Chronique du mois
L’offensive du capitalisme dans tous les pays se poursuit progressivement. Partout, les prolétaires livrés à l’ennemi par les forces contre-révolutionnaires de la social-démocratie et du centrisme, se font battre et massacrer impitoyablement. Le cercle de la répression capitaliste se concentre et fait sauter toutes les survivances caractérisant l’existence du prolétariat en tant que classe indépendante. Après avoir étouffé dans le sang les foyers où les contradictions sociales pouvaient, par leur acuité, permettre au prolétariat de poser le problème du pouvoir, le capitalisme passe à l’attaque générale afin de faire table rase de toutes les aspérités sociales qui pourraient constituer des obstacles dans la préparation et le déclenchement de la guerre.
Si, d’un point de vue international, la défaite des ouvriers allemands et autrichiens, signifia un pas décisif dans la préparation de la guerre, parce-qu’elle fut la défaite de la seule force pouvant opposer à celle-ci la révolution communiste, il n’en reste pas moins vrai que les convulsions économiques du régime capitaliste, l’impossibilité de déverser immédiatement tous les contrastes issus de la crise économique sans issue, dans le gouffre de la guerre, permettent encore à des secteurs prolétariens importants de se dresser pour la défense de leurs intérêts spécifiques de classe. Mais le déclenchement de la guerre exige l’annulation totale des moindres expressions révolutionnaires et, parallèlement, une maturité suffisante dans l’état des armements, la constitution des constellations impérialistes. Et incontestablement, si le fascisme a pu anéantir le prolétariat en Italie, en Allemagne et en Autriche, le processus de désagrégation du prolétariat dans les pays dits démocratiques, peut encore exiger quelque temps et s’effectuer en fonction progressive de l’armement général de la „Nation”, au travers des forces sociales telles la social-démocratie et le centrisme. D’autre part, les dernières conférences internationales prouvent clairement que le degré de maturité pour la guerre n’est pas encore suffisant.
Dans de pareilles circonstances, il faut s’attendre à ce que l’anneau de la réaction capitaliste subisse, plus ou moins fréquemment, les à-coups des sursauts spontanés des ouvriers qui, abandonnés à eux-mêmes, ne veulent pourtant pas se laisser écraser systématiquement par la démocratie des pleins pouvoirs. Ou bien, là où le prolétariat est déjà complètement anéanti par la bourgeoisie, il faut s’attendre à ce que les difficultés de la situation économique se reflètent au sein de la bourgeoisie elle-même, au lieu de pouvoir être jetés dans la guerre, et déterminent des froissements importants, lesquels n’auront d’ailleurs pour but que de consolider la domination capitaliste en fonction exclusive de la domination du prolétariat et de la préparation de la guerre.
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Les émeutes d’Amsterdam, la grève générale de San Francisco, les événements du 30 juin en Allemagne, nous paraissent cadrer avec les considérations énoncées plus haut.
