Partidul Comunist Internațional

Bilan 28

M. Albert Sarraut, symbole de la cohérence capitaliste

Au moment où le démembrement du prolétariat français s’étale avec ses incohérences, ses contrastes, M. Albert Sarraut apparaît comme le symbole d’une cohérence capitalisme parfaite. L’homme qui, en 1927, lança son cri fameux : „Le communisme, voilà l’ennemi”, consacre en 1936 la plus pitoyable déroute que le communisme ait subi dans l’après-guerre. Par la violence, par la corruption, M. Sarraut n’a pas cessé, depuis 1926, de poursuivre le même objectif : au point de vue capitaliste il exprime une continuité que peu d’hommes politiques français pourraient revendiquer.
Chaque fois que M. Sarraut est venu au pouvoir, il ne manqua pas de hisser bien haut son drapeau de bataille et l’heure de M. Sarraut a bien souvent sonné. Aujourd’hui, lorsque Peri lui demanda à la Chambre de modifier son cri de guerre, M. Sarraut accéda volontiers à cette demande : „Caton ne demande plus la destruction de Carthage quand Carthage s’écroule”.
Nous ne suivrons pas dans le détail, l’oeuvre de „civilisation” de M. Sarraut en Indochine où, gouverneur, il provoqua des massacres qui ont rendu son nom célèbre dans ces régions. M. Sarraut est un radical-socialiste, ne l’oublions pas et, en tant que tel, il sait ce que signifie „civilisation” puisque ses pères spirituels en radicalisme menèrent campagne contre Jules Ferry et l’occupation du Tonkin en 1882.
Mais c’est là un aspect de sa carrière qui se relie à la formation de l’empire colonial français. Nous voudrions plutôt jeter un coup d’oeil sur quelques moments politiques de ses interventions en France, parce qu’il s’y manifeste une ligne de continuité qui dans ce qu’elle a d’essentiel symbolise le chemin suivi par le capitalisme pour écraser le prolétariat.
Tout d’abord, en quelle situation M. Sarraut revient-il en 1936 au pouvoir ? Au point de vue de la situation internationale, il s’agit de substituer à la tentative de compromis avec l’impérialisme italien, de l’antisanctionniste Laval, une politique consistant en une suprême tentative de garder l’appui de l’Italie en Europe, en lui laissant plein liberté en Éthiopie. Si sous Laval, nous avons le pacte de Paris, les palabres de Genève, sous Sarraut c’est le calme plat, les prudentes discussions diplomatiques qui permettent à Mussolini de poursuivre tranquillement ses opérations. Dans le fond, la politique extérieure de Laval et celle de Sarraut sont reliées intimement ; d’autre part, après l’échec du pacte de Paris, Laval n’avait-il pas adopté les positions des partisans du Covenant et des sanctions ? Il est parfaitement possible que la session de Genève consacrée aux sanctions oblige Sarraut à abandonner la politique du laisser faire et à aboutir à une politique plus sanctionniste. De toute façon, le choix de Flandin comme successeur du „maquignon auvergnat” représente certainement une spéculation du capitalisme pour une pareille éventualité où ce disciple de Waldeck-Rousseau pourra mieux que Laval présenter les positions internationales de la France sous l’angle de l’antifascisme et de la „défense de la République”.
Au point de vue intérieur, M. Sarraut vient au pouvoir pour organiser ce que Laval a „conquis et inscrit” : au terme d’un profond travail du Front Populaire pour désagréger le prolétariat. Telle est la situation où sonne à nouveau son heure.
Revenons maintenant en arrière pour examiner brièvement les phases antérieures où le capitalisme français, au travers de Sarraut, passa à l’attaque contre les ouvriers.
En 1926 avait eu lieu la stabilisation du franc, devant permettre à la bourgeoisie de procéder à une amputation de la valeur réelle des salaires, de la valeur des capitaux de la petite bourgeoisie, immobilisés dans les banques. Cette opération devait alors permettre au grand capitalisme de conquérir un rang avantageux dans les compétitions économiques internationales. À cette époque, et plus particulièrement après les événements en Chine, les batailles ouvrières en France peuvent prendre un caractère dangereux pour le capitalisme. Il faut donc qu’il manie avec une brutalité extrême l’outil de l’État. M. Sarraut représentera alors le parti radical-socialiste comprenant la nécessité de faire bloc autour du cabinet Poincaré. Dans son discours de Constantine, M. Sarraut consacrera en fait l’évolution de l’ensemble du capitalisme autour du „sauveteur du Franc”. Mais l’heure de M. Sarraut, ministre de l’Intérieur de Poincaré n’a pas encore sonné. Il faut d’abord que les socialistes avec leur opposition parlementaire „à sa majesté” endorment les ouvriers et que le P.C. s’avère ouvertement incapable de mobiliser l’ensemble du prolétariat, du fait de sa politique consistant à déclencher des mouvements de grève tout en laissant à la C.G.T. la possibilité d’organiser le sarrasinage.
C’est seulement après cela que Sarraut voit arriver le moment où la haine du communisme qu’il corporifie au nom du capitalisme, va se déchaîner. La manifestation pour Sacco-Vanzetti va être réprimée avec une brutalité sans exemple, la répression s’abattra comme une grêle sur la classe ouvrière.
En 1932, après la chute du cabinet Daladier, M. Sarraut présidera pendant deux mois le cabinet et comme d’habitude sera à sa place au ministère de l’Intérieur. Cependant, la Chambre où les gauches prédominent ne veut pas résoudre par la violence les problèmes urgents : au travers d’une diminution des salaires des fonctionnaires procéder à une attaque générale contre le prolétariat. Il s’agit donc plutôt de préparer le terrain pour ces attaques et ici l’appui socialiste semble plus efficace que la violence. M. Sarraut doit donc s’effacer, mais Chautemps, qui lui succède, trouvera l’essentiel déjà fait puisqu’il bénéficiera de l’appui total des gauches.
Lorsqu’après le 6 février 1934, Doumergue vient au pouvoir, il s’agit d’attaquer brutalement les ouvriers et de maîtriser durement leurs réactions tout en faisant fonctionner au travers de l’affaire Prince et Stavisky, la soupape de sûreté de la „République en danger”, soupape qu’actionnera le bloc socialiste-centriste, démontrant que les menaces contre les radicaux étaient dirigées contre la démocratie, la liberté, etc., et canalisant ainsi les masses sur le chemin où Sarraut les retrouvera en 1936.
Après la période Flandin et surtout Laval, le capitalisme s’appuyant essentiellement et sur ces gouvernements et sur le Front Populaire, marque les points essentiels de sa lutte contre le prolétariat. En janvier 1936, Sarraut peut venir, car il s’agit de conclure la grande oeuvre de sa vie. Il s’agit aussi d’organiser définitivement l’oeuvre venue à terme de ses prédécesseurs. M. Sarraut arbore, dès la présentation de son cabinet au parlement, le drapeau de l’antifascisme qui ne se distingue plus du drapeau tricolore. L’homme du „Communisme voilà l’ennemi” a enfin la satisfaction de voir, pour la première fois, le P.C. S’abstenir au vote. Il réalise rapidement la force de sa position et le chemin qu’il doit suivre comme le prouvent sa position devant l’attentat contre L. Blum (interpellation Cousin), la ratification du pacte franco-russe et les bases de la liquidation des grèves de Marseille.
Dès la nouvelle de l’agression contre le leader S.F.I.O., Sarraut saisi toute l’importance que peut avoir cette affaire. La classe ouvrière peut réagir, il faut donc lui jeter des appâts afin qu’elle se fie à l’appareil de l’État bourgeois, auquel elle s’incorporera un peu plus. Il dissoudra les Ligues de l’Action française, laquelle se bornera à supprimer l’étiquette de „Ligue” pour y mettre celle de son journal, il intentera des poursuites contre Maurras sur une base servant ses intérêts publicitaires et dans des conditions juridiques favorables à ce dernier. Et la grande manifestation du Front Populaire, organisée en guise de protestation, sera couverte de drapeaux tricolores, particulièrement autour du C.C. centriste, marquant bien l’évolution du P.C. et son passage définitif du Rubicon. Lors de l’interpellation Cousin, M. Sarraut prendra la défense du Front Populaire, saluera le cortège „gigantesque” de dimanche, la „légitime émotion” des ouvriers et obtiendra finalement l’appui des socialistes et des centristes.
La ratification du pacte franco-russe mettra mieux en lumière encore la politique de M. Sarraut. L’accord russe négocié par Laval et soutenu alors par les droites, sera combattu aujourd’hui par elles pour des raisons intérieures. En soi, le pacte n’a pas une grande portée, on pourra donc déterminer une campagne de presse qui jettera le bloc socialo-centriste derrière Sarraut qui, évidemment, exploitera cette circonstance. Les centristes, qui s’étaient abstenus lors de la présentation du cabinet, deviendront, au travers de la discussion pour la ratification, ses plus ardents défenseurs : Ramette giflera le député de droite Henriot.
Enfin, les grèves de Marseille prouveront, tout d’abord que ni les réformistes, ni les centristes n’entendent se brouiller avec M. Sarraut au sujet des décrets-lois de Laval, qui restent des faits bien acquis. Ensuite qu’ils sont devenus ses auxiliaires pour organiser, au nom de l’État, l’impuissance des ouvriers. Les ouvriers sont rentrés après que M. Frossard ait obtenu que, dorénavant, les hommes de confiance des dockers choisis sur le lieu du travail n’auraient plus mandat pour négocier avec les patrons, faire cesser le travail, etc. Ils n’auront qu’à transmettre aux fonctionnaires syndicaux, seuls compétents, les revendications ouvrières, qui eux seuls négocieraient dans des commissions paritaires. On sait ce que cela veut dire avec des syndicats dirigés par les Jouhaux et Cie.
Ainsi, dans le pays des incohérences politiques, s’est révélé un bourgeois cohérent qui, de 1926 à 1936, s’est consacré à une œuvre dont il a pu jeter la dernière pierre. M. Sarraut triomphe, mais le communisme n’est pas vaincu, les prochaines catastrophes le feront resurgir, plus terrible, plus fort et capable de liquider le système pourri du capitalisme.

Wupperwald et Neukölln

Après les condamnations des syndicalistes de Wupperwald, voici que le procès de Neukölln vient de se clôturer avec cinq condamnations à mort. Il s’agit des camarades Paul Zimmerman, Bruno Schoeter, Helmuth Schweers, Bruno Blank et Walter Schultz. Notre fraction est pleinement solidaire de tous ces ouvriers qui tombent aujourd’hui sous les coups du fascisme et qui payent avec leur vie la défaite subie par le prolétariat allemand.

L’impudence et les faux de M. Germanetto

Idea Popolare„, l’organe centriste italien, publie intégralement la lettre que, de Moscou, Germanetto a envoyée au „Nuovo Avanti” (l’organe du Parti Socialiste Italien), qui avait parlé du cas de la camarade Mariottini.
Nous la reproduisons dans ses traits essentiels :

„Qu’est-ce donc que le „cas Mariottini” ?
Il s’agit d’une femme, autrefois membre de notre Parti, laquelle écrit de l’Union Soviétique où elle se trouve, à son „mari”, des lettres que votre rédacteur nous assure être déchirantes, que moi je n’ai pas lues et qui, probablement, sont des documents habituels de propagande anti-bolchevique, comme on peut en lire tous les jours dans la presse fasciste allemande, italienne, française et du monde entier.
Le „mari” publie ces lettres dans la feuille bordiguiste, la même feuille où il publie régulièrement des appels mal écrits, poussant à l’assassinat des communistes. Il me semble, cher ami, que ces simples éléments de fait devaient te conseiller la prudence ; qu’ils étaient suffisants pour te faire penser qu’il s’agit de mensonges et de calomnies, où Madame Mariottini et son „mari” jouent une partie peu propre.
En effet, les faits sont les suivants. Le „Gatto Mammone”, qui est le „mari” fut expulsé de notre Parti pour activité contre-révolutionnaire et quitta l’Union Soviétique à sa demande et de son plein gré en 1931 (et non en 1933). Depuis lors, Madame Mariottini a toujours été libre de sortir de l’Union Soviétique, de suivre le „mari”, d’aller où elle veut, quand elle veut, comme elle le veut. Personne ne l’a jamais retenue. Personne ne la retient. Personne n’oppose le moindre obstacle à son départ. Si Madame Mariottini se trouve encore aujourd’hui en Union Soviétique, c’est parce-qu’elle l’a voulu et le veut. Et elle l’a voulu parce-qu’en Union Soviétique elle n’a jamais été maltraitée, sinon toujours aidée et favorisée, et cela bien que son „mari” soit un contre-révolutionnaire avéré, un ennemi ouvert de la classe ouvrière et de notre Parti, un de ceux qui poussent à l’assassinat de nos militants.
Jusqu’en 1933, Madame Mariottini eut une place de travail de confiance en une de nos organisations. Elle en fut éloignée après avoir été éloignée du Parti, quand il était devenu clair qu’elle préférait les ennemis ouverts du Parti au Parti lui-même. Depuis lors, elle travailla dans une usine et lorsque le salaire ne lui était pas suffisant, elle reçut les subsides qui lui étaient nécessaires. Le fils de Mariottini fut accueilli et élevé en une des meilleures maisons pour enfants de Moscou et ici il mourut parce que, malheureusement, même dans les meilleures maisons pour enfants de Moscou, il y a encore des cas de mortalité infantile.
Mariottini elle-même a habité, jusqu’’il y a quelques semaines, dans un des meilleurs hôtels de Moscou. Si Mariottini écrit maintenant s’être sentie „humiliée” d’avoir été traitée de cette façon en Union Soviétique, la chose est tout à fait compréhensible. Elle savait, en effet, que pendant que les camarades la traitaient ainsi, le „mari” écrivait qu’il fallait tuer nos militants, et elle-même (tandis qu’elle nous disait à nous ne pas vouloir sortir de l’Union soviétique, parce que nulle part ailleurs elle n’aurait pu trouver l’aide qu’on lui donnait ici pour élever et éduquer son fils), fournissait au „mari” les arguments pour ses appels contre-révolutionnaires. En réalité, il y a non seulement de quoi se sentir humilié, mais il y a de quoi rougir pour être tombée à un si bas niveau moral. Moi-même je me sens humilié en tant qu’homme de coeur et comme militant de la classe ouvrière, de me trouver en face d’une telle bassesse.”

* * *

Germanetto confirme donc que Mariottini fut chassée du travail après avoir été éloignée du Parti, uniquement parce qu’il était clair qu’elle préférait les ennemis ouverts du Parti au Parti lui-même, ce qui signifie, ainsi que nous l’avons vu qu’elle se refusait de rompre les rapports avec son camarade.
Germanetto déclare ensuite que „Madame” Mariottini „a toujours été et est libre de sortir de l’Union Soviétique, de suivre son „mari” (que veulent-ils dire ces guillemets ?), d’aller où elle veut, quand elle veut, comme elle le veut. Personne ne l’a jamais retenue. Personne ne la retient. Personne n’oppose le moindre obstacle à son départ.”
Malheureusement pour M. Germanetto, cette affirmation contraste brutalement avec le fait que le représentant du Parti a plusieurs fois et explicitement déclaré à Mariottini que jamais la possibilité ne lui aurait été donnée de rejoindre son „mari”, mais seulement l’autorisation de rentrer en Italie.
Et pour ne pas déroger à notre système d’appuyer toutes nos affirmations par des textes, voici le dernier écrit de Mariottini. Il date du 1er février 1936, alors qu’elle était déjà prévenue du commencement de la campagne autour de son cas.
Mariottini écrit :

… On m’a donné le plein consentement d’aller à l’Ambassade (Italienne n.d.l.r.)  ; c’est moi qui ne veux pas y aller parce que ma conscience se révolte de devoir m’adresser à mes ennemis, il me semblerait ainsi porter une atteinte à mes idées. La campagne manque de base parce que personne ne me retient, personne ne m’empêche de m’en aller, et c’est uniquement mon scrupule de conscience qui me fait rester„.

