Unite syndicale et politique de classe
Catégories: Algeria, Algerian war of independence, CGT, CGTU, Force Ouvrière, France, Opportunism, Pacifism, Popular Front, SFIO, Stalinism, Union Question
Cet article a été publié dans:
C’est avec une certaine curiosité qu’étaient attendus, dans le déjà lointain mois de juillet 1957, les résultats du Congrès du Syndicat National des Instituteurs. Le secrétaire général du S.N.I. devait y préciser les positions de son organisation sur la question de la réunification syndicale, que quelques controverses entre hauts pontifes syndicaux semblaient avoir mise à l’ordre du jour, et dans laquelle les « Enseignants », par leur situation privilégiée dans l' »autonomie », paraissaient devoir jouer le rôle important d’arbitres et de conciliateurs entre les deux centrales concurrentes.
Mais les déclarations que contenait leur rapport moral sont restées sans grands échos1 et la question de la fusion organique n’a pas dépassé le stade des mises aux points des positions de principe. D’autre part, comme l’année 1957 ne nous a offert qu’un seul exemple de cette « union à la base » après laquelle soupirent ouvriers et militants2, l' »unité en marche » a encore pas mal de chemin à faire pour devenir une réalité.
Il n’est pourtant pas nécessaire, pour caractériser ce que serait une telle unité, d’attendre qu’elle devienne effective ; et l’exposition de notre propre point de vue sur ce sujet, du fait que ses arguments sont d’ordre général et historique, peut fort bien s’affranchir des préoccupations d’opportunité de temps et de lieu. D’ailleurs le propos peut redevenir d’une actualité brûlante si la série noire des difficultés économiques qui semble promise au capitalisme français vient à susciter mécontentement et grèves chez les travailleurs.
Quelle serait la signification de l’unité syndicale si elle venait à se réaliser dans les conditions présentes, c’est-à-dire en une phase historique qui n’a pas surmonté la grande défaite subie par le prolétariat il y a quelque trente ans ? De quel appoint serait-elle dans la reprise de classe ? Dans quelles conditions les masses ouvrières pourraient-elles lutter effectivement dans leurs syndicats unifiés ? C’est à ces questions que nous voudrions répondre ici, nous souciant peu, suivant notre ligne de conduite habituelle, de donner des directives d’action ou de formuler des perspectives, mais bien davantage de déraciner des préjugés solidement établis.
Avec la question de l’unité syndicale nous tenons en effet un sujet sur lequel la spéculation opportuniste s’est exercée avec le plus de succès, et dont le prestige est tel que, réduite à un mot d’ordre purement formel, cette unité apparaît encore aux yeux de tous comme la panacée universelle aux maux dont souffre le mouvement prolétarien – ce qui doit nous inciter à dénoncer sans faiblesse cette dangereuse illusion.
S’il est évident qu’au cours des dernières décades, pendant lesquelles la lutte ouvrière s’est révélée particulièrement décevante, la pluralité des organisations syndicales a servi avec une égale utilité un patronat vorace et des coteries de bureaucrates corrompus par l’opportunisme, il n’est pas moins vrai qu’au plus fort des grandes vagues de mouvements revendicatifs de cette période, les ouvriers n’ont jamais été aussi cyniquement trahis que lorsque leurs chefs syndicaux célébraient les vertus de l' »unité retrouvée ».
Un tel paradoxe ne peut s’expliquer sans le secours de l’histoire. Dans la phase impérialiste du capitalisme, auquel l’échec de la révolution prolétarienne a accordé une longue et dure vie, la bourgeoisie, pour surmonter ses contradictions toujours plus aiguës, tend impérativement à s’assurer, de manière directe ou indirecte, le contrôle du mouvement économique, des revendications de salaires et des débats pour la fixation des conditions de travail, ainsi que des organismes qui y participent.
En pleine décadence du mode de production, ce contrôle est indispensable à la stabilité du régime, tant sur le plan de l’exploitation économique, où il tend à limiter la portée des conflits d’intérêts qui en surgissent, que sur le plan politique où il a pour but de prévenir la généralisation de l’action ouvrière, lourde du danger d’irruption du prolétariat sur la scène sociale. Mais une fois acquis, comme il l’a été après le recul qui a succédé à la grande vague révolutionnaire déclenchée par Octobre 17, il dépend lui-même de la stabilité sociale et de la relative « prospérité » économique. Il puise ses racines, d’une part dans la corruption des couches privilégiées de la classe ouvrière et des dirigeants syndicaux qui en expriment les aspirations à la paix sociale, de l’autre dans l’isolement qui en résulte pour les couches les plus misérables. Ainsi compris comme double conséquence de la décomposition politique du mouvement prolétarien international et de la stabilité économique, retrouvée grâce à l’hécatombe de la seconde guerre mondiale, l’état dans lequel se trouve actuellement la classe ouvrière — essentiellement caractérisée par l’impuissance et le découragement — ne saurait être sérieusement modifié par les seules vertus d’un mot d’ordre, fût-ce celui de l’unification des organismes de revendication immédiate des travailleurs.
Cette apathie et cette désaffection pour la chose politique que l’on décèle aujourd’hui dans tous les aspects de l’activité ouvrière, il ne sera possible de les surmonter que lorsque surviendra une crise générale qui aura pour effet direct de tarir les sources économiques des privilèges, réels ou illusoires, concédés aux fractions les moins pressurées du prolétariat, et d’imposer à la totalité de la classe de vastes grèves radicales qui soumettront ses dirigeants opportunistes au critère le plus impitoyable : le choix entre la réaction du capitalisme et la lutte de classe.
Aussi serait-il puéril d’attendre de ceux qui prétendent concilier l’intérêt des travailleurs avec la prospérité du système de production qu’ils fassent un effort véritable dans le sens d’une unification réelle des forces ouvrières, aussi longtemps que la situation économique leur permettra de spéculer sur les possibilités de corruption économique de catégories professionnelles ou de corps de métier. Ils ont tout lieu de craindre que cette unification, par l’afflux de revendications qu’elle susciterait, soumette à de rudes épreuves les mensonges sur la « solidarité nationale » auxquels, implicitement ou ouvertement, ils participent tous. L’incertitude de la conjoncture présente a pour effet de grandement les diviser sur ce point. Mais s’ils se voyaient pourtant contraints, sous la poussée de la misère économique croissante, de procéder à cette unité qu’ouvriers et militants du rang sentent nécessaire à l’efficacité de la lutte, il n’est pas douteux qu’ils s’emploieraient à la vider de tout potentiel classiste et conjugueraient tous leurs efforts pour emprisonner dans leur stérile perspective de progressisme et de réformisme le renouveau des diverses assises syndicales. L’unité ne serait, une fois encore, qu’un moyen différent, mais tout aussi efficace que la pluralité syndicale, de gaspiller l’énergie de la classe ouvrière.
Ce n’est pas là une hypothèse, mais une certitude que justifient de sensationnels précédents historiques. L’unité syndicale, dès lors qu’elle se réalise sous le patronage des laquais du capitalisme et sous leur trompeur programme de réforme, s’avère entre leurs mains un instrument puissant de neutralisation de la lutte ouvrière : le sabotage qu’ils en effectuaient « en détail » et sur le plan des catégories dans le pluralisme syndical, ils l’accomplissent désormais à l’échelle politique et nationale. Grâce au monopole qu’ils exercent sur les revendications des travailleurs, c’est l' »unité » même qui peut devenir l’ultime ressource de la bourgeoisie devant la marée montante des grèves et des protestations.
La portée d’une éventuelle réunification syndicale, c’est donc en fonction du rapport des forces réel entre bourgeoisie et prolétariat qu’il faut l’évaluer et en considération des conditions politiques et économiques qui le perpétuent. On ne saurait admettre à la fois que le mouvement prolétarien soit en pleine déroute et qu’il soit possible d’en couper la débandade par la propagation d’un mot d’ordre qui, dépourvu du contexte politique et historique de la crise sociale, n’entre pas en contradiction avec l’idéologie défaitiste du réformisme et du pacifisme social, qui empoisonne toute l’ambiance ouvrière.
C’est au contraire renforcer les mensonges de cette idéologie que de proposer aux ouvriers les plus combattifs, qui souvent tendraient, dans la pratique, à rompre avec elle, le terrain de la lutte pour l’unité syndicale, lequel, dans les conditions présentes de grande confusion politique, entraîne irrésistiblement ceux qui s’y cantonnent vers l’accord inconditionné avec la coterie d’opportunistes qui a en mains les destinées du syndicat.
En effet, dans la longue suite des échecs ouvriers, la combativité et les sursauts de courage n’ont pas manqué. Ce qui a fait défaut, et qui a rendu inopérante toute réaction saine des militants de base, c’est la présence d’une continuité politique de classe, la liaison vivante entre l’expérience d’hier et celle d’aujourd’hui. L’opportunisme, pour accomplir sa triste besogne d’émasculation de la lutte ouvrière, a besoin avant tout que les exploités oublient les dures leçons de l’histoire, l’expérience qui constitue le seul réservoir de certitudes et de convictions permettant de résister, même aux plus terribles moments, à l’insinuation idéologique du tout-puissant adversaire. Le voile d’illusions qui était l’œuvre de plusieurs décades de propagande et d’activité réformistes, la première guerre mondiale et la révolution russe l’avaient déchiré. Mais le néo-opportunisme staliniste en a tissé un nouveau, bien plus serré et bien plus solide ; et dans ce but il a joint ses efforts à ceux des opportunistes chevronnés. Les stalinistes, au moment où ils réussirent à présenter comme un succès prolétarien le pacte conclu avec les renégats de la Seconde Internationale, ont réussi à escamoter en même temps tout l’historique du redressement opéré par Lénine dans sa lutte contre ces mêmes social-traîtres, dont l’appui est désormais assimilé à la condition suprême du succès du socialisme. Mais ils parvenaient aussi, piétinant tout un champ historique baigné du sang prolétarien, à faire croire aux travailleurs que les vastes organisations de masse du prolétariat pouvaient traverser les pires phases de contre-révolution, consigner leurs forces vives entre les mains des agents reconnus du capitalisme sans abandonner pour autant la fidélité à la ligne de leur mission historique et sociale.
Ainsi, les mensonges entraînent d’autres mensonges et la confusion engendre la confusion. Depuis qu’ils sont plongés jusqu’au cou dans la fange de leur politique de compromis, les néo-opportunistes ne cessent de mentir. Chacune des alliances sociales qu’ils réalisent et qui ne sont que des préludes à de nouvelles défaites du prolétariat ils s’ingénient à la présenter comme une étape victorieuse, dans cette perspective d’incessante progression du mouvement ouvrier qu’ils font miroiter comme devant s’épanouir finalement dans un socialisme pacifiquement instauré. En face de ce colossal amoncellement de mensonges, ce qu’il convient de faire, pour œuvrer effectivement à la future reprise prolétarienne, ce n’est pas d’y apporter quelque variante empruntée à l' »enfer-pavé-de-bonnes-intentions » de l’activisme, mais de dire aux prolétaires la vérité, la terrible mais salubre vérité sur leur défaite et dévoiler l’ignominie et les conditions de la trahison.
