Partidul Comunist Internațional

Bilan 37

La réalité d’un "gouvernement de façade"

Combien de fois ne nous l’a-t-on pas dit ? Caballero et Companys ne sont que des façades. En réalité, les ouvriers ont le pouvoir en mains et ils dissimulent la réalité de crainte d’une intervention étrangère. Quatre mois déjà que cette rengaine est servie aux prolétaires avec l’accompagnement de cette autre rengaine qu’il s’agit de répéter le schéma de l’affaire Kornilov. Décidément, la démagogie ne désarme jamais et les milliers de cadavres de travailleurs ne sont pas faits pour lui permettre de réfléchir ou de se réfréner.

Companys n’est qu’une façade, Caballero un simple paravent et cela suffirait pour donner le change aux États capitalistes. Ces messieurs prennent-ils vraiment les ouvriers pour des imbéciles ? Car on à peine à croire que les anarchistes, le POUM, les socialo-centristes se soient donnés tant de peine pour faire partie des gouvernements si telle avait été la réalité. Depuis le plénum national des régionales de la C.N.T. de septembre, celle-ci se démenait pour faire partie d’un gouvernement Caballero (baptisé „Conseil”), alors que le POUM n’avait de repos avant d’obtenir un portefeuille dans le Conseil de la Généralité de Catalogne.

Mais voyons les choses de plus près encore. La soi-disant façade de Madrid avait-elle oui ou non la direction des forces militaires de la „démocratie” ? N’était-ce pas cet élément qui déterminait les anarchistes à demander à cors et à cris leur participation à cette façade ? Drôles de „révolutionnaires” qui disent que la révolution dépend de la guerre et qui donnent la direction de la guerre à M. Caballero. Mais lorsqu’on veut vraiment prouver que les gouvernements bourgeois du front populaire sont nuls et sans importance, il faut tout au moins prouver qu’en dehors d’eux existent des gouvernements véritables. Comme cela est quelque peu difficile on recourt à d’autres arguments : l’entrée des organisations ouvrières dans les ministères a modifié l’aspect et la nature de l’État. Certes, une apparence subsiste et elle fait ressembler l’État ancien à l’État nouveau, comme une goutte d’eau à une autre. Mais cela n’est que la façade extérieure. Pas autrement raisonnaient les réformistes lorsqu’ils participaient à des gouvernements de la bourgeoisie. Seulement le problème est de savoir qui se modifie : l’État bourgeois qui reçoit en son sein des „ministres ouvriers” ou ces derniers qui accèdent à des charges étatiques. Un demi-siècle de réformisme a résolu le problème et c’est Lénine qui a eu raison lorsqu’en Octobre 1917 il est resté fidèle aux enseignements de Marx prônant la destruction violente et complète de l’État capitaliste.

Si l’on reste sur le terrain concret de l’expérience espagnole, il ne sera pas très difficile de prouver que la façade est la réalité de la situation, alors qu’inversement la soi-disant réalité des anarchistes et poumistes n’est qu’une grossière façade.

Que voulait la bourgeoisie espagnole ? En finir pour de longues années avec les mouvements ouvriers, mettant obstacle à la constitution d’un pouvoir stable assurant „pacifiquement” son exploitation sur les ouvriers et les paysans. Elle ne pouvait arriver à ses fins qu’au travers d’un monstrueux massacre des ouvriers révoltés le 19 juillet, et dans la mesure où ces massacres devenaient une guerre sainte, une croisade antifasciste au cours de laquelle les travailleurs auraient cru lutter pour leur révolution.

Une condition essentielle devait être respectée : laisser intact le mécanisme de l’État bourgeois et le renforcer par l’apport des organisations ouvrières auxquelles étaient dévolus les rôles de propulsion, de Pierre l’Ermite, dans la guerre antifasciste. Bien sûr, l’on a collectivisé les usines expropriées par les ouvriers, l’on a partagé les grandes terres appartenant à des fascistes, mais toujours en conformité avec le maintien et le renforcement de l’État bourgeois qui peut croître et se développer dans une ambiance où les usines collectivisées sont devenues des usines militarisées où le prolétaire doit produire „plus et plus qu’avant le 19 juillet” et où il ne peut plus émettre la moindre revendication de classe. L’État bourgeois vit et se renforce dans la mesure même où l’on jette une digue militaire pour empêcher les ouvriers de vivre et de se renforcer sur le terrain des luttes sociales. „Tous au front ou à l’usine” voilà la situation qui permet aux organisations bourgeoises et ouvrières de remplacer l’activité spécifique du prolétariat par l’activité spécifique de la bourgeoisie.

Allons plus loin dans notre examen et prenons la bataille qui se livre autour de Madrid. Qui est responsable de l’avance de Franco ? Il est bien beau de tonner contre l’Italie et l’Allemagne fournissant armes et troupes aux fascistes. La vérité, c’est que le gouvernement de Caballero a permis la chute de Tolède et laissé Franco concentrer ses troupes alors qu’il maintenait les siennes sur de vastes fronts, dispersées et sans perspectives. Pourtant, il clamait avec tout le front antifasciste que l’enjeu de la bataille était Madrid. Mais, après la fuite du gouvernement à Valence — conditionnée par l’entrée des anarchistes dans celui-ci — a-t-on songé à voir la réalité de la façade Que non ! La Junte de défense de Madrid s’est mise sous l’autorité de Madrid et a revêtu la physionomie de… l’ancienne „façade”. Et tous nos beaux discoureurs, les démagogues aux belles phrases révolutionnaires, les commis-voyageurs en armes, n’ont pas songé qu’il était monstrueux, criminel, d’appeler les ouvriers madrilènes et les légions internationales à se faire tuer pour des directives émanant de leurs pires ennemis.

Ah ! si la révolution prolétarienne avait grondé en Espagne, les ouvriers auraient vite exigé que la clarté des situations se traduisît dans les faits. Comment peut-on agir, appeler les ouvriers des autres pays à la rescousse lorsqu’on farde et dissimule ses gestes ? Enfin, le passage du pouvoir des mains d’une classe entre celles d’une autre est la chose la moins conformiste et la moins traditionnelle qu’on puisse s’imaginer. Le problème des „façades” ne se pose pas un seul instant car il s’agit de bouleverser de fond en comble l’ancien état de choses et d’y substituer un nouveau.

La réalité est pourtant bien simple. Ceux qui demandent aux ouvriers d’applaudir la „façade” que seraient Companys et Caballero, sont les mêmes qui pensent que l’on peut faire la révolution prolétarienne avec la permission de la bourgeoisie démocratique et que l’on peut construire un pouvoir prolétarien en réformant l’État bourgeois. Ce sont ces intentions que le prolétariat doit considérer et non la réalité : cette vulgaire façade.

Si pourtant les faits ne dégageaient pas souvent de cruelles vérités, tout serait excellent : les ouvriers se feraient tuer sur les fronts, la législation économique et sociale de la „nouvelle société” se développerait petit à petit et Franco progresserait militairement. Mais il y a les faits qui font naître bien des inquiétudes parmi les ouvriers. Ainsi, la bourgeoisie catalane a jeté dernièrement un coup de sonde. Peut-être en proclamant la République indépendante de la Catalogne permettrait-on à Franco d’en finir plus vite avec Madrid. Le „complot” a été découvert : les coupables ont été punis ( ?) et tout est rentré dans l’ordre car les anarchistes ne veulent pas d’une „république médiévale”. D’autre part, l’Avangardia — organe sous l’influence de la Généralité — s’est élevée dans son numéro du 2 décembre contre l’indiscipline à l’arrière-garde. Puisque tous les partis et organisations ouvrières sont représentées dans les gouvernements, ceux qui agissent sans représentation au gouvernement doivent être considérés comme des fascistes. L’État „façade”, comme on voit ne se porte pas trop mal. La bourgeoisie peut lancer des coups de sonde parmi le prolétariat et personne ne peut agir en dehors de l’État.

Jusqu’au POUM qui se lamente devant son pseudo „gouvernement ouvrier et petit bourgeois”. Les ministres socialistes de Valence prétendent qu’un quart d’heure après avoir pris des décisions, leurs services les transmettent à Franco. Tout l’appareil ancien de la bourgeoisie est resté sur pied.

Et quand les Cortès se réuniront à Valence, la stupéfaction sera générale. La C.N.T. décidera que ses ministres ne participeront pas aux discussions — peut-être par décence. Mais elle laissera se jouer la comédie parlementaire sans souffler mot. Les anarchistes sont de grands hommes d’État qui comprennent la politique extérieure de Caballero et qui, pour rien au monde, ne voudraient l’aggraver.

Le POUM permettra au représentant de son aile gauche de bavarder sur l’État bourgeois qui subsiste et sur la nécessité de baser la révolution non sur les Cortès mais sur des comités d’ouvriers, de paysans s’assemblant en Congrès. Quatre mois après juillet, il devra écrire que la bourgeoisie émet un geste symbolique qui signifie la préservation de la forme et du fond de l’État démocratique bourgeois.

La révolution est bien profonde en Espagne. N’étaient-ce les milliers d’ouvriers et paysans qui se font massacrer, l’on serait tenté de repousser seulement du pied le verbiage des démagogues. Mais il s’agit de lutter et d’appeler les prolétaires de tous les pays à lutter pour aider à sortir le prolétariat ibérique du massacre. Déjà plus personne n’ose nier que l’intervention de plus en plus active de l’Allemagne, de l’Italie et de la Russie, fait des événements espagnols une phase de la guerre impérialiste. La résistance des républicains autour de Madrid accélère la tension de la situation internationale et clarifie l’aspect réel de la lutte.

Seulement, l’intervention des ouvriers de tous les pays engageant la lutte contre leur propre bourgeoisie et l’intervention des ouvriers espagnols retournant leurs armes contre le gouvernement de „façade” de Valence, de Barcelone, comme contre Franco ; déchaînant leurs batailles revendicatrices, jalons d’une attaque générale contre l’État capitaliste, peuvent permettre au prolétariat mondial de retrouver le chemin de la révolution prolétarienne.

Mario de Leone est mort

Notre conversation est donc finie pour toujours ! Le souvenir est encore vif, très vif dans notre mémoire de cette journée où nous avions parlé de tous les problèmes politiques actuels et de la crise de notre organisation. La veille, les deux conceptions s’étaient heurtées dans toute leur violence et quand, le soir, le communiqué de la minorité avait été lu à la réunion du Comité Fédéral de Paris, Mario était déconcerté : il croyait qu’enfin un terrain d’entente avait pu être établi et cela non sur les questions d’organisation mais sur le problème central et politique de la position à adopter envers la tragique bataille qui se déroule en Espagne. Ah ! combien de fois, Mario nous l’avait dit : „les masses se battent en Espagne avec un héroïsme indomptable, elles sont enflammées par la conviction de lutter pour le socialisme et toute votre activité consiste donc à les invectiver ! Nous sommes d’accord sur l’appréciation de la situation, du rôle que jouent socialistes, centristes, POUM, anarchistes, mais enfin parmi ces ouvriers qui donnent leur vie pour le socialisme, des possibilités ni existent-elles pas pour un travail révolutionnaire ?” Et comme il ne pouvait pas comprendre nos objections et que sa perspective lui semblait évidente, il ajoutait : „si la fraction n’intervient pas dans cette tempête, elle perd toute raison d’être, elle se castre.” Le bouleversement de son esprit était tel qu’il n’arrivait pas à comprendre qu’un accord sur l’appréciation de la situation et sur le rôle des dirigeants ayant pu obtenir la confiance unanime des ouvriers espagnols, nous conduisait quand même à nier les possibilités révolutionnaires qu’il escomptait. Il ne comprenait pas que nous maintenions notre position d’œuvrer pour retirer jusqu’au dernier prolétaire des fronts où ils ne pouvaient qu’être massacrés pour le compte du capitalisme. Nous avions discuté une journée toute entière : Mario n’avait pas beaucoup parlé, il avait surtout écouté. Nous en étions restés sans doute au même point car, loin de s’atténuer, nos divergences se sont accentuées par la suite. Et pourtant notre conviction profonde était et reste qu’après la clôture des terribles événements actuels, la solidarité d’idées qui s’était manifestée au cours de longues années de travail commun se serait à nouveau affirmée. Ne nous avait-il pas dit, Mario, qu’après les événements d’Espagne il aurait voulu soigner la rédaction et la présentation du journal par une collaboration intime à la direction de la fraction ? Sa plus grande douleur n’était-elle pas d’envisager la scission de l’organisation et son plus vif soulagement de voir disparaître les motifs d’une rupture immédiate ?

Mais la mort est venue et a brisé pour toujours la possibilité de clarifier nos divergences. Toutefois, ce qui n’est point brisé et qui ne le sera jamais, c’est le lien qui s’est resserré entre Mario et la classe ouvrière et ce lien de fer a été construit par la vie même de notre camarade.

Encore dans la fleur de l’âge Mario paraissait bien plus vieux : ses cheveux blancs, sa figure pleine de rides exprimaient tragiquement son calvaire. À 46 ans, il en paraissait bien davantage. Sa jeunesse fut emportée toute entière dans le cyclone des événements italiens de l’immédiat après-guerre. „Je n’ai rien connu des plaisirs de la jeunesse — nous disait-il — aucun besoin en dehors de celui de me jeter à corps perdu dans les mouvements ouvriers”. À Naples, il dirigeait une organisation syndicale, mais cela ne l’empêchait point de se dédier tout entier à la construction du parti communiste dont il fut l’un des fondateurs.

D’autres, l’énorme majorité, allèrent en Russie vivre en parasites de la révolution. Lui, non. Il y alla pour donner son apport à l’œuvre du prolétariat et lorsqu’il vit que pour continuer de remplir sa fonction à l’usine de Moscou, il aurait dû sacrifier ses convictions politiques, il n’hésita pas un instant et partit avec sa femme et ses deux enfants.

Il essaya d’abord, à Annemasse, ensuite à Marseille, d’installer un petit commerce, mais les affaires vont mal et la misère arrive, la misère la plus noire. Sa femme tombe malade, il n’a pas les moyens de la soigner et de la sauver. Le groupe restreint des camarades de la fraction ne peut lui fournir l’aide nécessaire, Mario ne fléchit point. Sa femme meurt, il reste avec deux enfants, dont il ne peut assurer l’éducation. Une heure extrêmement pénible arrive, et il doit se séparer de ses enfants qui partiront pour l’Italie. Il n’aura même pas la possibilité d’expédier le montant de la pension.

Les événements d’Espagne arrivent et Mario partira pour Barcelone avec un mandat de la fraction qu’il croit être de simple documentation. Il rentre pour prendre position et deviendra l’un des représentants les plus attitrés de la minorité.

En face du calvaire de Mario, nous sentons tout le malaise, presque la répugnance de notre situation, à nous qui pouvons analyser événements et positions politiques sans être bouleversés, ni par la misère, ni par des tragédies formidables. Mario n’a pas pu faire ce travail et ses lettres révèlent les ravages qu’avaient fait en lui des malheurs si terribles qu’il faut même s’étonner qu’il n’ai pas succombé. Des contradictions flagrantes peuvent être remarquées dans ses lettres, mais la cause en est dans la violence du mal qui s’était abattu sur lui. Mais là où il n’y a pas de contradiction c’est dans sa foi, dans son attachement à la cause des ouvriers. Il s’était jeté à corps perdu dans les événements d’Espagne, il avait cru que des possibilités existaient pour la lutte, pour le socialisme, alors que l’apparence des socialisations à Barcelone masquait la manœuvre de l’ennemi pour le massacre des ouvriers. Il avait cru cela et jusqu’au dernier instant de sa vie il n’a pas cessé de lutter pour ses convictions politiques.

Sur la bière de Mario la fraction incline son drapeau. Notre émotion est profonde, mais sa vie et son calvaire ne sont pas un élément pour désespérer car nous y trouvons un exemple à admirer et à suivre : pour rester dignes de l’idéalité à laquelle il consacra sa vie et pour laquelle nos mains se seraient à nouveau resserrées pour continuer en commun la lutte en une solidarité que les derniers événements n’avaient pu ébranler que momentanément, qu’occasionnellement.