Non, camarade Mariottini, notre campagne est plus que solide ; elle exprime la conscience intime du militant qui se révolte et marque d’infamie le centrisme qui oblige à choisir entre deux choses : être assassiné en Russie et la demande de rapatriement au Consulat, au risque d’alimenter la spéculation indignée du centrisme si ce n’est la condamnation en Sibérie.
La lettre du citoyen Germanetto ne contient rien de plus précis, contredisant nos données positives sur la situation désespérée créée à Mariottini, que ceci : elle se borne, en suivant le système connu qui consiste à déclarer ne pas avoir lu les accusations de Mariottini (ce qu’il dément lui-même dans sa réfutation (?)) à affirmer qu’elle aurait reçu „l’aide dont elle avait besoin”.
On l’a aidée – il est vrai – mais seulement parce qu’on espérait, à travers une déclaration de désaveu écrite par elle, briser la résistance du „contre-révolutionnaire”, mais depuis qu’ils ont dû se convaincre que ma femme, bien que seule et malade, trouverait dans sa conscience la force de résister à l’infâme coalition de l’état soviétique et des traîtres centristes italiens – on s’est acharné contre elle et l’on s’acharne contre elle avec une rage impuissante, exaspéré par sa résistance insoupçonnée.
Et ainsi nous voyons Germanetto, cet immonde chacal, qui ose même prétendre et écrire se „sentir humilié en tant qu’homme de coeur ( ! ! !)”, parler de grammaire ! Justement lui dont „Madame” Mariottini a corrigé les idioties des „Mémoires d’un coiffeur” ; à qui elle a donné la possibilité de mettre de côté – prévoyance prudente, chez cette espèce de centriste, pour les éventualités du lendemain – un petit capital de vile monnaie bourgeoise et qui ose répéter plusieurs fois, que dans l’organe des bordiguistes, je pousserais tous les jours (si c’était vrai que „Prométéo” pouvait être quotidien !) à l’assassinat des militants communistes.
Si par cela on essaye de créer une atmosphère de pogrom, que M. Germanetto se le tienne pour dit : même en face d’une telle éventualité notre fraction ne renoncera pas à poursuivre sa lutte pour le communisme. Le malheur est que les différents Germanetto, des lions quand ils se trouvent à Moscou, bien protégés et à couvert de tout, chaque fois qu’ils se trouvent à l’étranger devant le risque de devoir rendre compte personnellement de leurs méfaits se transforment d’un coup en petits lapins. Le Congrès de Bruxelles l’a appris à tout le monde et d’une façon définitive.

Gatto MAMMONE

Le Japon devant la guerre impérialiste

Personne ne peut contester l’importance de la tragédie de Palais qui vient de se dérouler à Tokyo. Une mutinerie militaire à sens inverse, une révolte de soldats voulant une guerre rapidement et que les troupes de la garde impériale ont dû faire rentrer „fraternellement” dans l’ordre, voilà le fait paradoxal qui a coûté la vie à quelques ministres. Quelle est la signification de ces événements, quelle est leur portée réelle ? Voilà des points qu’il n’est pas facile d’établir.

S’agit-il d’une riposte des cercles militaires, de certaines couches du parti Muiseito (qualifié de philo-fasciste) aux dernières élections du 23 février, puisqu’à celles-ci le parti gouvernemental Seiynkai est sorti renforcé ? On tend à accréditer cette version parmi les ouvriers de nos pays afin de bien prouver que „les assassins sont à droite” et que le „fascisme c’est la guerre”. En réalité, pour qui sait que les deux puissants partis japonais, le Minseito et Seiynkai sont tous deux des instruments d’un capital financier qui domine toute l’économie et qui en 1927 a lancé son fameux programme Tonaka : que l’un et l’autre sont partisans de l’expansion militaire du Japon, pour ceux-là il est clair que cette explication n’en est pas une. Certes, dans le léger glissement vers la gauche les cercles militaires ont peut-être vu la possibilité d’un léger ralentissement du rythme de la conquête de la Chine, mais mieux que quiconque ils n’ignorent pas que même le fameux parti des masses sociales (socialistes japonais non affiliés à la IIe Internationale) est un partisan ouvert d’une politique impérialiste du Japon. À ce point de vue, une mutinerie militaire n’était pas nécessaire. De même toutes les sottises au sujet de la lutte entre les deux principaux trusts, dont l’un serait plus militariste que l’autre, ne résistent pas à une analyse sérieuse et de toute façon n’expliquent pas le caractère des derniers événements.

C’est donc sur un autre terrain qu’il faut se placer pour apprécier ces faits. Pouvons-nous voir dans la mutinerie l’expression d’un mécontentement de petits paysans, de fils de petits propriétaires fonciers ruinés par l’oligarchie bancaire, ou peut-on même établir une connexion quelconque entre elle et le mécontentement des masses ouvrières durement exploitées ? Un fait dément toutes ces suppositions dont la presse centriste a fait ses choux gras : le caractère de „mutinerie de Palais” des événements, leur entier détachement de la vie des différentes catégories sociales et des classes. S’il était vrai que les mutins avaient eu un programme national-socialiste, leur mutinerie ne se justifiait ni dans ses formes, ni dans son caractère. Elle aurait dû prendre des proportions sociales et politiques dépassant de beaucoup la revendication de l’augmentation des crédits de guerre et ses cadres par trop limités.

De prime abord, l’impression qui se dégage des faits tels que les journaux nous les ont rapportés, c’est que l’Armée japonaise occupe aujourd’hui la même position dans la vie du pays, que l’Armée allemande dans le Reich d’avant-guerre. Et, en effet, ici aussi la bourgeoisie se développera au travers d’une „révolution par en haut” qui sera propulsée par la pression des différents impérialismes ; elle s’incorporera la classe des propriétaires fonciers qui, comme les junkers prussiens, formeront la caste militaire, détachée bientôt de toute autre préoccupation que de celle de faire la guerre. L’importance d’une puissance armée, s’érigeant au-dessus de la société japonaise, devint une nécessité liée au développement prestigieux de l’économie qui atteint rapidement les derniers cris de la technique moderne et se trouva véritablement à l’étroit, compressée sur elle-même, dans les quatre îles fondamentales du Japon. C’est dans ces conditions que la classe féodale des propriétaires fonciers – la souche la plus barbare des classes dominantes – pouvait fournir les cadres réactionnaires, imbus de la valeur du militarisme, au capital financier, lequel devait pousser à ce que l’armée occupât une place toujours plus grande dans la vie du pays, tant pour assurer son avenir expansionniste que pour maintenir sa féroce domination sur les masses exploitées de l’empire Nippon.

Ces dernières années particulièrement, les difficultés nées de la crise, le poids colossal de l’industrie japonaise, l’exiguïté de ses limites territoriales, a déterminé l’impérialisme nippon à se lancer à la conquête de la Chine où la défaite du prolétariat en 1927 a ouvert la porte aux compétitions impérialistes pour le dépeçage de l’Asie. Il est évident qu’au point de vue capitaliste, le memorandum Tonaka qui prévoit non seulement la main-mise sur la Mandchourie mais aussi sur la Mongolie extérieure, se justifie pleinement et pourrait être facilement accepté par les masses japonaises. En effet, il est vrai que le Japon ne peut vivre en comprimant ses forces industrielles, alors qu’il est aussi vrai qu’il n’existe aucune force capable actuellement d’industrialiser ou d’exploiter les régions d’Asie. Même la Russie n’est pas capable aujourd’hui de mettre en valeur les régions de la Mongolie extérieure. L’impérialisme japonais peut donc présenter aux masses des arguments de faits, déterminer une haine contre la Russie qui veut s’opposer à sa main-mise sur des territoires qui lui permettraient d’épanouir ses ressources, et même de dire que la Russie est un obstacle à l’amélioration de leurs conditions d’existence.

Pour nous, nous avouons franchement qu’il nous est parfaitement indifférent que le Japon occupe la Mongolie extérieure, Vladivostok ou que fa Russie déclenche une contre-offensive : il s’agit d’une affaire entre un membre de la Société des brigands, et un jeune impérialiste affamé. La seule chose intéressante dans une telle compétition serait pour nous la lutte des exploités japonais et russes pour la révolution prolétarienne.

Il est donc certain que toute l’évolution du Japon pendant ces dernières années a été traversée par la nécessité d’élever toujours plus l’armée en une force indépendante, détachée de toute autre préoccupation que celle de faire la guerre ayant en soi la mentalité particulière de junkers asiatiques, alors que la compression des forces économiques du pays par rapport à son développement et à ses possibilités, poussait le Japon dans une conquête partielle de la Chine.

Il semble bien que les récentes mutineries portaient sur le caractère à donner aux prochaines annexions du Japon. Le puissant appareil militaire n’est plus proportionné à de simples promenades en Chine, son poids considérable correspond aujourd’hui à une maturité du Japon pour une guerre d’envergure qui dans la phase présente serait mondiale. Les divers épisodes de la mutinerie, les réactions „fraternelles” de l’État-major et des milieux capitalistes japonais ,montrent que le Japon est pris entre cette contradiction : il est prêt pour une guerre mondiale alors que la guerre mondiale mûrit encore dans les autres pays. De là les hésitations devant les mesures à prendre contre le déchaînement de scènes de barbarie asiatique dans un cadre capitaliste ultra-évolué. De là aussi la tiédeur de la répression, les hésitations du premier ministre Okada ne sachant pas très bien si sa mort était ou non désirable et venant finalement s’excuser près du Mikado d’être encore en vie.

D’une façon ou d’une autre, les récents événements au Japon prouvent qu’il arrive un moment où le poids de ses propres entreprises entraîne le capitalisme, la tête en bas, vers la guerre. Il peut évidemment réfréner un moment l’ardeur d’instruments militaires, expression d’un appareil de guerre lancé à toute vitesse vers la conquête impérialiste, mais l’appareil subsiste et croît car il répond à des nécessités vitales pour la bourgeoisie japonaise. Jusqu’où l’Empire Nippon pourra-t-il se maintenir dans les limites actuelles ? C’est là un problème auquel a répondu à demi le coup de théâtre de ces derniers jours : certainement pas très longtemps.

Et voilà donc un nouvel anneau de la chaîne qui traîne le capitalisme à la guerre mondiale.

The “Popular Front” Triumphs in Spain 

The centrist [Stalinist] press is jubilant. The Socialist, democratic and Antifascist press more or less echo them. The “Popular Front”, new name for an old product, the left coalition, has triumphed today in Spain! Tomorrow it will triumph in France. In Italy it is being taken into account as a possible transitional solution.

Sure, we don’t dispute the victory in Spain, nor the possibility of a similar victory in France, nor that things might even be manoeuvred in that direction in Italy.

But the problem is this: the victory of a ‘Popular Front’, does it – certain apparent advantages aside – really signify a genuine success for the working class? In the final analysis, is it not just another negative and confusing factor to add to all the others which are currently demoralizing and disorientating the working class on an international scale? Is not the aim to bind the proletariat ever more tightly to the Bourgeoisie, be it fascist or “democratic”, in expectation of war?

On 16 February 1936, the Spanish people was called to vote in the elections for the third time since the municipal elections of 12 April 1931 which had precipitated the fall of the Bourbon monarchy.

The Republic which was proclaimed two days later was, as we know, the “Workers” Republic. Although it was constitutional, in actual fact it was a popular coalition of Republican socialists with the provisional government of Alcalá-Zamora; to be precise, with the government which emerged from the Constituent Assembly elections in June 28, 1931, and which was to direct the destiny of the country for the next thirty months.

If, today, we analyze the function of these governments, similar in their political composition and personnel to the one Azaña has formed, we can say, without any hesitation, that these first Left governments had the historical function assigned to all democratic government since the war, i.e., smoothing the road to the October 1934 counter-revolution.

What was the fundamental problem that needed to be resolved in a feudal-agrarian Spain? The “Agrarian reform”, this reform which once disturbed the sleep of the “great” bourgeois revolutionaries in France in 1789 but which their epigones, in 1931-33 Spain, have by and large carefully avoided facing, contenting themselves with pulling the wool over the eyes of the rural population instead.

It can be imagined how difficult it is to obtain reliable statistics on landed property – especially for Spain – but the following table shows roughly how the land was divided.

Total% of total agricultural populationNumber of hectares possessed% of the total land
Large landowners50,0001464.051.5
Well-to-do farmers700,0001422.635.2
Land-owning peasants1,000,000205.011.1
Poor peasants1,250,000250.42.2
Agricultural proletarians2,000,0004000

The table shows: 1% of the proprietors own more land than all the rest of the rural population; 15% of the proprietors own 87% of the total land area and 87% of the peasants own the remaining 13%.

In the twelve provinces most affected by the agricultural reform – where the average earnings of an agricultural worker are 2 to 2½ pesetas at the most per day – 10,000 landowners own 8,200,000 hectares; that’s to say, 69% of the total area and this land is either only partially cultivated or not cultivated at all. Meanwhile, out of the 800,000 peasant families, only 100,000 own enough land to support themselves from their own labour. As for the land which belongs to the old Spanish Grandees, which was supposed to be simply expropriated (a measure taken following the monarchical pronunciamento of August 1932) they were only hit by a temporary measure.

The demagogic significance of the agricultural reform was to create millions of new proprietors; to give work to the immense multitude of agricultural labourers; to make wasteland productive. In practice the agricultural reform, which became law in September 1932, only provided for the alienation of the worst land and – naturally – on mortgage terms. Enforcing it, moreover, was accompanied by conditions such that, according to the calculations of a Bourgeois paper, it would take 1700 years to put the landless peasants in possession of their parcel of land. And when the Spanish agricultural proletariat – in response to this shady deceit – launched a series of violent strikes and occupations of the land in 1931, it was the Left government which pursued a policy of bloody repression, whose culminating point, in January 1933, left similar cases in December 1933 and October 1934 with little to envy.

The Socialists, headed by the “Spanish Lenin”, Largo Caballero, by their silence made themselves accomplices in the Casas Viejas massacre, that is to say a cowardly assassination of unarmed workers and prisoners.

Thanks to this policy of the Left, the forces of reaction had meanwhile been gathering their strength. Now they could go back on the offensive: the Radical Party was their main instrument, which by provoking the dissolution of the Cortes and causing the consequent elections would lead to the defeat of the Left Parties. The Socialists would win only half their former seats and Azaña would return to Parliament with only four of his supporters.

Thus [in November 1933], the political destiny of the country passed into the hands of a reactionary coalition composed of Gil-Robles’ supporters and Lerroux’s Radicals, that is to say, the agrarian and industrial “pro-fascists”.

Brutal repression, suspension of Catalonian law, the reinstatement of Monarchist generals into the army, repressive anti-worker legislation, increased censorship, the declaration of a permanent state of siege in certain provinces; that was to be reaction’s balance sheet by October 1934. We know how [in October 1935] the ‘straperlo’ gambling scandal, which exposed the enormous corruption within the Radical party (the thieves party par excellence), brought about Lerroux’s downfall and the break up of his party. But as the Radical Party was part of a governmental coalition with Gil-Robles’ party, only two possibilities remained: either power would go to Gil-Robles’ clerical party, or a transitional government would be appointed and the Cortes would be dissolved.

It was the latter solution that prevailed and [in December 1935] the Portela Valladares cabinet was formed.

The electoral campaign would be fought under the banners of the “Popular front” and of the coalition of right-wing parties. The latter was above all based on the alliance between Gil-Robles’ CEDA and Calvo Sotelo’s monarchists, on the agrarians, on Lerroux’s radicals, and on Cambo’s “Catalonian League”. This right-wing block envisaged a revision of the constitution (which it thought too progressive), the restoration of religious education, the stifling of all class struggle, and the most absolute respect for property rights.

On the other side, the Popular Front had acquired its maximum extension, ranging from Azaña’s Republican left, from Martínez Barrio’s dissident radicals to the Socialist Party, the Communist Party, Pestaña’s Syndicalist Party and the Worker’s Party of Marxist Unification [POUM], formed from a fusion of Maurín’s old Workers and Peasants’ Bloc with Nin’s trotskists.

The Popular Front called for a general amnesty and the repeal of all the repressive laws adopted by the rightwing governments.

Not having been able to reach an agreement on the agrarian reform, as regards nationalization of the land and its free redistribution to the peasants, because of opposition from the Bourgeois parties, the Popular Front came up with a compromise on the basis of a set of minimum demands: reduced taxes, lowering of extortionate rents and fees, increased agricultural credit, and a significant revaluation of agricultural products. The program also contained a vast plan of public works to absorb unemployment and also Labour Laws, which, for example, set a minimum wage.


13,187,311 electors including 6,843,426 women, that’s to say more than half a million more women than men, were to elect 473 Members of parliament on the basis of a majority electoral system which assigned 80% of the seats in each electoral district to the party slate which obtained a majority (even if only a relative majority).

Even if at first sight the success of the Left seems inexplicable, in fact there is nothing extraordinary about it. The left had a majority of the votes in the November 1933 elections as well, and it was only because it had gone to the polls more divided than the right that it lost so many seats.

This time the “Popular Front” had the overall support of the Anarcho-syndicalists, including not only Pestaña’s Syndicalist party (which had joined the “Popular Front”), but also the mass membership of the CNT. During a big meeting at Saragossa, several CNT leaders maintained that the organization would remain apolitical, but if individual members wanted to they could vote for the “Popular Front”.

The Regional Committee of Barcelona, headed by the Federation of Iberian Anarchists (the same lot who, in October 1934, in good anarchist, ‘anti-authoritarian’ fashion, had ordered the masses back to work without consulting them) called meetings to discuss the electoral question. Although it originally proposed only to ‘moderate’ the abstentionist position, it would end up, two days before the elections, by inviting the members of the CNT to vote for “Popular Front” candidates, who had an amnesty in their program.

