Partido Comunista Internacional

Octobre 4

Thèses sur la situation en France

Thèses sur la situation en France (en vue de la constitution de la fraction française de la gauche communiste internationale) soumises à la discussion au sein du bureau et des fractions.

1 – Le problème qui se posa, en 1936, devant le capitalisme français était analogue et non identique à celui qu’eurent à résoudre les bourgeoisies des autres pays et particulièrement d’Italie et d’Allemagne. Analogue car il s’agissait de broyer la classe prolétarienne en une situation où les conditions objectives existaient pour la lutte révolutionnaire ; non identique car, en fonction des caractéristiques de l’économie française, le capitalisme devait substituer à la méthode de la violence qui aurait pu favoriser la formation de la conscience de classe du prolétariat (construction de la fraction de gauche, prémisse indispensable du parti de demain), l’autre méthode de l’intoxication idéologique de la classe ouvrière, incorporée au mécanisme de l’Etat démocratique.

2 – En l’absence des conditions historiques pour la formation du parti de classe (bouleversement des rapports sociaux), la présence de la fraction de gauche est la condition indispensable pour l’affirmation du prolétariat dans le déroulement de la lutte des classes. Le développement de l’antagonisme économiques n’est que la condition objective du processus de formation de la fraction. Il l’est non dans ce sens, que son évolution favorable à la classe ouvrière (luttes revendicatives victorieuses) propulserait la marche parallèle vers la construction du parti, mais dans l’autre sens, que la formation de tout organisme prolétarien et l’agencement de la théorie marxiste doivent s’ancrer dans les ressorts économiques de la lutte des classes. L’élément indispensable du devenir de la classe ouvrière – la conscience se révélant dans la construction de la fraction – peut tout aussi bien se dégager des défaites que des victoires des luttes partielles. La ligne de démarcation, les confins préservant la vie et le développement de la classe ouvrière, se trouvent uniquement dans la résistance du prolétariat aux tentatives de l’ennemi de le rattacher à l’organe fondamental de la domination bourgeoise : l’Etat capitaliste. Seul l’antagonisme Prolétariat-Etat peut exprimer politiquement et historiquement l’antagonisme Salaire-Profit. Par contre, l’augmentation des salaires aux dépens de l’accumulation du capital, mais se répercutant dans un élargissement de l’emprise étatique sur les organisations ouvrières, conduit, avec la “victoire” revendicative, à la pulvérisation politique du prolétariat.

En juin 1936, les accords de Matignon ont représenté une victoire capitale de la bourgeoisie ; ils ont la même valeur politique que la marche sur Rome et la prise du pouvoir par Hitler car ils ont permis de camper l’Etat capitaliste au sein de toutes les organisations prolétariennes.

3 – Au point de vue économique, les événements des deux dernières années infirment l’une des interprétations révisionnistes du marxisme, en donnant, par contre, une nouvelle et éclatante confirmation de la justesse scientifique de ce dernier. La loi de l’évolution générale du capitalisme est celle de la production et de l’accumulation progressive de plus-value. Mais l’absence d’accumulation (arrêt ou stagnation de la production) ne supprime pas l’exploitation du travail et la création de plus-value : production et accumulation de plus-value sont deux opérations sociales qui, généralement se conjuguent mais pas nécessairement, pour que le système capitaliste continue à vivre. A la sauvegarde de ce dernier préside uniquement la loi du profit considérée non sous l’angle de la formation et du développement du capital, mais sous l’angle de l’extraction de plus-value au prolétariat. Nous savons que le taux du profit n’est pas en correspondance directe et proportionnelle avec le taux de la plus-value, tout comme une perte de capital ne supprime pas l’exploitation du travail. Ce n’est donc pas le taux de profit qui règle les conditions de la lutte des classes mais bien le taux d’exploitation. Si celui-ci augmente, les conditions de l’action ouvrière n’en deviendront pas meilleures mais pires, et cela même si, comme il en a été le cas ces dernières années en France dans plusieurs entreprises non étatisées, les affaires ne se soldent pas avec un bénéfice assurant la rentabilité du capital. Le processus de la baisse du taux d’exploitation est par conséquent inséparable de la lutte contre l’emprise de l’Etat capitaliste sur les organismes ouvriers : cette baisse en atteignant les bases économiques du régime ne peut se concevoir en dehors de la lutte visant à la destruction de cet Etat.

Tout, comme en Allemagne et Italie dans l’immédiat après-guerre, en France aussi, parce que la classe ouvrière se trouvait en une position d’attaque, le capitalisme a dû renoncer temporairement à poursuivre l’élévation du taux de profit en se bornant à maintenir l’exploitation ouvrière.

