaire ; en politique on peut corriger, mais non manipuler à son gré la situation : les données du problème ne sont pas notre armée et celui de l’adversaire, mais la formation de l’armée aux dépens de couches indifférentes et des rangs mêmes de l’ennemi se réalise – et peut se réaliser autant d’un côté que de l’autre – tandis que se déroulent les hostilités ».
Citation 138 – Thèses sur la tactique au II Congrès du PC d’Italie (Thèses de Rome) – 1922
« 24 – (…) Le programme du Parti Communiste contient la perspective de situations successives auxquelles, en règle générale, correspondent des actions successives attribuées par le processus de développement. Il y a donc une étroite connexion entre directives programmatiques et règles tactiques. L’étude de la situation apparaît donc comme un élément complémentaire de la solution des problèmes tactiques, puisque dans sa conscience et son expérience critiques, le Parti avait déjà prévu un certain développement des situations, et donc délimité les possibilités d’action correspondant à chacune d’elles. L’examen de la situation permettra de contrôler l’exactitude de la perspective de développement que le Parti a formulée dans son programme ; le jour où cet examen imposerait une révision substantielle de celle-ci le problème ne pourrait se résoudre par un simple volte-face tactique : c’est la vision programmatique elle-même qui subirait inévitablement une rectification, non sans conséquences graves pour l’organisation et la force du Parti. Celui-ci doit donc s’efforcer de prévoir le développement des situations, afin de déployer dans chacune d’elles tout le degré d’influence qu’il sera possible d’exercer ; mais les attendre et se laisser indiquer et suggérer par elles des attitudes éclectiques et changeantes est une méthode caractéristique de l’opportunisme social-démocrate (…)
« 26 – La volonté du Parti ne peut toutefois pas s’exercer de façon capricieuse, ni son initiative s’étendre dans des proportions arbitraires. Les limites qu’il peut et doit fixer à l’une comme à l’autre lui sont données précisément par son programme et par l’appréciation de la possibilité et de l’opportunité d’engager une action qu’il déduit de l’examen des situations contingentes.
« 27 – C’est en examinant la situation qu’on jugera des forces respectives du Parti et des mouvement adverses. Le premier souci du Parti doit être d’apprécier correctement l’importance de la couche du prolétariat qui le suivrait s’il entreprenait une action ou engageait une lutte. Pour cela, il devra se faire une idée exacte de l’influence de la situation économique sur les masses et des poussées spontanées qu’elle détermine en leur sein, ainsi que du développement que les initiatives du Parti Communiste et l’attitude des autres partis peuvent donner à ces poussées (…)
« 28 – Les éléments intégrants de cette recherche sont très variés. Il faudra examiner non seulement la tendance effective du prolétariat à constituer et développer des organisations de classe, mais toutes les réactions, psychologiques y compris, déterminées en son sein d’une part par la situation économique, d’autre part par les attitudes et initiatives sociales et politiques de la classe dominante elle-même et ses partis. Sur le plan politique, l’examen de la situation se complète par celui des positions des différentes classes et partis à l’égard du pouvoir d’Etat, et par l’appréciation de leurs forces. De ce point de vue, les situations dans lesquelles le Parti Communiste peut être amené à agir et qui, dans leur succession normale, le conduisent à augmenter ses effectifs et en même temps à préciser toujours davantage les limites de sa tactique peuvent être classées en cinq grandes phases qui sont : 1. Pouvoir féodal absolutiste. 2. Pouvoir démocratique bourgeois. 3. Gouvernement social-démocrate. 4. Période intermédiaire de guerre civile dans laquelle les bases de l’Etat sont ébranlées. 5. Pouvoir prolétarien de la dictature des Conseils. En un certain sens, le problème tactique consiste non seulement à choisir la bonne voie pour une action efficace, mais aussi à éviter que l’action du Parti ne sorte des limites opportunes pour revenir à des méthodes qui, répondant à des phases dépassées, arrêteraient le développement du Parti et constitueraient un repli pour la préparation révolutionnaire (…)
« 29 – (…) C’est pourquoi, avant d’appeler leurs adhérents et ceux des prolétaires qui les suivent, à l’action et au sacrifice d’eux-mêmes, le Parti et l’Internationale doivent exposer de façon systématique l’ensemble de leurs règles tactiques générales et démontrer qu’elles sont la seule voie de la victoire. Si le Parti doit donc définir les termes et les limites de sa tactique, ce n’est pas par désir de théoriser et de schématiser les mouvements complexes qu’il pourra être amené à entreprendre, mais en raison d’une nécessité pratique et organisationnelle. Une telle définition peut sembler restreindre ses possibilités d’action mais elle seule garantit l’unité organique de son intervention dans la lutte prolétarienne, et c’est pour ces raisons tout à fait concrètes qu’elle doit être décidée (…)
« 47 – (…) La tactique du Parti communiste n’est jamais dictée par des a priori théoriques ou par des préoccupations éthiques ou esthétiques, mais uniquement par le souci de conformer les moyens aux fins et à la réalité du processus historique, selon cette synthèse dialectique de doctrine et d’action qui est le patrimoine d’un mouvement appelé à devenir le protagoniste du plus vaste renouvellement social, le chef de la plus grande guerre révolutionnaire ».
Citation 139 – Thèses de la Gauche au III Congrès du PC d’Italie (Thèses de Lyon) -1926
« I – 3. Action et tactique du parti (…) On doit dire hautement que dans certaines situations passées, présentes et à venir, le prolétariat a été, est et sera nécessairement en majorité sur une position non révolutionnaire – position d’inertie ou de collaboration avec l’ennemi selon les cas – mais que malgré tout, le prolétariat reste partout et toujours la classe potentiellement révolutionnaire et dépositaire des possibilités d’insurrection, dans la mesure où existe en son sein le Parti Communiste et où, sans jamais renoncer à aucune possibilité de s’affirmer et de se manifester de façon cohérente, ce parti sait éviter les voies qui semblent plus faciles pour conquérir une popularité immédiate, mais qui le détourneraient de sa tâche, enlevant au prolétariat le point d’appui indispensable à sa reprise révolutionnaire. C’est sur ce terrain marxiste et dialectique, jamais sur le terrain esthétique et sentimental, que doit être repoussée la formule opportuniste bestiale disant qu’un Parti Communiste est libre d’adopter tous les moyens et toutes les méthodes. En assurant que c’est précisément parce qu’il est communiste, c’est-à-dire sain dans ses principes et son organisation, que le parti peut se permettre les manœuvres politiques les plus acrobatiques, on oublie que pour nous le parti est en même temps un facteur et un produit du développement historique, et que face aux forces de ce dernier le prolétariat se comporte comme un matériau encore plus plastique. Ce ne sont pas les justifications tortueuses que les chefs du parti avanceront pour expliquer certaines “manœuvres” qui l’influenceront, mais bien des effets réels, qu’il faut savoir prévoir en utilisant surtout l’expérience des erreurs passées. C’est uniquement par une action correcte dans le domaine tactique et en s’interdisant les chemins de traverse grâce à des normes d’action précises et respectées que le parti se préservera des dégénérescences, et jamais simplement par des credo théoriques et par des sanctions organisatives (…)
« Elaborer la tactique communiste selon une méthode non pas dialectique, mais formaliste serait renier Lénine et Marx. Ce serait une erreur grossière de prétendre que les moyens doivent correspondre aux fins, non pas par leur enchaînement historique et dialectique dans le processus de développement, mais d’après une ressemblance et une analogie d’aspect qu’ils pourraient prendre d’un point de vue immédiat et quasi, dirions-nous, éthique, psychologique et esthétique. Il ne faut pas commettre en matière de tactique la même erreur que les anarchistes et les réformistes en matière de principes quand ils jugent absurde que l’abolition des classes et du pouvoir d’Etat passent à travers la domination de classe et la dictature du prolétariat, et que l’abolition de toute violence sociale se réalise à travers l’emploi de la violence offensive et défensive visant à renverser le pouvoir actuel et à protéger celui prolétarien. De même, il serait faux de prétendre qu’un parti révolutionnaire doive être à tout moment pour la lutte, quel que soit le rapport entre les forces favorables et hostiles ; qu’en cas de grève, par exemple, les communistes ne puissent rien préconiser d’autre que sa poursuite illimitée ; qu’un communiste doive s’interdire certains moyens comme la dissimulation, la ruse, l’espionnage, etc., pare qu’ils manquent de noblesse ou sont peu sympathiques. La critique du marxisme et de Lénine à ce pseudo-révolutionnarisme superficiel qui empoisonne le mouvement prolétarien est un effort pour résoudre les problèmes tactiques sans recourir à ces critères stupides et sentimentaux, et elle est désormais partie intégrante de l’expérience du mouvement communiste (…)
« La critique de l’ “infantilisme” ne signifie pas que l’indétermination, le chaos et l’arbitraire doivent régner en matière de tactique, et qu’en somme “tous les moyens sont bons” pour atteindre nos buts. Dire que l’accord entre les moyens employés et le but à atteindre est garanti par la nature révolutionnaire du parti, par la contribution qu’apportent à ses décisions des hommes remarquables ou des groupes ayant derrière eux une brillante tradition, est un jeu de mots étranger au marxisme, car il fait abstraction des répercussions qu’ont sur le parti les moyens eux mêmes employés pour son action dans le jeu dialectique des causes et des effets. On oublie en outre que le marxisme nie toute valeur aux “intentions” qui dictent leurs initiatives aux individus et aux groupes, sans compter que, du fait des expériences sanglantes du passé, ces intentions pourront toujours inspirer des “soupçons”, au sens non injurieux du terme.
« Dans son livre sur l’infantilisme, Lénine dit que les moyens tactiques doivent être choisis à l’avance en fonction du but révolutionnaire final et grâce à une vision claire de la lutte historique du prolétariat et de son aboutissement. Il montre qu’il serait absurde d’écarter tel ou tel moyen tactique sous le prétexte qu’on le trouve “laid” ou qu’il mérite le nom de “compromis” et qu’il faut au contraire établir si ce moyen répond ou non à ce but. Leur activité collective pose et posera toujours cette question au parti et à l’Internationale qui ont la tâche formidable de la résoudre. En matière de principes théoriques, nous pouvons dire que Marx et Lénine nous ont légué un solide héritage, sans vouloir prétendre pour autant que le communisme n’a plus aucune recherche théorique nouvelle à accomplir. En matière tactique, par contre, on ne peut pas en dire autant, même après la révolution russe et l’expérience des premières années de la nouvelle Internationale qui a été trop tôt privée de Lénine. Le problème de la tactique est trop vaste pour qu’on puisse le résoudre à l’aide des réponses simplistes et sentimentales des communistes “infantiles”, et il doit être approfondi avec la contribution de tout le mouvement communiste international et à la lumière de toute son expérience ancienne et récente. On ne va ni contre Marx ni contre Lénine quand on affirme que la solution de ce problème doit tendre à l’établissement de règles d’action qui, sans être aussi vitales et fondamentales que les principes, seront néanmoins obligatoires non seulement pour les militants, mais pour les organes dirigeants du mouvement, qui envisageront les différents développements possibles des situations afin de tracer avec toute la précision possible la ligne d’action du parti en fonction d’aspects déterminés.
« L’étude et la compréhension des situations sont nécessaires pour prendre des décisions tactiques, parce qu’elles permettent de signaler au mouvement que l’heure de telle action prévue dans toute la mesure du possible a sonné, mais elles n’autorisent en aucun cas l’arbitraire des chefs, l’ “improvisation” ou des “surprises”. Nier la possibilité de prévoir les grandes lignes de la tactiques – non de prévoir les situations, ce qui n’est pas possible avec une certitude absolue, mais de prévoir ce que nous devrons faire dans les différentes hypothèses possibles des situations objectives – revient à nier la tâche du parti et nier du même coup la seule garantie que nous ayons qu’en toutes circonstances ses militants et les masses répondront aux ordres du centre dirigeant ».
Citation 140 – Les perspectives de l’après-guerre en relation avec la plate-forme de 1945 du Parti – 1946
« (…) Le caractère tout à fait central de notre position, et qui nous distingue de celles de tous les opportunistes et les déserteurs de la lutte de classe contre lesquels nous luttons depuis des décennies, est que nous établissons selon des lignes très nettes les directives d’action du parti face aux tournants prévisibles et parmi les plus impressionnants du cours historique du monde capitaliste que nous combattons. Il doit être totalement exclu pour le parti, et, si ce dernier est à la hauteur de sa tâche, pour la classe qu’il personnifie également, que lorsqu’éclatent des événements mêmes grandioses et des cataclysmes historiques, les centres dirigeants et les groupes organisatifs aient à découvrir lors du déroulement de ces événements un choix de direction et l’acceptation de mots d’ordre d’action opposés à ceux solidement établis et suivis par le mouvement.
« Telle est la condition pour qu’un mouvement révolutionnaire puisse non seulement resurgir mais éviter d’être submergé lors de crises comme celles du social-nationalisme de 1914 et du national-communisme imposé par Moscou dans la phase historique de la seconde guerre (…)
« L’essence de la tâche pratique du Parti et de sa possibilité d’influer sur les rapports de force en action et sur la succession des événements se trouve précisément non dans l’improvisation et la cogitation de remèdes et manœuvres habiles au fur et à mesure que de nouvelles situations se présentent, mais dans la stricte continuité entre ses positions critiques et ses paroles de propagande et de bataille au cours de la succession et de l’opposition des différentes phases du devenir historique ».
Citation 141 – Nature, fonction et tactique du parti révolutionnaire de la classe ouvrière – 1947
« (…) Les principes et les doctrines n’existent pas en soi, comme une base établie avant l’action ; ils se forment au contraire dans un processus parallèle à celui de l’action. Ce sont leurs intérêts matériels opposés qui jettent les groupes sociaux dans la lutte pratique, et c’est de l’action suscitée par ces intérêts matériels que naît la théorie qui devient le patrimoine caractéristique du parti. Que viennent à changer les rapports d’intérêts, les stimulants et la direction pratique de l’action, et la doctrine du parti sera du même coup modifiée et déformée.
« Croire que, du seul fait qu’elle a été codifiée dans un texte programmatique et que l’organisation du parti a été dotée d’un encadrement strict et discipliné, la doctrine du parti est devenue intangible et sacrée, et que par conséquent on peut se permettre d’emprunter des directions variées et de recourir à de multiples manœuvres dans le domaine de l’action tactique, signifie simplement qu’on ne voit pas de façon marxiste quel est le véritable problème à résoudre pour parvenir au choix des méthodes d’action (…)
« Il est aujourd’hui possible, sans rappeler l’ensemble des arguments développés dans les discussions d’alors, de conclure que le bilan de la tactique trop élastique et trop manœuvrière a été non seulement négatif, mais désastreux (…)
« On doit chercher la cause de ces revers dans le fait que les divers mots d’ordre tactiques successifs pleuvaient sur les partis et leurs cadres comme autant d’improvisations inattendues, sans que l’organisation communiste soit le moins du monde préparée aux différentes éventualités. Or, les plans tactiques du parti ne peuvent ni ne doivent devenir le monopole ésotérique de cercles dirigeants ; définissant au contraire par avance l’attitude correspondant aux diverses situations prévisibles, ils doivent être étroitement liés à la cohérence théorique, à la conscience politique des militants, aux traditions du mouvement, et doivent imprégner l’organisation de telle sorte qu’elle soit toujours préparée à l’avance et qu’elle puisse prévoir quelles seront les réactions de la structure unitaire du parti devant les événements favorables ou défavorables du cours de la lutte. Ce n’est pas avoir une conception plus complète et plus révolutionnaire du parti que d’en attendre autre chose ou plus, que de croire qu’il peut résister à des coups de gouvernails imprévus dans le domaine de la tactique ; au contraire, comme le prouvent les faits historiques, c’est là le processus classique défini par le terme d’opportunisme, qui amène le parti révolutionnaire, ou bien à se dissoudre et à faire naufrage dans l’influence défaitiste de la politique bourgeoise, ou bien à se trouver plus vulnérable et plus désarmé devant la répression ».
Citation 142 – Théorie et action – Réunion de Forli du 28 décembre 1952
« I – 1. Etant donnée la situation actuelle où l’énergie révolutionnaire est tombée au niveau le plus bas, le Parti a pour tâche pratique d’examiner le cours historique de toute la lutte ; il est erroné de définir ceci comme un travail de type littéraire ou intellectuel et de l’opposer à on ne sait quelle descente dans le vif de l’action des masses (…)
« – 6. Comme un retour soudain des masses à une organisation efficace pour une offensive révolutionnaire n’est donc pas pensable, le meilleur résultat à attendre des temps à venir est de reproposer des véritables buts et des véritables revendications prolétariennes et communistes, et de réaffirmer la leçon selon laquelle tout changement tactique improvisé au fil des situations successives sous prétexte d’exploiter les données inattendues de chacune d’elles, n’est rien d’autre que du défaitisme.
« – 7. Le stupide actualisme-activisme qui adapte ses actions et ses mouvements aux données immédiates du jour, véritable existentialisme de parti, doit être remplacé par la reconstruction d’un pont solide reliant le passé au futur et dont le parti se donne les grandes lignes une fois pour toute, interdisant non seulement aux militants mais surtout aux chefs toute recherche et découverte tendancieuse de “voies nouvelles”.
« – 8. Cette façon de faire, surtout quand elle décrie et déserte le travail doctrinal et la restauration théorique, qui sont aussi nécessaires aujourd’hui qu’ils le furent pour Lénine en 1914-18, sous prétexte que l’action et la lutte sont primordiales, aboutit à la destruction de la dialectique et du déterminisme marxistes en remplaçant l’immense recherche historique des moments rares et des points cruciaux sur lesquels faire levier, par un volontarisme déchaîné qui n’est finalement que la pire et la plus crasse adaptation au statu quo et à ses perspectives immédiates misérables (…)
« – 11.Un tel travail est long et difficile et il nécessite des années ; mais d’autre part le rapport de forces de la situation mondiale ne pourra pas se renverser avant des décennies. Tout esprit, stupide et faussement révolutionnaire, visant à une aventure rapide, doit donc être repoussé avec dédain car il est propre à ceux qui ne savent pas tenir leur position révolutionnaire, et qui comme maints exemples de l’histoire des déviations, abandonne la grande route pour les sentiers équivoques du succès à brève échéance ».
Citation 143 – Considérations sur l’activité organique du parti quand la situation générale est défavorable – 1965
« 5 – Le rapport existant entre les solutions tactiques (qui ne doivent pas aller à l ’encontre des principes doctrinaux et théoriques) et le développement multiforme des situations objectives, qui sont, en un sens, extérieures au parti, est certainement très variable ; mais comme on peut le voir dans les Thèses de Rome sur la tactique qui sont un projet de thèses pour la tactique internationale, la Gauche a soutenu que le parti doit dominer et prévoir ce rapport ».
Chapitre 2 – Élément prioritaire de la tactique : autonomie absolue du parti
Citation 144 – La tactique de l’Internationale Communiste – 1922
« IV – (…) Nous croyons qu’un tel plan se fonde sur une contradiction et contient pratiquement les éléments d’une immanquable faillite. Il est indubitable que le Parti communiste doit proposer d’utiliser également les moments non conscients des grandes masses et ne peut s’adonner à une prédication négative purement théorique quand il se trouve en présence de tendances générales à aller vers d’autres voies d’actions qui ne sont pas celles propres à sa doctrine et à sa praxis. Mais cette utilisation devient profitable si en se mettant sur le terrain où se meuvent les grandes masses et en travaillant ainsi à un des deux facteurs essentiels du succès révolutionnaire, on est certain de ne pas compromettre l’autre facteur non moins indispensable à l’existence et au renforcement progressif du parti et de l’encadrement de la partie du prolétariat qui se trouve déjà sur le terrain où agissent les mots d’ordre du parti (…)
« Si un jour, après une période plus ou moins longue d’événements et de luttes, la masse ouvrière constate finalement que toute tentative de sauvetage est inutile si on ne se bat pas contre la machine même de l’appareil étatique bourgeois, et que l’organisation du Parti Communiste et celles des mouvements qui le flanquent (comme l’encadrement syndical et celui militaire) se soient gravement compromises précédemment dans la lutte, le prolétariat se trouverait ainsi privé des armes mêmes de sa lutte, de la contribution indispensable de cette minorité qui possède la vision claire des tâches à accomplir et qui, pour l’avoir depuis longtemps possédée sans la perdre de vue, s’est entraînée et armée au sens large du terme, ce qui est indispensable pour la victoire des grandes masses.
« Nous pensons que ceci surviendrait, démontrant ainsi la stérilité de tout plan tactique comme ceux que nous examinons, si le Parti Communiste assumait de façon prédominante et bruyante des attitudes politiques telles qu’elles annuleraient ou invalideraient son caractère intangible de parti d’opposition par rapport à l’Etat et aux autres partis politiques (…)
« L’attitude et l’activité d’opposition politique du Parti Communiste ne sont pas un luxe doctrinal, mais, comme nous le verrons, une condition concrète du processus révolutionnaire.
« En effet activité d’opposition signifie prêcher constamment nos thèses sur l’insuffisance de toute action de conquête démocratique du pouvoir et de toute lutte politique qui se place sur le terrain légal et pacifique ; elle signifie aussi de lui être fidèle dans la critique continue et dans la séparation de responsabilité de l’œuvre des gouvernements et des partis légaux ; et formation, exercice et entraînement d’organes de lutte que seul un parti anti-légalitaire comme le nôtre peut construire, en dehors et contre le mécanisme qui est celui de la défense bourgeoise (…)
« Sous cet aspect, fidèles à la plus éclatante tradition de l’Internationale Communiste, nous ne jugeons pas les partis politiques selon le critère avec lequel il est juste de juger les organismes économiques syndicaux, c’est-à-dire selon le champ de recrutement de leurs effectifs et la classe dans laquelle ce recrutement s’accomplit, mais selon le critère de leurs attitudes envers l’Etat et son mécanisme représentatif. Un parti qui s’arrête volontairement aux limites de la légalité, c’est-à-dire qu’il ne conçoit pas d ’autre action politique que celle que l’on peut expliquer sans user de violence civile vis-à-vis des institutions de la constitution démocratique bourgeoise, n’est pas un parti prolétarien, mais un parti bourgeois ; et dans un certain sens le seul fait qu’un mouvement politique (comme celui syndicaliste ou démocratique), même s’il se place en dehors des limites de la légalité, refuse d’accepter le concept de l’organisation étatique de la force révolutionnaire prolétarienne, soit la dictature, suffit à porter un tel jugement négatif.