En Hollande, les chômeurs d’Amsterdam ont exprimé, avec force et héroïsme, le sursaut de révolte de la classe ouvrière des Pays-Bas devant une dégradation constante de ses conditions d’existence. Voilà déjà plus de six mois que le gouvernement des pleins pouvoirs de Colijn attaque sans répit les travailleurs et, particulièrement, les allocations des chômeurs. Jusqu’ici, grâce au frein puissant de la social-démocratie dirigeant les organisations syndicales de masse de la Hollande, grâce à la division du mouvement syndical isolant les éléments révolutionnaires des masses, la bourgeoisie était parvenue à imposer ses plans. Au surplus, le dernier Congrès de la social-démocratie n’avait-il pas déclaré ouvertement son désir de défendre avant tout la patrie et, par là même, de permettre au capitalisme de réaliser tous ses plans ! Il est évident que l’apathie des ouvriers hollandais ne s’explique pas seulement du fait de la division du mouvement syndical, du travail contre-révolutionnaire des forces de la social-démocratie de droite et de gauche, ainsi que du centrisme, de l’inexistence d’une fraction de gauche (pour nous le R.S.P., parti de Sneevliet, est plus une excroissance des syndicats du N.A.S., qu’un parti capable d’influencer les masses), mais aussi de la désagrégation introduite à la faveur de la situation favorable occupée par la Hollande pendant la guerre, au sein du prolétariat, par un capitalisme pouvant effectuer certaines concessions. Aujourd’hui seulement, les chômeurs d’Amsterdam ont pu trouver dans leur situation économique, dans les menaces de réduction de leurs allocations de chômage, la force nécessaire que pour donner spontanément, malgré toutes les forces contre-révolutionnaires, un signal de lutte à l’ensemble des prolétaires des Pays-Bas. Ce signal fut entendu par les dockers de Rotterdam qui partirent spontanément en grève et probablement par d’autres corporations. Mais l’attitude des syndicats réformistes, se désolidarisant de l’émeute du quartier Jordaan, approuvant les mesures d’ordre de la bourgeoisie, empêchant la généralisation du mouvement aux ouvriers au travail, le fait que centristes ou socialistes révolutionnaires sont détachés des mouvements de classe des ouvriers et que, par là même, leurs mots d’ordre d’élargissement n’eurent aucune influence, tous ces faits isolèrent les héroïques ouvriers d’Amsterdam, qui furent écrasés par les forces policières et militaires de la démocratie des pleins pouvoirs. Mais, cependant, les éclairs d’émeutes du quartier Jordaan ont parfaitement montré que, dans la période actuelle, la lutte pour les revendications immédiates se relie spontanément à celle pour la révolution prolétarienne. Mais les éclairs ne suffisent pas : il faut un organisme pour conduire et permettre un développement de la lutte.
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Un autre soubresaut du prolétariat international est représenté par la gigantesque grève générale de San Francisco, que les réformistes viennent de liquider pour ne pas „compromettre” le commerce américain dans le Pacifique. Il s’agit ici d’un mouvement d’envergure qui s’est rapidement étendu dans différents États et que les syndicats réformistes – fait sans précédent aux U.S.A. depuis l’après-guerre – ont accepté et même dirigé. A San Francisco, et du moins sur la côte du Pacifique, le motif du mouvement fut la direction exclusive, par les organisations ouvrières, des bureaux de placement, jusqu’ici à la merci des Compagnies de Navigation. Il va de soi qu’à côté de cette revendication ouvrière d’importance, l’enjeu réel des grèves actuelles du prolétariat américain est la lutte contre les effets de la N.R.A., qui a diminué sérieusement les salaires, au travers de la dévaluation monétaire, s’accompagnant d’une hausse générale des prix. La caractéristique des batailles de classe qui se mènent aux U.S.A, c’est le fait qu’elles se livrent sur le fond d’un tournant du capitalisme qui, dans la mesure où l’agitation ouvrière est canalisée par des syndicats réformistes ultra-réactionnaires, tolère celle-ci, parce-qu’elle va lui permettre, avec l’accroissement de la base de masse de la A.F.L., de canaliser les masses pour la guerre de demain. Au surplus, sous l’égide des réformistes, du fait de l’inexistence d’un danger communiste aux États-Unis, les grèves actuelles constituent un exutoire pour les ouvriers auxquels on tend déjà la perche de l’arbitrage personnel de Roosevelt. La formidable réaction des ouvriers américains contre la N.R.A., renforçant la position internationale des U.S.A. mais aggravant leur situation, n’aura servi, en définitive, que de prétexte au capitalisme pour faire intervenir, avec l’aide effective et matérielle des syndicats réformistes équipant eux-mêmes des actions primitives, des bandes de „cent noirs” assassinant les ouvriers révolutionnaires, détruisant leurs organisations, se faisant la main pour les situations de demain, sans que les ouvriers puissent en tirer des enseignements pour la construction d’un guide d’avant-garde. Pour le moment, malgré l’opposition très forte au sein même du comité de grève, le mouvement est liquidé. Le capitalisme marque un nouveau point.
