Partido Comunista Internacional

Bilan 12

À nos lecteurs

Avec le numéro 12 de Bilan nous clôturons notre première année d’existence. Malgré les difficultés, l’indifférence des uns, les sarcasmes des autres, nous avons tenu bon sans vouloir désespérer de l’avenir. Aujourd’hui, un premier jalon est posé sur notre route, mais il faut continuer et faire infiniment mieux. Certes, nous ne sommes pas arrivés à déterminer des discussions sérieuses avec des groupes politiques se réclamant du communisme, mais faut-il y voir un résultat de la désagrégation de ceux-ci, de leur incapacité profonde à affronter une discussion de principe, ou simplement un résultat de notre extrême médiocrité, du peu d’intérêt de nos conceptions. Ce qui est évident, c’est que malgré leur suffisance, nos adversaires s’effritent idéologiquement, se décomposent sous le fouet des évènements, manifestant ainsi leur peu de cohésion devant les nécessités actuelles.
La diffusion si réduite de Bilan est dû à son caractère d’organe de prospection d’un terrain historique auquel presque tout le monde tourne aujourd’hui le dos. Qui donc veut encore songer à reconstituer le bagage idéologique du prolétariat, à préparer la révolution en “comprenant la réaction” que nous vivons, lorsque l’exemple du triomphe du centrisme dans l’État prolétarien, l’incorporation de ce dernier au capitalisme, jette par terre les espérance prolétariennes ? 
Notre isolement s’accentue donc en proportion de la débâcle sur tout le front ouvrier. Les uns veulent à tout prix sauver cet État dégénéré d’une chute définitive et, pour cela, deviennent les alliés de la social-démocratie ; d’autres quittent le terrain de la lutte et sombrent dans l’indifférence.
Dans une pareille situation, notre revue devait devenir un objet d’ironie pour ceux qui ont tout résolu, ont des formules toutes prêtes et résolvent les problèmes les plus complexes en un tourne-main avec quelques belles images de style à l’usage du “militant moyen”. Nous laissons volontiers la flûte, le tambour et les tréteaux de foire aux confusionnistes qui rejettent toute nécessité de tracer un bilan historique des évènements. Pour nous, aussi modestement que nous avons commencé notre travail, nous continuerons en misant sur le devenir des situations donc nous voulons contribuer à préparer les éléments idéologiques pour la bataille ouvrière. De la dégénérescence de l’État prolétarien aux problèmes complexes que les défaites prolétariennes ont posés, il faut retirer des enseignements pour l’avenir sous peine de commettre les mêmes erreurs, de choir dans le même précipice. C’est dans ce sens que Bilan veut travailler et continuer sa route.
Que notre isolement puisse s’accentuer en fonction de l’accomplissement de notre tâche, n’est pas fait pour nous effrayer : nous payons la rançon de l’écrasement des ouvriers et du triomphe du capitalisme. Et si un jour il arrivait que nous soyions empêchés de continuer notre travail, il faudrait y voir un résultat d’une situation pénible pour les militants restés fidèles à l’idéal révolutionnaire.
Que chaque camarade qui nous lit se rende bien compte de l’effort que notre fraction doit fournir pour sortir Bilan. Mais aujourd’hui, cet effort devient plus important parce qu’il s’avère que seulement quelques rares noyaux marxistes – dont nous sommes – veulent préparer le matériel pour les révolutions de demain, au milieu d’une accentuation vertigineuse de la dégringolade de toutes les oppositions surgies de la lutte contre le centrisme.
L’aide matérielle, financière, de tous ceux qui s’intéressent à notre travail, devient donc de plus en plus essentielle. Il faut aider Bilan à vivre, à se propager. Le numéro 12 qui termine l’année aura 32 pages au lieu de 36, afin que nous puissions rattraper les 4 pages jointes au n°3, paru avec 40 pages.
Dorénavant, Bilan paraîtra avec 32 pages. Nous avons pris cette disposition pour ne pas encourir, éventuellement, le risque d’un déficit. Que nos lecteurs comprennent bien qu’il ne dépend que d’eux de maintenir 36 pages, mais pour cela, il faut augmenter le nombre d’abonnements, activer les souscriptions.

L’écrasement du prolétariat espagnol

Deux critères existent pour la compréhension des événements : deux plate-formes opposées sur lesquelles s’effectue la concentration de la classe ouvrière. C’est ainsi seulement que nous pourrons analyser les dernières hécatombes où ont péri des milliers de prolétaires de la péninsule ibérique, fusillés, mitraillés, bombardés par la “République des travailleurs espagnols”.
Ou bien la République, les libertés démocratiques ne sont qu’une puissante diversion à laquelle recourt l’ennemi quand il lui est impossible d’employer la violence et la terreur pour écraser le prolétariat. Ou bien la République et les libertés démocratiques représentent un moindre mal et même une condition favorable à la marche victorieuse du prolétariat qui aurait pour devoir de les appuyer en vue de favoriser son attaque ultérieure pour se délivrer des chaînes du capitalisme.
Le terrible carnage de ces derniers jours en Espagne devrait exclure la petite combine du “dosage”, selon laquelle la République est bien une “conquête ouvrière” à défendre, mais sous “certaines conditions” et surtout dans la “mesure” où elle n’est pas ce qu’elle est, ou à la condition qu’elle “devienne” ce qu’elle ne peut pas devenir, ou enfin, “si” loin d’avoir la signification et les objectifs qu’elle a, elle se dispose à devenir l’organe de domination de la classe des travailleurs. Ce petit jeu devient également très difficile pour ce qui concerne les situations ayant précédé la guerre civile en Espagne, où le capitalisme a donné la mesure de sa force contre le prolétariat. En effet, depuis sa fondation en avril 1931, et jusqu’en décembre 1931, la “marche à gauche” de la République espagnole, la formation du gouvernement Azana-Caballero-Lerroux, son amputation en décembre 1931 de l’aile droite représentée par Lerroux, ne détermine nullement des conditions favorables au progrès des positions de classe du prolétariat ou à la formation des organismes capables d’en diriger la lutte révolutionnaire. Et il ne s’agit nullement de voir ici ce que le gouvernement républicain et radical-socialiste aurait dû faire pour le salut de la… révolution communiste, mais il s’agit de savoir si oui ou non cette conversion à gauche ou à l’extrême-gauche du capitalisme, ce concert unanime qui allait des socialistes aux syndicalistes pour la défense de la République, a créé les conditions du développement des conquêtes ouvrières et de la marche révolutionnaire du prolétariat ? Ou bien encore si cette conversion à gauche n’était pas dictée par la nécessité, pour le capitalisme, d’enivrer les ouvriers bouleversés par un profond élan révolutionnaire, afin qu’ils ne s’orientent pas vers la lutte révolutionnaire, car le chemin que la bourgeoisie devait emprunter en octobre 1934 était trop risqué en 1931, et les ouvriers, à cette époque, auraient pu vaincre à un moment où le capitalisme ne se trouvait pas dans la possibilité de recruter les armées de la répression féroce ?
D’autre part, le séparatisme catalan ou basque, que l’on avait considéré comme une brèche ouverte dans l’appareil de domination de l’ennemi, brèche qu’il fallait élargir jusqu’à ses conséquences les plus extrêmes pour faire progresser ensuite le cours de la révolution prolétarienne, n’avait-il pas donné la mesure de sa force en érigeant une République Catalane… pour quelques heures (qui s’effaça lamentablement sous les coups du même général Batet que Companys conviait à la défense de la Catalogue, proclamant son indépendance) ? Et, aux Asturies, les forces de l’armée, de la police, de l’aviation ne se sont-elles pas jetées pendant des semaines contre les mineurs et les ouvriers privés de tout guide dans leur lutte héroïque ? Le séparatisme basque, qui n’avait fait qu’annoncer la tourmente qui approchait par ses protestations des derniers mois, laissera écraser la lutte des Asturies et, au surplus, les bataillons de la terreur gouvernementale seront dirigés par un séparatiste qui fera sans doute demain un nouveau serment de fidélité à la République et aux autorités régionales.
De 1930 à 1934, une cohérence d’acier établit la logique des événements. En 1930, Bérenguer est appelé, par le roi Alphonse XIII, qui espère pouvoir répéter la manœuvre de 1923, lorsqu’il parvint à contenir, dans le cadre de la légalité monarchique, les conséquences du désastre marocain. En 1923, Primo de Rivera est substitué à Bérenguer, considéré comme responsable du désastre marocain, et cette modification gouvernementale permet d’éloigner l’attaque des masses qui devaient, évidemment, faire tous les frais de l’opération gouvernementale se concluant par sept années de dictature agrarienne et cléricale. Mais, en 1930, la situation économique était profondément bouleversée par l’apparition de la crise et il ne suffisait plus d’avoir recours à de simples manœuvres gouvernementales. En février 1931, les conditions étaient déjà mûres pour des mouvements prolétariens et la menace existait d’une grève des cheminots : alors il faut avoir recours aux grands coups de théâtre et l’on offre aux masses les têtes de Bérenguer et du roi. Sur l’intervention du monarchiste Guerra et en accord avec le républicain Zamora, le départ du roi est organisé avant la sortie des ouvriers des usines. Le mouvement de dilatation vers la gauche continue jusque fin 1931, et c’est uniquement ainsi que l’on mettra les masses devant une difficulté extrême pour se forger l’organisme de la victoire : leur parti de classe. Il n’était pas possible de supprimer les conflits de classe, le capitalisme ne pouvait que mettre ces conflits dans des conditions telles qu’ils ne puissent aboutir qu’à une confusion sans issue. Et la République sert ce but. Au début de 1932, le gouvernement de gauche fait une première tentative et passe à l’attaque violente contre la grève générale proclamée par les syndicalistes. A ce moment, la concentration du capitalisme se fera autour de son aile gauche, et le réactionnaire Maura pourra faire plébisciter le gouvernement Azana-Caballero par les Cortès républicaines.
L’élan des masses, produit des circonstances économiques, après s’être égaré dans les chemins de la République et de la démocratie, fut brisé par la violence réactionnaire du gouvernement radical-socialiste et il en résulta une conversion opposée de la bourgeoisie vers son aile droite : nous aurons, en août 1932, la première escarmouche de Sanjurjo pour la concentration des forces de la droite. Quelques mois après, en décembre 1933, c’est le carnage des ouvriers lors de la nouvelle grève décidée par les syndicalistes au moment où les élections fournissent l’occasion pour déplacer à droite l’orientation de la République espagnole. Par conséquent, octobre 1934 marque la bataille frontale pour anéantir toutes les forces et les organisations du prolétariat espagnol. Et, triste et cruel épilogue des errements syndicalistes, en présence d’un tel carnage, nous verrons l’abstention de la Confédération du Travail anarchiste qui considère ne pouvoir se mêler à des mouvements politiques.
Gauche-droite ; république-monarchie ; appui à la gauche et à la république contre la droite et la monarchie en vue de la révolution prolétarienne ; voilà les dilemmes et les positions qu’ont défendus les différents courants agissant au sein de la classe ouvrière. Mais le dilemme était autre et consistait en l’opposition : capitalisme-prolétariat, dictature de la bourgeoisie pour l’écrasement du prolétariat, ou dictature du prolétariat pour l’érection d’un bastion de la révolution mondiale en vue de la suppression des États et des classes.
Bien que l’économie espagnole ait pu bénéficier des avantages conquis pendant la guerre par sa position de neutralité maintenue, la structure de ce capitalisme offrait une résistance très faible aux contrecoups de la crise économique. Un secteur industriel trop limité en face d’une économie agraire très étendue et encore dominée par des forces et des formes de production non industrialisées. De tels fondements expliquent pourquoi les régions industrielles sont le théâtre de mouvements séparatistes sans issue et qui doivent acquérir une signification réactionnaire du fait que la classe au pouvoir est quand même le capitalisme étendant sur tout le territoire l’emprise des organismes bancaires où se concentrent – autour des grands magnats – les produits de la plus-value des prolétaires et du surtravail des paysans. Une telle base économique laisse entrevoir la perspective qui s’ouvre devant la classe ouvrière espagnole, qui se trouve dans des conditions analogues à celles connues par les ouvriers russes : face à une classe qui ne peut établir sa domination que par une dictature de fer et de sang, elle ne pourra battre cette domination féroce que par le triomphe de son insurrection.
Et la tragédie espagnole, tout comme celle d’Autriche, se déroulera dans l’indifférence du prolétariat mondial immobilisé par l’action contre-révolutionnaire des centristes et des socialistes. Une simple offre de la part de l’I.C. sera même refusée par l’internationale sociale-démocrate prétextant que le moment favorable est déjà passé. Comme si, après la victoire d’Hitler, quand le moment favorable était aussi passé, l’internationale sociale-démocrate n’adressait pas des propositions d’action commune à l’I.C. ! Mais la pourriture et la corruption des organismes qui osent encore se proclamer ouvriers sont telles que sur les cimetières des prolétaires, les traîtres d’hier et de demain ne font qu’esquisser une manœuvre leur permettant de continuer leurs entreprises de trahison, jusqu’au jour où les ouvriers parviendront à balayer, avec la classe qui les opprime, toutes les forces qui les trahissent. Les milliers d’ouvriers ne sont pas morts en vain, car du sang dont s’est souillée la république espagnole germera la lutte pour la révolution communiste, abattant toutes les diversions que l’ennemi ne cessera d’opposer à la marche libératrice de la classe ouvrière.