« Il ne se trouve ici que l’énonciation de la plate-forme défendue par notre parti : front unique syndical du prolétariat, opposition politique incessante envers le gouvernement bourgeois et tous les partis légaux (…) »
« V – (…) La bourgeoisie et ses alliés travaillent à persuader le prolétariat que dans sa lutte pour améliorer ses conditions de vie, il n’est pas nécessaire de se servir de moyens violents, et que ses armes se trouvent dans l’emploi pacifique de l’appareil démocratique représentatif et dans l’orbite des institutions légales. Ces inférences sont extrêmement dangereuses pour le sort de la révolution parce qu’il est certain qu’elles tomberont à un moment, mais, au moment de leur chute et en raison de celle-ci, les masses ne donneront pas leur soutien à la lutte contre l’appareil légal et étatique bourgeois au moyen de la guerre révolutionnaire, ni ne proclameront ni n’appuieront la dictature de classe, unique moyen d’écraser la classe adverse. La réticence et l’inexpérience du prolétariat dans l’utilisation de ces armes déterminantes tourneront au complet avantage de la bourgeoisie : détruire chez le plus grand nombre possible de prolétaires cette répugnance subjective à porter à l’adversaire les coups décisifs, et le préparer aux exigences d’une telle action, est par contre la tâche du Parti Communiste. Il est illusoire de poursuivre ce but par la préparation idéologique et par des exercices de guerre de classe et ceci jusqu’au dernier prolétaire ; il est indispensable de le garantir par la formation et la consolidation d’un organisme collectif dont l’œuvre et l’attitude sur ce terrain constituent un appel à la plus grande partie possible de travailleurs, afin que, possédant un point de référence et d’appui, la désillusion inévitable qui dispersera demain les mensonges démocratiques soit suivie d’une conversion efficace aux méthodes de lutte révolutionnaire (…)
« Le chemin de la révolution devient une impasse si le prolétariat, avant de constater que le rideau bariolé de la démocratie aux manières libérales et populaires cache les bastions de fer de l’Etat de classe, doit aller jusqu’au bout sans se munir de moyens capables de démolir l’ultime et décisif obstacle, jusqu’à ce que se précipitent sur lui de la forteresse de la domination bourgeoise les troupes féroces de la réaction. Le parti est nécessaire à la victoire révolutionnaire comme est nécessaire que bien avant une minorité du prolétariat commence à clamer sans cesse aux autres prolétaires qu’il faut s’armer pour la bataille suprême, qu’elle s’arme elle-aussi et se dresse pour la lutte qui sera inévitable. C’est précisément pour cela que le Parti, afin d’accomplir sa tâche spécifique, ne doit pas seulement prêcher et démontrer par des raisonnements que la voie pacifique et légale est une voie insidieuse, mais doit “empêcher” la partie la plus avancée du prolétariat de s’endormir dans l’illusion démocratique ; il doit encadrer cette dernière dans des formations qui d’une part commencent à se préparer aux exigences techniques de la lutte en affrontant sporadiquement les actions réactionnaires bourgeoises, d’autre part s’habituent elles-mêmes et une large partie des masses environnantes aux exigences idéologiques et politiques de l’action décisive en critiquant de façon incessante les partis social-démocrates et en luttant contre eux à l’intérieur du syndicat (…)
« Pour toutes ces raisons, notre Parti soutient qu’on ne parle pas d’alliance sur le terrain politique avec d’autres partis, mêmes s’ils se disent “prolétariens”, ni ne souscrit à des programmes qui impliquent une participation du Parti communiste à la conquête démocratique de l’Etat. Ceci n’exclut pas qu’on puisse poser et envisager comme réalisables par la pression du prolétariat des revendications qui se réaliseraient par le biais de décisions du pouvoir politique de l’Etat, et que les social-démocrates démocrates disent vouloir et pouvoir réaliser au travers de ce dernier, puisqu’une telle action n’abaisse pas le degré d’initiative de lutte directe que le prolétariat a atteint.
« Par exemple, parmi nos revendications pour le front unique à soutenir lors de la grève générale nationale, se trouve l’assistance aux chômeurs par la classe industrielle et l’Etat, mais nous refusons toute complicité avec la grossière tromperie des programmes “concrets” de politique étatique du parti socialiste et des chefs réformistes syndicaux, même si ceux-ci acceptent de les exposer comme programme d’un gouvernement “ouvrier” plutôt que celui dont ils rêvent ensemble aux partis de la classe dominante avec laquelle ils partagent une digne et fraternelle connivence.
« Entre soutenir une mesure (qu’on pourrait appeler “réforme” pour parodier de vieux débats) à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Etat, il y a une formidable différence établie par l’évolution des situations : avec l’action directe des masses à l’extérieur, ou l’Etat ne peut ou ne veut pas céder et on arrivera à la lutte pour le renverser, ou il cède, même en partie, et la méthode de l’action anti-légalitaire sera valorisée et expérimentée ; tandis qu’avec la méthode de la conquête de l’intérieur, même si elle échoue, conformément à ce que nous avons soutenu, il ne sera plus possible de compter sur les forces capables d’assaillir la machine étatique, leur processus d’agrégation autour d’un noyau indépendant ayant été interrompu.
« L’action des grandes masses sur le front unique ne peut donc se réaliser que dans le champ de l’action directe et en accord avec les organes syndicaux de toute catégorie, localité et tendance, et l’initiative de cette agitation revient au Parti Communiste puisque les autres partis, soutenant l’inertie des masses face aux provocations de la classe dominante et exploiteuse, et s’agitant sur le terrain de la légalité étatique et démocratique, montrent qu’ils ont déserté la cause prolétarienne. Ils nous permettent de pousser au maximum la lutte pour conduire le prolétariat à l’action selon la directive et les méthodes communistes, aux côtés du plus humble groupe d’exploités qui demande un morceau de pain ou le défend de l’insatiable avidité patronale, mais contre le mécanisme des institutions actuelles et contre quiconque se place sur leur terrain ».
Citation 145 – Thèses sur la Tactique au II Congrès du PC d’Italie (Thèses de Rome) – 1922
« 30 – Quand les conditions manquent pour une action tactique qu’on peut appeler “directe” – et dont on parlera plus loin – puisqu’elle a le caractère d’un assaut au pouvoir bourgeois par les forces dont dispose le parti communiste, ce dernier – loin de se limiter au prosélytisme et à la propagande purs et simples – doit et peut alors exercer son influence sur les événements à travers ses rapports avec les autres partis et mouvements politiques et sociaux, et en exerçant sur eux sa pression de façon à déterminer un développement de la situation favorable à ses propres buts et à hâter le moment où l’action révolutionnaire décisive sera possible.
« Les initiatives et attitude à adopter en pareil cas constituent un problème délicat. Pour qu’il soit résolu, la première condition est qu’elles ne soient pas et ne puissent sembler aucunement en contradiction avec les nécessités ultérieures de la lutte propre du Parti, selon le programme qu’il est le seul à défendre et pour lequel le prolétariat devra lutter au moment décisif. Toute attitude qui causerait ou comporterait le passage au second plan de l’affirmation intégrale de cette propagande qui n’a pas seulement une valeur théorique mais résulte surtout des positions que le Parti prend quotidiennement dans la lutte prolétarienne réelle, et qui doit mettre continuellement en évidence la nécessité pour le prolétariat d’embrasser le programme et les méthodes communistes ; toute attitude qui ferait de l’obtention de tel ou tel résultat contingent une fin en soi, et non pas un moyen de poursuivre plus avant, conduirait à un affaiblissement de la structure du Parti et à un recul de son influence dans la préparation révolutionnaire des masses ».
« 36 – (…) A ce moment, le Parti communiste pourra agiter ces mêmes revendications en les précisant, en faire un drapeau de la lutte de tout le prolétariat qu’il portera en avant pour forcer les partis qui en parlent par simple opportunisme à s’employer à leur réalisation. Qu’il s’agisse de revendications économiques ou même de caractère politique, le Parti communiste les proposera comme objectif d’une coalition des organisations syndicales. Il évitera cependant la constitution de comités directeurs de lutte et d’agitation dans lesquels il serait représenté et engagé aux côtés d’autres partis politiques ; et tout ceci dans le but de retenir l’attention des masses sur le programme spécifique du communisme et de conserver sa propre liberté de mouvement pour le moment où il devra élargir la plate-forme d’action en débordant les autres partis, abandonnés par les masses après la démonstration de leur impuissance. Le front unique syndical ainsi compris offre la possibilité d’actions d’ensemble de toute la classe travailleuse. De telles actions, la méthode communiste ne peut sortir que victorieuse, car elle est la seule capable de donner un contenu au mouvement unitaire du prolétariat, et la seule qui ne partage pas la moindre responsabilité dans l’œuvre des partis qui affichent un appui verbal à la cause du prolétariat par opportunisme et avec des intentions contre-révolutionnaires ».
Chapitre 3 – La tactique du parti dans le champ européen occidental : les Thèses de Rome de 1922
Citation 146 – Thèses sur la tactique au II Congrès du PC d’Italie (Thèses de Rome) – 1922
« VI – Action tactique “indirecte” du Parti communiste (…) – 31- Dans la phase politico-historique qui correspond au pouvoir démocratique bourgeois, les forces politiques sont généralement divisées en deux courants ou “blocs” : la droite et la gauche, qui se disputent la direction de l’Etat.
« En règle générale les partis sociaux-démocrates, coalitionnistes par principe, adhèrent plus ou moins ouvertement au bloc de gauche. Le Parti communiste n’est pas indifférent aux développements de cette lutte, que ce soit parce qu’elle soulève des points et des revendications qui intéressent les masses prolétariennes et concentrent leur attention, ou parce que sa conclusion par une victoire de la gauche peut réellement aplanir la voie à la révolution prolétarienne (…)
« 32 – Une des tâches essentielles du Parti communiste pour préparer idéologiquement et pratiquement le prolétariat à la lutte révolutionnaire pour la dictature est de critiquer sans pitié le programme de la gauche bourgeoise et tout programme qui voudrait se servir des institutions démocratiques et parlementaires bourgeoises pour résoudre les problèmes sociaux. La plupart du temps, c’est seulement par des falsifications démagogiques que la droite et la gauche bourgeoises parviennent à intéresser le prolétariat à leurs divergences. Les falsifications ne peuvent évidemment être démontrées par la seule critique théorique : c’est dans la pratique et le vif de la lutte qu’elles seront démasquées.
« En règle générale le but des revendications politiques de la gauche n’est nullement de faire un pas en avant pour atteindre un quelconque échelon intermédiaire entre le système économique et politique capitaliste et le système prolétarien. En général, ses revendications politiques tendent à créer de meilleures conditions de fonctionnement et de défense du capitalisme moderne, tant par leur contenu propre que par l’illusion qu’elles donnent aux masses de pouvoir faire servir les institutions présentes à leur émancipation de classe. Cela vaut pour les revendications d’élargissement du droit de vote et autres garanties et perfectionnement du libéralisme, comme pour la politique anticléricale et l’ensemble de la politique franc-maçonne.
« Cela vaut également pour les réformes d’ordre économique et social : ou bien elles ne seront pas réalisées, ou elles ne le seront qu’à la condition et dans le but de faire obstacle à la poussée révolutionnaire des masses.
« 33 – Si l’avènement d’un gouvernement de la gauche bourgeoise ou même d’un gouvernement social-démocrate peut être considéré comme un pas vers la lutte finale pour la dictature du prolétariat, ce n’est pas dans le sens qu’il fournit des bases économiques ou politiques utiles, et moins encore accorde au prolétariat une plus grande liberté d’organisation, de préparation et d’action révolutionnaires. Le Parti communiste a le devoir de proclamer ce qu’il sait grâce non seulement à la critique marxiste, mais à une sanglante expérience : que ces gouvernements ne respecteraient la liberté de mouvement du prolétariat qu’aussi longtemps que ce dernier les appuie et les défend comme ses propres représentants, mais que devant un assaut des masses contre la machine d’Etat démocratique, ils répondraient par la réaction la plus féroce.
« C’est donc dans un tout autre sens que l’avènement de tels gouvernements peut être utile, à savoir dans la mesure où leur œuvre constituera pour le prolétariat une expérience réelle lui permettant de conclure que seule sa propre dictature peut provoquer la défaite du capitalisme. Il est évident que le Parti communiste ne sera en mesure d’utiliser efficacement cette expérience qu’autant qu’il aura dénoncé par avance la faillite de ces gouvernements et conservé une solide organisation indépendante autour de laquelle le prolétariat pourra se regrouper lorsqu’il se verra contraint d’abandonner les groupes et les partis dont il avait en partie initialement soutenu l’expérience gouvernementale.
« 34 – Une coalition du Parti communiste avec les partis de la gauche bourgeoise ou de la social-démocratie nuirait donc à la préparation révolutionnaire du prolétariat et rendrait l’utilisation d’une expérience gouvernementale de la gauche difficile. En outre, elle retarderait pratiquement beaucoup la victoire du bloc de gauche sur celui de droite. En effet, si la clientèle du centre bourgeois que ces deux blocs se disputent s’oriente à gauche, c’est parce qu’elle est à bon droit convaincue que la gauche n’est pas moins conservatrice et ennemie de la révolution que la droite (…)
« 35 – Il est indéniable que le bloc de gauche agite des revendications intéressant les masses et correspondant souvent, dans leur formulation, à leurs exigences réelles. Le Parti communiste ne négligera pas ce fait et ne soutiendra pas la thèse superficielle que de telles concessions sont à refuser, car seules les conquêtes finales et totales de la révolution méritent les sacrifices du prolétariat. Pareille proclamation n’aurait aucun sens, car son seul résultat serait de rejeter ce dernier sous l’influence des démocrates et sociaux-démocrates auxquels il resterait inféodé. Le Parti communiste invitera donc les travailleurs à accepter les concessions de la gauche comme une expérience sur l’issue de laquelle il exprimera les prévisions les plus pessimistes, insistant sur la nécessité pour le prolétariat de ne pas mettre en jeu son indépendance politique et d’organisation, s’il ne veut pas sortir ruiné de l’expérience. Il incitera les masses à exiger des partis sociaux-démocrates qu’ils tiennent leurs engagements, puisqu’ils se portent garants de la possibilité de réaliser les promesses de la gauche bourgeoise. Par sa critique indépendante et ininterrompue,il se préparera à recueillir les fruits du résultat négatif de ces expériences, dénonçant le front unique de toute la bourgeoisie contre le prolétariat révolutionnaire et la complicité des partis soi-disant ouvriers qui, soutenant la coalition avec une partie de la bourgeoisie, se font les agents de celle-ci.
« 36 – Les partis de gauche et en particulier les sociaux-démocrates affichent souvent des revendications d’une nature telle qu’il est utile d’appeler le prolétariat à l’action directe pour les obtenir. En effet, si la lutte était engagée, l’insuffisance des moyens proposés par les sociaux-démocrates pour réaliser leur programme de mesures ouvrières apparaîtrait immédiatement. A ce moment, le Parti communiste pourra agiter ces mêmes revendications en les précisant, en faire un drapeau de la lutte de tout le prolétariat qu’il portera en avant pour forcer les partis qui en parlent par simple opportunisme à s’employer à leur réalisation. Qu’il s’agisse de revendications économiques ou même de caractère politique, le Parti communiste les proposera comme objectif d’une coalition des organisations syndicales. Il évitera cependant la constitution de comités directeurs de lutte et d’agitation dans lesquels il serait représenté et engagé aux côtés d’autres partis, afin de retenir l’attention des masses sur le programme spécifique du communisme et de conserver sa propre liberté de mouvement pour le moment où il devra élargir la plate-forme d’action en débordant les autres partis, abandonnés par les masses après la démonstration de leur impuissance. Le front unique syndical ainsi compris offre la possibilité d’actions d’ensemble de toute la classe travailleuse. De telles actions, la méthode communiste ne peut sortir que victorieuse, car elle est la seule capable de donner un contenu au mouvement unitaire du prolétariat, et la seule qui ne partage pas la moindre responsabilité dans l’œuvre des partis qui affichent un appui verbal à la cause du prolétariat par opportunisme et avec des intentions contre-révolutionnaires.
« 37 – La situation que nous envisageons peut prendre l’aspect d’une attaque de la droite bourgeoise contre un gouvernement démocratique ou social-démocrate. Même dans ce cas, le Parti communiste ne saurait proclamer la moindre solidarité avec des gouvernements de ce genre : s’il les accueille comme une expérience à suivre pour hâter le moment où le prolétariat se convaincra de leurs buts contre-révolutionnaires, il ne peut évidemment les lui présenter comme un conquête à défendre.
« 38 – Il pourra arriver que le gouvernement de gauche laisse des organisations de droite, des bandes blanches de la bourgeoisie mener leurs actions contre le prolétariat et ses institutions et, bien loin de réclamer l’appui de ce dernier, lui refuse le droit de répondre par les armes. Dans ce cas, les communistes dénonceront la complicité de fait, la véritable division du travail entre le gouvernement libéral et les forces irrégulières de la réaction, la bourgeoisie ne discutant plus alors des avantages respectifs de l’anesthésie démocratico-réformiste et de la répression violente, mais les employant toutes les deux à la fois.
« Dans cette situation, le véritable, le pire ennemi de la préparation révolutionnaire est le gouvernement libéral : il fait croire au prolétariat qu’il le défendra pour sauver la légalité afin que le prolétariat ne s’arme ni ne s’organise. Ainsi, le jour où par la force des choses celui-ci sera mis dans la nécessité de lutter contre les institutions légales présidant à son exploitation, le gouvernement pourra l’écraser sans mal en accord avec les bandes blanches.
« 39 – Il peut aussi se produire que le gouvernement et les partis de gauche qui le composent invitent le prolétariat à participer à la résistance armée contre l’attaque de la droite. Cet appel ne peut que cacher un piège. Le Parti communiste l’accueillera en proclamant que l’armement des prolétaires signifie l’avènement du pouvoir et de l’Etat prolétarien, ainsi que la destruction de la bureaucratie étatique et de l’armée traditionnelle, puisque jamais celles-ci n’obéiraient aux ordres d’un gouvernement de gauche légalement instauré dès le moment où il appellerait le peuple à la lutte armée, et que seule la dictature du prolétariat pourrait donc remporter une victoire stable sur les bandes blanches ; En conséquence, le Parti communiste ne pratiquera ni ne proclamera le moindre “loyalisme” à l’égard du gouvernement menacé. Il montrera au contraire aux masses le danger de consolider son pouvoir en lui apportant le soutien du prolétariat contre le soulèvement de la droite ou la tentative de coup d’Etat, c’est-à-dire de consolider l’organisme appelé à s’opposer à l’avance révolutionnaire du prolétariat au moment où celle-ci s’imposera comme la seule issue, en laissant le contrôle de l’armée aux partis gouvernementaux, c’est-à-dire en déposant les armes sans les avoir employées au renversement des formes politiques et étatiques actuelles, contre toutes les forces de la classe bourgeoise.
« VII – Action tactique “directe” du Parti communiste – 40 (…) Mais il est d’autres cas où les besoins immédiats et urgents de la classe ouvrière ne rencontrent qu’indifférence auprès des partis de gauche ou sociaux-démocrates, qu’il s’agisse de conquêtes ou de simple défense. S’il ne dispose pas de forces suffisantes pour appeler directement les masses à l’action en raison de l’influence social-démocrate sur elles, le Parti communiste posera ces revendications de lutte prolétarienne et en appellera pour leur conquête au front unique du prolétariat réalisé sur le terrain syndical, en évitant d’offrir une alliance aux sociaux-démocrates, et même en proclamant qu’ils trahissent jusqu’aux intérêts contingents et immédiats des travailleurs. La réalisation d’une action unitaire trouvera à leur poste les communistes qui militent dans les syndicats, tout en laissant au Parti la possibilité d’intervenir au cas où la lutte prendrait un autre cours, dressant inévitablement contre elle les sociaux-démocrates, et parfois même les syndicalistes et les anarchistes. Si les autres partis prolétariens refusent de réaliser le front unique syndical pour ces revendications, le Parti communiste ne se contentera pas de les critiquer et de démontrer leur complicité avec la bourgeoisie. Pour détruire leur influence, il devra surtout participer en première ligne aux actions partielles du prolétariat que la situation ne manquera pas de susciter et dont les objectifs seront ceux pour lesquels le Parti communiste avait proposé le front unique de toutes les organisations locales et de toutes les catégories. Cela lui permettra de démontrer concrètement qu’en s’opposant à l’extension des mouvements, les dirigeants sociaux-démocrates en préparent la défaite (…) »
Chapitre 4 – Refus de blocs, alliances, fronts entre partis
Citation 147 – La tactique de l’Internationale Communiste – 1922
« II – (…) La tactique du front unique comme nous la concevons ne contient au contraire pas du tout ces éléments de renonciation de notre part. Ils demeurent seulement comme un danger possible : nous pensons que celui-ci devient prépondérant si la base du front unique est portée hors du champ de l’action directe prolétarienne et de l’organisation syndicale pour envahir le champ parlementaire et gouvernemental, et nous dirons pour quelles raisons qui sont liées au développement logique de cette tactique.
« Le front unique prolétarien ne veut pas dire un banal comité mixte de représentants de divers organismes en faveur desquels les communistes abdiquent leur indépendance et leur liberté d’action pour la troquer contre un certain degré d’influence sur les mouvements d’une masse plus grande que celle qui les suivrait s’ils agissaient tout seuls. C’est bien autre chose.