4 – Le Capitalisme peut confier au Gouvernement du Front Populaire la tâche essentielle de briser les fondements internationalistes de la lutte prolétarienne et de mobiliser des masses pour la guerre impérialiste (tâche qui revint au fascisme en Italie et en Allemagne), parce qu’il possède une masse puissante de manœuvre (plus-value nationale et coloniale) lui permettant de ne pas subordonner la vie économique du régime à la transformation immédiate du profit en capital. C’est ici que réside la signification réelle de la politique de la “traite sur l’avenir”, lancée par le Front Populaire, qui puisera dans les milliards de plus-value accumulés dans les banques, dans le temps où les capitaux s’en vont à l’étranger afin de bénéficier de conditions plus rentables et ne reviendront en France qu’au moment où l’affaissement de la classe ouvrière évoquera des possibilités de passer à l’attaque des conquêtes de mai 1936.

5 – Dans l’ultime phase du capitalisme, celle de son déclin, c’est l’enjeu fondamental de la lutte des classes qui règle l’évolution historique : l’antagonisme mondial entre le capitalisme et le prolétariat. Ceci est vrai tant au point de vue économique que politique. C’est en présence des cabinets français de “gauche” de la législature 1932-36 que le capitalisme allemand passe à la phase décisive de la lutte contre la classe ouvrière (avènement de Hitler) ; c’est sous le gouvernement de Sarraut, qu’Hitler réoccupe la Rhénanie ; c’est le gouvernement Blum qui, prenant l’initiative du “Comité de non-intervention” réalise la condition du succès le plus favorable de l’Italie et l’Allemagne en Espagne ; c’est alors que les conditions sont réalisées pour le deuxième gouvernement Blum qu’Hitler occupe l’Autriche. Et chaque fois, le capitalisme français évite de réagir à l’attaque fasciste, par une action capable d’arrêter l’offensive du capitalisme allemand, mais par contre il retire de ces situations le maximum de profit possible : en rattachant toujours davantage le prolétariat français à l’Etat. Pendant ce temps c’est en présence des difficultés nationales et internationales du capitalisme français que les capitaux émigrent à l’étranger se refusant à répondre à l’appel de Blum qui en désespoir de cause, dresse son plan basé sur la nécessité de copier la politique économique du fascisme : en présence de l’impossibilité de rétablir la rentabilité des capitaux dans le procès normal de production il propose d’organiser l’économie de guerre où la rentabilité est fonction de la production d’instruments de destruction.

6 – Des conceptions fondamentales également internationales sont indispensables pour le prolétariat : leur inexistence équivaut à l’éclipse politique du prolétariat. Le capitalisme allemand a rendu en argent sonnant la solidarité qui lui avait été offerte par le capitalisme des autres pays, et la bourgeoisie française en particulier : la réoccupation de la Rhénanie, l’intervention en Espagne, l’Anschluss ont scellé la manœuvre qui a abouti à empoisonner les masses : luttant désormais, non plus pour la fraternisation avec les ouvriers allemands, mais contre les “coblensards” qui menacent “l’intégrité de la patrie”, “contre la droite” qui hésite à recourir à la politique du “point sur la table” en vue d’opposer immédiatement l’armée aux plans de guerre du fascisme, les masses, qui – sous le deuxième gouvernement Blum – en arrivent à sacrifier les 40 heures pour les nécessités de la production de guerre.

En face de ce processus projetant l’ensemble des masses dans les bras de la patrie capitaliste et vers le massacre des exploités au-delà de la frontière, et pour compléter la réussite de la manœuvre sanglante du capitalisme, les groupes de l’extrême gauche agissant parmi les ouvriers se sont chargés de désarticuler les réaction surgissant de minorités et d’individualités de la classe ouvrière. Le programme du Front Populaire était par trop ressemblant à celui de la guerre de 1914 que des générations entières d’ouvriers avaient cruellement payé de leur vie. Pour permettre au capitalisme de le travestir et de briser la moindre résistance prolétarienne, il fallait prouver que si les situations nouvelles confirmaient une opposition avec le programme de 1914, c’était parce qu’elles exigeaient la lutte contre les objectifs du capitalisme visant à retourner la guerre à son profit qu’il fallait que la guerre qui n’était pas mise en question fut mise au service d’objectifs révolutionnaires.

Du premier “Rassemblement pour la Paix” – qui se conjugua avec la manifestation de la Bastille où les traîtres parvinrent à mêler les emblèmes tricolores et les notes de la “Marseillaise” aux drapeaux rouges et aux refrains de l’”Internationale” – jusqu’aux manifestations ultérieures, les groupes de “l’extrême gauche” ont contaminé les ouvriers avec leur propagande interventionniste dépassant même les limites pourtant forcées des socialistes et des centristes.