We know the election results: an absolute majority to the “Popular Front”, collapse of Lerroux’s Radical party, position unchanged for Gil-Robles’ clerical party.

Immediately after the first results were in – and without even waiting for the results of the second ballot on March 1st, which would have decided forty extra seats – Portela Valadares’ government resigned and Azaña formed the new “Left” government.

The casas del pueblo [people’s Houses], hitherto closed, were reopened; the 30,000 political prisoners were freed.

Those were the first two outcomes of the victory of the “Left-wingers”. Something is going to be done for the unemployed (although officially there are 704,000, in fact there are more than a 1,000,000 out of an active workforce of 5,000,000), 60% of whom are workers from Andalusia and Estremadura, both areas of large landed estates where the famous “agrarian law” is supposed to become effective; a law which doesn’t even aim to prevent the landowners from continuing to drive out thousands of the small farmers who used to work for them.

If some right-wingers thought it prudent to cross the frontier during the first moments of exhilaration after the elections, they could do so in the certain knowledge that they’d soon be recalled by the “Left-wing” government, same as the first one, which recalled monarchists and priests after April 1931.

The very fact that the Bourgeoisie has restored power so readily to Azaña and to Companys proves they know they have nothing to fear from the men of the “Left”, who in 1931-33, as a Republican/Socialist coalition, brutally suffocated the Workers’ movement and allowed the counter revolution to consolidate and take back power, which led to the October 1934 massacres.

The fact that in 1936, after this conclusive experience, as far as Democracy’s function as a way of maintaining Capitalist control is concerned, it is still possible, as in 1931-33, to get the Spanish proletariat to line up behind a plan which isn’t based around class, but defence of the “Republic”, of “Socialism”, of “progress” against the forces of Monarchy, clerical fascism and reaction, shows the profound disarray of the workers in this Spanish sector, where proletarians have so recently given proof of their combativity, and of their spirit of sacrifice.

Centrism bears a heavy responsibility which is minimized neither by its organic weakness, nor by the cretinism of the leaders of its Spanish section. The fact of having contributed to drawing Spanish workers onto the terrain of the binomial “democracy-fascism” alternative, and having put their trust in the leaders of Social Democracy who broke ranks and denied any involvement in the heroic movements during October, means they are responsible for a 2nd assassination of the féros of Oviedo, Gijón, Mieres and Langreo, perpetrated with the elections of February 16, 1936.

L’écrasement du prolétariat français et ses enseignements internationaux Pt.2

2. – L’avènement du fascisme en Italie, en Allemagne et le 6 février 1934 en France.

Le mouvement ouvrier français se présenta le 6 février sans qu’aucun courant marxiste n’ait pu en son sein tenter de résoudre ses problèmes constitutionnels. Aux particularités de structure de l’économie capitaliste qui favorisa déjà dans l’avant-guerre la dispersion du front prolétarien en guesdistes, jauressistes, anarchosyndicalistes, vint s’ajouter le poids historique de la dégénérescence de l’État russe et de son enfant légitime : le centrisme. Nous trouverons ainsi, dans une situation de plus en plus aiguë, d’une part le parti socialiste, agent avéré de la bourgeoisie, et le P. C. pourri d’opportunisme ayant muri au travers de la 3e période et des Congrès Amsterdam-Pleyel, sa trahison ; d’autre part, une multitude de groupements et sous-groupements exprimant chacun un moment de réaction des ouvriers français au triomphe de l’opportunisme centriste ou à la faillite des premières tentatives de remonter le courant et vivotant sans grand espoir.

C’est dans ces conditions précises où les gauches radicales soutenues par la S.F.I.O., favorisées par les centristes avaient depuis deux ans désarticulé le prolétariat, que se produisit le scandale Stavisky. Nous avons déjà remarqué dans la première partie de ce rapport que les scandales financiers sont des phénomènes qui accompagnent, à un rythme que ne connaissent pas les autres pays, l’évolution du capitalisme français. Ils sont appelés à liquider les excroissances d’un marché financier disproportionné au développement du secteur industriel, entreprises de haute finance qui parce que nées à la faveur de cette disproportion, n’ont pas de réelle possibilité de vie économique.

Nous ne pensons donc pas que la bourgeoisie a „créé” le scandale Stavisky, pas plus d’ailleurs que celui de Panama. Elle se borna plutôt à leur donner âme et corps en les transformant en événements politiques destinés à dévoyer le prolétariat, lequel réagissait sous le coup de fouet du scandale parce que ce dernier coïncidait avec une phase de dépression et ne faisait que renforcer sa haine pour un régime d’exploitation et de fange.

On ne peut réellement confronter le scandale de Panama (et sa suite l’Affaire Dreyfus), avec le scandale Stavisky qu’en se plaçant au point de vue de l’analyse de la structure de l’économie française, car ces deux événements portèrent en eux des problèmes, certes analogues si l’on envisage les buts poursuivis par le capitalisme, mais différents si l’on examine l’époque ascendante d’avant-guerre et l’époque de déclin actuelle. Au travers de Panama et Dreyfus, la bourgeoisie parvint à lier à elle le prolétariat, sous le drapeau du triomphe de la République bourgeoise alors que sombraient tous les courants prolétariens. Au travers de Stavisky, la bourgeoisie parvient à anéantir le prolétariat, à donner aux masses, au travers du Front populaire, la conscience capitaliste que le fascisme donna par la violence aux prolétaires d’Italie et d’Allemagne. Dans la première phase elle put, grâce à la puissance économique de son système, diluer les antagonismes de classe, dans la seconde elle put les comprimer „démocratiquement” malgré les ravages de la crise. Là est la force de cette bourgeoisie et là est la faiblesse du prolétariat français, laquelle apparaîtra d’autant plus clairement que l’on comparera les expériences italienne et allemande à celle du 6 février, car la substance de cette période peut seulement être comparée validement à ces événements puisque pris dans leur ensemble ils représentent des moments de l’attaque mondiale du capitalisme contre le prolétariat dans la période ouverte par Octobre 1917.

L’expérience italienne se résume en ces termes : la formidable vague révolutionnaire de la prise des usines en 1920 et son reflux momentané devaient conduire à l’apparition immédiate du fascisme et à la fondation du parti communiste à Livourne. Nous verrons ici au cours des événements successifs qui conduiront au triomphe complet de Mussolini, se livrer un corps à corps violent entre bourgeoisie et prolétariat alors que les forces démocratiques interviendront pour paralyser les ouvriers, préparer le terrain pour les bandes fascistes. Appelé au pouvoir après les batailles de 1921-22, Mussolini ne viendra à bout des ouvriers qu’après quatre années de luttes souvent sanglantes. Pendant cette phase la social-démocratie aura un rôle d’appoint important, mais l’essentiel seront les assauts des bandes fascistes fracturant dans ses différents secteurs le front prolétarien. Le centrisme prenant la direction du parti en 1923 allait contribuer à désorienter le prolétariat sans pouvoir néanmoins suivre une courbe de dégénérescence aussi profonde qu’en Allemagne. Cela tiendra à la fois à la situation internationale et aux particularités de la situation italienne. En effet, après la défaite allemande de 1923 la Russie et l’I.C. n’en seront qu’aux premiers épisodes de leur politique de trahison alors que la guerre civile battra son plein en Italie, jettera le parti au premier plan de la lutte, l’empêchera jusqu’à l’époque des lois exceptionnelles de concentrer toutes les énergies du centrisme contre la gauche qui se maintiendra solidement parmi les ouvriers italiens dont elle dirigea les luttes en 1921 et 1922. C’est donc essentiellement la violence armée des fascistes s’appuyant sur l’œuvre de désagrégation des forces démocratiques qui pouvait venir à bout du prolétariat. Cette expérience, par ses particularités, permit d’édifier la théorie de l’opposition entre démocratie et fascisme, puisque Mussolini après avoir été aidé par les Nitti, Turati et consorts, dut les balayer violemment en même temps que toutes les organisations ouvrières.

Au point de vue du déroulement des événements l’analogie entre l’Italie et la France ne peut donc pas être faite. Par contre, l’examen des situations où vainquit le fascisme allemand donne leur pleine signification à la fois à l’expérience italienne et française en permettant de réaliser la vision d’ensemble des phases décisives de l’attaque mondiale du capitalisme. La montée fasciste en Allemagne au lieu de s’accompagner de la fracture violente du front prolétarien, s’accompagne d’une croissante désagrégation de la substance de classe du mouvement ouvrier. Socialistes et centristes pourront bien encore, à la veille du 3 mars 1933, organiser de gigantesques manifestations de masse, mais la vitalité révolutionnaire des travailleurs en sera complètement absente. Par rapport à la situation italienne, les réformistes allemands décalqueront fidèlement les faits et gestes de leurs collègues italiens dans un milieu de classe où les mouvements révolutionnaires seront d’abord dévoyés, puis empêchés par la politique du P.C.A. La politique de l’État russe et de l’Internationale Communiste interviendront décisivement pour empêcher à tout prix des épisodes de résistance du type italien, lesquels en Allemagne, vu la densité du prolétariat, auraient pu avoir plus de conséquences qu’en Italie. De ce fait, nous vîmes une montée à „froid” du nazisme, une évolution archi-légale sans „marche sur Berlin”, une conjonction parfaite entre le travail des bandes fascistes, la politique du „moindre mal” socialiste et le social-fascisme des centristes décomposant le mouvement ouvrier et préparant tout naturellement les conditions pour la domination de Hitler.

L’absence de batailles révolutionnaires contre le fascisme permit mieux qu’en Italie de voir l’étroite solidarité des forces démocratiques et des forces fascistes dans l’œuvre d’étranglement des travailleurs.
C’est que le capitalisme allemand plus puissant que l’italien put pendant dix ans (de 1923 à 1933) s’appuyer à la fois sur la bourgeoisie de tous les pays et sur l’État Soviétique pour désagréger le front des ouvriers et le rendre incapable de s’opposer par la moindre lutte à la victoire fasciste. C’est seulement ce double appui qui lui permit d’employer plus à fond la social-démocratie et d’éviter des batailles qui, même écrasées, auraient certainement fécondées un noyau marxiste en Allemagne.

L’axe de la situation allemande ne réside pas tant en un assaut violent des bandes fascistes, mais dans une conversion graduelle de la démocratie en fascisme. L’avènement de Hitler est le résultat logique de tout un mouvement des choses dont l’élément essentiel sera la politique du puissant parti communiste. Il ne fera que consacrer un processus évolutif de l’ensemble de la société allemande aboutissant à sa victoire et à la décomposition du mouvement ouvrier.

Dans ce sens, l’expérience allemande est plus près de la France que de l’Italie. La victoire de Mussolini s’accompagne de la destruction violente et féroce des organisations ouvrières. Par cela même qu’elle n’atteint pas les forces vives de la conscience du prolétariat italien, elle peut être remise en question par les luttes mondiales du prolétariat et particulièrement de la classe ouvrière allemande. De ce fait, autour de l’Allemagne vont se concentrer les énergies du capitalisme de tous les pays afin d’étouffer le prolétariat qui par ses luttes peut détruire l’équilibre précaire établi après 1923 en Europe. Lorsque la bourgeoisie internationale atteindra son but elle en aura fini du même coup avec la Russie entrant à la S.D.N. et pourra se glorifier d’en avoir provisoirement terminé avec le prolétariat révolutionnaire. Dans une situation internationale aussi profondément préjugée, les ouvriers français allaient, en un raccourci saisissant, parcourir en moins de deux ans le chemin suivi par les travailleurs allemands de 1923 à 1933.
La société capitaliste française dans son ensemble subira un mouvement de conversion graduel, bien qu’entrecoupé d’incidents propres à sa structure économique particulière, analogue à celui qui se vérifia en Allemagne à cette différence fondamentale près que les vainqueurs de Versailles ne devaient pas accoucher du fascisme, mais pouvaient du fait de leur puissance économique, élever la fonction sociale des forces démocratiques en leur adjoignant ouvertement le centrisme. En Allemagne le centrisme fut le facteur qui permit aux forces démocratiques de jouer un rôle de premier plan pour la victoire fasciste alors qu’il désagrégea le front de classe des ouvriers. Par contre en France, le centrisme devient une force démocratique de premier plan et fut l’artisan direct de l’écrasement du prolétariat.

Examinons donc de plus près les circonstances de la victoire fasciste en Allemagne et du Front Populaire en France.

L’intégration organique de la social-démocratie allemande à l’appareil d’État devait permettre d’une part le développement du fascisme et, d’autre part, favoriser l’apparition de la théorie centriste du social-fascisme, inséparable de la scission des syndicats réformistes Trois phénomènes caractériseront toute cette évolution.

Primo : à chaque moment critique les socialistes diront aux ouvriers que puisqu’ils dirigent l’État prussien, occupent telle ou telle autre position au sein de l’État, rien n’est à craindre. Et au surplus les mesures d’affamement de Brüning sont rendues nécessaires du fait du diktat de Versailles. Faites confiance à la légalité bourgeoise, tel sera leur consigne. Secundo : les centristes exploiteront ces faits pour justifier leur social-fascisme, sectionner les mouvements ouvriers et les syndicats en rejetant toute la responsabilité sur les socialistes. Sur cette base toute leur agitation revendicative ne sera que bluff et bourrage de crâne alors qu’eux aussi en reviendront à la vieille chanson de la lutte contre le Traité de Versailles.

Tertio : le fascisme se développera en prouvant la faillite évidente de la politique étatique de la social-démocratie ne correspondant plus à la phase de crise et en se plaçant sans crainte sur le terrain des revendications ouvrières, terrain disloqué par les centristes et où allait se livrer un combat démagogique entre ces derniers et les nazistes. Ceux-ci se poseront comme les seuls capables de détruire le Traité de Versailles.

Ainsi que nous le fit remarquer un camarade, c’est contre le Traité de Versailles que se développa une politique d’Union Sacrée en Allemagne quand par contre c’est autour du maintien du Traité de Versailles qu’elle se développera en France.

Si cependant en Allemagne apparut la politique du social-fascisme et non du Front Populaire, c’est qu’elle correspondait à des nécessités bien précises. En face du danger fasciste, alors que les fonctionnaires d’État socialistes frappaient indistinctement et au nom de la légalité, ouvriers communistes ou fascistes, ou que le parti socialiste couvrait Brüning et ses décrets, les ouvriers communistes n’avaient qu’un pas à faire pour admettre le social-fascisme, satisfaisant leur haine légitime contre les valets sanglants de la bourgeoisie. En opposant violemment non deux classes, mais ouvriers socialistes et communistes, en brisant leur front de résistance revendicatif, toute possibilité de luttes d’envergures contre le fascisme disparaissait. La politique du Front Populaire aurait pu dépasser en Allemagne les intentions des traîtres car les ouvriers en auraient retenu la nécessité des rassemblements dans les syndicats puisque c’est sur ce terrain que Brüning livrait des vatailles décisives et par là-même se seraient déterminées des luttes violentes contre les bandes fascistes.

La politique du social-fascisme et de l’O.S.R. étaient les meilleures armes de la bourgeoisie pour briser la volonté de lutte des ouvriers et jeter toujours plus d’eau au moulin fasciste. Avec l’aggravation de la situation en Allemagne nous verrons la bourgeoisie frapper le fascisme pour autant que cela fut nécessaire pour justifier les appels au calme et au respect de la légalité des socialistes, alors que les centristes quittaient définitivement tout terrain de classe pour tomber dans le „National-Bolchevismus” où les nazis étaient passés maîtres. Ainsi le 3 mars fut un événement quasi banal : démocrates, socialistes, centristes s’effacèrent une fois leur œuvre accomplie, pour faire place aux légions fascistes qui devaient faire table rase de ces débris, pousser à fond la réaction bourgeoise afin d’édifier une structure telle qu’elle puisse permettre la préparation à la guerre d’un impérialisme pauvre, mais formidablement équipé et ce en dehors de toute effervescence de classe, si ce n’est l’accord de toute la „Nation”.

En France, les événements du 6 février 1934 et leurs conséquences se présentent sur le fond d’une même nécessité : il est clair qu’il s’agit d’une bataille du capitalisme pour écraser totalement les ouvriers en vue d’une guerre que le fascisme en Allemagne, la Russie entrant à Genève, annoncent de plus en plus proche.

Si cette perspective ne s’était pas posée on n’aurait pu agiter l’épouvantail du fascisme et la conversion de la gauche vers la droite qui s’est effectuée le 6 février, n’aurait pas eu un caractère nettement dirigé contre le mouvement prolétarien. La manœuvre du capitalisme est à cette époque la suivante : en chassant avec force les gauches ayant accomplies leur œuvre de compression depuis mai 1932, il va créer une ambiance de coup d’État contre la République. D’ailleurs dès les premiers moments du scandale Stavisky, il pressent que l’heure est venue et qu’il lui faut devancer le réveil des ouvriers. Pendant le mois de janvier les bandes nationalistes entretiendront donc une atmosphère fiévreuse par leurs manifestations contre les „voleurs”. Le cabinet Chautemps démissionnera et le 6 février éclatera comme un coup de tonnerre.