Regarder la réalité en face, c’est en somme ce que nous conseillons aux prolétaires dont la combativité est surtout impulsive. Cela ne signifie pas que nous n’accordions pas à l’unité organique des syndicats son caractère d’impérative nécessité, ou que nous pensions devoir nous désintéresser des luttes ouvrières pour les revendications immédiates. Nous disons simplement que cette unité, si elle venait à se réaliser dans les conditions présentes, ne présenterait que des avantages pratiques limités, que l’on ne doit envisager que sous l’angle des facilités qu’ils offriraient au développement d’une critique révolutionnaire dans les syndicats. Autrement dit, il faudrait la mettre à profit, non pour cimenter l’agglomération des travailleurs autour d’un programme « passe-partout », mais pour y combattre sans merci l’opinion dominante, aujourd’hui saturée de réformisme et d’opportunisme.
Pour cette raison, le mot d’ordre d’unité n’est pas un mot d’ordre qu’on peut avancer en toute occasion, mais seulement quand la maturation de la crise sociale permet de lui donner un contenu d’énergique condamnation de l’opportunisme et d’expulsion de ses défenseurs. En dehors de ces conditions, il faut se pénétrer de cette vérité : si la division syndicale constitue toujours un recul de la force ouvrière, toute unité ne constitue pas pour autant une reprise prolétarienne, comme l’histoire est là pour nous le rappeler.
Leçons du passé : C.G.T. et C.G.T.U.
En France, la déconfiture du mouvement prolétarien du premier après-guerre s’est faite sentir de façon précoce sur le plan syndical, où les éléments révolutionnaires réagirent de la façon la plus désastreuse aux provocations de la majorité opportuniste réformiste, entre les mains de laquelle la débandade générale de 1914 avait laissé la direction des syndicats. Les militants de l’avant-garde ouvrière ripostèrent en créant une autre centrale syndicale : la C.G.T.U.
Il n’est pas contestable qu’en cette occasion les dirigeants de la vieille C.G.T. révélèrent sans vergogne leur rôle de valets serviles du capitalisme, en rendant l’ambiance des syndicats proprement intenable aux militants révolutionnaires et en poussant l’impudence jusqu’à faire exclure les principaux d’entre eux. Mais ces derniers, en tombant dans l’embuscade qui leur était tendue, et en abandonnant au monopole des opportunistes la grande masse des travailleurs, par la formation d’une nouvelle confédération, montrèrent qu’ils étaient mal débarrassés de l’idéologie syndicaliste, laquelle repose sur une conception volontariste du rôle des syndicats, leur assignant notamment une rigidité doctrinale qui ne peut être l’apanage que du parti politique.
On mesure, avec le recul, combien cette faute fut lourde, car elle justifia par la suite ce fameux concert sur l' »unité » qui servit d’argument et de paravent au complet reniement de l’intransigeance idéologique du parti prolétarien. La vraie position marxiste consiste à lutter au sein des syndicats, quelque pourrie d’opportunisme que soit leur direction, et non à isoler la fraction des ouvriers les plus avancés sous couvert de construire une « bonne » organisation de défense. Derrière la tactique des « unitaires » scissionnistes se manifestait en réalité une grande faiblesse idéologique, qui puisait ses racines dans la tradition non marxiste de l’anarcho-syndicalisme.
Cependant bien que désastreuse sur le plan tactique et imputable à la tenace résistance de vieux préjugés volontaristes bien plus qu’à une nécessité objective, l’attitude des promoteurs de la C.G.T.U. relève de mobiles incontestablement de classe : sauvetage des principes de la lutte de classe dans les syndicats, tentative de soustraire les plus grandes masses de travailleurs à la stratégie internationale contre-révolutionnaire des réformistes. À ce titre la scission de 1921 n’a rien de commun avec, par exemple, celle de « Force Ouvrière » en 1947. Il faut le souligner car le fait prouve que les authentiques défenseurs de la classe ouvrière ne sont pas toujours ceux qui sont du côté de l’unité organique des syndicats et permet de juger quel chemin avait été parcouru lorsque les unitaires réintégrèrent la C.G.T.
Leur retour ultérieur dans la vieille centrale réformiste prend effectivement la tournure d’une véritable « amende honorable » d’ex-révolutionnaires assagis et convaincus de l’impossibilité du renversement violent du capitalisme. Quels que soient les subtils arguments « tactiques » invoqués, la réunification syndicale de 1936 résulte essentiellement du grand tournant opéré dans la Troisième Internationale et dans l’attitude de l’État ouvrier russe dégénéré, au moment où les organisations patronnées par Moscou se lancèrent à fond dans la politique des compromis destinés à concilier au pouvoir siégeant au Kremlin l’appui diplomatique, économique et militaire des capitalismes occidentaux.
Dans le marché qui fut alors tacitement conclu entre Moscou et les partis politiques bourgeois de ces pays c’est la force vive et la potentialité révolutionnaire du prolétariat européen qui servit de monnaie d’échange. Après cette négociation il était normal que les partis de l’Internationale dévoyée se retrouvent aux côtés des « gérants loyaux du capitalisme » c’est-à-dire ses chiens de garde chevronnés. Après la réconciliation entre les sections françaises des deux Internationales qui, successivement, ont trahi le mouvement prolétarien, l’unité syndicale s’avère possible et même nécessaire. Mais c’est l’unité de la trahison, l’unité entre les renégats du communisme et les laquais traditionnels de la bourgeoisie ; bureaucrates liés à la social-démocratie et survivants crapuleux de la grande faillite de l’ancien syndicalisme « apolitique » que l’union sacrée de 1914 avait déjà démasqués.
1936 : des « bagatelles pour un massacre »
Le prétexte du grand bloc réalisé entre les divers opportunistes ouvriers, et qui, sur le plan syndical, se traduisit par la fameuse unité de 1936, fut la prétendue menace fasciste devant laquelle tous ceux qui s’étaient auparavant proclamés de futurs fossoyeurs du capitalisme se trouvaient soudain pris d’un amour farouche pour la décrépissante démocratie bourgeoise.
Le fascisme, ce fait historique sur lequel il a tant été spéculé, fut une réaction violente de la bourgeoisie en face de la menace révolutionnaire dans les pays où la crise sociale, consécutive à la défaite militaire, demeurait latente, difficile à surmonter par les procédés classiques de la démocratie parlementaire, et où les classes dirigeantes pouvaient redouter, en face des débâcles économiques et monétaires répétées, l’insurrection armée du prolétariat. Mais au moment où fut déclenchée la grande campagne propagandiste contre le fascisme il était clair que le spectre de la révolution internationale était écarté pour de longues décades et que l’usage exclusif de la violence et de l’arbitraire ne s’imposait plus aux États bourgeois comme condition de paix sociale : le prolétariat des pays fascistes était réduit au silence, celui des démocraties était tenu bien en mains par les chefs opportunistes. Mais la crainte du fascisme — ce dernier transformé en ce qu’il est depuis resté : un épouvantail — offrait aux capitalistes un terrain idéal de manœuvre politique d’envergure, propre à renflouer le système devant les difficultés économiques qui réapparaissaient.
Comme la suite des événements l’a prouvé, l’enrôlement du prolétariat sous la bannière de la « défense de la démocratie » brandie par le front populaire s’avérait bien plus efficace, pour sauvegarder la stabilité de l’ordre existant, que les expéditions armées des chemises brunes ou noires. Pour la bourgeoisie il s’agissait d’orienter l’industrie vers la production de guerre, ce qui impliquait que soit colmatée au plus tôt la brèche ouverte dans la quiétude sociale par les grèves sur le tas, et que toute la population soit ralliée à une formule politique de solidarité nationale et de préparation patriotique qu’imposait l’imminence du conflit impérialiste.
L’idéologie nécessaire à une telle orientation était toute prête dans l’arsenal de formules démocratico-petit-bourgeoises des opportunistes du mouvement ouvrier. Le prétexte se présenta bien vite à l’occasion d’une confuse manifestation contre les « scandales » de la politique officielle. Et le mot d’ordre se répandit avec la rapidité d’une traînée de poudre : contre le fascisme qui menaçait, il fallait bien vite faire l’union, non seulement de tous les partis « ouvriers », des « communistes » avec les réformistes, mais encore de tous les républicains, c’est-à-dire des partis ouvriers avec les partis bourgeois.
En réalité les quelques énergumènes qui voulaient singer fascistes et nazis et qui étaient dérisoires quelques centaines ne pouvaient être mis en parallèle avec les artisans de la répression bourgeoise en Allemagne et en Italie, sans faire à la fois injure à ses bourreaux et à ses victimes. Les ouvriers suivirent les démagogues du Front Populaire parce que le fascisme incarnait à leurs yeux la répression de classe la plus féroce et l’impérialisme le plus belliqueux, celui de l’Allemagne. Ils ne pouvaient voir que la campagne antifasciste dans laquelle on les lançait leur ouvrait une phase d’écrasement bien plus sanglante que toutes celles qui s’étaient produites jusque là, et que la politique d’État qu’ils allaient soutenir était encore plus impérialiste et plus belliciste que celle des magnats de l’industrie lourde allemande, car c’était celle des impérialistes les plus puissants et qu’à leur victoire était lié le sauvetage du capitalisme comme système mondial. Dans ce camp, autant, sinon plus, que dans le camp opposé, on aspirait à la guerre ; comme les « révélations » sur la diplomatie occidentale l’ont, récemment encore, montré.
Il ne faudrait pas croire pourtant que l’enrôlement du prolétariat dans une croisade vide de tout contenu social et propre seulement à mettre en chantier la seule solution capitaliste aux contradictions du moment — la guerre — ait simplement dépendu de l’habileté d’une manœuvre politique et d’une conjoncture antérieure. La venue au pouvoir de la coalition du Front Populaire fut le résultat d’une réelle poussée ouvrière soulevée par les grandes difficultés économiques — chômage et bas salaires — et par l’explosion de scandales politiques sans précédents. Mais cette poussée, survenant en pleine dégénérescence du mouvement prolétarien international, après la décapitation du prolétariat allemand et le triomphe de la contre-révolution stalinienne en Russie, constitua une proie facile pour l’opportunisme ouvrier en train de sceller, définitivement et en bloc, son adhésion à la perspective de la guerre impérialiste. La reprise économique que déclenchait cette perspective permit d’autre part de satisfaire aux principales revendications ouvrières : augmentation des salaires, congés payés et semaine de quarante heures. Que ces revendications ne furent pas des conquêtes réalisées de haute lutte, mais plutôt des gratifications couvrant la manœuvre politique de solidarisation du prolétariat avec la bourgeoisie, c’est une chose qu’il est facile de vérifier avec le recul. Il suffit de considérer de quel prix elles furent payées et en échange de quels principes fondamentaux de la lutte de classe les dirigeants politiques et syndicaux les avaient obtenues. Mais dès les mois qui suivirent l’euphorie de la victoire électorale populaire, c’est la sécheresse des faits qui se chargea déjà de démontrer quel marché de dupes les ouvriers avaient fait.