« Nous proposons le front unique parce que nous sommes sûrs que la situation est telle que les mouvements d’ensemble de tout le prolétariat, quand celui-ci se pose des problèmes qui n’intéressent pas seulement une catégorie ou une localité, mais toutes, ne peuvent se réaliser que dans un sens communiste, c’est-à-dire dans le même sens que nous leur donnerions s’il dépendait de nous de guider tout le prolétariat. Nous proposons la défense des intérêts immédiats et du traitement qui est actuellement fait au prolétariat contre les attaques du patronat, car cette défense, qui n’a jamais été en contradiction avec nos principes révolutionnaires, ne peut se faire qu’en préparant et en réalisant l’offensive avec tous ses développements révolutionnaires comme nous les avions fixés à l’avance (…)
« V – (…) L’expérience social-démocrate doit être utilisée dans certaines situations par les communistes, mais on ne peut concevoir cette utilisation comme un fait subit qui surviendrait à la fin de l’expérience, mais comme le résultat d’une critique incessante que le Parti communiste aura développée sans cesse, et pour laquelle une séparation précise des responsabilités est indispensable.
« D’où notre concept que le Parti communiste ne peut jamais abandonner son attitude d’opposition politique à l’Etat et aux autres partis, opposition considérée comme un élément de son œuvre de construction des conditions subjectives de la révolution, qui est sa raison d’être même. Un parti communiste qui se confond avec les partis de la social-démocratie pacifiste et légalitaire dans une campagne politique parlementaire ou gouvernementale n’assume plus la tâche du parti communiste.
Citation 148 – Thèses de la Gauche au III Congrès du PC d’Italie (Thèses de Lyon) – 1926
« I – 3 (…) Il y a, dans la question générale de la tactique, une autre erreur qui rappelle nettement la position opportuniste classique réfutée par Marx et par Lénine. Elle consiste à prétendre qu’en cas de luttes entre classes et organisations politiques ne se plaçant pas encore sur son terrain spécifique, le parti doit choisir celle des deux forces qui est la plus favorable à l’évolution historique générale et la soutenir et s’allier avec elle plus ou moins ouvertement, sous le prétexte que les conditions de la révolution prolétarienne totale qui surviendra à la fin (et dont le parti sera le facteur, le moment venu) mûriront uniquement grâce à une évolution des formes politiques et sociales.
« Avant tout, c’est la base d’une telle politique qui fait défaut : le schéma typique, fixé dans ses moindres détails, d’une évolution sociale et politique préparant au mieux l’avènement final du communisme appartient au “marxisme” des opportunistes, c’est le fondement de la diffamation de la révolution russe et du mouvement communiste actuel par les divers Kautsky. On ne peut même pas établir d’une façon générale que les conditions les plus propices à un travail fécond du parti communiste se trouvent réalisées par certains types du régime bourgeois, les plus démocratiques par exemple. S’il est vrai que des mesures réactionnaires, de “droite”, ont arrêté plusieurs fois la marche du prolétariat, il n’est pas moins vrai, et beaucoup plus fréquent, que la politique libérale, de gauche, des gouvernements bourgeois, a souvent étouffé la lutte de classe et détourné la classe ouvrière d’entreprendre des actions décisives. Une évaluation plus exacte, vraiment conforme à la rupture du marxisme avec les sortilèges de la démocratie, l’évolutionnisme et le progressisme, montre seulement que la bourgeoisie tente d’alterner ses méthodes et ses partis de gouvernement en fonction de son intérêt contre-révolutionnaire, et qu’elle y réussit souvent. Toute notre expérience nous montre d’ailleurs que lorsque le prolétariat s’est passionné pour les péripéties de la politique bourgeoise, l’opportunisme a toujours triomphé.
« En second lieu, même s’il est vrai que certains changements de gouvernement dans le cadre du régime actuel facilitent le développement ultérieur de l’action du prolétariat, l’expérience montre à l’évidence que cela est soumis à une condition expresse : l’existence d’un parti qui ait prémuni les masses contre les désillusions qui ne manqueront pas de suivre ce qui se présentait comme un succès immédiat, et pas seulement la simple existence de ce parti, mais sa capacité d’agir, avant même le déclenchement de la lutte dont nous parlons, avec une autonomie qui saute aux yeux des prolétaires, car ils ne le suivront qu’en fonction de son attitude concrète et non pas sur la base des schémas qu’il lui serait commode d’adopter officiellement. En présence de luttes qui ne peuvent encore aboutir à la victoire prolétarienne, le parti ne se fera donc pas le gérant de transformations et de réalisations qui n’intéressent pas directement la classe qu’il représente et il ne renoncera ni à son caractère propre ni à son action autonome pour participer à une espèce de société d’assurance au bénéfice de tous les mouvements politiques soi-disant “rénovateurs” ou de tous les systèmes politiques et les gouvernements menacés par un gouvernement prétendument “pire”.
« On brandit souvent contre les exigences de cette ligne d’action la formule de Marx selon laquelle “les communistes appuient tout mouvement dirigé contre les conditions sociales existantes” ou l’argumentation de Lénine contre “la maladie infantile du communisme“. L’utilisation que l’on essaie d’en faire à l’intérieur de notre mouvement ne diffère pas, au fond, des tentatives constantes des révisionnistes et des centristes à la Bernstein ou à la Nenni de tourner les révolutionnaires marxistes en dérision au nom de Marx et de Lénine.
« Deux observations doivent être faites. Avant tout, ces positions de Marx et de Lénine ont une portée historique contingente puisqu’elles se réfèrent à l’Allemagne non encore bourgeoise en ce qui concerne Marx, et à la Russie tsariste pour l’expérience bolchevique illustrée par Lénine dans son ouvrage. Ce n’est pas sur ces seules bases que doit se fonder la solution du problème de la tactique dans des conditions classiques : prolétariat en lutte contre une bourgeoisie capitaliste pleinement développée. En second lieu, l’appui dont parle Marx (la même chose vaut pour les “compromis” dont parle Lénine, qui préférait ce terme plus par coquetterie de magnifique dialecticien marxiste qu’autre chose, lui qui reste le champion d’une intransigeance non pas formelle, mais tout entière tendue vers un but immuable) est un appui et un compromis à des mouvements encore contraints de se frayer leur voie par l’insurrection contre les formes du passé, même si cela est en contradiction avec les idéologies et la volonté éventuelles de leurs dirigeants : l’intervention du Parti communiste s’effectue donc sur le terrain de la guerre civile, ainsi qu’en témoignent les positions de Lénine dans la question des paysans et des nationalités, dans l’épisode de Kornilov et dans cent autres. Enfin, même en dehors de ces deux observations, le sens de la critique de l’ “infantilisme” par Lénine et de tous les textes marxistes sur la souplesse de la politique révolutionnaire n’est nullement en contradiction avec le fait qu’ils ont volontairement élevé une barrière contre l’opportunisme, défini par Engels puis par Lénine comme l’ “absence de principes”, c’est-à-dire comme l’oubli du but final (…) »
Citation 149 – La plate-forme politique du Parti communiste international – 1945
« 7 – La classe prolétarienne italienne n’a aucun intérêt, ni particulier, ni général, ni immédiat, ni historique, à appuyer la politique des groupes et des partis, qui, profitant non de leurs forces propres, mais de la ruine militaire du gouvernement fasciste, exercent aujourd’hui le simulacre de pouvoir que le vainqueur en armes a cru devoir laisser à l’appareil étatique italien. Le Parti, expression des intérêts prolétariens, doit refuser à tous ces groupes, non seulement sa collaboration au gouvernement, mais tout consentement à leurs proclamations doctrinales, historiques et politiques parlant de solidarité nationale des classes, de lutte unifiée entre partis bourgeois et soi-disant prolétariens sur les mots d’ordre de liberté, de démocratie et de guerre au fascisme et au nazisme.
« Le refus du Parti à toute collaboration politique ne concerne pas seulement les organes du gouvernement, mais aussi les Comités de Libération, et tout autre organisme ou combinaison similaire sur la même base politique ou sur une quelconque base différente (…)
« 21 – Le parti prolétarien, en Italie comme dans le monde entier, doit se distinguer de la confrérie de tous les autres mouvements politiques, ou mieux, des pseudo-partis d’aujourd’hui, par son interprétation historique fondamentale du phénomène de la démocratie et du fascisme et par son appréciation originale de leurs rapports en tant que types d’organisation du monde moderne.
« A son origine, qui remonte environ à cent ans en arrière, le mouvement communiste devait et pouvait, afin d’accélérer tout mouvement déclenché contre les conditions sociales existantes, admettre l’alliance avec les partis démocratiques, car ceux-ci avaient alors un rôle historique révolutionnaire. Aujourd’hui, ce rôle est depuis longtemps épuisé, et ces mêmes partis ont une fonction contre-révolutionnaire. Le Communisme, malgré les défaites du prolétariat dans des batailles décisives, a accompli en tant que mouvement des pas gigantesques.
« Sa caractéristique actuelle est d’avoir historiquement rompu et dénoncé (depuis que le capitalisme est devenu impérialiste ; depuis que la première guerre mondiale a révélé la fonction contre-révolutionnaire des démocrates et social-démocrates) toute politique d’action parallèle, même momentanée, avec la démocratie. Dans la situation qui succédera à la présente crise, le Communisme, ou bien se retirera de la scène historique englouti dans les sables mouvants de la “démocratie progressive”, ou bien il agira et luttera tout seul.
« Le Parti révolutionnaire du prolétariat, en Italie et dans le monde, ne resurgira que dans la mesure où il se distinguera de tous les autres partis, et avant tout, du faux communisme qui se réclame du régime actuel de Moscou, dans la tactique politique. Il dénoncera impitoyablement le défaitisme de toutes les prétendues manœuvres de pénétration et d’encerclement qui sont présentées comme une adhésion passagère aux objectifs des autres partis et mouvements et que l’on justifie en promettant, dans le secret du cercle fermé des adhérents, que ces manœuvres ne servent qu’à affaiblir et à circonscrire l’adversaire et qu’à un certain moment, on rompra les alliances et les ententes pour passer à l’offensive de classe. Cette méthode s’est avérée seulement capable de conduire à la désagrégation du Parti révolutionnaire, à l’incapacité de la classe ouvrière à lutter pour ses propres buts et à la dispersion de ses meilleures énergies dans une lutte qui n’assure des résultats et des conquêtes qu’à ses ennemis.
« Comme il y a un siècle dans le Manifeste, les communistes dédaignent de dissimuler leurs principes et leurs buts et déclarent ouvertement que ces buts ne pourront être atteints qu’avec la chute violente de toutes les organisations sociales qui ont existé jusqu’à aujourd’hui.
« On pourrait émettre l’hypothèse que dans la phase actuelle de l’histoire mondiale, des groupes bourgeois démocratiques conservent un reste de fonction historique en ce qui concerne les problèmes de la libération nationale, de la liquidation d’îlots arriérés de féodalisme et autres résidus semblables de l’histoire. Mais même dans ce cas, le développement d’une telle tâche ne serait pas favorisé par l’abdication du mouvement communiste et par son adaptation passive à ces revendications démocratiques qui ne sont pas siennes. C’est au contraire en vertu de l’opposition implacable des prolétaires communistes à l’apathie et à la fainéantise irrémédiables des groupes petit-bourgeois et des partis bourgeois de gauche, que cette tâche pourrait être développée de la manière la plus décisive et la plus concluante, pour faire place à une phase ultérieure de la crise bourgeoise.
« En correspondance avec ces directives qui ont une entière valeur sur le terrain mondial, et dans la terrible situation de dissolution qui frappe actuellement tous les cadres sociaux, toutes les classes et les partis, du point de vue doctrinal et pratique, le mouvement communiste en Italie doit représenter un violent rappel et une clarification impitoyable de la situation.
« Fascistes et antifascistes, royalistes et républicains, libéraux et socialistes, démocrates et catholiques, qui se stérilisent chaque jour davantage dans des débats vides de tout sens théorique, dans des rivalités méprisables, dans des manœuvres des marchés répugnants, devraient ainsi recevoir un défi impitoyable qui les obligeât tous à mettre à nu la réalité des intérêts de classe, nationaux et étrangers, qu’ils représentent et à rendre compte de leur tâche historique si, par aventure, ils en avaient encore une.
« Si dans la désagrégation et la fragmentation actuelles de tous les intérêts collectifs et de groupe, une nouvelle cristallisation de forces politiques combattant ouvertement, est encore possible en Italie, la renaissance du Parti prolétarien révolutionnaire pourra alors déterminer une situation nouvelle.
« Lorsque ce mouvement, qui sera le seul à proclamer ses buts maxima de classe, son totalitarisme de parti et l’âpreté des limites qui le séparent des autres, aura tourné la boussole politique dans la direction du nord révolutionnaire, tous les autres seront obligés de reconnaître la voie qui est la leur (…) »
Citation 150 – Nature, fonction et tactique du Parti révolutionnaire de la classe ouvrière – 1947
« L’expérience pratique des crises opportunistes et des luttes conduites par les groupes marxistes de gauche contre les révisionnistes de la II Internationale et contre les déviations progressives de la III Internationale a montré qu’on ne peut conserver intacts le programme, la tradition politique et la solidité d’organisation du parti si celui-ci applique une tactique qui, ne serait-ce que dans la forme, comporte des attitudes et des mots d’ordre acceptables par les mouvements politiques opportunistes.
« De même, tout flottement, tout relâchement dans le domaine doctrinal trouve son reflet dans une tactique et une action opportunistes.
« Par conséquent, le parti se distingue de tous les autres, ennemis déclarés ou prétendus cousins, et même de ceux qui prétendent recruter leurs adhérents dans les rangs de la classe ouvrière, en ce que sa praxis politique rejette les manœuvres, les combinaisons, les alliances, les blocs qui se forment traditionnellement sur la base de postulats et de mots d’ordre contingents communs à plusieurs partis.
« Cette position du parti a une valeur essentiellement historique, et elle le distingue dans le domaine tactique de tous les autres, au même titre que son appréciation originale de la période que traverse actuellement la société capitaliste.
« Le parti révolutionnaire de classe est le seul à comprendre que les postulats économiques, sociaux et politiques du libéralisme et de la démocratie sont aujourd’hui anti-historiques, illusoires et réactionnaires, et que le monde en est à la phase où, dans les grands pays, l’organisation libérale disparaît et cède la place au système fasciste, plus moderne.
« Par contre, dans la période où la classe capitaliste n’avait pas amorcé son cycle libéral et devait encore renverser le vieux pouvoir féodal, ou même lorsque certaines phases essentielles de son expansion – encore libérale dans le domaine économique, et démocratique dans celui du pouvoir d’Etat – restaient encore à parcourir dans des pays importants, une alliance transitoire des communistes était compréhensible et admissible : dans le premier cas, avec des partis qui étaient ouvertement révolutionnaires, anti-légalitaires et organisés pour la lutte armée, et dans le second avec des partis qui assumaient encore un rôle assurant des conditions utiles et réellement “progressives” pour que le régime capitaliste avance plus rapidement sur le chemin qui doit le conduire à sa chute.
« Ce changement de tactique des communistes correspond donc au passage d’une période historique à une autre ; il ne peut être émietté dans une casuistique locale et nationale, ni aller se perdre dans l’analyse des incertitudes complexes que comporte indubitablement le cycle historique du capitalisme, sous peine d’aboutir à la pratique fustigée par Lénine dans Un pas en avant deux pas en arrière.
« La politique du parti prolétarien est avant tout internationale (et cela le distingue de tous les autres) depuis que, pour la première fois, son programme a été formulé et qu’est apparue l’exigence historique de son organisation effective. Comme le dit le Manifeste, les communistes, en appuyant tout mouvement révolutionnaire contre l’ordre social et politique existant, mettent en avant et font valoir, en même temps que la question de la propriété, les intérêts communs à tout le prolétariat, qui sont indépendants de la nationalité.
« Tant qu’elle ne fut pas dévoyée par le stalinisme, la stratégie révolutionnaire des communistes inspira une tactique internationale visant à enfoncer le front bourgeois dans le pays où apparaissent les meilleures possibilités, en mobilisant dans ce but toutes les ressources du mouvement.
« Par conséquent, la tactique des alliances insurrectionnelles contre les vieux régimes se termine historiquement avec le grand fait révolutionnaire de la révolution russe qui élimina le dernier appareil étatique et militaire imposant de caractère non capitaliste.
« Après cette phase, la possibilité, même théorique, de tactique des blocs doit être formellement et centralement dénoncée par le mouvement révolutionnaire international.
« L’importance excessive donnée, durant les premières années de vie de la III Internationale, à l’application de la tactique russe aux pays à régime bourgeois stable, et aussi à ceux extra-européens et coloniaux, fut la première manifestation de la réapparition du péril révisionniste.
« La seconde guerre impérialiste et ses conséquences, déjà évidentes, se caractérisent par l’influence prépondérante, étendue à toutes les aires du monde, même celles où subsistent les formes les plus arriérées de société indigène, non pas tant des puissantes formes économiques capitalistes, que du contrôle politique et militaire inexorable qu’exercent les grandes centrales impériales du capitalisme – pour l’instant rassemblées dans une gigantesque coalition qui inclut l’Etat russe.
« En conséquence, les tactiques locales ne peuvent être que des aspects de la stratégie révolutionnaire générale, qui doit avant tout restaurer la clarté programmatique du parti prolétarien mondial, puis tisser à nouveau le réseau de son organisation dans chaque pays.
« Cette lutte se développe dans une ambiance où triomphent les illusions et les séductions de l’opportunisme : la propagande en faveur de la croisade pour la liberté contre le fascisme dans le domaine idéologique, et dans la pratique politique les coalitions, les blocs, les fusions et les revendications illusoires présentées de concert par les directions des innombrables partis, groupes et mouvements.
« Proclamer que l’histoire a rejeté irrévocablement la pratique des accords entre partis, qu’il s’agit là d’une directive essentielle et fondamentale et non pas d’une simple réaction contingente aux saturnales opportunistes et aux combinaisons acrobatiques des politiciens, est le seul moyen pour que les masses prolétariennes comprennent la nécessité de la reconstruction du parti révolutionnaire fondamentalement différent de tous les autres.
« Même pour des phases transitoires, aucun des mouvements auxquels participe le parti ne doit être dirigé par un super-parti ou par un organisme supérieur coiffant un groupe de partis affiliés.
« Dans la phase historique moderne de la politique mondiale, les masses prolétariennes ne pourront se mobiliser de nouveau pour des buts révolutionnaires qu’en réalisant leur unité de classe autour d’un parti unique et compact dans la théorie, dans l’action, dans la préparation de l’assaut insurrectionnel, dans la gestion du pouvoir.
« Toute manifestation, même limitée, du parti doit faire apparaître aux masses que cette solution historique constitue le seul moyen de s’opposer victorieusement au renforcement international de la domination économique et politique de la bourgeoisie et de sa capacité – non définitive, mais grandissante aujourd’hui – de maîtriser les contradictions et les convulsions qui menacent l’existence de son régime ».
Chapitre 5 – Totalitarisme
Citation 151 – Plate-forme politique du Parti communiste international – 1945
« 4 – La position politique centrale du Parti Communiste Internationaliste dans tous les pays ne sera pas d’attendre, de pousser et de revendiquer par l’agitation, la reconstitution de l’organisation libérale et démocratique de la bourgeoisie, propre à la période dépassée d’un équilibre social transitoire. Ceci avait déjà été établi pour la période de guerre et durant la lutte apparente des régimes bourgeois qui se définissaient comme démocratique contre les formes fascistes de gouvernement capitaliste. Cela s’applique également à l’actuelle période d’après-guerre, dans laquelle les Etats vainqueurs hériteront et adopteront la même politique fasciste après une conversion plus ou moins habile et plus ou moins brusque de leur propagande.
« Le Parti repousse donc toute collaboration avec des partis bourgeois et pseudo-prolétariens qui brandissent le postulat faux et trompeur de la substitution de régimes de « véritable » démocratie au fascisme.
« Cette politique est avant tout illusoire parce que pour tout le temps de sa survivance le monde capitaliste ne pourra plus s’organiser dans des formes libérales, mais s’orientera toujours plus, dans les différents pays, vers de monstrueuses unités étatiques, armées d’une police de classe toujours plus forte et exprimant impitoyablement la concentration économique du patronat ; cette politique est en second lieu défaitiste, parce que (même si des formes démocratiques pouvaient encore avoir dans quelques secteurs secondaires du monde moderne une brève survivance) elle sacrifie à la poursuite de ce postulat démocratique les caractéristiques vitales de beaucoup les plus importantes du mouvement, en ce qui concerne la doctrine, l’autonomie organisationnelle de classe, et la tactique capable de préparer et d’aplanir le chemin de la lutte révolutionnaire finale, but essentiel du Parti ; en troisième lieu elle est contre-révolutionnaire, en ce qu’elle accrédite aux yeux du prolétariat des idéologies, des groupes sociaux et des partis, dont la substance est le scepticisme et l’impuissance à rejoindre les buts de cette démocratie qu’ils professent dans l’abstrait ; dont la seule fonction et le seul but (correspondant pleinement à ceux des mouvements fascistes) est de conjurer à n’importe quel prix la marche indépendante et l’assaut direct des masses exploitées aux fondements économiques et juridique du système bourgeois ».