Adieu, Mario ! Tu es resté parmi nous, en nous. Ton exemple nous aidera, nous guidera et demain, quand les masses auront conquis leur libération, tu auras aussi conquis ta place parmi ceux qui ont œuvré pour leur victoire.

Salut du groupe de Marseille

Le Camarade Mario de Leone (Topo) est mort à Barcelone à la suite d’une attaque cardiaque. La nouvelle est tombée brusquement parmi nous qui l’avions connu dans les moments les plus difficiles de sa vie de militant communiste. Âgé, mais surtout vieilli par l’activité imposée à tous les éléments qui, se séparant de leur classe, gravissent le calvaire de l’intégration dans la classe des non-possédants, il en avait affronté la conséquence avec des sacrifices et avec un courage stoïque.

L’idéal, la famille : voilà quel fut son dilemme constant et brûlant. Servir le premier, subvenir aux besoins de la seconde, c’était là la tourmente terrible qui le rongeait. Et c’est dans cette lutte interne, souvent féroce, produite par des éléments contrastants innés au sentiment humain, que Topo, avec des efforts suprêmes sut faire émerger et converger son apport total à la lutte libératrice de la classe dont, pour toujours, il avait adopté les peines et les privations révolutionnaires. Il fut en Espagne pour le compte de la fraction, puis y retourna en désaccord avec nous, pour suivre les événements avec la conception de la minorité qui voyait dans la tragédie espagnole la possibilité de poser les conditions pour la reprise de la lutte libératrice de la masse prolétarienne dévoyée par fascisme et front populaire.

Malgré ces divergences, sa perte nous frappe en plein. Son effort pour vivre avec la classe prolétarienne, pour la classe prolétarienne, sans des fins arrivistes, sans préjugés devant la classe dont il était issu et qui l’avait éduqué, l’inscrira sur la liste des victimes de la grande bataille entre exploités et exploiteurs. La dernière phase de la lutte le vengera, ensemble avec l’immense armée des combattants qui lui aura frayé son chemin.

Mario de Leone

Le Camarade Mario De Leone a cessé de vivre. La révolution prolétarienne a perdu un de ses meilleurs militants.

Il était âgé de 47 ans et avait dédié les deux tiers de son existence à la lutte prolétarienne révolutionnaire. Encore jeune il était entré au Parti socialiste où il émergeait toujours par son activité et son esprit de sacrifice. Il occupa dans le mouvement politique et syndical des postes de responsabilité, se mettant au premier rang dans les moments les plus difficiles. Il fut à la gauche dans le parti socialiste, lutta continuellement contre le réformisme et contre toute les déviations opportunistes.

En 1920, il participa à la formation de la fraction abstentionniste qui fut la réaction saine du prolétariat révolutionnaire au marasme collaborationniste du PS et fut du noyau du futur parti communiste.

Durant la guerre mondiale, il se révolta contre la forme opportuniste et équivoque du PS et fut pour la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile de la masse. En 1921, à la scission de Livourne, il fut un des fondateurs du parti communiste d’Italie occupant des postes de responsabilité dans la période tourmentée de la guerre civile. La terreur fasciste l’obligea à se réfugier à l’étranger. Il fut d’abord en Allemagne, puis en Russie, où il fut secrétaire des groupes de langue italienne. Toujours cohérent avec les principes du communisme internationaliste, il lutta contre la dégénérescence bureaucratique stalinienne, contre la théorie du socialisme en un seul pays, contre la liquidation de la Révolution d’Octobre.

En 1929, la vague de réaction déclenchée par le centrisme triomphant l’obligea à chercher refuge en Suisse et, expulsé de là, en France.

Il adhéra à la fraction de la gauche communiste qui s’était constituée, par la scission du P.C.F. à Pantin en 1927, sur la base des „Thèses de Rome” qui constituèrent le patrimoine et la continuation du mouvement communiste révolutionnaire du prolétariat contre la dégénérescence du centrisme.

Fidèle aux principes internationalistes, à l’éclatement du mouvement révolutionnaire de juillet, il se porta en Espagne pour apporter son concours physique et idéologique. Durant toute sa vie il lutta pour l’émancipation du prolétariat et est tombé sur une terre en proie aux convulsions de la révolution sociale, où le prolétariat lutte avec les armes à la main pour son émancipation qui sera certaine et définitive si, au feu de la lutte, se formera un vrai parti de classe, libéré de toute espèce de compromission et de collaboration.

Le camarade De Leone n’est plus, mais son travail de militant révolutionnaire vit et il nous stimulera pour lutter jusqu’au triomphe de la révolution mondiale.

Le groupe de Barcelone de la Gauche Communiste Italienne

(De La Batellà, le 11-11-1936)

"L’autre" aspect de la domination capitaliste. La "Démocratie" en fonction aux États Unis

Roosevelt, le 3 novembre dernier, a battu tous les records. Il a conquis 46 États sur 48 dans l’élection des „électeurs présidentiels” ayant pour mission de nommer le Président qui entrera en fonction l’année prochaine. Simple formalité, d’ailleurs, que cette seconde élection.

Les électeurs présidentiels sont élus en nombre proportionnel à la population de chacun des États — de 47 électeurs pour l’État de New-York jusqu’à 3 pour chacun des six États les moins peuplés. Ainsi, sur un Collège Présidentiel de 531 électeurs, Roosevelt n’aura contre lui que les 6 voix des États de Vermont et du Maine. Succès écrasant qui ne s’était jamais vérifié dans les annales des élections présidentielles depuis plus de cent ans au moins.

Si on devait compter les voix qui se sont prononcées pour chaque Parti, les choses changeraient : sur 45 millions de votants, le Parti de Roosevelt en a obtenu 27, c’est-à-dire 60 % environ et les 40 % restants (16 millions), sont allés au Parti républicain et aux autres partis qui n’ont réuni que peu de voix.

Avant tout, il faut dire quelques mots des deux partis traditionnels dont les noms de „démocratique” — pour un parti qui a été l’expression des agrariens-esclavagistes du Sud et qui, maintes fois, s’est avéré le plus réactionnaire — et de „républicain” — dans un pays où n’existe et n’a jamais existé une tendance monarchique — sembleraient avoir été choisis tout exprès, pour créer la confusion. Tous deux, sont naturellement des partis bourgeois qui, d’après les canons de la plus pure démocratie, se succèdent régulièrement au pouvoir, comme c’est le cas dans certains pays européens : en Angleterre, par exemple, pour les Whigs et les Tories, mais toutefois avec cette particularité bien américaine que non seulement la plupart des fonctions, à commencer par celles des juges, sont électives, mais que les employés et fonctionnaires ne jouissent pas de la stabilité de l’emploi et que le parti victorieux s’empresse de partager le butin du pouvoir entre ses adhérents.

Les raisons historiques et économiques qui ont présidé à la création de ces deux partis se sent peu à peu atténuées jusqu’à se confondre. Des questions contingentes peuvent seules départager ces organismes, expression de pirates de la banques, de l’industrie et du commerce.

Le New Deal est une de ces contingences qui ont contribué à augmenter la confusion non seulement dans le camp bourgeois, mais aussi dans le camp prolétarien.

On veut voir dans le parti démocratique, l’expression du bloc capitaliste industriel des Rockfeller et dans le parti républicain, celui des rapaces de la Finance : les Morgan, les Melon et les Dupont, ce dernier, bailleur de fonds attitré du parti. Le parti républicain représente, aujourd’hui, les intérêts et les aspirations de cette partie de la bourgeoisie qui est satisfaite, qui veut „digérer” en paix et qui a peur de toute innovation, tandis que le parti démocrate représente la partie „progressive” de la bourgeoisie qui veut s’adapter aux nécessités du moment dans le but d’éviter un réveil des masses. Mais si le parti républicain est soutenu par les éléments les plus réactionnaires du pays, les marchands de canons de la „Liberty League”, les philofascistes à la W. H. Hearst avec ses 28 quotidiens, derrière le parti démocrate viennent les „négriers” du Sud, les philofascistes du Tammany-Hall et leurs congénères les fascistes italo-américains, et il s’agit bien pour tous deux de rechercher la meilleure méthode de servir le capitalisme. Les républicains, parce qu’ils sont dans l’opposition, reprochent aux démocrates leur „intervention” dans l’industrie, la limitation de la production agricole, l’accentuation du contrôle de l’Économie par le Gouvernement… bien qu’il reste à démontrer, si, détenant le pouvoir, ils auraient pu agir autrement.
Une certaine différence existe entre les deux partis dans leur attitude vis-à-vis du mouvement ouvrier : le New Deal avec ses codes et comités d’arbitrage, permet une amélioration apparente du sort des ouvriers, bien que l’inflation leur reprenne les avantages conférés. Le Parti républicain, au contraire est partisan d’une attaque de front des conditions d’existence des ouvriers, doublée d’une attaque de front des trades-uniens. Pour ce qui est de la politique étrangère, le parti républicain est d’accord avec la politique de Roosevelt qui veut favoriser les traités de commerce réciproques avec les autres pays, tout en se déclarant partisan de la „neutralité absolue” — et de la „non intervention”… tout au moins jusqu’au prochain conflit.

Nous avons déjà parlé dans Prométéo „de la dictature “constitutionnelle” de Roosevelt. Suite à la tentative du capitalisme américain, au cours de l’année 1932 et au début de 1933, de maintenir sa prédominance sur les marchés, au travers du renvoi en masse des travailleurs, de la diminution des salaires, de l’augmentation des heures de travail, la population travailleuse en chômage avait atteint le chiffre épouvantable de 45,4 %. Roosevelt obtint son premier succès grâce à la profondeur de la crise : le pays révolté balaya Hover et attendit du nouvel élu qu’il fasse le miracle de ramener la prospérité. Roosevelt se mit à la besogne avec des moyens qu’il déclara infaillibles : la loi pour la reprise économique nationale „N.R.A.” et la dévaluation monétaire sous forme de „monnaie dirigée”.

Les principes de base de toute sa politique, connue sous le nom général de „New Deal” ont été : l’intervention de l’État dans l’Économie et les dépenses massives financées par l’inflation consécutive à la dévaluation monétaire.

Il s’agissait avant tout de prendre des mesures transitoires pour sauver les branches économiques et les catégories sociales dont la situation était désespérée.

Les banques avec leurs crédits gelés aux deux tiers ou aux trois-quarts et dont les déposants pris de panique réclamaient leur argent, avaient dû fermer leurs guichets, Les chemins de fer se trouvaient dans une situation aussi désespérée. Les fermiers, endettés oui avaient subi une baisse de 60 % de leurs revenus, ne pouvaient plus s’acquitter de leurs charges et, enfin, les 3 millions de sans-travail de 1929 (début de la crise) étaient devenus une armée de 16 millions de chômeurs complets auxquels s’ajoutaient quelques autres millions de chômeurs partiels.

Après ces premières mesures de sauvetage, il s’agissait de provoquer la reprise générale des affaires et la hausse des prix et, par cela, fournir à l’économie privée sous-consommatrice le pouvoir d’achat nécessaire à cette reprise. Tout en grossissant le revenu global, il fallait s’efforcer d’arriver à une distribution plus équitable et plus active des revenus en redressant les inégalités de prix dues à la crise : les salaires devaient monter plus que le coût de la vie ; les prix agricoles, plus que les prix industriels. Il fallait, enfin, assurer pour l’avenir, les producteurs, les épargnants et les salariés contre une répétition de la catastrophe par un ensemble de réformes durables d’organisation et de prévoyance économique et sociale. Comme si on pouvait stabiliser la crise mortelle du capitalisme à notre époque qui représente la dernière phase de l’impérialisme.

Les codes de la N.R.A., fruits des „pensées” des membres du „Brain Trust” (Conseil des Cerveaux), comportèrent à la fois une réglementation de la concurrence destinée à rétablir les marges bénéficiaires détruites par la compétition effrénée et une réglementation sociale relative aux conditions de travail et aux rapports entre employeurs et employés. Chaque industrie était invitée à former une Fédération et à soumettre à l’approbation du Président, un code de… „loyale” concurrence par lequel chaque employeur s’engageait à ne pas licencier son personnel, à lui accorder un salaire minimum et au maximum 40 heures de travail.

Le Président avait le droit de modifier ce Code qui, par après, acquérait force de loi, et lui seul pouvait accorder des licences. Au cas où une industrie ne réussirait pas à se mettre d’accord et à approuver un Code, le Président pouvait lui en imposer un, étudié par les experts du „Brain Trust”. En d’autres termes, il voulait freiner, sinon empêcher complètement, la concurrence, réduire la surproduction d’un côté et, de l’autre, provoquer une augmentation des salaires et une résorption du chômage. À notre avis, ce problème est du même genre que celui de la quadrature du cercle.

La réglementation agricole, A.A.A. — établie après un référendum — a établi de son côté, des primes aux restrictions agricoles compensées par des taxes à la transformation en vue de rétablir le pouvoir d’achat rural. Mais sa réussite est surtout le fait de trois mauvaises récoltes successives !

La „Reconstruction Finance Corporation” établissait des lois bancaires. Par son intermédiaire, l’État fit aux banques toutes les avances nécessaires, mais en même temps elle leur imposait la différenciation entre banques de dépôts et banques d’affaires, une assurance-mutuelle des dépôts et un contrôle plus strict de la „Federal Reserve Board”.

Enfin, les réformes envisageaient l’assurance-maladie, vieillesse et chômage, établie à l’aide de la triple contribution des assurés, des employeurs et de l’État.

Toute cette série de réformes ont coûté et coûteront des sommes considérables, prélevées sur le budget fédéral. Ces sommes ont été presque entièrement fournies par les banques, sous forme d’inflation du crédit. Sur les 12 milliards de dollars dépensés jusqu’à maintenant, une grande partie a servi aux travaux publics, forme sous laquelle l’État est venu en aide à l’armée des sans-travail, en remplacement de l’allocation de bienfaisance privée, devenue totalement insuffisante.

Plus intéressant serait d’examiner à fond le problème de l’augmentation du pouvoir — déjà si grand — du Président. On a appelé Roosevelt le „dixième” des dictateurs et en réalité son pouvoir acquis par les voies constitutionnelles est supérieur à celui de maints souverains. Les Ministres sont choisis par lui et ne sont responsables qu’envers lui. Son droit de veto en fait l’arbitre des lois et il accumule ainsi dans sa seule personne les pouvoirs exécutif et législatif. Dans tous les domaines, on assiste, en effet, à l’intervention de l’État et on peut considérer toute l’action de Roosevelt comme étant apparentée à celle des différents pouvoirs autoritaires qui tendent à se substituer au libéralisme économique, aujourd’hui périmé. Avec l’aide des N.R.A., A.A.A., Reconstruction Finance Corporation, etc., le Président dirige tous le procès des industries-clefs et la distribution des richesses aux États-Unis. Seulement, à la différence de ce qui existe en Italie, en Allemagne, en Autriche et au Portugal — où l’économie dirigée s’effectue au travers des Corporations qui ne sont que des rouages de l’État — aux États-Unis, cette même expérience s’effectue au travers de ce qu’on pourrait appeler un „Self-Governement Economie” qui atténue l’intervention étatique.

Et maintenant, examinons rapidement l’influence du New Deal sur le mouvement ouvrier.
Nous avons déjà signalé que les Codes de la N.R.A. contenaient en principe la reconnaissance légale des syndicats ou, pour être plus précis, le droit pour les ouvriers d’une entreprise de s’organiser en
 vue de réclamer un contrat de travail. La classe patronale, surtout dans les grandes
industries (aciers, automobiles, charbons, transports, textiles) continue à ne pas vouloir reconnaître ce droit, et l’admet tout au plus pour les organisations jaunes (patronales) et, dans la lutte contre les ouvriers, elle a toujours obtenu l’appui favorable des arbitres gouvernementaux.

C’est ainsi qu’on assista, à côté des troubles provoqués par les chômeurs (Minneapolis 1934) et la révolte des fermiers (Yoma et Wisconsin), à la vague formidable de grèves dans l’industrie, vague qui commença en 1933 et atteignit son point culminant en 1934, avec la grève générale de San-Francisco et celle du textile qui engloba un demi-million d’ouvriers. L’action réactionnaire de l’A.F.L. et le manque d’un véritable parti de classe rendirent stérile tout cet effort spontané de la classe ouvrière américaine, comme le démontrent les résultats des élections de 1936.