La guerre d’Espagne fut l’occasion pour “trotskystes”, “Union Communiste”, “Révolution Prolétarienne” de prouver – avec des références à Marx et Lénine qui constituent une insulte aux conceptions internationalistes de ces chefs – qu’il fallait pousser à la victoire des armées capitalistes et républicaines, et s’opposer au défaitisme des gouvernements démocratiques qui, par complicité ou faiblesse, permettaient la victoire des armées fascistes.

Ce que le capitalisme ne pouvait pas intégralement réaliser avec les matériaux dont il disposait à l’intérieur des frontières, il l’a réussi en important d’Espagne les armes idéologiques qui lui étaient indispensables pour détruire l’idée internationaliste chez les prolétaires.

L’inexistence d’un courant internationaliste au sein des groupes de l’extrême gauche, prouve que la composition intégralement anti-prolétarienne du programme de ces derniers, rend impossible la fécondation dans une fraction de gauche des réactions primaires qui se manifesteraient en leur sein.

7 – Les conditions dans lesquelles se fit la scission de Tours, se sont révélées meurtrières pour le prolétariat français.

C’est sous la direction de Lénine que le parti bolchévik fut construit au travers de la lutte des fractions. C’est sous la direction de Lénine aussi, à la tête de la Troisième Internationale, que le Parti Communiste français fut constitué, au détriment des enseignements acquis, par le rassemblement confusionniste des courants sur le programme internationaliste qui ainsi servait de paravent aux divergences profondes qui les opposaient. Lénine obéissait, à cette époque, à la conception centrale exprimée apparemment par les situations et suivant laquelle la plus valide des défenses du premier Etat prolétarien contenait l’inévitabilité du succès de la révolution mondiale pendant que les problèmes reliés à la genèse des partis communistes ne pouvait avoir qu’une importance secondaire. Or, les événements ultérieurs ont confirmé que les problèmes constituaient la pierre angulaire pour toute la vie de la classe prolétarienne, c’est sur ce front uniquement que l’on pouvait concevoir la défense et l’élargissement de la révolution russe. Le “parti de masse” construit à Tours devait se révéler, par la suite, l’organisateur de la confusion en masse, alors que les “oppositions” qui s’en séparèrent furent incapables d’engendrer une fraction de gauche, prémices du parti de classe de demain. Par contre le parti, amputé de ces éléments, est devenu, sur l’échelle internationale le représentant le plus attitré du “chauvinisme rouge” permettant à Cachin de revendiquer à juste titre une cohérence parfaite entre sa position de 1914-18 et celle de 1936-38.

A la scission de Tours, le noyau initial du “Comité pour la Troisième Internationale” – qui parce qu’il contenait en son sein le courant internationaliste de 1914-18 recelait aussi des possibilités d’une évolution marxiste ultérieure – liquéfié dans le bloc appelé à la direction du parti. L’Internationale, responsable de la formation de ce bloc, dut exercer une extrême souplesse à son égard car seule la voie des compromis pouvait assurer son maintien. D’où la politique aboutissant à la scission syndicale (dans le domaine où les communistes doivent lutter pour l’unité) et au front unique entre les partis politiques dégénérant dans les blocs électoraux en vue du gouvernement ouvrier et paysan (dans le domaine où par contre les communistes ne peuvent agir qu’en vue d’une délimitation constante de tous les autres partis et courants). Outre que l’Internationale dut appuyer souvent l’une ou l’autre des “fractions de dirigeants” se disputant, non sur des positions théoriques et politiques, mais en vue de recevoir l’investiture de Moscou pour leurs manœuvres au sein du parti.

De ces vices congénitaux, devait découler le fait que la crise du mouvement communiste international, se refléta en France par la dissipation totale du capital accumulé par le prolétariat de ce pays dans sa lutte contre la guerre de 1914-18 : les trois courants essentiels du “Comité de la Troisième Internationale” qui ne trouvèrent pas dans la Troisième Internationale le ciment marxiste pouvant les unifier, se disloquèrent : ceux qui venaient du “syndicalisme révolutionnaire” y retournèrent en créant la “Révolution Prolétarienne” ; le courant marxiste de Loriot s’émietta pour disparaître ensuite ; Souvarine fut amené à réviser la théorie marxiste sur les classes pour la défense des positions opposées à la démocratie. Trotsky acheva l’œuvre destructrice en s’écartant délibérément de tous les noyaux rattachés à Tours, pour accréditer le mouvement publicitaire de la “Ligue” où la confusion politique, portée à son faîte, dégénéra en une lutte entre aventuriers politiques.