Citation 152 – Les perspectives de l’après-guerre en relation avec la plate-forme du parti – 1946
« (…) Ainsi les conclusions auxquelles peut parvenir une critique marxiste, libre des influences et dégénérescences opportunistes depuis l’aube du conflit aujourd’hui terminé, sur la vacuité et l’inconsistance du matériel d’agitation utilisé par les démocraties bourgeoises et le faux Etat prolétarien russe, et avec eux par tous les mouvements qui s’en inspiraient et le soutenaient, apparaissent aujourd’hui faciles et banales après la terrible désillusion subie par les masses qui dans une large mesure avaient cru en ces déclarations. La thèse que la guerre contre les Etats fascistes et la victoire de leurs adversaires n’auraient pas ranimé les idylles dépassées et stériles du libéralisme et de la démocratie bourgeoise, mais auraient signé l’affirmation mondiale du mode d’existence moderne du capitalisme, qui est monopoliste, impérialiste, totalitaire et dictatorial, est aujourd’hui une thèse accessible à tout le monde ; mais cinq ou six années en arrière elle aurait pu être énoncée et défendue seulement par les groupes d’avant-garde révolutionnaire restés strictement fidèles aux lignes historiques de la méthode de Marx et de Lénine.
« La force du Parti politique de classe du prolétariat doit surgir de l’efficience de ces anticipations, qui concernent dans le même temps la critique et le combat, et de la confirmation qu’elles proviennent du déroulement des faits et non du jeu des compromis, des accords, des blocs dont vit la politique parlementaire et bourgeoise.
« Le nouveau Parti de classe International surgira avec une véritable efficacité historique, et offrira aux masses prolétariennes la possibilité d’une rescousse, uniquement s’il sait engager toutes ses attitudes futures selon une ligne de fer en cohérence avec les précédentes batailles classistes et révolutionnaires.
« Par conséquent, même en attribuant une importante maximale à la critique des positions erronées que les partis soi-disant socialistes et communistes ont données, durant la guerre, à leur interprétation des événements, à leur propagande, et à leur comportement tactique, et en revendiquant celle qui aurait dû être la restauration d’une vision politique classiste dans la période de guerre, le Parti doit aujourd’hui tracer également les lignes interprétatives et tactiques correspondant à la situation de la soi-disant paix qui a succédé à l’arrêt des hostilités (…) »
« La future guerre comme croisade anti-totalitaire – (…) Ici aussi on voudra prouver aux prolétaires que le régime de la liberté parlementaire est une conquête qui les intéresse, un patrimoine historique qu’ils risquent de perdre et qui est menacé, comme hier par l’impérialisme teutonique ou nippon, demain par celui de Moscou.
« Face à cette propagande et à l’invocation du front unique de guerre au nom de la liberté, auquel adhéreront, parmi mille nuances petite-bourgeoises, les socialistes du type II Internationale (qui pendant la trêve temporaire deviendront anti-russes comme ils le furent pour d’autres motifs à l’époque de Lénine), de nombreux arnarchisants, les divers démocrate sociaux à fond bigot et confessionnel qui infestent tous les pays, le Parti prolétarien de classe répondra par l’opposition la plus résolue à la guerre, par la dénonciation de ses propagandistes, et, partout où il pourra, par la lutte directe de classe établie sur celle de l’avant-garde révolutionnaire dans tous les pays.
« Et ceci en cohérence avec l’évaluation spécifique et critique du développement de la phase historique présente selon laquelle, tandis que le régime russe n’est pas un régime prolétarien, et l’Etat de Moscou est devenu un des secteurs de l’impérialisme capitaliste, sa forme centralisée et totalitaire apparaît cependant plus moderne que celle dépassée et agonisante de la démocratie parlementaire ; et la restauration anachronique de la démocratie à la place des régimes totalitaires à l’intérieur des limites du devenir capitaliste, n’est pas un postulat que le prolétariat doit défendre.
« Ce postulat est d’ailleurs contraire au chemin historique général, et n’est pas réalisé dans les guerres impérialistes par le victoire militaire des Etats qui s’en font les partisans ».
Citation 153 – Le cycle historique de la domination politique de la bourgeoisie – 1947
« (…) Puisque, au fur et à mesure qu’augmentait le potentiel de la production industrielle, croissait le nombre d’armées du travail, la conscience critique du prolétariat se précisait, et ses organisations se renforçaient, la classe bourgeoise dominante, parallèlement aux transformation de sa praxis économique de libérale en interventionniste, a la nécessité d’abandonner sa méthode de tolérance apparente aux idées et aux organisations politiques pour une méthode de gouvernement autoritaire et totalitaire ; et c’est là que se trouve le sens général de l’époque actuelle. La nouvelle direction de l’administration bourgeoise du monde fait levier sur le fait indéniable que toutes les activités humaines, en raison de l’effet même des progrès de la science et de la technique, se déroulent par l’autonomisme des initiatives isolées, propre aux sociétés moins modernes et complexes, vers l’institution de réseaux de plus en plus étroits de rapports et de dépendances dans tous les domaines, qui graduellement couvrent le monde entier.
« L’initiative privée a accompli des prodiges et battu des records depuis les audacieux premiers navigateurs jusqu’aux entreprises téméraires et féroces des colonisateurs des régions les plus lointaines du monde. Mais maintenant il cède le pas face à la prédominance des formidables entrelacements d’activités coordonnées dans la production des marchandises, dans leur distribution, dans la gestion des services collectifs, dans la recherche scientifique dans tous les domaines.
« Une autonomie d’initiatives dans la société qui dispose de la navigation aérienne, des radio-communications, du cinéma, de la télévision, toutes ces découvertes étant d’application exclusivement sociale, est impensable.
« Par conséquent, la politique de gouvernement de la classe dominante, depuis plusieurs décennies dans cette partie et avec un rythme toujours plus décisif, évolue également vers des formes de contrôle strict, de direction unitaire, d’organisation hiérarchique fortement centralisée. Ce stade et cette forme politique moderne, superstructure qui naît du phénomène économique, monopoliste et impérialiste prévu par Lénine depuis 1916 avec l’affirmation que les formes politiques de la phase capitaliste la plus récente ne peuvent exercer que la tyrannie et l’oppression, cette phase qui tend à remplacer généralement dans le monde moderne celle du libéralisme démocratique classique, ne peut être autre chose que le fascisme.
« Confondre la naissance de cette nouvelle forme politique imposée par les temps, conséquence et condition inévitable de la survie du système capitaliste d ’oppression face à l’érosion de ses contrastes internes avec un retour réactionnaire des forces sociales des classes féodales, qui menacent de remplacer les formes démocratiques bourgeoises par une restauration des despotismes de l’ « ancien régime », est une énorme erreur scientifique et historique ; alors que la bourgeoisie a mis depuis des siècles hors combat et anéanti dans la plus grande partie du monde ces forces sociales féodales.
« Quiconque ressent tant soit peu l’effet d’une telle interprétation et en suit tant soit peu les suggestions et les préoccupations est en dehors du champ et de la politique communiste.
« La nouvelle forme par laquelle le capitalisme bourgeois administrera le monde, jusqu’au moment où la révolution du prolétariat le renversera, fait son apparition selon un processus qui n’est pas déchiffré par les banales et scolastiques méthodes du critique philistin.
« Les marxistes n’ont jamais tenu compte de l’objection selon laquelle le premier exemple de pouvoir prolétarien doit être donné par un pays industriel avancé et non par la Russie tsariste et féodale, dans la mesure où l’alternance des cycles de classe est un fait international et le jeu de forces à l’échelle mondiale, qui se manifeste localement là où concourent les conditions historiques favorables (guerres, défaites, survie excessive de régimes décrépis, bonne organisation du Parti révolutionnaire, etc.).
« On doit encore moins s’étonner quand les manifestations du passage du libéralisme au fascisme peuvent présenter dialectiquement chez chaque peuple les successions les plus variées, puisqu’il s’agit d’un passage moins radical dans lequel la classe dominante ne change pas mais seulement la forme de sa domination.
« Le fascisme peut donc se définir du point de vue économique comme une tentative d’auto-contrôle et d’auto-limitation du capitalisme tendant à freiner par une discipline centralisée les pointes les plus alarmantes des phénomènes économiques qui conduisent à rendre incurables les contradictions du système.
« On peut définir d’un point de vue social la tentative de la bourgeoisie, née avec la philosophie et la psychologie de l’autonomisme absolu et de l’individualisme, de se donner une conscience collective de classe, et d’opposer ses rangs et encadrements politiques et militaires aux forces de classe prolétariennes qui la menacent.
« Politiquement, le fascisme constitue le stade dans lequel la classe dominante dénonce comme inutiles les schémas de la tolérance libérale, proclame la méthode du gouvernement d’un seul parti, et liquide les vieilles hiérarchies de serviteurs du capital trop gangrenés par l’usage des méthodes de la tromperie démocratique.
« Idéologiquement, enfin, le fascisme (et avec ceci il se révèle ne pas être non seulement une révolution, mais non plus une ressource historique, universelle et sûre, de la contre-révolution bourgeoise) ne renonce pas, parce qu’il ne peut le faire, à déployer une mythologie de valeurs universelles et, tout en les ayant dialectiquement renversées, fait siens les postulats libéraux de la collaboration des classes, parle de nation et non de classe, proclame l’équivalence juridique des individus, veut faire gober le fait que son organisation étatique repose sur toute la collectivité sociale (…)
« Comme Lénine l’a établi, dans le diagnostic économique, celui qui s’illusionne sur le fait que le capitalisme monopoliste et étatique puisse rétrograder au capitalisme libéral des premières formes classiques, est un réactionnaire ; de même aujourd’hui il est clair qu’est également réactionnaire celui qui évoque le mirage d’une réaffirmation de la politique libérale démocratique opposée à celle de la dictature fasciste, avec laquelle, à un certain point de l’évolution, les forces bourgeoises écrasent par une tactique frontale les organisations autonomes de classe du prolétariat.
« La doctrine du parti prolétarien doit poser comme son point cardinal la condamnation de la thèse selon laquelle, face à la phase politique fasciste de la domination bourgeoise, doit être donnée le mot d ’ordre de retour au système parlementaire démocratique de gouvernement, tandis qu’à l’opposé la perspective révolutionnaire affirme que la phase totalitaire bourgeoise épuise rapidement sa tâche et se soumet à l’irruption révolutionnaire de la classe ouvrière, laquelle, loin de pleurer sur la fin sans remède des libertés bourgeoises mensongères, en vient à écraser par la force la Liberté de posséder, d’opprimer et d’exploiter, bannière du monde bourgeois, depuis sa naissance héroïque dans les flammes de la révolution anti-féodale puis son devenir dans la phase pacifiste de la tolérance libérale, jusqu’à ce qu’elle jette impitoyablement le masque dans la bataille finale pour la défense des institutions, du privilège et de l’exploitation patronale.
« La guerre en cours a été perdue par les fascistes, mais gagnée par le fascisme. Malgré l’emploi à une très vaste échelle des boniments démocratiques, le monde capitaliste, ayant sauvé, même dans cette terrible crise, l’intégrité et la continuité historique de ses plus puissantes unités étatiques, réalisera un effort grandiose ultérieur pour dominer les forces qui le menacent, et il réalisera un système toujours plus serré de contrôle des processus économiques et d’immobilisation de l’autonomie de tout mouvement social et politique menaçant de troubler l’ordre constitué. Comme les vainqueurs légitimistes de Napoléon durent hériter de l’organisation sociale et juridique du nouveau régime français, les vainqueurs des fascistes et des nazis, dans un processus plus ou moins bref et plus ou moins clair, reconnaîtront par leurs actes, tout en la niant par des proclamations idéologiques vides, la nécessité d’administrer le monde, terriblement bouleversé par la seconde guerre impérialiste, avec des méthodes autoritaires et totalitaires qui furent expérimentées en premier dans les Etats vaincus.
« Cette vérité fondamentale, plus qu’être le résultat d’analyses critiques difficiles et apparemment paradoxales, se manifeste chaque jour qui passe dans le travail d’organisation pour le contrôle économique, social, politique du monde.
« La bourgeoisie, autrefois individualiste, nationale, libérale, isolationniste, tient ses congrès mondiaux et, comme la Sainte Alliance tenta d’arrêter la Révolution bourgeoise par une internationale de l’absolutisme, aujourd’hui aussi le monde capitaliste tente de fonder son Internationale, qui ne pourra être que centraliste et totalitaire.
« Réussira-t-elle sa tâche essentielle qui, sous le couvert d’une répression de la renaissance du fascisme, est au contraire en fait et de façon de plus en plus manifeste celle de réprimer et de briser la force révolutionnaire de l’Internationale du prolétariat? »
Citation 154 – Tendances et socialisme – 1947
« (…) Le réformisme gradualiste n’est cependant pas mort en une telle phase puisque le capitalisme lui-même avait besoin de lui. Le capitalisme des dernières décennies a présenté des caractéristiques bien connues, et a été analysé dans l’ Impérialisme de Lénine.
« Ces nouvelles formes économiques de liaison, de monopole et de planification l’ont conduit à des formes sociales et politiques nouvelles. La bourgeoisie s’est organisée non seulement comme classe politique mais aussi comme classe sociale ; elle a, de plus, projeté d’organiser elle-même le mouvement prolétarien en l’insérant dans son Etat et dans ses plans, et comme contre-partie elle a mis dans ses programmes la gamme des réformes invoquées depuis longtemps par les chefs gradualistes du prolétariat. Ainsi la bourgeoisie, devenue fasciste, corporatiste, nationale-socialiste, a jeté plus ou moins totalement par dessus bord le système fondé sur la liberté individuelle et la démocratie électorale, système qui lui avait été indispensable lors de son avènement historique, qui était son oxygène mais qui n’était nullement une concession aux classes qu’elles dominaient et exploitaient, ni un milieu utile pour l’action de ces dernières (…)
« Le mouvement communiste en Italie, vigoureux, indépendant, clair dans la théorie et dans la tactique, a pu devenir esclave du totalitarisme soviétique qui intrigue et préoccupe tant Saragat4 et ses associés de l’Initiative, en le déviant de ses positions programmatiques pour obéir à la consigne stupide de lutte pour la liberté en Italie. La liberté, dans son sens moderne, ne sert plus à la bourgeoisie qui se modernise et avance dans l’histoire en resserrant toujours plus les mailles qui étreignent ses individus, ses entreprises, ses initiatives en chaque coin de la terre. Elle d’est débarrassée de son arme, désormais inutile, de la liberté individuelle, et elle a empoigné notre arme, celle des révolutionnaires prolétariens, la socialité, le classisme, l’organisation, en nous l’arrachant des mains. Notre réponse ne peut pas consister à ramasser son arme usée et émoussée et à livrer avec celle-ci une lutte aussi insensée et désespérée que celle de la petite boutique contre l’usine mécanisée, que celle de la pirogue contre la canonnière ou de la torpille humaine contre la bombe atomique (…)
« Dans tous les cas, la supériorité historique relative de la version soviétique est dans son totalitarisme, progressiste, parce que planificateur et favorisant la centralisation, avec des pointes brillantes de rendement technique, et parce qu’il n’est pas embarrassé de scrupules sur les tolérances libérales. Et alors pourquoi donc s’offenser de l’épithète de totalitaire, pourquoi prêcher une démocratie à usage externe et la déclarer progressiste ? La raison est purement démagogique, c’est la course à qui exploitera le mieux l’élan de la campagne commune – la plus grande tromperie de l’histoire humaine – contre le monstre fasciste, modèle de ses vainqueurs.
« La clé qui permet de remettre tous ces messieurs à leur place est donc simple ; la succession n’est pas : fascisme, démocratie, socialisme – elle est au contraire : démocratie, fascisme, dictature du prolétariat ».
Citation 155 – Le cours historique du mouvement de classe du prolétariat – 1947
« (…) Le capitalisme, au stade impérialiste, comme il cherche à dominer avec un réseau central de contrôle ses contradictions économiques et à coordonner dans un énorme appareil étatique le contrôle de tous les faits sociaux et politiques, modifie ainsi son action vis à vis des organisations ouvrières. Dans un premier temps, la bourgeoisie les avait condamnées ; dans un second temps, elle les avait autorisées et laissées croître ; dans un troisième temps, elle comprend qu’elle ne peut ni les supprimer, ni les laisser se développer sur une plate-forme autonome, et se propose de les encadrer par n’importe quel moyen dans son appareil d’Etat, dans cette appareil qui, exclusivement politique au début du cycle, devient à l’époque de l’impérialisme un appareil politique et économique en même temps, transformant l’Etat des capitalistes et des patrons en Etat-capitaliste et Etat-patron. Dans ce vaste système bureaucratique se créent des postes de prison dorée pour les chefs du mouvement prolétarien. Au travers de mille formes d’arbitres sociaux, d’institutions d’assistance, d’organismes avec des fonctions apparentes d’équilibre entre les classes, les dirigeants du mouvement ouvrier cessent de s’appuyer sur des forces autonomes, et vont être absorbés dans la bureaucratie de l’Etat (…)
« Le mouvement d’organisation économique du prolétariat se verra emprisonné, exactement de la même façon inaugurée par le fascisme, c’est-à-dire avec une tendance à la reconnaissance juridique des syndicats, ce qui signifie leur transformation en organes de l’Etat bourgeois. Il deviendra évident que le plan d’anéantissement du mouvement ouvrier, propre au révisionnisme réformiste (labourisme en Angleterre, économisme en Russie, syndicalisme pur en France, syndicalisme réformiste à la Cabrini-Bonomi et ensuite Rigola-D’Aragona en Italie) coïncide en substance avec celui du syndicalisme fasciste, du corporatisme de Mussolini, et du national-socialisme de Hitler. La seule différence est que la première méthode correspond à une phase où la bourgeoisie pense seulement à se défendre contre le danger révolutionnaire, la seconde à la phase où, en raison de l’augmentation de la pression prolétarienne, la bourgeoisie passe à l’offensive. Dans aucun de ces deux cas elle avoue faire un travail de classe, mais elle proclame toujours vouloir satisfaire certaines exigences économiques des travailleurs, et vouloir réaliser une collaboration de classe (…)
« Au lieu d’un monde de liberté, la guerre aura amené un monde où l’oppression est plus grande. Quand le nouveau système fasciste, apporté par la phase impérialiste la plus récente de l’économie bourgeoise, lança son chantage politique et son défi militaire aux pays où le mensonge passéiste libéral pouvait encore circuler, survivant d’une phase historique dépassée, ce défi ne laissait au libéralisme agonisant aucune alternative favorable : ou les Etats fascistes auraient gagné la guerre ou leurs adversaires l’auraient gagnée, mais à condition d’adopter la méthodologie politique du fascisme. Aucun conflit entre les deux idéologies ou entre deux conceptions de la vie sociale, mais le processus nécessaire de l’arrivée de la nouvelle forme du monde bourgeois, plus accentuée, plus totalitaire, plus autoritaire, plus déterminée à n’importe quel effort pour sa conservation et contre la révolution (…)
« Face à cette nouvelle construction du monde capitaliste, le mouvement des classe prolétariennes pourra réagir seulement s’il comprend qu’on ne peut ni ne doit regretter le stade terminé de la tolérance libérale, de l’indépendance souveraine des petites nations, mais que l’histoire offre une seule voie pour éliminer toutes les exploitations, toutes les tyrannies et les oppressions ; et cette voie est celle de l’action révolutionnaire de classe, qui dans chaque pays, dominateur ou vassal, place les classes des travailleurs contre la bourgeoisie locale, dans une complète autonomie de pensée, d’organisation, d’attitudes politiques et d’actions de combat, et unit, par delà les frontières de tous les pays, en paix et en guerre, dans des situations considérées comme normales ou exceptionnelles, les forces des travailleurs du monde entier en un seul organisme, dont l’action ne s’arrêtera pas tant que les institutions du capitalisme ne seront pas complètement détruites ».
Chapitre 6 – Électionnisme-Abstentionnisme – Aucune solidarité avec la défense de la démocratie
Citation 156 – Thèses de la Gauche au III Congrès du PC d’Italie (Thèses de Lyon) – 1926
« III, 2 – Orientation politique de la Gauche communiste (…) Dès la fin de la guerre, l’extrême-gauche s’exprima par le journal Il Soviet qui, le premier, exposa et défendit l’orientation de la révolution russe en luttant contre ses interprétations anti-marxistes, opportunistes, syndicalistes et anarchisantes, et posa correctement les problèmes essentiels de la dictature du prolétariat et du rôle du parti, en soutenant dès le début la nécessité d’une scission dans le parti socialiste.
« Ce même groupe défendait l’abstentionnisme électoral, mais ses conclusions furent repoussées au II Congrès de l’Internationale. Toutefois, cet abstentionnisme ne dérivait pas d’erreurs théoriques anti-marxistes de type anarcho-syndicaliste comme le prouvent les sévères polémiques menées contre la presse anarchiste. La tactique abstentionniste était préconisée avant tout dans les conditions politiques de la démocratie parlementaire complète, car celle-ci crée des difficultés particulières à la conquête des masses à la juste compréhension du mot d’ordre de dictature du prolétariat, difficultés que l’Internationale continue, croyons-nous, de sous-estimer.
« D’autre part, l’abstentionnisme était proposé en fonction de l’imminence de grandes luttes mettant en mouvement les plus grandes masses du prolétariat (éventualité qui a malheureusement disparu aujourd’hui), et non pas comme une tactique valable partout et toujours.
« Avec les élections de 1919, le gouvernement bourgeois de Nitti ouvrit une immense soupape à la pression révolutionnaire, et détourna la poussée du prolétariat et l’attention du parti en exploitant ses traditions d’électoralisme effréné. L’abstentionnisme du Soviet fut alors la seule réaction juste contre les véritables causes du désastre qui suivit pour le prolétariat.
« Au Congrès de Bologne (octobre 1919), la minorité abstentionniste fut seule à poser correctement le problème de la scission avec les réformistes ; elle tenta en vain de s’entendre sur ce point avec une partie des maximalistes, en renonçant pour cela à faire de l’abstentionnisme une question préalable. Après l’échec de cette tentative et jusqu’au II Congrès, la fraction abstentionniste fut la seule qui travailla à l’échelle nationale pour la formation du parti communiste.
« Ce fut donc ce groupe qui représenta l’adhésion spontanée, à partir de son expérience et de ses traditions propres, de la gauche du prolétariat italien aux directives de Lénine et du bolchevisme qui triomphaient alors dans la révolution russe ».