La S.F.I.O. qui avait soutenu les cabinets radicaux précédents allait tout naturellement suivre les gauches chassées du Capitole et proclamer, la première, la République en danger.

Les centristes seront jetés dans cette rafale sans parvenir à se rendre compte de la nature des événements. D’abord, ils enverront Daladier, Frot au poteau avec Chiappe et mélangeront anciens combattants communistes et fascistes le 6. Puis, ils refuseront de prendre en considération la manifestation socialiste du 8 – qui sera d’ailleurs reportée au 12 en même temps que la grève générale – pour organiser une manifestation le 9, laquelle sera un des plus beaux exploits de classe des ouvriers parisiens. Même le 12 février, bien que C.G.T.U. et P.C. aient marqué leur accord avec la grève générale organisée par les réformistes, ils lanceront un programme différent et en opposition avec celui de ces derniers. C’est qu’antérieurement, le P.C. avait combattu et les cabinets radicaux et les socialistes. Après mars 1933 il avait bien effacé la théorie du social-fascisme, mais c’était pour tomber dans Amsterdam-Pleyel qui lui permettait de continuer à combattre la S.F.I.O., l’unité syndicale, tout en détournant les ouvriers de leurs intérêts immédiats. Dès cette époque le P.C.F. était suspendu en l’air, puisque l’U.R.S.S. entrant à Genève consacrait la mort définitive de l’I.C. et ouvrait l’ère des compétitions pour la formation des blocs impérialistes.

Dans ces conditions trois éventualités se posaient : ou bien la menace fasciste existait et le P.C.F. aurait subi le même sort qu’en Allemagne, ou bien il était inexistant et dans ce cas rester sur ses positions anciennes dans la nouvelle phase de l’avènement de la droite et des attaques contre le prolétariat revenait à se disloquer sous le choc des luttes intestines qui auraient inévitablement surgi en son sein. La théorie du social-fascisme aurait certainement été reprise par les centristes pour scinder le front ouvrier si le fascisme s’était montré après le 6 février. Mais à défaut de danger fasciste, le P. C. ne pouvait maintenir ou accentuer ses anciennes positions, fussent-elles même celles d’Amsterdam-Pleyel, sans engager une lutte contre les gauches et la S.F.I.O. ainsi que contre leurs mots d’ordre démocratiques. Une telle action parce qu’elle aurait pu devenir une action de classe était inconcevable dans l’état d’évolution du parti communiste relié à un État membre de la S.D.N., ayant entretenu avec la complicité ouverte des réformistes la scission syndicale, dévoyé pendant des années les batailles ouvrières, que son passé prédisposait et préparait à la trahison. Certainement, si le P.C. avait suivi cette voie, il se serait désagrégé et sur cette base se serait constitué un courant marxiste comme expression des contradictions insolubles d’un parti dégénéré.

C’est la troisième éventualité qui se réalisa : le P.C. bouleversa ses positions (apparemment de fond en comble) pour emprunter le chemin de la trahison. En réalité, il s’agissait de la conclusion d’un processus menant à terme l’évolution de l’opportunisme.

Le fait essentiel du 6 février c’est donc l’encerclement du P.C. dans les tenailles capitalistes, son incorporation aux luttes entre droites et gauches pour la défense de la République bourgeoise : le premier acte de la trahison du parti français, laquelle pouvait seule empêcher son effritement et l’apparition d’une gauche dans les nouvelles situations décisives ; laquelle devait aussi décider de la réussite de la bataille capitale engagée par la bourgeoisie contre le prolétariat.

Après le 6 février 1934, chacun aura sa place et sa fonction. Le gouvernement d’Union Nationale de Doumergue attaquera de front les ouvriers ; socialistes et centristes se lanceront dans une vaste campagne antifasciste qui aboutira en juillet au front commun ; une partie des radicaux appuiera le front commun contre la „réaction”. On parlera même de l’unité syndicale qui se réalisera d’ailleurs, par la suite entre C.G.T. et C.G.T.U.

Par rapport à l’Allemagne la France apparaîtra aux soi-disant marxistes comme un progrès immense puisqu’on y réalisera le front unique réclamé pendant des années par Trotsky et tous ceux qui s’apparentent à lui ; que la défense des mots d’ordre démocratiques sera poussée jusqu’à ses conséquences extrêmes et qu’enfin se réalisera l’unité syndicale. Par contre, pour ceux qui se donnèrent la peine d’analyser le développement historique réel il s’agissait là des prémisses pour écraser le prolétariat en dehors de l’existence d’une menace fasciste. Le front commun n’était que l’antichambre du front populaire, réalisant l’Union Sacrée sous le drapeau tricolore. La défense de la démocratie n’était qu’un prélude à la défense de la patrie. L’unité syndicale qu’un chemin pour étouffer les luttes revendicatives, les grèves des travailleurs et les incorporer par le canal des organismes unifiés à l’État.
Si d’ailleurs l’on examine la période qui va de Doumergue à Sarraut, l’on remarque un processus presque analogue à celui qui se produisit en Allemagne : à cette différence près qu’au lieu du développement du fascisme nous constaterons le développement du Front Populaire. Pendant que les décrets-lois tombent dru sur les ouvriers, les socialistes et centristes détournent l’attention des ouvriers de leurs moyens de luttes spécifiques pour les diriger vers des revendications antifascistes envers l’État bourgeois. Ils obtiendront satisfaction avec le départ de Doumergue et l’avènement de Flandin qui réalisera un pas en avant dans la voie de l’incorporation des ouvriers à l’État. Apparemment, c’est le contraire qui apparaîtra puisque Flandin abandonnera la réforme de l’État de son prédécesseur. Mais en réalité, en se posant comme champion de l’antifascisme, il permettra au bloc socialo-centriste de demander aux ouvrier de remettre la défense de leurs intérêts à l’État débarrassé de ses éléments fascistes. Pas autre ne fut la politique qui, en fait, se réalisa en Allemagne sous Brüning, Von Papen et Schleicher. Avec Laval, c’est l’aggravation de la situation internationale qui précipite le déroulement des événements intérieurs en France et fait de cette incorporation „antifasciste” du prolétariat, une dissolution ouverte du mouvement ouvrier.

Nous verrons donc après l’appel de Staline les centristes se mettre au diapason national des socialistes d’abord, des radicaux ensuite. Les manifestations ouvrières appuyant ce passage du P.C. avec armes et bagages dans les rangs bourgeois, voilà les équivalents historiques, spécifiques à la France, du 3 mars 1933 en Allemagne.

Il ressort de ces considérations que si le prolétariat italien est tombé sous les assauts violents des bandes fascistes pour lesquelles travaillèrent les forces démocratiques du capitalisme ; si le prolétariat allemand s’est désagrégé sous l’action de l’opportunisme centriste, de l’État russe, qui préparèrent le terrain pour l’action paralysante d’enveloppement étatique de la social-démocratie et les conditions pour l’avènement du fascisme, le prolétariat français s’est dissout sous l’action du bloc socialo-centriste au sein d’un puissant État capitaliste jouissant encore d’une marge économique que ne connurent ni l’Italie, ni l’Allemagne et où les ouvriers ne parvinrent pas dans l’après-guerre à féconder un courant pouvant donner vie à un véritable guide.

Si par fascisme, l’on entend destruction violente des organisations prolétariennes, il est évident qu’il n’existe pas en France. Mais si l’on vise la réalisation de certains objectifs capitalistes qui s’imposent dans tous les pays où le croisement des difficultés économiques, des mouvements ouvriers et des menaces de guerre, obligent la bourgeoisie à mater le prolétariat, indéniablement la bourgeoisie française a atteint son but. Que le fascisme ne soit pas instauré, en France cela a une grande importance, mais au lieu de prouver la force des ouvriers, il prouve la force de la bourgeoisie, l’extrême faiblesse actuelle des ouvriers qui peuvent être chassés de leur terrain de classe par le front populaire jusque et dans la guerre. Il ne s’agit donc pas là d’un résultat naturel des Républiques bourgeoises, mais d’un résultat du rapport entre les classes en France, de la puissance économique de cette dernière, du milieu historique dans lequel évolue la classe ouvrière de ce pays. Nous n’avions ainsi pas du tout tort en disant dans la première partie de ce rapport que la France est un des chaînons les plus résistants de la chaîne mondiale du capitalisme.

Pour la constitution d’un courant marxiste en France

Le caractère particulier du développement capitaliste en France a fait de ce pays, au 18e siècle, la scène de la lutte la plus conséquente de la bourgeoisie contre le féodalisme, puis des luttes de classes les plus aigües entre prolétariat et bourgeoisie au 19e siècle. Aujourd’hui, c’est le pays où les problèmes de la démocratie bourgeoise ont connu l’épanouissement le plus conséquent, le plus extrême et où les données pour la solution de principe que le prolétariat devra donner à la lutte des classes dans les pays démocratiques apparaît le plus nettement. L’histoire ne pose pas des problèmes insolubles. Du problème posé se dégage la solution, même lorsque les classes qui sont les artisans de leur propre histoire, mais non dans les circonstances choisies ou désirées par elles, n’acquièrent pas la conscience immédiate des nécessités auxquelles elles ont à faire face, de la solution qu’elles doivent donner aux problèmes dont dépend leur existence. Peut-être bien est-ce parce que dans l’expérience italienne nous avons vécu, en un court espace de temps, concentrés en eux-mêmes, les problèmes qui se sont développés graduellement en France, que nous les percevons plus clairement que les militants français. Certainement, c’est parce que les événements en Italie ont jeté à la face des ouvriers avec une violence inouïe les problèmes de la démocratie, puis ceux de sa conversion brusque en fascisme, que nous sommes armés pour aborder les tâches de la révolution prolétarienne. Mais pour nous, l’expérience française – après celle d’Allemagne – a une grande valeur, elle prouve que nous ne parlons pas un langage spécifiquement „italien”, mais que nos positions se réfèrent historiquement à des situations qui, en définitive, n’ont fait que devancer en résumant brusquement un développement international de la lutte des classes. En Italie, c’est l’ensemble des forces démocratiques qui prépare l’assaut du fascisme ; en Allemagne ces forces, plus le centrisme, font du fascisme le produit logique, inévitable d’un certain degré d’extension des rouages de la démocratie, laquelle pourra ne pas accoucher d’Hitler ; en France les rouages de la démocratie s’épanouiront jusqu’à dissoudre la classe ouvrière, en engrenant dans son fonctionnement le centrisme : il sera ainsi prouvé que dans des conditions données la domination démocratique de la bourgeoisie peut parfaitement se suffire, sans accouchement du fascisme, mais avec écrasement du prolétariat.
La théorie de la révolution dans les pays occidentaux ne passe donc pas uniquement par Octobre 1917, mais par Rome, Berlin, Paris également. Cette théorie modiale est encore à réaliser et ne peut être que l’œuvre du prolétariat de tous les pays. Que nous sachions qu’elle est à élaborer est déjà un pas en avant. Nous ne pourrons dans les limites restreintes de ce rapport examiner les problèmes que les expériences successives et particulièrement française apportent pour l’élaboration d’une théorie de la tactique de la révolution prolétarienne dans la phase actuelle. Ces problèmes sont implicitement contenus dans notre rapport sur la France, comme ils le furent dans le rapport du camarade Philippe, où comme ils le seraient dans un examen de l’Allemagne. Pour les unifier en un ensemble de principes et de directives pour la lutte internationale du prolétariat, il faudrait que la nécessité de leur examen apparaisse dans des courants communistes. Notre fraction pourra certes tenter un effort théorique – et elle le fera certainement – pour élaborer sa propre contribution à la théorie de la tactique mondiale du prolétariat, ce en quoi elle sera puissamment aidée par les fondements programmatiques qu’elle possède : les thèses de Rome. Mais tout cela sera insuffisant tant qu’en Allemagne, en France, ne surgiront pas des groupements qui seront les fruits de ces circonstances historiques dont nous avons touché le fond les premiers. C’est pourquoi un jalon fondamental de l’élaboration de la tactique mondiale du prolétariat réside pour nous dans la recherche du pourquoi les ouvriers français ne parviennent à se donner un organisme qui puisse tenter de résoudre leurs problèmes finaux, car jeter les bases d’un tel courant reviendrait à solutionner embryonnairement les problèmes de la révolution prolétarienne en France.

Nous ne pensons pas que la création de partis révolutionnaires ou opportunistes exprime la génialité ou la perversité d’individualités ou de groupes d’individualités, comme nous ne pensons pas, ainsi que l’a proclamé le camarade Vercesi au Congrès de notre fraction, que le centre moteur des situations soit la lutte entre ces partis ou groupements. De même que les partis résultent d’un milieu historique donné, d’un rapport de force entre les classes antagonistes, de même c’est l’évolution de cette même lutte de classe qui imprime son caractère aux formations prolétariennes. Des groupes peuvent surgir de tournants brusques de celle-ci, d’une phase nouvelle de son développement, ils peuvent en traduire les péripéties et l’évolution réelle, comme ils peuvent parfaitement être entraînés dans le camp de la classe ennemie. Aucune garantie préétablie n’existe dans ce domaine, aucun groupe n’est prédestiné en soi, aucun fatalisme ne réside dans l’élévation d’un groupe au rang de porte-parole de toute la classe. Seule une étude attentive, passionnée, du cours de la lutte des classes, la faculté d’un groupement de se surpasser toujours lui-même et selon une voie historique toujours plus progressive, habilite un organisme à ses tâches ; en fait un parti d’avant-garde.

Pour ce qui est de la France, nous avons déjà fait remarquer que dans l’avant-guerre, à chaque secousse de la lutte des classes correspondit l’apparition dans les différents secteurs prolétariens, de réactions différentes. Les groupements qui se concrétisèrent autour de ces réactions étaient des aspects de la lutte des classes dans les conditions particulières de la France et par là même leur existence était justifiée. Mais ces groupes ne réalisaient ni continuité ni perspective : ils se rattachaient à certaines phases qui sitôt dépassées les jetaient dans le plus sombre opportunisme. La tentative prolétarienne la plus importante, celle de Guesde, devait échouer parce qu’incapable d’absorber les diverses réactions du prolétariat, de les encadrer en une formation unitaire. La faute n’en revient pas à Guesde mais aux conditions de cette époque d’expansion impérialiste où ces problèmes n’apparaissaient pas avec la clarté actuelle.

Dans l’après-guerre, nous verrons se dérouler le même processus en France. Contre le centrisme, surgirent dans les différentes périodes de son développement, des réactions prolétariennes qui se fossiliseront sans pouvoir s’absorber en un seul groupe : une fraction de gauche. C’est ainsi que nous verrons surgir le groupe de la „Révolution Prolétarienne” qui d’abord réaction saine contre le centrisme sombrera dans un syndicalisme révolutionnaire sans queue ni tête ; puis le groupe de Souvarine qui, bien que tentative marxiste d’aborder les problèmes du mouvement prolétarien Français végètera d’abord sous le drapeau de Trotsky, pour sombrer dans un „communisme démocratique” menant ses membres – Souvarine excepté – dans la S.F.I.O. ; enfin, à chaque tournant et secousse où le P.C.F. sera pris surgiront des groupes, le plus souvent trotskistes, qui disparaîtront dans la nouvelle phase sans laisser de traces. La tentative de Trotsky en 1930 pour unifier les mouvements d’opposition en France, si elle partait de bonnes intentions, compromit sérieusement et profondément l’avenir, en voulant brûler les étapes. Son rôle, pour être progressif, aurait dû consister à préparer le terrain, à déterminer une discussion approfondie entre la série de groupements prolétariens qui existaient nécessairement, tout en étant persuadé qu’ainsi, au cas ou fort probablement cela aurait retardé la fusion, les événements auraient pu fructifier en un groupe l’apport de tous les autres.

C’est en partant de ces considérations, en envisageant la création d’un courant marxiste comme le double résultat de confrontations entre les différents groupements en France et de la marche des événements que nous voulons tenter de caractériser rapidement quelques formulations qui agissent aujourd’hui sur l’arène politique, afin de prouver qu’elles ne sont que des aspects, dont certains ont déjà clôturé leur évolution, de périodes de la lutte des classes ; que celles qui nous paraissent correspondre à la phase actuelle sont appelés à disparaître si elles ne se mettent pas en demeure de concentrer en leur travail théorique, le produit de l’évolution des situations d’après-guerre.