Vers un "Parti Unique" en France

Au moment où les deux Conseils Nationaux de la C.G.T. et de la C.G.T.U. clôturaient leurs travaux, il semblait bien que l’union syndicale allait se réaliser par l’acceptation du “procédé de fusion” imposé par les dirigeants cégétistes et sur la base de l’abandon par les centristes, des “syndicats uniques”. Cette unité se serait donc réalisée par une dissolution pure et simple de la C.G.T.U. réintégrant la “vieille maison”. Nous avons, à plusieurs reprises, démontré qu’une telle unification aurait ajouté une nouvelle note de confusion parmi le prolétariat français : la reconstitution de l’unité syndicale ne pouvant être conçue que comme le couronnement d’un mouvement général de résistance et de grève des ouvriers français contre l’attaque capitaliste. Chaque moment de la préparation de ce mouvement devait être considéré comme une condition posée pour la fusion des deux Centrales syndicales.
Nous avons aussi indiqué que ce chemin de classe, loin d’être celui du “Front commun”, s’opposait à ce dernier, qui n’avait pu s’établir que sur la base ouverte admise et stipulée de l’interdiction de passer des accords entre ses participants centristes et socialistes pour mener une action dans les syndicats. Par surcroît, cette unité d’action excluait le recours aux instruments de classe de la lutte ouvrière : le principe même de la grève étant soigneusement écarté du pacte d’action commune.
Racamond avait fait entendre que, sur l’autel de l’unité, la C.G.T.U. aurait tout sacrifié ; mais restait la question du “Congrès de fusion”, au sujet duquel les dirigeants réformistes se refusaient d’admettre une discussion devant porter sur les problèmes capitaux de la politique syndicale. Jouhaux fut d’une intransigeance absolue sur cette question, car il avait précédemment déclaré que la C.G.T. ne pouvait envisager, fut-ce le recours aux “mouvements revendicatifs”. Cette dernière décision du C. N. de la C.G.T. explique nettement la signification qu’aurait prise l’unité syndicale, à savoir la construction d’une seule Centrale proclamant ouvertement que son action ne se serait même pas appuyée sur les revendications élémentaires des ouvriers. Cela aurait évidemment signifié la dislocation immédiate du centrisme, qui se serait dissous et identifié avec le réformisme. Le maintien du parti communiste ne se serait plus justifié et nous aurions probablement connu la constitution du “parti unique” et de l’”unité organique” des traîtres. Mais nous n’en sommes pas encore là et peut-être cet “événement” ne se produira-t-il pas !
Entre-temps, Doumergue avait annoncé son projet de réforme de l’État, qui ne provient nullement de “médiations” pendant ses vacances à Tournefeuille, mais qui emprunte sa substance aux projets de 1933 de Tardieu. Immédiatement après le discours radiophonique – où la polémique contre le Front commun est faite à la sauce des pasteurs sauvegardant les principes sacrés de la famille, de la propriété et de l’amour maternel – centristes et socialistes réunirent leur “Comité de Coordination”. La déclaration de guerre qui en sort est le dépôt de la motion Blum-Ramette pour la convocation immédiate des Chambres et l’annonce d’une série de meetings pour appuyer la… révolution au parlement. Les meetings du 13 octobre sont passés inaperçus : centristes et socialistes ne voulant pas du tout risquer la rencontre avec les organisations de droite qui voulaient faire (et y ont réussi pleinement) de l’attentat de Marseille l’occasion favorable pour marquer un point dans la lutte contre le prolétariat.
C’est sur le terrain parlementaire que l’on a porté la lutte contre les projets de Doumergue ; c’est sur ce même terrain que s’opère le déplacement de l’Union Nationale et du “gouvernement de trêve” vers une plus nette démarcation à droite. En face de ces positions, reste maintenant l’appel de Blum au Sénat – que les socialistes voudraient abolir – et qui est devenu aujourd’hui le bastion de la République et de la démocratie.

* * *

Les répercussions de l’attentat de Marseille sur la situation française se sont déjà manifestées. Il est encore trop tôt pour établir si cet attentat sera résorbé dans la phase de préparation des constellations impérialistes pour la guerre ou s’il est le signal accélérant, à brève ou immédiate échéance, le nouveau carnage mondial. Poincaré vient de mourir, mais la politique de son ministère de 1912 réalisant les conditions politiques et militaires dans l’intérêt de l’impérialisme français et pour le conflit de 1914, cette politique reste bien vivante et il se pourrait bvien que nous assistions, au sujet de l’extradition de Pavelitch – avec ou sans voyage de Laval à Rome – à des incidents du type de ceux qui opposèrent la France et l’Italie au sujet des prisonniers turcs des vaisseaux “Manouba” et “Carthage”.
Autour de Kelemen, l’assassin du communiste Dmvov, ne peut naturellement s’élever le moindre accent solidaire des ouvriers. Mais les centristes, qui ont toujours soutenu la nécessité d’appuyer des mouvements séparatistes et qui, en Yougoslavie, enregistraient avec triomphe la passagère orientation de Radich vers Moscou, sont très mal venus aujourd’hui de clamer leur horreur contre “l’assassin fasciste”. Kelemen était ce que pouvait en faire la propagande séparatiste : un produit de haines nationales féroces ne pouvant nullement déboucher dans la lutte prolétarienne, mais seulement vers le conflit impérialiste. Les social-démocrates comprennent très bien cela et se servent de l’attentat de Marseille pour faciliter le bloc du prolétariat français avec l’impérialisme, pour la lutte contre l’Italie “fasciste”.
En face de l’attentat de Marseille, le prolétariat aurait dû voir clairement la nature réelle des mouvements séparatistes et la nécessité de se regrouper solidement pour faire face aux dangers de guerre qui s’accumulent. Mais centristes et socialistes sont là pour empêcher l’orientation des ouvriers vers une base de classe, en poussant de hauts cris contre l’attentat “fasciste”, ce qui signifie, dans la réalité actuelle, se joindre à cette explosion de haine nationaliste, les ouvriers français prenant position non plus contre le régime capitaliste dans son ensemble, mais contre les pays fascistes, ce qui les conduira demain à faire bloc avec leur impérialisme lors du déclenchement de la guerre.

La prison de la faim - Une grève de mineurs hongrois

Il y a quelque temps, la presse relatait que dans le puits de Pecs, à Funfkrenen (Hongrie), 950 mineurs s’étaient barricadés au fond de la mine en déclenchant une grève de la faim. Il s’agissait d’obtenir que leurs salaires soient reportés de 15 shellings par semaine à 17 shellings (100 à 132 fr. par semaine). Cette grève se prolongea pendant plus de cent heures et se termina par un compromis : les propriétaires, après intervention du gouvernement, s’engageant à améliorer un peu ces misérables salaires. Il nous reste maintenant à dégager la signification de ce mouvement de désespoir, de cette marche héroïque vers le suicide, que les mineurs du puits de Pecs avaient entrepris. La seule arme que leur misère terrible put trouver pour résister au capitalisme est leur propre destruction, ou la menace de celle-ci. Comme le bagnard courbé sous le fouet du bourreau et qui se révolte en choisissant ou la mort ou une atténuation de son supplice, les mineurs de Hongrie, prisonniers du joug terrible des classes dominantes, ont choisi la grève de la faim, le suicide, pour attirer “l’attention sur leur situation”.
Seuls, atrocement seuls, sans espoir d’arriver à briser le régime qui fait d’eux des esclaves, les ouvriers de Hongrie qui instaurèrent en 1920 une république soviétique, sombrent aujourd’hui, comme les esclaves antiques impuissants à briser le joug romain, dans des entreprises sans issue. Que l’on se rende bien compte de la portée du geste des mineurs de Pecs. Ils ont vu leur pouvoir s’ériger dans l’après-guerre, subi une défaite terrible, connu les massacres de l’amiral Horthy, sans perdre cependant l’espoir de remonter le courant et de marcher à nouveau vers la révolution prolétarienne. D’ailleurs, la Russie n’existait-elle pas ? L’I.C. ne continuait-elle pas son action en Hongrie ? Mais vinrent les défaites de 1923, en Allemagne, en Bulgarie. L’U.R.S.S., d’autre part, glissa dans le camp des compétitions impérialistes, les P.C. dégénérèrent, les défaites ouvrières devinrent des fossés. Dès lors, que faire, vers où se tourner pour trouver un appui dans la lutte contre le sabre des seigneurs hongrois, le talon de fer de la dictature militaire ? Le prolétaire hongrois a pu constater que si la Russie se renforçait en tant qu’État, elle n’était plus une arme pour la lutte et il put voir, dans tous les pays environnants, les ouvriers écrasés aussi impitoyablement qu’il l’avait été lui-même, pendant que l’U.R.S.S. renforçait ses accords diplomatiques, allait de succès en succès sur le terrain international. Par conséquent, plus d’espoir pour lui qui paye non seulement l’existence du capitalisme hongrois, mais aussi l’intérêt des capitaux empruntés en Italie et ailleurs. Et les mineurs du puits de Pecs ont traduit ce désespoir sans nom par des faits. Puisque prisonniers du capitalisme et ne possédant aucune possibilité de lutte révolutionnaire, ils ne pouvaient qu’envisager l’emploi du moyen qui reste au prisonnier dans sa prison : la grève de la faim, c’est-à-dire l’alternative de la mort qui prive l’ennemi de sa proie ou une amélioration de l’existence. En somme, le prolétariat mondial dans son ensemble est aujourd’hui à la merci du capitalisme. Mais à la différence des ouvriers mineurs de Hongrie, il n’a plus la force – corrompu et désagrégé par centristes et socialistes – d’opposer une résistance égale à celle de ces mineurs qui vivent sous la terreur depuis l’écrasement de la Commune hongroise.
Que ceux qui ont la bouche plein de MOTS révolutionnaires, qui voient encore en la Russie un point d’appui pour la lutte du prolétariat, comprennent bien l’appel des mineurs du puits de Pecs : c’est parce que ceux-ci se sentent isolés, abandonnés, qu’ils perçoivent confusément que la seule issue est leur propre destruction qui peut-être pourra redonner à toute leur classe suffisamment de compréhension pour résister par ses propres moyens au suicide où l’accule le capitalisme.
L’enseignement le plus important de cette révolte de la faim réside ici dans le fait suivant : nous sommes arrivés à une période où la compression de la révolte des forces productives, l’acuité de la crise économique, rendraient nécessaires l’éclosion immédiate de la guerre impérialiste entraînant la destruction profonde du matériel humain que le capitalisme maintient sous sa domination dans des conditions d’exploitation atroces. Mais les conditions internationales pour la guerre n’existent pas encore immédiatement et la Hongrie, comme la plupart des pays vaincus de la dernière conflagration, subit cette contradiction, elle la subit plus encore que l’Allemagne ou l’Autriche qui, hautement industrialisées, ont plus de possibilités de résistance capitaliste. Cela se traduit par une misère plus noire des ouvriers et paysans hongrois qui ne pouvant trouver un exutoire dans la guerre, s’orientent vers un suicide immédiat qui, comme les secousses et les massacres de la guerre, doit ébranler la domination du capitalisme et permettre un renouveau de la bataille insurrectionnelle.
Que le geste des mineurs de Pecs se soit déroule dans l’indifférence générale des ouvriers du monde entier, témoigne seulement de l’état où se trouvent ces derniers. En tout cas, il faudra s’attendre à d’autres gestes analogues qui ne peuvent prendre une signification positive que s’ils se rencontrent avec une conscience de classe, une fraction de gauche, qui montre le chemin pour la libération sociale des prolétaires. Autrement, ils seront inévitablement écrasés par le cours menant à la guerre impérialiste. Que la grève de la faim des mineurs hongrois serve donc de sirène aux ouvriers des autres pays afin qu’ils se donnent les organismes indispensables pour échapper au massacre total, à leur propre anéantissement.

