Partidul Comunist Internațional

Bilan 25

Un mois après l’application des sanctions

Cinquante-et-un États en un mouvement concordant ont donc jeté l’anathème contre l’impérialisme italien, l’agresseur, le transgresseur des principes du Covenant de la Société des Nations que jadis Wilson fonda pour porter la paix au monde et que Lénine qualifia de Société des Brigands.

Notre position est connue au sujet des sanctions : ou les conditions existent pour le déclenchement immédiat de la guerre mondiale et alors les sanctions sont les premiers actes de cette conflagration ; ou bien les prémisses pour le conflit international n’existent pas encore et alors les sanctions ne sont que fumisterie, propagation intensive de gaz asphyxiant les cerveaux des ouvriers afin que l’entreprise de Mussolini se poursuive dans les meilleures conditions possibles et sans toutefois se heurter à des mouvements du prolétariat au sein duquel les partis socialistes et centristes font croire que le bastion de la paix est bien la société genevoise édictant la mise hors la loi de l’agresseur italien.

Au sujet de l’appréciation de la nature même de l’entreprise italienne en Abyssinie, deux opinions existent au sein de notre fraction. Les uns insistent sur le caractère particulier de cette guerre qui ne peut être assimilée à une entreprise coloniale. Ils se basent sur le fait que le capitalisme italien qui a été à l’avant-garde dans l’oeuvre d’étranglement du prolétariat (la seule force capable de s’opposer à la guerre) est forcé de prendre la tête au sein des forces impérialistes pour le déclenchement de la guerre et insistent sur la maturation des conditions économiques et politiques dans les autres pays également pour en conclure que le conflit italo-abyssin représente le prologue de la guerre mondiale, cette dernière pouvant suivre dans l’espace de quelques mois ou d’un laps de temps qui peut être plus long sans toutefois qu’il soit possible qu’une solution de continuité intervienne entre la première manifestation de la guerre et celles qui suivront. Les autres opinent que l’entreprise en Abyssinie se déroule alors que les conditions pour la conflagration internationale n’existent pas encore et en retrouvent la source dans la situation italienne et surtout dans les nécessités du fascisme pour en arriver à conclure qu’un compromis interviendra entre les belligérants apparents et réels.

La différence dans l’appréciation de la situation actuelle n’est que d’ordre secondaire : de perspective, alors que l’accord est total pour ce qui concerne les positions politiques à défendre : l’opposition résolue non seulement à la Société des Nations, mais aussi au choix entre l’impérialisme italien et le régime du Négus qui se relie à une solidarisation avec ce dernier et le boycottage de l’Italie. Et c’est bien dans l’aspect politique que se trouve l’essentiel.

Examiner la situation, un mois après l’application des sanctions, signifie non seulement vérifier la situation des classes capitaliste et prolétarienne dans leur expression mondiale, mais aussi constater à quel point sont arrivés les États impérialistes dans la formation des fronts qui s’opposeront dans le carnage mondial.

Pour ce qui est de la situation des classes, nous assistons à l’épanouissement progressif d’une politique qui embrasse les pays sanctionnistes aussi bien qu’anti-sanctionnistes en y comprenant évidemment la Russie Soviétique elle-même. Lors des discussions de Genève, nombreuses furent les divergences mais, à la fin, l’accord se réalisa sur une sorte d’échelle débutant par les mesures les moins graves pour atteindre des formes toujours plus fortes, dans le soi-disant but de priver l’Italie des moyens indispensables à la poursuite de la guerre. En réalité, la graduation dans l’application des sanctions répondait au double but de tâter le pouls de la classe ouvrière aussi bien que de permettre la formation des alliances entre les États capitalistes. Car nous croyons devoir nous dispenser de la nécessité de le démontrer : le bloc des cinquante-et-un États du monde entier se coalisant contre l’Italie fait partie des échafaudages trompeurs de la social-démocratie, mais tout le monde comprend fort bien que le capitalisme italien, que Mussolini, lève la voix uniquement parce qu’il peut se baser sur des appuis solides, qu’il trouve non seulement dans les fissures existant entre les principaux États sanctionnistes (Angleterre, France, Russie) mais aussi et surtout dans l’alliance avec d’autres États se dirigeant, eux aussi, vers la constellation dont fera partie l’Italie, États qui peuvent fort bien se trouver à l’intérieur ou à l’extérieur du front sociétaire et sanctionniste. Le capitalisme italien, tout comme le capitalisme des autres cinquante États, tout comme la Russie Soviétique, sait où il va et ne se jette nullement à la dérive. La situation n’est nullement éclaircie sur le front inter-impérialiste et les premières escarmouches dans cet ordre, en Europe Centrale, ne permettent pas encore d’entrevoir les deux fronts qui s’opposeront demain. Ce qui apparaît d’une façon certaine et décisive c’est la reconstitution des alliances ayant pour but non pas la défense de l’État au sein de l’institution genevoise, non l’établissement d’un traité ouvert à toutes les autres puissances, mais des objectifs se dirigeant nettement contre les visées d’autres États. Les discussions et les positions qui vont être prises au sujet du pétrole vont permettre une délimitation bien plus nette des constellations et fort probablement, à ce moment, le bloc des cinquante-et-un États sanctionnistes s’effritera pour faire place à une coalition autour des deux puissances qui s’affrontent actuellement : de l’Italie et de l’Angleterre.

Pour ce qui concerne plus particulièrement la classe ouvrière, nous pouvons affirmer que le fil s’étend sur le monde entier : les sanctions ont permis au capitalisme mondial de relier solidement autour de lui les ouvriers de tous les pays : ici sous le drapeau de l’antifascisme et en vue de châtier l’agresseur ; en Italie sous le drapeau de la lutte et de la guerre pour la justice, au nom de la nation prolétarienne que serait l’Italie se voyant frappée par ces mêmes puissances à l’aide desquelles elle serait venue en 1915. Les ouvriers italiens, bien qu’ils se trouvent dans l’impossibilité de connaître exactement les positions des partis centriste et socialiste qui sont inexistants en Italie, malgré toute la réclame qu’ils font à l’étranger sur le travail qu’ils développeraient dans la péninsule, sont toutefois au courant de la position „sanctionniste” qu’ils défendent à l’étranger. Les ouvriers italiens sont donc mis devant le choix de l’impérialisme italien ou de celui de l’Angleterre qui essaye de se dissimuler au travers de la Société des Nations. Ce n’est pas un dilemme de classe qui est posé devant le prolétariat italien, dilemme qu’il pourrait enfourcher malgré les terribles difficultés actuelles, mais un dilemme entre deux forces impérialistes et il n’est nullement étonnant qu’empêché du fait de la politique contre-révolutionnaire de ces deux partis d’entrevoir leur chemin propre, forcés de faire un choix, ils se dirigent vers l’impérialisme italien, car dans les défaites de ce dernier, ils voient compromises leurs vies, la vie de leurs familles, aussi bien d’ailleurs qu’ils voient s’accentuer le danger d’une plus forte aggravation de leurs conditions de vie. De plus, une fois forcés d’entrer dans le domaine du „choix”, les ouvriers finiront par admettre que la thèse de Mussolini n’est pas fausse quand il affirme que la sanction elle-même est une profonde „injustice” car le pays détenant toutes les matières premières indispensables à la guerre pourrait demain se passer de toutes les décisions genevoises qui s’abattent sur l’Italie à cause de la situation injuste qui lui fut faite à Versailles. Demain peut-être, quand leur oeuvre sera arrivée à maturation et que les conditions pour la guerre mondiale se seront présentées, nous verrons centristes et socialistes consommer l’acte extrême de leur trahison en se basant sur l’opinion qu’affirmeront à ce moment les ouvriers étourdis par la vague chauviniste. Mais alors aussi nous assisterons aux fruits d’une politique qui, au travers des sanctions, de l’approbation et de la revendication des sanctions contre l’agresseur, a commencé par brûler les derniers voiles et à se révéler pour ce qu’elle est : une force de tout premier ordre au service de la cause du capitalisme mondial.

À la confusion des problèmes monétaires les ouvriers français opposeront leur front de classe

S’il fallait un seul indice pour marquer l’extrême état de faiblesse du prolétariat français, il suffirait d’indiquer les „graves” débats parlementaires de ces derniers jours où, avec le sort du cabinet Laval s’est joué le „sort de la France”. C’est au Parlement que la grande attaque du Front Populaire s’est déclenchée et c’est sur cette arène de duperie que les „grands” ténors de la politique française ont débattu les thèses de la „déflation”, de la „dévaluation”, les mirages socialistes et centristes sur l’accroissement du pouvoir d’achat des consommateurs. Voilà donc les objectifs suprêmes du Front Populaire : déplacer l’attention des ouvriers du terrain concret de leurs revendications pour la reporter sur les tréteaux de la foire démocratique où les ouvriers entendront des polémiques savantes dont ils ne comprendront goutte. L’équilibre du budget, „l’humanisation” des décrets-lois de Laval, la déflation, la dévaluation, autant de discours dont l’essentiel se ramène toujours à des attaques de classe contre les travailleurs. Mais cela ne signifie pas que tous ces éléments n’aient pas un caractère particulier : il ne s’agit donc pas de les écarter d’une façon simpliste, mais de les ramener sur le front réel où se joue le sort des classes.

Quel est l’élément fondamental de l’expérience monétaire belge ? Un économiste catholique, M. Baudhuin, l’a mis clairement en évidence. Ou l’on continuait la politique de déflation du gouvernement Theunis jusqu’à réduire encore de 20 à 30 % les conditions de vie des ouvriers, ou l’on effectuait la dévaluation en réduisant l’encaisse métallique dans ces proportions. Ce qui décida la bourgeoisie belge c’est certainement le dilemme devant lequel elle se trouva : anéantir les organisations de classe du prolétariat par une vive attaque ou détruire des capitaux thésaurisés. Elle put atteindre ses objectifs contre le prolétariat tant sur le terrain économique que social par des manoeuvres monétaires dont la social-démocratie servit de couverture. C’est le capital financier, les grandes banques, qui prirent l’initiative de cette mesure de classe afin de maintenir le rendement des capitaux accumulés et contribuer ainsi à incorporer le prolétariat à la classe dont il est le représentant qualifié dans la société capitaliste.

Sans même examiner les autres pays survivants du bloc or (Hollande, Suisse), la situation en France n’est pas identique à celle de la Belgique. La „déflation” de Laval, continuant l’oeuvre de Doumergue et Flandin, a très sérieusement atteint le prolétariat, mais une dévaluation y est cependant encore possible malgré les difficultés considérables qu’elle peut entraîner en France. N’oublions pas qu’il s’agit du pays de l’emprunt public, des petits rentiers, de l’usurier des pays balkaniques.

De toute façon, la situation nous paraît consister dans le dilemme suivant : ou nous vivons une phase qui mène immédiatement vers la guerre et, alors la dévaluation pourrait être remplacée par cette destruction de capitaux et d’ouvriers, ou bien les circonstances de la situation internationale feront passer la France par la phase de la dévaluation monétaire. Ce qui est certain, c’est que la bourgeoisie ne sait pas encore le chemin qu’elle suivra, si c’est Laval ou le Front Populaire qu’elle chargera de défendre ses intérêts, ce qui d’ailleurs est secondaire. Dans notre première chronique, nous posions le problème : sommes-nous à la veille d’une modification de la situation ? Nous le présumions en faisant néanmoins remarquer que la modification essentielle s’était cependant déjà opérée avec les décrets-lois réglementant les manifestations publiques, les premières mesures contre les ligues – en réalité contre le prolétariat – la position du Front appelant les ouvriers à réclamer des mesures aussi bien contre les ligues que contre eux. Les radicaux, dont l’interpellateur de mardi 10 décembre, M. Rucart, sont très précis à ce sujet. Il s’agit d’interdire toutes les organisations de guerre civile, aussi bien de droite que de gauche et ce, qui plus est, d’interdire les réunions privées constituant un danger pour la République. Apparemment tout cela porte sur les organisations des Croix de Feu, mais en réalité il faut y voir des mesures de militarisation de la vie civile, desquelles le Front Populaire est le plus ardent partisan, dirigées contre le prolétariat.

Enfin, il convient encore de mettre en évidence le fait suivant : le front populaire a frappé le prolétariat dans sa volonté de lutte aussi profondément que n’aurait pu le faire la violence fasciste. Les ouvriers acclameront demain les mesures contre les ligues – si éventuellement la Chambre les adoptent – bien qu’elles soient dirigées contre eux et peut-être bien contre les tentatives clandestines d’ouvriers révolutionnaires pendant la période de guerre. Les réunions „privées” portant atteintes à la République seront également frappées, disent les radicaux appuyés par le Front Populaire. Ne retenons donc que la substance des choses et non leur forme : en France le Front Populaire, qui n’est pas le fascisme, en a rempli la fonction de classe. Et que Laval reste au gouvernement ou qu’un gouvernement de „gauche” lui succède, qu’il y ait dévaluation ou la continuation de la déflation. Les cartes sont jouées et le capitalisme marque des points.

Ainsi, au point de vue politique, la situation française est plus avancée que ne l’était la Belgique avant la dévaluation. C’est sous son signe que le prolétariat qui pourtant avait été rassemblé derrière le Plan de Man, mais qui cependant menaçait de déclencher des batailles de classe, se désagrège alors que les socialistes agitaient le mythe de la rénovation nationale. C’est dans la puissance économique même de la France qu’il faut trouver l’explication de cette différence entre les deux pays. Malgré cela nous sommes à un carrefour des situations, le tout est de savoir si c’est la situation internationale qui tranchera l’indécision dans la direction de Laval ou si, après la discussion sur les ligues, s’effectuera une manoeuvre de dévaluation avec toute la parade de gauche nécessaire. Un élément est cependant déjà significatif : lors des discussions parlementaires la majorité des députés radicaux qui, à Wagram, tempêta contre l’oeuvre de Laval, s’est rangée derrière lui, après l’incartade de la commission des Finances, qui n’était qu’un symptôme plutôt passager de leur opposition à la „déflation”. Demain, si les intérêts du capitalisme l’exigent, ils paraderont au nom de la défense de la République avec socialistes et centristes pour couvrir de nouvelles manoeuvres.

Ce qui paraît acquis, c’est bien le fait que même si la politique actuelle de Laval, de „baisse du coût de la vie”, de compression des salaires et de dégrèvements fiscaux (à l’avantage des capitalistes) se poursuit, ou si c’est l’autre politique de la dévaluation qui débutera, les mesures sont prises, seront renforcées après le débat sur les ligues, pour immobiliser les ouvriers, empêcher des rassemblements vraiment de classe et dirigés contre la bourgeoisie. Et la droite bourgeoise, les gauches, les socialistes, les centristes qui s’affrontent avec tant de sérieux pour brouiller la tête des ouvriers avec des problèmes monétaires qui ne sont que des instruments de manoeuvre de la machine économique de la bourgeoisie, tous se retrouveront derrière les coulisses pour étrangler, au son de la Marseillaise et pour la défense de la République, le prolétariat et ses organisations de classe.

Le capitalisme français évolue vers la guerre impérialiste, telle est la signification des données du dilemme monétaire que l’on pose aujourd’hui en France pour étouffer jusqu’aux traces du front où luttent les classes.

Les réfugiés italiens dans la Russie Soviétique

Nos lecteurs connaissent le cas Calligaris dont nous résumons ici les termes essentiels, en faisant un vif appel aux groupes communistes des autres pays pour qu’ils s’efforcent d’en soulever l’importance auprès des ouvriers. Après cinq années de déportation en Italie, il s’évade et aussitôt arrivé à l’étranger, il accepte la proposition qui lui est faite par les dirigeants centristes italiens de se rendre en Russie, afin de constater de visu la réalité dans ce pays et en retirer des conclusions politiques pour la lutte prolétarienne à laquelle Calligaris a dédié sa vie. Ce qui était un besoin de connaître chez Calligaris représentait en même temps, pour les centristes, une tentative de bonne affaire. Ces derniers, connaissant les opinions de Calligaris, qui a toujours milité dans la gauche du parti italien, escomptaient pouvoir indirectement miner sa conscience politique et l’attirer dans un guet-apens : après une série ininterrompue de souffrances Calligaris se serait sans doute laissé emporter par le besoin de repos et de tranquillité, dont la satisfaction n’aurait été possible qu’au travers d’une capitulation politique. Le marché ne réussit pas et Calligaris, à l’encontre de bien d’autres militants, resta fidèle à ses conceptions. Alors, sous l’instigation du centrisme italien, les autorités soviétiques commencent leur œuvre de persécution. C’est d’abord un ex-anarchiste acheté par le centrisme et récemment acheté par le fascisme, Baldini, qui amorce une campagne de diffamation, c’est ensuite – à l’occasion du meurtre de Kirov – l’arrestation se terminant par une condamnation à quatre années de déportation en Sibérie.