Comment la classe ouvrière prit-elle part à ces élections qui, en plus du Président, devaient élire les nouveaux députés et une partie des sénateurs ?

„Il y a eu, comme toujours des candidats socialistes et communistes”, écrit Le Peuple, (il aurait pu ajouter, cette fois, un candidat à la présidence présenté par une Ligue ouvrière révolutionnaire), „mais la classe ouvrière s’est ralliée dans son immense majorité derrière Roosevelt.” Et cela est malheureusement vrai, non seulement en ce qui concerne les voix obtenues par Roosevelt, mais par les autres candidats, vu que les 36 millions de la population ouvrière des États-Unis ne s’est pour ainsi dire pas exprimée pour des candidats plus ou moins de classe.

Mais ce qui est faux, archifaux, c’est ce qu’ajoute le journal du P.O.B. à savoir que la classe ouvrière s’est prononcée pour Roosevelt parce que „celui-ci a réalisé avec des moyens strictement démocratiques et parlementaires une révolution ( ?) économique et sociale”.

Le mouvement ouvrier organisé aux États-Unis, est contrôlé par la A.F.L. qui englobe 4 millions d’adhérents. La A.F.L. est dominée par une clique de bonzes réactionnaires qui se sont toujours déclarés adversaires de la création d’un parti ouvrier. Non pour la raison que l’organisation ouvrière doit rester apolitique, comme ce fut le cas de la C.G.T. en France, mais parce qu’ils estimaient plus avantageux de vendre leurs voix à ceux des candidats qui se déclareraient favorables à certaines revendications ouvrières. Et il s’agissait toujours des candidats de l’un des deux partis bourgeois puisqu’eux seuls avaient la possibilité d’être élus.

L’American Labour Party de 36 a surgi du New Deal et est donc un enfant légitime de Roosevelt. La N.R.A. avec sa reconnaissance du droit de coalition pour l’obtention d’un contrat de travail, avantageait les syndicats d’industries et renforçait le courant qui voulait réorganiser le mouvement trade-unioniste américain sur cette base au lieu de celle du métier. Les syndicats d’industries tels ceux des mineurs, du textile, du vêtement constituèrent un comité pour généraliser cette forme (C.O.I.) et dans leur lutte contre la bureaucratie de l’A.F.L., les Lewis et consorts s’affublèrent d’allures „gauchistes”. Mais tous étaient partisans d’appuyer Roosevelt et créèrent ensemble une Ligue Ouvrière (Labor Non-Partisan League) qui devait préconiser la réélection de Roosevelt en 1936. La section new-yorkaise de cette ligue, en union avec la „vieille garde” scissionnaire du parti socialiste, constitua par après l’American Labour Party qui présenta… Roosevelt comme candidat à la Présidence à côté de candidats travaillistes pour les autres élections.

Pas de geste de classe dans cela. Et il en est de même pour les partis socialiste et communiste.
Le parti socialiste — section américaine de la IIe Internationale qui a présenté encore une fois Norman Thomas comme candidat présidentiel — a comme mirage ce million de voix toujours annoncé mais jamais obtenu et encore plus discutable, aujourd’hui, depuis la scission de la vieille garde et l’appui déclaré des Trades-Unions à Roosevelt.

Le parti communiste,, dont l’influence a toujours été infime surtout parmi les éléments „américains” a présenté Browder à la Présidence. Mais, bien qu’en 1933 Roosevelt était encore traité de fasciste dans l’organe du parti, le Daily Worker, tous les candidats communistes, cette fois, ont combattu les candidatures républicaines et plus que ses propres candidats appuyé celle de Roosevelt, qui a reconnu l’U.R.S.S.

Les Lovestonistes après avoir toujours combattu les centristes pour leur appui à Roosevelt ont finalement donné le mot d’ordre de voter pour Browder.

Toute la campagne électorale a donc été faite sous le signe de la N.R.A., la plus discutée des innovations du New Deal. Les uns lui attribuent une partie de la reprise dont les États-Unis bénéficient aujourd’hui. Ses adversaires affirmant, au contraire, qu’en poussant à la hausse des prix, elle a retardé la restauration économique et surtout qu’elle nécessité une immense bureaucratie. Les républicains agitant le „Spectre rouge” du communisme, et accusant les démocrates d’être des „bolcheviks”, les „rooseveltiens” les accusèrent de „fascistes”. Pour les supporters de Roosevelt, le candidat républicain, un médiocre politicien de campagne, était le porte-drapeau du fascisme et, pour les républicains, Roosevelt, un nouveau Kerensky qui ouvrait la route au communisme.

Les démocrates chantaient la gloire de Roosevelt qui avait sorti le pays du bourbier de la crise : le revenu national qui était tombé de 85 milliards en 1929 à 45 milliards en 1932 est remonté à 65 milliards en 1936 — et le danger qu’il courrait d’y retomber si un républicain revenait à la présidence.
L’argument principal des républicains était le fait que la reprise était très mince, (on compte encore 10 millions de chômeurs) et qu’en tout cas elle était moins importante que celles constatée dans différents pays d’Europe.

La foire électorale est terminée et le rideau vient d’être baissé pour 4 ans. Au nom de la „démocratie”, Roosevelt a fait cadeau de six millions de dollars aux banques, aux compagnies ferroviaires et d’assurances. Il a permis une énorme concentration du capital financier et on a appelé tout cela „protection de la petite-épargne”. Au nom de la démocratie encore, la production agricole a été limitée au profit de l’expansion de l’impérialisme américain : on a donné trois milliards de dollars aux propriétaires fonciers et à leurs banques agricoles ; mais cette politique de l’A.A.A. a été appelée „l’aidé aux fermiers”. Au nom de la démocratie toujours, Roosevelt a réalisé le plus formidable programme d’armement qu’on ait connu aux États-Unis : mais ce fut au nom d’une „stricte neutralité” et Roosevelt, „le pacifiste”, pourra présenter sa candidature au prochain prix Nobel de la Paix !

Les ouvriers ont vécu avec la N.R.A. une farouche réaction contre leurs mouvements de classe. Pas une des grèves importantes, éclatées au cours de ces derniers quatre ans, qui n’ait été brisée par la mitraille et les gaz. Dans 33 États, la milice et les gardes nationaux ont été appelés à l’aide des mercenaires armés du patronat contre les ouvriers.

Au travers de la N.R.A., les prix ont atteint le niveau le plus élevé, tandis que le pouvoir d’achat diminuait et que les industries augmentaient leurs profits de 600 % En dépit de tout cela, Roosevelt aujourd’hui est devenu le „socialiste”, tout comme Mussolini et Hitler sont „les amis” des ouvriers.
La souveraineté du peuple s’est exprimée au travers du suffrage universel, comme il convient dans un pays démocratique et elle a plébiscité Roosevelt.

Est-ce que tout cela n’est pas encore suffisant pour condamner définitivement cette „démocratie” — dont le suffrage universel est le pivot et pour la défense de laquelle se font massacrer les ouvriers d’Espagne et, avec eux, ceux d’autres pays ? Malheureusement, jusqu’à présent, la réponse ne peut être que négative.

Gatto MAMMONE

La bourgeoisie renverra-t-elle Blum ?

Décidément, la situation en France évolue à toute vitesse. Durant ces derniers mois, alors que l’attention du mouvement ouvrier était concentrée autour de la péninsule ibérique, le gouvernement Blum a affronté très habilement le prolétariat français qu’il a d’ailleurs pulvérisé avec une force de décision que la bourgeoisie n’a pu qu’admirer. Aujourd’hui, des craquements significatifs au sein du Front Populaire font augurer une modification — dont on ne voit pas encore les contours — qui pourrait bien signifier le renvoi de Monsieur Blum qui a pourtant mérité hautement de l’ordre bourgeois.

Il s’agirait ici de reprendre le fil de l’évolution des événements en France pour tenter de comprendre vers quelle nouvelle voie se dirige la bourgeoisie.

Au mois de juin, devant la gigantesque occupation des usines, nous nous étions efforcés de mettre en lumière que les grèves avaient surgi en opposition stridente au Front Populaire dont elles niaient toute l’œuvre de corruption et d’étranglement ; qu’elles n’étaient que le débouché de tous les contrastes sociaux, des saignées multiples qu’avait connues le prolétariat français depuis deux ans et, enfin, que la coïncidence des grèves et de la victoire du Front Populaire était due au fait que le Rassemblement populaire s’était constitué, puis développé sur la base de la mobilisation extrême des ouvriers pour la guerre impérialiste, alors que cette dernière était différée au moment même de la victoire électorale du bloc antifasciste.

Ce que nous n’avons pas compris clairement à cette époque, c’est que dans ces nouvelles circonstances, le Front Populaire allait devenir le barrage du capitalisme devant une vague de remous prolétariens où allait s’épancher toutes les réactions des ouvriers contre la mystification dont ils furent les jouets au mois de juin. Le gouvernement Blum allait prouver que le capitalisme français mettait la barre non sur une guerre prochaine mais sur une lutte chaque jour plus rude contre les ouvriers. Dès lors devait surgir une opposition au sein du Front Populaire. À Blum s’engageant dès le mois d’août dans le double chemin de la non intervention en Espagne et de la préparation de la dévaluation de septembre, les centristes opposèrent les mots d’ordre de l’intervention en Espagne et de la course vers la guerre mondiale contre le fascisme. Par ce moyen il purent épauler Blum dans sa lutte contre les mouvements ouvriers, appuyer les avertissements de Salengro, concernant la défense des occupations d’usines, faire accepter les compromis de Lebas aux travailleurs, mais se réserver un chemin où ils purent concentrer les ouvriers mécontents et les tenir à la remorque du Front Populaire. Le jeu était très simple : on aidait Blum à tranquilliser la bourgeoisie, on s’embrassait avec „notre camarade Jouhaux” et parallèlement, avec l’appui „fraternel” de ce dernier, l’on organisait de grandes manifestations antifascistes où l’on criait „Blum à l’action”, „des avions pour l’Espagne”. Ce petit jeu reçut une première secousse en septembre lors de la dévaluation. Nous nous sommes expliqués au sujet de cette dernière dans „Bilan” et avons montré les liens étroits qui la rattachaient aux grèves du Textile de la région lilloise qui, eux-mêmes, n’étaient que le point névralgique de toute une situation confuse. Les accords „historiques” de l’hôtel Matignon s’étaient avérés comme une vaste fumisterie — ce que nous avions d’ailleurs prévu. Les augmentations des salaires allaient être dépassées par une brusque augmentation du coût de la vie — ce qui ne signifie pas qu’il y ait ici un lien automatique de cause à effet puisque tout dépend du rapport de force entre les classes. La semaine de 40 heures, là où elle était appliquée, au lieu de signifier salaire de 48, représentait une mesure d’intensification de la production avec salaire diminué, sans grand effet sur la résorption du chômage. La reconnaissance syndicale s’exprimait par le licenciement des ouvriers les plus combatifs ou même des délégués syndicaux. Malgré la loi sur les contrats collectifs, les patrons n’estimaient pas encore venu le moment de les signer.

C’est dans ces conditions que malgré ses promesses et les cris des centristes, le Front Populaire se jeta dans la dévaluation : il n’était plus possible de différer l’attaque massive en obtenant que les patrons fassent de nouvelles concessions en échange de nouvelles compensations, comme ce fut le cas lors de l’accord Matignon.

Loin prendre la position qu’ils prirent lors des débats sur la politique étrangère de Blum, les centristes votèrent, les larmes aux yeux, la dévaluation afin de ne pas mettre en danger le Front Populaire menacé par les 200 familles.

Celle-ci devait signifier deux choses : une amputation des salaires ouvriers et une décongestion de l’appareil économique élargissant les possibilités de manœuvre du capitalisme.

À cette époque, malgré les réactions du prolétariat et les cris de rassemblement des droites, le Sénat — orienté pourtant à droite — se contenta de supprimer l’échelle mobile et les dispositions sociales que Blum avait rattaché aux mesures monétaires en vue du réajustement des salaires. Mais il resta fidèle au gouvernement du Front Populaire qui répondait bien aux désirs et à la politique du capitalisme.

Cependant les mouvements sporadiques des ouvriers ne laissent pas d’inquiéter la bourgeoisie. Le 28 septembre, Blum, au groupe parlementaire socialiste, parlait déjà de reprendre une formule de Jouhaux : la neutralisation des usines. Les ouvriers ne les occuperaient pas, mais les patrons n’y feraient pas travailler des jaunes. Salengro à cette même réunion disait : la réussite de la dévaluation est fonction du maintien de l’ordre public. Pendant cette période la conjonction des forces du Front Populaire pour empêcher le prolétariat de riposter à la dévaluation est parfaite et c’est à cela que nous devons la résorption d’une attaque générale de la droite.

La dévaluation permit donc à Blum d élargir son champ de manœuvre et d’atténuer les menaces de commotions sociales Dès lors, le centrisme reprit son intransigeance sur la question espagnole d’autant plus que la situation internationale s’aggravera sérieusement et que nous verrons se développer l’intervention de l’Allemagne, de l’Italie et de la Russie en Espagne.

Au mois de novembre nous nous trouverons devant deux espèces de phénomènes : les réactions ouvrières à la dévaluation s’exprimeront à un rythme crescendo et la situation internationale obligera les centristes à intensifier leur action pour déterminer la bourgeoisie française à se jeter avec ses armes dans l’issue de la guerre impérialiste dont un acte grandiose se déroule en Espagne.

Nous allons rapidement examiner les étapes de ce processus des événements.

L’augmentation du coût de la vie et particulièrement des produits de première nécessité (pain) ne fait que progresser. La plupart des fédérations syndicales sont mises devant les protestations des ouvriers qui sont mécontents de l’inobservance des lois sociales par le patronat et de son refus d’ajuster les salaires aux augmentations du coût de la vie.

Le 15 novembre des multiples grèves se déroulent (St-Nazaire, parmi les dockers, etc.).

Le 17 novembre Spinasse est obligé d’avouer une augmentation de 11 % du coût de la vie depuis le 25 septembre et Frachon dira que cela est certainement en dessous de la réalité. L’Humanité avouera 5 500 grévistes rien que pour obtenir la signature ou le respect des conventions collectives.

Mais c’est surtout le Nord, l’industrie du textile de la région lilloise, puis la métallurgie qui bougeront. À ce sujet, nous verrons le patronat du textile réagir contre les ouvriers de deux façon : mettre sur pied des syndicats de jaunes constitués par des briseurs de grève qui engageront la lutte à l’intérieur des usines ; puis faire intervenir la garde mobile de Blum pour chasser tout le monde des entreprises.

Le 19 novembre, Racamond avouera que „en fait, la plus grande partie des améliorations obtenues par le formidable mouvement de juin est d’ores et déjà, disparue” mais au lieu d’alerter les ouvriers pour la lutte, les chefs centristes oui dirigeront pourtant la Fédération des Métaux, liquideront le mouvement des Usines Panhert qui sera ici le symbole de la façon dont les centristes conçoivent „les victoires”.
Le 20 la grève des métallos lillois s’étendra pour embrasser toute la région. À ce moment nous verrons promulguer raccord au sujet de „la neutralisation” des usines lilloises. À Bordeaux, la grève sera générale parmi les dockers.

Le Congrès des métaux qui se tiendra le 21, verra Semat affirmer : „Il n’y aura plus jamais d’occupation d’usines lorsque la bourgeoisie acceptera honnêtement des lois de progrès social encore insuffisantes, que le patronat appliquera celles-ci avec les Contrats Collectifs”.

Mais le lendemain, la grève est générale dans la région lilloise et elle englobe 11 500 métallurgistes.
Dans la région parisienne, le C.C. des métaux prendra cette position le 24 novembre : „L’arbitrage et la neutralisation des conflits ne peuvent être acceptés par les ouvriers que si les garanties indispensables leur sont assurées et ils saluent les ouvriers métallurgistes de Lille en lutte pour leurs revendications”.
La situation devient déjà un peu plus claire : Jouhaux a parlé le premier de la neutralisation des usines qui est une mesure beaucoup plus adéquate que l’intervention des gardes mobiles. Mais il fallait attendre que l’on puisse présenter cette revendication aux ouvriers comme le seul moyen de solutionner leurs conflits. Les patrons lillois ont fourni une première occasion en opposant les ouvriers entre eux au sein d’une usine et en permettant à la garde mobile d’intervenir. Maintenant le terrain est mûr mais il s’agit encore d’attendre le moment favorable pour préciser „les garanties indispensable” de la neutralité des usines. C’est Blum qui le fera plus tard avec „le statut démocratique de grève”.