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Les massacres du 30 juin en Allemagne ont fait ressortir, d’une façon très claire l’absence totale du prolétariat, désarticulé, écrasé, depuis la venue du fascisme au pouvoir. Ceux qui, à propos de ces événements, crient à la „fin du régime fasciste”, oublient qu’aucune autre classe ne peut déterminer des commotions mettant en danger l’existence de la société capitaliste et que le fascisme, qui représente les intérêts de l’ensemble du capitalisme, ne peut être renversé que par l’insurrection victorieuse du prolétariat, ou en fonction d’elle. Une fois le prolétariat anéanti sous le talon de fer du fascisme, tous les soubresauts propres à la phase déclinante de l’économie capitaliste, à la situation particulière de certains pays, s’expriment au sein de la classe capitaliste, en fonction du renforcement de son pouvoir sur les forces prolétariennes momentanément matées.
Les événements du 30 juin ne sont donc pas un résultat d’un revirement de la bourgeoisie essayant de se libérer du joug fasciste se décomposant moralement (ce qui est absurde, car cela pourrait libérer les forces révolutionnaires de la société et mettre à nouveau en danger l’existence du capitalisme), mais l’expression de la situation de l’économie allemande se trouvant sur un pied de guerre depuis l’avènement d’Hitler (nomination de commissaires pour le contrôle des secteurs industriels, etc.), sans que les conditions internationales pour le déclenchement de la guerre impérialiste aient déjà mûries. Cette contradiction, qui inspira la politique de l’Allemagne ces derniers mois (sortie de la S.D.N.) fut surtout mis en évidence après la Conférence du Désarmement, exprimant assez nettement la non-maturité des constellations impérialistes. Le 30 juin doit donc être considéré comme une „normalisation” du régime fasciste, étouffant momentanément les phénomènes propres à une période de guerre (les troupes d’assauts représentant un des aspects de la militarisation de la vie intérieure allemande) ; massacrant jusqu’aux fractions de la bourgeoisie dont l’avertissement, tant au point de vue de la situation intérieure et extérieure fut néanmoins écouté, afin de maintenir, au profit de l’ensemble de la bourgeoisie, l’autorité absolue du régime fasciste sur les ouvriers.
Si le prolétariat fut absent le 30 juin, c’est cependant en fonction du renforcement de l’État fasciste, que se déroulèrent les événements. Et fort probablement, s’il s’était vérifié le moindre sursaut ouvrier, toutes les fractions de la bourgeoisie allemande auraient bloqué contre l’ennemi commun.
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De ce rapide panorama de la situation actuelle, une considération générale se dégage rapidement. Les spasmes du prolétariat, les manoeuvres du capitalisme pour renforcer sa domination, pourraient servir à un relèvement de la lutte révolutionnaire dans tous les pays, si existaient aujourd’hui des fractions de gauche capables de dégager la signification des événements et d’engager une lutte acharnée contre les forces contre-révolutionnaires de la social-démocratie et du centrisme. Mais l’inexistence de ces organismes, la confusion et la déroute, jetées par centristes et socialistes, transforment les conditions spontanées où se livrent les batailles sporadiques du prolétariat en conditions favorables au capitalisme. Et ainsi l’anneau de l’emprise de la bourgeoisie se ressert, l’incorporation des ouvriers aux buts du capitalisme se poursuit toujours plus progressivement.
La situation actuelle peut donc voir se dérouler des émeutes en Hollande, des grèves formidables aux U.S.A., sans que les ouvriers aient la force de se dérober aux hurlements sur des fronts uniques de trahison, contractés par socialistes et centristes, et puissent comprendre la signification de ces appels héroïques. D’autre part, de pareils événements ne parviennent plus à faire comprendre aux militants révolutionnaires la nécessité de passer immédiatement à la construction de fractions de gauche, pouvant conduire le prolétariat dans les situations de demain.
La situation en France (résolution de la C.E.)