Nous laisserons délibérément tomber Trotsky et ses partisans, pour l’unique raison qu’il s’agit là d’une aile de gauche de la S.F.I.O. à qui nous dénions tout apport dans l’œuvre de la révolution prolétarienne. Au surplus, les idées fondamentales de Trotsky nous les trouveront sous une forme évoluée au sein de l’Union Communiste dont nous examinerons les positions. D’autre part, nous ne voyons pas bien ce que peut représenter en France le groupe de „Que faire ?” qui après être resté le dernier carré des „redresseurs du P.C.F. et de l’I.C.” a modifié brusquement ses positions au commencement de cette année pour se mettre au même niveau que les partisans actuels de Trotsky. Nous n’en parlerons donc pas. Par contre nous tenons à examiner les positions essentielles de la „Révolution Prolétarienne”, celles d’un noyau de militants syndicalistes dont nous avons reçu la Charte syndicale ; celles des militants de l’ex-Enseignement unitaire et, enfin, les positions des camarades de l’Union Communiste.

La „Révolution Prolétarienne”, aile gauche du réformisme

Nous voudrions essayer de comprendre la signification des problèmes posés par l’apparition de ce groupement, car cela seul est de nature à expliquer son évolution ultérieure. Ce n’est pas le fait du hasard si aujourd’hui la „Révolution Prolétarienne” est devenue un précieux auxiliaire des réformistes de la C.G.T., mais plutôt la conséquence d’une évolution dont il s’agirait de tracer ici la ligne maîtresse.
Avant tout, il serait intéressant de prouver que le „syndicalisme révolutionnaire” dont se réclame ce groupe est aussi profondément opposé à la pratique et théorie du même nom qui s’épanouit avant-guerre, que le sont la phase d’expansion impérialiste et celle contre-marquée par la révolution russe et les révoltes prolétariennes de 1919.

L’anarcho-syndicalisme s’affirme en s’opposant dès 1882 aux guesdistes et possibilistes. Sous ce premier aspect il sera l’expression nécessaire des batailles revendicatives se déroulant en dehors et contre les luttes parlementaires et municipales des guesdistes et des possibillistes. Ces luttes qui en d’autres pays s’entrecroisèrent pour donner vie à des syndicats en liaison avec un parti de classe, s’opposeront en France par suite des circonstances historiques de la formation de la IIIe République, de la structure du front prolétarien, homogène seulement en quelques secteurs et conservant par endroits des caractères retardataires, en bref, par suite des particularités du développement économique lui-même où l’incorporation du mouvement prolétarien dans les rouages de l’État devait devancer la marge économique de la corruption bourgeoise. Ancré dans les Bourses du Travail où dès 1896 l’anarcho-syndicalisme triomphait en proclamant contre les guesdistes l’indépendance du syndicalisme, il fut aussi une réaction permanente contre le processus d’incorporation de fait des formations politiques du prolétariat au régime démocratique de la bourgeoisie. C’est là son époque héroïque, celle de la période des attentats anarchistes, de la proclamation du sabotage, de l’intervention violente des minorités syndicales, de l’apolitisme à outrance, de la grève générale comme panacée universelle. Mais la „Révolution Prolétarienne” ne se rattache pas à cet aspect de l’anarcho-syndicalisme que la bourgeoisie réprima férocement. Elle se dit la fille légitime du syndicalisme révolutionnaire de Sorel, Berth, Lagardelle qui triompha au sein de la C.G.T. dès 1903 sous la double influence de l’entrée de Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau et des batailles revendicatives de cette époque. Non pas de secte, mais syndicaliste de masse, ce nouvel aspect de l’anarcho-syndicalisme devait finir dès 1909 dans le réformisme qui conserva d’ailleurs la défroque ancienne, le traditionnel grève-généralisme. Certes, cette deuxième période forma des militants qui surent rester sur des positions de classe pendant la guerre et échapper à la débâcle patriotique du parti socialiste dans son ensemble, mais il s’agit là d’individualités qui, après 1917, furent entraînées par le bolchevisme, alors que les doctrines où ils se formèrent, devaient trouver leur aboutissement dans la trahison de 1914.

De toute façon, positif ou négatif, sous ses deux aspects essentiels, celui de secte ou de masse, l’anarcho-syndicalisme a eu sa place marquée dans le mouvement prolétarien d’avant-guerre.
Mais la „Révolution Prolétarienne” n’est pas le produit du contraste qui trouva son expression dans la phase d’expansion impérialiste, mais une réaction d’anciens syndicalistes au sein du P. C., contre le centrisme passant après 1923 à la lutte contre Trotsky. La tentative de faire revivre le vieux „syndicalisme révolutionnaire” recéla par la suite et les problèmes issus de la scission syndicale et la volonté de se débarrasser de toute formulation de parti, c’est-à-dire d’empêcher la formation d’une fraction de gauche en France. Se bornant tout d’abord à se revendiquer de Lénine et de Trotsky pour ce qui est des problèmes politiques et à émettre des critiques de classe contre la politique syndicale du P.C. entre les mains des zinovievistes, la „Révolution Prolétarienne” avec l’aggravation des défaites prolétariennes devait se cantonner dans la politique syndicale et devenir foncièrement anti-parti, anti-communiste pour appuyer bientôt les tentatives de désagrégation de la C.G.T.U. par les réformistes. Les problèmes posés par elle furent essentiellement ceux ayant trait à la vie syndicale des travailleurs étranglée par la scission. Comme tout groupement cherchant dans la vie des syndicats la solution de problèmes politiques fondamentaux, la „Révolution Prolétarienne” devait fausser le caractère même des problèmes syndicaux, sans parler de ses conceptions politiques de plus en plus erronées. Réaction prolétarienne au centrisme elle en arriva à vouloir résoudre le problème en combattant le communisme, en érigeant le syndicalisme en doctrine se suffisant amplement. Réaction entretenue par des couches d’ouvriers contre la scission, elle résolut le problème en se situant entre C.G.T. et C.G.T.U. pour finalement devenir une aile de gauche du réformisme, le partisan de la liquidation honteuse de la C.G.T.U. dans la C.G.T.

Puisque aucun problème posé par son apparition sur l’arène politique ou syndicale n’a reçu une réponse conforme aux intérêts prolétariens, mais une solution franchement bourgeoise, l’on peut proclamer sa faillite et affirmer que c’est aux groupes communistes qui veulent guider le prolétariat français qu’il incombe de liquider théoriquement et pratiquement pareil courant en apportant les solutions aux problèmes qu’ils ont exprimés.

D’ailleurs, pour la „Révolution Prolétarienne”, sa véritable fonction d’aile extrémiste de la C.G.T. apparut nettement lors de l’affaire du Comité des 22. Manifestement, il s’agissait ici d’exploiter les réactions ouvrières contre la 3e période et nées de la crise économique, pour l’indépendance du syndicalisme et l’unité, en entretenant un mouvement de liquidation de la C.G.T.U. au profit du réformisme, sans qu’il puisse en résulter une élévation de la conscience de classe des ouvriers, de leurs luttes revendicatives. Puisqu’en définitive la C.G.T. de Jouhaux représentait l’aboutissement logique du „syndicalisme révolutionnaire” d’avant-guerre, il était fatal que ceux qui voulaient faire revivre les phases du passé dans une période nouvelle, en arrivent en fin de compte aux mêmes positions sur les problèmes actuels. Jouhaux aussi est pour „l’indépendance” des syndicats, contre les cumuls de mandats politiques et syndicaux, mais l’on sait que cela n’empêche pas les plus basses compromissions, les plus vils maquignonnages avec l’État bourgeois. C’est là l’aspect actuel du vieux „syndicalisme révolutionnaire”. Et il peut ne pas avoir un autre visage, pour peu que l’on tienne compte qu’aujourd’hui la France a beau posséder une économie dont les parties s’équilibrent assez bien, où la cohésion prolétarienne est moindre qu’ailleurs, néanmoins le choc de la révolution russe, les bouleversements sociaux de l’après-guerre ont posé le problème de la fondation d’un parti de classe, seul capable d’embrasser tous les aspects de la lutte des travailleurs, de les unifier en une action finale. Les théories syndicalistes qui ressurgirent en opposition au centrisme refirent en quelques années le chemin fait avant la guerre en des décades.

Après les événements du 6 février 1934, la „Révolution Prolétarienne” lança son manifeste „Au Syndicat, le Pouvoir” et amusa les militants syndicalistes avec une esquisse d’une Société future, sorte de Nouvelle Icarie, œuvre éclectique effectuée avec la collaboration de Proudhon, Marx, Bakounine, etc. Comme il se devait, „La Révolution Prolétarienne” participa à la campagne antifasciste, à la psychose du front unique et très rapidement fut pour la liquidation de la C.G.T.U. dans la C.G.T. en acceptant l’interdiction des fractions. Il est d’ailleurs curieux d’examiner ses critiques envers les camarades unitaires de l’Enseignement, luttant pour la formule du Congrès de fusion et du droit des fractions et ses éloges du réformiste Delmas, secrétaire du Syndicat National des Instituteurs. D’autre part, son appui aux Jeunes Socialistes exclus des J.S. et luttant pour leur réintégration, montre ce que signifie „indépendance du syndicalisme” surtout si on le relie à son attitude ambigüe envers le front commun socialo-centriste, exprimée par la résolution du Comité contre l’Union Sacrée. Un dernier point qui concrétise nettement ces „syndicalistes révolutionnaires” non pas anti-centristes, mais anti-communistes, c’est la position donnée par Louzon : l’appui aux sanctions et à la S.D.N. lors du conflit italo-abyssin. La „Révolution Prolétarienne” n’exprime pas plus l’anarcho-syndicalisme que la situation actuelle n’exprime les problèmes d’avant-guerre. Ce dernier a trouvé sa fin logique dans le triomphe du réformisme en 1909 et les quelques militants qui restèrent fidèles à sa doctrine durent après la guerre passer à l’I.C. et aux formulations marxistes. Des communistes ne sauraient donc envisager un travail commun – soit-il même limité – avec ce groupe sur le terrain syndical pour autant que son appui de la position „syndicaliste” de la C.G.T. au sujet des cumuls en fait définitivement un instrument des réformistes pour immobiliser les ouvriers, séparer leurs luttes revendicatives de toute perspective politique, et par là contribuer au développement de la psychose sanctionniste, premier acte de la mobilisation des ouvriers pour la guerre. Bien au contraire, en donnant une solution aux problèmes derrière lesquels se sont développés les Monatte, Louzon, Chambelland et Cie on pourra même dénier toute valeur de classe à leurs positions, actuelles dans les syndicats. Ainsi il est possible de sauvegarder des militants attirés par leur phraséologie, de l’impasse et ,èu découragement.

JACOBS

Problèmes de la période de transition Pt.1

Du titre de cette étude, il ne peut être déduit que nous allons nous livrer à des investigations dans les brumes de l’avenir ou que même nous esquisserons des solutions aux multiples et complexes tâches qui s’imposeront au prolétariat érigé en classe dirigeante. Le cadre et l’esprit de „Bilan” n’autorisent de tels desseins. Nous laissons à d’autres, aux „techniciens” et aux fabricants de recettes, ou aux „orthodoxes” du marxisme le plaisir de se livrer à des anticipations, de se promener dans les sentiers de l’utopisme ou de jeter à la face des prolétaires des formules vidées de leur substance de classe…

Pour nous, il ne peut être question de construire des schémas-panacées valables une fois pour toutes et qui, mécaniquement, s’adapteraient à toutes les situations historiques. Le marxisme est une méthode expérimentale et non un jeu de devinettes et de pronostics. Il plonge ses racines dans une réalité historique essentiellement mouvante et contradictoire : il se nourrit des expériences passées, se trempe et se corrige dans le présent pour s’enrichir au feu des expériences ultérieures.

C’est en traçant la synthèse des événements historiques, que le marxisme dégage du fatras idéaliste la signification de l’État ; qu’il forge la théorie de la dictature du prolétariat et affirme la nécessité de l’État prolétarien transitoire. Si de celui-ci, il parvient à définir le contenu de classe, il ne peut que se borner à une esquisse de ses formes sociales. Il lui est encore impossible d’asseoir les principes de gestion de l’État prolétarien sur des bases solides et il ne parvient pas non plus à tracer avec précision la ligne de démarcation entre Parti et État. De sorte que cette immaturité principielle devait peser inévitablement sur l’existence et l’évolution de l’État soviétique.

Il appartient précisément aux marxistes naufragés de la débâcle du mouvement ouvrier de forger l’arme théorique qui fera de l’État prolétarien futur l’instrument de la Révolution mondiale et non pas la proie du capitalisme mondial.

La présente contribution à cette recherche théorique traitera successivement : a) des conditions historiques où surgit la révolution prolétarienne ; b) de la nécessité de l’État transitoire ; c) des catégories économiques et sociales qui, nécessairement, survivent dans la phase transitoire ; d) enfin de quelques données quant à une gestion prolétarienne de l’État transitoire.

La révolution prolétarienne et son milieu historique

C’est devenu un axiome que de dire que la société capitaliste, débordée par les forces productives qu’elle ne parvient plus à utiliser intégralement, submergée sous l’amas des marchandises qu’elle ne parvient plus à écouler, est devenue un anachronisme historique. De là à conclure que sa disparition doit ouvrir le règne de l’abondance, il n’y a pas loin.

En réalité, l’accumulation capitaliste est arrivée au terme extrême de sa progression et le mode capitaliste de production n’est plus qu’un frein à l’évolution historique.

Cela ne signifie nullement que le capitalisme est comme un fruit mûr que le prolétariat n’aurait plus qu’à cueillir pour faire régner la félicité, mais bien que les conditions matérielles existent pour édifier la base (seulement la base) du socialisme, préparant la société communiste.

Marx186 fait remarquer „qu’au moment même où la civilisation apparaît, la production commence à se fonder sur l’antagonisme des ordres, des états des classes, enfin sur l’antagonisme du travail accumulé et du travail immédiat. Pas d’antagonisme, pas de progrès. C’est la loi que la civilisation a suivie jusqu’à nos jours. Jusqu’à présent, les forces productives se sont développées grâce à ce régime de l’antagonisme des classes.” („Misère de la Philosophie„). Engels, dans „L’Anti-Dühring” constate que l’existence d’une société divisée en classes n’est que „la conséquence nécessaire du faible développement de la production dans le passé” et il en déduit que, „si la division en classes a une certaine légitimité historique, elle ne l’a pourtant que pour un temps donné, pour des conditions sociales déterminées. Elle était fondée sur l’insuffisance de la production, elle sera balayée par le plein épanouissement des forces productives modernes.”

Il est évident que le développement ultime du capitalisme correspond non pas à „un plein épanouissement des forces productives” dans le sens qu’elles seraient capables de faire face à tous les besoins humains, mais à une situation où la survivance des antagonismes de classe non seulement arrête tout le développement de la société mais entraîne sa régression.

Telle est bien la pensée d’Engels lorsqu’il dit que l’abolition des classes „suppose une évolution de la production parvenue à un niveau où l’appropriation par une certaine classe de la société des moyens de production et des produits, et par là de la souveraineté politique du monopole d’éducation et de direction intellectuelle, sera devenue non seulement superfétatoire, mais aussi économiquement, politiquement et intellectuellement, une entrave à l’évolution„. Et, lorsqu’il ajoute que la société capitaliste a atteint cette évolution et que „la possibilité existe d’assurer à tous les membres de la société par le moyen de la production sociale une existence non seulement parfaitement suffisante et plus riche de jour en jour au point de vue matériel, mais leur garantissant encore le développement et la mise en œuvre absolument libre de leurs facultés physiques et intellectuelles”, il n’est pas douteux qu’il vise seulement la possibilité de s’acheminer vers une pleine satisfaction des besoins et non ici les moyens matériels pour y pourvoir immédiatement. Engels d’ailleurs précise que „la libération des moyens de production est l’unique condition préalable d’un développement des forces productives ininterrompu et constamment accéléré et par là, d’un accroissement pratiquement illimité de la production elle-même.”

Par conséquent, la période de transition (qui ne peut avoir qu’une configuration mondiale et non particulière à un État), est une phase politique et économique qui, inévitablement, enregistre encore une déficience productive par rapport à tous les besoins individuels, même en tenant compte du niveau prodigieux déjà atteint par la productivité du travail. La suppression du rapport capitaliste de production et de son expression antagonique donne la possibilité immédiate de pourvoir aux besoins essentiels des hommes (en faisant abstraction des nécessités de la lutte des classes qui pourront temporairement abaisser la production).

Aller au-delà, nécessite le développement incessant des forces productives. Quant à la réalisation de la formule „à chacun selon ses besoins”, elle se place au terme d’un long processus, avançant non en ligne droite mais en courbes sinueuses agitées de contradictions et de conflits, et qui se superpose au processus de la lutte mondiale des classes.

La mission historique du prolétariat consiste, comme le disait Engels, à faire faire à l’humanité le saut „du règne de la nécessité dans le règne de la liberté” ; mais il ne peut le réaliser que pour autant qu’une analyse des conditions historiques où se place cet acte de libération lui en fasse découvrir la nature et les limites, afin d’en imprégner toute son activité politique et économique. Le prolétariat ne peut donc pas opposer abstraitement le capitalisme au socialisme, comme s’il s’agissait de deux époques entre lesquelles n’existerait aucune interdépendance, comme si le socialisme n’était pas le prolongement historique du capitalisme, fatalement chargé des scories de celui-ci mais quelque chose de propre et de net que la Révolution prolétarienne apporterait dans ses flancs.