Si la région lilloise est à l’avant-plan au cours de ces luttes, c’est bien parce que la situation des ouvriers est de loin plus pénible qu’ailleurs. L’industrie du Textile lutte désespérément pour écouler sa production et arrive à des résultats dans la mesure même où elle comprime à l’extrême le prolétariat. La métallurgie profite des frontaliers pour maintenir des salaires qui selon les chiffres de l’Humanité seraient de 32 % en moins de ceux payés dans la région parisienne.

Mais toute cette efflorescence de grèves décide le patronat à passer à une attaque frontale. Jouhaux le sait nettement car au Congrès des métallurgistes, le 27, il dira : „La grève n’est pas un jouet, mais une action qui engage la responsabilité immédiate des militants et la responsabilité d’avenir de l’organisation syndicale. Si l’on nous propose d’autres méthodes sauvegardant les intérêts ouvriers, nous y sommes acquis.”” Le même jour, les patrons de la métallurgie refusent de poursuivre tous pourparlers avec les syndicats et brusquement, la puissante Confédération Générale du Patronat, la fameuse signataire de l’accord Matignon qui pour marquer son agressivité a remplacé „Production” par „Patronat”, rompt ses pourparlers avec la C.G.T. Immédiatement, la machine préparée à l’avance se met en branle. Blum qui, comme Jouhaux, savait à quoi s’en tenir, décide : 1) de saisir le Conseil National de l’Économie d’un projet de décret autorisant le Gouvernement à organiser la procédure de conciliation et d’arbitrage obligatoire pour le règlement des différends nés d’une hausse éventuelle du coût de la vie ; 2) de saisir le Parlement d’un projet de loi instituant une procédure de conciliation et d’arbitrage obligatoire pour les conflits du travail non prévus par le décret suivant.

Ici nous sommes maintenant au centre du problème. L’arbitrage légal et obligatoire est devenue une revendication ouvrière bien qu’il s’agisse d’une mesure dirigé contre eux. En Italie, en Allemagne, il a fallu massacrer les ouvriers pour atteindre ce stade. En France, cinq mois après les grèves de juin la bourgeoisie est arrivée à en faire des revendications présentées au nom des ouvriers (comme des garanties de leurs intérêts) par les organisations syndicales.

Durant cette période les centristes marcheront collés à Jouhaux et lorsqu’à la manifestation du Palais d’Hiver, L. Blum fera son discours, les huées ne viendront pas au sujet du „statut démocratique de grève” mais pour la non intervention en Espagne.

L’Humanité du 28 fera appel aux ouvriers afin qu’ils ne réagissent pas à la provocation du grand patronat. Des projets de loi sont déposés à la Chambre écrira Vaillant Couturier, ce cannibale du patriotisme.
Sur ces projets de lois, Jules Moch, dans sa déclaration à la presse, jettera une vive lumière : „Dans le projet de loi, dira-t-il, la méthode est la même que dans l’avant-projet (discuté par C.G.P. et C.G.T.), les précautions et garanties auxquelles tenaient, à propos de l’arbitrage, les patrons ont été respectés.” En quoi résidaient ces „précautions et garanties” patronales, voilà ce que Racamond nous apprendra au nom de la C.G.T. L’article 12 de la loi dit : „la sentence arbitrale est obligatoire pour les parties en cause”. Racamond acceptera toujours au nom de la C.G.T. (décidément Jouhaux a trouvé les hommes qu’il lui faut pour exécuter sa sale besogne) ce paragraphe afin de briser les manœuvres destinées à entraver le redressement économique. L’Humanité s’écriera en même temps : „Français, unissez-vous” et „La C.G.T. est pour la paix sociale”.

Ceci acquis une fois pour toutes, le patronat fera quelques concessions certainement compensées par Blum : à Roubaix le Consortium du Textile augmentera les salaires de 10 %.

En métallurgie, comme au récent Congrès des métaux, des voix s’étaient fait entendre pour déclencher la grève le 1er décembre si la semaine de 40 heures n’était pas appliquée à cette date, l’Union des Syndicats lancera le 29 novembre une mise en garde contre ceux qui tenteraient de déclencher une grève le lundi. Monsieur Vaillant Couturier rappellera le dimanche 30 qu’au sujet des conflits sociaux, il y a des légendes qui ont la vie dure : il faut savoir terminer une grève et l’occupation des usines est inopportune. D’ailleurs, en métallurgie les 40 heures seront appliquées le 6 décembre.

À la Chambre, les lois de Blum passeront au milieu de la satisfaction générale et ce dernier pourra se féliciter que le monde ouvrier qui ne voyait jusqu’ici qu’un piège dans l’arbitrage le demande et l’accepte aujourd’hui avec enthousiasme. Seul son ami P. Reynaud, jettera une note discordante en faisant très justement remarquer que l’arbitrage obligatoire a donné des résultats seulement dans les pays dictatoriaux (Allemagne, Italie, Russie). Faut-il voir dans cette remarque de M. Reynaud la tendance réelle de la bourgeoisie française s’orientant vers la droite pour faire appliquer les lois de Blum ? Cela n’est évidemment pas exclu, mais il est certainement trop tôt pour répondre à ce problème que l’opposition entre socialistes et centristes a posé au sujet de l’Espagne.

Les contours de cette opposition ont déjà été tracés par nous : il s’agirait d’en suivre maintenant le développement. Nous croyons avoir prouvé qu’au sujet des problèmes intérieurs s’est exprimée une pleine solidarité entre les participants au Front Populaire, y compris les centristes. L’axe de la bataille c’est que Blum mène la politique extérieure de la bourgeoisie conforme à la bataille qu’il a livrée contre le prolétariat : éviter le précipice d’une guerre extérieure en assommant les ouvriers, alors que les centristes qui ont participé à l’étranglement des ouvriers se dirigent vers l’issue de la guerre, conformément au développement de la lutte ouverte entre la Russie, l’Allemagne et l’Italie, en Espagne.

Fait qui mérite toute notre attention, c’est le 3 novembre à St-Étienne, que Thorez qui — parlementairement parlant — avait déjà tressailli d’indignation devant le massacre de femmes et d’enfants par les armées de Franco, estima nécessaire d’ouvrir le feu contre L. Blum : au moment précis où celui-ci se préparait à ramasser les lauriers pour ses lois concernant l’arbitrage obligatoire.
Désormais, la querelle va s’envenimer. Parallèlement aux efforts redoublés de l’Allemagne, de l’Italie qui envoient ouvertement des troupes à Franco, de la Russie qui active son intervention en Espagne, les centristes français déchaînent leurs invectives pathétique contre leur compère Blum. La grande bataille parlementaire de vendredi-samedi se prépare. Les ouvriers n’ont pas le temps de prêter grande attention aux lois sur l’arbitrage obligatoire car la vie du Front Populaire est mise en danger par la tension de la situation internationale qui s’exprime en France par deux attitudes capitalistes : celle de Blum et celle de Thorez.

Les débats parlementaires nous ont montré que Blum dans la défense de la non-intervention avait bien derrière lui toute la bourgeoisie et que si Kerillis et autres requins de droite n’avaient pas voté pour lui c’est uniquement pour ne pas se discréditer près de leur clientèle électorale.

Cependant, il ressort des déclarations de Blum que l’attitude des centristes — même leur abstention — pour autant qu’elle deviendrait un élément durable signifierait la fin du gouvernement du Front Populaire. Il est évident que devant l’abstention du P.C., les socialistes se trouveraient acculés à affronter le prolétariat sans pouvoir marcher de front avec la démagogie centriste et tout le profit que la bourgeoisie tire du gouvernement actuel cesserait. Dans ce cas, Blum ne s’en irait pas mais il serait chassé par la bourgeoisie qu’il a servi avec tant de zèle et de résultats.

Cependant, les centristes sont incontestablement hésitants devant la campagne qui s’est déclenchée contre le Front Populaire après leur abstention au vote de confiance, demandé par Blum. Ils ne comprennent pas que de „bons français” qui ont fait accepter par les ouvriers l’arbitrage obligatoire, le statut démocratique de grève et les fameuses lois sur la presse au sujet desquelles le cadavre de Salengro a été utilisé cyniquement par le Front Populaire, soient brusquement considérés comme les galeux, les pelés „d’où venait tout le mal”. Maladroitement, le P.C.F. se défend de pousser à la guerre : il voudrait seulement lever le blocus de l’Espagne. À quoi Blum peut parfaitement répondre que cela ne suffit pas — ce blocus existe-t-il d’ailleurs ? — mais que pour aider le gouvernement de Valence il faudrait jeter les troupes françaises dans la mêlée et cela signifierait la guerre mondiale. La bourgeoisie dans son ensemble est derrière cette politique de Blum mais elle apprécie les hurlements chauvins des Thorez-Duclos et c’est dans la mesure où les oppositions se développeront entre ces deux conceptions qu’elle se décidera à faire recours à une nouvelle formation gouvernementale.

Le dernier Comité National de la C.G.T. nous a montré l’effort réalisé pour prouver que toute la Confédération acceptait les lois sociales sur l’arbitrage et la grève alors que sur l’Espagne des divergences s’exprimaient „dans une atmosphère fraternelle”. Même les centristes ont compris qu’ils devaient laisser les Delmas, les Dumoulin défendre le gouvernement et sa politique espagnole afin d’éviter de donner l’impression que la C.G.T. acceptait la position de leur parti. Jouhaux quant à lui, sera très réservé et parlera seulement du droit des ouvriers à ne pas rester „neutres” devant les événements d’Espagne.

Il ne s’agit pas de prophétiser sur le déroulement ultérieur des événements en France, mais de faire le point. On peut donc rapidement affirmer que le gouvernement Blum a rempli brillamment ses fonctions et qu’il a su tenir tête à la période d’agitation ouverte par les grèves de juin. Accords de l’Hôtel Matignon, dévaluation, lois sociales sur l’arbitrage et la grève, lois sur la presse, voilà des étapes contresignées par la défaite des ouvriers. Que sur la base de la situation internationale et espagnole, Blum soit forcé de partir pour faire place à un gouvernement plus axé vers la droite, cela n’est pas exclu mais cette opération se fera d’autant mieux que le problème espagnol sera résolu, comme c’est après la conquête de l’Éthiopie par l’Italie, que Sarraut succéda à Laval dont il allait corriger la politique extérieure et intérieure.

De toute façon, les ouvriers français ont à lutter contre les lois scélérates imposées par la bourgeoisie an travers des gens du Front Populaire. Il n’existe pas de „statut démocratique de grève” ou de „neutralisation” des usines, mais le choix suivant : se mettre sous la protection „fraternelle” des gardes mobiles et de l’État capitaliste ou engager une lutte à mort contre le patronat, l’État et pour la défense des revendications de classe des prolétaires. Ce chemin au lieu d’être celui prôné par les centristes au sujet de l’Espagne, au lieu de conduire à la guerre, est celui des batailles pour renverser la domination capitaliste et se diriger vers l’émancipation des travailleurs.

Problèmes de la période de transition Pt.5

Quelques données pour une gestion prolétarienne

La Révolution russe d’octobre 1917, dans l’Histoire, doit être incontestablement considérée comme une révolution prolétarienne parce qu’elle a détruit un État capitaliste de fond en comble et qu’à la domination bourgeoise elle a substitué la première dictature achevée du prolétariat1 (la Commune de Paris n’ayant créé que les prémices de cette dictature). C’est à ce titre qu’elle doit être analysée par les marxistes, c’est-à-dire en tant qu’expérience progressive (en dépit de son évolution contre-révolutionnaire), en tant que jalon sur la route qui mène à l’émancipation du prolétariat comme de l’humanité toute entière.

De l’amas considérable des matériaux accumulés par cet événement gigantesque, des directives définitives – dans l’état actuel des recherches – ne peuvent pas encore être dégagées pour une sûre orientation des futures révolutions prolétariennes. Mais une confrontation de certaines notions théoriques, de certaines inductions marxistes avec la réalité historique, permet d’aboutir à une première conclusion fondamentale que les problèmes complexes qui relèvent de la construction de la société sans classes doivent être indissolublement liés à un ensemble de principes fondés sur l’universalité de la société bourgeoise et de ses lois, sur la prédominance de la lutte internationale des classes.

D’autre part, la première révolution prolétarienne n’a pas, selon la perspective tracée, explosé dans les pays les plus riches et les plus évolués matériellement et culturellement, dans les pays „mûrs” pour le socialisme, mais dans un secteur retardataire, semi-féodal du capitalisme. D’où la seconde conclusion – bien qu’elle ne soit pas absolue – que les conditions révolutionnaires les meilleures ont été réunies là où, à une déficience matérielle correspondait une moindre capacité de résistance de la classe dominante à la poussée des contradictions sociales. En d’autres termes, ce sont les facteurs politiques qui ont prévalu sur les facteurs matériels. Une telle affirmation, loin d’être en contradiction avec la thèse de Marx déterminant les conditions nécessaires à l’avènement d’une nouvelle société, ne fait qu’en souligner la signification profonde ainsi que nous l’avons déjà marqué dans le premier chapitre de cette étude.

La troisième conclusion, corollaire de la première, est que le problème essentiellement international de l’édification du socialisme – préface au communisme – ne peut être résolu dans le cadre d’un État prolétarien, mais sur la base d’un écrasement politique de la bourgeoisie mondiale, tout au moins dans les centres vitaux de sa domination, dans les pays les plus avancés.

S’il est indéniable qu’un prolétariat national ne peut aborder certaines tâches économiques qu’après avoir instauré sa propre domination, à plus forte raison, la construction du socialisme ne peut s’amorcer qu’après la destruction des États capitalistes les plus puissants, bien que la victoire d’un prolétariat „pauvre” puisse acquérir une immense portée, pourvu qu’elle soit intégrée dans la ligne de développement de la révolution mondiale. En d’autres termes, les tâches d’un prolétariat victorieux, par rapport à sa propre économie, sont subordonnées aux nécessités de la lutte internationale des classes.

Il est caractéristique de constater que, bien que tous les véritables marxistes aient rejeté la thèse du „socialisme en un seul pays”, la plupart des critiques de la Révolution russe se sont surtout exercées sur les modalités de construction du socialisme, en partant de critères économiques et culturels plutôt que politiques, et en omettant de tirer à fond les conclusions logiques qui découlent de l’impossibilité du socialisme national.

Cependant, le problème est capital car la première expérience pratique de dictature du prolétariat doit contribuer, précisément, à dissiper les brumes qui enveloppaient encore la notion de socialisme. Et, en fait d’enseignements fondamentaux, la Révolution russe ne posa-t-elle pas – sous la forme la plus exacerbée, parce qu’étant l’expression d’une économie arriérée – la nécessité historique pour un État prolétarien, temporairement isolé, de limiter strictement son programme de construction économique ?

La négation du „socialisme en un seul pays” ne peut signifier que ceci : qu’il ne s’agit pas pour l’État prolétarien d’orienter l’économie vers un développement productif qui engloberait toutes les activités de fabrication, qui répondrait aux besoins les plus variés, d’édifier, en somme, une économie intégrale qui, juxtaposée à d’autres économies semblables, constituerait le socialisme mondial. Il s’agit au maximum et seulement après le triomphe de la révolution mondiale, de développer les branches trouvant dans chaque économie nationale leur terrain spécifique et qui sont appelées à s’intégrer dans le communisme futur (le capitalisme a déjà, imparfaitement il est vrai, réalisé cela par la division internationale du travail). Avec la perspective moins favorable d’un ralentissement du mouvement révolutionnaire (situation de la Russie en 1920-21) il est nécessaire d’adapter le processus de l’économie prolétarienne au rythme de la lutte mondiale des classes, mais toujours dans le sens d’un renforcement de la domination de classe du prolétariat, point d’appui pour le nouvel afflux révolutionnaire du prolétariat international.