La résolution que nous publions ci-dessous émane de la CE de notre fraction et doit encore être examinée par les groupes de la fraction. Elle ne deviendra un document officiel qu’après approbation de la part de ceux-ci. Ce document ne peut avoir qu’un seul but : contribuer à la discussion au sein des groupements issus de la crise du mouvement communiste. Mais même si la portée de ce document était tout autre et suffisait aux besoins de la lutte du prolétariat français, il ne représenterait pas une condition pour construire l’organisme capable de fonder le parti de demain du prolétariat français, la fraction préparant les cadres pour le nouveau parti. Nous restons inébranlablement attachés à notre position sur la nécessité pour les différents prolétariats de faire surgir de leur sein, et de l’ambiance sociale où se déroulent les luttes de classes, un courant capable de s’unifier avec les courants parallèles provenant des autres pays, afin d’aboutir sur la voie qui conduit le prolétariat mondial à se forger les partis, chaînons indispensables pour la construction de l’Internationale. Le but que nous nous assignons est d’apporter notre modeste contribution à un travail qui ne peut provenir de notre fraction exclusivement ou de la propagation de ses positions concernant le mouvement ouvrier français, mais qui ne peut résulter que de l’effort accompli par ces groupes révolutionnaires résultant de la décomposition du mouvement communiste, pour le compte du prolétariat français.
Après ses succès dans les autres pays, c’est maintenant en France que le capitalisme essaye d’étrangler la lutte prolétarienne afin de réaliser les conditions pour son alternative aux situations actuelles, le carnage inter-impérialiste. A l’heure où cette résolution a été rédigée, deux inconnues subsistent dans la situation française. Certainement, le problème n’est pas d’établir des prophéties, mais de voir quelles sont les règles politiques d’action qui, en se basant sur des positions autonomes de la classe prolétarienne, permettront le succès des ouvriers français, en vue du triomphe de la classe ouvrière mondiale. En Italie d’abord, en Allemagne et en Autriche ensuite, l’étranglement du prolétariat révolutionnaire s’est accompagné d’une transformation violente de l’organisation de la société capitaliste vers le régime fasciste. Cette nécessité historique du capitalisme : supprimer brutalement, et par un carnage impitoyable, toute possibilité d’organisation ouvrière, dérivait-elle du fait que survivant un noyau ouvrier, immédiatement et inéluctablement des possibilités surgiraient pour l’organisation révolutionnaire ? Ou bien dérivait-elle de la nécessité particulière pour certains impérialismes, désavantagés dans le dernier butin de 1918, de supprimer toute lutte ouvrière car, dans ces pays, la moindre défense des salaires étant en même temps la lutte pour la révolution ? Dans l’une ou l’autre hypothèse, que le capitalisme français évolue vers le fascisme, ou bien que sous le signe de l’Union Nationale, il se contente d’une réforme de l’État, la seule chance de salut pour la classe ouvrière réside dans la poursuite de ses buts spécifiques et dans la lutte pour la révolution communiste, seulement possible s’il détermine un mouvement immédiat pour la défense de ses revendications partielles.
Parallèlement à la perspective d’une conversion pacifique de la démocratie parlementaire vers une démocratie de pleins pouvoirs, se dresse la perspective d’une conversion de la classe prolétarienne abandonnant son programme spécifique et se dissolvant au sein de la société capitaliste. Bien sûr, il ne s’agit pas ici d’un „suicide” des masses ouvrières, ce que, d’ailleurs, les épisodes héroïques de la lutte des ouvriers le 1er Mai à la Cité Jeanne d’Arc, à Hénin-Liétard, à Toulouse, à Montargis, et dans toute la France, prouvent clairement. Les masses veulent s’opposer, au risque de leur vie, au plan et à l’attaque du capitalisme ; mais ce sont les forces sociales qui agissent en leur sein qui ont précisément la fonction historique de dissoudre la classe ouvrière au sein du capitalisme français. En France, le problème se pose de la sorte : socialistes et centristes parviendront-ils à remplir totalement leur rôle, sans que les bandes d’assassins fascistes aient à intervenir ? Deux éléments particuliers à la situation française permettent de croire que, probablement, le capitalisme pourra se passer du fascisme et que socialistes et centristes lui suffiront. C’est d’abord l’éclosion d’un mouvement „anti-marxiste” au sein de la SFIO, lequel