Citation 157 – Plate-forme du Parti Communiste International – 1945
« 17 – La substitution de la république à la monarchie ne représente pas une solution au brûlant problème social qui se pose en Italie ; de la même manière, on ne peut pas non plus considérer comme telle la convocation d’une Assemblée représentative élue à pouvoirs constituants. Tout d’abord, l’influence d’une telle Assemblée aurait des limites très restreintes : car après les forces militaires d’occupation, les forces armées (définies et disposées à l’avance par l’organisation de paix qui suivra le conflit actuel et entrera en vigueur dans les Etat satellites) resteront en permanence sur le territoire où cette Assemblée devrait exercer une pleine souveraineté. De toute façon, quelle que puisse être la tactique du Parti, la future constitution de l’Etat italien sera dictée par les vainqueurs et ne résultera aucunement de la consultation des citoyens. La liste des membres de l’Assemblée sera établie dans les coulisses par l’intrigue et des compromis politiques ; elle devra non seulement s’inspirer des principes programmatiques de celui-ci, mais encore proclamer ouvertement qu’en aucun cas la consultation électorale ne peut offrir aux classes exploitées la possibilité d’exprimer réellement leurs besoins et leurs intérêts et encore moins de consister en la gestion du pouvoir politique.
« Le Parti se distinguera de tous les autres partis italiens du moment, tout d’abord parce qu’il ne se portera pas sur le marché des combines et des coalitions électorales ; ensuite, parce qu’il repoussera par principe et a priori, cette position d’abdication (que les autres partis soutiendront) selon laquelle le programme politique à réaliser et à accepter sans résistance ultérieure serait celui qui prévaudra au sein de la majorité numérique de l’Assemblée et qui est encore inconnu ; enfin parce que, à l’encontre de ces partis, dans l’hypothèse abstraite (mais pratiquement certaine) où la victoire électorale laisserait survivre les institutions fondamentales du capitalisme, sous la forme constitutionnelle actuelle, le Parti – tout en n’étant qu’une minorité du point de vue démocratique – continuera sa lutte pour abattre du dehors ces institutions.
« Seule la conjoncture historique et le rapport de forces (et non l’autorité des majorités constitutionnelles) détermineront la portée de cette lutte qui, suivant les possibilités de la dynamique de classe, va de la critique théorique à la propagande d’opposition politique, à l’agitation anti-capitaliste incessante et jusqu’à l’assaut révolutionnaire armé.
« Le Parti dénoncera surtout comme contre-révolutionnaire tout mouvement qui, en vue d’une agitation plus facile et de succès électoraux, déclare utile de simuler à l’avance une obéissance à la souveraine validité de la consultation parlementaire, et prétend être capable de passer de cette politique équivoque (que l’on a bien souvent expérimentée dans l’histoire et qui chaque fois a entraîné la corruption et le désarmement des énergies révolutionnaires) à une attaque contre le régime établi.
« Dans les élections locales, le Parti ne doit pas, pour des intérêts contingents, s’écarter de l’objectif général qui consiste à se distinguer de toutes les autres et à assumer la responsabilité et la position des forces prolétariennes et à poursuivre d’une manière conséquente l’agitation de ses revendications historiques générales.
« Dans des phases plus mûres de la situation, qui ne peuvent visiblement se développer qu’en étroite connexion avec la situation des différents pays d’Europe, le Parti se prépare et prépare les masses à la constitution des Soviets, à la fois organes représentatifs sur une base de classe et organes de lutte, et à l’élimination de tout droit de représentation pour les classes économiquement exploiteuses.
« En ce qui concerne la construction des organismes prolétariens de toute nature, d’avant et d’après la Révolution, le Parti ne fait aucune distinction entre les travailleurs des deux sexes. Le problème du vote de la femme dans le régime représentatif actuel est pour le Parti un problème secondaire ; il ne peut en effet être posé en dehors du terrain critique où l’exercice du droit de vote apparaît comme une pure fiction juridique dans un milieu ou l’inégalité économique crée des assujettissements insurmontables : un de ceux-ci est l’assujettissement du sexe féminin, dont l’émancipation n’est concevable que dans une économie qui ne sera pas de type personnel et familial ».
Citation 158 – Les perspectives de l’après-guerre en relation avec la Plate-forme du Parti – 1946
« (…) L’opposition marxiste au futur opportunisme de guerre. L’attitude préconisée par notre mouvement, dans la future troisième guerre impérialiste possible, est donc celle de refuser et de repousser, dans les deux camps de la grande lutte, tout mot d’ordre ayant le caractère de “défensisme”5 (terme déjà bien connu et adopté par Lénine dans la bataille critique et politique contre l’opportunisme du premier cycle 1914-18) et contre tout “intermédisme”, terme que nous utilisons pour qualifier la prétention d’indiquer comme objectif principal et préalable de la force et des efforts du prolétariat révolutionnaire, non pas d’abattre ses oppresseurs de classe, mais de réaliser certaines conditions dans les modes d’organisation de la société actuelle qui lui offriraient un terrain plus favorable aux conquêtes ultérieures.
« L’aspect “défensiste” de l’opportunisme consiste dans l’assertion que la classe ouvrière, dans l’actuel ordre social, tout en étant la classe que celles supérieures dominent et exploitent, court mille fois le danger de voir empirer de façon générale ses conditions si certaines caractéristiques de l’ordre social actuel sont menacées.
« Nous avons ainsi vu des dizaines de fois les hiérarchies défaitistes du prolétariat l’appeler à abandonner la lutte classiste et accourir, coalisé avec d’autres forces sociales et politiques sur le terrain national ou mondial, pour défendre les postulats les plus divers : la liberté, la démocratie, le système représentatif, la patrie, l’indépendance nationale, le pacifisme unitaire, etc, etc, jetant ainsi par dessus bord les thèses marxistes selon lesquelles le prolétariat, seule classe révolutionnaire, considère toutes ces formes du monde bourgeois comme les meilleures armures dont le privilège capitaliste se revêt tour à tour, et sait qu’il n’a rien à perdre que ses chaînes dans la lutte révolutionnaire. Ce prolétariat, transformé en gestionnaire de patrimoines historiques précieux, en sauveur des idéaux perdus de la politique bourgeoise, est celui que l’opportunisme “défensiste” a consigné, encore plus misérable et esclave qu’avant, à ses ennemis de classe dans la crise ruineuse survenue durant la première et la seconde guerre impérialiste.
« La corruption opportuniste en prenant l’aspect de l’ “intermédisme” se présente non plus seulement sous le caractère négatif de la protection d’avantages dont la classe ouvrière jouissait et qu’elle pourrait perdre, mais sous l’aspect plus suggestif de conquêtes préliminaires qu’elle pourrait réaliser – avec évidemment l’aide complaisante et généreuse de la partie la plus moderne et la plus évoluée de la bourgeoisie et de ses partis – en se plaçant sur des positions qui lui permettront de faire un bond pour atteindre ses plus grandes conquêtes. L’ “intermédisme” triompha sous mille formes, en se précipitant toujours dans la méthode de la collaboration de classe, de la guerre révolutionnaire à laquelle Mussolini appelait les socialistes italiens en 1914, à l’insurrection partisane et à la démocratie progressive, que les transfuges de la III Internationale ont créées durant la guerre récente comme succédané à la lutte révolutionnaire et à la dictature du prolétariat, et pire encore en masquant ce trafic de principes par l’application de la tactique élastique qu’ils attribuent à Lénine. On trouve des formes non différentes de cette méthode dans les expressions peu compréhensibles et vides de contenu d’ “Europe prolétarienne”, d’ “Etats Unis du monde” et autres substituts équivoques du postulat programmatique central de Marx et de Lénine pour la conquête armée de tout le pouvoir politique par le prolétariat.
« En conclusion, lors de la future fracture possible du front impérialiste mondial, le mouvement politique révolutionnaire ouvrier pourra s’affirmer, résister et repartir pour une insurrection historique seulement s’il sait éviter les deux pièges de l’opportunisme “défensiste” pour lesquels le prolétariat devrait brûler toutes ses munitions : d’un côté du front pour le salut de la liberté représentatif des démocraties occidentales, de l’autre pour le salut du pouvoir prolétarien et communiste russe. De la même façon la condition pour la reprise classiste sera d’avoir une répulsion analogue vis-à-vis de tout “intermédisme” qui veut tromper les masses en leur indiquant la voie pour leur rédemption révolutionnaire ultérieure, d’un côté du front vers l’affirmation de la méthode du gouvernement parlementaire contre le totalitarisme moscovite, de l’autre dans l’extension du régime pseudo-soviétique aux pays du capitalisme de l’Ouest (…) »
Citation 159 – Après la garibaldade – 19486
« (…) Si d’autre part ils avaient gagné, ni Barberousse ni moustache grise7 ne seraient descendus en Italie. Ce ne sont pas les décomptes de votes qui déterminent les situations, mais les facteurs économiques qui se concrétisent dans des positions de pouvoir, dans les contrôles inéluctables sur la production et la consommation, dans des polices organisées et payées, dans des flottes croisant le fer pour leurs maîtres.
« Toute personne élue au gouvernement de la république n’aurait eu d’autre choix que de démissionner, ou se mettre au service des forces capitalistes mondiales qui manient l’état vassal italien. Quant à faire du “sabotage”, c’est une autre illusion sur ce qui est le rôle de porte-drapeau parlementaire. Ce sont les sphères de l’affairisme bourgeois et des hautes magistratures civiles et militaires qui peuvent saboter ceux qui sont à leur merci, les politicards à portefeuille, et non vice versa.
« Le mécanisme électoral est maintenant tombé dans le domaine inexorable du conformisme et de la soumission des masses à l’influence des centres à haut potentiel, comme les grains de limaille de fer s’inclinent docilement le long des lignes de force du champ magnétique. L’électeur n’est pas lié à une confession idéologique, ni une organisation de parti, mais à la suggestion du pouvoir, et dans l’isoloir il ne résout certainement pas les grands problèmes de l’histoire et de la science sociale, mais quatre vingt dix neuf fois sur cent le seul qui est à son portée: qui va gagner? Il en est ainsi pour le joueur de Sisal8; et, plus, celui qui n’a aucune compétence en la matière du jeu et cache ses propres sympathies intimes, y parvient le mieux.
« Ce problème ardu qui consiste à deviner qui est le plus fort, est abordé par le candidat par rapport au gouvernement, le gouvernant par rapport à la scène internationale. L’électeur l’aborde par rapport au candidat qu’il choisit ; il cherche, mais n’apporte pas, un soutien personnel dans la lutte difficile de tous les jours.
« Si cela avait été connu, De Gasperi qui obtint le 17 avril 50 pour cent des voix, en aurait eu 90 pour cent. On parvenait à ceci avec la dialectique des frontistes, et tout argument sérieux était dépassé et galvaudé face à cet énorme : Nous vaincrons! (Et nous pourrons payer, avec l’argent de Pantalone9, des coursiers, des hommes de main, et de gracieux acolytes “indépendants”). Mussolini ne disait pas autre chose ; De Gasperi l’a dit et il le fait sans retenue.
« Toutes les politiques et les tactiques des adversaires des démocrates-chrétiens ont été défaitistes. La longue pratique de l’opportunisme des dirigeants de ces organisations dites de masse a conduit à une situation où n’est plus insérable une avancée progressive, dans la lutte sur le terrain des élections, d’un parti qui a un programme et une attitude d’opposition de principe et qui proclame aux électeurs le rejet de l’illusion que les classes exploitées peuvent tout de même arriver au pouvoir par voie démocratique.
« Aujourd’hui l’électionnisme n’est concevable que sur la base de la promesse du pouvoir, de bribes de pouvoir (…) »
Citation 160 – Thèses caractéristiques du Parti (Thèses de Florence) – 1951
« III, 17. b) Seconde vague opportuniste:1914 (…) En fait, il s’agissait de la réalisation pleine et entière du grand moment historique prévu par le marxisme et par lui seul, et caractérisé par deux phénomènes : d’une part la concentration économique qui, mettant en évidence le caractère social et mondial de la production capitaliste, poussait celle-ci à unifier son mécanisme propre, et d’autre part les conséquences politiques et de guerre sociale qui dérivaient de l’affrontement final entre les classes attendu par le marxisme, mais dont les caractères correspondaient à une situation où la pression exercée par le prolétariat restait toutefois inférieure au potentiel de défense de l’Etat capitaliste de classe.
« Les chefs de l’Internationale, au contraire, firent une grossière confusion historique avec la période de Kérensky en Russie, confusion qui non seulement constituait une grave erreur d’interprétation théorique, mais qui entraîna un véritable bouleversement de tactique. On établit pour le prolétariat et les partis communistes une stratégie de défense et de conservation des conditions existantes, en leur conseillant de former un front avec tous les groupes bourgeois moins aguerris et perspicaces (et par là-même, de bien piètres alliés), qui soutenaient qu’il fallait garantir aux ouvriers certains avantages immédiats et ne pas priver les classes populaires de leurs droits d’association, de vote, etc. L’Internationale ne comprit pas que le fascisme ou le national-socialisme n’avaient rien à voir avec une tentative de retour à des formes despotiques et féodales de gouvernement, ni avec une victoire de prétendues couches bourgeoises de droite opposées à la classe capitaliste plus avancée de la grande industrie, ou avec une tentative de gouvernement autonome de classes intermédiaires entre le patronat et le prolétariat. Elle ne comprit pas davantage que, se libérant du masque répugnant du parlementarisme, le fascisme héritait par contre en plein du réformisme social pseudo-marxiste, et assurait aux ouvriers et autres classes moins favorisées non seulement un minimum vital, mais une série de progrès sociaux et mesures d’assistance, grâce à un certain nombre de mesures et d’interventions de l’Etat de classe effectuées dans l’intérêt de la conservation du capitalisme. L’Internationale donna donc le mot d’ordre de la lutte pour la liberté, qui dès 1926 fut imposé au parti italien par le président de l’Internationale. Pourtant la presque totalité de ses militants voulaient mener contre le fascisme, au pouvoir depuis quatre ans, une politique autonome de classe, et non celle de bloc avec tous les partis démocratiques et même monarchistes et catholiques pour le retour des garanties constitutionnelles et parlementaires. Dès cette époque, les communistes italiens auraient voulu qu’on dénonçât ouvertement le contenu réel de l’antifascisme de tous les partis moyens-bourgeois, petits-bourgeois et pseudo-prolétariens ; et c’est en vain que, dès cette époque, ils avertirent l’Internationale que la voie qu’elle empruntait (et qui devait aboutir aux Comités de Libération Nationale pendant la deuxième guerre mondiale) était celle de la dégénérescence, et conduirait au naufrage de toutes les énergies révolutionnaires.
« La politique du Parti communiste est par nature offensive, et en aucun cas il ne doit lutter pour une conservation illusoire de conditions propres au régime capitaliste. Si, dans la période antérieure à 1871, le prolétariat avait à lutter aux côtés des forces bourgeoises, ce n’était pas pour que celles-ci puissent conserver des positions établies ou éviter la chute de formes historiques acquises, mais pour qu’elles puissent au contraire détruire et dépasser des formes historiques antérieures. Dans la lutte économique quotidienne comme dans la politique générale et mondiale, la classe prolétarienne n’a rien à perdre et donc rien à défendre : l’attaque et la conquête, telles sont ses seules tâches. En conséquence, le parti révolutionnaire doit avant tout reconnaître dans l’apparition de formes concentrées, unitaires et totalitaires du capitalisme, la confirmation de sa doctrine, et donc sa victoire idéologique intégrale. Il ne doit donc se préoccuper que du rapport de forces réel pour la préparation à la guerre civile révolutionnaire, rapport que seules les vagues successives de dégénérescence opportuniste et gradualiste ont jusqu’ici rendu défavorable. Il doit faire tout son possible pour déclencher l’attaque finale et, lorsqu’il ne le peut pas, il doit affronter la défaite, mais jamais il ne doit lancer un vade retro Satanas lâche et défaitiste, qui reviendrait à implorer stupidement la tolérance ou le pardon de l’ennemi de classe ».
« IV, 12. Notre parti n’est pas une filiation de la fraction abstentionniste du Parti Socialiste Italien, bien que celle-ci ait joué un rôle prépondérant dans le mouvement jusqu’à la fondation du Parti Communiste d’Italie à Livourne en 1921. L’opposition de la Gauche dans le Parti Communiste d’Italie et dans l’Internationale Communiste n’était pas fondée sur l’abstentionnisme, mais sur d’autres questions de fond. Avec le développement de l’Etat capitaliste qui prendra ouvertement la forme de dictature de classe que le marxisme a découverte en lui dès le début, le parlementarisme perd peu à peu de son importance. Même là où elles semblent survivre, les institutions parlementaires élues des bourgeoisies traditionnelles se vident de plus de leur contenu, ne subsistant qu’à l’état de phraséologie ; et dans les moments de crise sociale elles laissent voir au grand jour la forme dictatoriale de l’Etat en tant que dernière instance du capitalisme, contre laquelle doit s’exercer la violence du prolétariat révolutionnaire. Cet état de choses et les rapports de force actuels subsistant, le parti se désintéresse donc des élections démocratiques de toute sorte et ne déploie pas son activité dans ce domaine ».
Citation 161 – Le cadavre chemine encore – 1953
« (…) Il est donc clair que pour Lénine d’alors puis dans les débats ultérieurs et les thèses sur le parlementarisme du II Congrès peu de temps après, le principal problème est l’élimination des social-pacifistes du parti prolétarien, et la question de savoir si ce dernier doit participer aux élections est secondaire.
« Mais pour nous aujourd’hui, ce que nous soutenions à l’époque, est aussi évident : que la seule voie pour parvenir au transfert des forces sur le terrain révolutionnaire consistait en un énorme effort pour liquider immédiatement après la fin de la guerre, le terrible attrait pour la démocratie et les élections, qui avait déjà célébré un trop grand nombre de saturnales.
« La tactique voulue par Moscou fut suivie par le parti de Livourne avec discipline et engagement. Mais malheureusement, la subordination de la révolution aux exigences délétères de la démocratie était désormais en cours au niveau international et au niveau local, et le point de rencontre léniniste des deux problèmes, ainsi que leur poids relatif, devinrent insoutenables. Le système parlementaire est comme un engrenage qui vous broie inexorablement dès que vous y mettez un pied. Son emploi soutenu par Lénine à une époque «réactionnaire » était proposable ; mais au moment d’une possible attaque révolutionnaire, c’est une manœuvre dans laquelle la contre-révolution bourgeoise gagne trop facilement la partie. Dans différentes situations et fréquemment au cours du temps, l’histoire a démontré qu’on ne peut trouver de meilleure dérivatif à la révolution que l’électoralisme (…)
« Si nous rappelons encore une fois ces étapes, c’est pour établir le lien étroit qui existe entre toute affirmation d’électoralisme, de parlementarisme, de démocratie et de liberté, et une défaite, un pas en arrière, du potentiel prolétarien de classe (…)
« La même chose doit être dite de la “bataille historique” contre la “loi arnaque”. L’élection est non seulement en soi une arnaque, mais elle l’est d’autant plus quand elle prétend donner une parité de poids à chaque vote personnel. Toute la tambouille10 en Italie est faite par quelques milliers de cuisiniers, marmitons et plongeurs, qui moutonnent en lots approximatifs11 les vingt millions d’électeurs.
« Si le Parlement servait à administrer techniquement quelque chose et pas seulement à abêtir les citoyens, sur les cinq années de sa vie maximale, il n’en dédierait pas une aux élections et une autre à discuter la loi à se constituer lui-même! (…) »
Citation 162 – La révolution anticapitaliste occidentale – 1953
« 12 – (…) Il ne sera possible de dépasser cette situation que sous tous les aspects suivants : démonstration qu’il n’y a pas de construction du socialisme en Russie ; que l’Etat russe, s’il combat, ce ne sera pas pour le socialisme, mais pour des rivalités impériales ; démonstration surtout qu’en Occident les buts démocratiques, populaires et progressistes, non seulement n’ont aucun intérêt pour la classe des travailleurs, mais reviennent à consolider un capitalisme en putréfaction ».
Citation 163 – La structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui et l’étape… – 1959
« Facile dérision – (…) avec la même source puisée bien derrière nous, nous arrivons au point de porter un affront à l’actuelle superstition de la méthode du décompte des opinions personnelles égales en poids, et nous donnons le même titre de charlatan à celui qui l’emploie à l’échelle de la société, de la classe, et même du parti ; parce que ce misérable ou filou parle de classe et de parti comme de forces qui transforment la société mais il les pense comme des singeries de cette même société démocrate-bourgeoise et de son sale bourbier dont il ne pourra jamais se désengluer ».
Conclusion
Ce long travail, comme cela a été dit dans l’introduction, est destiné aux camarades du parti et constitue un rappel des conceptions fondamentales sur lesquelles le parti s’est reconstitué dans le second après-guerre et sur lesquelles il doit continuer à se placer sous peine de dégénérer et de périr. Il constitue en même temps un exposé de la ligne de pensée et d’action sur lequel entend continuer à se placer sans en démordre le groupe qui a été l’objet d’une « expulsion » en novembre 1973 par l’organisation.
Puisqu’à la base des scissions organisatives doivent se trouver des divergences de positions, nous avons voulu exposer dans un travail systématique, et en dehors de toute polémique et toute accusation, les positions qui sont les positions caractéristiques de la Gauche Communiste depuis cinquante ans, en les tirant non de nos « opinions » mais de nos textes fondamentaux, de tout ce que le parti a affirmé et écrit au cours de sa longue et laborieuse vie.
Nous ne voulons de « dialogues » avec personne. Nous voulons que l’organisation militante, qui s’honore du nom de Parti Communiste International, revendique en 1974 clairement comme siennes ces positions, qui seules constituent la ligne de continuité à laquelle tous, chefs et militants de base, doivent se tenir. C’est sur la base de l’énonciation nette de positions qu’on s’en va ou qu’on reste, qu’on s’y unit ou s’en sépare. Nous n’avons pas pu exprimer « nos » positions d’une autre façon qu’en reportant des citations de nos textes fondamentaux sur une ligne continue allant de 1920 à 1970.