Toute l’amère ironie de cette séquence historique, on peut la retrouver dans ce fait que la formule : « des canons avant du beurre », que les antifascistes raillaient chez leur adversaire hitlérien, devint bien vite le lot des travailleurs des « démocraties », où arriva avec une rapidité brutale le moment où les ouvriers furent invités à faire des heures supplémentaires pour la défense nationale, et à sacrifier sur l’autel de la patrie les mirifiques conquêtes réalisées quelques mois plus tôt. « Il faut savoir terminer une grève » prononçait sentencieusement M. THOREZ. L’antifascisme jetait son masque revendicatif et se révélait sous son vrai visage de pourvoyeur de chairs à canons pour le conflit qui allait éclater. Les mêmes conscrits qui avaient cru aux promesses électorales du Front Populaire en faveur de la réduction du service militaire étaient encouragés à « faire leur devoir dans l’armée républicaine » par ceux-là mêmes dont ils attendaient la venue au pouvoir pendant que dans les syndicats unifiés les quelques courageux militants qui dénonçaient la préparation militaire et morale du massacre étaient stigmatisés comme agents de la « cinquième colonne » et partisans d’Hitler.
Voilà ce que fut la grande victoire de l’unité syndicale de 1936. Ayant consigné chaque prolétariat à sa propre bourgeoisie, les traîtres du Komintern avaient achevé leur besogne de division de la classe ouvrière et pouvaient en toute satisfaction dissoudre ce qui subsistait de l’Internationale Communiste. Cette période de « 36 » dont une masse d’ouvriers désemparés conserve, encore aujourd’hui, la nostalgie et que de prétendus « révolutionnaires » ont le front de présenter comme la « belle époque » du prolétariat, ne fut pas autre chose qu’un immense marchandage de principes : contre de dérisoires et éphémères avantages économiques la classe ouvrière n’a pas seulement échangé des millions de vies humaines, mais aussi toutes les grandes traditions qui, en dépit du monopole de l’opportunisme dans les syndicats, y conservaient droit de cité : l’internationalisme, l’antimilitarisme, la solidarité prolétarienne…. Prélude du massacre des hommes mais aussi hécatombe des principes, telles restera la signification historique et sociale de « 36 ».
Vicissitudes de l’unité des traîtres
« Écarter tout ce qui nous divise, rechercher tout ce qui nous unit ». Rien ne saurait mieux donner le niveau de vulgarité petit-bourgeoise et de crétinisme de la politique staliniste « d’unité » que cette devise que les hommes de Moscou avaient placée en exergue de leur propagande syndicale après la Libération. L’expérience leur avait pourtant déjà montré que ce qu’ils considèrent comme un terrain d’union est en réalité une base de division car c’est une base bourgeoise et que le propre du système bourgeois c’est de fourmiller de contradictions.
S’étant « unis » avec les réformistes de vieille souche sur une plateforme démocratique bourgeoise, les stalinistes purent vivre en bonne intelligence avec eux aussi longtemps qu’ils n’eurent à affronter que les contradictions sociales internes – qu’ils s’entendaient à merveille, les uns et les autres, à résoudre sur le dos du prolétariat. Mais dès lors que la bourgeoisie se trouvait elle-même déchirée par les rivalités d’intérêts impérialistes, les stalinistes qui avaient leur patron, non pas à Paris, mais à Moscou, se trouvèrent dans une situation délicate : c’en était fait de leur belle entente avec le réformisme proprement « national ». L’unité tant célébrée s’avérait n’avoir pas plus de longévité et de solidité qu’une conjoncture électorale, ou que les clauses solennelles d’un pacte diplomatique entre États bourgeois. C’est une chose qu’il faut souligner aujourd’hui encore, à l’usage de ceux qui croient aux vertus éternelles de l’« unité », même lorsqu’elle est conclue par des renégats.
Tant que la perspective internationale semblait favorable à une coalition militaire de la France, de l’Angleterre et de l’U.R.S.S. contre l’Allemagne, l’accord régnait dans la vieille C.G.T. entre les tenants du vieux syndicalisme réformiste et les représentants du parti patronné par Moscou – hormis d’inévitables coups d’épingles entre leurs dirigeants respectifs, mais qui relevaient plus de leur souci de conserver et d’agrandir leur influence propre que de véritables divergences politiques. Le torchon commença à brûler au moment du compromis diplomatique de Munich qui divisa tous les chefs syndicaux, au milieu d’une effroyable confusion, mais où les stalinistes se montrèrent avec cohérence des « jusqu’au-boutistes » acharnés. La véritable crise n’éclata pourtant qu’à quelques jours du conflit, à la suite du fameux tournant russe qui rapprocha l’U.R.S.S. de l’Allemagne par le pacte qui fit scandale – conclu entre Staline et Hitler et presque immédiatement suivi par l’invasion de la Pologne, simultanément occupée par les armées allemande et russe.
L’image qui fixa la poignée de main échangée par les officiers des deux armées au point de démarcation de leurs zones d’influence respectives symbolisa toute la tournure, autant politique que militaire, de la première phase de la guerre impérialiste de 1939-45. Il ne nous intéresse pas ici de discuter les arguments avancés par les partisans de Moscou pour justifier a posteriori ce spectaculaire renversement d’alliance. Nous disons seulement que les raisons invoquées, qu’elles aient été ou non valables du point de vue de la défense des intérêts nationaux russes, n’avaient rien à voir avec les intérêts internationalistes et révolutionnaires du prolétariat. Dans les milieux ouvriers et syndicaux on ne parlait que de « démocratie » et d’« ironie de paix », tout autant dans le camp de ceux qui stigmatisaient le pacte comme une trahison de la « cause de la liberté », que dans le camp de ceux qui le justifiaient comme la dernière ressource pour arrêter la guerre. Mais de part et d’autre on avait travaillé avec une égale ardeur à immobiliser le prolétariat dans son carcan patriotique et on entrait du même pas, toujours sous la bannière mensonge de la défense des « libertés humaines », dans la plus vaste entreprise de carnage de tous les temps.
Lorsque la nouvelle du pacte germano-soviétique fut connue – qui plongea dans la stupeur même les militants stalinistes les plus convaincus, les réformistes traditionnels de la C.G.T. réagirent en dignes serviteurs des « valeurs nationales », c’est-à-dire du capitalisme français : ils exclurent les partisans de Moscou. Ces derniers laissèrent d’ailleurs d’autres plumes dans la bataille, perdant quelques intellectuels et parlementaires qui ne pouvaient se résoudre à approuver le « coup-de-poignard-dans-le-dos » russe, tant il est vrai qu’en semant le culte de l’intérêt national, on ne peut récolter que le patriotisme et la servilité à l’égard de la classe qui en fut le promoteur historique et le principal bénéficiaire.
Ainsi, l’unité scellée sur le dos du prolétariat par une coalition de partis opportunistes, sur un programme de préparation belliciste et de sauvegarde de l’intérêt national, se dissolvait normalement dans les contradictions du système dont elle avait accepté les impératifs politiques et sociaux. Elle avait cependant marqué une certaine « progression »… mais celle de l’infection idéologique opportuniste dans les organisations de défense des ouvriers. Débarrassées de tout ce qui y subsistait de traditions prolétariennes, ces dernières étaient prêtes à jouer un rôle d’appui, encore plus ouvert et plus déclaré, du capitalisme.
La reconstruction capitaliste
Dans cette deuxième guerre mondiale si fertile en renversements d’alliances, le changement qui décida de l’issue militaire de la lutte se produisit lorsque la Russie, après un an d’idylle avec l’Allemagne hitlérienne, passa dans le camp des Alliés et subit l’invasion militaire de la part de son ex-partenaire. Si l’apport que représentait, pour les démocraties occidentales, le poids de millions de Russes jetés dans le carnage, fut considérable et déterminant pour le sort des armes, son importance fut encore plus grande du point de vue politique. Réformistes et stalinistes purent, une nouvelle fois, se réconcilier et conjuguer leurs efforts dans la tâche la plus urgente, celle qui leur était imposée en tant que complices et instruments du capitalisme et qui consistait à inciter les prolétaires au sacrifice de leur vie pour le triomphe de la « liberté ». Il s’agit bien là d’un moment historique décisif : la reconstruction du mouvement international prolétarien s’était accomplie sous le signe de la dénonciation de la première guerre impérialiste ; le cycle de dégénérescence opportuniste de l’ex-Troisième Internationale se clôturait dans l’apologie du second conflit de même caractère. À la bourgeoisie qui bénéficiait déjà du concours des social-traîtres, ce pas politique apportait l’appui du « communisme national ». Il préparait bien les « lendemains qui chantent » tant vantés… mais pour les bénéficiaires de l’exploitation forcenée qu’allait apporter la paix.
L’unité syndicale fut reforgée avant que la défaite militaire allemande soit consommée. Ses bases furent encore plus ignominieuses qu’en 1936. Elles reconnaissaient la servilité la plus totale à l’égard des « valeurs éternelles » de la société bourgeoise : patrie, démocratie et production. Les pires hontes de l’union sacrée de 1914 pâlissent à côté du déchaînement d’hystérie chauvine et belliqueuse que patronnèrent les pontifes de « l’unité » de 1944. Et pourtant le nouvel appareil dirigeant syndical montra qu’il savait battre ses propres records en ignominie lorsque, la guerre étant terminée, la bourgeoisie mondiale n’eut plus besoin de chair à canon à détruire mais de force de travail à exploiter. Ce fut le second objectif de l’unité une nouvelle fois « reconquise » : la reconstruction capitaliste.
Après la guerre de 1914-18, sous l’impulsion de la formidable secousse révolutionnaire de l’Octobre russe, le prolétariat occidental avait su demander des comptes à la bourgeoisie pour le tribut de sang qu’il avait payé, même si, dans les pays vainqueurs, il s’illusionnait sur les mérites de la paix enfin retrouvée. Après celle de 1939-45, il ne put que reprendre le joug du travail acharné et des privations : grâce à la propagande des faux partis ouvriers, toute la colère ouvrière accumulée pendant le conflit fut adroitement détournée dans une voie revancharde et chauvine. Les vieilles « tendances ennemies » réconciliées au sein de la C.G.T. une nouvelle fois reconstituée, rivalisèrent d’ardeur dans la tâche qui consistait à faire accepter aux travailleurs toutes les nouvelles souffrances et les nouvelles misères qu’exige la remise sur pieds d’une économie délabrée. Et lorsqu’apparurent, bien timides, les premiers symptômes de la désillusion des ouvriers, les opportunistes, anciens et nouveaux, surent habilement se partager la besogne : les stalinistes prenaient à cœur leur rôle de garde-chiourmes du travail, les « syndicalistes purs » se servaient du mécontentement des salariés pour revendiquer le « retour de la démocratie » dans les syndicats, se ménageant ainsi une base d’influence qui devait leur servir lorsque la situation imposa, à nouveau, le recours à la pluralité syndicale.
Il suffirait de reparcourir quelques documents de l’époque pour mesurer jusqu’à quel degré de servilité envers l’État et le patronat tombèrent les stalinistes dans leur souci de « reconstruction nationale ». Chacun de leurs appels aux ouvriers n’avait d’autre objet que de les exhorter à l’abandon de quelque nouvelle parcelle de ces « avantages » antérieurement vantés comme le privilège caractéristique des régimes démocratiques. Chaque revendication n’était qu’aggravation de la concurrence entre les ouvriers et entre les catégories professionnelles. Chaque représentant syndical s’était mué en propagandiste du productivisme, en délateur de la « paresse » et de l’« absentéisme ».