Les centristes italiens, dans une de leurs réponses à la campagne menée par notre fraction, ont produit une lettre de Calligaris où celui-ci rétracte ses affirmations politiques antérieures et – avec un cynisme qui le dispute au bourreau fasciste – ont affirmé qu’enfin le tout se réduisait à ceci : Calligaris avait été envoyé travailler en Sibérie, où, bien évidemment, il vivait en des conditions parfaitement „socialistes”. Mais s’il était vrai que Calligaris avait abandonné réellement ses conceptions politiques pourquoi donc ne le libérait-on pas ? Pourquoi ne pas lui permettre d’aller travailler en une autre localité où au moins ses conditions de santé n’auraient pas été mises en grave danger ? Mais les marchands d’hommes que sont les centristes connaissent leur métier et savent qu’il est possible de faire parler, pour un instant, les souffrances d’un homme que les persécutions ont doté d’une maladie terrible ; ils savent bien qu’on peut amener Caligaris à une déclaration politique qui semble être une planche de salut, mais qu’il est absolument impossible de tuer en un militant cette force inébranlable qui est la dévotion à la cause prolétarienne et que, demain, Calligaris aurait repris sa place parmi les militants communistes. Voilà pourquoi, malgré la lettre du mois de mars dernier, Calligaris n’a pas été libéré. Voilà pourquoi sa situation en Sibérie devient de plus en plus meurtrière.

Mais le cas Calligaris n’est nullement un cas individuel et d’autres réfugiés politiques italiens se trouvent en une situation analogue en Russie (en majeure partie il s’agit d’anarchistes). L’un deux, Petrini, qui fut condamné à 22 ans de prison en 1924 en Italie, à bout de souffrances, vient de demander aux autorités italiennes d’être ramené en Italie afin de comparaître à son procès tout en sachant que ce dernier pourra se conclure par une forte condamnation. Petrini s’est donc retrouvé devant ce choix : ou bien continuer à vivre en Russie, dans l’impossibilité absolue de lutter pour ses idées, ou bien réintégrer les prisons italiennes ou du moins il aura la possibilité de parler avec ses camarades de cellule, de s’entretenir avec eux des problèmes politiques qui lui sont chers. Les anarchistes ont justement qualifié d’extradition le départ de Petrini de la Russie. En effet, si les conditions juridiques de cette extradition ne sont pas remplies, par contre, au point de vue politique, il s’agit bien d’une extradition, car „le pays du socialisme” a mis Petrini devant la nécessité de lui préférer les prisons fascistes. Les centristes italiens ont attendu quelque temps avant de répondre et, enfin, ils se sont décidés à répéter un vieux cliché : les anarchistes préfèrent lutter pour Petrini même si cela devait porter atteinte au Front Populaire ; ergo, ils sont des supports du fascisme. D’autre part, Petrini est un espion fasciste comme cela aurait été prouvé depuis des années à cause de ses visites au Consulat Italien de Moscou. À quoi nous répondons : si le Front Populaire peut être menacé quand est présenté le cas d’un réfugié politique en Russie, cela prouve que ce soi-disant organisme d’action antifasciste est, en effet, un instrument de la contre-révolution capitaliste. Secondement. Si Petrini était un espion, eh bien ! Pourquoi se serait-on dépêché de le consigner à l’Italie au lieu de le châtier dans „le pays du socialisme” ?

Aujourd’hui Petrini est dans les prisons fascistes et Mussolini peut se servi du cas de cet anarchiste pour dire aux ouvriers que le régime fasciste n’est tout de même paas l’enfer que l’on croît, puisqu’il y a des ouvriers qui arrivent à préférer ses prisons au pays du socialisme. Il n’est pas exclu que la manœuvre de Mussolini arrive jusqu’à sa dernière limite et que Petrini ne soit même pas condamné à des peines très fortes. Et par après, nous entendrons, à coup sûr, les centristes crier : voilà, la preuve est faite qu’en dehors de nous, il n’y a que fascisme. Et le jeu macabre se poursuivra alors dans les meilleures conditions : d’un côté les centristes, qui persécutent les militants prolétariens, de l’autre les fascistes qui aident cette manœuvre en ne se déchaînant pas contre des prolétaires qui ne représentent pas un danger immédiat. Entre temps, les ouvriers marcheront de défaites en défaites et en Russie, l’Armée verra introduire le nouveau grade de maréchal alors que le rétablissement du change du rouble avec les monnaies des autres pays, donnera le coup de grâce au monopole du commerce extérieur.

Le cas de Petrini, celui de Calligaris, les cas d’autres réfugiés (dont il ne nous est pas encore possible d’indiquer les noms), puisqu’il s’agit d’émigrés politiques d’une cause à laquelle les ouvriers sont particulièrement sensibles, ces cas peuvent fournir une occasion favorable pour soulever devant le prolétariat le problème bien plus étendu des autres victimes de la répression centriste en Russie. Au surplus, dans le domaine politique, leur signification acquiert une importance exceptionnelle et c’est pour cela que nous croyons devoir engager les autres groupes communistes à soulever cette question parmi les prolétaires qu’ils influencent au sein des organismes syndicaux. Il ne s’agit évidemment pas d’opposer à toutes les initiatives prises en faveur des victimes de la répression capitaliste, les noms de Calligaris, Petrini et des autres persécutés en Russie, en courant ainsi le risque de déterminer l’effondrement de toutes les campagnes entreprises avec la participation des centristes. Le devoir des communistes est de ne jamais compromettre la moindre action dans ce domaine, mais le devoir des communistes consiste aussi à soulever la nécessité de lutter contre la persécution en Russie à d’autres occasions que celles destinées à des manifestations en faveur des victimes en Italie, Allemagne, etc.

Faire apparaître au travers du fracas des différents Fronts Populaires les noms des victimes de la répression centriste signifie réaliser une des conditions indispensables pour la reprise de la lutte prolétarienne : nous ne devons pas faillir à ce devoir impérieux.

Les Centristes escomptent la condamnation de Beiso

Il nous revient que les centristes ont décidé de se porter partie civile dans le procès qui va avoir lieu contre Guido Beiso, qui tua le fonctionnaire Mantanari après que ce dernier s’était refusé, soit de fournir la preuve d’une accusation de provocation parue dans la presse centriste, soit de la démentir. Blessé dans sa dignité, Beiso, emporté par l’énervement, tira sur Montanari, qui devait succomber presque aussitôt. Les centristes, dont les procédés ont conduit Beiso à commettre ce geste que nous nous sommes refusés, dès le premier moment, de juger selon des critères juridiques, les centristes, par contre, veulent s’appuyer sur tous les méandres de la législation bourgeoise afin d’obtenir une condamnation qui signifierait libre-parcours à leurs méthodes consistant à user des plus basses calomnies contre des prolétaires et à les traiter de provocateurs chaque fois qu’ils s’opposent à leur politique. Cette condamnation devrait aussi signifier que les ouvriers devront désormais se résigner à être la proie des bonzes centristes. Voilà pourquoi le centrisme se porte partie civile et cela afin de prouver, ni plus ni moins, la préméditation du geste de Beiso.

Dans l’émigration italienne, ce sont les maximalistes qui se sont opposés à la manœuvre centriste, et notre fraction, qui lutte contre les décisions du Front Populaire au sein duquel les éléments qui connaissent la vérité se garderont bien de la déclarer ouvertement de crainte de menacer la cohésion de l’entente centriste-réformiste. Beiso va donc se trouver en face des juges, alors qu’autour de lui les dirigeants des partis socialiste et centriste, indirectement ou directement, feront tout leur possible pour dresser un barrage qui permettra une lourde condamnation. Les ouvriers des autres pays qui, tout comme ceux de l’émigration italienne, ont été l’objet des mêmes manœuvres et insultes contre lesquelles Beiso a riposté par un acte d’irritation fort explicable, ces ouvriers laisseront-ils condamner Beiso ? Les groupes communistes des autres pays sont alertés par notre fraction afin qu’ils permettent à Beiso de réaliser les meilleures conditions pour sa défense lors du procès prochain où les centristes se portent partie civile dans l’espoir de voir valider l’œuvre de massacre des consciences prolétariennes qu’ils développent dans tous les pays.

L’unité syndicale et les fractions

L’analyse de la situation doit, évidemment, partir de ce qui est et non d’hypothèses ou de conjectures politiques. Dans la résolution publiée dans le n° 9 de „Bilan” sur la France, notre fraction s’est inspirée de cette considération : sans vouloir se lier les mains soit par une perspective de fascisme imminent, soit par une perspective du maintien de la démocratie bourgeoise amendée bien que, déjà, cette seconde éventualité parusse la plus probable, nous voulions enregistrer, politiquement l’évolution des événements en France et surtout marquer les positions autour desquelles le prolétariat devait se rassembler pour poursuivre sa lutte dans l’un et dans l’autre des cas.

Aujourd’hui, le problème se présente tout autrement. Il ne s’agit plus de perspectives, mais d’éléments de faits ; il n’est plus question de rassembler les ouvriers contre l’une ou l’autre manœuvre capitaliste, mais d’examiner l’action prolétarienne, ses formes, sa substance dans une période qui a mis à nu la fonction définitive de certaines forces sociales qui agissent au nom des intérêts bourgeois. Après les répercussions de la déclaration de Staline en France, les manifestations du 14 juillet, la constitution d’un front populaire avec les radicaux et, enfin, l’unité syndicale pour l’étranglement du prolétariat, on ne peut vraiment plus se permettre une seule hésitation quant à la signification profonde de ces événements sous peine de devenir un pion de manœuvre des confusionnistes, agents de la bourgeoisie. Il faut donc partir d’un point acquis et compléter dans ce sens la résolution de la C. E.

La France, après l’Angleterre, prouve que l’avènement du fascisme n’est pas le fait d’une fatalité mystérieuse, mais la conclusion capitaliste à des rapports donnés entre les classes, rapports qui n’expriment eux-mêmes que l’état d’évolution des contrastes économiques et sociaux qui sont à la base du régime capitaliste. Les grandes puissances métropolitaines, vieilles démocraties bourgeoises arrivées les premières au pouvoir, ont traversé l’après-guerre sans secousses de classes, grâce à leur position prédominante à Versailles, à leurs vastes empires coloniaux, amortisseurs de l’économie métropolitaine. Même la crise économique n’a pas apporté, dans ces pays, des troubles graves nécessitant des manœuvres capitalistes d’envergure. Il est vrai que, la première, l’Angleterre s’est engagée dans le chemin des manœuvres monétaires et, qu’en France, eut lieu la secousse du 6 février 1934. Mais ce sont là, plutôt, des éléments qui caractérisent la force impérialiste de ces pays où les nécessités de la crise économique, de la phase de dépression permanente d’un système condamné, peuvent s’exprimer par des manipulations monétaires qui renforceront le capitalisme anglais par l’aggravation de l’exploitation de millions d’indigènes et le morcellement d’un prolétariat métropolitain corrompu jusqu’à la moelle ; ou, au travers de scandales financiers qui permettront au capitalisme français de concentrer l’attention des ouvriers autour de ceux-ci, alors qu’il passera à la constitution d’un gouvernement d’Union Nationale pour éliminer les travailleurs de leur chemin spécifique de classe. Il est faux de considérer le fascisme comme le fruit d’une situation économique donnée. Mais même en acceptant ce critère, il faudrait quand même admettre que les capitalismes anglais et français possèdent, sur ce terrain, infiniment plus de possibilités de manœuvres que n’en possédât l’Italie ou l’Allemagne, ce qui rend toute possibilité d’analogie vaine. Mais ce critère, nous ne l’acceptons pas, parce qu’il s’agit d’une notion unilatérale et, de ce fait, non-marxiste. Certes, les explosions sociales sont le fait de rapports économiques donnés, mais il faut qu’elles puissent s’exprimer dans une direction donnée, conforme aux buts historiques du prolétariat et non qu’elles soient dévoyées et étouffées – ce qui est le cas en France – pour être finalement reconduites vers la consolidation du régime capitaliste. C’est la rupture du front des classes, en Italie, en Allemagne, l’impossibilité de donner aux explosions manifestement révolutionnaires des ouvriers un débouché capitaliste, du fait du dénuement économique de ces impérialismes, qui a motivé l’intervention des bandes armées du fascisme. Et pour nous occuper de la France, ce sont là des éléments que nous ne retrouverons à aucun moment de son évolution. Ni dans l’immédiat après-guerre, ni surtout le 6 février, dont la résolution de la C. E. a marqué suffisamment la signification pour que nous n’ayons pas à y revenir longuement ici.

Par contre, nous verrons le centrisme passer la barricade après la déclaration de Staline, la constitution d’un large front populaire pour la défense de la république démocratique et, enfin, toutes les attaques frontales de Laval contre le prolétariat immobilisées par socialistes et centristes. La période de Flandin et Laval en France, la persistance du gouvernement national Baldwin en Angleterre, qui sont les périodes où le prolétariat s’est vu balayé du terrain politique et où il s’est dissout au sein de la „Nation”, nous permettent de formuler, d’une façon catégorique, que ces pays entreront dans la guerre sans connaître le fascisme.

Il s’agit maintenant de voir comment on aborde l’évolution de la situation française et comment elle se déroula réellement. Si le 6 février signifie quelque chose, c’est exactement le contraire de ce que l’on veut y voir. Il n’eut pas pour conséquence le développement de bandes fascistes, mais fut à l’origine de la formation du front commun qui se développa progressivement jusqu’à entraîner de forts contingents d’anciens combattants pendant que la droite, portée au pouvoir brusquement, pratiquait le chantage fasciste pour faire passer dans le calme ses mesures économiques. Dès lors, il s’agissait, non de rivaliser de zèle avec les antifascistes socialistes et centristes, formant comités sur comités ou de se lancer dans de profondes digressions sur les milices syndicales, mais bien d’appeler les masses à lutter contre la seule réalité présente – sans préjuger, évidemment, de l’avenir – : les mesures du gouvernement démocratique de Doumergue d’abord, de Flandin ensuite, et enfin, de Laval.

Aucun groupement français n’a posé justement les problèmes fondamentaux du mouvement prolétarien, parce que même ceux qui prétendaient vouloir aller de l’avant, restèrent prisonniers de vieilles formules creuses. Au sujet du problème du fascisme, ce fut une erreur que d’inventer une opposition de principe entre lui et la démocratie bourgeoise en rejetant a priori que cette dernière puisse évoluer jusqu’à remplacer la nécessité du fascisme. Certes, il ne s’agit pas ici d’un problème de volonté, d’actes que la bourgeoisie française pouvait ou non réaliser, mais de toute une structure sociale non travaillée par des éruptions et qui enfanta irrésistiblement cette manœuvre démocratique. Il était juste de dire que, dans la phase contre-signée par l’écrasement du prolétariat allemand et de l’entrée de la Russie dans la S.D.N., la période d’un écrasement mondial du prolétariat s’ouvrait et que le capitalisme allait frapper en France. Mais il était faux de faire d’une forme de domination capitaliste un épouvantail mondial, alors que c’était la substance de ces nouvelles situations qu’il fallait retenir : une attaque mondiale du capitalisme en vue de l’écrasement des ouvriers dans tous les pays.