Si tout ce qui est écrit dans les pages précédentes est la base sur laquelle se place et agit l’organisation actuelle, nous n’avons aucune raison de rester séparés et nos bras sont à la disposition de l’organisation. Si tel n’était pas le cas, et si tout ce qui a été écrit constitue pour celui qui milite sous l’enseigne du Programme Communiste une « espèce d’étang dans lequel pataugent des oies », cela veut dire que l’histoire met à l’ordre du jour la défense et la réaffirmation de ces positions par une voie différente de celle de l’actuelle formation organisée dans la mesure où elle affirme et défend d’autres positions qui divergent de cette voie. S’il en est ainsi, la scission organisative est pleinement justifiée, car nous n’entendons d’aucune façon abandonner la fidélité aux positions auxquelles nous avons donné notre adhésion une fois pour toute, quand nous sommes entrés dans le parti. Et nous affirmons que dans le parti n’y demeure que ceux qui sont fidèles à ces positions, en sort ceux qui les abandonnent, les mystifient, les oublient. Nous appelons tous les camarades à ces considérations. Il n’y a rien d’autre à ajouter.
Notes
1. Le Parti comme guide organique de la classe
Le point de départ est que le Parti est conscient qu’il ne peut jamais y avoir de victoire révolutionnaire si ne se réalisent pas ces conditions historiques qui permettent au Parti même de devenir le guide organique du prolétariat révolutionnaire.
Le Parti organise ses militants qui non seulement sont décidés à se battre pour la victoire de la révolution, mais qui également sont conscients des finalités que le Parti poursuit, et qui connaissent les moyens nécessaires pour y parvenir.
Ceci ne signifie pas que la conscience individuelle doit être une condition d’admission au Parti, chose que nous excluons absolument ; cependant cette thèse fondamentale et de principe signifie que tout rapport organique de Parti cesse quand sont utilisés en son sein des méthodes de coercition physiques, explicites et, au pire, diplomatiques, que nous excluons avant, durant et après la Révolution. Cette thèse démontre aussi que les membres du Parti doivent être considérés non comme du matériel vers qui on fait œuvre de propagande et d’agitation, mais comme des camarades avec lesquels réaliser un travail commun pour la préparation révolutionnaire commune : ceci contient également la thèse que le Parti représente la classe en soi dans son devenir historique indépendamment des situations.
Citation 164 – Discours du représentant de la Gauche au 6e Exécutif Elargi de l’I.C. – 1926
« (…) Je passe à un autre aspect de la bolchevisation, celui du régime interne du parti de l’Internationale Communiste. (…) Il est absolument nécessaire que le parti ait la possibilité de se faire une opinion et de l’exprimer et la soutenir ouvertement. J’ai dit lors du congrès italien que l’erreur qui a été commise, c’est de n’avoir pas fait à l’intérieur du parti une différence nette entre agitation et propagande. L’agitation s’adresse à une grande masse d’individus, auxquels on rend claires quelques idées simples ; au contraire, la propagande touche un nombre relativement restreint de camarades à qui on explique un plus grand nombre d’idées plus compliquées. L’erreur qui a été commise, c’est de s’être limité à de l’agitation à l’intérieur du parti ; on a considéré par principe la masse des inscrits comme inférieurs, on les a traités comme des éléments que l’on peut mettre en mouvement, et non comme facteur d’un travail commun. On peut comprendre jusqu’à un certain point l’agitation fondée sur des formules à apprendre par cœur, quand il faut mettre en mouvement de grandes masses, là où le facteur de la volonté consciente ne joue qu’un rôle secondaire. Mais il n’en va pas de même dans le parti. Nous demandons que l’on en finisse avec ces méthodes d’agitation à l’intérieur du parti. Le parti doit rassembler autour de lui cette partie de la classe ouvrière qui a une conscience de classe et dans laquelle règne la conscience de classe ; si du moins vous ne revendiquez pas la théorie des élus qui nous a été autrefois imputée mais qui est une accusation infondée. Il faut que la grande masse des inscrits se forge une conscience politique commune et qu’elle étudie les problèmes que se pose le parti communiste. En ce sens, il est d’une extrême urgence de changer le régime interne du parti ».
C’est seulement à de rares moments de l’histoire que la classe physique correspond à la classe en soi, et il s’agit là d’un processus objectif sur lequel la volonté du Parti a très peu d’influence, même dans des moment où il possède une importance numérique. Au contraire, le travail de préparation révolutionnaire du Parti est une tâche infiniment subjective, qui ne pourra certes pas ne pas subir l’influence des situations externes et de leurs évolutions, mais dans tous les cas cette tâche ne peut être accompli qu’au travers d’un effort continu de l’organisation formelle pour se maintenir à la hauteur du parti historique.
2. Facteurs objectifs de la dégénérescence de l’Internationale Communiste
Comme nous l’avons affirmé plusieurs fois dans nos textes et thèses, il est nécessaire de revenir à la bataille que la Gauche a conduite avec le centre de l’Internationale de 1922 à 1926, parce que ce fut justement à travers cette bataille que s’est forgé le nœud historique de la renaissance du Parti mondial des cendres de la Troisième Internationale. Défaite de la Révolution et renaissance du Parti sur la base des enseignements provenant justement de la victoire de la contre-révolution sont unis ainsi de façon indissociable.
Nous ne pourrons comprendre la signification de la bataille de la Gauche contre le stalinisme des années cruciales 1922-1926 si ce n’est à la lumière de notre thèse exclusive selon laquelle ce furent les facteurs objectifs qui déterminèrent la victoire de la contre-révolution. Tous ceux qui ont surévalué les facteurs subjectifs (erreurs du centre international) ont fini par abandonner les principes communistes les plus élémentaires précisément parce qu’ils ont exclus le fait que la signification de classe pouvait provenir des événements russes et européens de cette période.
Notre thèse est affirmée dans tous nos textes et nous distingue non seulement de l’opportunisme officiel de marque moscovite, mais aussi de l’opportunisme encore plus puant par de nombreux côtés des milles groupuscules soi-disant révolutionnaires.
Citation 165 – Structure économique et sociale de la Russie d’aujourd’hui – 1957
« 118 – En Russie et en Europe – (…) En Russie la phase révolutionnaire était mûre pour faire apparaître en un cycle bref de nouvelles forces qui allaient désagréger des formes mortes ; à l’extérieur de la Russie, en Europe, la situation était faussement révolutionnaire et l’alignement des forces ne fut pas décisif, l’incertitude et la variabilité d’attitude fut un effet et non une cause de la déviation de la courbe historique du potentiel de classe. S’il y eut erreur, et si l’on est censé discourir d’erreur causée par des hommes et des politiques, cette erreur ne consista pas dans le fait d’avoir raté des autobus historiques que l’on pouvait prendre, mais bien d’avoir saisi, dans la lutte en Russie, la présence de la situation suprême, d’avoir cru en Europe pouvoir la remplacer par des manœuvres habiles et illusoires, de ne pas avoir eu, de la part du mouvement, la force de dire que l’autobus du pouvoir prolétarien en Occident n’était pas passé et donc que c’était un mensonge que d’annoncer l’arrivée en Russie de l’économie socialiste ».
Nous avons toutefois plusieurs fois souligné qu’on ne doit pas sous-évaluer les erreurs tactiques et d’organisation des premières années de l’Internationale Communiste, non parce que la contre-révolution ne serait pas survenue sans ces erreurs mais parce que c’est dans l’utilisation de la signification de ces erreurs et des réactions opportunes de la Gauche que se trouve la possibilité matérielle d’amener le Parti sur la voie révolutionnaire correcte.
Les faiblesses qui furent tout de suite indiquées à l’Internationale par la Gauche, furent liées à la façon de poser la question de la tactique (absence de limites claires et précises) ; l’attitude impatiente, pourtant non sans motif, vis-à-vis de la lutte pour la conquête du pouvoir politique dans les pays capitalistes européens, d’où le manoeuvrisme, la généralisation de l’expérience russe aux grands pays capitalistes européens (confusion de la tactique des aires à double révolution avec celle des aires à révolution unique) ; la pratique, dans le domaine organisatif, du fusionisme des partis communistes avec des partis non révolutionnaires.
Nous avons écrit plusieurs fois que la Gauche n’a pas imputé ces faiblesses à de prétendues incapacités subjectives des dirigeants de l’Internationale. La Gauche savait que l’insistance dans la pratique de telles faiblesses aurait eu pour conséquence d’affaiblir et puis détruire l’Internationale. C’est pourquoi depuis le II Congrès la Gauche oeuvra afin de réduire au minimum les effets négatifs de ces faiblesses sur toute l’Internationale dans l’intention claire de préserver sinon le parti entier, du moins le nerf qui avait donné vie à l’Internationale. Les vicissitudes ultérieures connurent au contraire le cours le plus désastreux pour conduire à ce résultat limité. L’écroulement qui suivit de l’Internationale a confirmé que, tandis qu’elle avait réglé de manière définitive les problèmes de théorie et de principe, elle n’avait pas affronté de manière aussi définitive et adéquate le problème de la tactique, et que l’opportunisme a pu de nouveau revenir au travers de cette brèche restée ouverte.
3. Evaluation de la situation historique et tâches du Parti
L’évaluation correcte de la situation historique est d’une importance fondamentale, parce que non seulement les indications de la tactique deviendraient vagues, mais en conséquence il en serait de même pour la physionomie du Parti, sa fonction et ses tâches spécifiques.
La leçon que nous devons tirer des événements des années 1922-1926 est que, en dernière analyse, ce fut la capacité du capitalisme à résister à la puissante vague révolutionnaire qui explique également les erreurs subjectives de l’Internationale. Dans les années successives, le capitalisme mondial a pu permettre à la classe ouvrière des pays impérialistes de participer avec des miettes substantielles à l’exploitation du monde. D’un point de vue matérialiste, on ne peut expliquer diversement l’adhésion totale du gros de la classe ouvrière occidentale aux exigences capitalistes qui s’exprime par le contrôle politique de la classe par des partis opportunistes ; sinon nous devrions considérer l’opportunisme comme un phénomène non social ni économique, mais moral. On ne fait avec ceci aucune concession à la théorie de l’« intégration » de la classe ouvrière au système capitaliste parce que nous affirmons également que nous sommes certains que la classe ouvrière des pays occidentaux et impérialistes devra en revenir à exprimer la puissance de la lutte de classe pour parvenir à ses objectifs historiques comme en 1919, et plus encore. Quand ? Quand la base matérielle de l’alliance entre l’impérialisme et la classe ouvrière des pays impérialistes diminuera pour des raisons bien matérielles.
Les tâches tactiques et organisatives du Parti, permanentes et contingentes, doivent être directement corrélées à ce processus historique qui postule la reprise de la lutte révolutionnaire de classe. Le Parti ne doit pas adopter des méthodes et des attitudes qui n’aient pas comme support une situation matérielle correspondant aux prévisions et qui ne soient pas amplement expliqués à la lumière de la théorie, sinon cela compromettrait les caractères fondamentaux du Parti même. Sans une précise corrélation entre fins, principes, tactique et analyse de la situation, le Parti finirait par assumer des attitudes qui porteraient préjudice à ses caractères distinctifs, et il tomberait inévitablement dans l’activisme et le volontarisme.
Citation 166 – Thèses de la Gauche au III Congrès du PC d’Italie (Thèses de Lyon) – 1926
« I – Questions générales – 3. Action et tactique du parti – (…) L’étude et la compréhension des situations sont nécessaires pour prendre des décisions tactiques, parce qu’elles permettent de signaler au mouvement que l’heure de telle action prévue dans toute la mesure du possible a sonné, mais elles n’autorisent en aucun cas l’arbitraire des chefs, des ’improvisations’ou des ’surprises’. Nier cette possibilité et nécessité de prévoir la tactique dans ses grandes lignes revient à nier la tâche du parti et nier du même coup la seule garantie que nous ayons qu’en toutes circonstances les inscrits du parti et les masses répondront aux ordres du centre dirigeant. Dans ce sens, le parti n’est ni une armée ni un quelconque autre organe étatique, car dans ces organes le rôle de l’autorité hiérarchique est prépondérant et celui de l’adhésion volontaire nul ; il est évident que le membre du parti a toujours la possibilité de ne pas exécuter des ordres sans encourir de sanctions matérielles : sortir du parti. La bonne tactique est celle qui n’entraîne aucune répercussion inattendue et contraire au développement de la campagne révolutionnaire dans le sein du parti et du prolétariat, masses, même quand, à un tournant donné de la situation, le centre dirigeant n’a le temps de consulter ni le premier ni à plus forte raison les secondes. Tout l’art de la tactique révolutionnaire est précisément de prévoir comment le parti réagira aux ordres et quels ordres susciteront la bonne réaction ; il ne peut être confié qu’à une utilisation collective de l’expérience des actions passées, résumées en règles d’action claires ; en confiant ces règles à l’exécution des dirigeants, les militants s’assurent que ceux-ci ne trahiront pas leur mandat et qu’ils s’engagent réellement et non formellement à une exécution féconde et décisive des ordres du mouvement. Le parti étant lui même perfectible et non parfait, nous n’hésitons pas à dire qu’il faut beaucoup sacrifier à la clarté et au pouvoir de persuasion des règles tactiques, même au prix d’une certaine schématisation : à supposer même que les situations ruinent les schémas tactiques préparés par nous, ce n’est pas en tombant dans l’opportunisme et dans l’éclectisme qu’on pourra y remédier, mais en faisant de nouveaux efforts pour conformer la ligne tactique du parti à ses tâches. Ce n’est pas seulement le bon parti qui fait la bonne tactique, mais aussi la bonne tactique qui fait le bon parti, et la bonne tactique ne peut être qu’une de celles que tous ont comprises et choisies dans leurs lignes fondamentales.
« Ce que nous nions essentiellement est qu’on puisse mettre une sourdine à l’effort et au travail collectifs du parti pour définir les règles de sa propre tactique, et exiger une obéissance pure et simple à un homme ou à un comité ou à un seul parti de l’Internationale et à son appareil dirigeant traditionnel.
«L’action du parti prend l’aspect d’une stratégie aux moments cruciaux de la lutte pour le pouvoir, pendant lesquels cette action revêt un caractère essentiellement militaire. Dans les phases qui précèdent, l’action du parti ne se réduit pourtant pas purement et simplement à l’idéologie, la propagande et l’organisation, mais elle consiste, comme nous l’avons déjà dit, à participer aux différentes luttes auxquelles le prolétariat est conduit. La codification des règles tactiques du parti vise par conséquent à établir à quelles conditions son intervention et son activité dans ces mouvements, son agitation au feu des luttes prolétariennes seront en harmonie avec son but révolutionnaire final et permettront à sa préparation théorique, à son organisation et à sa préparation tactique de progresser simultanément ».
4. Nécessité de la préparation continue du Parti
Quand il s’agit de décider de l’intervention du Parti dans des situations historiques données, nous devons éviter l’erreur volontariste qui consiste presque toujours en une sous évaluation du Parti en attribuant aux organes immédiats de la classe des fonctions révolutionnaires typiques du Parti. Il s’agit particulièrement de la tradition syndicaliste. Nous devons au contraire être conscients que lorsque la situation historique sera réellement mûre au sens révolutionnaire, de nombreux militants révolutionnaires se rangeront, même de façon instinctive, avec le Parti ; et c’est précisément ceci qui sera un des signes les plus évidents de l’accélération du processus de la reprise révolutionnaire.
Citation 167 – Thèses caractéristiques du Parti (Thèses de Florence) – 1951
« IV – Action du Parti en Italie et dans d’autres pays en 1952 – 10. L’accélération du processus dépend non seulement des causes sociales profondes des crises historiques, mais de l’activité de prosélytisme et de propagande du parti, avec les moyens réduits qui sont à sa disposition. Le Parti exclut absolument qu’on puisse stimuler ce processus par des recettes, expédients et manœuvres en direction des groupes, des cadres, des appareils qui usurpent le nom de prolétariens, socialistes et communistes. Ces moyens, qui caractérisent la tactique de la Troisième Internationale après que Lénine eut disparu de la scène politique, n’ont eu d’autre résultat que de désagréger le Komintern en tant que théorie organisative et que force agissante du mouvement, chaque « expédient tactique » faisant perdre aux partis un peu de leur substance. Ces méthodes sont revendiquées et revalorisées par le mouvement troskyste de la IV Internationale, qui les considère à tort comme des méthodes communistes.
« Il n’y a pas de recettes toutes faites permettant d’accélérer la reprise de classe. Il n’y a pas de manœuvres et d’expédients qui disposeraient les prolétaires à écouter la voix du parti de classe. Ces moyens en effet ne feraient pas apparaître le parti pour ce qu’il est vraiment, mais dénatureraient sa fonction ce qui ne pourrait avoir qu’un effet désastreux sur la reprise effective du mouvement révolutionnaire, qui se base sur la maturité réelle des faits et sur l’aptitude du parti à y répondre de façon adéquate, aptitude qu’il ne peut acquérir que par son inflexibilité doctrinale et politique.
« La Gauche italienne a toujours combattu la méthode des expédients tactiques pour rester toujours à flot, en la dénonçant comme une déviation de principe incompatible avec le déterminisme marxiste ».
L’erreur à opposer au volontarisme est le fatalisme creux. Dans le processus historique qui voit la classe ouvrière se réapproprier réellement ses instruments révolutionnaires, le Parti non seulement peut, mais doit intervenir comme facteur volontaire. Dans les situations historiques contingentes, le Parti doit donc intervenir avec ses principes incomparables, dans le but de consolider le plus de liens possibles avec la classe. Le Parti ne s’intéresse pas à tous les liens avec la classe (ce serait pur opportunisme), mais seulement à ceux qui ne contredisent pas notre schéma de perspective révolutionnaire : lutte défensive de la classe, reconstruction du syndicat de classe, renforcement du Parti, lutte révolutionnaire pour la conquête du pouvoir politique. Et vice-versa : se proposer pour toutes les situations de diriger la classe ou même de l’influencer en dehors de notre perspective a pour inévitable conséquence celle de compromettre la compacité du Parti en raison des répercussions qu’un tel type d’activité ne peut qu’avoir sur l’organisation.
Citation 168 – Thèses de la Gauche au III Congrès du PC d’Italie (Thèses de Lyon) – 1926
« I – Questions générales – 3. Action et tactique du Parti – (…) L’activité du parti ne peut ni ne doit se limiter à maintenir la pureté des principes théoriques et de l’organisation, non plus qu’à obtenir à tout prix des succès immédiats ou une plus grande popularité. Toujours et dans toutes les situations, elle doit se développer simultanément dans ces trois directions :
« a) Défendre et préciser en fonction des faits nouveaux qui se produisent les postulats fondamentaux du programme, c’est-à-dire la conscience théorique du mouvement de la classe ouvrière ;
« b) Assurer la continuité de l’organisation du parti et son efficacité, et la protéger des influences extérieures contraires à l’intérêt révolutionnaire du prolétariat ;
« c) Participer activement à toutes les luttes de la classe ouvrière, même suscitées par des intérêts partiels et limités, pour encourager leur développement, mais en les reliant constamment aux buts finaux révolutionnaires, en présentant les conquêtes de la lutte de classe comme des voies d’accès aux luttes futures indispensables, en dénonçant le danger de se replier sur des réalisations partielles comme si elles étaient des fins en elles-mêmes, et de leur sacrifier ces conditions de l’activité et de la combativité classiste du prolétariat que sont l’autonomie et l’indépendance de son idéologie et de ses organisations, au premier rang desquelles se trouve le parti.
« Le but suprême de cette activité complexe du parti est de réaliser les conditions subjectives de la préparation du prolétariat : il s’agit de le mettre en mesure de profiter des possibilités révolutionnaires objectives que fournira l’histoire, dès qu’elles apparaîtront, de manière à vaincre au lieu d’être vaincu (…)
« On doit dire hautement que dans certaines situations passées, présentes et à venir, le prolétariat a été, est et sera nécessairement en majorité sur une position non révolutionnaire – position d’inertie ou de collaboration avec l’ennemi selon les cas – mais que malgré tout, le prolétariat reste partout et toujours la classe potentiellement révolutionnaire et dépositaire des possibilités d’insurrection, dans la mesure où existe en son sein le Parti Communiste et où, sans jamais renoncer à aucune possibilité de s’affirmer et de se manifester de façon cohérente, ce parti sait éviter les voies qui semblent plus faciles pour conquérir une popularité immédiate, mais qui le détourneraient de sa tâche, enlevant au prolétariat le point d’appui indispensable à sa reprise révolutionnaire. C’est sur ce terrain marxiste et dialectique, jamais sur le terrain esthétique et sentimental, que doit être repoussée la formule opportuniste bestiale disant qu’un Parti Communiste est libre d’adopter tous les moyens et toutes les méthodes. En assurant que c’est précisément parce qu’il est communiste, c’est-à-dire sain dans ses principes et son organisation, que le parti peut se permettre les manœuvres politiques les plus acrobatiques, on oublie que pour nous le parti est en même temps un facteur et un produit du développement historique, et que face aux forces de ce dernier le prolétariat se comporte comme un matériau encore plus plastique. Ce ne sont pas les justifications tortueuses que les chefs du parti avanceront pour expliquer certaines « manœuvres » qui l’influenceront, mais bien des effets réels, qu’il faut savoir prévoir en utilisant surtout l’expérience des erreurs passées. C’est uniquement par une action correcte dans le domaine tactique et en s’interdisant les chemins de traverse grâce à des normes d’action précises et respectées que le parti se préservera des dégénérescences, et jamais simplement par des credo théoriques et par des sanctions organisatives ».