8 – L’incorporation du prolétariat au système capitaliste s’est consommée au travers de l’unification syndicale, du rassemblement populaire, de la conjugaison des “victoires” partielles avec le courant apportant son appui à la guerre impérialiste d’Espagne, du ralliement à l’économie de guerre en France. La plus grande concentration des masses autour des positions capitalistes signifia en réalité l’emprise massive du capitalisme sur le prolétariat. Ceci constitue le démenti le plus net aux “stratèges marxistes” dirigeant des groupements minuscules et qui ont pris pour devise “le travail de la masse”, ou le “boucan politique” pour étourdir les ouvriers. L’évolution à “gauche” du capitalisme français, son accélération (la formule de Trotsky du gouvernement Blum-Cachin), loin de contenir l’éclosion d’un prétendu contraste entre le Front Populaire et la bourgeoisie, portait en son sein l’inévitabilité de la chute de la classe ouvrière. La première orientation de gauche du Front Populaire, puis celle de droite s’exprimant au travers du gouvernement Daladier, les vicissitudes ultérieures tout aussi bien que l’éventuelle éviction du Front Populaire et son remplacement par un gouvernement axé à droite, seront autant de moments de la lutte victorieuse du capitalisme contre le prolétariat.

La fraction de gauche exige, comme postulat central, celui de la délimitation intransigeante des questions principielles. La fraction de gauche représente le seul organisme pouvant révéler le prolétariat à lui-même et le soustraire à l’emprise de l’ennemi.

9 – Dans l’impossibilité de s’appuyer sur des individualités où les courants “anti-centristes”, de la “Révolution Prolétarienne”, du parti “trotskyste” et de l’Union Communiste, puisque aucune réminiscence marxiste ne subsiste, en leur sein, après l’œuvre de démolition de Trotsky, le Bureau affirme cependant que la fraction de gauche ne peut être construite en “ignorant” ces formations, mais bien en les considérant comme des retranchements extrêmes de l’opportunisme destinés à décomposer toute réaction prolétarienne orientée instinctivement vers ces courants. C’est donc par la polémique sévère contre eux que l’on pourra [se] diriger vers la construction de la fraction de gauche les éléments prolétariens susceptibles de préparer le parti de la révolution communiste mondiale.

Pour la fraction française de la gauche communiste

Une thèse du marxisme est la suivante : dans chaque époque historique, le prolétariat de n’importe quel pays capitaliste contient, latentes ou agissantes, les solutions de ses problèmes de classe et, mieux encore, les données internationales qui lui permettent d’aborder ses problèmes spécifiques.

Une contrefaçon, une caricature de cette thèse existe également, et celle là consiste à inventer des organisations, des partis, lesquels inventeront des solutions qui, bien que revêtues de phrases de Marx ou de Lénine, seront des idéologies étrangères au prolétariat, même si elles semblent avoir pour elles le passé, la révolution russe ou n’importe quel autre événement. Il s’agira d’introduire parmi les ouvriers des positions qui, au nom de la révolution ou de la lutte révolutionnaire d’hier, seront des moyens pour défendre aujourd’hui la société capitaliste. Les centristes parlent d’Octobre 1917 pour justifier l’Union Sacrée avec la bourgeoisie française et l’appui à la guerre ; les trotskistes se prévaudront de leur lutte contre Staline pour faire l’Union Sacrée autour de la défense de l’URSS ou bien « expliqueront » le léninisme comme un moyen de faire la guerre impérialiste et la révolution prolétarienne en même temps ; les communistes « de gauche » lutteront contre l’opportunisme de Trotski pour mieux prouver qu’on peut donner une version de « gauche » à une participation à la guerre antifasciste d’Espagne et, au besoin, Rosa Luxemburg leur permettra de prouver (au prix de quelle falsification !) qu’on peut lutter contre les utopies de « guerre nationale » en Chine, mais appuyer la « révolution » en Espagne en applaudissant au carnage impérialiste.

Et, cependant, la thèse défendue par le marxisme reste valable pour la France, malgré les opportunistes et leur phraséologie, même si, actuellement, aucune force d’avant-garde n’existe dans ce pays pour dégager des solutions que réclame la lutte des classes et qui correspondent aux intérêts immédiats et historiques du prolétariat français.