Pour la question syndicale, notre résolution disait : „l’importance qu’il faut attribuer actuellement à la question syndicale, en France, découle de la situation qui ne pose pas momentanément le problème du pouvoir devant la classe ouvrière”. Il fallait donc rassembler les masses autour de leurs revendications immédiates, attaquées non par le fascisme, mais par les gouvernements démocratiques et ainsi préparer la voie pour des batailles plus générales. Nous partions de la situation qui voyait se déclencher l’attaque capitaliste et le reflux prolétarien et c’est dans ce sens que nous préconisions la C.G.T. unique, la fusion entre C.G.T. et C.G.T.U. : mais sur la base d’un programme de luttes grévistes. Nous disions : „le mot d’ordre de l’unité syndicale est donc inséparable de la lutte pour la grève générale. Une unité se réalisant par le simple passage des syndicats de la C.G.T.U. dans ceux de la C.G.T., sans que cette poussée unitaire se rencontre avec une évolution des mouvements grévistes, représenterait un nouveau facteur de la démobilisation du prolétariat à l’avantage du capitalisme”. Aujourd’hui, l’unité syndicale est presque réalisée, à part certaines frictions entre les couches dirigeantes et appointées de la C.G.T.U. et C.G.T., mais elle parachève la plus grande défaite des ouvriers français. Depuis la Commune de Paris, la bourgeoisie démocratique a appris à vaincre les prolétaires plus surement qu’avec des fusils et des canons. Ce fut d’abord août 1914, aujourd’hui le 14 juillet, le 11 novembre et une unité syndicale toute à l’avantage des traîtres, où l’on veut étrangler la moindre tentative de lutte des travailleurs.

L’IMPORTANCE DE LA QUESTION SYNDICALE EN FRANCE

Il est certain que l’application du schéma des événements russes à la France conduit à la politique du 14 juillet, à l’alliance avec les radicaux, à l’appui à la république – avec les réserves de principe d’usage – bref, à la politique du front populaire. Cela prouve, non pas que ce schéma, appliqué par les bolcheviks, fut faux, mais bien que les conditions historiques sont de loin différentes. D’ailleurs, il y a bien des distinctions et d’oppositions entre les hypothèses, positions et proclamations que Lénine signa et tout le galimatias confusionniste des traîtres. Mais ce qui est évident, c’est que les perspectives politiques des groupes qui se réclament du prolétariat français s’inspirent, en grande partie, du schéma russe et des réminiscences de la grande révolution de 1789. Nous repoussons ces schémas parce qu’ils ne répondent pas à la phase mondiale de la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie. La révolution Russe vit la révolution prolétarienne dépasser et triompher des phénomènes propres à la révolution bourgeoise. Mais, incontestablement, dans ce milieu social arriéré, les bolcheviks triomphèrent, parce qu’ils furent les porte-voix de la conscience avancée du prolétariat mondial. La période de février à octobre 1917 appartient au passé et n’est que le choc de la révolution bourgeoise et prolétarienne. Il n’y a rien là, qui puisse servir comme élément progressif dans la lutte des prolétariats des pays démocratiques où la révolution bourgeoise est chose faite depuis de nombreuses, décades. Que l’on ne vienne pas avec des „Korniloviades” ou des théories d’appui à l’une force bourgeoise progressiste contre l’autre réactionnaire, a des fronts uniques avec la social-démocratie contre le fascisme en démontrant qu’en Russie, Lénine fit un compromis avec Kérenski contre Kornilov, etc. Il faut apprécier la lutte des prolétariat dans les pays capitalistes selon d’autres critères et considérer la phase mondiale où règne partout l’impérialisme bourgeois qui se dresse solidairement, de la droite à la gauche, contre le prolétariat. La Russie est vraiment le dernier pays où les circonstances de la révolution bourgeoise ont pu être exploitées palr et au profit du prolétariat. Les événements chinois de 1927, déjà, ont prouvé que dans des secteurs économiquement et socialement arriérés, l’impérialisme mondial intervenait de concert avec la bourgeoisie nationale contre le prolétariat. Et en 1923, le décalque du schéma russe en Allemagne, dans un pays de démocratie bourgeoise hautement avancée, aboutit à une magistrale défaite prolétarienne. Aucune force sociale qui agit au sein de la société bourgeoise ne peut désormais être appuyée, soit même temporairement, par le prolétariat. Il se doit, conformément aux enseignements de l’après-guerre, d’agir sur des bases spécifiques de classe, contre toutes les forces capitalistes, qu’elles soient fascistes ou social-démocrates, ou centristes, en vue de porter atteinte au mécanisme de la société capitaliste, démocratique ou fasciste.

Historiquement, ce n’est pas le fait du hasard si en France, en Angleterre, ces pays classiques de la démocratie bourgeoise, se soient développées de puissantes organisations syndicales. C’est qu’après 1848, en France, avec Blanqui, les ouvriers français se sont dressés comme une force indépendante de classe contre laquelle libéraux, progressistes et réactionnaires bourgeois devaient s’unir. C’est qu’il y eut la Commune de Paris.

En Angleterre, c’est le puissant mouvement Chartiste, où la séparation avec les progressistes bourgeois se fit rapidement. Puisque vivant dans des sociétés bourgeoises, en opposition directe avec la bourgeoisie, dès lors que la question du pouvoir ne se posait pas, le prolétariat devait se regrouper sur un terrain de classe en vue de porter ses coups à la source du profit bourgeois, en vue de défendre ses conditions d’existence. C’est dans les Trades-Unions, les organisations syndicales de masses de France, d’Allemagne, que la bourgeoisie porta sa corruption afin de faire du rassemblement des ouvriers un pilier de la machine parlementaire bourgeoise. La signification de classe de l’apparition des syndicats de masse à l’époque de la IIe Internationale fut donnée par Luxemburg qui, sous l’influence de la révolution russe de 1905 d’abord, des grèves générales en Belgique ensuite, réagit contre l’opportunisme des chefs réformistes corrompus par la bourgeoisie et entrevit dans les syndicats des bastions du prolétariat desquels, sous le choc des événements ultérieurs, il aurait pu déchaîner de foudroyantes attaques contre le capitalisme. Mais l’opportunisme vint à bout du rassemblement des ouvriers dans leurs organisations syndicales et ce fut la débâcle de 1914. En France, l’anarcho-syndicalisme exprima cette poussée voulant s’opposer au parlementarisme pourri, à la prison démocratique, en faisant des syndicats, instruments de classe, les seules armes du prolétariat. Mais l’anarcho-syndicalisme n’exprimera qu’une poussée et non une tendance scientifique ne pouvant se constituer qu’au feu des luttes de classes, par l’analyse et la confrontation de tout le patrimoine prolétarien. Il ne sera donc pas un organisme politique agissant dans l’ambiance où s’effectuait, dans un sens ou dans l’autre, ce travail : la IIe Internationale. C’est pourquoi l’anarcho-syndicalisme sombrera dans la guerre et l’ après-guerre n’en verra que des débris.
Après les IIIe et IVe Congrès de l’I.C. la France se verra appliquer le même schéma que celui qui conduisit au 1923 allemand. Entretemps, la scission syndicale survint sous la pression des réformistes qui exprimaient ici la nécessité pour la bourgeoisie de diviser le prolétariat dans un moment où des rassemblements unitaires des ouvriers auraient pu compromettre sa reconstruction nationale. Ce fut une colossale erreur que d’accepter la scission alors que ne s’ouvrait pas, en France, une période de luttes révolutionnaires décisives : c’était mettre à la disposition de la bourgeoisie une organisation permanente de sabotage. Les communistes auraient dû accepter les plus durs sacrifices pour maintenir ou reconstituer l’unité ou lutter pour un front unique syndical. Mais l’I.C. partait à la conquête des masses avec le front unique inter-partis…

Au lieu de considérer que, dans l’après-guerre, la tactique communiste en France devait consister à sonner le ralliement autour d’organisations syndicales unifiées, autour d’un programme de revendications immédiates, nous eûmes la „bolchevisation”, le soutien du Cartel et un peu de cache-cache entre C.G.T. et C.G.T.U. Certes, la constitution de l’économie française, sa force, ses amortisseurs coloniaux, contribuèrent pour beaucoup à la faiblesse d’un prolétariat non secoué par des secousses économiques comme en Allemagne, en Italie. Mais malgré ces éléments, au cours de la période qui se clôture avec la stabilisation monétaire de Poincaré, dont les ouvriers firent les frais, des possibilités de lutte s’ouvraient pour un P.C. qui aurait appelé les masses à se regrouper autour des syndicats, qui aurait combattu avec acharnement le Cartel, qui aurait déployé une tactique s’inspirant des idées essentielles qui guidèrent le P.C., alors dirigé par notre courant – en Italie avec la fondation de l’Alliance du Travail. L’expérience italienne compte quand même pour quelque chose. Et, à ce sujet, il est certain que le front unique syndical entre syndicats réformistes, anarchistes et le syndicat indépendant des cheminots, constitué sous la pression communiste, permit non seulement une sérieuse résistance aux attaques capitalistes, mais réalisa en même temps qu’une position ferme du prolétariat devant le fascisme, un terrain où les travailleurs pouvaient évoluer vers les positions de la lutte communiste. Mais le parti italien s’était armé des thèses de Rome qui balayèrent le terrain du prolétariat, dénonçaient tous les rouages de la machine démocratique par une réfutation de principe de ses institutions, de ses forces sociales. Il délimitait cette vérité essentielle, entrevue d’ailleurs par Gorter, que le prolétariat, dans la société démocratique bourgeoise, ne pouvait compter que sur ses propres forces de classe et que la direction de ses efforts devait porter vers l’opposition irréductible à toutes les expressions de cette société. Là était l’élément progressif des nouvelles révolutions prolétariennes que les thèses des 3e et 4e Congrès étouffèrent.
C’est de cette considération que découle l’importance des syndicats quand n’existent pas de dispositions des masses vers des luttes révolutionnaires. Nous n’examinerons pas les conclusions – fausses à notre avis – que les Hollandais tirèrent de cet élément : la sortie des syndicats réformistes et la constitution de nouvelles unions basées sur les entreprises. Même aux mains des réformistes, les syndicats restent, pour nous, les endroits où les ouvriers doivent se rassembler et d’où peuvent surgir des élans de conscience prolétarienne balayant toute la pourriture actuelle. De toute façon, prôner le rassemblement des masses autour des syndicats signifie aussi leur indiquer que, momentanément, ils doivent frapper sur le clou des revendications immédiates afin de désarticuler l’étau oppresseur du capitalisme et riposter à son bourrage de crâne „populaire”. Si des mouvements se produisaient en dehors des syndicats, il faudrait, évidemment, les soutenir, mais en les dirigeants vers les obstacles qui font des syndicats des instruments de la bourgeoisie : la constitution de nouveaux organismes prolétariens ne pouvant être que le fait d’une phase ascendante du mouvement prolétarien.

Pour ce qui est de la France, l’axe de la situation est la question syndicale, pour peu que l’on pose justement le problème. Il s’agit de concentrer les masses dans des organisations syndicales uniques ayant un programme de résistance aux attaques capitalistes. Mais l’unité s’est faite sur la base du front populaire, antichambre de l’Union Sacrée et certainement dans un sens qui répond aux intérêts de la bourgeoisie. Lorsque nous préconisions l’unité syndicale, nous mettions à l’avant-plan un système de mots d’ordre pour les revendications partielles, en proclamant que son rejet ferait de l’unité une victoire de l’ennemi à laquelle, vu le rapport des forces, les communistes se soumettraient nécessairement sans préconiser : tel l’Union Communiste, hier le Congrès de Fusion, puis la fusion de fédérations, ou l’entrée sans conditions dans la C.G.T. Puisque nous partions d’une position, qui nous paraît correcte, quant aux relations entre partis et syndicats, nous plier à un état de faits dont nous rejetions toute responsabilité, revenait à vérifier les organes d’action des communistes au sein des syndicats, auxquels revenait le grand rôle de brandir le drapeau des luttes immédiates dans les assemblées syndicales. Mais, en France, on veut résoudre la question syndicale avant même de savoir ce que l’on veut politiquement. Au lieu de se délimiter politiquement et de tenter de formuler les éléments de la conscience de classe que le prolétariat français peut retirer de ses expériences et, sur cette base, d’intervenir de l’extérieur, au sein des syndicats, on renverse le problème : il faut résoudre la question syndicale, constituer des „gauches” et puis former le parti de demain. Mais le problème du rassemblement des masses dans des organismes unitaires, pose un problème de programme, et ce programme c’est un organisme restreint qui doit le formuler : un noyau communiste. Il faut donc épauler les revendications d’unité syndicale, de celui d’un programme de luttes et formuler en même temps la revendication centrale qui doit permettre aux syndicats d’enregistrer l’évolution de la conscience des masses : le droit des fractions.

PARTI, FRACTIONS COMMUNISTES ET SYNDICATS

En réalité, voilà comment auraient dû être abordés les problèmes de la lutte du prolétariat français. Le problème du parti est, en somme, celui de la formation d’un courant communiste qui résulterait des expériences effectuées par les ouvriers français au sein de la société démocratique et des luttes mondiales du prolétariat. Aujourd’hui, cela aurait signifié une disposition particulière d’un groupe communiste à délimiter, d’une façon principielle, les forces qui agissent sur l’arène politique, à se présenter comme un organisme agissant sur tous les terrains où vit le prolétariat, avec des positions indépendantes résultant de cette analyse d’ensemble. En considérant le parti comme seul organe pouvant embrasser tous les intérêts du prolétariat pour les fondre dans un objectif historique : l’érection d’une société nouvelle, on affirme aussi que le cerveau de la classe se trouve en lui, alors que les contrastes de la société capitaliste permettent l’élaboration idéologique des matériaux pour la lutte. En France, comme en Belgique, en Angleterre, l’endroit où ces contrastes qui frappent le prolétariat sont étouffés, se trouvent être les syndicats. C’est donc en leur sein que les communistes veulent agir – abstraction faite des éventualités d’éruptions spontanées des ouvriers en dehors et contre les syndicats – mais agir en tant qu’organisme historique qui sait et qui proclame que le syndicat ne peut être qu’un rassemblement organique des masses dont la substance est donnée par la période où agissent les ouvriers, mais qui ne peut leur donner le programme de leur libération. Le parti, sans fractions syndicales, signifie donner aux syndicats une fonction qu’il n’a et ne peut avoir sous peine de perdre sa nature et devenir une institution du type du parti. Par contre, l’intervention des fractions syndicales des divers partis au sein des syndicats, signifie permettre l’évolution de la conscience des ouvriers selon les événements, sans qu’existent les possibilités d’incorporation étatique des syndicats, tel que le danger apparaît aujourd’hui en France. Jeter les fondements d’un véritable groupe communiste en France, c’est donc donner au syndicat sa fonction réelle. Et, à ce sujet, nous repoussons catégoriquement toutes les conceptions syndicalistes qui veulent, par une modification structurelle des syndicats, en en faisant des syndicats d’action directe : les transformer en des organes spécifiques de la l’évolution communiste.
Le seul endroit où se forment les cadres de la révolution ne peut être qu’un groupe communiste qui, par un travail de dissection des expériences passées, de la phase actuelle que traverse la société capitaliste, acquiert la capacité d’intervenir dans les syndicats pour diriger l’évolution de la conscience de classe des ouvriers, qui se manifestera certainement dans une phase de flux prolétarien. En revendiquant le droit à ’existence des fraction au sein des organisations de classe, nous sanctionnons l’incapacité des syndicats à élaborer le programme de la révolution et nous sanctionnons sa capacité il exprimer la vie de la classe, ses réactions aux contrastes capitalistes à devenir des bastions de la lutte prolétarienne pour la direction desquels luttent courants communistes et agents de la bourgeoisie. C’est pourquoi nous n’accepterons pas des fractions „secrètes”, nous refuserons de considérer chaque ouvrier comme „un syndiqué” qui, selon les normes de la démocratie, s’oriente dans la confusion des assemblées syndicales et surtout nous refuserons de participer à des entreprises de „gauche syndicale”, ramassis d’individualités ou de groupes.