Lors de l’unité de 1936, les stalinistes avaient sacrifié la lutte de classe à la démocratie ; ils avaient innové, avant la lettre, les « voies nouvelles » vers le socialisme. Mais ils n’étaient pas allés jusqu’à faire l’apologie du mode capitaliste de production. C’est au cours de l’unité de 1945 qu’il leur incombait de le faire en sanctionnant par le droit et la pratique, au parlement comme dans les syndicats, des systèmes de rétribution et des normes de travail que les plus anciennes luttes ouvrières avaient toujours repoussés comme contraires aux intérêts les plus élémentaires des travailleurs.
Les réformistes de la période classique, bien qu’ils fussent objectivement les complices du capitalisme, n’avaient jamais eu l’idée de s’attaquer ainsi aux bases mêmes de la résistance ouvrière à l’exploitation. S’il appartenait aux renégats des partis ex-communistes de le faire, et s’ils s’y employèrent en poussant le zèle jusqu’à l’absurde, il ne faudrait pourtant pas croire que l’évolution des syndicats – dont ils couronnaient ainsi et pour une longue période la déchéance la plus complète en tant qu’organismes de défense des travailleurs – n’avait pas des causes profondes.
C’est un fait que l’ironie de l’histoire a assigné aux champions de l’antifascisme de réaliser l’essentiel du contenu de l’organisation politique totalitaire de la société bourgeoise décadente. Mais la nécessité, pour le capitalisme, de ne tolérer aucun secteur de la vie économique qui échappe à son emprise idéologique et à ses impératifs est un phénomène historique dont l’importance déborde la trahison d’une poignée d’opportunistes. Le domaine de la revendication immédiate des travailleurs est précisément celui qu’il lui faut en premier lieu assujettir, car c’est celui où se manifeste de façon en quelque sorte permanente le contraste des intérêts sociaux. Pour le prolétariat l’activité syndicale c’est à la fois l’école de la lutte et le champ d’action où il peut à tout instant se mesurer avec les adversaires les plus directs de la classe ennemie : les entrepreneurs capitalistes. Pour remettre en marche le mécanisme mondial de course au profit, il fallait que ce champ d’action fût entièrement neutralisé ; et il le fut grâce à l’appui et à la solidarité de toutes les forces politiques, y compris celles qui continuent à revendiquer les noms de « socialiste » et de « communiste ». L’unité syndicale, en consacrant le monopole des agents du capitalisme sur l’activité d’immenses troupes de travailleurs, représentait pour le système d’exploitation de classe la garantie indispensable de sa stabilité pour les années à venir, un atout primordial lui permettant de traverser sans trop de difficultés la délicate période de reconversion post-belliqueuse de l’économie et de reconstruction de tous les appareils productifs endommagés.
Un fait nous prouve d’ailleurs qu’il s’agit là d’un phénomène profond et irrésistible, donc tout ce qui subsistait d’énergie de classe ne pouvait venir à bout par sa seule force. On ne peut nier que divers militants, d’écoles idéologiques d’ailleurs très disparates, se soient révoltés contre l’ignoble attitude des nouveaux laquais de la bourgeoisie. Et pourtant aucun des groupes qui disposaient des moyens matériels de propagande et d’intervention politique auprès de la masse des travailleurs n’a pu – ne disons même pas lutter contre l’opportunisme – mais en formuler une condamnation intégrale englobant toute la politique menée par les partis et courants qui collaborèrent à la croisade militaire de l’antifascisme. Ainsi, il est connu que le 1er Congrès de la C.G.T. reconstituée (1946) connut une opposition courageuse qui, quoique dérisoire minoritaire, eut le mérite en pleine période de chauvinisme et d’excitation à la politique bourgeoise des « réparations », de stigmatiser l’attitude odieuse des militants et dirigeants réunifiés. Mais elle n’eut ni la force ni la clairvoyance nécessaires pour faire l’entier procès de tout le processus de la trahison, en spécifiant ses étapes successives qui ont nom : Front Populaire, Résistance, Reconstruction. Il aurait fallu et il faudra encore des conditions politiques bien différentes pour que la référence aux glorieuses traditions d’internationalisme du prolétariat soit autre chose qu’une phraséologie qui ne suscite que le sourire indulgent et cynique des bonzes corrompus.
L’inventaire des conséquences néfastes de cette unité de chiourme de 1945-47 ne se borne pas à l’énumération des services inappréciables qu’elle a rendus à la reconstruction capitaliste. L’attitude des dirigeants syndicaux s’y est révélée tellement révoltante qu’elle a redonné vie à ces illusions volontaristes que l’expérience de la C.G.T.U. avait déjà démenties. Et, aujourd’hui encore, d’honnêtes militants et de combattifs ouvriers s’obstinent à vouloir construire le « syndicat modèle », soit qu’ils reviennent aux conceptions rétrogrades du syndicat de catégorie, soit qu’ils se réfèrent, en face de la pluralité des organisations, au critère activiste du syndicat le « plus démocratique », celui « où l’on peut faire entendre sa voix ». La vitalité de ce dernier préjugé est telle qu’il a servi même au démarrage de « Force Ouvrière », syndicat quasi gouvernemental né de la scission de 1947.
Concurrents mais non adversaires
La paralysie sociale complète imposée aux travailleurs par leurs dirigeants syndicaux pendant la période où les stalinistes furent au gouvernement dura peu. Mais il faudrait rappeler que même lorsqu’ils tentèrent de passer outre aux directives syndicales d’immobilisation, les travailleurs retrouvèrent à la tête de leurs comités de « grèves sauvages » la même direction politique que celle qui siégeait au sommet des Fédérations. Il est ainsi des situations historiques où il ne dépend pas des individus et des groupes que les mouvements nés de la crise sociale prennent et conservent un réel caractère de classe. Toute la fraction combattive du prolétariat, qui rongeait son frein durant l’idylle tripartiste, ne retrouva sa liberté d’action que pour subir la tactique défaitiste des grèves tournantes, inefficaces et sources de confusion sur le plan idéologique et politique.
La scission de 1947 s’était produite à la suite des désaccords survenus entre le parti staliniste et les autres partis de la majorité gouvernementale, d’abord à propos de la guerre d’Indochine, ensuite à propos du plan Marshall « d’aide à l’Europe ». Mais ces divergences cristallisaient une crise bien plus profonde, celle qui affectait désormais tous les rapports entre les deux grands vainqueurs de la deuxième guerre mondiale au sujet du partage des zones d’influence en Europe. Il s’avérait que la Russie n’entendait nullement renoncer aux avantages militairement acquis lors de la débâcle allemande, des Balkans à l’Elbe ; tandis que les États-Unis, de leur côté, étaient bien décidés à faire reculer cette main-mise stalinienne, grâce à l’afflux de dollars qu’ils comptaient provoquer dans les pays délabrés et exsangues qu’avait abandonnés le reflux germanique.
Du moment où la France devenait la principale plate-forme de cette stratégie américaine, la coalition gouvernementale tripartite était condamnée. Avec le passage des stalinistes dans l’opposition s’ouvrait une période de confusion extrême dont nous ne sommes pas encore sortis. Afin de coordonner la campagne politique des partis « communistes » contre l’offensive diplomatique et économique de Washington, Moscou créa le Kominform, parodie honteuse de l’ex-Troisième Internationale. Pour combattre, en définitive sans succès, la propension économiquement motivée des gouvernements occidentaux à accepter les directives américaines, les stalinistes n’eurent guère de difficultés à prendre la direction de la vague renaissante des grèves. Ils n’en firent évidemment pas une offensive de classe, mais le tremplin d’une nouvelle croisade en faveur de l’« indépendance nationale », non plus dirigée cette fois contre le « boche exécré » mais contre « l’impérialisme américain ».
L’examen de la situation complexe ainsi créée peut facilement glisser vers des interprétations erronées plus ou moins apparentées aux arguments de la propagande bourgeoise qui identifia sans scrupules l’agitation sous égide nationale et patriotique des stalinistes à une agitation révolutionnaire pour le communisme. En réalité la politique de Moscou, du fait qu’elle était fondée, non sur la perspective de la révolution prolétarienne internationale, mais sur la sauvegarde des intérêts du capitalisme russe – lequel était résolu à faire respecter le partage décidé avec les Alliés à la veille de l’effondrement allemand – ne pouvait avoir une portée subversive. Rien ne s’opposait donc à ce que, dans cette vaste spéculation sur l’explosion d’une misère sociale trop longtemps contenue, les stalinistes continuent, comme par le passé, à ne jurer que par « l’intérêt national » et « la grandeur française ». Mais une telle contradiction entre les mobiles initiaux des grèves et l’objectif politique affiché – restauration d’une diplomatie « indépendante », programme de « progrès social » – ne pouvait pas ne pas avoir d’incidence sur les méthodes de lutte, lesquelles, tournant délibérément le dos à la grève générale de masse, prenaient la forme de conflits isolés, d’escarmouches, souvent sanglantes, mais toujours d’issue défavorable pour les travailleurs.
D’ailleurs, la bourgeoisie française ne manqua pas de faire donner ses fidèles chiens de garde. Au plus fort des mouvements de 1947, toute la tendance réformiste « bon teint » abandonnait le combat, quittait la C.G.T. et formait la nouvelle centrale : la C.G.T. Force Ouvrière. Il était patent que les stalinistes ne pouvaient avoir l’appui des réformistes de vieille souche que pour autant qu’ils s’affirmaient eux-mêmes comme de zélés serviteurs du même maître. S’ils venaient à rompre avec cette discipline, fût-ce pour des objectifs « nationaux » et non prolétariens – ils redevenaient, suivant l’expression du grand pontife des S.F.I.O., des agents « d’un nationalisme étranger ». Encore une démonstration historique toute en faveur de la thèse pour « l’unité »… inconditionnée !
Unissons-nous et trahissez !
Lorsque le fossé qui s’était creusé entre les Alliés de la Seconde guerre impérialiste tourna à l’hostilité ouverte et fit planer, plus à tort qu’à raison, la menace d’un troisième conflit, la propagande staliniste s’évertua à présenter la rivalité purement impérialiste qui opposait le bloc atlantique au bloc oriental comme l’expression d’un antagonisme profond entre deux systèmes sociaux totalement différents : d’un côté le capitalisme, de l’autre le socialisme. De la même façon, en politique intérieure et sur le plan des revendications immédiates des travailleurs, ils se posèrent en partisans exclusifs de la lutte prolétarienne pour le socialisme et la paix, reprochant aux scissionnistes de Force Ouvrière d’être des agents du patronat et des fauteurs d’une politique de guerre à la remorque de l’Amérique de Truman.
Il est bien vrai que les hommes de F.O. reprenaient à leur compte l’attitude précédemment observée par les stalinistes tandis que ces derniers, changeant complètement de position, cessèrent d’appeler les ouvriers aux efforts productifs et se firent les champions de toutes les luttes revendicatives, jeu d’autant plus facile que Force Ouvrière affichait cyniquement un goût prononcé pour les méthodes super-productivistes importées d’Outre-Atlantique, dont ils minimisaient impudemment les méfaits sur les conditions de travail. Mais il serait facile, en reparcourant la presse syndicale d’alors, de se convaincre de l’identité de conceptions sociales entre ceux qui, la veille encore, s’entendaient comme larrons en foire sur le dos du prolétariat.