La situation française est, évidemment, d’une complexité qui marque la profondeur de la confusion que la bourgeoisie est parvenue à introduire au sein du mouvement ouvrier. Plus particulièrement ces dernières années, les événements décisifs qui se sont déroulés dans le monde ont approfondi de façon décisive cette confusion. On s’explique mieux, par cette constatation, le sentiment d’impuissance et l’échec de toutes les tentatives devant lesquelles se sont trouvés les militants révolutionnaires.

Les événements d’Espagne ont culbuté par dessus bord les rares groupes qui paraissaient pouvoir représenter un infime élément dans l’oeuvre de renaissance du communisme en France. Il fallait dès lors ? et il faut encore aujourd’hui ? partir d’une sorte de néant avec cette seule idée que les événements qui avaient liquidé des groupes indignes de figurer parmi l’avant-garde, étaient les mêmes événements qui mûrissaient, au sein du prolétariat français, les positions de classe autour desquelles il fallait appeler ? en dehors de tous les groupes ? les militants français à se regrouper.

Certes, ce néant que trouve aujourd’hui le marxiste agissant en France n’est pas le fait de l’incapacité des militants français, ou d’une incapacité du prolétariat français ayant épuisé ses énergies révolutionnaires avec la glorieuse Commune. Certes, nous savons parfaitement que les efforts de la fraction italienne d’abord, du Bureau International ensuite, ne suffiront pas, au travers de l’énoncé même concret des positions de classe des ouvriers français, à réaliser des miracles.

Le problème est le suivant : déjà dans l’après-guerre, l’Internationale Communiste n’est pas parvenue à poser d’une façon réelle les données pour la création d’un parti d’avant-garde. La boutade de Lénine à Trotsky « qu’il fallait nécessairement employer des planches pourries (Cachin) pour arriver aux militants sains de la classe ouvrière » cache les erreurs colossales qui furent commises et qui, toutes, se résument dans ce fait : la croyance que l’on pouvait, grâce à la victoire en Russie suivre un autre chemin en France pour former un parti que celui suivi par les bolcheviks pendant 17 années. Plus que tout autre prolétariat, les ouvriers français portent une hérédité historique que les événements d’après-guerre n’ont pu briser complètement. Seule, une aide de l’Internationale de Lénine pouvait leur montrer la voie, mais l’avènement rapide du centrisme et le cours mondial des défaites ont coupé net cette possibilité.

L’assiette économique de l’impérialisme étançonnée par un riche empire colonial, une structure souple non alourdie par une sur-industrialisation, un système de domination démocratique perfectionné à l’extrême et capable d’absorber une variété infinie de forces politiques issues de la bourgeoisie ou du prolétariat, tous ces facteurs appuyés sur le triomphe mondial de l’opportunisme dans la IIe Internationale ont conduit les ouvriers français dans une première guerre impérialiste sans que puisse se dégager un courant marxiste du type bolchevik ou même spartakiste. Encore une fois, c’est le néant pendant la guerre de 1914 et ce sont des personnalités venues du syndicalisme ou parfois du parti socialiste qui expriment confusément la tentative des ouvriers français de rejoindre les bolcheviks et les spartakistes. Le massacre impérialiste détermine des réactions, reflets du cours de classe qui, dans chaque pays, veut s’opposer à la guerre, mais non une position centrale autour de laquelle pouvaient se concentrer les ouvriers.

L’après-guerre voit l’impossibilité de l’Internationale à aider le prolétariat français à se dégager définitivement et la ligne des réactions de classe se continue au sein du parti pour aboutir dans une formation trotskiste, puis dans une série de groupes qui échouent les uns après les autres. Aujourd’hui, au terme d’un cours historique qui, mondialement, a abouti dans la guerre, alors qu’en France l’économie de guerre, l’Union Sacrée, sont les baromètres de l’écrasement des ouvriers, l’inexistence de la moindre continuité, de la moindre sélection d’idées et d’individus aboutissant à un noyau ou même à quelques individualités, doivent nous faire comprendre que la mesure de notre action est forcément limitée et que tout au plus nous ne pourrons que déblayer davantage le terrain pour que le bouleversement inévitable des situations permette aux militants, aux ouvriers qui seraient poussés à marcher de l’avant, à se cramponner à des jalons qui ne sont que des positions internationalistes que, seules, les fractions de gauche ont pu dégager de l’expérience historique et des événements actuels et qui restent valables pour tous les pays.

La phase actuelle des guerre localisées, l’Union Sacrée basée sur l’économie de guerre, ici les zigzags de l’économie mondiale, donnent au Bureau des fractions de gauche la possibilité d’agir (dans des conditions extrêmement difficiles certes) sur un plan plus avancé que les bolcheviks pendant la guerre 1914-18 en dépassant à la fois Zimmerwald et les erreurs de l’Internationale. Les ouvriers français créeront leur parti de classe non par des « rassemblements contre la guerre et l’Union Sacrée », non par un chemin différent de celui des fractions de gauche, mais uniquement en dégageant de leurs luttes de classe, et la nécessité d’une fraction de gauche et les positions prolétariennes dans la phase de guerre.