Le programme d’une opposition syndicale ne peut être qu’anti-réformiste ou anti-centriste, mais non le programme d’un groupe qui vise à élever les luttes partielles des syndicats en des mouvements généraux où la direction échoit, vu l’ampleur de la lutte, entre les mains du parti. Or, l’anti-réformisme et ses variétés est bien plus une officine de scissions et de confusions que de réalisations positives. Une „gauche syndicale” se confine nécessairement au syndicat ; en fait, tout l’horizon politique des ouvriers, alors que les groupes politiques qui y adhèrent abdiquent leur rôle spécifique. Aux ouvriers il sera dit : l’essentiel c’est de regrouper les forces opposées aux réformistes et aux centristes de la C.G.T. unifiée. Mais ce bloc que résoudra-t-il ? La moindre action fera surgir des divergences entre membres de l’Enseignement unitaire, syndicalistes, trotskistes, communistes de l’Union. Bien sûr, il y aura un programme commun. Cependant, ce programme est, en lui-même, un avortement, car il veut résoudre le problème syndical au sein des syndicats, par des appels à la lutte, alors que, seuls, des groupes intervenant dans les syndicats, de l’extérieur, sous leur propre drapeau, permettraient aux ouvriers de sortir de la confusion qui veut que tous les problèmes soient résolus dès que l’unité syndicale est réalisée et qu’existe un semblant de démocratie. Le grave danger de ces Oppositions, c’est qu’elles créent des divisions parmi les syndicats (à ce sujet, l’O.S.R. centriste est concluante) alors que les fractions syndicales rappellent aux ouvriers syndiqués l’existence des partis qui agissent pour ou contre leurs intérêts historiques, la liaison entre leurs intérêts contingents et finaux, la liaison réelle entre partis et syndicats.

Le grand malheur c’est, qu’en France, lors des pourparlers entre C.G.T. et C.G.T.U., au sujet des fractions, l’on n’ait vu que la capitulation du P.C. acceptant l’interdiction des fractions sans songer à rappeler la position communiste à ce sujet. Pourtant, toutes ces tractations avaient en vue de lier indissolublement les syndicats à la bourgeoisie et d’essayer d’empêcher que des groupements communistes puissent intervenir pour donner une direction aux sursauts de classe des ouvriers.

Actuellement que toute cette comédie est consommée, il ne s’agit certes pas de créer des „gauches”, mais de lutter pour le droit des fractions dans la C.G.T. unique, en reliant cette revendication à la situation actuelle.

N. B. – Manquant provisoirement de documentation sur l’activité de la Fédération Unitaire de l’Enseignement au sujet de laquelle nous voulons prendre positon, nous n’en avons pas parlé. Nous ferons en sorte de pouvoir réparer cette lacune dans un article spécial.

Le nouveau bond de l’impérialisme japonais dans la Chine du nord

Après que l’unité de l’Empire chinois fut réalisée sous la dynastie des Tsin ( deux siècles avant Jésus-Christ) pour protéger le noyau des dix-huit provinces „classiques” des attaques des „barbares”, de l’Ouest et du Nord qui convoitaient cette riche région des „loess” défrichées, la Grande Muraille fut construite.
Cependant, pour mieux encore se protéger, l’Empire du Milieu réalisa autour de lui une formidable enveloppe, en s’annexant une ceinture de hautes montagnes, de déserts et de steppes que constituent le Tibet, le Turkestan ’Chinois, la Mongolie et la Mandchourie.

Fort de cette sécurité, l’Empire Chinois crut pouvoir laisser aller l’histoire avec cette apathie que symbolisent ces gras bouddhas assis qui se contemplent le nombril.

En dépit de la longueur des frontières maritimes du pays, le Chinois ne fut jamais navigateur – comme le furent au contraire les Malais dans les mers du Sud. Or, ce fut de ce côté de la mer que vint le danger le plus redoutable : le Japon.

À vrai dire, l’intégrité de cette enveloppe protectrice fut entamée au 19e siècle par l’Empire des Tsars et par l’Angleterre.

La Russie, cherchant à compenser par des conquêtes asiatiques l’expansion qui lui était interdite en Europe, vers les Balkans, réussit à établir son protectorat sur la Mongolie extérieure et une zone d’influence en Mandchourie, comme nous l’avons déjà indiqué ici-même précédemment.

Les Anglais, sous prétexte de protéger les Indes avancèrent du côté du Tibet : 1816, protectorat sur le Népal, vassal de la Chine ; 1845, annexion du Ladak, à population tibétaine ; 1865, protectorat sur le Boutan ; 1888, occupation du Sikim, que traversait la route principale des Indes vers le Tibet ; et, finalement, au commencement de ce siècle, main-mise sur le Tibet même. Pendant toute cette période, le Japon ne fut que le brillant „second” de l’Angletèrre, mais par après, son rêve pan-asiatique devait ramener à participer directement à la lutte triangulaire (Russie-Angleterre) pour la possession de la Chine en même temps qu’il se heurtait aux États-Unis non seulement, dans la domination économique en Chine, mais aussi pour la maîtrise du Pacifique.

L’Angleterre représentait autrefois, en Extrême-Orient, le „leading power”, c’est-à-dire l’impérialisme qui entraînait les autres à sa suite. Son prestige, son „sterling”, sa flotte lui permettaient de mener la danse, bien que l’Allemagne, jusqu’à la guerre mondiale, et la Russie tsariste, étaient parvenus à miner sa suprématie dans certains secteurs.

Pour arrêter les progrès de ces deux autres brigands impérialistes, la Grande-Bretagne, mena deux guerres en Extrême-Orient : l’une indirectement, la guerre Russo-Japonaise en 1904-1905 et l’autre, à laquelle elle participa directement, la Guerre mondiale, dont une des conséquences fut la disparition de l’Allemagne de l’Extrême-Orient.

À côté de l’Angleterre qui possédait Hong-Kong, dominait à Shanghai et possédait dans ses coffres le tiers des capitaux étrangers investis en Chine, les États-Unis, de leur côté, avaient réussi à monopoliser le quart des importations en Chine, supplantant l’Angleterre elle-même. L’influence des États-Unis en Chine est également caractérisée par leur contrôle sur les missions protestantes, qui jouent un grand rôle surtout en Chine et en Corée, et par leur monopole de l’éducation des classes dirigeantes chinoises.
Nous avons déjà démontré auparavant les conséquences de l’intervention directe de l’impérialisme japonais qui a réussi à écarter de la Mandchourie l’influence des trois impérialistes concurrents. Les États-Unis, en abandonnant pratiquement les Philippines semblent montrer qu’ils renoncent pour le moment à la lutte pour la maîtrise du Pacifique.

Des statistiques récentes prouvent ce changement des rapports de force des impérialistes rivaux en Chine. Une statistique américaine évaluait, il y a un an, le total des capitaux étrangers investis en Chine (Mandchourie comprise), à 3 milliards et demi de dollars, c’est-à-dire 50 milliards de francs français. Ils se répartissaient de la façon suivante :

Angleterre36.7 %
États-Unis6.1 %
Russie8.4 %
Japon35.1 %
France5.9 %

Une autre statistique, nous montre dans quelle proportion interviennent les différents pays dans le commerce total de la Chine.

 19281932
États-Unis15.221.1
Japon25.017.0
Grande-Bretagne7.910.0
U.R.S.S.5.42.1

Les États-Unis ont donc profité du boycott chinois contre le Japon pour atteindre le premier rang dans les échanges commerciaux de la Chine, supplantant le Japon qui, depuis 15 ans, détenait cette première place.

Dans les importations chinoises, la part anglaise est tombée à 12 % tandis que celle des Américains est passée, depuis la guerre, de 7 à 26 %.

* * *

Quand en 1853, l’escadre américaine de l’amiral Peary obligea à coups de canon le Japon à sortir de son isolement et à entrer dans le concert des nations modernes, ni l’Europe ni les États-Unis ne prévoyaient certainement la soudaine transformation de l’Empire du Soleil-Levant en une grande nation industrielle et impérialiste.

Comme nous l’avons expliqué, autrefois, l’industrie japonaise commença à se développer en 1895 (après sa guerre contre la Chine). Les industries lourde et chimique prennent naissance en 1904, avec la guerre contre la Russie. Mais ce fut lors du tremblement de terre de 1923, quand les capitaux américains affluèrent pour la reconstruction des régions dévastées, que s’opéra, au sein de l’industrie japonaise une véritable révolution (perfectionnement de l’outillage et rationalisation) qui lui permit dès 1930, d’entreprendre la conquête des marchés mondiaux.

On ne doit pas oublier, dans cette question, les conditions de vie et de travail du prolétariat japonais, qui, à rendement égal, touche un salaire bien inférieur. D’après des statistiques économiques japonaises, voici la comparaison entre les salaires des ouvriers japonais et ceux des autres pays :

HOMMES (Industries)

États-Unis193.0 cts par jour
Angleterre149.0 cts par jour
Japon22.5 cts par jour

FEMMES (Textile)

États-Unis84.0 cts par jour
Angleterre44.0 cts par jour
Japon7.0 cts par jour

Ainsi les ouvriers industriels du Japon reçoivent 8 fois moins que les ouvriers américains et une ouvrière du textile, douze fois moins. Et ces salaires, tendent à diminuer : pour l’ensemble des industries, ils ont baissé de 116 % entre 1929 et 1934, dans les usines de filature, de 31 % et dans les tissages, de 25 %.
Ainsi, en dépit des tarifs douaniers, des licences et contingentements, de l’embargo et autres mesures protectionnistes, les produits japonais continuent à se frayer un chemin vers tous les marchés du monde.
Le commerce japonais marque une progression à la fois dans ses importations et dans ses exportations. Le chiffre total est monté de 1 milliard 861 millions de yen en 1933 à 2 milliards 717 millions de yen en 1934. En comparaison, avec 1933, la valeur des importations à augmenté de 365,3 millions de yen ou 19.1 % et les exportations de 310 millions ou 16,7 % Le tiers de cette augmentation des exportations provient des achats faits par le Mandchékouo et le Kuantung. Mais une sensible augmentation se remarque également dans les exportations vers les marchés africains et sud-américains (celles vers le Pérou ont presque doublé, celles vers l’Uruguay et Cuba, triplé et les achats du Chili ont même quintuplé).
Si, en plus de l’excèdent démographique, qui se chiffre annuellement à 1 million et demi d’habitants, on tient compte de l’absence et de la pénurie de certaines matières premières, on a la clef de la politique expansionniste de l’impérialisme nippon.

Manque absolu de coton, ce produit intervient pour 33 % du total des importations japonaises (on essaie aujourd’hui d’acclimater le cotonnier en Mandchourie) ; manque de laine, de caoutchouc, d’aluminium ; insuffisance de la production d’acier (la production nationale n’atteint que 6 % des nécessités de l’industrie), de minerai de fer (20,5 %), de pétrole (35 %), de charbons industriels. La houille blanche (énergie hydraulique) peut, toutefois dans une certaine mesure, compenser le manque de charbon.
Pour les militaristes et industriels japonais, la Mandchourie et le Nord de la Chine, doivent représenter non des concurrents industriels mais des réserves de matières premières, et de produits agricoles échangeables avec les produits de l’industrie japonaise.

Le Japon fournit déjà 66 % des importations mandchous tandis que la Chine n’intervient que pour 2 %. Trois des provinces du Nord de la Chine : Tchang-Si, Tchang-Tun et Hopei – les deux autres de la Mongolie intérieure, n’ont qu’une valeur stratégique – sont riches en coton. Actuellement, le Japon achète aux États-Unis le coton nécessaire non seulement à son industrie métropolitaine, mais aussi aux filatures qu’il possède à Shanghai et à Canton (les Japonais possèdent en effet le tiers des 8 000 000 des broches chinoises). Ces mêmes provinces du Nord sont riches en charbon et en minerai de fer, bases de l’industrie lourde (métallurgie et mécanique) ; c’est là également que se récolte la plus grande quantité de céréales.

Le déroulement des récents événements dans la Chine du Nord, est semblable à la manœuvre pratiquée pour la Mandchourie, en 1931. L’artisan en est également le même : le général japonais Doihara.
Sous prétexte de la récente réforme monétaire – la Chine vient de rompre avec l’étalon-argent (ayant été un des rares pays restés fidèles à ce métal) et de nationaliser tout l’argent-métal – le Japon s’est insurgé du fait qu’il voit là une manœuvre du capitalisme anglais en vue d’une main-mise ultérieure sur les finances de la Chine au travers d’un prêt de Londres à Nankin. Le mouvement autonomiste a donc trouvé sa première réalisation dans la zone „démilitarisée”, c’est-à-dire contrôlée par l’armée japonaise où le chef militaire chinois a créé le Conseil Autonome Anti-Communiste du Hopei oriental en faisant un appel aux cinq provinces de la Chine du Nord afin qu’elles suivent son exemple en déclarant que l’autonomie ne signifierait pas la séparation pure et simple du reste de la Chine, mais la non-application de la réforme monétaire et une coopération plus étroite avec Nankin pour la lutte contre le danger communiste.
Au moment où nous écrivons ces lignes, des détachements japonais sont arrivés à Tien-Tsin et Péking. Les autorités nippones précisent à ce sujet qu’il s’agit uniquement de l’inspection annuelle des garnisons, mais l’armée japonaise du Kuang-Tun est concentrée le long de La Grande Muraille, toute prête à la franchir et l’aviation japonaise domine virtuellement toute la région. Nankin, pour le moment, menace de prendre des mesures énergiques contre ce mouvement autonomiste ; mais, il est certain qu’elle finira par accepter les faits accomplis. C’est un problème de forces et la Chine est impuissante militairement à s’opposer à une avance japonaise. Le maréchal Tchang-Kai-Shek et Vang-Shing-Veî (qui a dernièrement échappé à un attentat des éléments extrémistes nationalistes qui l’accusent de faiblesse pour le Japon) l’ont bien compris.

Les derniers pourparlers de Tchang-Kai-Shek avec l’ambassadeur japonais Arioshi montrent qu’un accord interviendra sur là base de l’intérêt commun aux bourgeoisies japonaise et chinoise contre la menace des masses paysannes et ouvrières des deux pays.

* * *

On doit bien s’entendre sur ce sujet. Le fait de parler du danger „communiste” (comme du reste on le fait aussi pour l’Amérique latine – voir les derniers événements du Brésil dont nous parlerons la prochaine fois) pourrait nous induire en erreur sur ce que représente aujourd’hui en Chine le communisme et la soi-disant république soviétique chinoise. Les luttes agraires ont toujours constitué le canevas sur lequel s’est tissée l’histoire millénaire de la Chine et elles expliquent les révolutions, de même que la chute de ses différentes dynasties. Déjà, au temps de la légendaire dynastie des Hiu (2 000 ans avant J.-C.), il est question d’un partage de la terre entre les familles des cultivateurs qui obtinrent une parcelle à titre d’usufruit, la récolte étant partagée par moitié à leur profit et à celui de l’empereur. Mais l’inégalité se manifesta bientôt et en l’an 375 avant J.-C. une nouvelle réforme agraire autorisa chaque cultivateur à s’établir définitivement sur les terres et ainsi la propriété privée se substitua à la propriété collective. La grande propriété ne s’accrut qu’au détriment de la petite. Alors apparut le ministre, plus tard empereur „socialiste”, Wang-O-Hang, qui décida que la terre serait propriété de l’empereur. Personne ne pourrait posséder plus d’un „tsin” (environ 6 ha) de terre et plus de 8 esclaves. La vente du terrain était défendue, tout l’excédent revenait à la couronne qui le redonnait aux communautés. „Celui qui désavouera cette mesure, sera banni ; celui qui s’y opposera, sera puni de mort”.

Mais malgré ces dispositions draconiennes, peu après la grande propriété était de nouveau reconstituée.
Quand, à la fin du XIIe siècle, les Mongols occupèrent la Chine, ils fondèrent une nouvelle féodalité, sur le droit de conquête, mais comme ils étaient des nomades, une grande partie de la terre fut transformée, avec défense de la cultiver, en prairie pour les chevaux.

La dynastie des Mandchous rétablit les „latifunda” avec les fermiers et métayers, à côté de la petite propriété. La lutte agraire continua et nous voyons la lutte des paysans de la Chine méridionale constituer la base sociale du soulèvement des Taî-Ping (1850-1865) qui provoqua la grande intervention européenne en Chine.