Le capitalisme français marque un nouveau point

La position générale qui est admise, au sujet du tournant du centrisme vers le front unique, l’unité syndicale et l’unité organique avec les socialistes, s’inspire de la considération suivante : cette culbute résulte des nécessités politiques et diplomatiques de l’État russe. Ce dernier ayant opéré un changement dans sa politique, et se rapprochant toujours plus de l’impérialisme français, le P.C.F. s’orienterait, par ricochet, vers une modification substantielle de sa politique au terme de laquelle le prolétariat français aurait pour devoir de prendre les armes pour la défense de l’impérialisme qui se trouverait aux côtés des Soviets dans la prochaine guerre.
Remarquons, tout d’abord, que les principaux partisans de cette position arborent comme programme que le prolétariat devrait adopter, celui de la défense des “libertés démocratiques”. Or, le point essentiel où s’est manifesté le changement de la politique centriste est précisément fourni par les mots d’ordre démocratiques, qui furent l’objet d’affirmations du plus plat loyalisme, afin d’arriver ostensiblement à un accord avec le parti socialiste. S’il était vrai que la culbute centriste soit fonction des intérêts de l’État russe, il serait incompréhensible que le gouvernement d’Union Nationale sous le signe duquel s’est scellé l’alliance avec la Russie soit en même temps le point de ralliement de la lutte contre ces libertés démocratiques qui servent actuellement de lieu de concentration pour l’action du parti communiste.
Il est évidemment certains que les défenseurs de la conception qui veut que le tournant centriste soit déterminé mécaniquement par la politique soviétique devraient — puisqu’ils admettent la nécessité de la défense de la Russie Soviétique même au cas où cette dernière serait l’alliée d’un impérialisme — appuyer ce tournant qui permettrait de relier la défense des libertés démocratiques du prolétariat français avec les intérêts de l’Union Soviétique. À ce sujet, les propositions de Trotski en 1931, pour un plan de lutte contre le chômage, obligeant les gouvernements bourgeois à nouer de puissantes relations avec l’URSS, devraient conduire à un accord total de principe des “bolchéviks-léninistes” avec la politique centriste. Comme nous l’examinerons plus loin, il est fort probable que la communauté de positions de ces premiers avec le centrisme — envers l’État Soviétique et de la prochaine guerre — est, au fond, la raison de la dissolution des bolchéviks-léninistes au sein des partis socialistes.
Les derniers événements ont vu marcher de pair l’attaque du gouvernement français contre le prolétariat, les appels de Doumergue aux “concitoyens” pour la lutte contre le “Front Commun” et la politique d’appui de ce même gouvernement à l’entrée de l’URSS dans la Société des Nations, sur la base d’un renforcement de l’alliance entre les deux États. La progression de l’attaque gouvernementale contre le prolétariat ne trouble en rien l’évolution des relations de l’impérialisme français et de l’Union Soviétique. D’ailleurs aucun des participants au “Front Commun” n’escomptera une atténuation des attaques du gouvernement d’Union Nationale en conséquence des relations entre les deux États. Socialistes et centristes appuient la politique russe parce qu’elle est une politique de paix. Le terme général de “politique de paix” prend la signification réelle dans les déclarations sans équivoque des organes responsables soviétiques : l’impérialisme français est “pacifique” parce qu’il maintient son hégémonie impérialiste et, dès lors, la Russie Soviétique s’accroche à des garanties concrètes de tranquillité internationale qui s’appuient sur la domination des plus forts.
Les antagonismes sur lesquels se base le régime capitaliste donnent lieu à deux espèces de mouvements qui diffèrent fondamentalement. Tout d’abord, à des contrastes de classe opposant bourgeoisie et prolétariat ; dans le cadre de cette opposition — le seul centre moteur de la réalité historique actuelle — gravitent les luttes d’autres formations sociales qui oscillent entre les deux classes essentielles de la société capitaliste ; ensuite, à des contrastes qui, après avoir opposé les individualités capitalistes (dans la libre concurrence) les couches différentes d’industriels, de propriétaires fonciers, de banquiers, etc., opposent les grands trusts internationaux, pour arriver enfin à mettre les unes contre les autres les constellations impérialistes se dirigeant vers la guerre.
Entre ces deux espèces d’antagonismes engendrés par la société capitaliste, aucune possibilité de correspondance n’existe, comme d’ailleurs n’existe pas la possibilité de s’appuyer sur des contrastes inter-impérialistes pour faire avancer le mouvement révolutionnaire ou de défendre les intérêts de l’État ouvrier. Certaines affirmations de Lénine laisseraient supposer que ce grand chef du communisme faisait dépendre, en principe, le sort de l’État ouvrier de l’exploitation des luttes auxquelles étaient voués les États capitalistes. Mais notre fraction, qui estime indispensable même le réexamen des positions de tactique que Lénine défendit à son époque sans qu’il puisse se référer à une expérience de gestion prolétarienne d’un État, pourra facilement démontrer que, chez Lénine, il s’agissait de positions fortuites et passagères alors que, en tant que question de principe, il défendit avec acharnement la liaison de l’État ouvrier non pas avec les contrastes inter-impérialistes, mais uniquement avec l’évolution révolutionnaire du prolétariat des différents pays.
Ces deux courants contradictoires surgissant de la société capitaliste sont, entre autre, opposés l’un à l’autre de telle sorte qu’aucune possibilité n’existe de relier le mouvement ouvrier à la marche des rapports les États impérialistes. Cela a été prouvé lumineusement par l’expérience d’Autriche où les socialistes ayant accroché le sort des organisations ouvrières au sort de l’impérialisme français, n’ont fait que faciliter l’œuvre que solidairement poursuivaient Boncour, Dolfuss, Hitler et Mussolini, dans l’intérêt du capitalisme mondial : l’écrasement du prolétariat autrichien.
Les manœuvres qu’effectuent les États capitalistes à l’intérieur des autres États qui leur sont antagonistes peuvent s’appuyer sur des mouvements nationaux qui, eux, se déroulent sur la même trajectoire historique que les contrastes impérialistes dirigés vers la guerre. Il est parfaitement vrai que l’impérialisme italien appuie le mouvement séparatiste croate ; l’impérialisme allemand appuie non seulement les mouvements nationaux “allemands”, mais aussi le séparatisme irlandais, et cette liste pourrait se prolonger à l’infini, en y comprenant surtout les pays désavantagés par la guerre, mais sans exclure les impérialismes qui ont retiré leur prédominance de la dernière conflagration.
Pour ce qui concerne les mouvements de classe, par contre, ces derniers se vérifiant dans une direction radicalement opposée à celle conduisant aux antagonismes inter-impérialistes, les conditions n’existent nullement pour permettre à un État de s’appuyer sur la classe prolétarienne de l’État capitaliste adverse dans le but d’atteindre ses visées particulières. Ici, nous le répétons, au lieu d’une possibilité de heurt entre les États antagonistes, existe une condition où s’affirme la solidarité du capitalisme mondial pour l’écrasement du mouvement prolétarien et de la révolution communiste.
Le système d’organisation sociale dominant dans une époque donnée n’est pas le conglomérat des différents régimes existants mais résulte du mode de production en vigueur dans les États principaux du monde. Ainsi, à l’heure actuelle, malgré l’extrême variété de sociétés existantes, nous vivons dans une époque capitaliste et le poids spécifique de ces principaux États occupant une partie limitée de la surface du globe, est tel que ces derniers commandent toute l’évolution historique. La fondation de l’État prolétarien, tout en faisant une brèche dans le système capitaliste mondial, ne pouvait prémunir, même à l’intérieur des frontières soviétiques, l’économie et la société russe de l’emprise et des lois du capitalisme. La victoire de l’État ouvrier ne pouvait être considérée que comme la première pierre d’un édifice que le prolétariat russe et des autres pays ne pouvaient construire que sur la base exclusive de la victoire révolutionnaire dans les différents pays, édifice ne pouvant s’achever que par le triomphe de l’insurrection prolétarienne dans les pays que l’évolution productive et industrielle ont placé à la tête de toute l’humanité.
Deux voies s’offraient à l’État ouvrier : emprunter le chemin de la révolution mondiale même au risque de voir son sort correspondre à celui des prolétariats des autres pays, donc à être écrasé par l’ennemi en conséquence de l’étranglement de la classe ouvrière mondiale, ou bien se terrer dans les limites territoriales de ses frontières et être ainsi emporté par les lois régissant le système capitaliste mondial. La victoire des centristes et l’expulsion des gauches marxistes en 1927 représentèrent la première condition réalisée pour arracher l’État ouvrier au prolétariat russe et mondial. La victoire fasciste en Allemagne signifia que désormais, ainsi qu’il en avait été pour les partis de la Deuxième Internationale, la régénérescence du mouvement prolétarien ne se serait plus effectuée au travers d’une victoire des fractions au sein des anciens partis dégénérés, mais par la voie des scissions et de la fondation de nouveaux organismes. L’Internationale Communiste s’écroula en 1933 et les faibles liens organisationnels qu’elle maintient encore aujourd’hui pourront bientôt être comparés à ceux qui furent renoués, entre les traitres, par le bureau dirigé par Huysmans à Amsterdam.
À partir de cette époque, marquée par l’écrasement du prolétariat allemand, l’incorporation de l’État Soviétique dans le monde capitaliste est un fait accompli et la loi conditionnant tout le système régit aussi le sort de l’État ouvrier. Tout comme les autres États, la Russie Soviétique pourra vivre à la condition de fournir son appui à l’œuvre qui se poursuit depuis la fondation du capitalisme et qui tend à l’écrasement du mouvement prolétarien dans tous les pays, la Russie y comprise.
Les derniers événements manifestent, avec une clarté cristalline, la fonction qu’occupe l’État ouvrier à l’égard du mouvement ouvrier mondial. En Allemagne, avant la mort de l’Internationale Communiste ce processus ne revêtait pas encore les formes si achevée qu’il atteint actuellement (bien que sous des expressions contradictoires, la fonction de l’État russe se révèle analogue). En Allemagne, en face de l’inévitabilité de la conversion du régime capitaliste vers le fascisme, le prolétariat ne pouvait opposer d’autre perspective que la lutte pour ses positions immédiates de classe dont la défense comportait inévitablement le regroupement ouvrier en vue de l’insurrection. Le centrisme devant cette situation, conscient de l’acuité extrême de la situation et de l’enjeu de la lutte pour le prolétariat mondial n’hésita point et au lieu de joindre le sort de l’État ouvriers aux batailles du prolétariat allemand, se dirigea ouvertement vers le chemin de l’ennemi en obtenant, en échange, la possibilité de procéder avec succès à une course vers l’industrialisation. Au point de vue politique, loin de cimenter, sur la base des revendications immédiates, le front prolétarien, le centrisme souleva le théorème politique de la lutte “contre le social-fascisme d’abord”, de la scission syndicale, de l’appui au plébiscite naziste en Prusse, conduisant ainsi le mouvement ouvrier dans le cul de sac où il devait s’écrouler sans réaction, pendant que la politique du socialisme dans un seul pays obtenait de grands résultats des cinq années où elle avait pu s’épanouir par des méthodes de corruption, de terrorisme idéologique et physique, et par la lutte impitoyable pour empêcher la formation d’une fraction de gauche du Parti Communiste Allemand.
En France, c’est sur un front analogue qu’agira la Russie Soviétique, bien que le chemin qu’elle suivra ne sera plus le même. C’est vers l’écrasement du prolétariat français que se dirige la politique appliquée par le Parti Communiste Français, sur l’intervention des organes dirigeants l’État russe. Le front unique se réalisera, en effet, sur la base de l’acceptation des propositions de la gauche du Parti socialiste français pour exclure, aux termes de l’accord, les mouvements de classe des ouvriers en vue de la défense de leurs intérêts et de leurs positions de classe. L’unité syndicale ne sera nullement poursuivie comme un couronnement au déclenchement de la grève générale du prolétariat français mais s’orientera vers la dissolution des syndicats de la C.G.T.U. au sein de la C.G.T. repoussant catégoriquement les mouvements revendicatifs. L’unité organique entre socialistes et P.C.F. viendrait sanctionner la dissolution totale du mouvement prolétarien français. En Allemagne, par le canal de la lutte contre le “social-fascisme”, le centrisme liait les mains aux ouvriers pour les livrer au fascisme, en France, il les livre aux compères des massacreurs de la révolution allemande de 1919-1920.
C’est donc sur le fond de la lutte pour l’écrasement du mouvement prolétarien mondial que se situe la politique centriste, et nullement en fonction des intérêts particuliers et limités de l’État russe suivant l’évolution actuelle des constellations impérialistes.
À l’occasion de la guerre, et pour rendre possible cette dernière, le capitalisme a besoin de poser des alternatives comme en 1914 ; par exemple, celle qui aurait opposé le tsarisme aux organisations ouvrières allemandes, ou l’empire teutonique à la république française. Ainsi se trouve facilitée l’œuvre de mobilisation des cerveaux ouvriers. Il est trop tôt pour discerner, dès maintenant l’alternative qui sera soulevée demain et pour dire qu’elle se concentrera autour de la lutte entre fascisme et antifascisme. Au surplus, faudra-t-il considérer que dans les termes de cette tromperie capitaliste bien des incohérences formelles pourront se trouver, comme en 1914 lors de la participation au même bloc “démocratique” de la France et de la Russie tsariste. De toute façon ce qui domine c’est évidemment la position occupée par les différents États et le masque sera facilement collé aux drapeaux qui jetteront, dans l’intérêt de l’impérialisme, les ouvriers les uns contre les autres.
La manœuvre qu’accomplit actuellement le centrisme et qui — comme nous l’avons dit — tend fondamentalement à permettre l’écrasement de la classe ouvrière française, se relie à une situation qui évolue vers la guerre et aux deux hypothèses suivantes : si la Russie marche avec l’impérialisme français alors les perspectives de l’”unité” seront stables et se résoudront dans la trahison et la nouvelle “union sacrée” qui sera constituée. Au cas où la Russie devait marcher avec l’Allemagne, la politique du centrisme s’efforcerait de mobiliser les ouvriers pour la défense de l’URSS et de mettre à nouveau en évidence les trahisons des social-démocrates depuis 1914. De leur côté ces derniers trouveraient de quoi alimenter leur influence pour entraîner les ouvriers à défendre la démocratie dans le fait qu’ils pourront facilement faire apparaître la nouvelle orientation de l’État ouvrier comme une trahison à l’égard de la classe ouvrière. Dans ce deuxième cas, la politique centriste d’aujourd’hui, après avoir obtenu comme résultat l’écrasement de la classe ouvrière française, aura simplement pour effet de démontrer l’impossibilité de s’appuyer sur la social-démocratie, préparant ainsi les conditions pour la nouvelle culbute à l’occasion de la guerre.
Dans la situation historique de l’avant-guerre, le problème des rapports du mouvement ouvrier envers l’État constitue le point essentiel autour duquel se déterminèrent les scissions au sein des partis socialistes et enfin la victoire de l’opportunisme conduisant à la trahison de 1914. Au fond, la démarcation entre la contre-révolution et la révolution s’est effectuée autour du problème central de l’État que les uns voulaient graduellement conquérir au socialisme et que les révolutionnaires considéraient comme une machine de domination à détruire par l’insurrection prolétarienne.
Dans l’après-guerre, les situations historiques posèrent un autre problème au prolétariat mondial : les rapports entre l’État ouvrier et le mouvement prolétarien de tous les pays en vue de la révolution internationale. C’est en relation avec cette question essentielle que des scissions successives se sont déroulées, ces dernières années, au sein des partis communistes.
Nous n’avons pas considéré les partis socialistes, après leur trahison de 1914, comme restant des organismes “ouvriers”, mais des instruments directement reliés aux intérêts du capitalisme.
Pour cela nous nous sommes guidés sur cette appréciation : c’est la fonction des forces sociales et non la position de classe occupée par leurs composants, qui détermine leur rôle.
Or, dans la question des rapports entre l’État russe et le mouvement ouvrier des autres pays, la position des bolcheviks-léninistes est analogue à celle des centristes. En effet, elle consiste à confondre la fonction de l’État russe et sa nature prolétarienne et en conséquence, avec les centristes, à préconiser la concentration du prolétariat mondial autour de l’URSS qui, parce que prolétarien, déterminerait automatiquement — en cas de guerre — l’éclosion de mouvements révolutionnaires dans tous les pays.
Actuellement centristes et bolcheviks-léninistes soulèvent la perspective d’une guerre de l’impérialisme mondial contre l’URSS ; d’autre part la variante qui vient d’être dernièrement admise par Trotsky, arrive jusqu’à défendre la nécessité de ne pas obstruer le chemin qui relie un impérialisme à l’État ouvrier, dont il serait l’allié, et de cesser les mouvements de classe dans les industries de guerre travaillant pour l’URSS
Cette analogie de positions fondamentales en face des problèmes centraux de notre époque, explique le changement de position effectué par les bolcheviks-léninistes. Ces derniers, en face du tournant effectué par le centrisme, loin d’en analyser la signification, la portée, les objectifs immédiats et lointains, loin d’établir si le “front commun” réalisé en dehors et contre les mouvements de classe n’est en définitive qu’un instrument de trahison des ouvriers, ont salué ce tournant en le qualifiant de victoire des positions politiques qu’ils avaient auparavant défendues. Au premier moment, ils essayèrent même d’avoir leur part dans le front unique réalisé. Mais ensuite, se voyant écartés par l’accord entre centristes et socialistes, ils ne virent d’autre issue que celle de rejoindre l’un ou l’autre des deux partis, et cela après avoir fait une lutte “de principe” contre les propositions de Doriot pour le “parti unique”. En somme, après avoir écarté la capitulation devant le P.C. à cause des difficultés contingentes, les bolcheviks-léninistes ont rejoint le parti socialiste.
Admettant en principe l’alliance de l’URSS avec un impérialisme, soutenant malgré cela la nécessité de la défense de l’URSS, les bolcheviks-léninistes ne pouvaient donner qu’une seule solution à un problème de contingence. Risquant d’être négligés en cas où ils auraient maintenu leur organisation indépendante, les bolcheviks-léninistes ont entrepris une course de vitesse avec les centristes pour se classer premiers et conquérir ainsi un droit de priorité dans l’éventualité d’une dissolution du parti communiste français dans la S.F.I.O. où il réaliserait l’unité organique avec les traitres de 1914.
Ainsi se clôture lamentablement une expérience qui avait soulevé les plus ardents espoirs des communistes du monde entier, qui escomptaient pouvoir relier les mouvements révolutionnaires de leurs pays à une fraction du parti bolchevik, dirigée par un des chefs d’Octobre 1917. Les récents événements brisent cette continuité historique et mettent les prolétaires devant la nécessité de faire appel uniquement à leurs forces pour l’œuvre de construction des fractions de gauche, pour la fondation de nouveaux partis pour la victoire révolutionnaire dans le monde entier.

Le problème de la Sarre: Non! Non! Non!