gardera des attaches puissantes avec la CGT, et le mouvement des anciens combattants. C’est ensuite la réalisation du front unique entre socialistes et centristes, sur la base de l’abandon du programme prolétarien et communiste dans la question de l’État (défense de la démocratie), et dans la question des luttes partielles (abandon de la grève). Ce front unique s’établit surtout en relation avec la politique étrangère de l’État Soviétique qui s’oriente, dans la contingence actuelle, vers une alliance économique, politique et militaire avec l’impérialisme français. Nous n’analyserons pas ici si cette orientation tient seulement à la contingence ou si elle représente une orientation définitive dans le regroupement des États pour la prochaine guerre. Le problème est d’ailleurs secondaire pour les marxistes qui considèrent le système capitaliste dans sa signification mondiale et qui, dès lors, ne peuvent qualifier que de contre-révolutionnaire la politique qu’applique actuellement l’État ouvrier dégénéré. Cette relation entre la politique centriste et la politique de l’État Soviétique paraîtrait, à toute première vue, une conquête immense pour la lutte révolutionnaire, puisque principiellement nous devons profondément souhaiter une telle relation et dépendance. Mais ce qui éclaire la situation actuelle, c’est que cette dépendance résulte d’un accord préalable entre les deux États et non d’une Internationale dirigeant l’État ouvrier. D’autre part, la politique appliquée en France rompt brutalement avec les intérêts actuels et finaux de la classe ouvrière. Par conséquent, la situation actuelle en France voit le centrisme et sa politique contre-révolutionnaire en plein épanouissement. En Allemagne, la politique centriste conduisit au massacre des ouvriers par les bandes fascistes. En France, la politique centriste conduira-t-elle à une dissolution des communistes au sein de la social-démocratie au nom de l’ „unité organique” ? Il est impossible de le prévoir dès maintenant, mais il est certain que le front unique qui vient de se réaliser constitue un succès certain, non pour le prolétariat, mais pour le capitalisme.
La situation actuelle en France voit donc s’entrecroiser toute une série de problèmes et de forces ennemies, alors que toute la situation internationale s’oriente vers la guerre. Tout comme pour les époques précédentes du mouvement ouvrier, la reprise des luttes est, en définitive, en fonction de la construction d’un organisme surgissant du monde ouvrier en décomposition. Les socialistes ne font plus partie du monde ouvrier, mais du monde capitaliste depuis 1914 ; ce que d’ailleurs ils ont prouvé par le massacre du prolétariat révolutionnaire dans l’immédiat après-guerre. C’est uniquement parmi les réactions surgissant du mouvement et de la crise communiste et en directe corrélation avec la décomposition du centrisme que peut être forgé l’organisme pour la victoire prolétarienne. En France, actuellement, pas un seul groupe ne suit le chemin de Lénine, pour la construction d’une fraction de gauche du Parti Communiste français. C’est donc qu’aucune condition n’est remplie ni pour les luttes d’aujourd’hui, ni pour les luttes de demain. La résolution que nous publions et qui tend à rechercher la politique sur la base de laquelle pourrait être forgée la fraction de gauche en France ne demande pas des accords superficiels et immédiats. Elle ne veut qu’indiquer aux prolétaires que la confusion ne conduit jamais au succès et que la manœuvre est à l’opposé de la politique ouvrière, c’est-à-dire du chemin qui pourra conduire à l’organisme capable d’assurer la victoire des prolétaires français dans l’intérêt de la révolution mondiale.
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1. – LA CRISE ÉCONOMIQUE EN FRANCE
Tout comme pour les crises précédentes de l’économie capitaliste, la crise actuelle ne s’est pas produite synchroniquement dans le monde entier, reproduisant, au même moment, des phénomènes analogues dans chaque pays. La crise est un événement mondial, relevant du fonctionnement du système capitaliste international et des bases contradictoires sur lesquelles il est assis. Mais l’ordre dans lequel s’effectuera l’entrée des différents pays dans le mouvement de crise, aussi bien que l’ampleur des bouleversements, dépendra des bases sur lesquelles s’assied la domination du capitalisme financier. Là où l’évolution industrielle constitue l’assiette presqu’exclusive de la puissance financière, la crise et la commotion économique et sociale se manifesteront beaucoup plus profondément.