Le cours historique des événements est mondial et ce que les ouvriers italiens ou belges, ont pu réussir, les ouvriers français le réussiront, malgré la phase actuelle. C’est dans cette direction que travaille le Bureau et c’est dans ce but qu’il a décidé de passer à la lutte la plus impitoyable contre tous ces groupements qui sont autant d’obstacles à la clarification des problèmes du communisme.

Dans le dernier numéro d’ Octobre nous avons examiné les « leçons » que le trotskisme français avait retiré des événements d’Espagne. Le lecteur connaît donc notre appréciation envers les positions de ce groupement de contre-révolution envers les problèmes de la guerre. En France il est représenté officiellement par La Lutte Ouvrière . Il s’agit d’un amalgame d’anciens oppositionnels de gauche et de socialistes de gauche, butin recueilli par les trotskistes lors de leur passage à la SFIO.

Le P.O.I. (c’est ainsi qu’on l’appelle !), par son mode de formation correspond très bien aux positions qu’il défend. Pour la France, il remplace la politique prolétarienne par la démagogie. En juin 1936, il annonce la révolution prolétarienne à brève échéance. Les ouvriers doivent instaurer le contrôle ouvrier et les Naville et autres clowns s’apprêtent à jouer les Lénine de parade. Mais plus modestement, il faut bientôt passer à d’autres préoccupations et comme on n’est pas trotskiste pour rien, nos stratèges de cirque empruntent quelques solutions aux œuvres complètes de Lénine. Pourquoi ne pas lutter pour un gouvernement Blum-Thorez ?

Ou contre les ministres capitalistes qui siègent dans le gouvernement Blum ? Si cela fait rire, tant pis, car le ridicule ne tue plus en France. D’ailleurs on peut toujours faire de la surenchère : réclamer la prison pour les cagoulards, proposer le véritable front unique contre la falsification du Front Populaire etc., etc. Le P.O.I. a devant lui de larges perspectives, à défaut de révolution ou de front unique, il peut faire son métier d’épicier de la SFIO où il y aura toujours des âmes en peine à repêcher et de belles manœuvres à réussir. Si ensuite, il exclut des Fred Zeller (pour quelles raisons !), on n’en parlera pas, par discrétion…

Au point de vue international, ces adversaires de l’Union sacrée en France sont pour la défense de l’URSS et de la république espagnole et le soutien à Tchang Kaï-Chek. A une récente conférence nationale une minorité s’est affirmée contre la défense de l’URSS. Les orthodoxes ont rejeté avec horreur cette position « réactionnaire » et la minorité elle-même s’est empressée d’affirmer le peu de solidité de leur thèse en proclamant qu’en aucun cas il ne s’agissait d’être défaitiste en Espagne et en Chine comme elle le préconisait en Russie. La seule voix qui se soit élevée dans ce sens a été étouffée et la famille « trotskiste » en a fait un incident de Congrès sans importance, puisque cette position ne s’accompagnait pas d’une rupture avec une organisation d’Union Sacrée.

Sur l’Espagne et la Chine , nous pouvons être brefs car la banalité des arguments contre-révolutionnaires a reçu sa forme définitive chez Trotsky et La Lutte Ouvrière ne manque pas de répéter, sans omettre un point ou une virgule, cet évangile. Ces événements ne pouvaient pas avoir de répercussions au sein de cette organisation, car par sa nature, sa fonction et sa politique, elle se trouvait déjà sur un terrain capitaliste. Elle mettait en pratique des positions acquises et les seules divergences étaient de savoir si oui ou non il fallait soutenir le POUM en Espagne.

Envers le P.O.I, nous ne pouvons que répéter une position déjà affirmée, à savoir que l’expérience prouve qu’aucun travail en son sein (de noyautage ou de soutien à des minorités) ne peut servir les intérêts du prolétariat français. On ne transforme pas le terrain capitaliste en terrain prolétarien. Il faut déserter les bouges de la contre-révolution, les détruire et ainsi préserver le cerveau de militants ouvriers qui pourraient oeuvrer pour la clarification communiste.