Le Parti doit se préparer à devenir l’organe indispensable de la Révolution, et il ne peut le faire qu’en « défendant dans le présent les tâches futures du mouvement prolétarien ». Ici se trouve le sens et l’importance de la nécessité de la préparation du Parti qui est la tâche primaire propre à la période historique que nous traversons encore aujourd’hui. Quand les masses prolétariennes se rangeront de nouveau sur le terrain de la lutte de classe, on n’aura pas le temps de préparer un Parti capable d’accomplir de manière efficace ses tâches révolutionnaires. L’expérience historique montre que la situation révolutionnaire bouleverse les partis non solidement préparés sur le terrain révolutionnaire(écroulement de la Seconde Internationale lors de l’éclatement de la première guerre mondiale), tandis que seuls les partis qui se sont préparés précédemment peuvent conduire le prolétariat à la victoire lors des crises révolutionnaires (Parti bolchevique, Russie 1917). Ce n’est donc pas le mouvement, ni celui du prolétariat révolutionnaire, qui détermine la clarté du programme et la compacité d’action du Parti, mais au contraire c’est la clarté programmatique et tactique et la compacité organisative précédemment conquise par le Parti qui permet la victoire du prolétariat révolutionnaire contre l’Etat capitaliste. Sinon sur quoi se baserait notre notion fondamentale selon laquelle dictature du prolétariat signifie dictature du Parti ?
5 – La compacité et l’unicité du Parti sont les résultats de son activité organique
Le travail de préparation révolutionnaire du Parti doit consister à transmette de façon continue et pour chacune des partie de sa doctrine et de sa tradition historique, ceci dans le but d’atteindre ce niveau d’assimilation collective indispensable pour que le Parti puisse assumer la fonction d’organe de la Révolution quand la situation sera mûre. La conscience de cette nécessité, tout en ayant été une aspiration d’origine de la Gauche, s’est faite par la lutte contre le stalinisme. Défaite pratique du mouvement révolutionnaire et victoire théorique en tant que conscience de l’unique possibilité de la victoire révolutionnaire future se soudent de façon indissociable dans l’expérience de la Gauche désormais en dehors de l’Internationale stalinisée. C’est donc à cette seule expérience que nous devons nous référer dans notre travail quotidien de parti et surtout à la bataille conduite par la Gauche contre les premiers symptômes de dégénérescence de l’Internationale, quand se forgèrent les premiers instruments et les antidotes contre les premières tentatives, qui par la suite prirent le dessus, de revanche de l’opportunisme contre le parti.
Citation 169 – Thèses supplémentaires aux thèses de Naples (Thèses de Milan) – 1966
« 2 – (…) Tout en reconnaissant que l’influence du parti est limitée, nous devons sentir que nous préparons le véritable parti, à la fois sain et efficace, pour l’époque historique où les infamies de la société contemporaine pousseront à nouveau les masses insurgées à l’avant-garde de l’histoire, et que leur élan pourrait une fois de plus échouer s’il manquait le parti, non pas pléthorique mais compact et puissant, qui est l’organe indispensable de la révolution. Aussi douloureuses soient-elles, nous devons surmonter les contradictions de cette période en tirant la leçon dialectique des amères désillusions du passé et en signalant avec courage les dangers que la Gauche avait reconnus et dénoncés dès leur apparition, et toutes les formes insidieuses sous lesquelles la terrible infection opportuniste s’est présentée au cours de l’histoire.
« 3 – A cette fin, nous développerons plus profondément encore notre travail de présentation critique des batailles passées et des réactions réitérées de la gauche marxiste et révolutionnaire aux vagues historiques de déviationnisme et de désarroi qui, depuis plus d’un siècle se sont trouvées sur le chemin de la révolution prolétarienne. C’est en nous référant à ces phases où existaient les conditions d’une ardente lutte de classe, mais où manqua le facteur de la théorie et de la stratégie révolutionnaires, et surtout en retraçant l’histoire des événements qui perdirent la Troisième Internationale alors qu’on croyait le point de non-retour dépassé pour toujours, et en rappelant les positions critiques prises par la Gauche pour conjurer le danger grandissant et le désastre qui, malheureusement, s’ensuivit, que nous pourrons dégager des enseignements qui ne peuvent ni ne veulent être des recettes de succès, mais une mise en garde sévère pour surmonter les faiblesses et nous défendre des dangers et des pièges où l’histoire a si souvent fait tomber des forces qui semblaient pourtant dévouées à la cause de la révolution ».
Ces instruments, soumis désormais à une sélection historique plusieurs fois confirmée, furent la réaction de la Gauche contre l’éclectisme tactique (terme aléatoire de « conquête de la majorité » utilisé au III Congrès de l’Internationale en 1921, absence de limites bien précises dans les indications tactiques, front unique, etc.) ; la réaction de la Gauche contre les méthodes organisatives de fusion avec les autres partis ; la dénonciation des méthodes de la chasse aux présumés responsables des insuccès qui furent imputés à la mauvaise application des normes tactiques dictées par le Presidium de l’Internationale, quand au contraire ils n’étaient imputables qu’aux conditions objectives défavorables auxquelles on réagit mal précisément avec l’éclectisme tactique ; la lutte de la Gauche contre une méthode de travail interne consistant à faire la chasse au spectre du fractionnisme au lieu de réaliser une recherche commune des positions justes. Tandis qu’on prétendait renverser les situations historiques défavorables, ce qui était matériellement impossible, on détruisait l’organe Parti. Le Parti a tiré de ces vicissitudes la conviction définitive qu’on ne peut obtenir le résultat de cohésion et de compacité organisative que par une activité (théorique et pratique) qui est commune à tout le Parti, du centre à la périphérie ; par conséquent comme étant le résultat d’une méthode de travail où la lutte politique interne est exclue par principe.
Citation 170 – Thèses sur la tâche historique, l’action et la structure du Parti Communiste mondial (Thèses de Naples) – 1965
« 3. Dans la période suivante, celle de la nouvelle Internationale, ce qui forme le patrimoine inoubliable de la Gauche communiste, c’est son juste diagnostic théorique et sa juste prévision historique des nouveaux dangers d’opportunisme qui se dessinaient dans l’Internationale dès ses premières années de vie. La méthode historique permettra de traiter ce point sans lourds développements théoriques. Les premières manifestations d’opportunisme dénoncées et combattues par la Gauche apparurent dans la tactique à propos des rapports à établir avec les vieux partis socialistes de la II Internationale, dont les communistes s’étaient séparés sur le plan organisationnel par des scissions ; par la suite, ces tendances apparurent également dans des mesures erronées en matière d’organisation.
« Dès 1921, on pouvait prévoir que la grande vague révolutionnaire d’après-guerre était en train de s’affaiblir et que le capitalisme tenterait une contre-offensive aussi bien économique que politique. Le III Congrès avait constaté avec raison qu’il ne suffisait pas d’avoir formé des partis communistes fermement attachés au programme de l’action violente, de la dictature prolétarienne et de l’État communiste, si une large fraction des masses prolétariennes restait accessible à l’influence des partis opportunistes, que tous les communistes considéraient alors comme les pires instruments de la contre-révolution bourgeoise, et qui avaient les mains souillées du sang de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg. Mais la Gauche communiste n’accepta pas la formule qui voulait, pour éviter les initiatives de type blanquiste prises par les trop petits partis, que l’action révolutionnaire fût subordonnée à la conquête de la « majorité » du prolétariat (on ne sut jamais, entre autres, s’il s’agissait de la « majorité » du véritable prolétariat salarié ou du « peuple », comprenant également des paysans propriétaires et des petits capitalistes, des artisans et toutes sortes d’autres couches petites-bourgeoises). Avec son allure démocratique, cette formule de la « majorité » éveillait une première crainte, qui fut hélas confirmée par l’histoire : celle que l’opportunisme ne renaisse dans la nouvelle Internationale par le biais habituel d’un hommage aux funestes notions de démocratie et de comptabilité électorale.
« Le IV Congrès, qui eut lieu à la fin de 1922, et les Congrès suivants, n’infirmèrent pas les prévisions pessimistes de la Gauche. Celle-ci continua à lutter vigoureusement et à dénoncer les tactiques dangereuses (front unique entre partis communistes et socialistes, mot d’ordre du « gouvernement ouvrier ») et les erreurs dans le domaine de l’organisation (tentatives d’accroître les effectifs des partis communistes non seulement par l’afflux de prolétaires abandonnant les autres partis à programme, action et structure social-démocrates, mais par des fusions avec des partis entiers ou des fractions de partis après des tractations avec leurs états-majors ; et, pis encore, par l’admission de prétendus partis « sympathisants » comme sections nationales du Komintern, ce qui constituait une erreur fédéraliste évidente).
« Le troisième point sur lequel porta la critique de la Gauche était celui des méthodes de travail au sein de l’Internationale ; dès cette époque, et de plus en plus vigoureusement dans les années suivantes, elle dénonça le danger croissant d’opportunisme que représentait l’emploi par le centre, représenté par l’Exécutif de Moscou, non seulement de la « terreur idéologique », mais surtout des pressions organisationnelles sur les partis ou même les sections de partis ayant pu commettre des erreurs politiques. Une telle méthode de travail constituait une application erronée – puis, au fur et à mesure, une falsification totale – des justes principes de la centralisation et de la discipline absolues. Cette méthode de travail s’accentua dans tous les pays, mais particulièrement en Italie après 1923 – où la Gauche, suivie par tout le parti, donna une preuve de discipline exemplaire en passant la direction à des camarades de la droite et du centre désignés par Moscou – puisqu’on agita abusivement le spectre du « fractionnisme » et la menace constante de jeter hors du parti un courant accusé artificiellement de préparer une scission ; et cela à seule fin de faire prévaloir les dangereuses erreurs centristes dans la politique du parti. Ce troisième point vital fut discuté à fond dans les congrès internationaux et en Italie, et il est aussi important que la condamnation des tactiques opportunistes et des formules d’organisation de type fédéraliste ».
Malgré les tentatives généreuses et opportunes pour sauver l’Internationale, celle-ci, peu de temps après, devint totalement la proie du nouvel opportunisme, encore plus puissant qu’avant. L’enseignement contenu dans les événements d’alors et confirmé par ceux qui suivirent est double : il n’y a pas de recettes pour empêcher les crises récurrentes du Parti, mais il serait criminel de ne pas faire des expériences de cette période un trésor.
Le maintien de la méthode correcte de travail interne est indispensable afin que le Parti ne dégénère pas et afin que la fonction de transmission des positions révolutionnaires correctes aux nouvelles générations se réalise pleinement. Notre thèse est que le Parti ne peut pas ne pas ressentir l’ambiance externe dans lequel il est contraint d’agir, ambiance qui aujourd’hui est la plus défavorable et la plus imprégnée d’opportunisme qu’il soit possible d’imaginer. C’est donc seulement dans la cohérence théorique de ses positions que le Parti doit trouver la force de s’opposer à l’opportunisme environnant. Et c’est précisément ici que surgit la question du maintien des principes et de la juste tactique.
La meilleure réponse à cette question, d’importance capitale pour savoir s’orienter dans notre travail quotidien, consiste :
a) à éviter d’orienter la lutte que le Parti conduit contre l’opportunisme (qui est une lutte du Parti dans sa totalité contre un ennemi externe) contre une partie du Parti même, accusée par l’autre partie d’ « opportunisme ». La lutte politique interne a été bannie pour toujours ;
b) dans une connaissance toujours plus grande de nos positions et de l’histoire de la bataille du communisme de gauche contre les positions opportunistes, sinon le Parti finirait par ne plus savoir reconnaître les positions révolutionnaires.
C’est seulement ainsi que le Parti pourra acquérir la capacité collective de séparer de plus en plus nettement les positions des diverses formes d’opportunisme de celles authentiquement révolutionnaires. Et cette capacité ne consistera pas à attribuer des « positions opportunistes » à certains camarades ou parties du Parti, mais à reconnaître de manière opportune les dangers dénoncés alors par la Gauche afin que le Parti puisse en être défendu de la meilleure des façons.
Ce résultat est une conquête continue pour le Parti et, pour qu’il puisse être de mieux en mieux précisé et confirmé, il est nécessaire et vital d’éclaircir continuellement, au travers du travail complexe et connexe du Parti, y compris des contacts physiques et épistolaires fréquents entre les camarades, les buts de notre activité et leur corrélation avec les moyens nécessaires pour y parvenir.
Citation 171 – Force, violence, dictature dans la lutte de classe – 1948
« V – Dégénérescence russe et dictature – (…) Pour éviter donc que le parti ne tombe dans la crise d’opportunisme ou doive nécessairement y réagir en se fractionnant, il n’existe pas de règlements et de recettes. Il y a cependant l’expérience de la lutte prolétarienne de nombreuses décennies qui nous permet d’individualiser certaines conditions dont la recherche, la défense, la réalisation doivent être la tâche infatigable de notre mouvement. En conclusion nous en indiquerons les principales :
« 1) Le Parti doit défendre et affirmer la plus grande clarté et continuité dans la doctrine communiste qui est le fruit du déroulement de ses applications successives au cours de l’histoire, et il ne doit pas permettre des proclamations de principe opposées mêmes partiellement à ses points cardinaux théoriques.
« 2) Le Parti doit dans chaque situation historique proclamer ouvertement le contenu intégral de son programme en ce qui concerne les réalisations économiques, sociales et politiques, et surtout sur la question du pouvoir, de sa conquête par la force armée, de son exercice par la dictature.
« Les dictatures qui dégénèrent au profit d’un cercle restreint de bureaucrates et de prétoriens ont toujours été précédées de proclamations idéologiques hypocritement masquées derrière des formules de nature populiste à fond ou démocratique ou nationale, et de la prétention d’avoir derrière soi la totalité des masses populaires, tandis que le Parti révolutionnaire n’hésite pas à déclarer son intention de s’en prendre à l’Etat et ses institutions et de tenir la classe vaincue sous le poids despotique de la dictature, même quand il admet que seule une minorité avancée de la classe opprimée est parvenue au point de pouvoir comprendre ces exigences de lutte.
« “Les communistes – dit le Manifeste – dédaignent de cacher leurs buts”. Ceux qui se vantent de les atteindre en les cachant habilement ne sont que des renégats du communisme.« 3) Le Parti doit réaliser une stricte rigueur d’organisation au sens où il n’accepte pas de s’agrandir au travers de compromis avec des groupes petits ou grands ou pire encore de marchander pour la conquête d’adhésions de la base et de faire des concessions à des prétendus chefs et dirigeants.
« 4) Le Parti doit lutter pour avoir une compréhension historique claire de l’antagonisme de la lutte. Les communistes revendiquent l’initiative de l’assaut à tout un monde de structures et de traditions, savent qu’ils constituent un danger pour tous les privilégiés, et ils appellent les masses à la lutte pour l’offensive et non pour la défensive contre de prétendus dangers de perdre des soi-disant avantages et progrès, conquis dans le monde capitaliste. Les communistes ne louent ni ne prêtent leur parti pour courir aux abris en défendant des causes qui ne sont pas les leurs et des objectifs non prolétariens comme la liberté, la patrie, la démocratie et autres mensonges. “Les prolétaires savent n’avoir rien à perdre dans la lutte que leurs chaînes”.
« 5) Les communistes renoncent à tout cet éventail d’expédients tactiques qui furent invoqués en prétendant accélérer la cristallisation de l’adhésion de larges couches des masses autour du programme révolutionnaire. Ces expédients sont le compromis politique, l’alliance avec d’autres partis, le front unique, les différentes formules sur l’Etat utilisées comme succédané de la dictature prolétarienne – gouvernement ouvrier et paysan, gouvernement populaire, démocratie progressive.
« Les communistes reconnaissent historiquement une des principales conditions de la dissolution du mouvement prolétarien et du régime communiste soviétique précisément dans l’emploi de ces moyens tactiques, et ils considèrent ceux qui déplorent la peste opportuniste du mouvement stalinien et en même temps se font l’apôtre de cet attirail tactique comme des ennemis plus dangereux que les staliniens ».
En effet le Parti ne considère pas la tactique à la manière de la politique bourgeoise, c’est-à-dire comme si elle consistait en un ensemble d’intrigues et d’expédients de caractère parlementaire et diplomatique. La nécessité historique de la Révolution Communiste n’est pas quelque chose que nous avons tirée de notre tête et que nous voulons imposer par des astuces à un monde réticent ; c’est la nécessité même de l’évolution historique. Au Parti, en tant que facteur de volonté et de conscience, revient un rôle déterminant, celui de la direction de la classe que des conditions matérielles bien précises contraindront à lutter pour le pouvoir. Et le Parti sera en mesure de réaliser ce rôle fondamental s’il se dresse décidé et compact contre tous les autres partis qui chercheront par tous les moyens à empêcher la Révolution.
Pour pouvoir réaliser une telle fonction, il faut un centralisme, mais non n’importe lequel ; il est nécessaire que le fonctionnement du Parti soit organiquement relié à ses fonctions autour desquelles il se centralise. Il est décisif que le Parti puisse faire aujourd’hui cette expérience parce qu’elle devra constituer la caractéristique du Parti qui guidera matériellement la Révolution. Si toute notre œuvre consistant à réintroduire dans la classe ouvrière la théorie et l’action révolutionnaire a un sens, réaliser ce critère de fonctionnement et de méthode de travail l’a encore plus ; en effet sans l’expérience décisive du petit organisme que nous sommes aujourd’hui, il est bien difficile de prévoir l’apparition à l’improviste d’un Parti de centaines de milliers de membres caractérisé par ces principes organisatifs, comme devra l’être le Parti qui guidera la Révolution.
6. Les leçons des contre-révolutions
Les événements historiques de la période 1919-1926 ne signent pas seulement la défaite du mouvement révolutionnaire, mais aussi la renaissance du Parti des cendres de la Troisième Internationale. Il s’agit d’événements dont les causes les plus profondes ne doivent pas être recherchées ni dans les trahisons ni dans la fidélité à la Révolution d’hommes géniaux et illustres, mais dans les déterminations historiques objectives. Les causes de la défaite des forces révolutionnaires furent objectives car en Europe la situation était faussement révolutionnaire et l’incertitude et le changement d’attitude des partis communistes européens et de l’Internationale furent des effets et non la cause de l’inflexion de la courbe du potentiel de classe ; tout comme les causes qui déterminèrent la lutte de la Gauche contre le stalinisme furent tout aussi objectives. C’est au cours de cette lutte que se sélectionnèrent, en raison des déterminations historiques et certes pas des vertus de personnes, les positions qui depuis lors forment l’ossature fondamentale du Parti destiné à guider la prochaine onde révolutionnaire contre les pouvoirs capitalistes ; et c’est pour cela que toutes nos thèses de Parti renvoient continuellement à cette lutte et à ces positions, parce que c’est là qu’il est possible de trouver la réponse à toutes les questions, au delà du politicardisme personnel, en relation avec toute la tradition révolutionnaire.
Seule la Gauche a maintenu intacte la théorie et s’est seulement en elle que s’est cristallisée la prémisse de la reprise du mouvement révolutionnaire, mais tout ceci est inséparable du fait que seule la Gauche dénonça dès leur naissance les premières déviations tactiques comme étant les premiers symptômes d’un nouvel opportunisme qui se manifesta complètement par la suite. La conclusion que la Parti a tiré est que toute tactique « élastique et faite de manœuvres » ne peut pas ne pas avoir un résultat désastreux et ruineux pour la Révolution.
La Gauche fut la première à prévoir, dès que l’Etat russe commença à dévier en se soumettant le PCUS et l’Internationale, que s’ouvrirait une fracture de plus en plus nette entre les intérêts du prolétariat mondial et ceux de l’Etat russe. Elle resta la seule à soutenir que de cette façon se serait ouvert un processus contre-révolutionnaire et elle est restée la seule à comprendre que le parti formel aurait à renaître ex-novo pour adhérer de nouveau au parti historique, et ceci contre les autres écoles qui soutenaient et soutiennent encore la possibilité de bloquer de l’intérieur la dégénérescence d’un Parti et d’un Etat dit « ouvrier ».
C’est pour cela que la transmission de cette tradition ininterrompue par delà les dégénérescences ne peut se faire qu’en utilisant de la façon la plus fidèle possible les enseignements de la bataille de classe conduite par la Gauche dans les années suivant 1919 et qui fut brisée surtout en raison du lien de dépendance d’un centre qui dégénérait. A travers une référence continuelle aux vicissitudes qui invalidèrent la Troisième Internationale et aux positions critiques que la Gauche soutint pour conjurer un nouvel opportunisme, on doit tirer des enseignements que nous devons considérer comme « sacrés », non tant parce que nous prétendons avoir découvert en eux des recettes pour le succès, mais parce qu’ils constituent des « avertissements sévères » pour nous défendre des dangers et des faiblesses dans lesquels sont tombées tant de fois les forces révolutionnaires et dans lesquels tout organisme est susceptible de retomber. Le Parti doit conserver intacts ces enseignements fondamentaux et maintenir comme son patrimoine inoubliable le diagnostic théorique juste et la prévision historique faite par la Gauche de nouveaux dangers opportunistes comme ils apparurent lors des premières années de vie de la nouvelle Internationale. Dans un tel patrimoine, la thèse marxiste évidente défendue par la Gauche dans toutes les polémiques contre la dégénérescence de Moscou selon laquelle le Parti est dans le même temps facteur et produit du développement historique et que par conséquent il n’est pas entouré de murs infranchissables, mais ressent les effets de son action vers l’extérieur, est d’une importance fondamentale.