Pour montrer que sur l’essentiel de l’orientation syndicale, c’est-à-dire sur la ligne politique générale en face du système d’exploitation pris dans son ensemble, rien ne séparait la C.G.T. staliniste de F.O., il nous suffira d’une seule déclaration, celle que fit son secrétaire général lorsque, après la sortie des « communistes » du gouvernement, son organisation prit ouvertement en charge les mouvements revendicatifs : « Maintenant que la production a rattrapé et dépassé ses chiffres d’avant-guerre, rien ne s’oppose plus à la satisfaction de nos légitimes revendications ». En clair ceci signifie : nous pouvons maintenant réclamer des augmentations de salaires et déclencher des grèves puisque, désormais, elles ne mettent plus en péril le système de production.
Elles ne pouvaient en effet que mettre en difficulté la politique du gouvernement, ce qui ne constituait ni un danger sérieux pour la stabilité sociale, ni même une voie positive de développement d’une offensive ouvrière. Passée la difficile période de reconversion économique le capitalisme français pouvait affronter l’opposition staliniste et sa stratégie « tournante » sans perdre l’essentiel de l’avantage précédemment acquis, c’est-à-dire l’intoxication idéologique de la classe ouvrière que partisans ou adversaires de la politique gouvernementale continuaient à entretenir avec un zèle égal.
Si en effet la centrale Force Ouvrière, en spéculant sur l’inféodation de la C.G.T. au parti staliniste, et par cette voie à la stratégie de Moscou, dénonçait tout mouvement revendicatif, même le plus justifié, comme une manœuvre subversive des agents russes, et, par ce moyen jouait efficacement les briseurs de grève, sa rivale ne contestait nullement la nécessité du redressement de l’économie nationale, mais elle soutenait qu’elle était possible sans porter préjudice aux intérêts des travailleurs. L’attitude cégétiste était simplement plus subtile et plus démagogique que celle de Force Ouvrière. Elle ne s’embarrassait guère de ses propres contradictions, appuyant des réactions ouvrières dirigées contre les conséquences pratiques des principes qu’elle avait elle-même défendus et qu’elle ne désavouait toujours pas, mais noyant tous ces mouvements dans une procédure de reculades et de compromissions. Le tout sans changer un iota à sa formulation idéologique pro-démocratique et pro-nationale.
Sur le plan de la politique générale la seule divergence qui opposait les deux confédérations ne relevait que de la rivalité internationale entre le bloc atlantique et le bloc oriental. Les chefs de la C.G.T. ne retranchaient rien à leurs offres de service en faveur de la « grandeur française » qu’ils avaient si ardemment prônée durant le tripartisme ; ils affirmaient simplement qu’elle ne pouvait s’accomplir qu’en « bonne intelligence avec tous les pays », donc hors des vues de l’Amérique qui, à ce moment-là, déclenchait son opération de « blocus des pays de l’Est » et par là, mais uniquement par là, s’attirait les foudres des stalinistes dont la propagande coiffait sans vergogne tous les mouvements de revendication de slogans patriotiques et nationaux. Au contraire, les réformistes « vieille école » de F.O. ne voyaient de salut national que dans une étroite collaboration avec les États-Unis dont ils faisaient à la fois le champion des libertés en Europe et le garant du syndicalisme « indépendant ».
Une fois encore les centrales nées de la dislocation de l’unité organique ne s’opposaient qu’en fonction des contradictions de la politique bourgeoise. Mais il ne suffirait pas de constater que leurs positions respectives n’avaient rien à voir avec les intérêts de la classe ouvrière ; il faut aussi ajouter que, sur le plan exclusivement bourgeois où elles se plaçaient, le « réalisme » était l’apanage de F.O. et non du côté des stalinistes, dont la politique n’était qu’un ramassis de lieux communs électoraux sans contenu. Cette précision qui peut paraître négligeable puisque les deux orientations syndicales en présence étaient également anti-ouvrières, importe en réalité beaucoup si l’on veut comprendre pourquoi leur influence respective sur la classe ouvrière se complétait efficacement.
L’opportunisme ouvrier a pour rôle de masquer le contenu social de la politique capitaliste et non de l’amender ou de l’améliorer, fût-ce dans un sens petit-bourgeois de conformité à ses propres principes. Les stalinistes, dans leur activité syndicale comme dans leurs interventions au parlement, proposaient pour la France une utopique autonomie de politique internationale, jurant par ailleurs aux ouvriers que la sujétion à Washington était la seule cause de leurs misères et de leurs difficultés. Or il était indiscutable, particulièrement au cours de cette période du second après-guerre, que le capitalisme français ne pouvait, ni se passer de l’aide du capitalisme yankee, ni échapper à ses directives de politique internationale. La revendication staliniste d’une politique « nationale », également présentée comme gage essentiel de paix, ne pouvait avoir d’autre effet pratique que de rendre la masse des travailleurs toujours plus impuissante et toujours plus désemparée devant les grands événements politiques, déformés au travers du prisme de l’opportunisme et du réformisme.
C’est pourquoi l’attitude de la C.G.T. fut toujours complémentaire de celles des autres centrales ouvertement attachées au conformisme social. Il importe peu à ce sujet que ses promoteurs en aient ou non été conscients, car on ne manquera pas de nous objecter que parmi eux il y avait nombre de militants honnêtes et désintéressés. Si un appareil opportuniste était uniquement composé de bureaucrates stipendiés il ne serait pas capable de conserver bien longtemps de l’influence sur les ouvriers. Il faut toujours que dans l’opportunisme il y ait une fraction sincère, car c’est l’opportunisme sincère qui est le plus dangereux comme le disait Engels, et donc le plus efficient du point de vue des services qu’il rend à la classe adverse. Si nous prenions au sérieux les déclarations des stalinistes convaincus nous jurerions qu’ils sont effectivement ces trublions que stigmatise la presse bourgeoise et nous croirions aussi, ce qui serait peut-être plus grave, que Force Ouvrière est une pure machination du patronat pour introduire une organisation « jaune » au milieu des syndicats authentiquement axés sur la lutte de classe. La réalité est moins puérile et moins reluisante pour ceux qui n’ont cessé de tendre la main à ces « traîtres vendus au capitalisme et à l’Amérique ».
Si l’organisation « Force Ouvrière » s’interpose toujours comme saboteur déclaré de la lutte ouvrière (et la place nous manque ici pour montrer comment la C.G.T. leur en laisse toujours la latitude), sa naissance et l’influence relative qu’elle a acquise ne sont pas imputables à une initiative machiavélique de la bourgeoisie, mais elles se présentent en réalité comme une conséquence logique des contradictions de la politique française. Dévouée à la conservation sociale, la C.G.T. staliniste l’est tout autant que sa rivale, comme nous l’avons montré. Mais la politique pro-nationale, pro-capitaliste des partis de Moscou ne recoupait les exigences de la politique française qu’en fonction des rapports établis entre la Russie et les pays d’obédience américaine. La « guerre froide » en rompant la bonne entente qui les unissait au moment de la croisade contre l’Allemagne disloquait par voie de conséquence tout le dispositif de conservation sociale des pays « atlantiques » dans lequel la collaboration des stalinistes était la pierre angulaire, en ce qu’elle garantissait la passivité du prolétariat.
L’évidence de ce fait n’est-elle pas éclatante ? Depuis que la « guerre froide » a cédé le pas à la « coexistence pacifique » les stalinistes ne perdent aucune occasion de proposer « l’unité » à ceux qu’ils vilipendaient hier comme agents du capital et à qui ils s’empresseront demain encore d’offrir de nouvelles occasions de torpiller la lutte ouvrière comme ils l’ont déjà fait plusieurs fois.
Et aujourd’hui ?
Il n’est pas difficile de prévoir qu’à la suite des graves difficultés qui assaillent l’économie française de vastes mouvements sociaux sont susceptibles de se développer en riposte aux « solutions » d’assainissement que propose le gouvernement et qui ne peuvent être effectives – si elles le sont – que sur le dos de la classe ouvrière. Mieux que les individus, les formations politiques et les organisations syndicales qui leur sont plus ou moins liées sont sensibles aux signes précurseurs de la crise sociale dont il entre aujourd’hui dans leurs attributions de minimiser les effets, s’il le faut en prenant elles-mêmes l’initiative de « l’action » pour mieux la neutraliser. Leurs intérêts de coteries privilégiées se rencontrent ici parfaitement avec les intérêts de la classe qu’elles servent. Si les grèves devaient prendre une grande envergure l’unité syndicale pourrait devenir aux yeux de leurs dirigeants une garantie et une sauvegarde contre tout possible « débordement » de la base. Une telle solidarité, qu’on pourrait dire « corporative », entre fonctionnaires syndicaux se manifeste couramment aujourd’hui et les événements de l’an dernier à St Nazaire, où les grands pontifes ont dû se déplacer tout exprès et en toute hâte de Paris pour calmer les grévistes, sont là pour prouver qu’en face des travailleurs déchaînés trois appareils syndicaux ne sont pas de trop pour faire rentrer la masse dans l’ornière de la résignation et de l’échec.
De la réunification syndicale il est donc très probable qu’il sera reparlé lors des mois à venir. Pour nous donner une idée de ses possibilités et des obstacles qu’elle est appelée à rencontrer, rien ne convient mieux, en ce moment, que les débats du Congrès des Instituteurs, que nous évoquions au début de cet article et qui donne un raccourci intéressant des arguments pour ou contre l’unité. Comme ces arguments sont eux-mêmes une importante source de confusion et de mystification, nous restons parfaitement dans le cadre que nous nous sommes tracé lorsque nous les soumettons à la critique, avec pour objet nous le rappelons non pas de tirer des traites sur l’avenir, mais de combattre des concepts erronés.
Le grand argument des chefs hostiles ou simplement réticents, à la fusion organique des centrales syndicales est toujours le même ; c’est celui qui se fonde sur une divergence prétendument formelle des buts et des moyens entre les organisations stalinistes et les autres syndicats et partis. C’est en somme une transposition fidèle de la propagande que partis bourgeois et opportunistes « nationaux » dirigent contre les filiales de Moscou. Pourtant, le mouvement ouvrier actuel reflète une bien monotone uniformité idéologique, à laquelle contribuent également tous ceux qui se déclarent, pourtant, les adversaires les uns des autres.
Le drame de la situation présente du prolétariat, c’est que cette uniformité n’est en rien prolétarienne, ou simplement ouvrière, mais uniquement démocratique et petit-bourgeoise. Le but de tous ses propagateurs est identique : « amélioration » de la démocratie bourgeoise, même si les uns la revendiquent dans les termes classiques du réformisme traditionnel, tandis que les autres la conçoivent mais de façon toujours moins intransigeante et énergique sous la forme du parti politique unique. Les moyens qu’ils avancent tous sont, pour l’essentiel des tâches historiques, exactement les mêmes : qu’il s’agisse des « syndicalistes purs » lesquels ne dédaignent pas de recourir à la « politique » tant honnie3 – ou des opportunistes chevronnés ou récents dont l’électoralisme est le critère de toute activité, leur arme suprême pour transformer la société c’est le parlementarisme, la conquête légale de la majorité.