On ne peut dire que ce soit par indifférence ou négligence que nos maîtres n’aient pas abordé dans les détails les problèmes de la période de transition. Mais Marx et Engels étaient aux antipodes des utopistes ; ils en étaient la vivante négation. Ils ne cherchaient pas à construire abstraitement, à imaginer ce qui ne pouvait être résolu que par la science.

Encore en 1918, Rosa Luxemburg qui, cependant, apporta une immense contribution théorique au marxisme, dut s’en tenir à la constatation („La Révolution Russe„) que : „bien loin d’être une somme de prescriptions toutes faites qu’on n’aurait qu’à mettre en application, la réalisation pratique du socialisme comme système économique social et juridique, est une chose qui réside dans le brouillard de l’avenir. (…) Le socialisme a pour condition préalable une série de mesures violentes contre la propriété, etc. – Ce qui est négatif : la destruction, on peu le décréter ; ce qui est positif, la construction, non”.

Marx avait déjà indiqué dans sa préface au „Capital” que : „lors même qu’une société est arrivée à découvrir la piste de la loi naturelle qui préside à son mouvement – et le but final de cet ouvrage est de dévoiler la loi économique du mouvement de la société moderne – elle ne peut ni dépasser d’un saut, ni abolir par des décrets les phases de son développement naturel, mais elle peut abréger la période de la gestation et adoucir les maux de l’enfantement”.

Une politique de gestion prolétarienne ne pourra donc que s’attacher essentiellement à la direction et aux tendances à imprimer à l’évolution économique, tandis que les expériences historiques (et la Révolution Russe, bien qu’incomplète, en est une gigantesque) constitueront le réservoir où le prolétariat puisera les formes sociales adaptables à une telle politique. Celle-ci aura un contenu socialiste seulement si le cours économique reçoit une orientation diamétralement opposée à celle du capitalisme, si donc il se dirige vers une élévation progressive et constante des conditions de vie des masses et non vers leur abaissement.

* * *

Si l’on veut apprécier la Révolution, non comme un fait isolé, mais comme un produit du milieu historique, il faut s’en rapporter à la loi fondamentale de l’Histoire qui n’est autre que la loi générale de l’évolution dialectique dont le centre moteur est la lutte des classes, celle-ci formant la substance vivante des événements historiques.

Le marxisme nous enseigne que la cause des Révolutions ne doit pas être recherchée dans la Philosophie mais dans l’Économie d’une société déterminée. Ce sont les changements graduels apportés dans le mode de production et d’échange, sous l’aiguillon de la lutte de classes, qui aboutissent inévitablement à la „catastrophe” révolutionnaire qui rompt l’enveloppe des rapports sociaux et de production existants.

A cet égard, le XXe siècle correspond, pour la société capitaliste, a ce qu’ont signifié, pour la société féodale, les XVIIIe et XIXe siècles, c’est-à-dire à une ère de violentes convulsions révolutionnaires ébranlant la société dans son ensemble.

Dans l’ère de la décadence bourgeoise, les révolutions prolétariennes sont donc le produit d’une maturité historique de toute la société, et les mailles d’une chaîne d’événements, qui peuvent fort bien alterner avec des défaites du prolétariat et des guerres, comme l’histoire n’a pas manqué de nous le prouver depuis 1914.

La victoire d’un prolétariat déterminé, tout en étant la résultante immédiate de circonstances particulières, n’est en définitive qu’une partie d’un Tout : la révolution mondiale. Nous verrons que, pour cette raison fondamentale, il ne peut être question d’assigner à cette révolution un cours autonome qui se justifierait par l’originalité de son milieu géographique et social.

Nous nous heurtons ici à un problème qui fut au centre des controverses théoriques dont le centrisme russe (et avec lui l’Internationale Communiste) tira sa thèse du „socialisme en un seul pays”. Il s’agit de l’interprétation à donner au développement inégal qui se vérifia tout au long de l’évolution historique.
Marx observe que la vie économique offre un phénomène analogue à ce qui se passe dans d’autres branches de la biologie. Dès que la vie a dépassé une période donnée de développement et passe d’un stade à un autre, elle commence à obéir à d’autres lois et ce, bien qu’elle dépendra toujours des lois fondamentales qui régissent toutes les manifestations vitales.

Il en est de même de chaque période historique qui possède ses lois propres, bien que toute l’histoire soit régie par la loi de l’évolution dialectique. C’est ainsi, par exemple, que Marx nie que la loi de la population soit la même dans tous les temps et dans tous les lieux. Chaque degré de développement a sa loi particulière de la population et Marx le démontre en réfutant la théorie de Malthus.
Dans le „Capital„, où il dissèque la mécanique du système capitaliste, Marx ne s’attarde pas aux multiples aspects inégaux de son expansion car pour lui, „il ne s’agit pas, en somme, du développement plus ou moins considérable des antinomies sociales qui découlent des lois naturelles de la production capitaliste. Il s’agit de ces lois elles-mêmes, de ces tendances qui agissent et s’affirment avec une inéluctable nécessité. Le pays qui est industriellement le plus avancé ne fait que montrer au pays moins développé l’image de l’avenir qui l’attend”. (Préface du „Capital„).

De cette pensée de Marx ressort clairement que ce qui doit être considéré comme élément fondamental, ce n’est pas l’aspect inégal imprimé à l’évolution des différents pays constituant la société capitaliste – aspect qui ne serait que l’expression d’une pseudo-loi de nécessité historique du développement inégal – mais que ce sont les lois spécifiques de la production capitaliste, régissant l’ensemble de la société et subordonnées elles-mêmes à la loi générale de l’évolution matérialiste et dialectique.
Le milieu géographique explique pourquoi l’évolution historique et les lois spécifiques d’une société se manifestent sous des formes variées et inégales de développement, mais il ne fournit nullement l’explication du processus historique lui-même. Autrement dit, le milieu géographique n’est pas le facteur actif de l’histoire.

Marx remarque que si la production capitaliste est favorisée par un climat modéré, celui-ci n’apparaît que comme une possibilité qui ne peut être utilisée que dans des conditions historiques indépendantes des conditions géographiques. Il dit notamment „qu’il n’est nullement établi que le sol le plus fertile soit le plus propice au développement de la production capitaliste, qui suppose toujours la domination de l’homme sur la nature… Le berceau du Capital ne se trouve pas sous les tropiques à la végétation luxuriante, mais dans les zones tempérées. Ce n’est pas la fertilité absolue du sol, mais sa variété, la multiplicité de ses produits naturels qui forment la base naturelle de la division sociale du travail et qui excitent l’homme, par le changement perpétuel des conditions naturelles où il vit, à multiplier ses besoins, ses capacités, ses moyens et ses modes de travail”. („Capital„, Livre I). Le milieu géographique ne put donc être l’élément primordial en fonction duquel les différents pays se seraient développés suivant des lois propres à leur milieu original, et non suivant des lois générales surgies de conditions historiques déterminées s’étendant à toute une époque. Sinon la conclusion s’imposerait que l’évolution de chaque pays a suivi un cours autonome, indépendant du milieu historique.

Mais, pour que l’Historique se réalisât, il a fallu l’intervention de l’homme s’effectuant toujours sous l’empire de rapports sociaux antagoniques (abstraction faite du communisme primitif) variant avec l’époque historique et imprimant à la lutte des classes des formes correspondantes : lutte entre esclave et maître, entre serf et seigneur, entre bourgeois et féodal, entre prolétaire et bourgeois.

Cela ne signifie évidemment pas que, pour ce qui est des périodes pré-capitalistes, les différents types de sociétés qui les jalonnent : asiatique, esclavagiste, féodal, se succèdent rigoureusement et que leurs lois spécifiques agissaient universellement. Semblable évolution était exclue par le fait que ces formations sociales étaient toutes basées sur des modes de production peu progressifs par nature.

Chacune de ces sociétés ne put franchir certaines limites mesurées par un rayon déterminé, un bassin (comme le bassin méditerranéen dans l’antiquité esclavagiste), pendant qu’aux antipodes vivaient des conglomérats régis par d’autres rapports sociaux et de production, moins ou plus évolués, sous l’action de multiples facteurs parmi lesquels le facteur géographique n’était pas l’essentiel.

Mais, avec l’avènement du capitalisme, le cours de l’évolution put s’élargir. S’il recueillit une succession historique s’illustrant par des différenciations de développement considérables, il ne lui fallut pas longtemps pour maîtriser ces dernières.

Dominé par la loi de l’accumulation de plus-value, le capitalisme apparut sur l’arène de l’Histoire comme le mode de production le plus puissant et le plus progressif, tout comme le système économique le plus expansif. Bien qu’il se caractérisât par une tendance à universaliser son mode de production, bien qu’il favorisa un certain nivellement, il ne détruisit nullement toutes les formes sociales antérieures. Il se les annexa et y puisa les forces le poussant irrésistiblement en avant.

Nous avons déjà donné notre avis (voir „Crises et Cycles”) sur la perspective que Marx aurait soi-disant esquissée d’un avènement d’une société capitaliste pure et équilibrée ; nous n’avons donc pas à y revenir, les faits ayant démenti éloquemment non pas cette pseudo-prédiction de Marx, mais les hypothèses de ceux qui s’en servaient pour renforcer l’idéologie bourgeoise. Nous savons que le capitalisme entra dans sa phase de décomposition avant d’avoir pu parachever sa mission historique parce que ses contradictions se développèrent beaucoup plus vite que l’expansion de son système. Le capitalisme n’en fut pas moins le premier système de production engendrant une économie mondiale se caractérisant, non par une homogénéité et un équilibre inconciliable avec sa nature, mais par une étroite interdépendance de ses parties subissant toutes, en dernière analyse, la loi du Capital et le joug de la bourgeoisie impérialiste.

Le développement de la société capitaliste, sous l’aiguillon de la concurrence, a produit cette complexe et remarquable organisation mondiale de la division du travail qui peut et doit être perfectionnée, assainie (c’est la tâche du prolétariat) mais ne peut pas être détruite. Elle n’est nullement révoquée par le phénomène du nationalisme économique, qui apparaît, dans la crise générale du capitalisme, comme la manifestation réactionnaire de la contradiction exacerbée entre le caractère universel de l’économie capitaliste et sa division en États nationaux antagoniques. Bien plus, sa vivace réalité s’affirme avec plus de vigueur encore dans l’étouffante ambiance créée par l’existence de ce qu’on pourrait appeler des économies obsidionales. N’assistons-nous pas aujourd’hui, sous le couvert du protectionnisme quasi-hermétique, à toute une efflorescence d’industries édifiées au prix d’énormes faux-frais, s’encastrant dans les diverses économies de guerre, mais pesant lourdement sur l’existence des masses ? Organismes parasitaires, non viables économiquement et qu’une société socialiste expulsera de son sein.

Sans cette base mondiale de la division du travail, une société socialiste est évidemment impensable.
L’interdépendance et la subordination réciproque des diverses sphères productives (aujourd’hui confinées dans le cadre des nations bourgeoises) sont une nécessité historique et le capitalisme leur a donné leur complète signification, tant au point de vue politique qu’au point de vue économique. Que cette structure sociale, élevée à l’échelle mondiale, soit désarticulée par mille forces contradictoires, ne l’empêche pas d’exister. Elle se greffe sur une répartition des forces productives et des richesses naturelles (exploitées) qui est précisément le travail de toute l’évolution historique. Il ne dépend nullement de la volonté du capitalisme impérialiste de répudier l’étroite solidarité de toutes les régions du globe, en se cloisonnant dans les cadres nationaux. S’il tente aujourd’hui cette folle entreprise, c’est parce qu’il y est acculé par les contradictions de son système, mais au prix de la destruction de richesses matérialisant la plus-value arrachée à de multiples générations de prolétaires, précipitant une destruction gigantesque de forces de travail dans le gouffre de la guerre impérialiste.

Le prolétariat international, non plus, ne peut méconnaître la loi de l’évolution historique. Un prolétariat ayant fait sa révolution devra payer le „socialisme en un seul pays” de l’abandon de la lutte mondiale des classes et par conséquent de sa propre défaite.

* * *

Que l’évolution inégale puisse être considérée comme la loi historique d’où résulterait la nécessité de développements nationaux autonomes n’est, d’après ce qui précède, que la négation même du concept mondial de la société.

Comme nous l’avons indiqué, l’inégalité de l’évolution économique et politique, loin de constituer une „loi absolue du capitalisme” (programme du 6e Congrès de l’I.C.) n’est qu’un ensemble de manifestations se déroulant sous l’empire des lois spécifiques du système bourgeois de production.

Dans sa phase d’expansion, le capitalisme, au travers d’un processus contradictoire et sinueux, tendit au nivellement des inégalités de croissance, tandis que dans sa phase de régression, il approfondit celles qui subsistaient, de par les nécessités de son évolution : le capital des métropoles épuisait la substance des pays retardataires et détruisait les bases de leur développement.

De cette constatation d’une évolution rétrograde et parasitaire, l’Internationale Communiste déduisit „que l’inégalité augmente et s’accentue encore à l’époque de l’impérialisme” et elle en tira sa thèse du „socialisme national” qu’elle crut renforcer en jetant la confusion entre „socialisme” national et révolution nationale et en se fondant sur l’impossibilité historique d’une révolution prolétarienne mondiale en tant qu’acte simultané.

Pour étayer ses arguments, elle eût, de plus, recours à une sophistication de certains écrits de Lénine et, notamment, de son article de 1915, sur le mot d’ordre des États-Unis mondiaux („Contre le Courant„) où il considérait que „l’inégalité de progression économique et politique est l’inéluctable loi du capitalisme ; de là, il sied de déduire qu’une victoire du Socialisme est possible, pour commencer, dans quelques États capitalistes seulement, ou même dans un seul.”

Trotski fit bonne justice de ces falsifications dans „L’Internationale Communiste après Lénine” et nous n’avons donc pas à nous attarder à une nouvelle réfutation.

Mais il reste que Trotski, se prévalant de Marx et de Lénine, crut pouvoir se servir de la „loi” du développement inégal – érigée également par lui en loi absolue du capitalisme – pour expliquer d’une part, l’inévitabilité de la révolution sous sa forme nationale et, d’autre part, son explosion, en premier lieu, dans les pays arriérés : „de l’évolution inégale, saccadée du capitalisme dérive le caractère inégal, saccadé de la révolution socialiste, tandis que de l’interdépendance mutuelle des divers pays poussée à un degré très avancé, découle l’impossibilité non seulement politique, mais aussi économique de construire le Socialisme dans un seul pays.” („L’I C. après Lénine„) ; et encore que „la prévision de ce fait que la Russie, historiquement arriérée, pouvait connaître une révolution prolétarienne plus tôt que l’Angleterre avancée, était entièrement fondée sur la loi du développement inégal” („La Révolution Permanente„).

Tout d’abord, Marx, pour reconnaître la nécessité des révolutions nationales, n’a nullement invoqué l’inégalité de l’évolution et il ne fait pas de doute que pour lui cette nécessité découle de la division de la société en nations capitalistes, qui n’est que le corollaire de sa division en classes.

Le „Manifeste communiste” dit que : „comme le prolétariat de chaque pays doit, en premier lieu, conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe nationalement dirigeante, devenir lui-même la Nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot”. Et plus tard, Marx, dans sa „Critique du Programme de Gotha„, précisera „qu’il va absolument de soi que pour pouvoir lutter d’une façon générale, la classe ouvrière doit s’organiser chez elle en tant que classe et que l’intérieur du pays est le théâtre immédiat de sa lutte. C’est en cela que sa lutte de classe est nationale, non pas quant à son contenu mais, comme le dit „Le Manifeste„, quant à sa forme”.

Cette lutte nationale, lorsqu’elle éclate en révolution prolétarienne, devient le produit d’une maturité historique des contrastes économiques et sociaux de la société capitaliste dans son ensemble, avec cette signification que la dictature du prolétariat est un point de départ et non un point d’arrivée. Aspect développé de la lutte mondiale des classes, elle doit rester intégrée à celle-ci si elle veut vivre. C’est aussi dans le sens de cette continuité du processus révolutionnaire qu’il peut être parlé de révolution „permanente”.

Trotski, tout en rejetant absolument la théorie du „socialisme dans un seul pays” et en la considérant comme réactionnaire, en arrive cependant, en se fondant sur la „loi” du développement inégal du capitalisme, à déformer la signification des révolutions prolétariennes. Cette „loi” s’incorporera même à ce qui constitue sa théorie de la Révolution permanente qui, d’après lui, comprend deux thèses fondamentales : l’une, basée sur une „juste” conception de la loi de l’évolution inégale et l’autre, sur une compréhension exacte de l’économie mondiale.