Et si la Révolution de 1927 marqua un progrès par l’intervention de la classe ouvrière chinoise, la politique néfaste du centrisme a réduit aujourd’hui à un mouvement presque uniquement paysan le communisme chinois et la république soviétique chinoise qui s’y rattache : ce que nous tâcherons de démontrer la prochaine fois en examinant le rapport que le délégué Van Mine fit au VIIe Congrès mondial de l’Internationale Communiste.

Gatto MAMMONE

Parti - Internationale - État Pt.11

Dans la troisième partie de notre étude destinée à traiter de l’État soviétique, nous avons essayé de mettre en évidence la nécessité de réaliser une condition économique préjudicielle sans quoi toute l’évolution de l’État prolétarien était viciée dans ses fondements mêmes et il s’y serait vérifiée une défiguration progressive de l’État malgré les fonctions monopolistes que les formes spécifiques de la domination prolétarienne eussent conservées dans l’ordre économique aussi bien que politique. L’expérience est là pour nous prouver que l’inversion de la fonction politique de l’État russe, dans le domaine de la lutte ouvrière en Russie et dans le monde entier, de révolutionnaire en contre-révolutionnaire, a pu se réaliser sans que soient ébranlés ni le principe économique de la socialisation des moyens de production, ni le principe politique de la dictature du parti communiste. L’expérience nous prouve qu’il est parfaitement possible que les deux bastions de la dictature du prolétariat (socialisation et exclusivité monopoliste du parti communiste) puissent fort bien s’accompagner d’une altération profonde dans le mécanisme économique et politique lesquels ne changeront pas dans leur assiette basilaire mais se trouveront bouleversés quant à leur fonction politique et deviendront des facteurs de tout premier ordre aux mains du capitalisme international. Dans la mesure même où s’accentuaient les succès industriels, c’est-à-dire les prémisses mêmes d’une économie socialiste, et où le parti lui-même parvenait à évincer les formes économiques capitalistes (koulaks et capital privé) jusqu’à pouvoir affirmer une exclusivité totale dans l’ordre politique, nous avons vu ce parti devenir un organisme totalitaire mais dans la direction opposée à celle qu’il aurait été possible d’inférer à première vue des succès industriels : la conservation du régime capitaliste mondial. Le parti bolchevik a donc pu réaliser ce qui semblait absurde et est parvenu à expulser, à la fois, les institutions économiques capitalistes, féodales et patriarcales, et le virus communiste du sein du prolétariat russe.

A plusieurs reprises nous avons réfuté la théorie soi-disant marxiste consistant à faire dépendre mécaniquement et automatiquement toute l’évolution sociale du „deus ex machina” que serait le mécanisme économique et que dès lors il ne nous resterait – suivant l’expression d’Antonio Labriola – qu’à identifier ce mécanisme, pour repérer les fils le reliant à toute l’évolution sociale et à toutes les manifestations idéologiques au sein des classes ou de la société dans son ensemble. Dans les limites de cette étude, nous devons nous borner à répéter les conclusions auxquelles nous étions arrivés en suivant d’ailleurs les traces de nos maîtres, de Marx, Engels, Lénine, et surtout d’Engels qui a le plus complètement traité ce problème. La théorie marxiste conduit à une synthèse de trois éléments : déterminisme économique, matérialisme historique et doctrine de la lutte des classes ; les trois domaines, économique, historique et politique sont analysés non en fonction d’un seul instrument (le déterminisme économique) qui permettrait au prolétariat d’agir sur le terrain social, mais en fonction des trois critères essentiels, reliés intimement entre eux. Le déterminisme économique ne peut valoir, par exemple, pour guider le prolétariat révolutionnaire lequel du moment qu’il aurait fondé son État n’aurait qu’à étendre ses conquêtes industrielles pour emprunter la voie de la révolution mondiale. Pour en arriver à cette conclusion arbitraire, il faudrait supprimer, dans le domaine historique et politique, les substantifs „matérialisme” et „lutte de classe” et y substituer celui de „déterminisme”, ce qui nous conduirait directement au fatalisme économique. Par contre, l’essentiel de la théorie marxiste dans les trois domaines c’est leur interférence et nous devons porter notre attention exclusive sur le processus et non sur la forme du mécanisme social pour en entrevoir la tendance, et y placer la lutte du prolétariat. Aussi, le cours imprimé aux événements historiques et politiques ne dépend pas de la forme, de l’assiette économique de l’État prolétarien, mais de la nature de ce mécanisme lui-même. Les succès industriels de l’État soviétique, par exemple puisqu’ils se réalisent (ainsi que nous l’avons vu dans la troisième partie de ce chapitre) sur la base de la loi de l’accumulation capitaliste, d’une tendance qui est donc opposée aux lois d’une économie socialiste, peuvent parvenir à étendre les fondements de la socialisation des moyens de production (de la base d’une économie prolétarienne) mais cela en altérant la fonction prolétarienne de cet État dans le domaine historique et politique. Pour nous servir d’une image qui permette de mieux définir le problème, nous dirons que le marxisme, à l’encontre de toutes les autres théories sociales, dépasse les limites de la physique sociale tenant aux formes de l’organisation des sociétés, et entre dans le domaine de la chimie politique, pour reconnaître les actions et réactions sociales déterminées par l’intervention de forces qui peuvent ne pas altérer la forme du régime social mais n’en altèrent pas moins toute la nature et son poids dans l’évolution historique.

Nous avions déjà posé le problème : l’introduction de la NEP a-t-elle porté nécessairement une altération profonde à la politique de l’Internationale Communiste ? Pannekoek1 avait mis en évidence, dès 1921, que le problème essentiel, aux conséquences inévitables, consistait beaucoup plus dans ce qu’il appelait le changement intervenu dans le mécanisme interne de fonctionnement des partis communistes et de l’Internationale, que dans la modification qui se vérifiait en Russie au travers de l’installation de la NEP. Il s’agit maintenant de voir s’il est possible d’établir un lien d’inébranlable nécessité entre le renoncement au communisme de guerre et la politique décidée aux 3ème et 4ème Congrès de l’Internationale (conquête des masses et gouvernement ouvrier) où la théorie de la conquête des masses devait miner les bases mêmes de la construction des partis communistes, où les bolcheviks défendront un procédé en opposition brutale avec celui qu’ils avaient appliqué en Russie et qui avait conduit à la formation du parti non au travers d’adjonction des tronçons d’autres organisations agissant au sein des masses, mais au travers du procédé sélectif de la lutte de fraction. A notre avis, ce problème sera d’autant mieux résolu si, au lieu de retirer des expériences des hypothèses historiques dont la valeur nous semble être fort discutable, nous essayions d’établir les bases mêmes du problème. Les considérations exposées et expliquées nous permettent d’affirmer tout d’abord que s’il est faux de vouloir inférer une politique révolutionnaire des succès économiques et industriels de l’État prolétarien, il en est de même pour ce qui concerne cette position prétendant faire découler l’action communiste de l’établissement d’un rapport juridique entre les classes et l’appareil productif, d’établir la source de cette politique dans l’instauration, le maintien et l’extension progressive du droit de la classe ouvrière à disposer de l’appareil économique et de l’exclusion rigide des formes de la propriété privée. Les camarades hollandais (voir à ce sujet le résumé qu’a fait le camarade Hennaut de leurs positions et que „Bilan” a publié dans les numéros 19-20-21) soutiennent cette thèse centrale que l’instauration de la dictature du prolétariat ne peut se dissocier de la réalisation d’une possession réelle de la part des ouvriers des instruments de la production et de leur emploi successif. Or, bien que cette thèse puisse s’appuyer sur de nombreuses citations d’Engels surtout, il est certain que le fondement de la théorie marxiste ne se trouve nullement dans le domaine juridique (établissement d’un droit de disposition), mais dans le domaine du fonctionnement même du mécanisme économique. A tel point que s’il est parfaitement concevable que la classe ouvrière de Russie puisse se grouper enthousiaste autour de Staline pour défendre et étendre les bases du régime économique, il est tout aussi concevable que le droit de disposition s’affirme réellement, de la part des ouvriers, en une direction nullement révolutionnaire, mais contre-révolutionnaire. Car, dans ce cas l’éventuel sacrifice, même volontaire, des ouvriers abandonnant une partie toujours plus élevée de la valeur de leur travail ne cesserait pas de se manifester, dans le mécanisme économique, dans la direction de l’attribution à l’accumulation d’une partie dépassant la capacité contributive de la société et comportant, par cela même, une baisse des conditions de vie des travailleurs alors que le principe d’une économie socialiste consiste justement dans l’élévation croissante et continuelle du standard of life des ouvriers ; bref, en une loi qui est l’opposée de celle qui régit l’économie capitaliste et qui peut fonctionner même au sein d’un État ouvrier sans en altérer les bases de la socialisation des moyens de production. Il est évident que l’on pourrait objecter qu’une manifestation d’enthousiasme des ouvriers autour de la politique du centrisme ne serait que le résultat final de toute une œuvre qui a désarticulé profondément le prolétariat russe à tel point que l’on ne pourrait s’y fier. Mais notre considération porte non sur des éléments d’une contingence politique mais tend à établir que le fondement d’une économie ne réside point en un rapport juridique de libre disposition par les ouvriers des instruments de production, mais dans le mécanisme interne de fonctionnement de la production où intervient un critère de direction remplaçant celui de l’accumulation capitaliste. Ce n’est pas en faisant intervenir dans le domaine économique un critère d’ordre juridique que nous pourrons résoudre le problème, mais c’est uniquement en assainissant le domaine économique lui-même que nous pourrons sauvegarder la fonction révolutionnaire de l’État ouvrier. Ainsi nous aurons réalisé une prémisse qui permettra au prolétariat vainqueur de confier la défense de la conquête de l’État non à ses forces propres, mais au prolétariat international lui-même et cela au travers de l’Internationale.

Par rapport au communisme de guerre, la NEP se différencie par un changement qui va intervenir non dans le domaine politique (reconstitution des droits des classes dépossédées) mais dans le domaine juridique des rapports qui vont désormais s’établir entre ces classes et les moyens de production. La position critique envers la NEP, et suivant laquelle les concessions dans l’ordre économique ne pouvaient avoir pour conséquence que la reconquête des droits politiques par les classes reconstituées au travers de la NEP est pleinement controuvée par l’expérience qui a vu l’évincement presque total des droits des éléments capitalistes en Russie. Nous avons déjà dit qu’au point de vue politique tout cela n’a pas empêché un transfert : le parti communiste monopolisant l’appareil économique et politique, de sa position initiale révolutionnaire évoluant vers une position réactionnaire. Le changement qu’apporte la NEP se vérifie-t-il dans les fondements mêmes de la politique prolétarienne ? Et, dans ce cas, le choix se pose-t-il au parti communiste de ne pas abandonner le communisme de guerre et d’aller directement à l’encontre d’une faillite d’un régime qui ne peut plus subsister sans faire appel à ces changements dans l’ordre juridique et économique ? A notre avis, non seulement la NEP n’apporte pas une modification dans le mécanisme interne de fonctionnement et de développement de l’action communiste de la classe ouvrière, mais son apparition est parfaitement normale et peut très bien s’accompagner avec le cours d’une politique révolutionnaire de l’État prolétarien.

En effet, la thèse qui ressort des travaux du Deuxième Congrès de l’Internationale, surtout dans les questions agraire et coloniale, tout en constatant l’impossibilité de fonder une économie socialiste en dehors d’une haute expansion industrielle de la production, n’en arrive nullement à conclure que le prolétariat soit forcé d’en arriver à un partage du pouvoir avec les classes ennemies ou bien à un mélange de sa politique avec celle de ces classes adverses afin de pouvoir établir la cohabitation entre les différentes formes économiques. Le rétablissement de la petite production et de la petite propriété agraire sont la rançon de l’inachèvement de l’industrialisation, mais l’État prolétarien qui est désarmé en face de ce problème et ne peut arriver à industrialiser l’économie agraire qu’en fonction de la marche victorieuse de la révolution mondiale n’est nullement forcé d’édulcorer sa politique et d’y admettre les revendications des classes moyennes qui sont en définitive les chacals du grand impérialisme capitaliste. Tout le problème consiste à établir si les frontières territoriales d’un État prolétarien peuvent suffire à déterminer sa politique ou si par contre il faut dépasser ces frontières et établir cette politique en une toute autre ambiance qui sera celle de la lutte entre le prolétariat et le capitalisme dans leur expression internationale : non celle de la possibilité ou de l’impossibilité de construire le socialisme en un seul pays. A ce sujet, il faudra bien remarquer qu’entre les nouvelles positions de Staline et les toutes premières qui furent affirmées à ce sujet, et cela même du temps de Lénine (discours de Trotsky au 4ème Congrès de l’Internationale), il existe un lien de dépendance qu’il serait vain de dissimuler aussi bien qu’il serait stupide de le réduire à un problème de responsabilités personnelles. Nous, qui avons intégralement défendu les positions de Lénine et de Trotsky, lors du 4ème Congrès et lors de la NEP, nous sommes bien qualifiés pour affirmer nettement que, surtout dans des domaines aussi complexes, ce qui conditionne la capacité de compréhension des problèmes historiques, c’est le degré de maturité de la classe prolétarienne et non les qualités intellectuelles de ses chefs. En 1921, le prolétariat mondial n’avait pas mûri les conditions lui permettant de clarifier ces problèmes et cela parce qu’il lui manquait une expérience d’où aurait pu partir l’effort de son parti de classe : de l’Internationale Communiste. Aujourd’hui, ce sont uniquement les expériences vécues qui permettent à des militants d’une force intellectuelle dérisoire en face de celle de Lénine et de Trotsky, d’effectuer les efforts que nous osons faire dans cette direction. Le tout c’est de ne pas négliger cet effort quand les conditions mûrissent pour son éclaircissement et nullement de s’aventurer en une recherche de responsabilités individuelles ni, au surplus, de se cantonner en une protestation véhémente contre Staline, en qui l’on voudrait retrouver l’auteur de tout le bouleversement qui s’est accompli dans le domaine de la lutte de classe en Russie et dans le monde entier. Que les situations révolutionnaires poussent à l’apparition des génies prolétariens qui prendront la direction du mouvement ouvrier, alors que les situations réactionnaires portent à la tête des partis ouvriers les militants les moins qualifiés au point de vue intellectuel et moral, cela ne doit pas nous faire oublier que c’est seulement sur le terrain de la lutte des classes qu’il sera possible de retrouver les causes de la dégénérescence actuelle, et, par conséquent, c’est ici seulement – et non dans des problèmes de personnes – que nous pourrons reconstituer les conditions permettant la reprise de la lutte ouvrière ou si celle-ci s’avère impossible dans les situations actuelles, la victoire du prolétariat dans la nouvelle situation que créeront les contrastes qui minent les bases mêmes du régime capitaliste mondial.

C’est lors de l’introduction de la NEP que le problème théorique fut soulevé au sujet de la gestion économique de l’État prolétarien et la thèse centrale qui fut alors affirmée et défendue par l’unanimité de l’Internationale Communiste consistait à affirmer l’existence de deux fronts : capitaliste et socialiste au sein de l’économie russe, tout en prévoyant la possibilité de la victoire du secteur socialiste pendant le laps de temps qui nous séparait de la victoire prolétarienne dans les autres pays. L’on commençait par considérer socialistes les institutions contrôlées par l’État, et l’on confiait à celles-ci la possibilité de lutter pour le socialisme au cours d’une lutte dont le terme aurait été l’évincement de toutes les autres formes économiques existant en URSS. A un certain point de vue, cet objectif a été pleinement réalisé actuellement en Russie et pourtant nous sommes bien loin du compte, ainsi que nous l’avons déjà dit. Nous basant sur les considérations économiques que nous avons expliquées dans la troisième partie de ce chapitre, nous ne pouvons souscrire à la qualification de socialiste donnée aux institutions étatiques, et sur le plan où ce problème fut soulevé en 1921-22, nous le pouvons d’autant moins que la condition indispensable pour permettre à ces organismes de sortir victorieux du duel avec les formations économiques privées consistait justement en un rythme de l’accumulation plus intense que dans le secteur privé, ce qui signifie aussi que les industries socialistes devaient réaliser une plus-value supérieure aux autres industries. Or, à notre avis, le caractère de diversification entre l’économie socialiste et bourgeoise consiste justement dans ce fait que la première sacrifie les intérêts de l’accumulation aux conditions de vie des ouvriers et que les salaires y seront plus élevés déterminant ainsi une accumulation et une industrialisation beaucoup moins intense. Au fond, dès le début, le problème de la NEP fut posé en considérant que les fonctions économiques de l’État prolétarien pouvaient jouer un rôle révolutionnaire dans le domaine de la lutte en URSS aussi bien pour ce qui concerne la lutte du prolétariat des autres pays.