Restent les différences de méthode dans l’organisation de la vie des syndicats. Mais ce sont des différences qui deviennent de plus en plus superficielles au fur et à mesure que s’évanouissent les traditions spécifiques des différents courants syndicaux qui, depuis longtemps vidées de leur énergie classiste initiale, ne sont plus que des enveloppes idéologiques diverses servant à masquer une même déchéance historique. Le marchandage des principes par lequel les uns et les autres ont renié le but social dont ils se réclament s’est effectué, en ce qui concerne les « syndicalistes » et les réformistes de vieilles souches, contre des avantages de catégories professionnelles, par des tractations d’hommes à hommes, de ministre à dirigeant syndical, tandis que pour les stalinistes l’affaire s’est conclue à l’échelon plus large du parti et de l’État, échangeant la reconnaissance de l’État russe par le capitalisme mondial contre la garantie de loyalisme de l’ex parti de la révolution.
Sans doute en subsiste-t-il des modes de gestion et d’activité très différents des uns aux autres de ces courants dominant les actuels syndicats. Les réformistes et syndicalistes de leur foncière habitude de démocratie effective, ont conservé une roublardise et une habileté de manœuvre qui sauvegardent les aspects de « libre décision » de la base. Tandis que les stalinistes formés à la discipline de parti et au rude mépris des comédies démocratiques fondent leurs « unanimités » sur des méthodes franchement policières. Mais de même que les premiers ne reculent pas, le cas échéant, pour bafouer la volonté des militants, les seconds ont fait de grands progrès dans la manipulation des « voix » et des mandats au point de rivaliser d’adresse, dans ce domaine, avec leurs aînés.
C’est pourquoi nous ne devons pas prendre au sérieux l’indignation des tenants des centrales « Autonome » ou Force Ouvrière devant le manque de démocratie interne de la C.G.T. staliniste. Ceux qui eurent à souffrir des méthodes policières, voire violentes, de la centrale staliniste ce ne furent pas les dirigeants mais bien les travailleurs eux-mêmes. Il suffit de se rappeler combien les pontifes réformistes vécurent en bonne intelligence avec les chefs actuels de la C.G.T., tant à l’époque du Front Populaire qu’à celle de la reconstruction capitaliste, pour se convaincre de leur mauvaise foi. À l’époque où ils étaient parfaitement d’accord avec les hommes de Moscou pour préconiser les « efforts productifs », ils ont prouvé qu’ils n’avaient cure de la démocratie interne des syndicats, du moins dans la mesure où le partage des sièges entre bureaucrates étant effectué, ils ne souhaitaient nullement que se fasse entendre la voix du militant de base exprimant son désaccord avec les méthodes d’opportunisme et de compromissions imposées par le sommet.
Les scrupules démocratiques des non-stalinistes recouvrent en fait des préoccupations bien moins généreuses. Derrière le pathos habituel et les classiques homélies sur l' »indépendance du mouvement syndical », la pétition de principe du Congrès des Enseignants à propos de l’unité syndicale en laisse deviner la nature. Ce que les dirigeants de cette centrale « autonome » rejettent, en fait de politique, ce n’est pas l’utilisation des politiciens et des élections, mais « la prédominance d’une fraction politisée de la classe sur le monde syndical »4. Cette élégante formule signifie en fait que les dirigeants syndicaux veulent avoir les mains libres pour leur tractations avec les représentants des pouvoirs publics et pour le choix de leur ligne politique générale.
C’est un phénomène historique classique, particulièrement vérifié dans le mouvement ouvrier français, que toute dégénérescence opportuniste du parti de classe a pour effet de susciter chez les travailleurs une rancœur tenace, et contre le parti en général, et contre la politique « tout court ». Après la décomposition staliniste du mouvement communiste international les « apolitiques » ont beau jeu pour redorer le blason de leur « indépendance » traditionnelle. Mais étant donné que l’utilisation de moyens politiques, mais eux typiquement bourgeois tels le parlementarisme et les élections – est admise par les modernes « syndicalistes », l’exclusive qu’ils lancent contre la politique en général est une exclusive uniquement dirigée contre la politique révolutionnaire de classe. Excluant la politique du seul terrain où, sous certaines conditions, elle puisse échapper à l’idéologie bourgeoise le terrain de la revendication immédiate l’apolitisme syndical livre en réalité la lutte ouvrière aux compromissions sordides avec la politique bourgeoise.
Si la revendication immédiate, comme c’est évident, n’est que l’expression contingente et limitée de la lutte de classe pour le renversement de la société bourgeoise, elle ne peut être favorable aux intérêts généraux du prolétariat qu’imprégnée d’une signification politique déterminée. La classe elle-même ne peut participer effectivement à ce mouvement que dans la mesure où elle est politisée. Comme elle ne peut l’être toute entière et d’un seul coup, il faut bien que ce soit seulement sa fraction la plus active qui le soit d’abord et qui serve de guide et d’encadrement à tout le restant de la classe.
De ce processus fondamental pour toute forme d’action collective, on a fait de telles caricatures qu’il faut en préciser quelques points. Dans ses rapports avec le reste de la classe, la « fraction politisée » ne saurait faire abstraction des réactions directes des travailleurs. Pour cette raison elle doit s’intéresser aux revendications limitées, aux préoccupations des catégories professionnelles. Mais elle ne saurait se borner à les enregistrer et à les coordonner : ces soucis et opinions sont contingents et peuvent même quelquefois tourner le dos à l’intérêt des ouvriers dans leur ensemble. Aussi son rôle est-il d’intégrer les revendications immédiates dans la revendication historique du prolétariat. En ce sens une véritable politique de classe dans les syndicats n’a rien de commun avec la démagogique et superficielle « participation » des stalinistes aux préoccupations de la « base ». Ces derniers se bornent à additionner et à superposer les revendications de catégories faisant la partie belle aux « apolitiques » qui, à leur grande époque tout au moins, surent surmonter cette vision étroite et peuvent sans difficulté étayer leur condamnation de la politique et du parti sur ce comportement quasi-électoraliste des héritiers de deux dégénérescences prolétariennes successives.
Dans notre acception des termes « parti » et « classe » l’hypothèse que le parti puisse s’opposer à la classe est absurde. D’abord parce que la classe n’existe que pour autant qu’elle épouse un programme de parti et oriente toute son activité suivant une perspective historique qui doit mettre fin à une sujétion économique et sociale à laquelle les revendications immédiates n’apportent que d’éphémères palliatifs. Ensuite parce que les luttes « primaires », lorsqu’elles prennent un caractère radical et tendent à englober de grandes masses de travailleurs, se placent obligatoirement, au départ tout au moins, sur la grande ligne historique du conflit entre le capital et le travail. La fidélité à cette ligne historique c’est l’apanage exclusif du parti de classe. Il est donc tout autant illogique d’opposer la classe au parti que d’opposer la revendication classiste immédiate à la revendication historique.
C’est seulement parce qu’on a cru que la lutte immédiate pouvait se développer jusqu’à la crise sociale en dehors de la ligne programmatique du prolétariat c’est-à-dire aux côtés d’autres classes et derrière une idéologie au-dessus des classes – qu’on a constaté ces contradictions entre la masse des travailleurs et ces organisations qui usurpent le nom de « partis ouvriers ». Dans ces conditions, qui sont les conditions actuelles, les partis de masse ne sont plus sur la ligne programmatique prolétarienne, et les courants politiques qui sont restés fidèles à cette ligne ne sont pas encore des partis de masse.
Ce but historique révolutionnaire du prolétariat qui, même aux yeux des « apolitiques », conditionne l’efficacité des revendications immédiates – les syndicalistes le voient au travers du syndicat. Ils reprochent aux tenants du parti de le compromettre en suivant aveuglément une politique déterminée, mais n’hésitent pas pourtant à collaborer avec ceux d’entre eux qui, non seulement ont trahi le programme révolutionnaire du prolétariat, mais encore ont ouvertement brimé les revendications immédiates, ce critère essentiellement syndical. Comment peut-on condamner la « politique en général » et fermer les yeux sur la politique bien définie de chiourme et de trahison qu’ont suivie ces gens à qui on propose paisiblement « l’unité » ? La réponse est simple. Politiciens et « apolitiques » se divisent sur les divers aspects de la politique bourgeoise, mais ils ont en commun au moins une donnée théorique et une base pratique : le culte de la démocratie « en général » comme idéologie, l’opportunisme comme conception d’activité et de rapports organisationnels. L’essence de l’opportunisme consiste d’ailleurs en cette position de principe de n’avoir aucun principe. Il lui faut avancer à tout prix et pour cela composer avec l’adversaire, jusqu’à accepter ses fondements généraux : placer au-dessus de tout des valeurs universelles, absolues. Sur le plan ouvrier cela revient à placer au-dessus du prolétariat, de ses spécifiques, violentes, autoritaires et anti-démocratiques formes de lutte, les valeurs soi-disant communes à toutes les classes de la société : la démocratie, la patrie, la liberté. Sur tous ces points, stalinistes, réformistes et syndicalistes sont d’accord. Ce qui sépare leurs représentants d’aujourd’hui sont des divergences d’ordre secondaire au regard de l’histoire et de la lutte sociale : l’opportunité des combinaisons parlementaires, la sauvegarde des respectifs privilèges démocratiques, le moyen le plus efficace de ne pas être emportés par une éventuelle vague de fond de la révolte ouvrière, en somme les impératifs de conservation d’une bureaucratie.
Les chances de l’unité ou la paix sociale dans la paix « tout court »
Notre principal but est de montrer ici que le mot d’ordre de l’unité, comme n’importe quel autre mot d’ordre, ne possède aucune vertu magique permettant de bouleverser le rapport de force social. Nous vivons une période historique qui est encore sous le coup du tournant de la décade 1926-36, qui fut décisive pour la déchéance du mouvement prolétarien ; et rien de positif ne peut en sortir, aussi longtemps que l’idéologie qui s’est alors implantée dans les organisations ouvrières n’aura pas fléchi. Or nous devons constater qu’elle supporte les pires démentis que lui infligent les événements politiques sans accuser de recul visible.
Ainsi jamais mot d’ordre n’est apparu aussi trompeur que celui de la « paix en Algérie », qui a servi de slogan électoral dans la « consultation » de 1956. Les ouvriers ont voté « socialiste » ou « communiste » pour retrouver la paix : la guerre continue et les stalinistes ont même accordé les pleins pouvoirs à ceux qui l’ont poursuivie après avoir promis la négociation. Et pourtant, à en juger par la place que lui accordent les débats syndicaux, c’est encore ce même mensonge qui pourrait cimenter l’unité entre les centrales réconciliées. Cette éventualité met en lumière le chaos inextricable dans lequel est tombée la classe ouvrière, devenue incapable d’exprimer une aspiration sociale sans emprunter les postulats idéologiques du système qui l’opprime. Elle montre aussi que l’opportunisme dispose encore d’atouts appréciables pour duper le prolétariat et que la lutte qu’on doit mener contre lui est encore toute défensive en ce qu’elle ne peut préconiser l’action mais doit œuvrer au préalable à une laborieuse et ingrate réhabilitation doctrinale.
Sans nous étendre ici sur les autres points programmatiques vers lesquels convergent les conceptions des divers courants politiques et syndicaux « interdiction massive des armes atomiques, collaboration internationale, réformes de structure » etc…, nous nous bornerons à souligner leur unité de vue sur ce point crucial de la crise coloniale qui eut les honneurs de la « plateforme d’unité » proposée par les Enseignants.