Comment évolue l’Union Communiste

Il y a bien longtemps déjà, Bilan (n° 29) avait tenté de retrouver la genèse de ce groupe afin de prouver qu’à aucun moment décisif de son évolution, il n’eut une position progressive. Au début, il était aux trois-quarts trotskiste, puis un peu moins, et, enfin, anti-trotskiste, sans pour cela abandonner la façon de penser de leurs adversaires.

L’Union Communiste est l’image idéale du conglomérat d’individus qui, après avoir été poussés par des réactions diverses à abandonner le trotskisme, se sont demandés ce qu’il avait à faire. Le mieux, évidemment, aurait été de se transformer en groupe d’agrément, mais cela ne convenait pas à des militants « sérieux » et « marxistes ». D’une scission à une autre, effectuant ses voyages de préférence dans la nuit, l’Union Communiste, après quatre ans d’existence, se rallie d’emblée à la guerre impérialiste d’Espagne, sans s’être donné la peine de mettre sur pied le moindre document de principe. A quoi bon d’ailleurs ! Sur l’Espagne, sa position « antifasciste » avait mûri, comme chez les trotskistes, par la défense du statu quo de la Sarre (auquel se rattachait une position démocratique déguisée) et par une position équivoque sur le conflit italo-abyssin. L’Union a beau se proclamer le défenseur actuel de Rosa Luxemburg luttant contre le mythe de la « guerre nationale » : les faits sont là et les écrits restent. Mais sans doute est-ce la modestie de ces camarades qui les empêche de revoir leurs écrits !

Sur les événements d’Espagne, l’Union s’est efforcée de dépasser Trotsky. Elle fut d’abord l’avocat du POUM, puis de la gauche du POUM, puis de ses Jeunesses. Chaque fois, ses espoirs de voir l’un, puis l’autre travailler pour le nouveau parti furent trahis. Nous avions également tort de parler de « trahison » lorsque Nin entrait dans le gouvernement de la Généralité. Il s’agissait seulement d’une « erreur grave ».

Mais leur analyse des événements reste curieuse, pour ne pas dire plus. La guerre d’Espagne est « une guerre de classe ». Pourquoi ! « D’un coté, les troupes sont constituées essentiellement par les officiers, et ils étaient nombreux en Espagne : les cadets, les phalangistes, les requêtes, les carlistes, effectifs composés d’éléments de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie » plus les mercenaires et engagés de force. « De l’autre coté, il y a les milices ouvrières, et ce qui reste des régiments de l’armée républicaine ralliés, ainsi que quelques formations de gardes civiles et d’assaut » ( Internationale , octobre 1936). Et ces plaisantins vont justifier, par une analyse des événements de juillet, le caractère de classe de la guerre qui résulte « de la composition des forces armées » comme si du coté de Franco il n’y avait jamais eu d’exploités et comme si le résultat n’était pas le même lorsque des ouvriers marchent volontairement ou contraints au massacre.

Leur analyse, en Octobre 1936, sera d’ailleurs « confirmée » par l’évolution ultérieure des événements.

« Le prolétariat a jeté les bases d’un nouvel édifice économique et social en Catalogne ». En Catalogne, l’État bourgeois a été « remplacé » par les créations propres du prolétariat alors qu’ailleurs il l’a mis à mal. La bourgeoisie démocratique « se cramponne aux derniers morceaux de pouvoir bourgeois qui subsistent ». Et la conclusion de l’Union Communiste devient lumineuse : « le prolétariat doit non seulement combattre sur le front militaire qui s’est constitué, mais il doit encore poursuivre sans relâche la lutte contre tout ce qui subsiste du pouvoir bourgeois démocratique ».

« La marche de la révolution est implacable », continue l’Union ; sa bêtise l’est tout autant, hélas, car dès octobre 1936, la situation était assez claire pour voir que l’État, surtout en Catalogne, restait debout et que la bourgeoisie s’incorporait les milices, le POUM, les anarchistes et se serait incorporé même les brouillons de l’Union s’ils avaient représenté quelque chose en Espagne.

La seule note originale, c’est que l’Union ne veut pas demander des avions à Blum. Les ouvriers doivent lutter contre leur propre bourgeoisie pour faire la guerre impérialiste en Espagne !

En janvier 1937, l’Union s’aperçoit que l’on étrangle la révolution d’Espagne et la voilà qui part en guerre contre les anarchistes. On va discuter sur la question de l’État. Spontanément elle reprend à son compte le mot d’ordre du POUM : le pouvoir aux comités d’Alliance Ouvrière. Ainsi le problème de l’État est résolu ! Décidément, l’Union qui ne peut vivre sans emprunter aux autres n’a pas de chance, car le POUM faisait de ce mot d’ordre la clé d’une Assemblée Constituante et la base de sa participation à l’État capitaliste. Mais cela n’a pas d’importance, n’est ce pas !