Trotski, notamment, a souvent perdu de vue cette ligne fondamentale, bien qu’il n’ait pas manqué, quelquefois, d’assigner aux objectifs prolétariens, non la réalisation du socialisme intégral, mais la préparation des éléments de l’économie socialiste mondiale, en fonction du renforcement politique de la dictature prolétarienne.

En effet, dans ses analyses du développement de l’économie soviétique et en partant de la base juste de la dépendance de cette économie du marché mondial capitaliste, Trotski, maintes fois, traita la question comme s’il s’agissait d’un „match” sur le plan économique, entre l’État prolétarien et le capitalisme mondial.

S’il est vrai que le socialisme ne peut affirmer sa supériorité comme système de production que s’il produit plus et mieux que le capitalisme, une telle vérification historique ne peut cependant s’établir qu’au terme d’un long processus se déroulant au sein de l’économie mondiale, au terme d’une lutte acharnée entre la bourgeoisie et le prolétariat, et non du choc de la confrontation d’une économie prolétarienne et de l’économie capitaliste, car il est certain que sur la base de la compétition économique, l’État prolétarien sera inévitablement acculé à devoir recourir aux méthodes capitalistes d’exploitation du travail qui l’empêcheront de transformer le contenu social de la production. Or, fondamentalement, la supériorité du socialisme ne peut résider dans la production à „meilleur marché” – bien que ce sera là une conséquence certaine de l’expansion illimitée de la productivité du travail – mais elle doit s’exprimer par la disparition de la contradiction capitaliste entre la production et la consommation.

Trotski nous parait avoir incontestablement fourni des armes théoriques à la politique du Centrisme en partant de critères tels que : „la course économique avec le capital mondial”, „l’allure du développement comme facteur décisif” ; la „comparaison des vitesses de développement”, „le critérium du niveau d’avant guerre”, etc., qui, tous, s’apparentent étroitement au mot d’ordre centriste : „rattraper les pays capitalistes”. C’est pourquoi l’industrialisation monstrueuse qui a poussé dans la misère des ouvriers russes, si elle est le produit direct de la politique centriste, est aussi l’enfant „naturel” de l’opposition russe „trotskiste”. Cette position de Trotski résulte, d’ailleurs, des perspectives qu’il traça pour l’évolution capitaliste, après le recul de la lutte révolutionnaire internationale. C’est ainsi que toute son analyse de l’économie soviétique telle qu’elle évolua après la NEP fit, de son propre aveu, volontairement abstraction du facteur politique international : „il faut trouver les solutions pratiques du moment en tenant compte, autant que possible, de tous les facteurs dans leur conjonction instantanée. Mais quand il s’agit de la perspective du développement pour toute une époque, il faut absolument séparer les facteurs „saillants”, c’est-à-dire, avant tout, le facteur politique” (Vers le Capitalisme ou vers le Socialisme). Une méthode d’analyse aussi arbitraire entraînait naturellement à considérer „en soi” les problèmes de gestion de l’économie soviétique plutôt qu’en fonction du déroulement du rapport mondial des classes.

La question que Lénine posait après la NEP : „lequel battra l’autre ?” était ainsi transposée du terrain politique – où il l’avait placée – sur le terrain strictement économique. L’accent était mis sur la nécessité d’égaler les prix du marché mondial par la diminution des prix de revient (donc, en pratique, surtout du travail payé ou salaires). Ce qui revenait à dire que l’État prolétarien ne devait pas se borner à subir comme un mal inévitable une certaine exploitation de la force de travail, mais qu’il devait, par sa politique, sanctionner une exploitation plus grande encore en faisant de celle-ci un élément déterminant du processus économique acquérant ainsi un contenu capitaliste. En fin de compte, la question n’était-elle pas ramenée dans le cadre d’un socialisme national lorsqu’on envisageait la perspective de „vaincre la production capitaliste sur le marché mondial avec les produits de l’économie socialiste” (c’est à dire de l’U.R.S.S.) et qu’on considérerait qu’il s’agissait là d’une „lutte du socialisme (!) contre le capitalisme” ( ?). Avec une telle perspective, il était évident que la bourgeoisie mondiale pouvait sereinement se rassurer sur le sort de son système de production.

Nous voudrions ouvrir ici une parenthèse pour essayer d’établir la véritable signification théorique et historique de deux phases capitales de la Révolution Russe ; le „communisme de guerre” et la NEP. La première correspondant à la tension sociale extrême de la guerre civile, la seconde, à la substitution de la lutte armée et à une situation internationale de reflux de la révolution mondiale.

Cet examen nous parait d’autant plus nécessaire que ces deux phénomènes sociaux, indépendamment de leurs aspects contingents, peuvent fort bien réapparaître dans d’autres révolutions prolétariennes avec une intensité et un rythme correspondant, certes, en rapport inverse, au degré de développement capitaliste des pays en cause. Il importe donc de déterminer leur place exacte dans la période de transition.

Il est certain que le „communisme de guerre”, version russe, ne sortit pas d’une gestion prolétarienne „normale” s’exerçant en vertu d’un programme préétabli, mais d’une nécessité politique correspondant à une poussée irrésistible de la lutte armée des classes. La théorie dut temporairement céder la place à la nécessité d’écraser politiquement la bourgeoisie ; c’est pourquoi l’économique se subordonna au politique, mais au prix de l’effondrement de la production et des échanges. Donc, en réalité, la politique du „communisme de guerre” entra progressivement en contradiction avec toutes les prémisses théoriques développées par les bolcheviks dans leur programme de la révolution, non pas que ce programme se fut révélé erroné, mais parce que sa modération même, fruit de la „raison économique” (contrôle, ouvrier, nationalisation des banques, capitalisme d’État) encouragea la bourgeoisie à la résistance armée. Les ouvriers ripostèrent par des expropriations massives et accélérées que des décrets de nationalisation ne durent que consacrer. Lénine ne manqua pas de jeter l’alarme contre ce „radicalisme” économique en prédisant qu’à cette allure le prolétariat serait vaincu. Effectivement, au printemps de 1921, les bolcheviks durent constater, non pas qu’ils étaient vaincus, mais qu’ils avaient échoué dans leur tentative bien involontaire de „prendre le socialisme d’assaut”. Le „communisme de guerre” avait été essentiellement une mobilisation coercitive de l’appareil économique en vue d’éviter la famine du prolétariat et d’assurer le ravitaillement des combattants. Ce fut surtout un „communisme” de consommation ne contenant, sous sa forme égalitaire, aucune substance socialiste. La méthode de réquisition des excédents agricoles n’avait pu qu’abaisser considérablement la production : le nivellement des salaires avait fait s’effondrer la productivité du travail et le centralisme autoritaire et bureaucratique, imposé par les circonstances, ne fut qu’une déformation du centralisme rationnel. Quant à l’étouffement des échanges (auquel correspondit un épanouissement du marché clandestin) et la disparition pratique de la monnaie (payements en nature et gratuité des services), c’était là des phénomènes accompagnant, au sein de la guerre civile, l’effondrement de toute vie économique proprement dite, et non pas des mesures issues d’une gestion prolétarienne tenant compte des conditions historiques. En bref, le prolétariat russe paya l’écrasement en bloc de son ennemi de classe d’un appauvrissement économique que la révolution triomphante, dans des pays hautement développés, aurait considérablement atténué, même si elle n’avait pas modifié profondément la signification du „communisme de guerre”, en aidant la Russie à „sauter” des phases de son développement.

Les marxistes n’ont jamais nié que la guerre civile – qu’elle précédât, accompagnât ou suivît la prise du pouvoir par le prolétariat – contribuerait à abaisser temporairement le niveau économique, car ils savent maintenant jusqu’à quel degré ce niveau peut descendre pendant la guerre impérialiste. C’est ainsi que, d’une part, dans les pays retardataires, la rapide dépossession politique d’une bourgeoisie organiquement faible fut et sera suivie d’une longue lutte désorganisatrice, si cette bourgeoisie conserve la possibilité d’épuiser des forces dans de larges couches sociales (en Russie, ce fut l’immense paysannerie, inculte et manquant d’expérience politique, qui les lui procura) ; d’autre part, dans les pays capitalistes développés où la bourgeoisie est politiquement et matériellement puissante, la victoire prolétarienne très probablement suivra – et non précédera – une phase plus ou moins longue d’une guerre civile, violente, acharnée, matériellement désastreuse tandis que la phase de „communisme de guerre” consécutive à la Révolution, pourra fort bien ne pas survenir.

La NEP, considérée sous l’angle absolu, et pour autant qu’on se borne à la placer brutalement en opposition avec le „communisme de guerre”, apparaît incontestablement comme marquant un recul sérieux vers le capitalisme, au travers du retour au marché „libre”, a la petite production „libre”, à la monnaie.

Mais ce „recul” est rétabli sur ses véritables bases si nous nous rapportons aux considérations que nous avons émises en traitant des catégories économiques, c’est-à-dire, que nous devons caractériser la NEP (indépendamment de ses traits accentués et spécifiquement russes) comme un rétablissement de conditions „normales” d’évolution de l’économie transitoire et, pour la Russie, comme un retour au programme initial des bolcheviks, bien que la NEP se maintînt bien au delà de ce programme, après le passage du „rouleau compresseur” de la guerre civile.

La NEP, dégagée de ses aspects contingents est la forme de gestion économique à laquelle devra recourir toute autre révolution prolétarienne.

Telle est la conclusion qui s’impose à ceux qui ne subordonnent pas les possibilités de gestion prolétarienne à l’anéantissement préalable de toutes les catégories et formes capitalistes (idée qui procède de l’idéalisme et non du marxisme) mais font, au contraire, découler cette gestion de la survivance inévitable, mais temporaire, de certaines servitudes bourgeoises.

Il est vrai qu’en Russie, l’adoption d’une politique économique adaptée aux conditions historiques de transition du capitalisme au communisme se réalisa dans le plus lourd et le plus menaçant des climats sociaux, issu d’une situation internationale d’affaissement révolutionnaire et d’une détresse intérieure exprimée par la famine et l’épuisement total des masses ouvrières paysannes. C’est pourquoi, sous ses traits historiques et particuliers, la NEP russe dissimula sa signification générale.

Sous la pression même des événements, la NEP représenta la condition sine qua non du maintien de la dictature prolétarienne, qu’elle sauvegarda en effet. Pour cette raison, il ne pouvait être question de capitulation du prolétariat, lequel ne réalisa aucun compromis politique avec la bourgeoisie mais seulement une retraite économique de nature à faciliter le rétablissement de positions de départ pour une évolution progressive de l’économie. En réalité, la guerre des classes, en se déplaçant du terrain de la lutte armée sur celui de la lutte économique, en prenant d’autres formes, moins brutales, plus insidieuses, mais plus redoutables aussi, n’était nullement condamnée à s’atténuer, bien au contraire. Le point capital, pour le prolétariat, était de la conduire dans le sens de son propre renforcement et toujours en liaison avec les fluctuations de la lutte internationale. Dans son acceptation générale de la phase de la période transitoire, la NEP est génératrice d’agents de l’ennemi capitaliste, au même titre que l’économie de transition elle-même – pas davantage – dans la mesure donc où elle ne s’est pas maintenue sur une ferme ligne le classe. C’est encore et toujours la politique prolétarienne qui reste le facteur décisif. Sur cette base seulement, peut être analysée l’évolution de l’état soviétique. Nous y reviendrons.

* * *

Dans les limites historiques assignées au programme économique d’une révolution prolétarienne, ses points fondamentaux peuvent être résumés comme suit : a) la collectivisation des moyens de production et d’échange déjà „socialisés” par le capitalisme ; b) la monopolisation du commerce extérieur par l’État prolétarien, arme économique d’une importance décisive ; c) un plan de production et de répartition des forces productives s’inspirant des caractéristiques structurelles de l’économie et de la fonction spécifique qu’elle sera appelée à exercer au sein de la division mondiale et sociale du travail, mais qui doit mettre en évidence la réalisation de normes vitales destinées à renforcer la position matérielle du prolétariat dans le processus économique et social ; d) un plan de liaison avec le marché capitaliste mondial, appuyé sur le monopole du commerce extérieur et visant à l’obtention des moyens de production et des objets de consommation déficients, et qui doit être subordonné au plan fondamental de production. Les deux directives essentielles devant être de contenir la pression et les fluctuations du marché mondial et d’empêcher l’intégration de l’économie prolétarienne à ce marché.

Il est évident que si la marche de réalisation d’un tel programme dépend, dans une certaine mesure, du degré de développement des forces productives et du niveau culturel des masses ouvrières, là se règle cependant essentiellement la puissance politique du prolétariat, la solidité de son pouvoir, le rapport des classes à l’échelle nationale et internationale sans qu’aucune dissociation puisse évidemment être faite entre facteurs matériels, culturels, politiques, qui s’interpénètrent étroitement. Mais nous répétons que, pour ce qui est par exemple du mode d’appropriation des richesses sociales, si la collectivisation est une mesure juridique aussi nécessaire à l’instauration du socialisme que le fut l’abolition de la propriété féodale à l’instauration du capitalisme, elle n’entraîne pas automatiquement le bouleversement du processus de la production. Engels nous avait déjà mis en garde contre cette tendance à considérer la propriété collective comme la panacée sociale, lorsqu’il montra qu’au sein de la société capitaliste „ni la transformation en sociétés par actions, ni la transformation en propriété d’État ne supprime la qualité de capital des forces productives. Pour les sociétés par actions, cela est évident. Et l’État moderne n’est à son tour que l’organisation que la société bourgeoise se donne pour maintenir les conditions extérieures générales du mode de production capitaliste contre des empiétements venant des ouvriers comme des capitalistes isolés. L’État moderne, quelle qu’en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste : l’État des capitalistes, le capitaliste collectif en idée. Plus il fait passer de forces productives dans sa propriété, et plus il devient capitaliste collectif en fait, plus il exploite de citoyens. Les ouvriers restent des salariés, des prolétaires. Le rapport capitaliste n’est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble. Mais, arrivé à ce comble, il se renverse. La propriété d’État sur les forces productives n’est pas la solution du conflit, mais elle renferme en elle le moyen formel, la façon d’accrocher la solution.” (Anti Duhring, Troisième partie : Socialisme ; notions théoriques). Et Engels ajoute que la solution consiste à saisir la nature et la fonction des forces sociales qui agissent sur les forces productives, pour ensuite les soumettre à la volonté de tous et transformer les moyens de production de „maîtres despotiques en serviteurs dociles”.

Cette volonté collective, c’est évidemment le pouvoir politique du prolétariat qui peut seul la déterminer et faire que le caractère social de la propriété soit transformé, qu’elle perde son caractère de classe.

Les effets juridiques de la collectivisation peuvent d’ailleurs être singulièrement limités par une économie arriérée et celle-ci par conséquent, rend encore plus décisif le facteur politique.

En Russie il existait une masse énorme d’éléments capables d’engendrer une nouvelle accumulation capitaliste et une différentiation dangereuse des classes auxquelles le prolétariat ne pouvait parer que par la plus énergique des politiques de classe, seule capable de garder l’État pour la lutte prolétarienne.