Mais dans le domaine économique, il n’existe aucune possibilité de réalisation du socialisme ni au sein du secteur socialiste, ni au sein d’un pays tout entier, ainsi que l’a prouvé une expérience arrivée au terme du double processus d’une industrialisation effrénée et du monopolisme économique de l’État. Dans le domaine économique, l’État prolétarien ne peut avoir d’autre objectif que d’être un instrument aux mains des ouvriers pour la lutte révolutionnaire suprême (la révolution mondiale) aussi bien que d’appuyer les syndicats posant leurs revendications immédiates portant sur l’amélioration de leurs conditions de vie. Les fondements mêmes du problème tel qu’il fut considéré en 1921 doivent à notre avis être réexaminés dans le sens que toute possibilité de victoire socialiste doit être écartée en dehors de la victoire de la révolution dans les autres pays et qu’il faudra parler plus modestement non d’une économie socialiste mais simplement d’une économie prolétarienne. D’une économie donc qui exclut la possibilité d’arriver à la suppression des classes, qui affirme ne pas pouvoir considérer comme socialistes les institutions étatiques, et qui s’assigne un but bien plus limité, celui de l’élévation des conditions de vie des travailleurs. Au cours de son développement, ainsi que nous l’avons dit, cette économie parviendra à rester dans le chemin prolétarien en réalisant cette élévation des salaires qui se trouve justement à l’encontre de ce que l’on considéra en 1921 comme une victoire socialiste, à savoir l’extension en progression et en profondeur de l’industrialisation économique.

De ce qui précède, il résulte que le problème de savoir si l’introduction de la NEP ne pouvait avoir d’autres conséquences que la dégénérescence progressive de l’État russe ne se pose pas en réalité car les bases mêmes de l’État prolétarien ne résident nullement dans la réalisation d’une économie socialiste mais se trouvent bien au delà et dans des considérations d’un tout autre ordre : des considérations ayant trait à la lutte de classe internationale où la première condition à réaliser pour une solution correcte du problème consiste justement que ni avec la NEP, ni avec le communisme de guerre, les conditions n’étaient remplies pour assurer une gestion et une politique prolétarienne de l’État et que, dans le domaine économique, la règle d’action ne peut viser sur l’établissement du socialisme, alors que, dans le domaine politique, ce sont uniquement les notions de la lutte de classe mondiale qui peuvent régir l’activité de cet État.

Ainsi que nous l’avons dit, l’État est l’instrument spécifique pour la lutte prolétarienne arrivée à sa phase supérieure de la lutte pour la révolution mondiale. Lorsque la résorption de la vague révolutionnaire mondiale, au cours de laquelle la victoire d’un prolétariat avait été possible, enlève provisoirement les conditions spécifiques à l’existence de l’État prolétarien, il ne s’ensuit nullement qu’il faille envisager l’inévitabilité d’une victoire de l’ennemi qui enlèverait cet État au prolétariat. Il en a été ainsi pour la Commune de Paris car cette expérience de gouvernement prolétarien se vérifiait en une situation historique où les prémisses n’existaient pas encore pour l’instauration de la dictature du prolétariat. Mais il n’en était nullement de même pour la Russie soviétique qui s’est trouvée en face d’une situation contenant les conditions pour la victoire du prolétariat et forcée de surpasser une étape intermédiaire où provisoirement se raffermissait le pouvoir de l’ennemi capitaliste. En effet, en 1923, en Allemagne, aussi bien qu’en 1927, en Chine, de formidables batailles révolutionnaires ouvraient à nouveau une phase contenant les éléments spécifiques pour l’épanchement de l’action de cette institution propre aux batailles décisives du prolétariat : pour l’État prolétarien.

Il s’agissait donc, en 1921, d’opérer une retraite d’ordre provisoire. Dans le domaine économique, le passage du communisme de guerre à la NEP ne contresigna pas, en ses termes réels, cette retraite, car il est presque certain que même au cas d’une victoire du prolétariat en un autre pays et de la persistance d’une effervescence révolutionnaire dans le monde entier, en Russie le prolétariat aurait été forcé de consacrer, au point de vue légal, la persistance de ces forces économiques dont la destruction n’est possible qu’au travers d’une profonde et longue transformation économique. Mais cette retraite ne devait nullement en arriver à porter atteinte à la nature même de la politique de l’Internationale où, par contre, nous assistâmes au profond changement (par rapport au Deuxième Congrès, mais surtout par rapport à toute l’histoire du parti bolchévique) sur deux éléments capitaux de la vie et de l’action du prolétariat : dans le domaine de la formation des partis communistes et de la lutte pour la conquête du pouvoir, l’Internationale, sous la direction des bolcheviks, opéra une révision radicale qui devait conduire ceux-ci à préconiser pour les autres pays des positions principielles de droite contre lesquelles ils avaient lutté au sein de leur mouvement propre en Russie. Au sujet de la formation des partis communistes et pour la bataille suprême, en Allemagne surtout, les bolcheviks soutinrent des positions analogues à celles qu’ils avaient balayées en 1903 contre les mencheviks et en 1917 contre Zinoviev.

Pour conclure à ce propos, il nous semble donc que le problème même de l’inévitabilité d’une interférence entre l’introduction de la NEP et la modification de la politique de l’Internationale ne peut pas se poser car les termes mêmes du problème ne le permettent pas. En effet, loin de pouvoir envisager la possibilité de la gestion socialiste de l’économie dans un pays donné et la lutte de l’Internationale, nous devons commencer par proclamer l’impossibilité même de cette gestion socialiste et la nécessité de relier l’État prolétarien à des objectifs bien plus limités dans l’ordre économique, alors que dans l’ordre politique l’État ne peut être considéré que comme un instrument de la lutte ouvrière et jamais, ainsi que nous le fîmes tous lors de la victoire du prolétariat russe, comme pouvant polariser la lutte du prolétariat mondial.

* * *

Notre exposé, dans le domaine économique, nous a permis de réfuter la thèse consistant à croire que la réalisation d’une prémisse juridique, la suppression de la propriété privée et la socialisation des moyens de production, pouvait sauvegarder le caractère prolétarien de la politique de l’État ouvrier. Pour ce qui concerne les questions politiques de la constitution de l’État prolétarien, nous nous trouverons en face d’un problème analogue, au moins dans la présentation initiale du problème. Ici l’expérience nous permettra d’être beaucoup plus bref, du moins pour ce qui est de la formule que Boukharine a exprimée le plus nettement dans le domaine théorique. Ce dernier disait, dès 1924, que l’apparition et les conséquences de phénomènes pourtant analogues, si ce n’est pas identiques, dans un régime capitaliste et un régime prolétarien, changeaient profondément et définitivement parce que les bases économiques et sociales des deux régimes étaient profondément et irrémédiablement opposées. Du fait que le prolétariat possédait l’État, toutes les mesures que son État décidait auraient eu une conséquence inévitablement prolétarienne. Le cachet d’origine aurait assuré l’écoulement correct de la production économique et politique de l’État régi par la dictature prolétarienne. Il est évident que Boukharine essayait d’appuyer sa théorie du „paysans, enrichissez-vous” sur les considérations étalées par Lénine, surtout dans « l’Impôt Alimentaire”. Ce dernier disait que la possession de l’État aurait laissé le prolétariat dans la possibilité de juger quand le moment serait venu de s’arrêter dans le chemin des concessions et de reprendre le chemin opposé de la lutte pour enrayer les progrès économiques des classes adverses. Au sujet des considérations mêmes de Lénine, nous nous sommes déjà expliqués dans la troisième partie de ce chapitre, où nous avons démontré qu’une fois le mécanisme économique établi, une tendance fondamentale se serait affirmée et il aurait été impossible au parti, aussi bien qu’au prolétariat, d’arrêter leur course pour emprunter un chemin opposé. Alors que cette tendance économique s’est déjà manifestée, les possibilités de changement ne se présentent pas autrement que sous forme d’interventions brusques comportant des bouleversements sociaux. Mais lorsque Boukharine essaye de s’appuyer sur Lénine pour nous présenter la théorie de la dictature du prolétariat sous la forme qui a servi à Staline pour accrocher l’État soviétique à la Société des Nations et au service de la conservation du capitalisme mondial, il ne fait pas autre chose que répéter la manœuvre des réformistes de la Deuxième Internationale à l’égard des fondateurs du communisme scientifique. En effet, Lénine nous a appris à considérer, dans la conquête de la dictature du prolétariat, dans la fondation de l’État ouvrier, les conditions nouvelles à l’avantage du prolétariat mondial et nullement une sorte de talisman nous assurant contre toute entreprise de dégénération et de victoire de l’opportunisme.

Ce point précisé, à savoir que l’existence de l’État prolétarien ne nous préserve nullement de l’éventualité d’une déformation de sa politique et que nous pourrons seulement constater un changement radical par rapport aux régimes capitalistes que lorsque les phénomènes se modifieront profondément dans leur nature, sans se rapporter – comme à une planche de salut – à la nature prolétarienne de l’État, il nous reste à traiter du problème capital de la signification même de la dictature du prolétariat. Dans la plate-forme de notre fraction qui, dans ses parties politiques, est plutôt un exposé critique, se trouve au point de vue théorique une considération d’ordre principiel : l’affirmation que rien ne s’oppose à qualifier la dictature du prolétariat comme étant la dictature du parti du prolétariat. Cette précision acquerra toute sa signification seulement après que nous aurons traité de tout le problème en insistant particulièrement sur ce que nous entendons par dictature du parti communiste et comment nous entendons qu’elle puisse s’épanouir.
A d’autres moments, nous avons montré qu’aucune contradiction n’existait entre deux affirmations centrales du Manifeste où l’on dit que l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes et que la formation du prolétariat en classe n’est possible qu’au travers de la formation du parti politique. Nous avons aussi mis en évidence que c’était une bien grossière déformation de la réalité que de nous présenter le bolchevik moderne comme un agent super démoniaque, capable de susciter des mouvements de classe, de miner, par un travail continu de conspiration les institutions économiques, politiques et militaires de la classe ennemie. Pour nous, la naissance, l’évolution et la victoire du parti de classe du prolétariat ne sont qu’autant de manifestations de la maturation de la conscience de classe du prolétariat, à tel point qu’il nous est inconcevable que l’élaboration idéologique du parti puisse s’effectuer en dehors de la lutte des classes elle-même. Tout le problème consiste à établir comment cette conscience des ouvriers peut se manifester et, à ce propos, l’opinion de notre fraction est strictement limitée : elle ne peut se manifester qu’au travers de la construction et de l’élévation du parti de classe en fonction même de l’état que traverse la lutte des classes. Aucune possibilité n’existe donc, à notre avis, de parvenir, au travers d’un noyautage habile, par les membres du parti ou de ses cellules, aussi bien qu’au travers de manœuvres dans le champ ennemi, à substituer ces entreprises au cours qui accompagne l’évolution de la classe ouvrière elle-même. Demain, des possibilités d’expansion existeront pour le parti du prolétariat et nous y verrons la manifestation de l’élévation de la conscience de classe des travailleurs dans leur ensemble, la maturation de ce processus qui conduit les travailleurs à réaliser leur propre émancipation. Ce qui nous distingue à l’égard de presque toutes les autres tendances agissant dans le prolétariat, c’est bien cet exclusivisme qui nous porte à considérer que c’est uniquement au travers du parti que peut se manifester l’évolution de la conscience de classe des travailleurs. Mais cela ne signifie nullement que nous croyons que cela est possible au travers d’un parti qui pourrait s’extraire des conditions traversées par la classe ouvrière et dicter à cette dernière des règles d’action bénévoles.

Cette considération première nous permet d’affirmer que quand nous parlons de dictature du parti communiste, nous ne voulons nullement entendre, par là, que nous considérons cette formulation comme une imposition de quelque nature qu’elle soit au prolétariat. Nous pas plus que quiconque ne possédons une investiture d’ordre „marxiste” nous immunisant au point de vue prolétarien. Bien au contraire, nous avons toujours soutenu la nécessité de confronter continuellement la valeur des notions théoriques et politiques que le parti défend, et cela par une confrontation des expériences où la participation des masses sera d’autant plus possible et utile que les succès contre l’ennemi auront permis de lui faire conquérir des positions de lutte capables d’éclairer sa conscience et de permettre le fonctionnement de ses organes de classe. Dictature du parti du prolétariat, en lieu et place de dictature du prolétariat, permet, d’un côté, de rendre plus nette la dénomination d’une situation qui, pourtant, s’exprime au travers de l’existence du seul parti communiste, mais aussi de réaliser une vision complète des tâches incombant au parti et des dangers qui apparaissent devant lui.

Dictature du parti du prolétariat signifie, pour nous, que, désormais, après la fondation de l’État, le prolétariat a besoin de dresser un bastion (qui sera le complément de celui réalisé dans l’ordre économique) au travers duquel devra s’effectuer tout le mouvement idéologique et politique de la nouvelle société prolétarienne. Et il ne s’agit pas ici d’une obligation d’ordre abstraite, mais d’une condition „sine qua non” pour la vie et l’existence même de la dictature du prolétariat. Le problème extrêmement complexe à résoudre, c’est justement de ne pas faire un problème de contrainte se manifestant au travers des organes administratifs et policiers de l’État ouvrier, de ce qui est et doit être un problème essentiellement politique et qui consiste à élever la conscience de classe des ouvriers : ce qui comporte l’élévation de la capacité idéologique et politique du parti de classe du prolétariat. Et cela, non seulement pour ce qui concerne les mouvements des tendances ou des fractions au sein du prolétariat lui-même, mais aussi à l’égard des courants agissant au sein du prolétariat (socialistes, anarchistes, etc.) et auxquels il serait parfaitement vain d’enlever toute possibilité d’expression ou de vie en se basant sur la considération soi-disant marxiste que puisqu’il s’agit de mouvements contre-révolutionnaires, toutes les mesures de contrainte ou de rigueur et de répression doivent être saluées comme autant de victoires révolutionnaires.

La théorie que nous revendiquons, celle de permettre l’existence du parti communiste seulement, tient à cette considération : que dans la phase transitoire de la dictature du prolétariat, la classe ouvrière a besoin d’interdire, par la violence aussi, toute possibilité d’intervention de la classe ennemie au travers d’institutions qui en ont permis aujourd’hui le pouvoir et qui en assurent la domination dans les autres pays. Mais, ainsi que nous l’avons dit, cette interdiction ne peut s’étendre aux tendances mêmes de la classe ouvrière, qu’elles soient social-démocrates ou anarchistes. Ce problème extrêmement complexe, nous le traiterons dans la dernière partie de ce chapitre.

Notes

  1. Page 613 de „Bilan”, nous avions écrit ce qui suit : „La limitation de l’horizon politique de Pannekoek peut expliquer sa chute actuelle dans la social-démocratie”. Nous nous étions basés, en affirmant cela, sur la participation de Pannekoek à des manifestations culturelles de la social-démocratie, la seule forme d’activité qui nous était connue de ce militant qui, pourtant, dans le passé, avait fortement contribué au travail communiste dans son pays aussi bien qu’au point de vue international. Le camarade Hennaut, après avoir pris des renseignements exacts, nous a dit que Pannekoek n’est nullement tombé dans la social-démocratie et qu’il reste parfaitement cohérent avec son passé. Notre erreur n’est nullement incidentelle mais politique, car nous avions inféré de ses positions de 1921 une continuité qui l’aurait conduit jusqu’à la social-démocratie. La rectification d’ordre personnel ayant été faite, il nous reste à traiter de l’autre problème de la position que défendirent, en 1921, les camarades hollandais au sujet du parti de classe et de la position qu’ils occupent actuellement sur ce même problème. A ce sujet, nous maintenons que l’heureuse vision qu’eut Pannekoek en 1921, au sujet de la NEP, n’a pas conduit à une aussi heureuse position des problèmes communistes dans la situation actuelle. En 1921, tout comme en 1935, la position des camarades hollandais au sujet du problème central de la révolution prolétarienne – le parti de classe – se ressent du fait que leur vision n’a pas pu atteindre les problèmes de la tactique communiste, ceux qui, à notre avis, représentent la tâche essentielle que nous ont légué les bolcheviks. ↩︎

Mouvement ouvrier international

L’Union Communiste (France) est navrée.