La France doit à la structure particulière de son impérialisme son entrée tardive dans le cours de la crise économique mondiale, de même que c’est à cette structure qu’il faut attribuer le fait que les bouleversements qui s’y produisirent n’eurent point l’ampleur qui se vérifia dans d’autres pays. Les rapports entre l’industrie et l’agriculture, dans l’ensemble de l’économie, ensuite le rapport entre l’industrie de consommation et de production, enfin l’étendue d’un empire colonial non industrialisé et les larges investissements de capitaux confiés surtout à des États et non à des particuliers, font que l’impérialisme français offre une résistance plus grande aux contrecoups de la crise économique mondiale. La thèse de Marx sur la centralisation et la concentration de l’économie capitaliste autour de son pôle : les trusts, les cartels et les banques, est aussi confirmée par la structure du capitalisme français où la prédominance de la petite propriété, de l’industrie de consommation, ne restreignent nullement le pouvoir des magnats de la banque ; d’autre part, elles ne créent aucune possibilité pour la formation d’un gouvernement mixte de capitalistes et de petits propriétaires, ou pour l’intervention de la petite et moyenne bourgeoisie dans les formations gouvernementales, Union Nationale ou Bloc des gauches sont deux formations spécifiquement capitalistes répondant aux intérêts du grand capitalisme bancaire.
La bourgeoisie française, qui arriva au pouvoir de bonne heure, pouvait asseoir sa domination sur une base plus solide que les autres bourgeoisies. Son économie industrielle se constitua très tôt sans pouvoir utiliser les procédés supérieurs de la technique sur lesquels se construira, par exemple, l’économie allemande. Ses positions sur les marchés mondiaux étaient déjà établies au moment de l’expansion des autres impérialismes, lesquels arrivant plus tard durent essayer nécessairement de les lui enlever par la force des armes. D’autre part, sur son marché intérieur, l’économie agraire garde une position proportionnellement assez forte par rapport au secteur industriel ; à ce propos, au sein de ce dernier, comme nous le verrons plus loin, ce n’est pas la grande industrie de production qui s’assurera la primauté. Voilà donc les facteurs fondamentaux de la structure de l’impérialisme français qui découlent évidemment de toute l’évolution historique du capitalisme et qui ne disparaissent pas dans la phase de son déclin.
Le développement de l’impérialisme français se fera surtout vers son extension et non vers une intensification modifiant profondément le mécanisme qui régit les différentes parties de l’économie française énoncées plus haut. Aujourd’hui encore, les progrès de la rationalisation y seront beaucoup moins importants que dans d’autres pays. Au surplus, nous assistons actuellement en France à une orientation politique économique qui veut prouver les méfaits de la course à l’industrialisation. Les grandes usines industrielles, les grands centres prolétariens, peuvent évidemment rivaliser et dépasser les grandes industries d’autres pays, mais il n’en reste pas moins vrai qu’ils n’englobent que des parties seulement du territoire français, ce qui n’ébranle pas le système économique dans son ensemble, ne détruit pas l’économie agraire et ne fait pas de la France un pays produisant surtout en vue des compétitions sur les marchés mondiaux. Par ailleurs, nous pouvons ajouter que la victoire de la France en 1918 n’a pas apporté une profonde modification organique de sa structure économique. L’intense progression de la production industrielle, qui s’est vérifiée après la guerre, résulte non d’une refonte de l’appareil productif, mais du fait que la victoire de 1918 a doté l’économie française de possessions minières de tout premier ordre et a éliminé, à cette époque, la concurrence allemande. En outre, les visées de la France sur la Ruhr d’abord, actuellement sur la Sarre, prouvent que la direction suivie par cet impérialisme se tourne vers l’extension de ses possessions territoriales et non vers une modification profonde de la base structurelle de l’économie française.