Il est indéniable qu’avec le problème agraire, celui de la petite industrie constitue la pierre d’achoppement pour toute dictature prolétarienne, un lourd héritage que le capitalisme transmet au prolétariat et qui ne disparaît pas par simples décrets. On peut même affirmer que le problème central qui s’imposera à la révolution prolétarienne dans tous les pays capitalistes (sauf peut être en Angleterre), c’est la lutte la plus implacable contre les petits producteurs de marchandises et les petits paysans, lutte d’autant plus ardue qu’il ne pourra être question d’exproprier ces couches sociales par la violence. L’expropriation de la production privée n’est économiquement réalisable que par rapport aux entreprises qui sont déjà centralisées et „socialisées” et non par rapport aux entreprises individuelles que le prolétariat est encore incapable de gérer à moindres frais et de rendre plus productives, auxquelles donc il ne peut se relier et qu’il ne peut contrôler que par la voie du marché ; c’est là un truchement nécessaire pour organiser la transition du travail individuel au travail collectif. De plus, il est impossible d’envisager la structure de l’économie prolétarienne d’une manière abstraite, comme une juxtaposition de types de production à l’état pur, basés sur des rapports sociaux opposés, „socialistes”, capitalistes ou pré-capitalistes et qui évolueraient uniquement sous l’action de la concurrence. C’est là la thèse du centrisme qui fut reprise de Boukharine qui considérait que tout ce qui était collectivisé devenait „ipso facto” socialiste et que par là, le secteur petit-bourgeois et paysan était inévitablement entraîné dans le giron du socialisme. Mais en réalité, chaque sphère de production porte plus ou moins profondément l’empreinte de son origine capitaliste et il n’y a donc pas juxtaposition, mais interpénétration d’éléments contradictoires qui se combattent sous la poussée d’une lutte des classes se développant avec encore plus d’acharnement, bien que sous des formes moins brutales que pendant la période de guerre civile ouverte. Dans cette bataille, le prolétariat, appuyé sur l’industrie collectivisée, doit avoir pour directive de soumettre à son contrôle, jusqu’à leur anéantissement total, toutes les forces économiques et sociales du capitalisme, déchu politiquement. Mais il ne peut commettre la mortelle erreur de croire que, parce qu’il a nationalisé la terre et les moyens de production fondamentaux, il a élevé un barrage infranchissable à l’activité des agents bourgeois : le processus, aussi bien politique qu’économique poursuit son cours dialectique et le prolétariat ne peut l’orienter vers la société sans classes qu’à la condition de se renforcer intérieurement comme extérieurement.

La question agraire est certainement une des données essentielles du problème complexe des rapports entre prolétariat et petite bourgeoisie tel qu’il se pose après la Révolution. Rosa Luxemburg marquait fort justement que même le prolétariat occidental au pouvoir, agissant dans les conditions les plus favorables dans ce domaine „se casserait plus d’une dent sur cette dure noix, avant, d’être seulement sorti des plus grosses parmi les mille difficultés complexes de cette besogne gigantesque.”

Il n’est donc pas question pour nous de trancher ce problème, même dans ses lignes essentielles, et nous nous bornerons à en poser les éléments fondamentaux : la nationalisation intégrale du sol et la fusion de l’industrie et de l’agriculture.

La première mesure est un acte juridique parfaitement réalisable, immédiatement après la prise du pouvoir, parallèlement avec la collectivisation des grands moyens de production, tandis que la seconde ne peut être qu’un produit du processus d’ensemble de l’économie, un résultat qui s’intègre à l’organisation socialiste mondiale. Ce ne sont donc pas deux actes simultanés, mais échelonnés dans le temps, le premier conditionnant le second et les deux réunis, conditionnant la socialisation agraire. En soi, la nationalisation du sol ou abolition de la propriété privée n’est pas une mesure spécifiquement socialiste, mais avant tout bourgeoise, permettant de parachever la révolution bourgeoise-démocratique.

Conjuguée avec la jouissance égale de la terre, elle constitue l’étape la plus révolutionnaire, la plus extrême de cette révolution, mais tout en étant donc, suivant l’expression de Lénine, „le fondement le plus parfait du point de vue du développement du capitalisme, elle est en même temps le régime agraire le plus souple pour le passage au socialisme”. La faiblesse des critiques de R. Luxemburg à l’égard du programme agraire des bolcheviks (La Révolution russe) porte précisément sur les points suivants : en premier lieu, elle n’a pas souligné que „la prise immédiate de la terre par les paysans” tout en n’ayant absolument rien de commun avec une société socialiste – ce en quoi nous sommes parfaitement d’accord – représentait cependant une étape inévitable et transitoire (surtout en Russie) du capitalisme au socialisme, et bien qu’elle ait dû considérer que c’était „la formule la plus courte, la plus simple et la plus lapidaire pour atteindre un double but : briser la grande propriété et attacher du premier coup les paysans au gouvernement révolutionnaire et que, comme mesure politique pour la consolidation du gouvernement socialiste prolétarien, c’était une tactique de premier ordre”, ce qui était évidemment l’élément fondamental de la situation. En second lieu, elle n’a pas mis en évidence que le mot d’ordre „la terre aux paysans”, repris par les bolcheviks du programme des socialistes révolutionnaires avait été appliqué sur la base de la suppression intégrale de la propriété privée foncière et non pas, comme R. Luxemburg l’affirme, sur la base du passage de la grande propriété foncière à une multitude de petites propriétés paysannes individuelles. Il n’est pas juste de dire (il suffit de revoir les décrets sur la nationalisation) que le partage des terres s’est étendu aux grandes exploitations techniquement développées, puisque celles-ci ont au contraire, dans la suite, formé la structure des „sovkhozes” ; elles étaient, il est vrai, fort peu importantes par rapport à l’ensemble de l’économie agraire.

Remarquons, en passant, que R. Luxemburg en traçant son programme agraire, passait sous silence l’expropriation intégrale du sol qui faisait cependant place nette aux mesures ultérieures, tandis qu’elle visait uniquement la nationalisation de la grande et moyenne propriété.

Enfin, en troisième lieu, R. Luxemburg s’est bornée à montrer les côtés négatifs du partage des terres (mal inévitable), à dénoncer qu’il ne pouvait supprimer „mais seulement accroître l’inégalité sociale et économique au sein de la paysannerie, y aggraver les oppositions de classes”, alors que ce fut justement le développement de la lutte des classes à la campagne qui permit au pouvoir prolétarien de se consolider en attirant à lui les prolétaires et semi-prolétaires paysans et que se forma la prémisse sociale qui, avec une ferme direction de la lutte, aurait étendu de plus en plus l’influence du prolétariat et assuré sa victoire à la campagne. R. Luxemburg sous-estima incontestablement cet aspect politique du problème agraire et le rôle fondamental qu’avait à jouer le prolétariat, s’appuyant sur la domination politique et la possession de la grande industrie.

Il serait vain de méconnaître que le prolétariat russe se trouvait devant des données extrêmement complexes. Du fait de la dispersion innombrable des petits paysans, les effets de la nationalisation se trouvèrent très limités. Il ne faut pas oublier que la collectivisation du sol n’entraîne pas nécessairement celle des moyens de production qui y sont rattachés. Ce ne fut vrai en Russie que pour 8 %. seulement de ces derniers tandis que 96 % restèrent la possession privée des paysans alors que, par contre, dans l’industrie, la collectivisation atteignit 89 % des forces productives, 97 % en y ajoutant les chemins de fer, et 99 % pour l’industrie lourde seule2.

Bien que l’outillage agricole ne représentât qu’un peu plus du tiers de l’outillage total, il existait là une base étendue pour un développement favorable des rapports capitalistes, en tenant compte de la masse énorme des paysans. Et il est évident qu’au point de vue économique, l’objectif central capable de contenir et de résorber ce développement ne pouvait être que l’organisation de la grande production agricole industrialisée, à technique élevée. Mais cela était subordonné à l’industrialisation générale et, par conséquent, à l’aide prolétarienne des pays avancés. Pour ne pas se laisser enfermer dans le dilemme : périr ou apporter des outils et des objet de consommation aux petits paysans, le prolétariat – tout en faisant le maximum pour amener l’équilibre entre la production agricole et la production industrielle – avait donc à porter son effort principal sur le terrain de la lutte des classes à la campagne, aussi bien qu’à la ville, avec devant lui, toujours, la perspective du rattachement de cette lutte au moment révolutionnaire mondial. S’allier au paysan pauvre pour lutter contre le paysan capitaliste tout en poursuivant, l’anéantissement des petits producteurs, seule condition pour créer la production collective, voilà la tâche apparemment paradoxale qui s’imposait an prolétariat dans la politique au village.

Pour Lénine, cette alliance était seule capable de sauvegarder la révolution prolétarienne jusqu’à l’insurrection d’autres prolétariats, mais elle impliquait, non pas la capitulation du prolétariat devant la paysannerie, mais l’unique condition pour vaincre l’hésitation petite bourgeoisie des paysans oscillant entre la bourgeoisie et le prolétariat de par leur situation économique et sociale et leur incapacité de mener une politique indépendante, et finalement les entraîner dans le procès du travail collectif. „Anéantir” les petits producteurs ne signifie pas les écraser par la violence mais, comme le disait Lénine (en 1918) „les aider à aller jusqu’au capitalisme „idéal” car l’égalité dans la jouissance du sol, c’est le capitalisme porté à son idéal au point de vue du petit producteur ; en même temps, il faut leur faire toucher du doigt les côtés défectueux de ce système et la nécessité du passage à la culture collective.” Il n’est pas étonnant que durant les trois années terribles de guerre civile, la méthode expérimentale n’ait pu éclairer la conscience „socialiste” des paysans russes. Si, pour garder la terre contre les bandes blanches, ils soutinrent le prolétariat, ce fut au prix de leur appauvrissement économique et des réquisitions, vitales pour l’État prolétarien.

Et la NEP, bien que rétablissant un champ d’expérience plus normal, dut aussi rétablir la „liberté et le capitalisme” mais ce fut surtout en faveur des paysans capitalistes, rançon énorme qui fit dire à Lénine qu’avec l’impôt en nature, „les koulaks allaient pousser là où ils ne pouvaient pousser auparavant”. Sous la direction du centrisme, incapable de résister à cette pression de la bourgeoisie renaissante sur l’appareil économique, les organes étatiques et le parti, mais incitant au contraire les paysans moyens à l’enrichissement, rompant avec les paysans pauvres et le prolétariat, le résultat ne pouvait être que celui que nous connaissons. Coïncidence parfaitement logique : 10 ans après l’insurrection prolétarienne, le déplacement considérable du rapport des forces en faveur des éléments bourgeois correspondit à l’introduction des plans quinquennaux sur la réalisation desquels allait se greffer une exploitation inouïe du prolétariat.

La révolution russe a tenté de résoudre le problème complexe des rapports entre prolétariat et paysannerie. Elle a échoué non parce que, en l’occurrence, une révolution prolétarienne ne pouvait, parait-il, aboutir, et qu’on se trouvait uniquement en présence d’une révolution bourgeoise, ainsi que les Otto Bauer et autres Kautsky se sont plus à nous affirmer, mais parce que les bolcheviks n’étaient pas armés des principes de gestion fondés sur l’expérience historique, qui leur auraient assuré la victoire économique et politique.

Pour avoir exprimé et dégagé l’importance politique du problème agraire, la révolution russe représente toutefois un apport à la somme des acquisitions historiques du prolétariat mondial. Il faut ajouter que les thèses du 2ème Congrès de l’I.C. sur cette question ne paraissent pas pouvoir être maintenues intégralement et que notamment le mot d’ordre de „la terre aux paysans” doit être réexaminé et restreint dans sa portée.

En s’inspirant des travaux de Marx sur la Commune de Paris et développés par Lénine, les marxistes ont réussi à faire la nette démarcation entre le centralisme exprimant la forme nécessaire et progressive de l’évolution sociale et ce centralisme oppressif cristallisé dans l’État bourgeois. Tout en s’appuyant sur le premier, ils luttèrent pour la destruction du second. C’est sur cette position matérialiste indestructible qu’ils ont vaincu scientifiquement l’idéologie anarchiste. Et pourtant, la révolution russe a fait rebondir cette célèbre controverse qui paraissait bien enterrée.

Maintes critiques qui s’en inspirèrent ont cru pouvoir rejeter la responsabilité de l’évolution contre-révolutionnaire de l’URSS, notamment sur le fait que le centralisme économique et social ne fut pas aboli en même temps que la machine étatique du capitalisme et remplacé par un sorte de système „d’auto-détermination des masses ouvrières”. C’était en somme exiger du prolétariat russe, pour ce qui était de sa conscience sociale, qu’il fît le saut par dessus la période transitoire, tout comme lorsqu’on préconisait la suppression de la valeur, du marché, des inégalités de salaires et autres scories bourgeoises.

Autrement dit, c’était confondre deux notions du Centralisme, absolument opposées dans le temps, en même temps que rejoindre – qu’on le voulut ou non – l’opposition utopique des anarchistes à „l’autoritarisme” régissant toute la période transitoire (bien que sous des formes dégressives). Il est abstrait d’opposer le principe d’autonomie au principe d’autorité. Comme le faisait remarquer Engels, en 1873, ce sont des notions toutes relatives liées à l’évolution historique et au processus de la production.

Sur la base d’une évolution qui va du communisme primitif, au capitalisme impérialiste et „retournera” au communisme civilisé, les formes organiques centralisées du „cartellisme” et de la „trustisation” capitalistes poussent sur l’autonomie sociale primitive pour se diriger vers „l’administration des choses”, qui est bien l’organisation „anarchique” en dépit du fait que l’autorité y résistera quand même dans une certaine mesure, mais sera „restreinte aux seules limites à l’intérieur desquelles les conditions de la production la rendent inévitable” (Engels). L’essentiel est donc de ne pas vouloir brûler utopiquement les étapes, ni de croire qu’on a changé la nature du centralisme et le principe d’autorité lorsqu’on en aura changé le nom. Les internationalistes hollandais, par exemple, n’ont échappé ni à l’analyse fondée sur l’anticipation sociale ni à la „commodité” théorique qu’une telle analyse assure (cf. leur ouvrage déjà cité).

Leur critique du centralisme sur la base de l’expérience russe fut d’autant plus facile qu’elle s’attacha uniquement à la phase du „communisme de guerre” engendrant la dictature bureaucratique sur l’économie, alors que nous savons que, par après, la NEP favorisa, au contraire, une large „décentralisation” économique. Les bolcheviks auraient „voulu” supprimer le marché (nous savons qu’il n’en fut rien) en y substituant le Conseil économique supérieur et, ainsi, ils porteraient la responsabilité d’avoir transformé la dictature du prolétariat en dictature sur le prolétariat. Donc, pour les camarades hollandais, parce que en fonction des nécessités de la guerre civile le prolétariat russe dut s’imposer un appareil économique et politique centralisé et simplifié à l’extrême, il aurait perdu le contrôle de sa dictature alors que justement, dans le même temps, il exterminait politiquement la classe ennemie. À cet aspect politique de la question, qui pour nous est fondamental, les camarades hollandais ne se sont malheureusement pas attardés !

D’autre part, répudiant l’analyse dialectique en sautant l’obstacle du centralisme, ils en sont arrivés à se payer réellement de mots eu considérant non la période transitoire, la seule intéressant les marxistes du point de vue des solutions pratiques, mais la phase évoluée du communisme. Il est dès lors facile de parler d’une „comptabilité sociale générale en tant que centrale économique où affluent tous les courants de la vie économique, mais qui n’a pas la direction de l’administration ni le droit de disposition sur la production et la répartition qui n’a que la disposition d’elle-même” (!) (pp. 100-101).

Et ils ajouteront que „dans l’association des producteurs libres et égaux, le contrôle de la vie économique n’émane pas de personnes ou d’instances mais résulte de l’enregistrement public du cours réel de la vie économique. Cela signifie : la production est contrôlée par la reproduction” (p. 135) ; autrement dit : „la vie économique se contrôle par elle-même au moyen du temps de production social moyen.” (!)

Avec de telles formulations, les solutions relatives à la gestion prolétarienne ne peuvent évidemment avancer d’un pas, car la question brûlante qui se pose au prolétariat n’est pas de chercher à deviner le mécanisme de la société communiste, mais la voie qui y conduit.

Les camarades hollandais ont, il est vrai, proposé une solution immédiate : pas de centralisation économique ni politique qui ne peut revêtir que des formes oppressives, mais le transfert de la gestion aux organisations d’entreprises qui coordonnent la production au moyen d’une „loi économique générale”. Pour eux, l’abolition de l’exploitation (donc des classes) ne paraît pas se réaliser dans un long processus historique, enregistrant une participation sans cesse croissante des masses à l’administration sociale, mais dans la collectivisation des moyens de production, pourvu que celle-ci implique pour les conseils d’entreprises le droit de disposer, et de ces moyens de production, et du produit social. Mais outre qu’il s’agit ici d’une formulation qui contient sa propre contradiction, puisqu’elle revient à opposer la collectivisation intégrale (propriété à tous, mais à personne en particulier) à une sorte de „collectivisation” restreinte, dispersée entre groupes sociaux (la société anonyme est aussi une forme partielle de collectivisation), elle ne tend tout simplement qu’à substituer une solution juridique (le droit de disposition des entreprises) à l’autre solution juridique qu’est l’expropriation de la bourgeoisie. Or, nous avons vu précédemment que cette expropriation de la bourgeoisie n’est que la condition initiale de la transformation sociale (encore que la collectivisation intégrale ne soit pas immédiatement réalisable), alors que la lutte des classes se poursuit, comme avant la Révolution, mais sur des hases politiques qui permettent au prolétariat de lui imprimer un cours décisif.