Le „Bulletin d’Informations et de Liaisons” n° 2 de novembre 1935, dans un document destiné à préciser la position de „l’Union” au sujet de la création de la nouvelle Internationale et où plusieurs considérations feraient penser à un travail déloyal des „bordiguistes”, s’en prend à notre manifeste publié dans le n° 23 de „Bilan”. Très loyalement, ces camarades ont reporté un tronçon d’une période (même pas la période dans son intégrité) d’un paragraphe qui contenait 6 lignes et demi, qui pouvait donc être reporté complètement si le souci de ces camarades, pour la première fois qu’ils traitent de notre fraction, était celui d’arriver à cette polémique à laquelle nous tendons avec toutes nos forces comme à une condition indispensable à l’éclaircissement des divergences et des problèmes politiques. Nous écrivions : „Pour avoir préparé le parti de la l’évolution dans l’avant-guerre, les bolcheviks ont permis au prolétariat russe de conquérir le pouvoir politique en Octobre 1917. Le danger le plus terrible qui plane aujourd’hui sur le prolétariat international consiste dans l’isolement de notre fraction qui, reprenant le chemin des bolcheviks, a développé un travail de fraction pour la reconstitution du matériel idéologique et organisatoire du parti, lequel est tombé, avec l’altération des caractères fondamentaux de l’État prolétarien en 1923 en Allemagne”. De notre paragraphe, l’”Union Communiste” fait découler cette considération que „les bordiguistes se déclarent quasiment prédestinés à devenir le noyau de la future organisation internationale, parce qu’Italiens, et, de ce fait, armés d’une expérience et d’un bagage politique et doctrinal inégalables. Nous regrettons que ces camarades soient à tel point aveuglés par leur mission historique pour en arriver à écrire…”. (Et ici se place le tronçon d’une période du paragraphe que nous avons reporté en entier).
Que disons-nous dans ce paragraphe ? Que notre fraction estime que la condition qui a permis aux bolcheviks de guider le prolétariat à la victoire réside non dans le génie de Lénine lui-même, mais dans un certain procédé de travail (la fraction menant à la formation du parti) et que le pire danger consistait en ce que notre fraction, qui revendique la nécessité de suivre le même chemin, se trouve isolée dans le mouvement international. Mais „l’Union ne veut sans doute pas combattre les positions politiques mais leur caricature et aussi elle se plaira à nous faire dire que nous ne considérons pas que le danger terrible de la situation actuelle consiste dans la situation que traverse le prolétariat dans tous les pays, mais dans le fait que les surhommes „bordiguistes” ne se voient pas applaudis par un théâtre s’enthousiasmant à leurs récitations mirobolantes. Et cela est vraiment navrant si ce n’est pas également ridicule. Mais l’Union veut-elle être vraiment navrée ? Et bien, inutile de perdre son temps à faire la caricature des positions de notre fraction ; il suffira qu’elle mette devant elle les procédés de polémique qu’elle applique et elle verra qu’ils sont vraiment navrants et qu’il est encore plus navrant qu’à son égard la preuve est faite que pour aborder une polémique prolétarienne, notre fraction se trouve dans l’impossibilité d’établir un lien, le plus tenu soit-il, avec „l’Union Communiste”.


La Ligue Communiste Internationaliste (Trotskyste) en Belgique, est pour la défense de l’indépendance de l’Abyssinie.

Le n° 32 de „Spartacus”, organe des troskystes dissidents de Belgique (les trotskystes officiels sont dans le P.O.B. et publient „L’Action Socialiste Révolutionnaire” dont „Spartacus” est le complément idéologique et politique) combat la position que nous défendons pour une lutte simultanée contre le capitalisme italien et le régime du Négus abyssin en une situation historique qui dépasse les cadres de celle que vécurent Marx et Lénine et qui laisse désormais, au prolétariat mondial uniquement, la tâche de l’industrialisation des colonies, alors que les régimes mi-féodaux et mi-patriarcaux des colonies loin de pouvoir représenter un facteur dans la lutte contre l’impérialisme, en sont les auxiliaires les plus précieux dans l’œuvre d’exploitation des travailleurs de couleur.
„Spartacus” veut se différencier, non seulement de la Deuxième et de la Troisième Internationales, mais du Négus lui-même qui a livré, il y a belle lurette, l’indépendance de l’Abyssinie à l’Angleterre et à la Société des Nations, en admettant les propositions des Cinq. „Spartacus” est pour la lutte pour la défense de l’indépendance de l’Abyssinie, non au travers des sanctions, mais au travers des organisations ouvrières qui devraient, évidemment, appliquer le boycottage à l’égard de l’Italie, mais non contre l’Abyssinie. Nous avons déjà traité, autrefois, du problème du boycottage (immédiatement après la victoire fasciste en Allemagne) au sujet duquel notre position n’a pas varié : si le prolétariat n’a pas la force de déclencher des mouvements sur son propre front de classe (le seul front où il puisse agir pour ses intérêts) comment pourrait-il avoir la force d’obliger l’ennemi capitaliste – car c’est bien lui qui contrôle l’appareil économique – à appliquer la politique qu’il lui dicterait ?
Nous ne croyons pas devoir suivre „Spartacus” dans ses élucubrations philosophiques au sujet desquelles il serait bien impoli de notre part d’employer le mot de phraseur qui nous a été adressé par l’organe trotskyste, voulant donner une preuve éclatante de nonchalance. Nous voulons nous borner à reproduire un passage de la résolution où la question est caractérisée dans les termes suivants : „À l’heure présente, un des impérialismes a trouvé encore un coin de terre par lequel il espère prolonger sa vie en entravant, bien évidemment, l’évolution de ce peuple, ce pays non-capitaliste. Faut-il donc l’aider ou l’en empêcher, ou prendre une position qui aboutit, ,dans la pratique, à une espèce de neutralité ? Tout le problème est là”.
Tout le problème est non de choisir entre le capitalisme italien et le régime du Négus, ni de rester en une position de neutralité envers eux. Mais le problème consiste à se mettre dans le chemin qui conduit à la lutte pour la révolution mondiale, à la défense et à l’émancipation des travailleurs abyssins. Et au lieu de prendre l’exemple du Japon, pourquoi ne pas prendre l’exemple bien plus récent de la Chine ? Oui ou non, le prolétariat chinois, en empruntant le chemin de l’appui à cette bourgeoisie, a été conduit vers un désastre total ? Oui ou non, une fois que le prolétariat chinois a été écrasé, la bourgeoisie nationaliste chinoise a-t-elle livré la Chine aux convoitises des impérialistes et particulièrement de ce même Japon que cite „Spartacus” ?
Cela signifie-t-il que notre thèse sur la signification réactionnaire des mots d’ordre d’indépendance a des raisons d’être appliquée en Abyssinie ? Que „Spartacus” en soit convaincu : le Négus sait ce que vaut l’écho des approbations que soulève, dans le monde entier, la cause de la soi-disant indépendance de l’Abyssinie. Il sait que c’est par ce canal qu’il parviendra à maintenir sa domination sur la masse des travailleurs abyssins à qui l’apport des partis agissant au sein du prolétariat des autres pays et des groupes aussi éclairés et conscients que „Spartacus” aura permis de comprendre que leur cause, leurs intérêts, se confondent avec ceux de l’indépendance du régime abyssin.


Communist League of Struggle – New-York

Nous publions ci-dessous la lettre de notre C.E. en. réponse à des propositions de ces camarades dont nous avons parlé en son temps. Faute de place nous reportons au prochain numéro la polémique de notre groupe de New-York avec cette organisation.

LA RÉDACTION

Le 17 octobre 1935

Camarades,

Conformément aux décisions du Congrès de notre fraction, la C.E. se voit dans l’impossibilité d’adhérer à votre initiative pour la convocation d’une Conférence Internationale devant élaborer un programme pour le regroupement des forces communistes.
Lors de nos entretiens avec votre déléguée, il nous avait d’abord semblé qu’un accord était possible entre nos deux organisations afin de déterminer une discussion internationale, prémisse indispensable pour une Conférence capable d’aborder les problèmes programmatiques. Par contre, votre lettre de convocation ne laisse aucun doute quant à vos intentions consistant à aboutir à la formation d’une organisation dont les bases idéologiques n’existent pas encore.
Par ailleurs, les discussions que vous avez eues avec notre groupe de New-York ont fait apparaître de graves divergences de principe, ce qui met nos deux organisations dans l’impossibilité de prendre une initiative commune pour un regroupement international. Les rapports entre votre Ligue et notre fraction ne peuvent dépasser, dans la phase actuelle, le cadre de discussions de clarification auxquelles nous vous convions chaleureusement.
Notre fraction a fait un effort suivi, ces dernières années, tout particulièrement avec la parution de „Bilan”, afin de favoriser une confrontation internationale et cela ne dépend pas de nous si le résultat se borne à l’effort presque exclusif de notre fraction pour l’élaboration de positions qui, à notre avis, pourront servir pour forger la plate-forme du regroupement des forces communistes en vue de la formation de la nouvelle Internationale.
Recevez, Camarades, nos salutations communistes.

Pour le Comité Exécutif de la fraction italienne de la gauche communiste.

Staline et le Bolchevisme

La „Librairie du Travail” nous prie de signaler qu’elle tient en dépôt le livre de Boris Souvarine récemment paru sur le Bolchevisme en général et Staline en particulier.
Cet ouvrage copieux, qui contient la matière de plusieurs volumes, bourré de documents et d’arguments, mais de lecture très facile grâce à la sobriété du style et à l’intérêt des idées confrontées, sera désormais indispensable à tout militant soucieux de se prononcer en connaissance de cause sur l’expérience soviétiste.
On y trouve un bref historique du mouvement révolutionnaire en Russie, découvrant les origines lointaines du bolchevisme, et tout l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur le populisme, le terrorisme, le nihilisme qui ont précédé la social-démocratie au pays des Tsars. Ensuite, un exposé des courants socialistes contemporains, des luttes entre bolchevisme et menchevisme, puis entre les diverses fractions du bolchevisme lui-même. Enfin, un aperçu général des révolutions de 1905 et de 1917, de la guerre civile „russo-russe” et des dissensions intestines qui ont abouti à la dictature de Staline.
Sur la toile de fond des faits économiques et des phénomènes sociaux, le rôle personnel de Lénine, de Trotsky et de Staline, est ainsi mis en lumière, après celui des précurseurs comme Herzen ou Bakounine, comme Tkatchev ou Plekhanov, et outre celui des comparses comme Zinoviev ou Kamenev, aujourd’hui en prison.
L’auteur a voulu dire la vérité, rien que la vérité, tout l’essentiel de la vérité dans ce libre qui échappe à la classification des genres et dépasse singulièrement les limites d’une biographie ordinaire. Il a noté les faits, consigné les idées, étudié les hommes, sans préoccupation de plaire aux uns ou de déplaire aux autres. Sans doute aura-t-il contre lui les ignorants volontaires et les sectaires fanatiques, en plus des détracteurs intéressés, mais on peut espérer que les hommes libres et conscients le liront sans jugement préconçu pour en savoir plus long sur le thème le plus controversé des temps modernes.


Staline – Aperçu historique du bolchevisme „, par Boris Souvarine : un fort volume in-octavo de 575 pages, imprimé sur alfa, prix 30 fr. En vente à la „Librairie du Travail”, 17, rue de Sambre-et-Meuse, Paris (10e arr.) Chèques postaux : Paris 43-08.

La tactique du Parti Communiste Pt.3

VII. Action tactique „directe” du parti communiste


40. Dans le cas ci-dessus considéré, les revendications présentées par les partis bourgeois de gauche et social-démocrate comme les objectifs à atteindre ou à défendre retenaient l’attention des masses, et le Parti communiste les proposait à son tour avec plus de clarté et d’énergie, tout en critiquant de façon ouverte les moyens proposés par les autres pour les obtenir.

Mais il est d’autres cas où les besoins immédiats et urgents de la classe ouvrière ne rencontrent qu’indifférence auprès des partis de gauche ou sociaux-démocrates, qu’il s’agisse de conquêtes ou de simple défense. S’il ne dispose pas de forces suffisantes pour appeler directement les masses à l’action en raison de l’influence social-démocrate sur elles, le Parti communiste posera ces revendications et en appellera pour leur conquête au front-unique des syndicats prolétariens, en évitant d’offrir une alliance aux sociaux-démocrates, et même en proclamant qu’ils trahissent même les intérêts contingents et immédiats des travailleurs. La réalisation d’une action unitaire trouvera à leur poste les communistes qui militent dans les syndicats, tout en laissant au Parti la possibilité d’intervenir au cas où la lutte prendrait un autre cours, dressant inévitablement contre elle les sociaux-démocrates, et parfois même les syndicalistes et les anarchistes. Si les autres partis prolétariens refusent de réaliser le front unique syndical pour ces revendications, le Parti communiste ne se contentera pas de les critiquer et de démontrer leur complicité avec la bourgeoisie. Pour détruire leur influence, il devra surtout participer en première ligne aux actions partielles du prolétariat que la situation ne manquera pas de susciter et dont les objectifs seront ceux pour lesquels le Parti communiste avait proposé le front unique de toutes les organisations locales et de toutes les catégories. Cela lui permettra de démontrer concrètement qu’en s’opposant à l’extension des mouvements, les dirigeants sociaux-démocrates en préparent la défaite. Naturellement, le Parti communiste ne se contentera pas de rejeter sur les autres la responsabilité d’une tactique erronée. Avec toute la sagacité et toute la discipline nécessaires, il guettera le moment favorable pour passer outre aux résistances des contre-révolutionnaires, c’est-à-dire l’apparition d’une situation telle dans les masses au cours du développement de la lutte que rien ne les empêcherait plus de suivre un appel du Parti communiste à l’action. Une telle initiative ne peut être prise que centralement, et en aucun cas localement par des organisations du Parti communiste ou par des syndicats contrôlés par les communistes.

41. Plus spécialement, l’expression „tactique directe” désigne l’action du Parti quand la situation l’incite à prendre, indépendamment de tous, l’initiative d’attaquer le pouvoir bourgeois afin de l’abattre ou de lui porter un coup grave. Pour pouvoir entreprendre une pareille action le Parti doit disposer d’une organisation intérieure assez solide pour lui donner la certitude absolue que les directives du centre seront parfaitement suivies. Il doit en outre pouvoir compter sur la discipline des forces syndicales contrôlées par lui afin d’être sûr qu’une grande partie des masses le suivra. Il a en outre besoin de formations militaires d’une certaine efficacité et, afin de conserver à coup sûr la direction du mouvement au cas probable où il serait mis hors-la-loi par des mesures d’exception, de tout un appareil d’action illégale, et spécialement d’un réseau de communications et de liaisons que le gouvernement bourgeois ne puisse contrôler.

Dans une action offensive, c’est le sort d’un très long travail de préparation qui peut se décider. Avant de prendre une si lourde décision, le Parti devra donc étudier à fond la situation. Il ne suffira pas qu’elle lui permette de compter sur la discipline des forces directement encadrées et contrôlées par lui, ni qu’elle l’autorise à prévoir que les liens l’unissant à la fraction la plus vivante du prolétariat ne se briseront pas au cours de la lutte. Il devra également avoir l’assurance que son influence sur les masses et la participation du prolétariat iront croissant au cours de l’action, car le développement de celle-ci réveillera et rendra effectives des tendances naturellement répandues dans les couches profondes de la masse.