Le fait est que contre l’étranglement de la « révolution espagnole » l’Union mise sur la gauche du POUM : il faut qu’elle fasse un pas en avant vers la formation d’un parti révolutionnaire. Cette même gauche avec Andrade et les jeunesses restera pourtant jusqu’au-boutiste et luttera pour que Nin, chassé du gouvernement, puisse y reprendre sa place.

Notons ici que l’Union, comme les trotskistes, a deux mesures. En France, elle tourne contre la gauche SFIO et son cher Pivert ; mais, en Espagne, elle mettait tous ses espoirs dans la gauche d’un parti gouvernemental. Mais l’Union n’est pas à une contradiction près (les trotskistes belges appelleraient cela de la « dialectique marxiste ») et un autre échantillon de ce mode de penser nous est fourni dans le numéro 26 de l’ Internationale (février 1937). Dans une résolution, on y constate que : « en Catalogne, le gouvernement de la Généralité s’effaça d’abord presque complètement. Puis grâce à l’intégration dans le Conseil de la Généralité, de représentants de la CNT et de la FAI ainsi que du POUM, la bourgeoisie reprit les rênes du pouvoir, la dissolution du CC des milices écartant tout danger éventuel d’une destruction de l’appareil étatique ». Et, pourtant, en octobre 1936, on écrivait que l’État catalan avait été « remplacé ». S’il ne s’agissait que d’une confusion de mots, ce ne serait rien ; mais on connaît la polémique de Lénine contre les opportunistes sur quelques mots concernant l’État. En octobre, l’Union estime que l’État catalan n’existe plus et, en février, elle constate qu’il s’était « effacé » ; avec la complicité d’un parti dont elle sollicite l’autorisation d’assister à sa conférence internationale. Pour des « marxistes », l’erreur n’est pas minime et elle permit d’espérer de grandes choses lorsque l’Union examinera de la même façon la situation en France. Ajoutons que ces profonds écrivains se sont bien gardés de communiquer leur « rectification » à leurs lecteurs (encore par modestie !). Ah ! Mais il y a le problème des milices. Si elles n’avaient pas été dissoutes, on pouvait encore espérer détruire l’appareil d’État. Mais quel danger pouvait présenter le Comité Central des milices que l’on a dissout sans effort ! C’est lui-même qui a reconnu que son fonctionnement était inutile dès lors qu’anarchistes et poumistes étaient dans les ministères.

Après les journées de mai à Barcelone, l’Union se raccroche aux Jeunesses du POUM, et de la CNT : son dernier carré ! Cette fois-ci, elle donne des conseils concernant la destruction de l’État bourgeois, mais il est bien tard. D’ailleurs, l’Union est toujours pour la lutte pour la révolution tout en menant la guerre antifasciste à fond.

Mais les événements de Chine vont arriver et l’Union, avec d’autres communistes de gauche (vieux guerriers d’Espagne), se rappelleront les écrits de Rosa Luxemburg. Doctoralement, l’on nous apprendra qu’il n’y a plus de « guerres nationales », mais seulement des guerres antifascistes type espagnol. Les « communistes de gauche », sont contre le soutien de Tchang Kaï-Chek, mais pour la lutte avec la République contre Franco.

Nous ne prêterons aucune importance aux dissertations des amateurs de l’Union sur la guerre sino-japonaise, car tout cela manque de sérieux. Probablement la position envers la Chine provient d’un emprunt que l’Union fait à un autre groupe, afin d’éviter les douleurs de l’enfantement politique. Sur un seul problème il semblerait qu’un pas en avant ait été fait. L’Union est contre la défense de I’U.R.S.S. Mais ici encore, ses élucubrations sur les castes prouvent qu’il ne s’agit pas d’un effort idéologique pour comprendre et tenter de résoudre un problème gigantesque, mais d’une mauvais traduction de « communiste de gauche » d’autres pays qui se sont spécialisés dans les écrits pour Académies Communistes et qui contemplent, du haut de leur tour, les problèmes de la lutte des classes.

Sur bien des problèmes encore (et particulièrement sur les dernières trouvailles syndicales de l’Union) nous pourrions continuer notre examen, mais cela est parfaitement inutile. Un fait est clair : ce groupe est en dehors de la réalité et ne représente absolument rien. Plutôt il disparaîtra et mieux cela vaudra pour ses militants qui doivent bien avoir d’autres préoccupations que de vivoter dans un cercle sans issue.

Nous continuerons l’examen d’autres groupes, avant de tirer nos conclusions, dans le prochain numéro de la revue.