Dans le rapport des forces actuel, l’attitude des ouvriers en face de la guerre d’Algérie est extrêmement difficile. Avant la première guerre mondiale, alors que l’impérialisme colonialiste était en plein essor, les partis et les syndicats de la classe ouvrière avaient eu la force, sinon d’empêcher les expéditions militaires en terres lointaines, du moins de les stigmatiser énergiquement et de les combattre. On ne saurait attendre la même attitude courageuse des organisations qui, depuis, ont capitulé sur tous les fronts devant le capitalisme. L’aspect le plus grave de leur carence n’est pas tellement l’impuissance dont elles font preuve devant la politique gouvernementale, mais le défaitisme qu’elles propagent au sein des files ouvrières en les entretenant dans cette illusion qu’il est possible de mettre fin à cette politique par la voie des majorités parlementaires et de l' »union des bons citoyens et des démocrates sincères ».
À l’analphabète politique qu’est aujourd’hui le « Français moyen » il peut apparaître que les stalinistes, en réclamant la paix en Algérie et en appelant tous les partis de « gauche » (et les autres) à s’unir sur cette large plateforme, font œuvre consciencieuse de prolétaires et de socialistes. Mais il n’en est rien, car sous le couvert de ce pacifisme humanitaire ils continuent à militer pour une politique de collaboration de classe, qu’ils ont déjà assumée, mais dans le bellicisme le plus abject. Le démocratisme qui leur a servi autrefois à dissimuler leur adhésion à une politique impérialiste, de rapine et de carnage, montre cette fois-ci par son impuissance qu’il n’était qu’un grand mensonge. Le temps est définitivement passé où, au sein de la petite bourgeoisie, voire de la bourgeoisie, des hommes étaient capables d’une véritable révolte lorsque leur classe trahissait ses propres principes. L’énergie des modernes défenseurs des droits démocratiques ne pèse pas plus qu’un discours parlementaire et ne trompe personne, si ce n’est les ouvriers.
Bien qu’enclins à trop d’indulgence pour toute rhétorique de ce genre, les socialistes de la grande époque, lorsqu’ils combattaient la politique impérialiste, voulaient désolidariser le prolétariat des campagnes de conquête et d’oppression menées par la bourgeoisie. Tous ceux qui, aujourd’hui, prônent la paix en Algérie, le font, non pas au nom du prolétariat et de la lutte de classe, mais au nom de l’intérêt national « bien compris » et des intérêts supérieurs de la « démocratie ». De telle sorte que les ouvriers ne sont pas seulement désarmés devant les conséquences pratiques, militaires et économiques, de la politique gouvernementale, mais encore bernés dans la solution même qu’ils escomptent et que leur promet tout ce conglomérat politique qui, des stalinistes jusqu’à certains radicaux, veut constituer avec leur appui une sorte de « front de la paix ».
Loin de s’opposer sur un plan de classe à la politique capitaliste, cette propagande lui fournit au contraire une arme supplémentaire car elle lui permet de neutraliser, par personnes interposées, tout le mécontentement qui naît de la mobilisation des jeunes travailleurs et des inquiétudes et difficultés matérielles qui en découlent. En effet, l’écroulement du vieux colonialisme est un phénomène historique général, une perspective désormais inéluctable pour les impérialismes usés d’Europe occidentale ; et le problème réel qui se posera à leurs bourgeoisies n’est pas d’éviter l’inévitable, mais de le retarder et d’en amortir les conséquences économiques et sociales. Rien n’y convient mieux que la disposition d’une opposition parlementaire loyale et « démocratique ». Le précédent de la guerre d’Indochine et de la paix de Genève, dans laquelle les partis de gauche et les syndicats voyaient de même la condition d’une reprise de la politique de « progrès social », n’est-il pas édifiant quant aux conséquences de la liquidation d’une politique colonialiste lorsqu’elle s’accomplit, non pas sous la poussée de la lutte de classe, mais devant une nécessité inéluctable et sous l’égide de laborieuses négociations entre les grandes puissances mondiales ? L’abandon de la grande colonie d’Extrême-Orient n’a rien modifié aux rapports de force entre prolétariat et bourgeoisie de la métropole et rien retranché des illusions ouvrières sur les mérites d’une politique « démocratique ».
Il en serait de même, dans les conditions présentes, si le capitalisme français se voyait contraint de céder, totalement ou en partie, aux revendications d’autonomie du grand département d’Afrique du nord. On peut légitimement nous objecter que l’événement aurait une portée bien plus grande, mais ceci ne fait que renforcer notre thèse car, dans ce cas, plus nécessaire encore s’avérerait la mise en place d’un dispositif de propagande destiné à en aplanir les répercussions sociales internes. La bourgeoisie française ne consent pas facilement, cela se comprend, à perdre son rang dans la compétition internationale, mais ce qui, pour elle, constitue une préoccupation bien plus grave, c’est d’éviter qu’en cette occasion, un prolétariat jusque-là inerte ne vienne à faire irruption sur la scène politique. Les positions en faveur de la « négociation » en Algérie, telles que les développent partis et syndicats « ouvriers » lui offrent cette inestimable garantie : dans le cas où la liquidation de l’affaire algérienne deviendrait effective ils s’emploieraient de toutes leurs forces à maintenir les travailleurs dans cette politique de conservation sociale qu’ils leur ont imposée et à laquelle, dans d’autres conditions politiques, une telle crise aurait pu porter de sérieux coups.
L’opportunisme, nous l’avons vu, prend toujours au sérieux les principes de l’idéologie bourgeoise, plus au sérieux que la bourgeoisie elle-même et c’est pourquoi, dans les périodes difficiles c’est toujours lui qui lui fournit les « solutions de rechange ». La bourgeoisie décadente procède de façon toujours plus empirique. Elle peut osciller d’une politique à une autre, envisager la négociation et la paix après avoir encouragé l’intransigeance et poursuivi la guerre. L’essentiel, pour elle, est que ne soit pas ébranlée la stabilité sociale dont la neutralisation actuelle de la classe ouvrière est le meilleur garant. À cette nécessité l’attitude des partis et syndicats de la dégénérescence ouvrière répond efficacement. Les syndicats notamment, de la même façon qu’ils couvrent par leur « apolitisme » affirmé la seule politique de la bourgeoisie, couvrent par leur pacifisme la véritable guerre que conduit le capitalisme contre les forces qui ébranlent ses assises d’outre-mer. Mais si cette guerre échoue pour des raisons qui ne doivent rien à l’action et à la propagande de ces syndicats, la paix que ces derniers préconisent pourra servir de politique de rechange à la bourgeoisie. C’est là le sens véritable de l’orientation adoptée par les syndicats et les partis « de gauche » sur la question algérienne. Ils l’ont examinée sous tous les aspects. Ils ont envoyé sur place, tant sur initiative syndicale que parlementaire, des « commissions d’enquête » qui ont constaté le terrible problème démographique avec lequel l’Algérie se trouve aux prises. Ils se sont indignés sur la misère et l’analphabétisme qu’on leur a rapportés, ils se sont émus du fait que les éternels et impérissables « droits de l’homme » y soient, une fois de plus, bafoués. Mais ils n’ont jamais abordé la question sous l’angle des intérêts du prolétariat, tant immédiats qu’historiques : la classe ouvrière doit-elle ou non donner son sang pour l’impérialisme colonialiste ? Le mûrissement de la future crise sociale et internationale peut-il ou non gagner à la liquidation de ce colonialisme ? Là seraient véritablement les seuls critères de militants se préoccupant du socialisme et de la défense de la classe ouvrière.
Mais les uns et les autres ne savent que se torturer l’esprit pour élaborer des plans de négociation. Ce serait justement dans le cas où l’imbroglio algérien viendrait à se clore par une telle « solution »5 qu’il apparaîtrait combien cette propagande peut être salutaire au capitalisme français dans la difficile tâche qu’il semble bien incapable de réaliser lui-même si ses « alliés » atlantiques ne l’y contraignent pas de substituer au « jusqu’au-boutisme » actuel un plus sage repli. Parce que la liquidation de la campagne militaire algérienne est revendiquée au nom de l’intérêt national et non pour soustraire le prolétariat à cet impôt du sang, parce que la campagne de paix « tout court » ne peut qu’engendrer l’idéologie de paix sociale, la bourgeoisie peut envisager sans trop d’inquiétude la suite des événements ; elle a d’avance l’assurance de la collaboration active de ceux qui font opposition à sa politique actuelle. Les difficultés qui pourraient surgir, non pas tellement de la perte d’un territoire très surestimé, mais des imbrications de la question ethnique et d’autres problèmes mineurs, pourraient être abordées avec une certaine sérénité du fait que la paix obtenue sera considérée par les actuels et bruyants adversaires de la guerre, non pas comme une brèche ouverte dans le ciment de la solidarité nationale et en faveur d’un renouveau de lutte de classe, mais comme la liquidation d’un obstacle accidentel à la politique de redressement économique et de « progrès social » à laquelle, tout comme les bourgeois, ils se déclarent solennellement attachés.
C’est bien parce que les dirigeants des partis et syndicats « ouvriers » sont de la même essence historique opportuniste et jouent le même rôle politique et social qu’ils peuvent faire du mot d’ordre de la paix en Algérie une « plateforme d’unité ».
Destiné aux « redresseurs » : problème politique et non syndical
À en croire les stalinistes de la C.G.T. toute l’histoire de plusieurs décades de lutte ouvrière pourrait se réduire à ce simpliste schéma : aux périodes d’unification syndicale correspondent les heures fastes des victoires revendicatives, aux périodes de division l’aggravation des conditions de vie et de travail des ouvriers. L’historique que nous avons retracé doit prouver que les déboires des luttes pour les revendications immédiates ont en réalité des causes bien plus profondes. Le capitalisme, que le prolétariat n’a pas su abattre lors de la grande crise révolutionnaire ouverte par l’Octobre russe, ne peut désormais donner à l’humanité que des misères et des destructions toujours plus grandes. La classe ouvrière, dont il conviendra de montrer, en une autre occasion, que rien de fondamental n’est changé dans sa situation du fait de l’avènement d’une politique bourgeoise « progressive » (assurances, plein emploi et hauts salaires), doit forcément voir s’y aggraver les maux dont elle souffre en propre : chute du pouvoir d’achat, incertitude de l’avenir, abrutissement du productivisme, despotisme de fabrique. Ce sont là des caractéristiques inséparables du mode bourgeois de production, mais qui prennent une extrême intensité après une contre-révolution triomphante et en pleine phase impérialiste du capitalisme. Le rôle néfaste de l’opportunisme ne s’y signale pas par une quelconque « originalité » (comme d’aucuns l’ont prétendu parlant du mystérieux pouvoir des « bureaucraties ») mais parce qu’il contribue avec plus de cynisme et de force qu’auparavant à désarmer le prolétariat.