Cet article a pour but d’indiquer qu’il n’existe aucune solution prolétarienne, en dehors d’un mouvement révolutionnaire du prolétariat sarrois et international, au problème de la Sarre. Nous essayerons donc de démontrer ici que pour rester fidèles à leurs aspirations historiques les ouvriers sarrois doivent repousser catégoriquement les trois solutions que le Traité de Versailles leur présente et que le devoir des prolétaires dans tous les pays est d’appuyer cette position en renforçant leur lutte contre leur propre bourgeoisie.
Nous n’aurons que mépris et dédain pour tous les “praticiens” se réclamant du marxisme et de la lutte des masses qui, tout en qualifiant notre position de “stérile” ou de “schématique”, ont toujours à leur disposition des mots d’ordre “clairs” et “précis”, lesquels ne sont d’ailleurs que des images littéraires qu’ils se seront faites de la réalité, plutôt qu’un résultat de l’analyse des tendances de cette dernière.
Que ces gens appliquent donc leur marxisme de pacotille, qu’ils lancent à plein bras leurs mots d’ordre en s’accrochant à des contingences essentiellement capitalistes, qu’ils appellent les ouvriers de la Sarre à faire un “choix” entre les formes d’oppression et de domination de la bourgeoisie, pour nous, bien au delà de cette confusion nauséabonde, fidèles à la continuité indissoluble de la lutte prolétarienne, nous essayerons de prouver que la classe ouvrière, dans n’importe quelle circonstance, ne peut abandonner son sort à son ennemi mortel, ne peut se dissoudre dans la société capitaliste, ne peut accepter la réalité où son adversaire triomphe comme une forme favorable à sa lutte sans cimenter le pouvoir des classes dominantes avec sa chair, avec son sang.
Certes, nous n’ignorons pas que le cours mouvementé, contradictoire, du processus historique ― surtout dans la phase actuelle ― semble bousculer ironiquement notre conception. Ainsi en Autriche, la social-démocratie, force foncièrement bourgeoise, s’accole à la lutte armée des ouvriers ; en Espange, des autonomistes bourgeois tels Campanys, peuvent ériger une république qui puttera pendant quelques heures contre les forces de Lerroux ; et enfin dans la Sarre, les cathoiques mêmes mènent une campagne de concert avec le front commun centriste et socialiste pour le statu quo qui doit, paraît-il, préserver les libertés démocratiques.
Mais tous ces faits n’infirment pas notre appréciation : au contraire, ils la confirment.
Nous vivons une période où sous la pression conjuguée des centristes et socialistes le prolétariat mondial se dissout dans le bloc que chaque capitalisme veut constituer pour la prochaine guerre. Les sursauts révolutionnaires en Autriche, en Espagne, sont en réalité des tentatives spontanées de réaction prolétarienne pour faire survivre la classe, empêcher sa disparition. Que dans la tourmente des événements la social-démocratie, des libéraux bourgeois, des autonomistes “démocratiques”, soient emportés, broyés par le choc entre les classes et finalement nettoyés de la scène politique, cela ne représente au fond qu’un incident propre à la vie du capitalisme, une solution contradictoire au problème du renforcement de son pouvoir qui veut que les forces sociales appelées à dissoudre le prolétariat, disparaissent en même temps que mûrissent les conditions pour l’attaque décisive du capitalisme.
C’est donc un principe d’une rigidité absolue que de dire : le prolétariat ne peut compter que sur ses forces, ses solutions, pour intervenir dans le cours des situations. S’abandonner aux agents de l’ennemi, accepter leurs positions, c’est non seulement la défaite inévitable, mais aussi le suicide, l’abandon volontaire et conscient entre les mains de l’ennemi.
Mais à concevoir la réalité non comme l’addition de deux facteurs en lutte permanente entre eux, non comme un conglomérat de deux zones correspondantes aux deux classes fondamentales de la société actuelle, mais comme unité où agissent les éléments sociaux, les forces productives de la nouvelle société et où domine encore la classe au pouvoir étouffant ces derniers, quelles sont les perspectives de la lutte révolutionnaire du prolétariat dans une époque de reflux, de désagrégation du front ouvrier, de triomphe impudent de la réaction la plus bestiale, la plus sanglante de la bourgeoisie ? 
Faut-il accepter cette situation d’ensemble en y recherchant des points d’appui près de forces “moins” réactionnaires que d’autres ? Faut-il rechercher les fissures qui se feraient jour entre les différentes forces capitalistes ? En d’autres termes, faut-il accepter la réalité du capitalisme en la baptisant pompeusement de terrain favorable aux ouvriers, ou bien devons nous considérer que la tâche du prolétariat est de s’accrocher aux éléments de sa lutte, à tous les contrastes qui surgissent du
mécanisme économique, de la phase impérialiste du capitalisme, pour faire éclater la réalité présente et y substituer la réalité en gestation, celle du prolétariat ? Nous pensons que ce dernier doit s’opposer d’une façon permanente à la société dont il veut mener à terme les contradictions. Il opposera donc ses objectifs, sa réalité, aux objectifs et à la réalité du capitalisme. Ses possibilités de lutte grandiront en proportion de la dislocation de l’appareil coercitif et des forces de domination de l’État capitaliste et seront en conséquence de l’irruption brusque, sur la scène politique, des contrastes capitalistes. Mais inversement, quand la réalité capitaliste se renforce grâce aux défaites insurrectionnelles du prolétariat, ses possibilités de lutte diminueront, pour se loger potentiellement dans les sous-sols de la vie sociale. Mais malgré cela les positions fondamentales du prolétariat ne disparaissent pas. Elles deviennent aussi étrangères à la contingence défavorable que le sont alors les éléments substantiels pour la révolution prolétarienne. Le contenu idéologique de ce qui est dans ces conditions une abstraction se confine ainsi au sein des groupements d’avant-garde qui par leur travail d’analyse, d’investigation, de dissection, se relient aux éléments réels de la lutte prolétarienne, éléments de plus en plus étouffés sous la chape de plomb de la réaction capitaliste.
En s’inspirant de la considération suivante : l’action des masses, avec ou sans intensité, n’a aucun sens en soi, sa signification résulte de sa rencontre avec les solutions politiques découlant d’un programme historique dont l’avant-garde est l’incarnation même, les marxistes comprendront que des mouvements héroïques d’ouvriers puissent être réprimés sans qu’apparaissent des possibilités de vaincre et que d’autre part les noyaux révolutionnaires puissent se trouver isolés complètement au sein du prolétariat, bien qu’exprimant la substance politique nécessaire pour féconder son action.
Les communistes ne peuvent donc actuellement qu’essayer de relier le bilan historique qu’ils représentent et qui exclu tout retour vers des forces liquidées par les événements, telle la social-démocratie, aux contrastes sociaux économiques ― que les bases contradictoires du régime fécondent constamment ― en vue de contribuer à créer les conditions favorables à un renouveau de la lutte dont ils élaborent les bases de principe et au cours de laquelle ils miseront à nourrir l’action des masses en vue d’aboutir à la révolution communiste. Mais si la défaite internationale du prolétariat que nous vivons aujourd’hui signifiait aussi l’impossibilité de reconstituer le front prolétarien avant qu’interviennent “le fascisme et la guerre”, faudrait-il alors accepter des solutions “intermédiaires”, chercher des moments de “répit” pour les ouvriers acculés, en somme, faudrait-il réaliser des “concessions” ? À notre avis, non ! Accroché des pieds et des mains aux buts spécifiques de sa classe, une fois le prolétariat battu, le parti 
d’avant-garde n’en continue pas moins à maintenir ses positions.
S’il abandonnait cette orientation, inévitablement il s’incorporerait au capitalisme, car il ne peut rester suspendu dans les airs à la recherche de positions n’étant plus celles du prolétariat et pas encore celles du capitalisme. Il s’ensuit donc que dans la mesure où la réalité prolétarienne se concentre dans les positions de groupes révolutionnaires, noyaux conscients d’une classe momentanément abattue, et non encore dans le débordement insurrectionnel des masses, celle-ci est vraiment représentée par la somme des principes que ces groupes et noyaux opposent au capitalisme et que demain ils jetteront comme des rails pour l’assaut révolutionnaire.
Il est certain qu’actuellement nous ne pouvons que propager des positions politiques sans que le prolétariat ait la possibilité de les appliquer. Cela ne signifie pas que nos positions soient erronées, mais bien qu’il est préalablement nécessaire de soustraire les masses aux influences capitalistes qui les dissolvent. La propagation de nos positions tend vers ce but et pour cela elle veut pousser à conséquence les contrastes sociaux et économiques encore perceptibles par les ouvriers. En cas où elle ne parviendrait pas ― comme c’est probable ― à réaliser cet objectif avant l’éclosion de la guerre, il faudrait y voir uniquement une conséquence de la prédominance des forces contre-révolutionnaires, en particulier de la fonction de l’État Soviétique au sein du mouvement ouvrier, sans omettre la confusion, la pornographie, la trahison qui caractérisent la situation des groupes ouvriers qui subsistent encore. Mais cependant, s’il existe une seule chance d’éviter les massacres d’une nouvelle guerre et de déclencher la lutte insurrectionnelle, elle réside dans le maintien strict des positions principielles du communisme que l’avant-garde serait parvenue à relier à des mouvements de lutte d’envergure.
Si donc actuellement, réformistes, centristes, bolcheviks-léninistes, nous reprochaient notre position “abstraite”, nous ne pourrions que répondre en démontrant que notre position est devenue une abstraction dans la mesure où ils ont aidé le capitalisme à étouffer la révolution et la lutte spécifique du prolétariat, à faire de la révolution elle-même une abstraction.
Dans une période de reflux profond des masses, les positions de l’avant-garde divergent avec l’action de celles-ci d’autant plus que la défaite sera profonde et que les ouvriers tomberont sous la coupe des forces bourgeoises. Mais au lieu de suivre le courant, les communistes maintiennent leurs solutions, les opposent au capitalisme en toute circonstance, car si la capacité d’action révolutionnaire des masses est en “vacance”, la lutte politique continue et au travers d’elle ils se relieront au processus de reconstitution et de victoire de leur classe, pouvant seulement résulter du cours des événements. Nous apposerons donc le drapeau de la révolution prolétarienne comme seule solution aux soubresauts et aux contrastes capitalistes et la dictature du prolétariat comme seule forme gouvernementale que les ouvriers puissent accepter.
Nous n’ignorons pas que les Don Quichotte ou autres Don X, friands de lutte “immédiate”, de “vérité concrète”, sauront avec beaucoup d’autorité et infiniment d’ironie (?) démontrer qu’il faut être “bordiguiste” pour ne pas s’accrocher à L. Blum et à ses amis de la IIe Internationale afin de pouvoir mener une lutte “véritable”. À ces messieurs nous répondrons qu’ils sont libres de passer dans le camp de la contre-révolution, là où se trouvent déjà socialistes et centristes, en payant ainsi le prix du “travail pratique” qu’ils aspirent à réaliser. Mais alors, ils n’ont plus rien à voir avec la lutte révolutionnaire.
Il est donc entendu que dans la situation actuelle, la position marxiste ne consiste pas dans le “choix” entre éléments “moins” ou plus antagoniques au prolétariat, sous prétexte de défendre coûte que coûte ses conquêtes, mais bien dans la lutte pour le renversement du régime existant. D’ailleurs, le choix envisagé existe seulement dans l’imagination de ses partisans : sa signification politique est l’incorporation du prolétariat aux forces “démocratiques” du capitalisme. En effet, il est clair que lorsque le prolétariat est écrasé internationalement, c’est qu’il a perdu le choix d’affirmer immédiatement la seule voie qu’il puisse revendiquer : son insurrection. Et dès lors toutes les solutions de moindre mal servent l’un ou l’autre des clans impérialistes en présence. Aussi diront nous à propos de la Sarre, qu’à moins de considérer cette dernière comme détachée de l’ambiance où baignent les ouvriers du monde entier, il faut proclamer ouvertement, d’une part, qu’aucun choix différent de celui de la lutte pour la révolution prolétarienne ou de la soumission au capitalisme ne s’y pose, et d’autre part, que le sort de la Sarre se rattache à la lutte des ouvriers sarrois eux-mêmes se reliant à la lutte du prolétariat international.