Si, pour se borner à l’époque de l’Impérialisme, ses diverses manifestations inégales ne devaient pas se rattacher aux lois spécifiques du capitalisme, modifiées dans leur activité par la crise générale de décomposition, mais être l’expression d’une loi historique de l’inégalité, relevant du caractère de nécessité, on ne comprendrait pas pourquoi l’action de cette loi se limiterait à l’éclosion de révolutions nationales commençant dans les pays arriérés au lieu de s’étendre jusqu’à favoriser le développement d’économies autonomes, c’est-à-dire aussi le „socialisme national”.

En donnant la prépondérance au milieu géographique (car c’est à cela que revient l’élévation de l’évolution inégale en loi) et non au véritable facteur historique, la lutte des classes, on ouvre la porte à toute justification du „socialisme” économique et politique s’appuyant sur des possibilités physiques de développement indépendant, porte par où n’a pas manqué de pénétrer le Centrisme, pour ce qui concerne la Russie.

Trotski, vainement, accusera Staline de „faire de la loi du développement inégal un fétiche et de la déclarer suffisante pour servir de fondement au socialisme national” car, partant de la même prémisse théorique, il devrait logiquement aboutir aux mêmes conclusions s’il ne s’arrêtait arbitrairement en route.
Pour caractériser la révolution russe, Trotski dira „qu’elle fut la plus grandiose de toutes les manifestations de l’inégalité de l’évolution historique ; la théorie de la révolution permanente qui avait donné le pronostic du cataclysme d’Octobre était par ce fait même fondée sur cette loi”.

Le retard du développement de la Russie peut, dans une certaine mesure, être invoqué pour expliquer le saut de la révolution par dessus la phase bourgeoise, bien que la raison essentielle soit qu’elle surgit dans une période qui enregistre l’incapacité, pour une bourgeoisie nationale, de réaliser ses objectifs historiques. Mais ce retard prend toute sa signification sur le plan politique, parce qu’à l’incapacité historique de la bourgeoisie russe se juxtapose sa faiblesse organique, celle-ci entretenue évidemment par le climat impérialiste. Dans l’ébranlement de la guerre impérialiste, la Russie devait apparaître comme le point de rupture du front capitaliste. La révolution mondiale s’amorça précisément là où existait un terrain favorable au prolétariat et à la construction de son parti de classe.

* * *

Nous voudrions, pour terminer cette première partie, examiner la thèse de „pays mûrs” ou „non mûrs” pour le socialisme, thèse chère aux „évolutionnistes” et qui a laissé quelques traces dans la pensée de communistes oppositionnels, lorsqu’il s’est agi pour eux de définir le caractère de la révolution russe ou de rechercher l’origine de sa dégénérescence.

Dans sa préface à la „Critique de l’économie politique„, Marx a donné l’essentiel de sa pensée sur ce que signifiait une évolution sociale arrivée à l’état de maturité, en affirmant „qu’une société ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir et que jamais de nouveaux et supérieurs rapports de production ne se substituent à elle avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports aient été couvées dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se pose jamais que les problèmes qu’elle peut résoudre car, à regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne se présente que lorsque les conditions matérielles pour le résoudre existent ou du moins sont en voie de devenir”.

C’est dire que les conditions de maturité ne peuvent se rapporter qu’à l’ensemble de la société régie par un système de production prédominant. En outre, la notion de maturité n’a qu’une valeur relative et non absolue. Une société est „mûre” dans ce sens que sa structure sociale et son cadre juridique sont devenus trop étroits par rapport aux forces matérielles qu’elle a développées.

Nous avons souligné au début de cette étude que le capitalisme, bien qu’il ait puissamment développé la capacité productive de la société, n’a pas réuni, de ce fait, tous les matériaux permettant l’organisation immédiate du socialisme. Comme Marx l’indique, seulement les conditions matérielles pour résoudre ce problème existent „ou du moins sont en voie de devenir„.

A plus forte raison, cette conception restrictive s’applique-t-elle à chacune des composantes nationales de l’économie mondiale. Toutes sont historiquement mûres pour le socialisme, mais aucune d’entre elles n’est mûre au point de réunir toutes les conditions matérielles nécessaires à l’édification du socialisme intégral et ce, quel que soit le degré de développement atteint.

Aucune nation ne contient, à elle seule, tous les éléments d’une société socialiste et le national-socialisme s’oppose irréductiblement à l’internationalisme de l’économie impérialiste, à la division universelle du travail et à l’antagonisme mondial entre la bourgeoisie et le prolétariat.

C’est pure abstraction que de concevoir une société socialiste comme étant la juxtaposition d’économies socialistes complètes. La distribution mondiale des forces productives (qui n’est pas un produit artificiel) exclut aussi bien pour les nations „supérieures” que pour les régions „inférieures” la possibilité de réaliser intégralement le socialisme. Le poids spécifique de chacune d’elles dans l’économie mondiale mesure leur degré de dépendance réciproque et non l’ampleur de leur indépendance. L’Angleterre, un des secteurs les plus avancés du capitalisme, où celui-ci s’exprime à peu près à l’état pur, n’est pas viable, considérée isolément. Les faits montrent aujourd’hui que, privées en partie seulement du marché mondial, les forces productives nationales périclitent. C’est le cas pour l’industrie cotonnière et l’industrie charbonnière en Angleterre. Aux États-Unis, l’industrie automobile, limitée au marché intérieur, cependant vaste, doit rétrograder. Une Allemagne prolétarienne isolée, assisterait impuissante à la contraction de son appareil industriel, même en tenant compte d’une large expansion de la consommation.

Il est donc abstrait de poser la question de pays „mûrs” ou „pas mûrs” pour le socialisme, car le critère de maturité est à rejeter aussi bien pour les pays à développement supérieur que pour les pays retardataires.
Dès lors, c’est sous l’angle d’une maturation historique des antagonismes sociaux résultant du conflit aigu entre les forces matérielles et les rapports de production, que le problème doit être abordé. Limiter les données de celui-ci à des facteurs matériels, c’est se placer sur la position des théoriciens de la IIe Internationale, celle de Kautsky et des socialistes allemands, qui considéraient que la Russie, en tant qu’économie arriérée où le secteur agricole – techniquement faible – occupait une place prépondérante, n’était pas mûre pour une révolution prolétarienne, mais seulement pour une révolution bourgeoise, conception allant rejoindre celle des mencheviks russes. Otto Bauer, de l’”immaturité” économique de la Russie, avait déduit que l’État prolétarien devait inévitablement dégénérer.

Rosa Luxemburg („La Révolution russe„) faisait cette remarque que, d’après la conception de principe des sociaux-démocrates, la Révolution russe aurait dû s’arrêter à la chute du tsarisme : „Si elle a passé au-delà, si elle s’est donné pour mission la dictature du prolétariat, ça a été, selon cette doctrine, une simple faute de l’aile radicale du mouvement ouvrier russe, les bolcheviks, et tous les mécomptes que la révolution a subis dans son cours ultérieur, tous les embarras dont elle a été victime, se présentent comme un résultat de cette faute fatale”.

La question est de savoir si la Russie était mûre ou non pour la révolution prolétarienne n’avait pas à être résolue en fonction des conditions matérielles de son économie, mais en fonction des rapports de classe bouleversés par la situation internationale. La condition essentielle était l’existence d’un prolétariat concentré, – bien qu’en proportion infime par rapport à l’immense masse des producteurs paysans – dont la conscience s’exprimait par un parti de classe, puissant par son idéologie et son expérience révolutionnaire. Avec Rosa Luxemburg, nous disons que „le prolétariat russe ne pouvait être considéré que comme l’avant garde du prolétariat mondial, avant-garde dont les mouvements exprimaient le degré de maturité des antagonismes sociaux à l’échelle internationale. C’est le développement de l’Allemagne, de l’Angleterre et de la France qui se manifestait à Saint-Pétersbourg. C’est ce développement qui décidait du sort de la révolution russe. Celle-ci ne pouvait atteindre son but que si elle était le prologue de la révolution du prolétariat européen”.

Certains camarades de l’Opposition communiste ont cependant basé leur appréciation de la révolution russe sur le critère de l’”immaturité” économique.

Le camarade Hennaut, dans son étude sur les „Classes dans la Russie des Soviets” se place sur cette position.

Faisant état des considérations d’Engels, que nous avons déjà commentées au début, Hennaut les interprète comme ayant une signification particulière pouvant s’appliquer à un pays déterminé et non comme se rapportant à toute la société parvenue au terme historique de son évolution.
Engels se trouverait ainsi en contradiction évidente avec ce que Marx disait dans la préface de sa „Critique„. Mais de notre commentaire résulte qu’il ne peut en être ainsi.

D’après Hennaut, pour la justification d’une révolution prolétarienne, c’est le facteur économique qui doit prévaloir et non le facteur politique. Il dit ceci : „appliquées à l’époque contemporaine de l’histoire humaine, ces constatations (d’Engels, NdlR) ne peuvent signifier autre chose que la prise du pouvoir par le prolétariat, le maintien et l’utilisation de ce pouvoir à des fins socialistes, n’est guère concevable que où le capitalisme a préalablement déblayé le chemin du socialisme, c’est-à-dire que là où il a fait surgir un prolétariat industriel nombreux, englobant sinon la majorité, du moins une forte minorité de la population et où il a créé une industrie développée, capable d’imprimer son cachet au développement ultérieur de l’économie toute entière”. Plus loin, il soulignera que : „c’était en dernier lieu les capacités économiques et culturelles du pays qui allaient déterminer le sort ultérieur de la révolution russe lorsqu’il s’avéra que les prolétariats non russes n’étaient pas prêts à faire leur révolution. L’état arriéré de la société russe devait ici faire sentir tous ses côtés négatifs”. Mais peut-être le camarade Hennaut n’a-t-il pas remarqué que, partir des conditions matérielles pour „légitimer” ou pas une révolution prolétarienne, entraîne irrésistiblement, qu’on le veuille ou non, dans l’engrenage du „socialisme national”.

Nous répétons que la condition fondamentale d’existence de la révolution prolétarienne, c’est la continuité de sa liaison en fonction de laquelle doit se définir la politique intérieure et extérieure de l’État prolétarien. C’est précisément parce que la Révolution, si elle doit commencer sur le terrain national, ne peut s’y maintenir indéfiniment, quelles que soient la richesse et l’ampleur du milieu national ; c’est parce qu’elle doit s’élargir à d’autres révolutions nationales jusqu’à aboutir à la révolution mondiale, sous peine d’asphyxie ou de dégénérescence, que nous considérons comme une erreur de se fonder sur des prémisses matérielles.

C’est en se rattachant aux mêmes considérations politiques que l’on doit expliquer, en dernière analyse, le „bond” de la révolution russe, par dessus les étapes intermédiaires. La Révolution d’Octobre a démontré que, dans l’époque de l’Impérialisme décadent, le prolétariat ne pouvait s’arrêter à la phase bourgeoise de l’évolution mais devait la dépasser en se substituant à la bourgeoisie incapable de réaliser son programme historique. Pour atteindre cet objectif, les bolcheviks n’avaient nullement à inventorier le capital matériel, les forces productives disponibles, mais bien à évaluer le rapport des classes.

Encore une fois, le saut n’était pas conditionné par des facteurs économiques, mais politiques, tandis qu’il ne pouvait prendre toute sa signification, au point de vue du développement matériel, que par la soudure via la révolution prolétarienne avec la révolution mondiale. L’”immaturité” des pays retardataires, qui impliquait le saut aussi bien que „la maturité” des pays avancés se trouvait ainsi incorporée au même processus de l’évolution mondiale de la lutte des classes.

Lénine a fait justice des reproches adressées aux bolcheviks d’avoir pris le pouvoir : „ce serait une faute irréparable de dire que, puisqu’il y a déséquilibre reconnu entre nos forces économiques et notre force politique, il ne fallait pas prendre le pouvoir ! Pour raisonner ainsi, il faut être aveugle, il faut oublier que cet équilibre n’existera jamais et ne peut pas exister dans l’évolution sociale, non plus que dans l’évolution naturelle et que c’est seulement à la suite de nombreuses expériences, dont chacune prise à part sera incomplète et souffrira d’un certain déséquilibre, que le socialisme triomphant peut être créé par la collaboration révolutionnaire des prolétaires de tous les pays”.

Un prolétariat, si „pauvre” soit-il, n’a pas à „attendre” l’action de prolétariats plus „riches” pour faire sa propre révolution. Qu’après celle-ci les difficultés se multiplieront par rapport à celles rencontrées par un prolétariat plus favorisé, c’est l’évidence même, mais l’Histoire n’offre pas le choix !

La nature de l’époque historique fait que les révolutions bourgeoises, dirigées par la bourgeoisie, sont révolues. La survivance du capitalisme est devenue un frein au progrès de l’évolution et, par conséquent, un obstacle à l’épanouissement d’une révolution bourgeoise qui se trouve privée de la soupape d’un marché mondial saturé de marchandises. En outre la bourgeoisie ne peut plus s’assurer le concours des masses ouvrières, comme ce fut le cas en 1789, mais comme ce ne fut déjà plus le cas en 1848, en 1871 et en Russie, en 1905.

La révolution d’Octobre fut la saisissante illustration d’un de ces apparents paradoxes de l’histoire, et elle donna l’exemple d’un prolétariat achevant une éphémère révolution bourgeoise, mais obligé d’y substituer ses propres objectifs pour ne pas retomber sous la coupe de l’Impérialisme.

La bourgeoisie russe fut originellement affaiblie par l’hégémonie du capital occidental sur l’économie du pays. Ce dernier, comme prix de soutien au tsarisme, préleva une part importante du revenu national, entravant ainsi le développement des positions économiques de la bourgeoisie.

1905 apparaît comme une tentative de révolution bourgeoise d’où la bourgeoisie est absente. Un prolétariat fortement concentré avait déjà pu se constituer en une force révolutionnaire indépendante, obligeant la bourgeoisie libérale, politiquement incapable, à se maintenir dans le sillage de l’impérialisme autocratique et féodal, mais la révolution bourgeoise de 1905 ne put aboutir à une victoire prolétarienne parce que, bien que surgie de l’ébranlement provoqué par la guerre russo-japonaise, elle ne correspondait pas à une maturation des antagonismes sociaux à l’échelle internationale et qu’aussi le tsarisme put recevoir l’appui financier et matériel de toute la bourgeoisie européenne.

Comme le remarque Rosa Luxemburg : „La révolution de 1905-1907 n’avait trouvé qu’un faible écho en Europe ; aussi devait-elle rester un chapitre préliminaire. La suite et la fin étaient liées à l’évolution européenne”.

La révolution de 1917 devait éclore dans des conditions historiques plus évoluées.
Dans „La Révolution prolétarienne„, Lénine en a caractérisé les phases successives. Nous ne pouvons mieux faire que de le citer :
„Nous avons été d’abord avec toute la classe paysanne contre la monarchie, contre les grands propriétaires fonciers, contre la féodalité et ça a été la révolution bourgeoise, démocratique-bourgeoise. Ensuite, nous avons été avec la classe paysanne pauvre, avec le demi-prolétariat, avec tous les exploités contre le capitalisme, y compris les riches campagnards, les accapareurs, les spéculateurs et, dès lors, la révolution est devenue socialiste… Tenter de dresser une muraille de Chine entre ces deux révolutions, de les séparer autrement que par le degré de préparation du prolétariat et le degré de son union avec la classe pauvre des campagnes, c’est dénaturer le marxisme, l’avilir et le remplacer par le libéralisme. C’est vouloir, en se référant au progrès que représente le régime bourgeois par rapport à la féodalité, faire œuvre de réaction en défendant ce régime contre le socialisme”.

La dictature du prolétariat fut l’instrument qui permit, d’une part d’amener la révolution bourgeoise à terme et, d’autre part, de la dépasser. C’est ce qui explique le mot d’ordre des bolcheviks : „la terre aux paysans” contre lequel s’est élevée Rosa Luxemburg, erronément à notre avis.

Avec Lénine, nous disons que „les bolcheviks ont rigoureusement distingué la révolution démocratique bourgeoise de la révolution prolétarienne ; en menant jusqu’au bout la première, ils ont ouvert la porte à la seconde. C’est la seule politique révolutionnaire, la seule politique marxiste.”

MITCHELL

Dans la Fraction - Un peu de clarté s’il vous plait

Au mois de septembre écoulé s’est tenu le Congrès de la fraction.

La discussion la plus importante eut lieu au sujet des problèmes de la fraction ; le document Jacob fut le pivot de toute la discussion du Congrès.

Une divergence importante s’est vérifiée à propos du nom de notre organisation. Cette divergence, indépendamment de la solution hâtive et superficielle qu’elle a trouvée, doit continuer et être approfondie par notre fraction, pour déterminer son poids et son importance réelles.