La division syndicale n’est qu’une conséquence de ce monopole opportuniste dans les organisations de classe, mais nous avons vu que l’unité aussi peut ne servir qu’à la trahison des intérêts des ouvriers, comme l’unité restée célèbre de 1936. Trahison de leur mission historique, mais aussi de leurs aspirations immédiates. L’avantage direct que ces unités devaient apporter, et au nom duquel on a sacrifié toute délimitation de la position classiste révolutionnaire avec l’opportunisme réformiste, ne s’est jamais durablement vérifié. La fusion organique des directions syndicales a eu pour résultat de grouper des professions jusque-là rétives à toute organisation, elle a considérablement accru la masse des syndiqués mais elle est demeurée impuissante devant le processus historique et économique qui constitue la base objective de la division syndicale : la concurrence entre travailleurs, qui prend sa forme extrême avec le pullulement des catégories, la multiplication des « qualifications ». Mieux, elle en a augmenté la portée et les méfaits. Le point central de la question de l’unité syndicale est donc celui-ci : dans quelles conditions les prolétaires peuvent-ils surmonter la concurrence qui les oppose de catégorie à catégorie et de profession à profession ? Au moment où de nombreux militants d’avant-garde font du redressement des syndicats le point de départ de la reprise prolétarienne, et de la réunification syndicale la condition de ce redressement, il est bon de leur rappeler qu’il leur faut, sans préjudice des autres difficultés, se prononcer là-dessus.
On sait quel acharnement mit la bourgeoisie du début du siècle dernier à empêcher les coalitions d’ouvriers. Ces derniers, privés du droit syndical, devaient succomber à la concurrence, dont ils ne sortaient que pour de courtes périodes et au prix de sanglantes révoltes durement réprimées. Ils ne succombaient à la concurrence, tant à celle des machines qu’à celle des enfants, des femmes et des travailleurs moins exigeants, que parce qu’ils n’avaient pas encore la force de s’organiser. Mais aujourd’hui, après un long cycle d’activité syndicale puissante et soutenue, s’ils y succombent encore, c’est parce que ceux qui revendiquent la tâche d’organiser la lutte ouvrière et ne pourraient le faire qu’en invoquant les intérêts généraux et historiques de la classe adoptent les postulats idéologiques du système à abattre et se livrent à l’apologie des procédés actuels de concurrence entre ouvriers : travail au rendement, hiérarchie, productivisme, etc.
Derrière une unité de façade de durée éphémère et fondée sur la négation de la lutte ouvrière au profit d’une perspective utopique de progrès social, les artisans des fusions syndicales successives ont en réalité consacré la division réelle, la concurrence entre ouvriers que le capitalisme, par son propre développement, impose aux vendeurs de la force de travail lorsqu’ils placent avant leur intérêt de classe les avantages immédiats de leur catégorie ou l’illusoire amélioration qu’apportent les modernes procédés de surexploitation.
Grâce à cette complicité, ce n’est plus seulement le poids aveugle du mécanisme mercantile capitaliste, dépréciant et différenciant la force de travail, qui dresse les catégories professionnelles les unes contre les autres, c’est aussi l’initiative du patronat et de l’État bourgeois qui multiplie les mesures tendant à renforcer tout sentiment individualiste et réactionnaire chez l’ouvrier : « participation » aux bénéfices, création d’une sorte d’esprit de corps de l’entreprise etc… Comme il ne s’agit pas là d’une simple propagande mais de mesures à base économique réelle, le danger de toute propagande en faveur de l’unité dans la situation actuelle, c’est qu’elle ne trouve audience qu’à la condition de ne pas heurter ces pratiques et de ne pas combattre leur idéologie. Autant dire que si on la présente dans un contexte politique classiste elle est vouée à l’insuccès, aussi longtemps du moins que le capitalisme disposera des moyens matériels de corrompre idéologiquement les ouvriers.
Nous disons donc que les conditions objectives ne sont pas favorables à un effort positif de regroupement classiste des masses ouvrières. Nous n’en considérons pas moins possible et nécessaire d’œuvrer à la maturation des conditions subjectives de la reprise prolétarienne, c’est-à-dire à la cristallisation d’un noyau de regroupement d’énergies de classe qui pourrait dès aujourd’hui, à la mesure de ses moyens pratiques, lutter dans tous les centres d’activité ouvrière et en premier lieu dans les syndicats.
Mais ce qu’il faut avant tout savoir, avant de passer à cette « action » si modeste soit-elle, c’est comment de tels regroupements peuvent être valables. Une certaine expérience des tentatives infructueuses qui furent faites dans ce sens dans les milieux français d’opposition anti-staliniste nous permet d’affirmer que c’est une voie négative et décevante que celle qui se préoccupe en premier lieu d’élaborer des tactiques à la petite semaine pour conquérir le plus vite possible des couches de plus en plus larges de travailleurs, de débattre à longueur de journée s’il convient de préconiser « l’unité » de tous les courants ouvriers ou au contraire de soutenir la constitution de comités « autonomes » d’action. Nous disons sans ambages que rien ne peut être fait, dans tous les champs de l’activité de classe, sans que soit auparavant tranchée la décisive question concernant l’organisme spécifique de la lutte ouvrière et précisé sans réticence, y compris à propos des conditions d’une orientation syndicale, à qui incombent les tâches d’organisation et de direction de la future reprise prolétarienne : au parti ou au syndicat ?
On sait que l’école syndicaliste assigne à ce dernier organisme, non seulement le rôle de défense des intérêts des ouvriers dans la société actuelle, mais aussi celui de l’organisation des rapports de production dans la société de demain. Nous, qui nous revendiquons du marxisme sans « révision » ni « mise à jour », nous affirmons que, si le renversement du capitalisme est un fait politique de pouvoir et comme tel tâche de parti, l’orientation des luttes des travailleurs pour les revendications immédiates dans la perspective historique de classe entre également dans sa compétence, et à ce titre il ne saurait démocratiquement la débattre avec d’autres idéologies. Entre les syndicalistes et nous les divergences sont claires et la controverse est historiquement close.
Mais la plus grande source de confusion nous la trouvons dans la position de ceux qui oscillent continuellement entre les deux formes d’organisation, parti et syndicat, et qui composent avec l’idéologie des tenants de ce dernier. Ces divers « redresseurs » du mouvement ouvrier foisonnent, relativement ; et on peut les classer en deux grandes catégories : ceux dont toute la politique est fondée sur le noyautage des organisations déjà existantes, et qui se bercent de phrases creuses sur la « démocratie ouvrière » aux côtés des agents reconnus du capitalisme ; ceux qui veulent créer de nouveaux organismes de lutte (difficilement définissables bien qu’ils les affublent le plus souvent du nom de « parti ») et dont le grand argument repose sur la foi dans les ressources insoupçonnées de la « spontanéité de la base ».
Les activistes de la première catégorie se dévoilent bien vite comme de vulgaires opportunistes, dont les positions sont à peine discernables de celles des chefs des grands partis et syndicats. Mais ce sont les seconds qui jouent le rôle le plus néfaste du point de vue de la définition, indispensable avons-nous dit, de la nature et du rôle de la direction politique du prolétariat. Ils croient retrouver la pureté de la tradition révolutionnaire, perdue par l’opportunisme, en reniant formellement ce que ce dernier a lui-même, honteusement, trahi dans la pratique : les notions rigoureuses du programme et du parti. Cette position est d’autant plus inconséquente qu’elle éclot dans la phase historique où le nivellement de tous les concepts pré-marxistes ou anti-marxistes dans un opportunisme banal et uniforme vérifie cruellement la dure formule de Lénine sur l’incapacité des travailleurs de dépasser par leur seule expérience le niveau du trade-unionisme. Hors de l’appareil politique et syndical, les travailleurs en effet n’ont pas la force, sauf en de rares occasions6, d’organiser leur propre action. Et c’est d’ailleurs pour cette raison que les moins scrupuleux des « redresseurs » proposent tout bonnement l’unité des directions syndicales qu’ils critiquent. Ou la trahison ou l’immobilité, tel est donc le dilemme dans lequel est enfermée la revendication ouvrière.
C’est une situation qu’on ne résout pas par les vertus d’un mot d’ordre, si populaire soit-il. Les conditions sont bien plus terribles qu’à l’époque de « Que faire ? » et c’est pourquoi la formule de Lénine n’en est que plus vraie. Au moment où il la lança, provoquant la haine définitive de tous les partisans de « l’auto-organisation », le niveau trade-unioniste de la « conscience ouvrière » était au-dessous du niveau politique de classe, mais il n’était pas, formellement tout au moins, opposé à la finalité révolutionnaire. Aujourd’hui, où partis et syndicats propagent les postulats idéologiques de l’adversaire, où les ouvriers sont enfermés dans un ensemble de conditions matérielles qui les lient à la plus éhontée des exploitations, ils ne sont plus capables, particulièrement dans les pays occidentaux où l’expression des contrastes sociaux est particulièrement assoupie, de donner quelque réalité aux critères élémentaires d’une action trade-unioniste. La compromission et le marchandage y sont le climat général de l’activité revendicative. Non seulement il est utopique de vouloir y greffer une paisible évolution vers de véritables positions de classe, mais on ne peut les diffuser qu’en taillant dans le vif d’une foule de préjugés et d’égoïsmes, d’hypocrisies et d’illusions, qui constituent la mentalité moyenne de la catégorie économique du salariat après des décades d’opportunisme et de trahison.
Il est probable que ce ne sera qu’à la veille de la grande crise sociale que ces positions seules garantes d’une véritable unité ouvrière pourront avec succès disputer la sphère d’activité syndicale à l’opportunisme. Mais seul le parti de classe, parce qu’il possède le programme historique du prolétariat et ne transige pas sur les principes au gré des « majorités », pourra leur frayer cette dure voie.
Notes
- Depuis la rédaction de cet article, le S.N.I. a pris l’initiative de réunions de discussion sur la question de la réunification syndicale. Diverses fédérations de fonctionnaires y assistent et déclarent être décidées à continuer cet effort. Mais les travaux ne semblent toujours être qu’au stade des « échanges de vue ». ↩︎
- Les grèves de Saint-Nazaire en octobre-novembre 1957. ↩︎
- Les syndicalistes n’entendent pas se désintéresser des problèmes politiques ; ils admettent qu’il faut participer, dans les grandes circonstances, aux importantes manifestations politiques, comme la « défense du régime démocratique » en 1934, par exemple, où ils ordonnèrent la grève générale. D’autre part ils acceptent d’utiliser parlementaires et ministres pour la satisfaction de telle ou telle revendication, mais refusent de « se lier à la politique d’un parti ». Ils n’en font pas moins de la politique mais, dans les deux cas, une politique opportuniste. ↩︎
- L’École Libératrice du 20 septembre 1957. ↩︎
- C’est cette solution que le rapport moral du Congrès des Enseignants a l’humour de trouver « originale » ! ↩︎
- Lors des grèves de Saint-Nazaire en octobre dernier, les ouvriers des chantiers maritimes, aux prises depuis des années avec un patronat de combat, débordèrent à plusieurs reprises les organisations syndicales. La lutte prit une telle âpreté (un ouvrier trouva la mort au cours d’une échauffourée) que les trois syndicats, CGT, FO et CFTC de la métallurgie, durent amorcer une fusion et créer l' »Intersyndicale ». Cette expérience est concluante en ce qui concerne l’efficacité de telles « unités ». Dès lors qu’il faut les employer dans un but de classe : élargir le mouvement, intensifier l’agitation, etc…, le réseau syndical et l’ensemble de « l’appareil » se trouvent comme enrayés, inutilisables. Les dirigeants syndicaux n’ont su que proposer leurs bons offices de médiateurs et, devant l’intransigeance patronale, laisser les ouvriers démocratiquement… se débattre dans le dilemme que posait l’attitude des employeurs : renoncer aux grèves « tournantes » leur dernière arme après l’insuccès antérieur des grèves totales ou subir le lock-out décidé par la direction des chantiers. ↩︎