* * * * *

Les centristes et les socialistes parviennent à prendre une attitude “concrète”, très “réelle” envers le problème de la Sarre, dans l’unique mesure où ils servent les intérêts de l’impérialisme français opposé à l’impérialisme allemand. Cela nous permet immédiatement d’affirmer qu’aussi bien que l’on ne peut pas improviser une politique “réaliste” quand les faits prouvent la disparition du prolétariat de la scène historique, il est erroné de proclamer à tout bout de champ la nécessité, d’ailleurs parfaitement abstraite, d’exploiter les contrastes inter-impérialistes pour le développement d’une lutte prolétarienne qui n’existe pas et dont l’apparition verrait la disparition immédiate de ces contrastes, se retrouvant sur le front capitaliste contre le danger révolutionnaire.
Actuellement, bien poser le problème de la Sarre revient à affirmer que la solution prolétarienne surgie des contrastes sociaux, économiques et de la conjonction antagonique des différents impérialismes, s’est exprimée en 1920 lors de la grève générale dans tout le bassin, lors des événements révolutionnaires qui eurent lieu à l’époque de l’occupation de la Ruhr, dans toute l’Allemagne, comme dans la Sarre et qui exprimaient la nécessité de réaliser la révolution prolétarienne, seule solution pour le prolétariat allemand payant les frais du Traité de Versailles. L’avènement de Hitler, la vague de répression capitaliste dans le monde entier a brisé non seulement le cours historique suivi par les ouvriers allemands, mais aussi celui suivi par le prolétariat dans le monde entier. Et en Sarre, aucune solution autre que celle qui échoua en 1920 et 1923 ne peut être donnée : ou bien les ouvriers sarrois parviennent à donner un signal de lutte aux ouvriers allemands écrasés par le fascisme, aux travailleurs des autres pays, et une phase de renouveau du mouvement ouvrier se fait jour dans le bouleversement des situations, ou bien la Sarre devient la proie des convoitises impérialistes et les ouvriers sarrois des simples instruments de cette lutte.
Actuellement il semble bien qu’avec l’aide de la social-démocratie et du centrisme la situation en Sarre se caractérise de plus en plus profondément par la compétition entre la France et l’Allemagne sur le fond d’une incapacité des ouvriers sarrois à lutter pour leurs objectifs propres. Par la Sarre, l’Allemagne veut restituer à la Rhénanie son centre minier et industriel. Par contre, la France voudrait maintenir les mines sarroises en sa possession afin de compléter la Lorraine et se donner ainsi une base industrielle importante, fût-ce au travers du statu quo de la Sarre. Les trois possibilités offertes par l’article 49 du Traité de Versailles : le rattachement à l’Allemagne, à la France et le statu quo, sont donc des éléments d’une situation capitaliste où le prolétariat n’a aucun choix à faire, si ce n’est repousser par trois “non” trois systèmes d’oppression.
Mais le prolétariat de la Sarre subit le sort des ouvriers de tous les pays : s’il est incapable de lutter actuellement pour ses buts historiques, cela ne veut nullement dire qu’il a le devoir de choisir une incorporation aux luttes du capitalisme, mais son devoir est de rester lui-même, et de se retrancher derrière ses revendications immédiates et ses buts spécifiques. Mais, nous objecterons les “praticiens”, ne vaut-il pas mieux lutter pour maintenir un régime politique qui permet la survivance des organisations prolétariennes, plutôt que de permettre un rattachement à l’Allemagne fasciste, ce qui signifierait leur destruction ? Évidemment, le statu quo, dont les partisans par une singulière pudeur n’osent dire qu’il s’agit, en fait, d’une vassalisation de la Sarre à la France, laisserait subsister les organisations ouvrières, mais à la seule condition qu’elles se transforment en des instruments de l’impérialisme français.
L’ouvrier le plus inconscient, entre la perspective de voir ses organisations de classe incorporées aux buts de rapine d’un impérialisme donné et l’autre perspective de refuser à envisager n’importe quelle solution gouvernementale du capitalisme, pour ne voir qu’un seul objectif : la lutte pour la dictature du prolétariat, n’hésitera pas longtemps. Face au plébiscite capitaliste de la Sarre, l’appel aux ouvriers pour la dictature prolétarienne, donc le refus catégorique de choisir entre les solutions de la bourgeoisie française et allemande, et la mobilisation des masses pour la lutte révolutionnaire, voilà les armes dont disposent les ouvriers sarrois pour aider leurs frères d’Allemagne écrasés par le fascisme et réveiller le prolétariat mondial.
Toute autre solution ― comme nous verrons d’ailleurs plus loin ― toute participation au plébiscite en vue d’un “moindre mal” capitaliste, attise le courant chauvin que le capitalisme allemand détermine parmi le prolétariat autour de la Sarre et étouffe la lutte révolutionnaire. Par contre, l’appel à la fidélité aux buts de la classe opprimée, le maintien des formulations de classe du prolétariat, permet aux ouvriers sarrois de poser les premiers pas ― au delà de toutes les diversions chauvines ― d’une lutte révolutionnaire en Allemagne et en France.
Mais il existe encore un autre subterfuge des partisans centristes et socialistes de la participation au plébiscite en vue d’un “moindre mal”. Les prolétaires sarrois doivent voter pour le statu quo au nom de l’auto-détermination des peuples, afin de rester un “peuple allemand” mais qui soit “libre”. Chacun sait évidemment ce que signifie le statu quo. En fait, c’est le rattachement à la France (au travers de la gestion par la S.D.N., surtout grâce au régime douanier français en vigueur et au contrôle sur les mines et l’industrie sarroises par des compagnies françaises), c’est-à-dire l’incorporation au bassin de la Lorraine. Par conséquent, nous n’insisterons plus sur cet aspect du problème. Mais ce qui est certes très intéressant c’est le principe d’auto-détermination des ouvriers de la Sarre, brandit même par l’impérialisme français, dont le représentant à Genève, feu Barthou, n’a pas manqué de réclamer des garanties afin que la consultation populaire de janvier 1935 soit faite sans contrainte. Ainsi, centristes, socialistes en accord avec Barthou, proclament l’inutilité de poser au prolétariat des objectifs spécifiques, mettent en évidence la menace hitlérienne, seul danger pour la “paix du monde”, mais proclament la possibilité pour le prolétariat de se donner “librement” en vertu de “l’auto-détermination des peuples” un régime politique favorable à sa lutte. Lutter pour des objectifs révolutionnaires, le prolétariat sarrois ne le peut, mais se donner “librement” un régime favorable à cette lutte est possible. Voilà dans quelles bêtises, dans quel crétinisme obscur tombent les confusionnistes. Mais derrière ce galimatias “libre” se dissimule la réalité qui est le front unique des centristes, socialistes et de l’impérialisme français, afin de donner au prolétariat sarrois une opinion capitaliste déterminée. Ainsi, à Paris pourront venir palabrer pour le statu quo en Sarre, Max Braunn, des princes catholiques allemands, à côté de représentants de la S.F.I.O. et du P.C., au nom de la “libre détermination” du peuple sarrois. Puisque les ouvriers sarrois sont incapables de faire entendre leur voix révolutionnaire, le capitalisme français d’une part, allemand de l’autre, lui fabriquent sa conception.
Disons donc ouvertement qu’aucun parallèle n’est possible entre le cas de la Sarre où il s’agit de choisir entre deux impérialismes et des régions où selon l’interprétation qu’en avait donné le IIe Congrès de l’I.C., l’appui à des mouvements d’auto-détermination était subordonné à la lutte que ces mouvements auraient mené contre l’impérialisme et aux possibilités qu’ils auraient laissé aux communistes de mener une lutte strictement indépendante pour les intérêts historiques du prolétariat. Nous comptons d’ailleurs prochainement aborder l’étude de ce problème, particulièrement clarifié par les événements de l’après-guerre.
Pour ce qui est, par conséquent, de la Sarre, sa séparation de l’Allemagne fit évidemment partie du butin de guerre réalisé par la France, mais le régime spécial qui y fut instauré : la commission de gouvernement contrôlée par la S.D.N., fut uniquement fonction de l’écrasement de la menace révolutionnaire. La France aurait pu réclamer à Versailles ― comme elle le fît d’ailleurs ― le bassin de la Sarre détaché de son territoire en 1815 par le Traité de Vienne. Mais elle comprit rapidement que cette exigence aurait accéléré le cours révolutionnaire dans toute l’Allemagne, par là même menacé la France et rendu intenable la position de la social-démocratie allemande qui, avec ses Noske, ses Scheidemann, représentait alors le principal bastion de la contre-révolution. Par contre, en 1923 , l’impérialisme français prit l’initiative de l’occupation de la Ruhr en, misant sur un développement du courant nationaliste en Allemagne qui aurait étouffé l’envolée insurrectionnelle des masses et stimulé le chauvinisme français.
Après la défaite des ouvriers allemands en 1923, défaite se répercutant en Sarre, le conflit inter-impérialiste pour la possession du bassin s’est graduellement développé pour atteindre sa pleine expansion après la victoire de Hitler. Aujourd’hui donc “auto-détermination de la Sarre” ne peut avoir un sens que s’il s’agit d’une lutte simultanée contre les deux impérialismes qui se disputent le pays, et qui ne peut être le fait que du prolétariat seul. Mais alors, au lien d’employer des expressions qui prennent un sens réactionnaire dans la situation actuelle, qui permettent à l’Allemagne de s’appuyer sur des couches ouvrières en Sarre, pour lutter contre “l’impérialisme français”, ou inversement à ce dernier d’entraîner par le canal des centristes et socialistes les prolétaires dans une lutte contre “le fascisme hitlérien”, il vaut mieux dire qu’”auto-détermination du peuple sarrois” représente une détermination au profit de l’impérialisme à laquelle le prolétariat doit opposer sa lutte pour la révolution prolétarienne.
Actuellement, en Sarre, il n’y a donc aucun problème d’”auto-détermination de peuple”, mais uniquement une compétition inter-impérialiste entre la France et l’Allemagne dont le prolétariat, par sa faiblesse, est la proie.
Les rapports officiels émanant de la commission de gouvernement qui régît la Sarre au nom de la S.D.N. expriment bien cette particularité des situations. De ceux-ci se dégage clairement la préoccupation suivante : “appuyer” le mouvement ouvrier sarrois relié à la France pour l’utiliser contre l’Allemagne. Notons en passant que cette commission adopta le 31 mai 1933, donc après la victoire de Hitler, une ordonnance qui eut pour but “d’assurer à ces syndicats  la conservation et la libre disposition des biens constitués par les cotisations versées par leurs membres au cours des années précédentes”. En outre, cette commission adopta des dispositions afin d’aider matériellement les organisations syndicales sarroises qu’elle transforma d’ailleurs en Centrales autonomes, protégées par la loi contre les “organisations à caractère politique exerçant une activité incompatible avec l’état de droit créé dans le territoire de la Sarre”, c’est-à-dire contre le “Deutsche Front” hitlérien qui groupe sous la bannière du capitalisme allemand des couches d’ouvriers voyant dans la domination française la cause unique de leur misère.
En somme, la victoire hitlérienne, au lieu d’apporter dees éléments pour la lutte prolétarienne en Sarre a permis au capitalisme international de déplacer le front de la lutte des classes en compétition inter-impérialiste où disparaissent complètement les ouvriers.
Les centristes et les socialistes, en plein accord avec la commission du gouvernement, appellent désormais les prolétaires sarrois à se concentrer pour la bataille “antifasciste”, à remettre ― comme le prolétariat autrichien ― son sort, celui de ses organisations de classe, entre les mains de l’impérialisme “démocratique” français. Et cependant cette position revient à créer les conditions qui permettent également aux forces du capitalisme d’abattre les institutions ouvrières. En effet, il existe entre organismes ouvriers et capitalisme une opposition organique, bien que ceux-ci puissent devenir des armes dirigées par le réformisme et le centrisme contre le prolétariat. Mais il n’en est pas moins vrai que, même dans ce cas, il arrive un moment où les contradictions inter-capitalistes d’une part, entre fractions d’une même bourgeoisie d’autre part, obligent la classe dominante à écarter toute structure de classe autour de laquelle le prolétariat pourrait se concentrer en chassant les traîtres qui le dirigent. C’est la raison pour laquelle le capitalisme français permit le massacre des ouvriers autrichiens, la destruction de leurs organisations de classe, jalon nécessaire pour la préparation de la guerre. Demain, la Commission du Gouvernement de la Sarre n’hésitera pas à prendre des mesures de destruction envers le prolétariat sarrois que l’on désagrège aujourd’hui, en vue de la préparation d’un conflit impérialiste dont l’éclosion demande la suppression de toute aspérité. Il est donc clair que choisir entre la démocratie et le fascisme c’est également
choisir la destruction certaine des organismes prolétariens : ces deux formes de domination capitaliste devant aboutir à incorporer le prolétariat pour la guerre impérialiste qui se prépare. En outre, en Sarre, ce choix représente ou l’appui au “Deutsche Front” ou l’appui à la Commission de gouvernement qui défend les intérêts français. En tout cas, il exclut une solution spécifiquement prolétarienne, divise les ouvriers en clans s’opposant sur le front impérialiste, jette les uns dans un chauvinisme allemand qui confond la fin du contrôle des industries sarroises par les français et le rattachement à l’Allemagne avec la fin de leur misère ; lie les autres à la France qui les “défendra” contre le fascisme, comme les attaques du gouvernement de Doumergue contre les ouvriers français le prouvent admirablement bien.
En définitive, si la réalisation de la réponse prolétarienne au problème de la Sarre est fonction de l’action de classe des ouvriers et du cours révolutionnaire mondial, sa solution capitaliste, quelle qu’elle soit, est fonction du cours menant à la guerre. Bien qu’ayant devant une situation nettement défavorable, les ouvriers sarrois ne pourront cependant que miser sur un bouleversement de celle-ci. C’est pourquoi ils participeront au plébiscite du 13 janvier 1935 en opposant la dictature du prolétariat aux trois formes gouvernementales que leur proposera le capitalisme. Les trois “non” du prolétariat sarrois doivent devenir la base d’une action pour un seul “oui” : là est la voie révolutionnaire.
En tant que manifestation capitaliste, le plébiscite résulte de la non maturité de la conjoncture pour déclencher immédiatement la guerre. Mais certainement son résultat ne peut qu’être un facteur de maturation de celle-ci. En effet, la France s’est finalement résolue à proposer le plébiscite pour le 13 janvier, afin d’éviter des conflits sérieux avec l’Allemagne qui, en Sarre, pourrait aboutir aux mêmes résultats qu’en Autriche.
La France aurait pu évoquer l’agitation hitlérienne pour différer le plébiscite, mais la pression de l’Angleterre aidant, elle a comprit la nécessité de faire des concessions prudentes et équivoques à une Allemagne encore non préparée pour la guerre et où le danger révolutionnaire pourrait réapparaître à la faveur de heurts extérieurs amenant sa débâcle prématurée. Le plébiscite, par contre, permet à l’Allemagne de courir sa chance légalement en excluant jusque là tout heurt trop violent.
De toute façon, si la Sarre redevient allemande, elle reste néanmoins un “casus belli” avec la France dont le représentant à Genève, Barthou n’a pas manqué d’évoquer les “frais d’exploitation” et les capitaux investis, que l’Allemagne devrait rembourser dans cette éventualité.
Le statu quoi accélérerait les frictions entre la France et le Reich sans permettre à ce dernier de violer un “état de droit” avant une maturation des conditions pour la guerre. La France mise sur le statu quo
comme seule forme pouvant préserver ses intérêts dans une région allemande où elle exaltera un sentiment “national-démocratique-indépendant” qui étouffera les intérêts de classe des exploités. En vue de l’obtention du
statu quo, l’impérialisme français travaille déjà pour renforcer en Sarre les forces répressives par l’adjonction d’éléments “neutres” ou mercenaires ressortissants de pays étrangers. Ce sont ces forces qui mâteront le prolétariat en cas de victoire française, comme elle tiendront en respect les hitlériens sarrois.
Statu quo ou Sarre allemande, peu importe. L’un et l’autre hâteront la guerre, se relieront aux éléments antagoniques autour desquels gravitent déjà les compétitions impérialistes, rapprocheront le déclenchement du conflit.
Le prolétariat sarrois et international ne remettront pas leur destin aux luttes entre brigands impérialistes. Face à la meute déchaînée, ils ne pourront que proclamer leur volonté historique de planter le drapeau de leur pouvoir, leur dictature, sur une société que le capitalisme mène à l’abîme.