La question de nom mise à part, le document Jacob a été approuvé à l’unanimité par le Congrès avec deux ajoutes toutefois : l’une signée par Jacob et d’autres camarades, l’autre par Candiani, etc.
Les deux ajoutes, a-t-on affirmé au Congrès, concernaient exclusivement un problème de perspectives évaluées différemment par les signataires de l’une ou de l’autre ajoute ; la question programmatique (document Jacob) était, je le répète, acceptée par l’unanimité des délégués.

Voilà la signification précise du vote et l’incident Gatto-Vercesi (qui a été d’ailleurs expliqué dans „Bilan”) au moment du vote est très clair et ne permet pas d’équivoque.

Voilà ce qui s’est passé au Congrès.

Deux mois après le Congrès, la musique change. Des signataires de la motion Candiani, etc., affirment : „il paraît que la résolution Candiani est un complément au document Jacob, au moins c’est en cela que résidait l’effort de quelques camarades qui voulaient donner une telle signification au vote. Mais, en réalité, la résolution susdite repousse les conclusions et, par cela même, la deuxième partie du document Jacob, elle ne peut donc être considérée comme un complément”.

Il est évident que tout camarade est libre de voter comme il lui semble utile, dans l’intérêt de notre organisation. S’il n’en était pas ainsi, nous serions une église et non une organisation révolutionnaire.
Il y a toutefois, à mon avis, une condition et celle-ci consiste à ne pas jouer sur les équivoques pour rendre impossible, aux membres de la fraction, la compréhension des problèmes que nous essayons de résoudre ensemble.

Deux mois après le Congrès, je crois être en droit de demander si la résolution Jacob a été votée, si elle est partagée par les signataires de la résolution Candiani. Il y a déjà assez d’une équivoque au sujet du nom pour ne pas en créer d’autres.

Opposer l’ajout Candiani au document Jacob, c’est là un subterfuge peu sérieux : 1° parce que la question du nom mise de côté, cette ajoute ne dit rien qui ne puisse être partagé par les signataires de la résolution Jacob, puisque, pour ces derniers, le problème de la présence ou de la construction du parti au cours des „inévitables reprises de la lutte de demain” n’est pas un problème de bonne ou de mauvaise volonté ; eux, ils tiennent à habiliter la fraction non seulement pour sa transformation en parti, mais aussi pour diriger la révolution. Seulement, seulement… cette volonté est „conditionnée” par le développement des événements, de la période où se vérifiera la reprise de la lutte des classes, la capacité et la force d’adaptation de la fraction à ces événements. Que cela se vérifie avant ou après, nous ne pourrons rien y faire et je crois que Candiani et Gatto, Tito y compris, ne sauront rien y faire non plus.

Il est encore plus absurde d’affirmer que l’on accepte le document Jacob dans sa première partie, pour en repousser la seconde. Il faudrait commencer par préciser l’une et par définir l’autre. Dans le but d’une meilleure clarification, je rappellerai que la première partie du document Jacob affirme : „le travail pour la construction des fractions se développe aujourd’hui en une atmosphère d’indifférence, qui rappelle singulièrement les conditions dans lesquelles s’effectua le travail de Lénine au sein de la Deuxième Internationale. En effet, il est facile d’opposer au travail des fractions, notre incapacité organique d’influer sur les situations et de se relier avec les courants agissant dans le mouvement ouvrier et aussi avec ces couches d’ouvriers qui veulent se libérer de l’emprise de l’opportunisme. En opposition à notre fraction, dont la perspective est lointaine, d’autres possibilités de travail apparaissent, des probabilités de succès se présentent si certains militants faisaient preuve de sens de responsabilité et de réel attachement à la cause en aidant tel ou tel autre courant ouvrier, ou, enfin, en empêchant que des militants ne s’égarent définitivement pour le mouvement révolutionnaire. Mais seulement la vision de la nécessité historique de la fraction est de nature à préserver aujourd’hui des organismes ou à indiquer la direction d’un travail qui nous semble être la condition préjudicielle pour la victoire de demain”.

Ceci me semble être clair, comme d’ailleurs tout le texte dont j’extrais ces phrases : il est donc absurde de vouloir repousser la deuxième partie tout en acceptant la première. Je recommande aux camarades une nouvelle lecture du document Jacob, et surtout au camarade Tito, qui est prolixe en gros mots comme „changer de ligne” ; ne pas se borner à être présents „mais prendre la tête, la direction du mouvement de renaissance communiste” ; d’abandonner, en vue de former un organisme international, tout „a priorisme obstructionniste” et „nos scrupules de principe”. Tout cela devient hâtif lorsqu’il s’agit d’entrer dans le concret et surtout d’apporter des solutions de fait, susceptibles d’être prises en considération par tous les membres de l’organisation, pour s’acheminer vers „la ligne qui permet à la fraction de s’adapter aux nouvelles situations”…

Ce réexamen de la question est indispensable pour les camarades qui ont approuvé l’ajoute Candiani soit pour éviter, ainsi que je l’ai déjà dit, des équivoques inutiles (s’ils partagent pleinement le document Jacob comme la fraction est en droit de le penser), soit pour opposer au document Jacob, un document ou une résolution qui leur permette de préciser leurs propres positions et à la fraction de les connaître.
Il me semble intéressant, en terminant, de mettre en évidence que, sur le problème de la fraction, une équivoque devrait – après le Congrès – être éliminée. Car la chasser s’est asseoir la fraction sur une base sérieuse et efficace. Il s’agit de la tâche et de la fonction de la fraction. On a combattu le nom et la substance de la fraction sous les prétextes les plus différents. En général, on a interprété le critère de la fraction dans sa signification littéraire et arithmétique banale, et, à la vérité, après huit an d’existence et de discussions continuelles avec tout le monde et sur tous les problèmes concernant la lutte révolutionnaire, cela n’est pas encourageant du tout.

Si l’on considère fraction, partie de quelque chose, il est évident que si ce quelque chose est un cadavre ; la fraction est une partie plus ou moins grande de ce cadavre. C’est là le raisonnement de Tito, qui, il faut le reconnaître, est parfaitement logique. Si l’on considère fraction, quelque chose dont l’activité est subordonnée à l’activité et à l’existence du tout dont la fraction est partie, il est évident que tant que nous serons fraction, nous ne serons pas indépendants du parti. Ainsi, toute notre activité passée est justifiée, avec ses déficiences et ses manquements, par le fait que nous ne pouvions pas nous extraire du parti, notre activité ayant toujours été limitée par celle du parti, parce que dépendante et subordonnée à lui. Il devient évident que le seul moyen d’acquérir notre „indépendance” est d’abandonner le nom de fraction et d’assumer celui de groupe communiste italien, par exemple.. C’est le raisonnement de Piero, et, encore une fois, il n’ y a pas d’accrocs.

Le fait est que la constitution de la fraction à Pantin a été quelque chose de différent. À Pantin on a construit l’embryon du nouveau parti que Tito voudrait créer en 1936. La constitution de la fraction à Pantin a signifié la rupture nette, sans équivoques, l’indépendance totale de la gauche du parti italien et du centrisme international, ce que Piero découvre en 1936. Si le cours des événements a pris une autre tournure que celle que nous avions prévue, on peut en attribuer la faute au père éternel si on est catholique ; si l’on ne croit pas en Dieu, à l’histoire qui marche trop lentement et qui semble s’amuser à nous faire attendre, mais qu’on laisse la fraction, les noms, les cadavres et d’autres bêtises. Nous y gagnerons en clarté.

La fraction est le milieu historique où, à la suite du divorce qui s’est manifesté entre les finalités révolutionnaires de la classe et l’activité des partis dégénérés (qui tenaient leur existence de la poursuite de ces finalités), la classe ouvrière se retrouve et se reconstruit, pour la reprise en avant sur le chemin dirigé vers les batailles révolutionnaires et le communisme.

Depuis sa constitution la fraction connait une gestation continuelle, un mouvement et une transformation perpétuelle sous l’influence et la poussée du monde dans lequel elle vit et qui à son tour se modifie et se transforme suivant des lois que nous ne pouvons pas encore saisir, mais qui trouvent leurs sources dans les contradictions économiques, dans les contrastes de classe produits par la société capitaliste.
L’accouchement – proclamation du parti – n’est pas le résultat de la volonté des hommes, soient-ils aussi des géants, mais est la conséquence directe de la capacité d’adaptation de la fraction aux nouvelles situations, à la capacité de rénovation du matériel révolutionnaire sur la base des expériences passées et présentes de la lutte révolutionnaire, que la fraction saura donner au cours de son existence tourmentée, libérée de l’impatience hystérique et des constructions superficielles et non concluantes de ceux qui veulent réduire les événements et l’histoire à leurs personnalités insignifiantes.

Un examen en bloc de notre fraction fait voir même aux aveugles la transformation énorme qu’elle a subie depuis 1928 jusqu’aujourd’hui. Si quelqu’un entendait identifier les signalements et les époques marquant cette formidable transformation, il n’y réussirait pas.

Notre dernier congrès, lui-même, lequel, suivant certains camarades aurait apporté des modifications sensibles, si nous voulons l’examiner de près, nous ne pourrons en arriver qu’à la constatation qu’il n’a fait qu’enregistrer des données qui étaient acquises et bien acquises par toute notre fraction.

Il est donc ridicule de voir le Congrès sous la forme d’une nouvelle orientation. Si depuis que nous existons, il ne nous a pas été possible de diriger des mouvements de classe, il faut bien se mettre en tête que cela n’a pas dépendu de notre volonté, de notre incapacité, ou du fait que nous étions fraction, mais d’une situation dont nous avons été les victimes comme en est victime le prolétariat révolutionnaire du monde entier, et ce ne sera nullement le changement de nom qui nous portera à une autre situation.
C’est de ces considérations que résulte l’inconsistance du changement de nom de notre fraction. C’est une satisfaction enfantine que nous nous sommes donnée. Seulement les conséquences, qui étaient d’ailleurs faciles à prévoir, ont été celles de ne satisfaire personne, et de substituer l’avortement à l’accouchement. Le seul souhait que nous puissions nous faire est que la patiente ne subisse pas les conséquences de cette intervention chirurgicale intempestive.

BIANCO

Dans la Fraction - À la recherche d’une clarification ?

L’article de Bianco ne m’apparaît pas comme une tentative de chercher une solution au problème central de la fraction, mais me semble être plutôt une manifestation renouvelée d’hostilité aux décisions du Congrès de la fraction, qualifiées « d’avortement, de satisfaction infantile inconcluante, qui n’ont contenté personne ». Dans le même article, Bianco nous dit que le Congrès a enregistré une évolution précédemment bien acquise par la fraction et que le document Jacobs a représenté l’axe du Congrès. Si donc le Congrès a enregistré cette évolution, cela s’est vérifié justement au travers de la solution donnée au document Jacobs, solution qui n’a pas l’air de plaire à Bianco, lequel, s’il traite d’infantile la satisfaction du changement de nom ne peut que considérer également infantile son opposition obstinée à ce changement.

Plus que tout, l’article de Bianco révèle la persistance d’une difficulté de premier ordre pour notre organisation, difficulté que, avant tout, Bianco devrait reconnaître comme une difficulté extrême de la situation actuelle, découlant de la compression de la classe prolétarienne : notre fraction qui prétend être le représentant des intérêts du prolétariat ne peut que refléter la difficulté extrême de la classe, surtout pour ce qui concerne les problèmes particuliers à sa nature, à son fonctionnement, à son développement et aussi au rythme de son développement. La divergence de notre dernier Congrès est la même que celle qui a accompagné toute l’évolution de notre fraction et, mettons nous bien l’âme en paix, celle qui l’accompagnera jusqu’au jour où la modification des conditions des rapports de classe donnera au prolétariat la possibilité de faire parler autrement (qu’on peut le faire au travers de résolutions forcément incomplètes) les militants qui travaillent pour forger l’organisation de guide de la révolution.

Seulement, cet esprit de tolérance devrait être réciproque et Bianco pourra prétendre au bâton de l’infaillibilité, à la seule condition de présenter des solutions définitives. Et ici Bianco frappe à côté parce que, à mon avis, il n’emprunte pas le chemin qui peut permettre d’arriver au but. Il reste et il veut rester, avec acharnement, dans les limites de la polémique de tendance, pour démontrer qu’ont eu tort ceux qui croyaient avoir raison et qu’inversement c’est lui qui avait raison. Tout son article ne fait que dire que Piero et Tito ont des opinions déterminées sur le passé de notre fraction, mais Bianco nous dira subitement : Tito, par exemple, quand il est contraint d’aboutir à une concrétisation, n’arrive à rien de positif. Si cela était vrai, pourquoi ne pas laisser Piero et Tito à leurs divertissements, aux élucubrations sur le passé et le futur ? Mais Piero, Tito, Bianco et nous tous de la fraction, exprimons des opinions lesquelles – aussi bien lorsque nous n’arrivons pas à une expression définitive – cherchent à influencer les positions actuelles de la fraction comme son avenir. Le tout est de voir comment nous pouvons arriver à déterminer une solution d’ensemble aux problèmes devant lesquels nous nous trouvons.

Un premier mot d’abord sur le Congrès. Le document Jacobs fut le centre des travaux. Très justement. Des divergences se sont manifestées, mais qui n’ont pas atteint l’élévation d’une divergence de principe. Quel était notre devoir, sinon celui d’empêcher que, sur la base de questions de détail (changement de nom, sortir de la tour d’ivoire, achèvement du travail théorique, condition indispensable pour la fondation du parti, etc.), se vérifie une votation qui aurait établi une orientation politique en conséquence de laquelle se serait introduit de la confusion dans les questions programmatiques. Je m’explique avec un exemple : Piero, Candiani, Gatto présentèrent une motion de détail qui s’oppose à l’ensemble du document Jacobs. On vote et la majorité revient, dans mon exemple, aux « innovateurs » (je les appelle ainsi pour m’expliquer plus facilement). Que serait-il arrivé ? Sur quelle base de principe se serait établie l’orientation politique de la fraction ? Sur aucune, parce que les innovateurs n’ont pas présenté un document de base. Dans l’hypothèse opposée d’une majorité au document de Jacobs, on aurait abouti à rendre plus âpre l’équivoque, puisque les innovateurs auraient pu supposer (de bonne foi évidemment) que toute l’évolution ultérieure de la fraction est préjugée par la non acceptation de leur proposition.

Bianco fait le bilan des mois qui se sont écoulés depuis le Congrès. Je me permettrai de lui faire observer que Candiani, Piero et Gatto pourraient lui intenter un procès pour vol d’idées quand il écrit un certain document où il proteste parce que le journal se présente trop comme un organe de fraction au lieu de se diriger vers les masses. Inversement, Bianco peut se venger quand Gatto, par exemple, écrit dans le dernier numéro de « Prometeo » que « le prolétariat italien, dans son ensemble, qui est aujourd’hui désorienté et pulvérisé, saura trouver la voie pour la bataille émancipatrice du proche demain. Et, dans cette bataille, le nouveau parti communiste d’Italie que la fraction de gauche exprimera dans le feu des événements, etc. »

Mon habitude est d’éviter des artifices de polémique et j’assure Bianco que si j’ai fait cette remarque, ce n’est nullement pour prendre en faute la cohérence des camarades, mais uniquement pour prouver la thèse qui me semble résulter lumineusement du Congrès : que donc, sur les questions essentielles, l’accord était unanime. Depuis le Congrès, nous assistons à un chassé-croisé désinvolte entre l’un et l’autre courant sur le terrain que chacun croyait être sa propre prérogative. Et cela n’est pas autre chose que la confirmation de l’homogénéité de la pensée véritable des camarades de la fraction.

Bianco fait le bilan et il dit ce que pensent Tito, Piero, etc., mais il omet de reconnaître que le Congrès a posé le problème en ces termes : transformation de la fraction en parti aujourd’hui, élévation au degré de direction des mouvements n’étant possible que dans deux directions : ou le prolétariat nous suit, ou bien, dans le cas opposé et pour conquérir une base de masse, altération de notre programme pour obtenir immédiatement l’adhésion des masses ou de parties de celles-ci. Tito, Piero, etc., proposent-ils peut-être de modifier les bases de notre fraction, pour s’allier avec d’autres forces ? Non, n’est-ce pas, Bianco, et alors, malgré toute ta volonté, tu n’arriveras pas à faire avancer d’un pas la clarification du problème. Pour le clarifier il faut, à mon avis, prendre une autre direction, puisque celle de Bianco ne permet d’arriver à aucune conclusion. Loin d’incriminer des pensées critiques sur le passé, il faut considérer que, dans la situation actuelle, bien que nous n’ayons et ne pouvons encore avoir une influence de masse, nous nous trouvons devant la nécessité d’agir non plus comme fraction d’un parti qui a trahi, mais en tant que – si je puis dire – parti en miniature.

VERCESI.