L’analyse des internationalistes hollandais s’éloigne incontestablement du marxisme parce qu’elle ne met jamais en évidence cette vérité, pourtant fondamentale, que le prolétariat est encore obligé de supporter le „fléau” de l’État jusqu’à la disparition des classes, c’est-à-dire jusqu’à l’abolition du capitalisme mondial. Mais souligner une telle nécessité historique, c’est admettre que les fonctions étatiques se confondent encore temporairement avec la centralisation, bien que celle-ci, sur la base de la destruction de la machine oppressive du capitalisme, ne s’oppose plus nécessairement au développement de la culture et de la capacité de gestion des masses ouvrières. Au lieu de rechercher la solution de ce développement dans les limites des données historiques et politiques, les internationalistes hollandais ont cru la trouver dans une formule d’appropriation à la fois utopique et rétrograde qui, de plus, n’est pas aussi nettement opposée au „droit bourgeois” qu’ils pourraient se l’imaginer. De plus, si on admet que le prolétariat, dans son ensemble n’est nullement préparé culturellement à résoudre par „lui-même” les problèmes complexes de gestion sociale (et c’est une réalité s’appliquant au prolétariat le plus avancé comme au plus inculte) que vaut alors concrètement le „droit de disposition” sur les usines et la production qui lui serait „garanti” ?

Les ouvriers russes ont eu effectivement les usines en mains et ils n’ont pas pu les gérer. Cela signifie-t-il qu’ils n’avaient pas à exproprier les capitalistes ni à prendre le pouvoir ? Auraient-ils dû „attendre” d’avoir pu se mettre à l’école du capitalisme occidental, d’avoir acquis la culture de l’ouvrier anglais ou allemand ?… S’il est vrai que ceux-ci sont déjà cent fois plus aptes à affronter les tâches gigantesques de la gestion prolétarienne que ne l’était l’ouvrier russe en 1917, il est également vrai qu’il leur est impossible de forger, dans l’ambiance pestilentielle du capitalisme et de l’idéologie bourgeoise, une conscience sociale „intégrale” qui, pour leur permettre de résoudre „par eux-mêmes” tous les problèmes posés, devrait être celle-là même qu’ils posséderont seulement dans le communisme achevé. Historiquement, c’est le parti qui concentre cette conscience sociale et encore ne peut-il la développer que sur la base de l’expérience ; c’est-à-dire qu’il n’apporte pas des solutions toutes faites, mais qu’il les élabore au feu de la lutte sociale, après (surtout après) comme avant la Révolution. Et dans cette tâche colossale, loin de s’opposer au prolétariat, le parti se confond avec lui, parce que sans la collaboration active et grandissante des masses, il doit lui-même devenir la proie des forces ennemies. „L’administration par tous” est la pierre d’achoppement de toute révolution prolétarienne. Mais l’Histoire pose la seule alternative : ou bien nous commençons la révolution socialiste „avec les hommes tels qu’ils sont aujourd’hui et qui ne se passeront ni de subordination ni de contrôle ni de contremaître ni de comptables” (Lénine) ou bien la Révolution ne sera pas.

Au chapitre traitant de l’État transitoire, nous avions déjà rappelé que l’État doit son existence à la division de la société en classes. Dans le communisme primitif, il n’y avait pas d’État. Dans le communisme supérieur, il n’y en aura pas davantage. L’État disparaîtra avec l’objet qui l’a fait naître : l’exploitation de classe. Mais tant que l’État existe, quel qu’il soit il conserve ses traits spécifiques, il ne peut changer de nature et ne peut pas ne pas être l’État, c’est-à-dire un organisme oppressif, coercitif, corruptif. Ce qui change, dans le cours de l’Histoire, c’est sa fonction. Au lieu d’être l’instrument des maîtres d’esclaves, il sera celui des féodaux, puis celui de la bourgeoisie. Il sera l’instrument de fait de la conservation des privilèges de la classe dominante. Celle ci ne pourra donc être menacée par son propre État, mais par de nouveaux privilèges se développant au sein de la société au profit d’une classe montante. La révolution politique qui s’ensuivra sera la conséquence juridique d’une transformation de la structure économique déjà amorcée, triomphe de la nouvelle forme d’exploitation sur l’ancienne. C’est pourquoi la classe révolutionnaire, sur la base des conditions matérielles qu’elle aura fondées et consolidées au sein de l’ancienne société pendant des siècles pourra sans crainte ni méfiance, s’appuyer sur son État qui ne sera que le perfectionnement du précédent pour organiser et développer son système de production. Cela est d’autant plus vrai pour la classe bourgeoise qu’elle est la première classe dans l’histoire exerçant une domination mondiale et que son État concentre tout ce qu’une classe exploiteuse peut accumuler de moyens d’oppression. Il n’y a pas opposition mais collusion intime, indestructible entre la bourgeoisie et son État. Cette solidarité ne s’arrête pas à des frontières nationales, elle les déborde, parce qu’elle dépend de racines profondes dans le capitalisme international.

Au contraire, avec la fondation de l’État prolétarien, le rapport historique entre la classe dominante et l’État se trouve modifié. Il est vrai que l’État prolétarien, bâti sur les ruines de l’État bourgeois est cependant l’instrument de la domination du prolétariat. Cependant il ne se pose pas en défenseur de privilèges sociaux dont les bases matérielles auraient été jetées à l’intérieur de la société bourgeoise, mais en destructeur de tout privilège. Il exprime un nouveau rapport de domination (de la majorité sur la minorité) comme un nouveau rapport juridique (l’appropriation collective). Par contre, puisqu’il reste sous l’influence du climat de la société capitaliste (parce qu’il ne peut y avoir de simultanéité dans la révolution), il est encore représentatif „du droit bourgeois”. Celui-ci vît toujours, non seulement dans le déroulement social et économique, mais dans le cerveau de millions de prolétaires. C’est ici que se révèle la dualité de l’État transitoire : d’une part, comme arme dirigée contre la classe expropriée, il révèle son côté „fort” ; d’autre part, comme organisme appelé, non pas à consolider un nouveau système d’exploitation mais à les abolir tous, il découvre son côté „faible” parce que, par nature et par définition, il tend à redevenir le pôle d’attraction des privilèges capitalistes. C’est pourquoi, alors qu’entre la bourgeoisie et l’État bourgeois il ne peut y avoir d’antagonisme, il en surgit un entre le prolétariat et l’État transitoire.

Ce problème historique trouve son expression négative dans le fait que l’État transitoire peut fort bien être amené à jouer un rôle contre-révolutionnaire dans la lutte internationale des classes, alors qu’il conserve le type prolétarien si les bases sociales sur lesquelles il a été édifié ne sont pas modifiées. Le prolétariat ne peut s’opposer au développement de cette contradiction latente que par la politique de classe de son parti et l’existence vigilante de ses organisations de masses (syndicats, soviets, etc.) au moyen desquelles il exercera un contrôle indispensable sur l’activité étatique et défendra ses intérêts spécifiques. Ces organisations ne pourront disparaître qu’avec la nécessité qui les a fait naître, c’est-à-dire la lutte des classes. Une telle conception s’inspire uniquement des enseignements marxistes, car la notion de l’antidote prolétarien dans l’État transitoire a été défendue par Marx et Engels aussi bien que par Lénine, ainsi que nous l’avons établi précédemment.

La présence agissante d’organismes prolétariens est la condition pour que l’État reste asservi au prolétariat et non le témoignage qu’il s’est retourné contre les ouvriers. Nier le dualisme contradictoire de l’État prolétarien, c’est fausser la signification historique de la période de transition.

Certains camarades considèrent, au contraire, que cette période doit exprimer l’identification des organisations ouvrières avec l’État (camarade Hennaut, „Nature et évolution de l’État russe” – Cf. Bilan n°34, p. 1124). Les internationalistes hollandais vont même plus loin lorsqu’ils disent que puisque „le temps de travail est la mesure de la répartition du produit social et que la distribution entière reste en dehors de toute „politique”, les syndicats n’ont plus aucune fonction dans le communisme et la lutte pour l’amélioration des conditions d’existence a cessé” (p. 115 de leur ouvrage).

Le centrisme également est parti de cette conception que, puisque l’État soviétique était un État ouvrier, toute revendication des prolétaires devenait un acte d’hostilité envers „leur” État, justifiant ainsi l’assujettissement total des syndicats et comités d’usines au mécanisme étatique.

Si maintenant, sur la base des considérations qui précèdent, nous disons que l’État soviétique a conservé un caractère prolétarien, bien qu’il soit dirigé contre le prolétariat, s’agit-il là seulement d’une distinction subtile, n’ayant rien de commun avec la réalité et que nous-mêmes nous répudierons en rejetant la défense de l’URSS ? Non ! Et nous croyons que cette thèse doit être maintenue : en premier lieu parce qu’elle est juste du point de vue de la théorie du matérialisme historique ; en second lieu parce que les conclusions sur l’évolution de la Révolution russe que l’on peut en tirer ne sont pas viciées dans leurs prémisses du fait qu’est niée l’identification entre le prolétariat et l’État et qu’aucune confusion n’est créée entre le caractère de l’État et sa fonction.

Mais si l’État soviétique n’était plus un État prolétarien, que serait-il ? Les négateurs ne s’évertuent pas à faire la démonstration qu’il s’agit d’un État capitaliste, car ils s’y buteraient. Mais réussissent-ils mieux en parlant d’État bureaucratique et en découvrant en la bureaucratie russe une classe dominante tout à fait originale dans l’histoire, se rapportant aussi a un nouveau mode d’exploitation et de production… En vérité, une telle explication tourne le dos an matérialisme marxiste.

Bien que la bureaucratie ait été l’instrument indispensable au fonctionnement de tout système social, il n’existe aucune trace dans l’Histoire d’une couche sociale qui ne soit transformée en une classe exploiteuse, pour son propre compte. Les exemples abondent cependant de bureaucraties puissantes et omnipotentes au sein d’une société ; mais jamais elles ne se confondirent avec la classe agissant sur la production, si ce n’est sous des formes individuelles. Dans Le Capital, Marx, traitant de la colonisation aux Indes, montre que la bureaucratie y apparut sous les traits de la „Compagnie des Indes Orientales” ; que celle-ci eut des attaches économiques avec la circulation – non avec la production – tandis qu’elle exerça réellement le pouvoir politique, mais pour le compte du capitalisme métropolitain.

Le marxisme a fourni une définition scientifique de la classe. Si l’on s’y tient, il faut pouvoir affirmer que la bureaucratie russe n’est pas une classe, encore moins une classe dominante, étant donné qu’il n’existe pas de droits particuliers sur la production en dehors de la propriété privée des moyens de production et qu’en Russie, la collectivisation subsiste dans ses fondements. Il est bien vrai que la bureaucratie russe consomme une large portion du travail social : mais il en fut ainsi pour tout parasitisme social qu’il ne faut pas confondre pour cela avec l’exploitation de classe.

S’il est incontestable qu’en Russie, le rapport social exprime une exploitation colossale des ouvriers, celle-ci ne résulte pas de l’exercice d’un droit de propriété individuel ou de groupe, mais de tout un processus économique et politique dont la bureaucratie n’est même pas la cause, mais une manifestation, encore que secondaire d’après nous, tandis que cette évolution est le produit de la politique du centrisme qui se révéla incapable de contenir la poussée des forces ennemies à l’intérieur comme sur le terrain international. C’est ici que réside l’originalité du contenu social en Russie, due à une situation historique sans précédent : l’existence d’un État prolétarien au sein du monde capitaliste.
L’exploitation du prolétariat grandit dans la mesure où la pression des classes non prolétariennes s’exerça et s’accrut sur l’appareil étatique, puis sur l’appareil du parti, et par répercussion sur la politique du parti.

Il n’est nul besoin de justifier cette exploitation par l’existence d’une classe bureaucratique vers laquelle serait revenu le surtravail spolié aux ouvriers. Mais il faut l’expliquer par l’influence ennemie sur les déterminations du parti qui, par surcroît, s’intégrait dans le mécanisme étatique au lieu de poursuivre sa mission politique et éducative au sein des masses. Trotski (L’Internationale Communiste après Lénine) souligna le caractère de classe du joug pesant de plus en plus sur le parti : collusion unissant tous les gens de l’appareil du parti ; soudure entre de nombreux chaînons de celui-ci d’une part et de la bureaucratie de l’État, les intellectuels bourgeois, la petite bourgeoisie, les koulaks d’autre part ; pression de la bourgeoisie mondiale sur le mécanisme des forces agissantes. C’est pourquoi les racines de la bureaucratie et les germes de la dégénérescence politique sont à rechercher dans ce phénomène social d’interpénétration du parti et de l’État aussi bien que dans une situation internationale défavorable, et non dans le „communisme de guerre” qui porta la puissance politique du prolétariat à son plus haut niveau, pas plus que dans la NEP. Ce fut à la fois une expression des connivences et le régime normal de l’économie prolétarienne. Sauf que dans son Aperçu su le Bolchevisme, Souvarine renversa le rapport réel entre le parti et l’État en considérant que ce fut l’emprise mécanique de l’appareil du parti qui s’exerça sur tous les rouages de l’État. Il caractérisa très justement la révolution russe comme „une métamorphose du régime qui s’accomplit peu à peu à l’insu de ses bénéficiaires, sans aspect prémédité ni plan préconçu, par le triple effet de l’inculture générale, de l’apathie des masses épuisées et de l’effort des bolcheviks pour maîtriser le chaos” (p. 245).

Mais alors, si les révolutionnaires ne veulent pas sombrer dans un fatalisme qui serait aux antipodes du marxisme, si de „l’immaturité” des conditions matérielles et de „l’incapacité” culturelle des masses, ils ne veulent pas déduire que la révolution russe ne fut pas une révolution prolétarienne (alors que les conditions historiques et objectives existaient et existent toujours sur le plan mondial pour la révolution prolétarienne, ce qui est la seule base valable du point de vue marxiste), il faudra bien qu’ils concentrent leur attention sur l’élément central du problème à résoudre : le facteur politique, c’est-à-dire, le parti, instrument indispensable au prolétariat du point de vue des nécessités historiques. Il faudra bien aussi qu’ils en arrivent à conclure que, dans la révolution, la seule forme d’autorité possible pour le parti, est la forme dictatoriale. Et qu’on n’essaye pas de rétrécir le problème en le ramenant à une opposition irréductible entre la dictature du parti et le prolétariat parce qu’alors on ne fait que tourner le dos à la révolution prolétarienne elle-même. Nous le répétons, la dictature du parti est une expression inévitable de la période transitoire, dans un pays puissamment développé par le capitalisme comme dans la plus retardataire des colonies. La tâche fondamentale des marxistes est précisément d’examiner, en se fondant sur la gigantesque expérience russe, sur quelles bases politiques cette dictature peut être maintenue au service du prolétariat, c’est-à-dire comment la révolution prolétarienne peut et doit se déverser dans la révolution mondiale.

Malheureusement, les „fatalistes” en puissance n’ont même pas essayé de l’aborder. D’autre part, si la solution n’a pas encore beaucoup progressé, les difficultés tiennent autant à l’isolement pénible des faibles noyaux révolutionnaires qu’à la complexité énorme des données du problème. En réalité, celui-ci pose essentiellement la liaison du parti avec la lutte des classes, en fonction de laquelle doivent être résolues les questions d’organisation et de vie intérieure du parti.

Les camarades de Bilan ont eu raison de s’attacher dans leurs recherches à deux activités du parti, considérées comme fondamentales pour la préparation de la révolution (ainsi que l’histoire du parti bolchevik le démontre) : la lutte fractionnelle intérieure et la lutte au sein des organisations de masses. La question est de savoir si ces formes d’activité doivent disparaître ou se transformer radicalement après la révolution, dans une situation où la lutte de classe ne s’atténue nullement mais se développe tout en prenant d’autres aspects. Ce qui est évident, c’est qu’aucune méthode, aucune formule organisatoire ne peut empêcher la lutte de classes d’exercer sa répercussion à l’intérieur du parti, par la croissance de tendances ou de fractions.