Le problème de la jeunesse Pt.1

Le monde capitaliste fait preuve d’une résistance à disparaître qui déroute les esprits.
Déchiré, dans ses entrailles, par la crise économique, en proie aux troubles, aux désordres et aux émeutes, il réussit cependant à garder fermement son pouvoir. Dans la situation historique que nous traversons, le capitalisme est conscient de son incapacité à dompter les forces de production qui – ainsi que le disait Marx – s’insurgent contre une organisation sociale voulant les comprimer et les contenir dans les limites d’une économie basée sur le profit. Sur le terrain économique, il y a longtemps que la bataille a été définitivement perdue par le capitalisme. Mais les forces de la production n’agissent qu’au travers des classes sociales et c’est dans ce domaine que la bourgeoisie cherchera la voie de son salut, et se jettera sur la classe pouvant se greffer avec l’expansion économique pour organiser une société en harmonie avec le degré atteint par l’évolution économique. Le capitalisme battu, irrémédiablement, par les forces de production, se lancera contre le prolétariat pour en détruire les capacités révolutionnaires, pour faire de cette classe appelée à construire la nouvelle société, et qui en 1917-1920 marchait vers la conquête du pouvoir dans le monde entier, une agglomération d’esclaves en quête, aujourd’hui, d’un salaire ou d’une indemnité de chômage de famine, prêts demain à prendre les armes pour la guerre qui dressera les uns contre les autres les ouvriers des différents pays.
L’écrasement du prolétariat allemand en 1933 a emporté dans le tourbillon de cette victoire du capitalisme mondial, l’Internationale Communiste et l’État ouvrier. Désormais les forces de classe s’alignent ainsi : du côté de la contre-révolution se trouvent, autour des États capitalistes, toutes les forces politiques qui vont des fascistes aux cléricaux, aux démocrates, aux sociaux-démocrates, aux centristes ; du côté de la révolution ne se trouvent que des groupes réunissant quelques dizaines de prolétaires dans le monde entier qui poursuivent leur œuvre parmi l’indifférence, si ce n’est parmi la dérision des ouvriers eux-mêmes. Et le capitalisme connaît bien l’état réel des rapports de force, il sait qu’au-delà des déclarations tapageuses de lutte que font centristes et socialistes, il y a la réalité intangible et qu’il n’a rien à craindre de la couleur de la chemise ou du drapeau qui colore le mouvement ouvrier actuel. Bien au contraire, cette chorégraphie rouge ou écarlate est indispensable pour tromper les masses qui ne vont pas résignées vers l’abattoir, mais se révoltent contre la cruelle situation d’aujourd’hui et la brutale perspective de demain. Mais ces mouvements de révolte ne peuvent pas ébranler les victoires obtenues par le capitalisme qui se frottera les mains en voyant les vagues de rébellions ouvrières se diriger vers Blum, Caballero, Bauer, dont les signalements historiques se retrouvent chez les social-démocrates, égorgeurs de la révolution allemande de 1918. Aujourd’hui, ils peuvent bien serrer la main aux forces qu’ils ont engendrées, aux Staline, Cachin, Ercoli pour qui le salut de l’État ouvrier dégénéré est conditionné par l’écrasement de toutes les batailles ouvrières, entraînés comme ils sont par le cyclone historique qui, après avoir privé le prolétariat de ses organismes de classe, lancera la société capitaliste dans l’ouragan de la guerre où désormais la Russie, elle-même, trouvera l’issue inéluctable pour une économie qui ne se base plus sur les intérêts du socialisme et du prolétariat mondial, mais renforce un appareil productif qui déversera la plus-value accumulée vers les horizons du carnage impérialiste où les moyens de production, débordant le régime capitaliste mondial, s’écrouleront dans la même hécatombe où périront des millions d’ouvriers.

Et au moment même où le prolétariat mondial gît ensanglanté, sous le poids intolérable d’un édifice social qui menace de faire périr l’humanité dans un prochain carnage mondial, la jeunesse ouvrière aux côtés de la jeunesse bourgeoise manifeste une débordante activité dans le camp de la réaction. Elle extériorise des forces élémentaires accumulées et comprimées par ses conditions d’existence, et qui explosent dans une atmosphère de surtension sociale, non afin de suivre le chemin de la révolution, mais afin de réchauffer, par sa tumultueuse activité, le corps pourrissant de la vieille société bourgeoise. Parce qu’il tend à briser la continuité permanente de l’histoire vers son aboutissement naturel de la transformation du régime, son esprit n’est pas révolutionnaire. Sa violence est un attentat à la force progressive : le prolétariat, dont elle viole la mission historique.
L’idée qui la dirige identifie schématiquement révolution avec violence et celle qu’elle pratique partout aboutit à faire rétrograder l’humanité. Son attitude semble vouloir également stigmatiser la passivité désespérante de sa classe, tant elle est agitée et colérique. On dirait que son exaspération procède à la fois du désespoir et de l’espérance. D’un côté elle manifeste une répugnance évidente à s’écrouler sans se battre et de l’autre, l’ivresse de l’action fait surgir des espoirs que rien ne justifie, si ce n’est sa propre inconscience.
En particulier, aujourd’hui que la crise du communisme se complique de la pornographie politique, la mesquinerie, le mysticisme, le découragement total, la désertion et la capitulation de militants d’un passé brillamment révolutionnaire, la situation de la jeunesse prend un aspect véritablement angoissant pour l’avenir du prolétariat.
Car il faut l’avouer : de la Révolution Russe à nos jours, un fossé profond s’est creusé. Sous l’impulsion d’octobre 1917, la jeunesse ouvrière faisait rayonner sur le monde les espoirs provoqués par cette grande victoire du prolétariat mondial. Lorsque celui-ci connut bientôt les premières défaites, les jeunes se replièrent sur eux-mêmes et, au fur et à mesure que les défaites se succédèrent, que les divisions politiques qui en résultent se multiplièrent et que la durée et l’intensité de la crise ravageaient les rangs des classes travailleuses, la jeunesse, d’abord saisie d’inquiétude, ensuite d’indifférence et enfin complètement désorientée, s’est enfoncée dans l’ambiance enivrante de l’action pour l’action que lui offraient les organismes révolutionnaires. Toute une génération s’est ainsi vidée devant les complications de la situation et, grâce à son incapacité à s’adapter par l’analyse théorique des expériences aux tournants abrupts de la lutte, a sombré misérablement. Il est vrai qu’après avoir partagé un moment les espoirs en la révolution mondiale, constaté au contraire le triomphe croissant de la réaction, constaté l’œuvre criminelle de ceux qui, s’abritant sous le nom de communistes, mènent le prolétariat mondial à sa perte, la jeunesse ne peut trouver dans la simple foi un réacteur pouvant lui permettre de discerner le chemin de la révolution, alors que ce dernier est obstrué par les traîtres de hier et de demain : par les socialistes et les centristes.
Le triomphe de la réaction a suscité, dans le monde entier, un rassemblement autour des forces politiques oeuvrant pour la conservation de la vieille société dont la destruction reste malgré tout un aboutissant inéluctable de l’évolution historique, que ce soit par la révolution, seule alternative pouvant empêcher la guerre, ou par la guerre engendrant la révolution. L’ampleur de ce mouvement de ralliement n’est comparable qu’à celui qui s’est réalisé en 1917 autour de la révolution russe, bien que dans des conditions absolument inverses, puisqu’en ce moment c’était pour la destruction du capitalisme, tandis qu’aujourd’hui c’est pour son raffermissement.
Ainsi donc, le sort qui est fait à la jeunesse et l’activité qu’elle déploie ne doit pas nous étonner. C’est le produit cruel mais inévitable de la défaite. Elle se jette à corps perdu dans le mouvement général où se confond, provisoirement, l’humanité toute entière, trouvant son issue vers la guerre. C’est avec une même ardeur, un même enthousiasme, une même foi irraisonnée, qu’elle mène, sous la direction du centrisme, le « collectivisme » en URSS, qu’elle pratique la politique coercitive du fascisme en Allemagne et en Italie et qu’elle contribue à développer, dans les pays démocratiques, la politique de corruption de la classe ouvrière pratiquée par les organisations social-démocrates et chrétiennes. Tous ces courants contre-révolutionnaires ont su utiliser et porter à leur plus haut point d’exaltation cette jeunesse avide de mouvement, de changement et d’aventure. Se trouvant seule, livrée à elle-même devant une situation extrêmement complexe, inapte au travail théorique, cherchant fiévreusement une activité qui la dépasse et l’exalte, lui permettant d’oublier la réalité, la jeunesse est devenue facilement un élément d’accélération, de maturation et de réussite des objectifs de la classe capitaliste.
Était-ce fatal ? Non assurément. Ces mêmes éléments auraient pu et auraient dû être au service de la révolution prolétarienne, mais cela dépendait d’une situation différente où la classe prolétarienne aurait pu trouver les conditions de sa victoire et nullement des aptitudes spécifiques de la jeunesse.

On a estimé plus simple jusqu’ici de s’en tenir, à l’égard des jeunes, aux éloges de leur enthousiasme, de leur générosité, de leurs qualités dynamiques. Il faut en finir avec ces puérilités qui parviennent tout juste à égarer les esprits et à les distraire de l’examen du problème tel qu’il se pose dans la réalité, devant le prolétariat. Alors que pour les contre-révolutionnaires c’est toute leur politique qui se révèle dans cette façon schématique et simpliste de considérer les phénomènes sociaux, pour ceux qui essayent de comprendre leur signification réelle, cela revient à altérer la lutte révolutionnaire en faveur d’une activité qui verse d’une catastrophe dans l’autre et qui en définitive représente sous des phrases révolutionnaires la désagrégation et la pourriture de leur matériel idéologique.
C’est un fait. Les facultés propres de la jeunesse ont été très adroitement captées par les courants les plus rétrogrades. Et ceux qui ne veulent pas voir cette réalité ou qui cherchent des vérités consolatrices et rassurantes pour l’avenir dans son remarquable tempérament, ou bien dans l’activité positive qu’elle a pu déployer autrefois et qui, au lieu de tirer les nécessaires leçons de ce qui a été fait et de réexaminer le rôle social qu’on lui avait attribué, affichent un optimisme, fondé sur un dogmatisme sans aucune relation avec ce qui se déroule sous nos yeux, se livrent, qu’ils le veulent ou non, à l’insanité politique, attribut des démagogues et des traîtres. Afin de ne pas sombrer dans cette atmosphère, nous estimons que les révolutionnaires ont comme premier devoir de tracer le bilan de la situation et de se prémunir par l’analyse de la conjoncture, des errements, des fautes inévitables que les jeunes travailleurs en particulier seront enclins à effectuer ultérieurement.
Il faut, sans tarder, affronter cette besogne, car la génération d’aujourd’hui ne peut plus désormais être compromise sans être entraînée dans des catastrophes bien plus terribles que ce ne fut le cas en 1914.

En essayant d’éclaircir ce problème, nous espérons également parvenir à engager une discussion fructueuse entre les groupes de communistes de gauche sur cette question. Cela nous semble d’autant plus nécessaire que ces derniers temps l’orientation suivie par la plupart d’entre eux est de nature à dévoyer une fraction infime de cette jeunesse qui au sein de ces groupes s’efforce péniblement de conjuguer ses efforts à ceux de leurs aînés afin de préparer les conditions pour la victoire de la révolution prolétarienne.
Cette question étant extrêmement vaste, nous n’examinerons que les points les plus importants, laissant le soin de parachever cette étude par une discussion qui ne peut qu’être internationale.