42. Il ne sera pas toujours possible de proclamer ouvertement que le mouvement d’ensemble déclenché par le Parti communiste a pour but de renverser le pouvoir bourgeois. Sauf en cas de développement exceptionnellement rapide de la situation. révolutionnaire, le Parti pourra engager l’action sur des mots d’ordre qui ne soient pas encore la prise révolutionnaire du pouvoir, mais ne puissent dans une certaine mesure être réalisés que grâce à elle, bien que les masses ne les considèrent que comme des exigences immédiates et vitales. Dans la mesure limitée où ces mots d’ordre sont réalisables par un gouvernement qui ne soit pas encore la dictature du prolétariat, ils laissent au Parti communiste la possibilité d’arrêter l’action à un certain point sans porter atteinte à l’organisation et à la combativité des masses. Cela peut être utile s’il semble impossible de continuer la lutte jusqu’au bout sans compromettre la possibilité de la reprendre efficacement plus tard.

43. Il n’est pas exclu non plus que le Parti juge opportun de lancer directement un mot d’ordre d’action tout en sachant qu’il ne s’agit pas encore de prendre le pouvoir, mais seulement de conduire une bataille dont le prestige et l’organisation de l’adversaire sortiront ébranlés et qui renforcera matériellement et moralement le prolétariat. Dans ce cas, le Parti appellera les masses à la lutte soit pour des objectifs réellement à atteindre, soit sur des objectifs plus limités que ceux qu’il se propose d’atteindre en cas de succès. Dans le plan d’action du Parti, ces objectifs devront être ordonnés selon une progression de façon à ce que chaque succès puisse constituer une plate-forme d’attente lui permettant de se renforcer pour les luttes suivantes. On évitera le plus possible la tactique désespérée consistant à se lancer dans la lutte dans des conditions telles que les seules possibilités soient ou bien le triomphe de la révolution, ou bien, dans le cas contraire, la certitude de la défaite et de la dispersion des forces prolétariennes pour une durée imprévisible. Les objectifs partiels sont indispensables pour conserver à coup sûr le contrôle de l’action, et on peut les formuler sans entrer en contradiction avec la critique que le Parti fait de leur contenu économique et social quand ils sont considérés comme des fins en soi dont les masses pourraient se satisfaire après les avoir atteintes, et non pas comme l’occasion de luttes qui sont un moyen, un pas vers la victoire finale.
Bien entendu, la détermination de ces objectifs et des limites de l’action est toujours un problème terriblement délicat ; c’est par l’expérience, et par la sélection de ses chefs, que le Parti devient capable d’assumer cette suprême responsabilité.

44. Le Parti ne doit ni croire ni faire croire que lorsque le prolétariat manque de combativité, il suffise qu’un groupe d’audacieux se lance dans la lutte et tente des coups de main contre les institutions bourgeoises pour que son exemple réveille les masses. C’est dans le développement de la situation économique réelle qu’il faut chercher les raisons qui feront sortir le prolétariat de sa prostration. Si la tactique du Parti peut et doit contribuer à ce réveil, c’est par un travail beaucoup plus profond et continu que ne peut l’être le geste spectaculaire d’une avant-garde lancée à l’assaut.

45. Le Parti se servira toutefois de ses forces et de son encadrement pour des actions menées par des groupes armés, des organisations ouvrières, et même des foules, et bien contrôlées par lui dans leur plan et leur exécution ; ayant une valeur démonstrative et défensive, ces actions sont destinées à prouver concrètement aux masses qu’avec de l’organisation et de la préparation il est possible d’affronter certaines résistances et contre-attaques de la classe dominante, qu’elles se manifestent sous la forme d’actions terroristes de groupes armés réactionnaires, ou sous la forme d’interdictions policières contre certaines formes d’organisation et d’activité prolétariennes. Le but ne sera pas de provoquer une action générale, mais de rendre à la masse abattue et démoralisée le plus haut degré de combativité par une série d’actions concourant à réveiller en elle les sentiments et le besoin de la lutte.

46. Le Parti évitera absolument qu’au cours de telles action locales la discipline intérieure des organisations syndicales ne soit violée par les organes locaux et par les communistes qui y militent. Ceux-ci, en effet, ne doivent pas en venir à une rupture avec les organes centraux nationaux dirigés par d’autres partis, car ils doivent, comme il a déjà été dit, servir de points d’appuis indispensables pour conquérir ces organes. Cependant le Parti communiste et ses militants suivront attentivement les masses en leur donnant tout leur appui lorsqu’elles répondent spontanément aux provocations bourgeoises, fut-ce en rompant avec la discipline d’inaction et de passivité imposée par les chefs des syndicats réformistes et opportunistes.

47. Dans la situation qui caractérise le moment où le pouvoir de l’État est ébranlé sur ses bases et est sur le point de tomber, le Parti communiste, déployant ses forces au maximum et menant dans les masses le maximum d’agitation sur les conquêtes suprêmes, ne laissera pas échapper l’occasion d’influer sur les moments d’équilibre instable de la situation en utilisant, tout en gardant une action indépendante, toutes les forces marchant momentanément dans la même direction que lui. Quand il sera bien sûr de prendre le contrôle du mouvement dès que l’organisation traditionnelle de l’État aura cédé, il pourra recourir à des accords transitoires avec d’autres mouvements disposant de forces dans le camp en lutte, sans pourtant faire de ceci l’objet d’une propagande et de mots d’ordre aux masses. Dans tous les cas, la seule mesure de l’opportunité de ces contacts et du bilan qu’on devra ensuite en faire, sera le succès. La tactique du Parti communiste n’est jamais dictée par des a priori théoriques ou par des préoccupations éthiques ou esthétiques, mais uniquement par le souci de conformer les moyens aux fins et à la réalité du processus historique, selon cette synthèse dialectique de doctrine et d’action qui est le patrimoine d’un mouvement appelé à devenir le protagoniste du plus vaste renouvellement social, le chef de la plus grande guerre révolutionnaire.

VIII. Le Parti communiste italien et le moment actuel

48. La phase et, par conséquent, le problème de la formation du parti, est désormais complètement dépassé en Italie. Avec le congrès socialiste de Milan, jusqu’auquel n’était pas encore définitivement rejetée la possibilité d’une modification de substance de la base de constitution du parti communiste italien par la fusion d’une fraction de gauche du parti socialiste italien qui y aurait acquis l’importance d’un élément essentiel et d’intégration – avec le Congrès de Milan et avec ses décisions cette possibilité a complètement disparu. Il dévient évident que seule la fraction extrême détachée à Livourne pouvait constituer le noyau créateur. Il est également clair, désormais, que le développement progressif normal du parti se fera désormais non en s’approchant des groupes organisés des autres formations politiques, mais seulement par l’adhésion individuelle de chaque personne qui, en entrant dans ses rangs préparés à les recevoir, n’y apportera ni désordre, ni changement, mais une force numérique et par conséquent une force d’action plus grande.

49. C’est pour cela que le parti, libre des soucis inhérents à toute période de commencement, doit se consacrer entièrement à son travail de pénétration toujours plus large parmi les masses, en organisant et en multipliant les organes de liaison entre elles et lui. Aucune branche de l’activité prolétarienne ne doit rester ignorée des communistes : syndicats, coopératives, mutuelles doivent être pénétrées, toujours plus profondément, par la constitution de groupes communistes et, avec leur aide, ils doivent être conquis aux directives du parti ; tandis que les comités d’aide variés, pour les victimes politiques, pour la Russie, etc…, doivent avoir une représentation de communistes et jouir de leur collaboration. Et cela, seulement parce que le parti ne doit se désintéresser d’aucun instrument qui peut lui permettre d’améliorer ses contacts avec le prolétariat, doit s’occuper pour satisfaire ses nécessités contingentes, mais non pour instituer des rapports durables avec les autres partis politiques, aussi subversifs soient-ils.

50. Envers ces partis, la polémique tendant à clarifier devant les travailleurs leur attitude et à dissiper l’équivoque de leurs déclarations programmatiques, doit se poursuivre infatigablement. Les socialistes et les libertaires poursuivent aujourd’hui, en Italie, sous deux formes diverses, l’affaiblissement de la classe prolétarienne : les uns par leur tactique de capitulation et de désarmement devant l’attaque du capitalisme, les autres par leur lutte contre la République des Soviets et le principe de la dictature du prolétariat à laquelle ils opposent l’apothéose vide et théorique abstraite.
La situation italienne actuelle, caractéristique de l’offensive toujours plus vaste et complète de la bourgeoisie, offre chaque jour mille arguments douloureux pour notre polémique contre les anarchistes et contre les social-démocrates qui fournissent la preuve évidente de leur incompréhension du moment qui, au lien d’être quelque chose d’exceptionnel et de transitoire, est, en réalité, un stade naturel et prévisible du régime capitaliste, une manifestation spécifique de la fonction et des objectifs de l’État démocratique.

51. On peut constater aujourd’hui en Italie une régression caractéristique de l’État en ce qui concerne son fonctionnement ; la période constitutive de l’État bourgeois qui a signifié une centralisation progressive de toutes les fonctions de gouvernement dans l’organisation d’une autorité central, trouve son reflet et sa négation dans la période actuelle dans laquelle l’unité solide de tous les pouvois, autrefois soustraits à l’arbitraire des individus, s’émiette et s’éparpille ; les pouvoirs d’État sont exercés individuellement par chaque particulier et il ne serait même plus nécessaire que l’État mette explicitement, comme cela se passe encore, à la disposition de la conservation bourgeoise ses organes de l’armée à la magistrature, du parlement aux fonctionnaires du pouvoir exécutif, puisque chacun d’eux, dans la personne de ses adeptes, use des propres attributions pour le même but, d’une façon autonome et incontrôlable.
Pour empêcher ensuite qu’au cours d’un arrêt imprévu de cette crise de dissolution, l’État puisse reprendre un contrôle quelconque sur l’activité des particuliers, la classe bourgeoise procède fréquemment à la constitution d’organes complémentaires qui, en parfait accord avec les organes réguliers lorsque ceux-ci fonctionnent selon les désirs explicites de la réaction, s’opposent à eux, au contraire, et leur sont substitués lorsqu’ils se montrent rétifs à l’acquiescement le plus plat (Comités civils, Comités de défense, etc.).
Invoquer, comme le font les social-démocrates, le retour à l’autorité de l’État et au respect des lois, indique que ceux-ci, tout en affirmant que l’État démocratique et parlementaire est un État de classe, ne parviennent pas à comprendre justement que celui-ci faillit aujourd’hui à sa tâche essentielle, en violant les lois écrites qui furent nécessaires à sa consolidation progressive, mais qui mettraient aujourd’hui en danger sa consolidation.

52. La situation italienne actuelle réunit synthétiquement en elle tous les éléments constitutifs du coup d’État, sans cependant que l’on puisse constater les faits extérieurs probants du geste militariste. La vérification progressive d’épisodes de violence annulant l’un après l’autre des conditions normales de vie sociale pour toute une classe de citoyens, la superposition aux dispositions de la loi écrite de la la volonté changeante des groupes et des individus, l’immunité assurée à ceux-ci et la persécution établie pour leurs adversaires, tout cela entraîne un acte unique, plus grandiose et plus violent, qui aurait mis ensemble en mouvement des forces plus nombreuses.
La classe bourgeoise a une parfaite conscience de cet état de choses, mais son intérêt nécessite que l’apparence extérieure d’une démocratie formelle ne soit pas détruite et que l’économie générale ne soit pas encore plus profondément troublées par un bouleversement violent qui n’offrirait pas , en définitive, à ses privilèges, un meilleur protecteur que celui qu’elle a aujourd’hui. Il est donc probable que la bourgeoisie, divisée sur l’évaluation de sa nécessité et encore suffisamment puissante pour l’étrangler, s’opposera à une tentative militariste qui amènerait le trouble et ne serait motivée que par des ambitions personnelles. Aucune nouvelle forme de gouvernement en pourrait, plus que la forme actuelle, avoir le mépris de la liberté, des droits acquis et reconnus, de la vie des ouvriers ; ce n’est que dans un perfectionnement ultérieur de l’État démocratique, plus capable de recouvrir la substance réelle du régime dictatorial de la bourgeoisie, que celui-ci pourrait en venir à ses fins. Cela viendra avec la formation d’un gouvernement social-démocrate.

53. La situation italienne actuelle grandit et mûrit justement ce stade ultérieur du martyre du prolétariat. De deux côtés on travaille à ce résultat : un fort courant de parti socialiste et les partis de gauche de la bourgeoisie tâtent le terrain pour trouver le point favorable à leur rencontre et à leur alliance. Les uns et les autres motivent leur action seulement par la nécessité de trouver et de construire une défense contre la violence destructrice fasciste et sur ce terrain ils cherchent l’accord de tous les partis subversifs et prétendent mettre fin aux polémiques et aux attaques réciproques.
Si un gouvernement social-démocrate avait la force de combattre et de vaincre le fascisme, ce dont nous font douter fortement nos convictions théoriques et les exemples de l’histoire la plus récente et qu’il advint donc nécessaire de préparer un terrain favorable à sa formation, celui-ci serait d’autant plus facilement et rapidement constitué que les communistes maintiendraient leur état de scission et leur polémique implacable contre le parti socialiste.
L’attaque communiste met en valeur le parti socialiste en face de la bourgeoisie comme civile de la violence révolutionnaire et comme obstacle et freinage au déchaînement de la lutte de classe et rend ainsi plus probable leur accord et leur alliance. Il ne faut pas, en effet, oublier que l’on a commencé à considérer comme réalisable en Italie, la collaboration socialiste avec les groupes de gauche de la bourgeoisie depuis qu’après la scission de Livourne le parti socialiste s’est libéré de tout courant communiste. Un apaisement de la lutte entre communistes et socialistes placerait ceux-ci dans la position apparente et fausse d’être partisans de la doctrine et de la pratique de la troisième Internationale, ce qui empêcherait le renforcement de la confiance qui est nécessaire à la création du bloc social-démocrate.
C’est pourquoi l’intransigeance la plus absolue envers les partis d’opposition doit être pratiquée sur le terrain de la lutte politique, même dans la prévision, pour nous trompeuse, qu’un changement des hommes dans l’État formellement inchangé puisse être possible dans un sens favorable au prolétariat.

54. Quant au fascisme, le P.C.I., même en le considérant comme une conséquence inéluctable du développement du régime, n’en tire pas la conclusion que face à lui il faille prendre une attitude de passivité inerte. Combattre le fascisme ne signifie pas croire que l’on peut annuler une fonction de la société bourgeoise, pour briser l’existence de celle-ci, ni s’illusionner en croyant que le fascisme peut être vaincu en lui-même, comme épisode séparé et isolé de l’action offensive complexe du capitalisme, mais tendre au contraire à rendre moins grave et douloureux les dommages que la violence ennemie inflige au parti.

55. Le P.C.I., sans exclure et même en ne perdant pas de vue la possibilité que dans la situation instable puisse surgir l’occasion d’une action violente d’une partie de la bourgeoisie et en préparant donc un minimum de moyens nécessaires pour l’affronter et la surmonter, se place face au problème de l’action directe dans une attitude de préparation.
La crise mondiale de l’économie capitaliste a influé terriblement sur l’élan du prolétariat qui a vu briser ses organisations les plus fermes et qui, parce qu’il ne l’avait pas prévue, n’était donc pas préparé à la surmonter victorieusement. Le parti croit qu’il faut aujourd’hui reconstruire cette fermeté passée, guidé par la conviction que, dans une situation telle que celle qu’il traverse, un prolétariat solidement encadré et guidé par un parti révolutionnaire, pourrait, validement, passer à l’attaque. Par conséquent, construire ce parti et élargir son influence sur les masses, donner à ses adhérents la cohésion, la discipline et la préparation ; attirer derrière lui les couches toujours plus larges de la classe travailleuse ; telles sont les tâches essentielles des communistes italiens qui les résoudront en s’inspirant des thèses sur les différentes questions (syndicales, agricoles, etc.) qui seront approuvées et discutées par le présent congrès.