„L’unité à tout prix” de l’opposition russe trotskiste, tout comme le „monolithisme” du Centrisme font fi de la réalité historique. Par contre, la reconnaissance des fractions nous parait être beaucoup plus dialectique. Mais simple affirmation ne résout pas le problème, elle ne fait que le poser ou plutôt le reposer dans toute son ampleur. Les camarades de Bilan seront certainement d’accord pour dire que quelques phrases lapidaires ne sont pas une solution. Il reste à examiner à fond comment la lutte des fractions et l’opposition des programmes qui en résulte peuvent se concilier avec la nécessité d’une direction homogène et d’une discipline révolutionnaire. De même il faut voir dans quelle mesure la liberté des fractions à l’intérieur des organisations syndicales peut coïncider avec l’existence du parti unique du prolétariat. Il n’est pas exagéré de dire que de la réponse donnée dépend pour une grande part le sort des révolutions prolétariennes à venir.

MITCHELL

Notes

  1. Le scepticisme affiché aujourd’hui par certains communistes internationalistes ne peut nullement ébranler notre conviction à ce sujet. Le cam. Hennaut, dans Bilan (n°34, p. 1124) déclare froidement que : „La révolution bolchevique a été faite par le prolétariat mais n’a pas été une révolution prolétarienne”. Une telle affirmation est tout simplement stupéfiante lorsqu’on la rapproche de cette constatation historique d’une révolution „non prolétarienne” qui parvient à forger l’arme prolétarienne la plus redoutable (l’Internationale Communiste) qui jusqu’ici ait menacé la bourgeoisie mondiale. ↩︎
  2. Situation en 1925. ↩︎

Nouveaux assassinats : Nouvelle Constitution en Russie

Il y a quelques semaines, la Guépéou découvrait un nouveau complot. Six têtes tomberaient fracassées à jamais. Qui étaient-ils ? Qu’avaient-ils faits ? Mystère. Il faudra vraiment que le prolétariat russe fasse une seconde révolution pour publier les archives secrètes de la Sûreté Nationale du centrisme et jeter de la lumière sur ces épisodes lugubres.

Officiellement, il s’agissait d’agents de la Gestapo et de trotskistes se livrant au sabotage, à l’espionnage et à la préparation d’actes terroristes. Comment s’y retrouver quand on sait que tout ouvrier révolutionnaire est qualifié, par les bourreaux des ouvriers russes, de trotskiste et le trotskisme comme un instrument de Hitler. Déjà, Zinoviev, Kamenev, Smirnov et tant d’autres ont été exécutés comme des agents du fascisme alors qu’ils n’étaient coupables que du seul fait d’avoir été des compagnons de Lénine.

Mais cette fois-ci nous avons vu surgir un élément tellement significatif qu’il en éclaire brusquement toute „la société sans classes”. L’Allemagne est intervenue pour protéger l’ingénieur Stiekling, un des principaux inculpés, et immédiatement ce dernier a vu commuer sa peine de mort en une condamnation qui vaudra autant que celle de Ramsine. Seulement, six autres autres ont été exécutés et il est fort possible qu’il s’agisse de militants révolutionnaires. Pour eux, aucun État, aucune force n’a pu intervenir. Les injures de „L’Humanité” les auront accompagné jusque dans la tombe. Si Zinoviev-Kamenev avaient été des agents du fascisme, ils auraient eu la chance de Stiekling, mais ils n’étaient que de malheureux militants qui s’étaient rendus à la générosité du centrisme déchaîné contre eux. Comme tous les États capitalistes, l’État prolétarien de Staline a deux régimes : l’un, plein de clémence pour les saboteurs et les agents du fascisme ; l’autre, férocement sanguinaire pour les ouvriers révolutionnaires.

Mais peut-être ignore-t-on qu’au récent Congrès des Soviets où fut adoptée la nouvelle Constitution, Staline a déclaré que l’on entrait dans la première phase du communisme intégral. Les classes n’existent plus. Le prolétariat, la classe ne possédant rien hormis sa force de travail, a disparu complètement puisqu’en Russie les ouvriers possèdent les moyens de production. Pourquoi maintenir des Soviets d’ouvriers et de paysans qui ne signifient plus rien quand on inaugure la Constitution „la plus démocratique du monde” ? La Russie entre dans la phase communiste : plus d’État, plus de classes, plus d’exploitation, plus d’armée.

N’étaient-ce les milliers d’ouvriers qui peuplent les prisons russes ; n’étaient-ce les milliers de cadavres sur lesquels le centrisme a établi sa domination, il faudrait rire de ces bobards qu’aucun ouvrier sensé n’ose prendre au sérieux. Jamais plus qu’aujourd’hui les ouvriers russes n’ont connu une pareille exploitation, une usire physiologique terrible. Le communisme de Staline est pour eux une prison où le moindre geste, la moindre intention de classe est punie de la peine de mort.

Comme le législateur grec, Dracon, le législateur soviétique ne connaît qu’une peine pour l’ouvrier révolutionnaire : la mort. La mort pour n’importe quel „délit” qui directement ou indirectement, intentionnellement ou non intentionnellement, va à l’encontre des intérêts contre-révolutionnaires du centrisme. Et c’est cela que Staline appelle la première phase du communisme.

Les cadavres des vieux bolcheviks, la clémence envers les agents réels du fascisme, l’immense clameur de détresse qui s’élance jusqu’à nous des prisons soviétiques ne suffisent-ils pas à renverser la démagogie des phrases ? Faut-il encore opposer des arguments à Staline ? Allons-donc ! Qui croira aujourd’hui que la Russie, membre de la S.D.N., puisse construire autre chose que le tombeau des ouvriers. Qui croira que la croissance du socialisme est fonction de la croissance d’une vaste armée, d’un armement gigantesque dont les ministres soviétiques jetteront les chiffres astronomiques devant les ouvriers stupéfaits.

Les patriotes russes peuvent se frotter les mains avec satisfaction. La patrie sera bien défendue et la révolution d’Octobre bien enterrée. Bientôt il n’en restera qu’un vague souvenir, toujours assez pour permettre à la Russie d’intervenir au point de vue mondial contre le prolétariat des différents pays.
Il nous reste à conclure rapidement sur le fait essentiel. La Russie, pour mieux frapper des ouvriers révolutionnaires et créer une atmosphère d’indifférence à leur égard, les assimile à des agents de la Gestapo. Le récent procès nous prouve que lorsqu’il s’agit d’un ingénieur allemand rattaché certainement au fascisme, le Reich intervenait rapidement et obtenait satisfaction. Que cela soit un avertissement pour les ouvriers du monde entier. Qu’ils jettent leur poids de classe dans la balance chaque fois que des ouvriers seront menacés de la peine de mort en Russie sous prétexte de „trotskisme”.

Ordre du jour voté par la C.E. Le 29-11-36 sur les rapports entre la fraction et les membres de l’organisation qui acceptent les positions contenues dans la lettre du Comité de Coordination du 25-11-1936

Tout au long de l’évolution de la crise de la fraction, la C.E s’est laissé guider par ce double critère : éviter des mesures disciplinaires et déterminer les camarades de la minorité à se coordonner en vue de la formation d’un courant de l’organisation s’orientant vers la démonstration que l’autre courant aurait rompu avec les bases fondamentales de l’organisation alors que lui en serait resté le réel et fidèle défenseur. Cette confrontation polémique n’aurait pu trouver d’autre place qu’au congrès.

Successivement à la réunion de la Fédération parisienne du 27 septembre qui donna naissance au Comité de Coordination, la C.E. exhorta la fraction à subir une situation dans laquelle la minorité avait un régime de faveur, qui consistait dans sa non participation à l’effort financier nécessaire à la vie de la presse, alors qu’elle écrivait sur cette même presse. La C.E. fit cela dans l’unique but d’éviter que la rupture ne se fasse sur des questions de procédure.

Immédiatement après, surgit la menace d’une rupture au cas où la C.E. n’aurait pas reconnu le groupe de Barcelone. La C.E. se basant toujours sur le même critère, à savoir que la scission devait trouver sa place sur des questions de principe et nullement sur des questions particulières de tendance, encore moins sur des questions organisatives, passa à la reconnaissance du groupe de Barcelone.

Enfin, quand la C.E. fut contrainte de constater que le refus de la minorité à échanger avec l’autre tendance la documentation concernant sa vie politique signifiait la rupture de l’organisation (mais malgré cela la C.E. maintenait toujours la nécessité du Congrès) par une communication « verbale » du camarade Candiani, la minorité nous informa qu’elle serait passée immédiatement à la rupture.
Le dernier appel de la C.E. du 25 Novembre reçut une réponse qui empêche toute tentative ultérieure en vue de la présence de la minorité au Congrès.

Dans ces conditions, la C.E. constate que l’évolution de la minorité est la preuve manifeste qu’elle ne peut plus être considérée comme une tendance de l’organisation, mais comme un réflexe de la manœuvre du Front Populaire au sein de la fraction. En conséquence, il ne peut pas se poser un problème de scission politique de l’organisation.

Considérant d’autre part que la minorité s’acoquine avec des forces ennemies de la fraction et nettement contre-révolutionnaire (Giustizia e Libertà, débris du trotskisme, maximaliste) en même temps qu’elle proclame inutile de discuter avec la fraction.

La C.E. décide l’expulsion pour indignité politique de tous les camarades qui se solidariseront avec la lettre du Comité de Coordination du 25-11-36 et elle laisse 15 jours de temps aux camarades de la minorité pour se prononcer définitivement. Ces camarades sont invités à faire parvenir leur réponse individuellement pour le 13 décembre. Exception est faite pour les camarades résidant à Barcelone pour lesquels il sera attendu le retour afin qu’ils soient dans la possibilité de se documenter complètement Ces réserves ne concerne pas le camarade Candiani qui avant son retour a eu la possibilité de prendre complètement connaissance de la situation.

Documents de la minorité

RESOLUTION DES CAMARADES BIONDO ET ROMOLO

(Après leur retour du front et avoir pris contact avec la délégation officielle de la fraction.)
L’Espagne, en ces moments, est la clé de voûte de toute la situation internatio­nale. De la victoire d’une des différentes forces en lutte sortira une situation différente pour l’Europe. La victoire de Fran­co signifierait le renforcement du bloc mili­taire de l’Italie et de l’Allemagne. La vic­toire du Front Populaire signifierait le renforcement du bloc militaire antifasciste (tous les deux conduisent à la guerre impérialiste : et la victoire du prolétariat qui serait le point de départ d’une reprise mon­diale de la révolution prolétarienne.

En Espagne nous nous trouvons devant une situation objectivement révolution­naire.

Les élections de Février se concluant par la victoire du Front Populaire ont été un étouffoir, une soupape de sûreté qui a em­pêché l’explosion violente des graves con­trastes entre les classes. Les grandes grè­ves et l’agitation qui les ont suivi en sont la démonstration.

La menace révolutionnaire du proléta­riat a décidé la bourgeoisie à prendre les devants pour avoir l’avantage de l’initiati­ve. De ces prémisses l’on arrive à la con­clusion que la lutte n’est pas entre deux fractions de la bourgeoisie, mais entre bourgeoisie et prolétariat. Et que le prolé­tariat prend les armes pour défendre ses conditions de vie et ses organisations de l’assaut de la réaction. Pour les mêmes rai­sons pour lesquelles les prolétaires ont pris les armes contre Kornilov, les ouvriers es­pagnols ont pris les armes contre Franco.

Il ne s’agit pas du dilemme démocratie­-fascisme, mais du dilemme capitalisme-pro­létariat. Et si la bourgeoisie reste virtuel­lement au pouvoir, si les rapports de pro­priété n’ont pas subi une transformation profonde, la cause doit en être recherchée dans le fait que le prolétariat n’est pas ar­mé idéologiquement, ne possède pas son parti de classe.

L’existence du parti de classe aurait ré­solu la question en faveur du prolétariat dès les premiers jours de la lutte. La ré­volution espagnole n’est pas encore entrée dans son cours descendant et les possibi­lités de victoire du prolétariat ne peuvent être exclues d’une façon catégorique.

Devant le capitalisme qui lutte sur deux fronts, le prolétariat doit lutter sur les deux fronts : le front social et militaire. Sur le front militaire le prolétariat lutte pour dé­fendre ce qu’il a conquis avec des décades de lutte ; sur le front social, le prolétariat doit accélérer le processus de décomposi­tion de l’Etat Capitaliste, forger son parti de classe et les organes du gouvernement prolétarien, ce qui permettra de donner l’assaut au pouvoir capitaliste. Sur le front militaire, dès aujourd’hui, le prolétariat tend à jeter les bases de l’armée rouge de demain. Dans les zones que, successive­ment, les milices occupent, l’on passe im­médiatement à la formation de comités de paysans et à la collectivisation des terres, et cela au nez des gouvernements de Madrid et de Barcelone.

„Le groupe constitué en Espagne consi­dère qu’il n’a pas rompu avec les principes de la fraction et pour cela il ne peut pas ne pas être reconnu. On nous demande de rompre tous les contacts avec le POUM : ces contacts n’ont jamais existé. Dissoudre la colonne n’est pas en notre pouvoir parce que ce n’est pas nous qui l’avons consti­tuée. Quant à se disperser entre les prolé­taires dans les lieux de travail, cela sera fait à mesure que les possibilités le permet­tront.

(Ce document doit être considéré com­me une réponse à la résolution de la C. E. du 27 -8-36 et dut être écrit à la fin du mois de septembre.)

DECLARATION

Un groupe de camarades de la minorité de la Fraction italienne de la gauche ita­lienne, désapprouvant l’attitude officielle prise par la Fraction envers la Ré­volution espagnole, a brisé brusquement tous liens disciplinaires et formalistes en­vers l’organisation et s’est mis au service de la Revolution, allant jusqu’à faire par­tie des milices ouvrières et à partir combat­tre au front.

Aujourd’hui, une nouvelle situation se présent,. pleine d’inconnu et de périls pour la·classe ouvrière : la dissolution du Comité Centrale des Milices Antifascistes, organisme surgi de la Révolution et garantie du caractère de classe des Milices ; et la réorganisation de cette dernière en une armée régulière dépendante du Conseil de Défense, déformant le principe de la milice volontaire ouvrière.

Les nécessités du moment historique que nous vivons, imposent une vigilance extrê­me aux éléments d’avant-garde du prolé­tariat, afin d’empêcher que la masse enca­drée dans le nouvel organisme militaire puisse devenir un instrument de la bour­geoisie, qui sera un jour employé contre les intérêts mêmes de la classe laborieuse. Ce travail de vigilance peut être d’autant plus efficace que les organisations de classe acquerront conscience de leurs intérêts et dirigeront leur action politique dans un sens exclusif de classe.

Le travail politique dans ces organisa­tions assume une importance primordiale qui n’est pas moins intéressante que les tâ­ches militaires au front.

Ces mêmes camarades, tout en restant fermes sur le principe de la nécessité de la lutte armée au front, n’ont pas accepté d’être encadrés dans une armée régulière qui n’est pas l’expression du pouvoir du prolétariat, et au sein de laquelle il serait impossible de déployer une fonction poli­tique directe. Ils peuvent, par contre, don­ner aujourd’hui une contribution de plus grande efficacité à la cause du prolétariat espagnol dans le travail politique, et social indispensable pour préserver et renforcer l’efficience idéologique révolutionnaire des organisations ouvrières qui doivent repren­dre sur le terrain politique et social l’in­fluence que les nouvelles conditions ont at­ténuées au sujet de la direction militaire.
Ces mêmes camarades, en abandonnant leur poste de miliciens de la colonne inter­nationale Lénine, restent toujours mobilisés à la disposition du prolétariat révolution­naire espagnol et décident de continuer à dédier sur un autre terrain leur activité et leur expérience jusqu’au triomphe définitif du prolétariat sur le capitalisme dans toutes ses formes de domination.

Barcelone, le 22 octobre 1936.