Si l’on veut donner une réponse correcte au problème des jeunes, il faut tout d’abord l’incorporer au problème du prolétariat révolutionnaire dans l’accomplissement de sa mission historique. C’est ainsi seulement que nous pourrons dégager les formulations théoriques destinées à orienter la jeunesse au travers du réveil et de la reprise des luttes révolutionnaires du prolétariat. Il faut savoir saisir dans les entrelacements de l’évolution historique et les bouleversements qu’elle provoque, quel est le lieu géométrique où s’épanouit la conscience de la classe et où, sous les formes voulues par l’époque, s’établit la continuité de la lutte en réalisant la soudure entre une génération de révolutionnaires et une autre.
Il n’est donc pas dans nos intentions d’aborder cette étude en suivant le procédé classique de l’opposition traditionnelle, disons freudienne, entre vieux et jeunes, ni en suivant une scolastique revenant à isoler ce problème des phénomènes qui l’accompagnent dès son origine et dans son développement.
Ce qui caractérise les mouvements de jeunesse, c’est leur radicalisme. Parce que leur esprit n’est pas ouvert à la méditation, à la réflexion, les jeunes sont naturellement portés vers l’action et stimulent constamment leurs aînés dans la pratique de l’action. C’est pourquoi les répits, les retraites, les flux, inévitablement vécus par les classes au cours de leur lutte, provoquent toujours une rupture entre les vieilles et les jeunes générations. Si leur classe est défaite, si elle se montre incapable de poursuivre la lutte, les jeunes, avides d’activité, viendront rejoindre les rangs de la classe victorieuse.
Quel que soit au fond le courant social au service de qui elle met son énergie, cette adhésion résultera de causes historiques générales et nullement de considérations théoriques. La jeunesse portera son enthousiasme, sa générosité, son extrémisme, vers la classe qui fait preuve du plus d’énergie ; mais il faut noter que cette orientation surgit presque toujours au moment où l’action est déjà pratiquée par la fraction la plus combative et la plus consciente de la classe parvenue à déterminer les conditions de son succès. Les appels qui sont alors adressés à la jeunesse jaillissent des combattants eux-mêmes et parce qu’ils répondent admirablement bien à son besoin d’activité, ils trouvent chez elle un écho retentissant et dès lors sans s’inquiéter de la justesse de l’action qui lui est imposée, elle se lancera fougueusement dans la bataille.
Donc, pour la jeunesse, l’essentiel c’est d’agir, et comme elle agit en réaction directe des situations contingentes, l’équilibre réciproque de ses réflexes et de la cohérence d’un mouvement social s’établira dans la mesure où cette cohérence présentera à ses yeux une force d’attraction qui lui permette d’extérioriser immédiatement les sentiments qu’elle ressent au milieu de l’ambiance sociale où elle se meut. En général, elle ressentira d’autant plus la nécessité et la possibilité de rejoindre un mouvement et de s’y jeter passionnément, que celui-ci s’amplifiera, s’accentuera, entraînant irrésistiblement dans son giron l’immense majorité des individus.
Sa tendance à s’orienter vers le nombre, son goût du mouvement pour lui-même est tellement évident que la classe dominante s’efforcera de créer des exutoires capables de capter vers ses intérêts propres cette passion et cette ardeur exubérante.
Consciente qu’il serait vain et nuisible pour le maintien de son autorité de vouloir contenir ou refréner cette ardeur juvénile, elle s’efforcera de l’orienter vers des organismes spécialement destinés à l’entretenir physiquement et idéologiquement dans le but d’en faire des éléments dociles et soumis dont elle pourra disposer, plus tard, pour défendre ses privilèges et maintenir sa domination. Les possibilités matérielles dont elle dispose grâce à son appareil étatique, au travers duquel elle contrôle toutes les manifestations économiques et sociales de la société, lui permettront de satisfaire facilement à l’impatient désir de réalisations immédiates recherchées par les jeunes et la mettront également en mesure de leur fournir de nombreux centres d’activité où ils pourront extérioriser leur excès de vitalité. A cet égard, la classe exploitée est nettement défavorisée. Et cela se comprend si l’on envisage le matériel dont elle dispose pour parvenir à embrigader les jeunes. A défaut d’une lutte effective du prolétariat, le parti ne sait pas influencer la jeunesse, et pour ce qui est des organisations de masse de la classe ouvrière, elles essayeraient vainement de concurrencer au point de vue des effectifs les organisations bourgeoises de jeunesse. En effet, la classe bourgeoise mise sur l’inconscience des classes qu’elle exploite et ne réclame aucun effort intellectuel aux jeunes qu’elle organise. De plus, ces derniers n’ayant rien en eux-mêmes pour trouver le chemin de la lutte prolétarienne cherchent dans les grands mouvements actifs de quoi combler ce vide. Et ceux qui n’y réussissent pas s’en vont grossir l’armée des désaxés, des anormaux et des morbides, éléments repoussoirs de choix pour provoquer l’affluence des jeunes vers les régimes du mouvement. Elle n’y trouve pas comme on pourrait le croire un délassement, une détente, mais un excitant, un irritant, vers les objectifs poursuivis par la classe au pouvoir. Par contre, les organisations de classe du prolétariat et plus spécialement son parti, exigent une conscience de la lutte qu’elles entreprennent, ce qui détermine, chez les jeunes naturellement rétifs à la méditation, une sérieuse résistance pour pouvoir les acclimater à une telle atmosphère.
C’est ainsi qu’ils se sont trouvés alternativement à la pointe des mouvements révolutionnaires et contre-révolutionnaires, mais les circonstances qui ont déterminé ces positions contradictoires se rapportent directement au rapport des forces sociales en présence.
Si l’on observe l’activité des générations montantes au cours des phases historiques qui ont précédé et fermenté la société capitaliste, on remarque que la violence des commotions sociales sont pour elles une source de vitalité. Si elles se meuvent d’une façon assez confuse pendant les périodes de stabilisation et de reflux révolutionnaire, elles se distinguent au contraire brillamment par une activité intense et hardie au travers des tourmentes révolutionnaires.
Tout au long de l’histoire, elles ont naturellement représenté, sur le terrain économique d’une part, le matériel humain destiné à succéder aux vieilles générations afin de donner une extension toujours plus considérable à la technique productive et sur le terrain social d’autre part, elles représentent la réserve suprême destinée à garantir la continuité de la lutte entre les classes et à stimuler les forces internes et révolutionnaires vers le développement ultérieur et progressiste de l’humanité. Mais cette énonciation générale doit tenir compte des différentes époques historiques. Avant l’arrivée du capitalisme au pouvoir, le système productif ne réalisant pas encore une démarcation nettement accusée entre les classes, les jeunes générations parvenaient à participer activement à la lutte effectuée par leur classe non pas comme leurs aînés en fonction des progrès et des conquêtes économiques que ces derniers réalisaient au sein même du régime, mais uniquement en fonction des situations révolutionnaires. Dans la mesure où les rapports se tendaient entre les classes, rapprochant l’explosion révolutionnaire, il s’effectuait conjointement une délimitation distincte et sur une base de masse entre les classes en lutte. Dès lors les mouvements sociaux devenant possibles, sensibles, tangibles et simplifiant la complexité des rapports sociaux, les jeunes trouvaient la preuve visible, irréfutable de la lutte des classes et se rangeaient, dans leur immense majorité, aux côtés de la classe qui, grâce à son activité révolutionnaire, parvenait à rallier autour d’elle le maximum d’individus.
Avec l’apparition du capitalisme, une modification fondamentale s’opère dans les rapports sociaux. Dans l’arène historique deux classes, la bourgeoisie et le prolétariat, occupent un rôle qui croît sans cesse et qui décide du sort des classes intermédiaires. L’état des forces de production crée les conditions d’une société sans classe : le communisme, déterminant sur les lieux de travail des entreprises capitalistes le rassemblement d’importants contingents de travailleurs. Le caractère distinctif du prolétariat c’est de ne plus baser, comme les classes opprimées d’autrefois, sa lutte pour le pouvoir sur les progrès et les conquêtes économiques réalisées au sein du régime. Sa mission historique consiste précisément à libérer les individus de cette dépendance de l’économie et de préparer, sous la direction politique de la dictature prolétarienne, les éléments qui feront désormais dépendre l’économie des besoins de la collectivité humaine. Néanmoins si le prolétariat représente à la fois l’intérêt de l’évolution historique et l’élément indispensable pour pouvoir poursuivre progressivement cette évolution, ce n’est pas en tant que classe souffrante, mais en tant que lutteur actif. La notion de la classe prolétarienne ne résultant pas à notre avis automatiquement des conditions d’oppression subies par la classe exploitée, ni de la division en classe de la société en patrons et salariés. Si le mécanisme économique et la division en classes de la société donnent lieu à des mouvements revendicatifs, la classe exploitée, pour atteindre le stade supérieur, doit parvenir à réaliser une conscience de ses buts historiques, de la forme sociale qui correspond au degré atteint par les forces de production et du chemin à emprunter pour réaliser ces objectifs. Tous ces éléments constituent l’armature idéologique du parti, sans lequel la classe ne peut se réaliser et trouver les possibilités d’agir dans l’évolution historique. Et si le parti remporte des victoires idéologiques devant les problèmes posés par la marche de la conjoncture, la continuité de l’action de la classe prédestinée et son renforcement seront garantis et le programme du parti sera le credo de toute la classe.
L’activité de la jeunesse ouvrière ayant sa source dans les mouvements, les positions occupées par sa classe, s’exprimant soit par des victoires, soit par des défaites ou bien des replis temporaires, trouve son contenu progressiste en relation directe avec la position du parti qui réalise l’intelligence de la classe dans le déroulement de ces situations. Dès lors la jeunesse ouvrière acquiert une physionomie particulière, non pas dans le sens d’une modification des caractéristiques propres à la jeunesse, mais dans le sens d’une modification survenue dans les rapports sociaux. Par le caractère de cette époque ouvrant l’ère des mouvements et des organisations de masse, les jeunes parviennent dans certaines conditions à jouer un rôle d’une signification éminemment sociale et révolutionnaire.

Parti - Internationale - État Pt.6

La théorie matérialiste de l’histoire quand elle établit l’inexistence et l’impossibilité de voir apparaître un État démocratique réel, ne se borne évidemment pas à démontrer l’erreur des conceptions historiques qui l’ont précédée en invoquant le fait que jamais pareil État n’existât : la critique marxiste va bien plus loin ; elle renverse les fondements des théories libérales et démocratiques, en démolit la substance et prouve que les rails sur lesquels s’effectue l’évolution historique ne se trouvent nullement dans le choc des idées, des volontés, ou des consultations électorales, mais bien dans la lutte que se font entre elles les différentes classes de la société, cette lutte étant elle-même conditionnée par l’évolution de la technique de production. 
Aussi dans la critique de l’État démocratique, qui relève des fondements mêmes de la doctrine marxiste, la pensée prolétarienne ne peut féconder une position qui se situerait à l’extrême gauche des théories libérales ou démocratiques, mais doit comporter la négation radicale de la construction démocratique dans son ensemble. En outre, résultant d’une progression historique qui le pousse au pouvoir, en niant l’État démocratique existant, le prolétariat ne pourra prendre pour base de sa concentration des positions démocratiques, même si ces dernières sont devenues désuètes et sont repoussées par la classe qui s’en était servie pour accéder à la direction de la société. Sur la scène historique il n’y a pas de place pour des compétitions oratoires : le jeu consistant à reprendre des revendications qui appartinrent à l’ennemi et que ce dernier se trouve forcé d’abandonner, ne représente donc guère une condition favorable au succès de la classe ouvrière. Nous n’arriverons jamais à établir les lois qui régissent les institutions sociales en général, et les institutions étatiques en particulier, en nous basant sur les principes qui furent établis lors de l’apparition de ces dernières ou sur les modalités de leur fonctionnement. Pour comprendre la vie d’un État il nous faudra déterminer les conditions historiques dans lesquelles il fut fondé et d’où surgit la classe qui lui donna vie. Ainsi il nous sera possible de constater qu’il n’y a aucune contradiction dans le processus historique et que le capitalisme peut parfaitement rester au pouvoir, même s’il a recours à des formes étatiques différentes, comme par exemple, l’État fasciste et l’État démocratique. Une lutte révolutionnaire ne pouvant être dirigée contre un État, extrait de son milieu social, mais contre la classe qui l’a forgé et au service de laquelle il se trouve, aucune possibilité n’existe de confondre la théorie marxiste de la dictature du prolétariat avec les autres théories dictatoriales et anti-démocratiques. Enfin chaque classe protagoniste d’une époque déterminée de l’histoire ne peut agir qu’à la condition d’être pourvue d’un programme spécifique dont la réalisation ne peut jamais être reliée à ses formes ou des institutions appartenant à l’ennemi. Dans la trajectoire d’une classe au pouvoir, un moment arrive où elle ne peut plus rester fidèle aux engagements pris lors de son apparition et de sa victoire, et le capitalisme, par exemple, ne peut plus maintenir sa domination au travers de l’État démocratique. Mais à ce moment la collision sociale ne se produit pas entre l’idéologie démocratique et le renégat que deviendrait le capitalisme, mais se détermine entre la bourgeoisie et le prolétariat, la force fécondée par le développement productif, laquelle force va se trouver devant l’alternative de la conquête du pouvoir ou de son écrasement par l’ennemi ne voulant abandonner ses privilèges. Si le prolétariat se résignait à se cantonner dans l’idéologie démocratique, il ne ferait que se relier aux mêmes éléments qui après avoir permis l’épanouissement de la bourgeoisie se seraient métamorphosés en une nouvelle organisation anti-démocratique, mais toujours capitaliste. S’il veut triompher, le prolétariat ne peut qu’avancer son programme. Si les contingences ne lui sont pas favorables momentanément, la seule condition de son succès ultérieur sera de rester fidèle à lui-même, car son rattachement aux positions qui furent celles de son ennemi, à coup sûr, le castrerait en tant que fécondateur de la nouvelle société, et il deviendrait la proie des mouvements fascistes hurlant qu’il faut sonner le glas non de la société capitaliste, mais de l’État démocratique. 
Tout le travail théorique de Marx, Engels et Lénine, aussi bien que les sanglantes expériences des ouvriers pour atteindre une capacité et une conscience d’affirmer leurs revendications historiques, n’empêchent nullement que la plus grande confusion règne encore au sujet de la notion de l’État démocratique. Dans le morcellement actuel du prolétariat payant la rançon cruelle de son incapacité à faire de la guerre de 1914-18 et de la révolution russe le prologue de la révolution mondiale, parmi les décombres qui obstruent le travail des communistes, il est devenu impossible d’émettre des formulations qui nous paraissent élémentaires, parce que jaillissant des terribles cataclysmes où le prolétariat a laissé des milliers, si ce n’est des millions de victimes. Les défaites ouvrières ont amassé tellement de ruines qu’il ne paraît possible d’échapper à l’isolement qu’à la seule condition de piétiner dans les ténèbres ; maintenir aujourd’hui une fidélité aux conceptions prolétariennes, c’est se condamner à un pénible travail, sans portée immédiate, et assister impuissant aux cris des redresseurs de partis, des fondateurs d’avortons de partis ou d’internationales, redresseurs et fondateurs qui se voient rejoints par les traîtres à qui ils reprochaient auparavant de ne pas avoir compris que pour lutter pour la révolution communiste il faut s’appuyer sur la révolution démocratique. Et oui ! Encore une fois, nos maîtres sont vénérés par traîtres et “redresseurs” qui déposeront sur eux la tiare pour en faire des saints qui, contrairement aux divinités qui promettent le paradis dans l’au-delà, nous indiqueraient le salut dans un bond en arrière, nous permettant de reprendre les programmes démocratiques apparus lors des révolutions bourgeoises. Marx en 1848 et postérieurement, Lénine en 1917 et ultérieurement, n’avaient-ils pas engagé le prolétariat à lutter pour telle ou telle force libérale, radicale ou démocratique ? N’est-ce pas là une preuve qu’on honore, qu’on vénère, qu’on sanctifie ces maîtres, lorsqu’on reprend leurs positions contingentes. 
Mais par ce subterfuge, on ébranle les fondements mêmes de la théorie marxiste, car sournoisement on fera croire qu’aujourd’hui quand se pose devant les masses le problème suivant : prendre le pouvoir ou être écrasé, quand l’histoire arrive à la croisée des chemins et que les classes fondamentales et leur lutte pour la direction de la société décident des événements, après que le prolétariat a donné la vie des siens pour sa libération, on voudrait accréditer la conception que ce ne serait plus la lutte de classe qui déciderait, mais la lutte pour ou contre l’État démocratique. Et les antimarxistes, les sectaires, seront ceux qui, comme nous, s’obstinent à affirmer que les mêmes forces ou positions politiques qui pouvaient avoir une valeur progressive passagère en 1848 ou en 1917, se sont démontrées, par après, des forces de tout premier ordre de la contre-révolution, au moment où l’évolution productive et politique ont posé un dilemme sans équivoque et opposé désormais les classes essentielles dans une lutte qui ne connaîtra d’issue définitive que dans l’écrasement du capitalisme, ou qui évoluera de catastrophe en catastrophe si le prolétariat ne comprend pas que c’est lui avec son programme seul qui pourra construire la nouvelle société. 
Les deux termes : État et démocratie, s’opposent radicalement entre eux. En effet, les prémisses historiques qui rendent nécessaires la construction d’un État annulent toute possibilité d’un fonctionnement démocratique et, inversement, un mécanisme démocratique ne peut être actionné qu’en cas où n’existe pas d’État. Nous ne prenons évidemment pas ici la signification étymologique ou historique de ces deux formulations, mais la valeur que ces deux expressions ont fini par recevoir actuellement. On entend, par la formulation : “État démocratique” la construction et la vie d’un État qui serait soumis aux suggestions et aux volontés de la majorité des électeurs. Mais cette conception déformée de la réalité ne fait que refléter la confusion existante dans le mouvement communiste, car il est impossible d’établir une liaison entre un organisme : l’État, qui se base – et à pour but – la coercition, et un mécanisme de son fonctionnement, s’inspirant d’un critère opposé, à savoir exprimer la volonté des assujettis aux organes étatiques. En ramenant le problème à ses fondements, nous comprendrons aussi pourquoi cette notion contradictoire d’État démocratique a été le produit des situations, car il est erroné de croire que la critique marxiste se borne à y voir une simple machination trompeuse inventée dans le but de masquer la domination de la classe ennemie. 
Sur le terrain de l’évolution productrice, nous assistons, dans chaque période historique, à une croissance de l’emprise de l’homme sur les forces de la nature qui a pour effet une extension parallèle des minorités pouvant bénéficier de la progression constante des forces et de la masse de la production. Les frontières délimitant la zone de la classe exploiteuse et maîtresse, s’élargissent toujours jusqu’à comprendre un nombre plus élevé de participants au butin économique, mais ces frontières restent fermées à une modification progressive de la base de la société, en sa nouvelle forme supérieure, et c’est uniquement la violence révolutionnaire qui pourra déterminer un changement dans l’organisation sociale. La caste, des sociétés esclavagistes, sera moins nombreuse que les stratifications sociales composant les monarchies du moyen-âge et ces dernières seront remplacées par la nouvelle classe capitaliste, constituée par le nombre accru des éléments qui peuvent disposer des moyens de production devenus de plus en plus accessibles aux individualités économiques. Mais l’évolution productive et sa marche extensive, entraînant une progression constante de l’homme qui trouve, dans le développement économique, les prémisses pour passer de l’état de simple assujetti aux forces de la nature, à la phase supérieure de “producteur”, est contrecarrée par un autre cours qui laisse une seule minorité à la tête de la société. En effet, la masse des produits n’étant pas assez vaste pour que tous les composants de la société puissent en bénéficier d’une part suffisante pour satisfaire leurs besoins, la minorité sera donc celle qui contrôlera, les moyens de production. 
Les conceptions libérales et démocratiques peuvent donc s’appuyer sur la progression des moyens de production pour justifier une évolution continue qui apporterait inévitablement une suppression des inégalités sociales. Seulement, puisque leur démonstration a pour but de prouver le bien fondé d’une organisation sociale donnée, au lieu de considérer – comme le fait la théorie marxiste – que le centre moteur de l’évolution historique se trouve justement dans le développement de la technique de production, elle aboutira à un déplacement du problème qui cherchera à prouver que les situations obéissent à d’autres lois et dépendent surtout de la perméabilité des organismes étatiques représentés d’électeurs. Car si l’on se basait sur l’évolution productive, il faudrait ouvertement affirmer que l’on n’assiste pas à une succession ininterrompue d’organisations sociales s’ouvrant aux masses, et au terme de laquelle se trouverait enfin la suppression des inégalités sociales. Par contre, il faudrait admettre que la seule succession qui puisse se vérifier est celle des classes au pouvoir, et que si une progression existe elle consiste uniquement dans le fait que le privilège peut contenir un nombre supérieur d’exploiteurs, alors qu’en correspondance, sous l’effet de la loi de la reproduction humaine, s’élargit aussi – et sur la base d’un rythme beaucoup plus intense – le nombre d’exploités ne pouvant atteindre la qualité et la position sociale du producteur. Si les théories libérales et démocratiques peuvent trouver un semblant de justification historique, c’est parce qu’une progression existe dans la technique de la production. Mais la reconnaissance de ce critère, pour la compréhension des événements conduirait directement à annuler la justification de la société capitaliste non plus érigée en dogme immuable, fonction de la volonté de ses composants, mais simplement dépendant d’un certain degré de développement des forces de production et du privilège qui y correspond. 
Dans sa signification courante nous assistons donc à une marche que nous pourrions appeler de “démocratisation”, mais elle se borne uniquement et exclusivement à la zone comprenant les exploiteurs et n’entame en rien la base de toutes les sociétés fondées sur la division en classes antagoniques. 
Mais même cette extension numérique des classes exploiteuses, ne signifie pas qu’en leur sein le mécanisme démocratique déterminera la hiérarchie économique et politique et que le consentement des membres de la classe établira l’échelle des différentes formations dirigeantes. Tout comme pour l’ensemble de la société, au sein de la classe exploiteuse c’est en définitive la position occupée par rapport au mécanisme productif qui fera que le plus fort façonnera, suivant ses intérêts, le cadre de l’organisation sociale. Le mécanisme démocratique n’aura de valeur qu’uniquement dans un sens formel : toutes les individualités de la société pourront accéder à une certaine puissance économique, mais alors il faut acquérir les positions concrètes permettant l’ascension et cela n’est évidemment possible qu’à la condition de détenir les leviers de commande indispensables. L’organisation sociale n’étant pas une simple hiérarchie militaire, mais un processus vivant et continu devant chercher le stimulant à son fonctionnement dans un horizon économique, il est indispensable de présenter une perspective de position supérieure à atteindre pour faire épanouir la vie de la société dans son ensemble. Aussi le mécanisme démocratique n’est pas un simple masque du privilège social, mais représente un ressort pouvant mettre en branle tout l’édifice social. Il n’a d’autre fonction que celle de déterminer une vision d’amélioration possible parmi les membres de la société : le mouvement réel étant commandé par la hiérarchie des positions détenues dans le mécanisme productif. 
L’État démocratique se présente donc comme composé organiquement de deux éléments, dont l’un – l’essentiel – est représenté par un instrument de coercition, l’autre – le procédé de son fonctionnement – fait entrevoir aux composants de la société et de la classe la possibilité d’atteindre un stade supérieur sans toutefois leur donner les conditions réelles pour y arriver.