Le gouffre dans lequel tombèrent en quelques années le Parti Communiste russe et l’Internationale, qui pourtant avaient guidé la glorieuse Révolution d’Octobre et avaient fait trembler de peur la bourgeoisie mondiale, fut tellement profond que la possibilité de maintenir même un mince fil organisatif qui transmît les positions correctes et la tradition révolutionnaire correcte revint à un nombre exigu de militants. Malgré cela, le sens historique de la renaissance du Parti et du maintien de liens organisatifs de Parti dans toute la période extrêmement défavorable à la Révolution du fait de la victoire du stalinisme, a toujours été celui de la préparation d’un vrai parti pour la période historique qui verra le prolétariat retourner à l’avant-garde de l’histoire, avec la conviction absolue que le prochain assaut révolutionnaire serait défait de façon certaine s’il venait à manquer encore l’organe indispensable à la Révolution, le Parti. Un tel Parti ne peut être improvisé, ni naître sous la poussée de suggestions et mouvements spontanés, mais il ne peut être que le résultat d’une longue et difficile œuvre pour maintenir intact le lien qui unit la théorie intacte à l’action révolutionnaire. Ce formidable souffle historique et la profonde conscience de la préparation de l’organe effectif et efficient de la Révolution doivent toujours être présents dans le Parti, même si la distance qui nous sépare de l’époque révolutionnaire est abyssale.
Dans les « Thèses de Lyon » qui tirent le bilan de la lutte contre le stalinisme, malgré le résultat extrêmement négatif pour les effets immédiats de cette lutte, sont posés les points cardinaux de ce que doit être l’activité du Parti à toutes les époques et dans toutes les situations, et ces points cardinaux doivent être considérés comme des enseignements sacrés non seulement pour le Parti d’aujourd’hui mais également pour celui de demain, précisément parce que ils proviennent de ces causes qui jouèrent alors en faveur de la contre-révolution, mais qui dans les conditions historiques futures pourront jouer en faveur de la Révolution. Nous avons appris de ces enseignements sacrés que quelque soit la situation et l’époque, l’activité du Parti ne doit jamais se limiter à la conservation de la pureté des principes théoriques et de la compagnie organisative, ni à la réalisation à tout prix de succès immédiats. Elle dit toujours englober la défense des postulats programmatiques fondamentaux, même quand des faits soi-disant nouveaux sembleraient en démentir certains ; l’assurance de la continuité de l’organisation, de son efficience et de sa défense contre des exigences étrangères à l’intérêt de la Révolution ; la participation active à toute lutte prolétarienne suscitée même par des intérêts partiels et limités, en en encourageant toujours le développement, mais en mettant toujours au premier plan la liaison de toutes les luttes avec les buts finaux révolutionnaires, jamais en présentant les conquêtes éventuelles obtenues par la méthode de la lutte de classe comme des points d’arrivée mais des ponts permettant le passage aux luttes à venir indispensables. Le but suprême de toute cette activité est de préparer les conditions subjectives qui permettent au prolétariat de profiter des possibilités objectives que présentera l’histoire de façon à sortir de la lutte vainqueur et non vaincu.
C’est en adhérant totalement à cette vision complexe de l’activité du Parti qu’il est possible de maintenir le Parti sur la juste voie révolutionnaire, en dehors de tout activisme fanfaron et stérile qui prétend bâtir avec sa volonté les conditions objectives de la Révolution, sans comprendre que celles-ci sont le produit de l’histoire que la volonté ne peut changer ; en dehors aussi de tout spontanéisme qui dévalorise toute activité de préparation subjective du Parti sous le prétexte que la clarté et l’efficience de la direction du Parti sont un produit de l’action des masses et non une qualité du Parti, qualité que le Parti doit savoir acquérir avant l’explosion de la Révolution sous peine d’une défaite de la Révolution.
7. Rapport entre principes, programme, tactique
La dégénérescence du mouvement communiste dans les années 1920 a confirmé de manière décisive que l’unique façon de poser en restant fidèle aux principes révolutionnaires le problème de la tactique est celle soutenue par la Gauche depuis les premières années de la Troisième Internationale : il y a un lien strict entre les directives programmatiques et les règles tactiques, et donc l’étude de la situation doit être comprise seulement comme un élément qui s’intègre dans la solution des problèmes tactiques. Le Parti avec sa conscience et son expérience critique doit avoir prévu le développement des situations et donc délimité les possibilités tactiques qui correspondent à chacune d’entre elles, tandis que la méthode opposée qui consiste à attendre les situations pour en subir les effets et les suggestions est typique du la méthode opportuniste. Le système des normes tactiques doit donc être édifié dans le but spécifique d’établir selon quelles conditions l’intervention du Parti et son activité se coordonnent au but final révolutionnaire. Il s’agit là d’une nécessité pratique et d’organisation, et non du désir de théoriser et schématiser la complexité des mouvements sociaux, nécessité qui impose au Parti d’établir les termes et les limites de son action. Au contraire, pour ceux qui surestiment le mouvement ou nient la fonction primordiale du Parti, cette méthode semble restreindre les possibilités d’action, alors que c’est l’unique qui puisse assurer l’unité organique du Parti et donc la condition fondamentale de la victoire de la Révolution.
C’est pourquoi il est nécessaire que le système des normes tactiques soit propre à tout le Parti et doive être un engagement pour tous. Dans ce but, il doit faire l’objet d’étude et d’application, dans la mesure du possible, afin que tout le Parti soit prêt à l’empoigner quand les conditions historiques prévues se présenteront. La thèse selon laquelle le Parti recherche son plan tactique « libre de critique » ne peut toutefois être théorisée, parce qu’avec cette manière beaucoup plus insinuante on retournerait à la théorisation de l’attente des situations pour en subir le conditionnement, en d’autres termes à la liberté de tactique. On doit tirer du processus de la juste théorie et de la juste évaluation de la phase historique, sans lesquelles le Parti même n’existerait pas, la juste tactique qui, en pénétrant toute l’organisation assure également l’organicité et la compacité du Parti.
Nous n’avons jamais soutenu que le Parti, en tant qu’organe conscient, soit libre de tirer une implication tactique à partir de ses principes, ni n’avons jamais recherché la garantie de la coordination des moyens aux buts révolutionnaires dans la nature révolutionnaire du Parti ou dans la contribution apportée par des hommes éminents et dotés d’une grande préparation marxiste, car tout ceci fait abstraction de la répercussion qu’ont sur le Parti les moyens mêmes de son action. Nous avons conclu au contraire de la lutte historique de la Gauche contre le stalinisme émergent et avec le bilan de cette lutte que seulement en sachant agir dans le domaine de la tactique et en barrant énergiquement les fausses routes par des normes d’actions précises et respectées, le Parti se garantit des dégénérescences, et jamais par des crédos théoriques et des sanctions administratives. Notre aversion envers la méthode de la liberté de tactique conduit donc à la négation de cette liberté pour le Parti même, dans le sens où le Parti ne peut appliquer des tactiques improvisées et dont la signification et le lien avec le but final révolutionnaire n’aient pas pénétré toute l’organisation. L’élément volontaire dans le Parti consiste en la possibilité de décider au moment de la plus grande efficacité des forces révolutionnaires l’application du plan tactique ; c’est ici que se trouve sa suprématie vis-à-vis de l’ennemi, car aucun autre organisme n’a la possibilité de connaître les effets de sa propre action sur le développement de la situation. Voici pourquoi, pour pouvoir expliquer sa puissance révolutionnaire, le Parti doit être prêt à l’action bien avant que les événements historiques prévus se vérifient, et voici l’importance de la préparation à de telles tâches, même si l’action se déroule dans des époques grises et sombres comme celle présente, où il est facile de perdre de vue la signification et l’importance de l’activité développée pour la victoire de la Révolution.
Il ne s’agit pas aujourd’hui d’élaborer quelque chose de nouveau, parce que dans la tradition du Parti, dans les textes et thèses, chaque élément de notre plan tactique est amplement prévu et précisé. Il s’agit donc d’organiser le travail du Parti de façon à ce que toute l’organisation puisse acquérir le plus complètement possible et pratiquer avec la propagande et la lutte sociale les éléments de la tactique, dans tous les domaines de l’action du Parti. Cette tâche pourrait sembler de peu d’importance, mais elle est si essentielle que, sans son développement adéquate aujourd’hui, la victoire de la Révolution de demain deviendrait impossible, parce que le Parti ne peut être improvisé durant l’explosion des époques révolutionnaires. Les directives générales de la tactique que le Parti appliquera dans tous les pays doivent faire trésor des expériences pratiques des crises opportunistes et des luttes conduites par la Gauche contre les révisionnismes de la Seconde Internationale et contre la déviation progressive de la Troisième, desquels a été tiré le résultat qu’il n’est pas possible de maintenir l’intégrité de la position programmatique, de la tradition pratique et de la solidité organisative du Parti si ce dernier applique une tactique qui, même par ses seules positions formelles, comporte des attitudes et des mots d’ordre acceptables par les mouvements politiques opportunistes. De ceci provient la notion fondamentale sur laquelle se fonde le plan tactique complexe du Parti, selon laquelle notre praxis politique refuse les manœuvres, les combinaisons, les alliances et les blocs qui se forment traditionnellement sur la base de postulats et de paroles d’agitation communs à plusieurs partis. Cette notion fondamentale sur le plan tactique a une valeur essentiellement historique, c’est-à-dire qu’elle ne peut être mise en discussion avec des évaluations contingentes, et distingue le Parti comme le distingue sa vision originale de la période que la société capitaliste traverse actuellement, qui n’est pas caractérisé par le retour à des formes démocratico-libérales de la période pré-fasciste, mais est de plus en plus encadré par de monstrueuses et totalitaires unités étatiques, expression impitoyable de la concentration économique.
8. Contre la lutte politique dans le Parti
Un autre enseignement sacré qui nous vient de la lutte de la Gauche contre le stalinisme dans les années 1920 est celui de la préparation du Parti au déroulement de ses tâches révolutionnaires qui doit survenir par une méthode de travail interne dont est exclu par principe le critère de la lutte politique. Le Parti, en effet, est caractérisé, en plus de principes théoriques et programmatiques spécifiques, par des frontières tactiques et organisatives précises, dont la disparition entraîneraient la disparition du Parti même. Il s’agit donc d’une autre notion fondamentale : le Parti est en lutte continuelle contre un ennemi externe, et qu’il ne peut prétendre vaincre qu’au travers de la méthode de la conviction de la justesse de nos principes révolutionnaires, parce que la solution du problème de la Révolution est lié uniquement à une question de force. Mais cette méthode ne peut être employée pour le travail interne de préparation au déroulement des tâches révolutionnaires, parce qu’il doit avoir pour but non la destruction d’un ennemi mais l’acquisition collective des positions justes. Non seulement la méthode de la lutte politique est fatale à ce travail, mais aussi celle de la pression organisative : en constituent une preuve plus que suffisante les méthodes utilisées par l’Exécutif de Moscou dans les années 1920 à l’encontre des Partis qui commirent pourtant de graves erreurs politiques, mais contre lesquels furent adoptées des méthodes de « terreur idéologique » et de « pression organisative » qui constituent une application erronée et petit à petit une falsification totale des principes justes de la centralisation et de la discipline. Cette méthode fut utilisée par l’Exécutif de Moscou envers tous les Partis de l’Internationale, mais particulièrement envers le Parti italien dans les années suivant 1923, en abusant lourdement du spectre du fractionnisme et de la menace constante d’expulser du Parti le courant de Gauche faussement accusée de préparer la scission, et tout ceci dans le seul but de faire prévaloir dans la politique de l’Internationale les dangereuses erreurs centristes.
Nous avons déduit du bilan désastreux et ruineux de cette méthode que, lorsque nous faisons surgir l’invariante doctrine, la victoire révolutionnaire ne peut s’obtenir qu’avec le Parti de classe et sa dictature, et que selon les paroles de Marx le prolétariat est une classe, avant le Parti révolutionnaire et communiste, peut-être pour la science bourgeoise, mais non pour Marx et pour nous ; la conclusion à en tirer est que pour la victoire il sera nécessaire d’avoir un Parti qui mérite dans le même temps la qualification de Parti historique et de Parti formel : ceci signifie que se soit résolue dans la réalité de l’action et de l’histoire la contradiction apparente entre Parti historique, donc en tant que contenu, et Parti contingent, donc en tant que forme, qui agit en tant que force et praxis physique d’une partie décisive du prolétariat en lutte. C’est donc pour obtenir un résultat de ce genre que doivent être employées toutes les énergies et non pour la lutte ridicule entre groupes qui prétendent posséder le droit d’aînesse et donc l’exclusivité de la méthode juste et des positions justes. Voici pourquoi il n’est plus possible d’avoir les papiers en règle avec le parti historique et se ficher du Parti formel : parce que la tâche historique qui se pose aujourd’hui n’est plus celle de l’élaboration de la théorie révolutionnaire, que nous possédons entièrement, mais celle de faire de cette théorie la chair et le sang du Parti contingent et formel. C’est seulement à travers cette activité qu’est possible la réalisation de cette condition fondamentale afin que le Parti puisse profiter des possibilités objectives que l’histoire prépare de façon à sortir vainqueur et non vaincu de la bataille.
9. Conclusions
L’expérience historique et en particulier les vicissitudes relatives à la dégénérescence de la Troisième Internationale nous ont enseigné qu’il est gravement erroné de considérer le Parti comme un résultat acquis une fois pour toutes, parce que tout organisme peut dégénérer. L’élément par lequel passa la dégénérescence de la Troisième Internationale fut la cohérence insuffisante de la tactique avec les directives programmatiques et dès lors c’est par cet élément que peut encore passer la dégénérescence du Parti. Il s’agit d’un élément beaucoup plus sournois et difficile à individualiser que celui qui nie ouvertement les principes, car il peut très bien se concilier avec un respect formel de ceux-ci. C’est pour cela qu’il est indispensable de signaler avec courage les dangers que la Gauche dénonça contre Moscou qui dégénérait, et ceci pour empêcher dès que possible que les mêmes dangers qui amenèrent à la dégénérescence de la Troisième Internationale puissent encore jouer le même rôle néfaste. En effet, les garanties contre l’opportunisme ne peuvent exister seulement dans le passé, mais doivent être présentes et actuelles à tout moment de la vie du Parti. Du reste une préoccupation exagérée à l’encontre du danger opportuniste ne présente pas de graves inconvénients, parce que, étant donné qu’elle est le produit de l’élucubration de quelques militants et non le reflet effectif de quelque chose qui ne va pas, il est certain qu’elle ne pourra pas affaiblir un tant soit peu le Parti ; au contraire, le danger pour le Parti est très grave si la maladie se diffuse avant qu’on ait osé de quelque part donner l’alarme. Ce sont aussi des leçons inoubliables qui nous viennent de la lutte de la Gauche dans les années 1920 et qui nous font conclure comme alors que la critique sans l’erreur ne nuit pas le millième de ce que l’erreur sans la critique peut nuire. Il ne s’agit certes pas de faire l’apologie de la liberté de pensée et de critique dans le Parti comme droit de tout individu, mais d’établir le mode physiologique de fonctionnement et de travail d’un parti révolutionnaire.
On polémiquait ainsi contre la Gauche : la Gauche dit que l’Internationale se trompe, mais puisque l’Internationale ne peut se tromper, c’est la Gauche qui a tort. La Gauche au contraire ne demandait à personne de reconnaître qu’elle avait raison mais elle réclamait que la question fût posée en d’autres termes : la Gauche dit que l’Internationale se trompe, pour les raisons suivante inhérentes au problème soulevé, nous démontrons que la Gauche se trompe ce qui prouve que l’Internationale n’a pas commis d’erreurs. On accusait la Gauche également de suspecter continuellement d’opportunisme les dirigeants de l’Internationale, ce qui ne faisait pas renoncer la Gauche à dénoncer les dangereuses erreurs et la Gauche attendit en vain la démonstration sérieuse des garanties qu’on peut avoir à séparer la pratique de l’opportunisme de l’action révolutionnaire, et non l’habituel hurlement : la voilà qui accuse l’Internationale d’opportunisme et elle mérite le « crucifix ».
Malgré les généreuses tentatives de la Gauche pour sauver l’Internationale du nouveau et encore plus puant opportunisme, celui-ci triompha quelques années plus tard. La conclusion que nous avons tirée de cela est que n’existent pas de règlements ni de recettes pour éviter que le Parti tombe dans les crises d’opportunisme. Pourtant l’expérience de la lutte de la Gauche nous permet d’individualiser certaines conditions de vie organique du Parti dont la réalisation doit être notre tâche infatigable :
1) Nous excluons que l’activité du Parti puisse amener à la constitution de fractions qui se disputent la direction du Parti. Comme nous excluons qu’à la périphérie du Parti se forment des fractions pour la « conquête » du centre du Parti, nous excluons également que le Centre conçoive sa fonction comme étant exclusivement finalisée au « maintien » de la direction du Parti.
Il est absurde et stérile, et tout aussi dangereux, de prétendre que le Parti soit mystérieusement assuré contre toute rechute ou tendance à la rechute dans l’opportunisme ; mais on doit admettre l’éventualité de la formation de fractions pour la préservation du Parti de graves dangers et pour la défense de son intégrité programmatique, ce qui pourrait même amener à des scissions, non pour le motif infantile de manque d’énergie répressive de la part du centre, mais par l’hypothèse damnée de la ruine du Parti et de son asservissement à des influences contre-révolutionnaires. La question des fractions n’est pas posée d’un point de vue moral. « Y-a-t-il dans l’histoire un seul exemple d’un camarade qui ait organisé une fraction pour se divertir ? », demandait la Gauche accusée de fractionnisme au VI Exécutif Elargi de l’Internationale. « Non – répondait-elle – un cas pareil n’est jamais survenu, et pour pouvoir dire qu’il s’agit d’une manœuvre bourgeoise pour s’infiltrer dans le Parti, il faut en avoir la preuve. L’expérience prouve au contraire que l’opportunisme pénètre toujours dans nos rangs sous le masque de l’unité ». La genèse d’une fraction indique qu’il y a dans le Parti quelque chose qui ne va pas et pour remédier au mal il n’y a pas d’autre moyen que de remonter aux causes qui l’ont produit, et ces causes résident toujours dans des erreurs idéologiques et politiques du Parti. La prévention et la cure de la maladie qui se présente sous les symptômes du fractionnisme se résolvent donc dans l’approfondissement et la précision des positions correctes de principe et de tactique.
2) Pour les mêmes raisons pour lesquelles nous ne voyons pas dans les fractions en tant que telles le mal en soi à combattre toujours et partout, de même nous ne considérons pas comme un bien en soi l’unitarisme à tout prix. Le maintien de l’unité du Parti est certainement un bien à sauvegarder et il faut tenir comme à la prunelle de nos yeux à ne pas perdre la moindre de nos minces forces ; mais ceci est inséparable du maintien des positions correctes dans tous les domaines, parce que le danger de l’influence bourgeoise sur le Parti de classe se présente historiquement comme une pénétration insidieuse agitant une démagogie unitaire et opérant comme une dictature venue d’en haut.
3) Le travail de tout le Parti doit être finalisé de façon à obtenir un organisme homogène, et sans divers regroupements en son sein. Il s’agit d’un but pour lequel tout le Parti est tenu de travailler et qui s’obtient à la condition que toutes les questions idéologiques, tactiques et organisatives soient posées et résolues correctement. C’est pourquoi il serait erroné d’adopter la formule de l’obéissance absolue dans l’exécution des ordres venus du haut en ce qui concerne les rapports internes de Parti entre le centre dirigeant et la périphérie. En effet les ordres émanant du centre ne sont pas le point de départ, mais le résultat de la fonction du mouvement entendu comme une collectivité. Il n’y a donc pas une discipline mécanique bonne pour la réalisation d’ordres et de dispositions supérieures ’quelles qu’elles soient’ : il y a un ensemble d’ordres et de dispositions correspondant aux origines réelles du mouvement qui peuvent garantir le maximum de discipline, c’est-à-dire d’action unitaire de tout l’organisme, tandis qu’il y a d’autres directives qui peuvent compromettre la solidité organisative. La question de la discipline et des rapports internes entre la périphérie et le centre consiste par conséquent en un suivi de la tâche des organes dirigeants, ce qui doit être fait par tout le Parti, non certes pas dans le sens démocratique du mandat que la périphérie confère au centre, mais dans le sens dialectique qui regarde la tradition, la préparation, la continuité réelle de la pensée et de l’action du mouvement.
Le maintien de la méthode correcte de travail interne est cependant inséparable de la manière avec laquelle le Parti agit envers l’extérieur. Les rapports internes seraient ainsi destinés à dégénérer si le Parti déviait même partiellement de ses tâches, dont nous résumons les principales (cf citation 171) :
1) Le Parti doit défendre et affirmer la plus grande clarté et continuité dans la doctrine communiste qui est le fruit du déroulement de ses applications successives au cours de l’histoire, et il ne doit pas permettre des proclamations de principe opposées mêmes partiellement à ses points cardinaux théoriques.
2) Le Parti doit dans chaque situation historique proclamer ouvertement le contenu intégral de son programme en ce qui concerne les réalisations économiques, sociales et politiques, et surtout sur la question du pouvoir, de sa conquête par la force armée, de son exercice par la dictature.
3) Le Parti doit adopter une stricte rigueur d’organisation au sens où il n’accepte pas de s’agrandir au travers de compromis avec des groupes petits ou grands ou pire encore de marchander pour la conquête d’adhésions de la base et de faire des concessions à des prétendus chefs et dirigeants.
4) Le Parti doit lutter pour une compréhension historique claire de l’antagonisme de la lutte, revendique l’initiative de l’assaut à tout un monde de structures et de traditions et appelle les masses à la lutte pour l’offensive et non pour la défense contre de prétendus dangers de perdre des soi-disant avantages et progrès, conquis dans le monde capitaliste.
5) Le Parti renonce à tout cet éventail d’expédients tactiques qui furent invoqués en prétendant accélérer la cristallisation de l’adhésion de larges couches des masses autour du programme révolutionnaire. Ces expédients sont le compromis politique, l’alliance avec d’autres partis, le front unique, les différentes formules sur l’Etat utilisées comme succédané de la dictature prolétarienne. Il reconnaît historiquement une des principales conditions de la dissolution du mouvement prolétarien et du régime communiste soviétique précisément dans l’emploi de ces moyens tactiques, et il considère ceux qui déplorent la peste opportuniste du mouvement stalinien et en même temps cet attirail tactique comme les ennemis plus dangereux que les staliniens.