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En dehors des temps modernes que l’on présente en général comme étant l’ère de l’État démocratique, nous trouvons surtout ce dernier en Grèce, particulièrement à Athènes, et, au Moyen-Âge, dans la République Florentine. Mais dans ces deux cas, nous voyons clairement que ces États démocratiques se fondent sur la séparation brutale et l’exclusion légale d’une partie des classes composant la société de ces époques. En effet, à Athènes, seuls les hommes libres sont considérés citoyens et la démocratie fonctionne sur la base de l’exploitation éhontée des esclaves. A Florence, la république est établie sur la base du bannissement des arts considérés comme inférieurs de toutes les fonctions sociales. Ces derniers sont d’ailleurs la base de la procréation du surtravail permettant l’exploitation des classes maîtresses de la République. Dans les deux cas nous assistons à la construction d’une cloison étanche fermant les frontières de la classe dirigeante à laquelle n’auront aucune possibilité d’accès les éléments des autres classes opprimées. C’est ce qui fera dire à Hegel que la république grecque fut établie sur le principe de “la liberté d’un seul” voulant indiquer ainsi qu’aucune possibilité n’existait pour les esclaves de briser les chaînes qui les damnaient à vivre comme des bêtes de somme. Dans la république Florentine, la nature de cet État démocratique apparaît si clairement que les couches de travailleurs de l’époque se dirigent vers l’appui à la monarchie des Médicis pour se libérer de l’oppression des couches maîtresses de la République. D’autre part lors de la révolte des Ciompi de Florence nous constatons l’apparition de revendications qui n’embrassent pas les intérêts des véritables exploités de l’époque, qui restent toujours bannis de la République, mais qui tendent simplement à un dépassement intérieur de l’influence des arts composants cet État démocratique. 
Ainsi qu’Engels le disait, l’État grec présente des conditions de pureté permettant de saisir la signification et le rôle de cette institution. C’est avec l’apparition de l’État que nous assistons aussi à la construction d’une théorie de l’État qui fournit d’ailleurs encore aujourd’hui matière aux élucubrations des théoriciens démocratiques et libéraux. Nous avons déjà indiqué en quoi consistait cet État démocratique dont les esclaves formaient la base sur laquelle s’exerçait la domination des exploiteurs. Il nous est donc facile de comprendre que toute la théorie d’Aristote se bornant à considérer l’État en soi et non l’État en tant qu’instrument au service d’une classe donnée est le produit de certaines conditions historiques. La théorie de l’État entité en soi, que nous transmirent les philosophes grecs épuise le sujet et rien d’essentiel n’y aura été ajouté. Mais tout comme la république athénienne était isolée de l’écrasante majorité de la population, cette théorie de l’État isole également ce dernier du milieu de classe et de la situation qui l’engendrent. La critique marxiste ne peut donc que remettre cette théorie sur une base réelle prouvant ainsi que les conclusions d’Aristote qui permettent la construction d’une harmonie sociale, peuvent bien arriver à une distribution démocratique des fonctions, mais à la condition de définir la société comme composée seulement d’hommes libres, à l’exclusion de la majorité des esclaves. 
Pour ce qui est des temps modernes, il faut commencer par établir que la notion de l’État démocratique ne résulte nullement des théories des Encyclopédistes. Suivant Rousseau, la république démocratique ne peut correspondre qu’à “un peuple de dieux” : les différenciations sociales et intellectuelles inclues dans la réalité, obligeant de construire l’État sur la base de la hiérarchie, des valeurs existantes. La théorie de Rousseau, Le Contrat Social, comporte, en effet, non l’abdication ou la renonciation des pouvoirs de la part de ceux qui les détiennent, mais l’abandon nécessaire d’une fraction de liberté de chacun des composants de la société afin de permettre la vie et le fonctionnement de l’État. Il est évident qu’en sortant des termes indéterminés où se mouvaient les Encyclopédistes, nous comprendront facilement que le sacrifice d’une fraction de liberté qui devait être spontanément offerte n’était en définitive que la justification idéologique de la domination des exploiteurs à qui l’on faisait cession du droit de gouverner la société. L’État démocratique moderne ne trouve pas sa genèse dans les élucubrations des théoriciens démocratiques et libéraux, mais dans les événements qui accompagnent l’ascension du capitalisme au pouvoir. Les conceptions de la déclaration sur laquelle se fondera l’État de Virginia en Amérique – qui servit de base à la constitution américaine de 1787, et qui se retrouve ensuite dans la déclaration des Droits de l’Homme de 1791 – ne se relie nullement avec la philosophie des Encyclopédistes qui – comme le disait Montesquieu – considéraient possible une république démocratique exclusivement pour des petits territoires et non comme une forme d’organisation générale pouvant régir la société dans son ensemble. 
L’ascension de la bourgeoisie au pouvoir s’accompagne d’une modification radicale du mécanisme de la production qui pose déjà les prémisses pour la construction d’une société communiste supérieure. L’instrument de production qui jusqu’ici avait eu une nature d’outil pouvant être actionné par des travailleurs individuels ou par des unités de ces travailleurs réunis en corporations, devient alors un instrument requérant l’intervention collective des travailleurs. C’est la machine à vapeur qui, déterminant une révolution sans égale dans l’histoire, détruisit toute possibilité de maintenir la division des classes dans les frontières délimitées de la caste et oblige désormais les “citoyens” à prendre figure directe de producteurs rassemblés autour du même instrument de travail. Les modifications qui s’accomplirent dans les situations historiques rendirent impossibles le maintien de la vie de la société dans le milieu exclusif des couches d’exploiteurs au sein desquels – ainsi que nous l’avons vu – agissait également comme stimulant le mécanisme démocratique, faisant entrevoir aux moins privilégiés la possibilité d’atteindre une position sociale supérieure. 
L’aliment de vie de la société dans son ensemble dut donc être trouvé ailleurs, et comme résultant du nouveau caractère pris par l’instrument de production, affirmant son divorce avec l’individualité économique. La base de constitution des États modernes se retrouve ainsi non dans la possibilité d’atteindre une position économique meilleure, mais dans l’accès aux fonctions politiques qui est présenté possible à tous les composants de la société, qui pourront désormais entrer dans les organismes gouvernementaux du nouvel État, apparaissant non plus comme les précédents, relié mécaniquement à la production, mais scindé de celui-ci et ayant l’apparence d’une vie propre, obéissant aux lois des consultations électorales. 
L’État démocratique trouve ses fondements dans les caractères particuliers de la classe capitaliste qui ne se restreint pas aux limites des privilèges du sang, mais trouve la source de son hégémonie dans l’ambiance économique nouvelle où la domination sociale résulte de l’appropriation de la plus-value. La classe ne se reliant plus automatiquement au mécanisme de la production, il n’est plus possible d’exclure obligatoirement une partie de la société. D’autre part la vie sociale dans son ensemble étant bouleversée par la nouvelle condition où se trouvent les travailleurs réunis autour des instruments de la production, il devient indispensable de fournir un appât à ces ouvriers ayant acquis une position de producteurs collectifs afin qu’ils subissent la loi d’une société qui se base sur les principes de la propriété privée des moyens de production. Et cet appât est représenté par la séparation entre État et gouvernement, ce qui constitue d’ailleurs la caractéristique essentielle de l’État démocratique moderne. Les ouvriers autant que les capitalistes auraient donc accès aux organes gouvernementaux de direction de L’État et la Constitution de Virginia, aussi bien que la Déclaration de 1791 consacrent jusqu’au droit à l’insurrection. 
L’État démocratique se présente, par conséquent, comme un produit direct de l’évolution historique ayant conduit le capitalisme au pouvoir. La cessation du fonctionnement du mécanisme démocratique prouve que la classe capitaliste est devenue un anachronisme historique, mais ne prouve nullement que le rétablissement de ce fonctionnement pourrait faciliter la victoire du nouvel ordre communiste. Pour arriver à ce but il faudra abattre la classe ennemie et dans l’accomplissement de cette oeuvre il n’y aura aucune possibilité de s’accrocher à la revendication de la démocratie. Autrement, il faudra répéter l’abstraction qu’avait effectuée la philosophie grecque en considérant l’État en lui-même et admettre, comme elle, la démocratie pure et en “soi”. Cet artifice littéraire n’aurait pour effet que de retirer la classe ouvrière de l’arène où elle peut agir pour ses intérêts spécifiques car, en définitive, la démocratie ne permet pas la formation d’une classe indépendante luttant pour une nouvelle société, mais seulement d’aboutir à la constitution d’un gouvernement que l’on présenterait alors comme maître (?) de l’appareil étatique. En effet, la constitution d’une organisation ouvrière est la négation des conceptions sur lesquelles se base l’État démocratique et il est absolument faux que la construction des organismes ouvriers soit le fruit de l’État démocratique. Par contre, une opposition principielle existe entre les institutions de l’État démocratique et la fondation des organismes ouvriers. Par les premiers les prolétaires sont rattachés à la fiction démocratique, par les seconds les ouvriers opposent au gouvernement bourgeois un cours historique opposé conduisant à leur affranchissement. Le droit d’insurrection réservé dans les constitutions démocratiques se rapporte aux minorités par rapport aux majorités mais ne reflète nullement les revendications ouvrières dont la simple apparition représente une négation de la théorie de l’État démocratique. 
Le problème de la conversion de l’État démocratique en État fasciste montre que l’heure a sonné où le capitalisme ne peut plus maintenir sa domination en laissant subsister des organismes ouvriers et ces derniers ne peuvent maintenir leurs bastions qu’à la condition de passer à l’insurrection pour la construction de la société nouvelle. Ce n’est donc pas une modification organique qui se vérifie dans l’État démocratique, mais un processus de purification de cet État qui écrase par la violence tous les facteurs adverses qui avaient pu se fonder. 
Le mouvement ouvrier a surgi comme une négation de la démocratie et il ne peut reprendre son cours qu’à la condition de rester dans les limites de son programme, s’exprimant dans la nécessité de créer l’État ouvrier sur les principes de la dictature du prolétariat. Ce régime de transition permettant de balayer toutes les résistances des forces ennemies, réalise aussi des conditions poussant à une plus haute expansion de la technique de production et prépare les conditions où la volonté des producteurs pouvant s’exprimer librement en vue de la satisfaction des besoins, les fondements seront établis pour une réelle égalité, et pour la suppression des bases mêmes de la démocratie qui n’est en définitive, et dans la meilleure des hypothèses, que consentement d’une majorité à confier la gestion de leurs intérêts à une minorité de gouvernants et de privilégiés.