La composition organique des différentes parties de l’économie française mettra celle-ci à l’abri des spasmes et des convulsions qu’ont connu d’autres impérialismes. Cela est d’ailleurs confirmé par les considérations suivantes : l’économie agraire a pu subir des chocs moins violents que l’économie industrielle (le contraire de ce qui s’est vérifié dans les autres pays), les interventions croissantes de l’État pour la sauvegarde de grandes industries et banques parviennent à éviter leur effondrement et à limiter les faillites qui se sont vérifiées ailleurs. Enfin, le maintien de l’étalon-or prouve qu’il n’est pas nécessaire de faire entrer en jeu les palliatifs monétaires pour parer aux effets de la crise. Il est certain que le maintien de la parité or du franc répond aux intérêts actuels de l’impérialisme français considéré dans son ensemble, et non suivant les intérêts de groupes qui pourraient avoir grand intérêt à des manœuvres inflationnistes ou dévaluationnistes. L’étalon-or est, avant tout, un signe de la puissance économique conquise par la France dans le monde entier ; cela lui permet de centraliser de puissants capitaux dans ses coffres-forts. Ses capitaux et les grandes réserves métalliques qui représentent du surtravail coagulé, nous donnent ici un autre élément d’appréciation de la plus grande résistance de l’impérialisme français à la crise économique mondiale. Enfin, le caractère de son empire colonial où l’industrialisation n’est nullement poussée dans une mesure telle que les colonies puissent devenir une menace pour la métropole, nous permet de comprendre pourquoi les événements économiques qui eurent lieu en Allemagne ou aux États-Unis, ne se sont pas présentés en France. En effet, si le commerce extérieur de la France a fléchi considérablement ces dernières années, le poids spécifique du commerce colonial n’a fait que grandir et, au Maroc, par exemple, l’industrie locale parvient difficilement à obtenir des mesures de protection efficaces, non seulement contre la concurrence française, mais même japonaise.
Le grand capitalisme financier reste, malgré la composition organique de l’économie française, la force maîtresse qui dirige la société. Toutes les mesures gouvernementales, émanant de la droite aussi bien que de la gauche, n’ont d’autre but que de faire refluer vers les grandes banques la plus-value des ouvriers aussi bien que le surtravail des paysans. Capitaines d’industrie et propriétaires terriens fusionnent dans les grandes banques où la synthèse s’opère. A la garde de ces forteresses du capitalisme se trouvent toutes les forces actuelles de la contre-révolution, depuis le centriste jusqu’au camelot du roi, afin de briser l’attaque révolutionnaire du prolétariat, la seule classe capable d’affaiblir et d’anéantir le pouvoir et le régime du capitalisme.
Les positions de l’impérialisme français sur l’échiquier mondial sont de tout premier ordre. En 1923, devant l’opposition de l’impérialisme anglais et américain (déterminée par la nécessité de défendre le monde capitaliste menacé par les événements révolutionnaires en Allemagne, ce que d’ailleurs Poincaré comprit rapidement en s’inclinant sans pousser son offensive jusqu’à l’occupation définitive de la Ruhr), l’impérialisme français dut, encore une fois, renoncer au plan qui fut celui de Napoléon de s’adjoindre la Ruhr pour devenir la maîtresse incontrôlée de l’Europe entière. Après l’écrasement du prolétariat allemand en 1923, ce qui signifiait une défaite cuisante pour le prolétariat mondial, un nouvel équilibre inter-impérialiste put se fonder sur les membres des ouvriers de tous les pays. A cette époque, l’impérialisme français s’assigna pour but de consolider ses positions et l’hégémonie conquise par sa victoire de 1918. Au travers de la Société des Nations d’abord, ensuite par les Traités d’Alliance, enfin, actuellement, par des pactes régionaux. Le but ultime de la politique française reste le renouvellement de l’Entente Cordiale avec l’Angleterre ; cette perspective pourrait fort bien se rencontrer avec un cours historique conduisant les deux plus vieilles bourgeoisies à représenter le dernier rempart du capitalisme contre l’offensive révolutionnaire du prolétariat.
Faisant pendant au Locarno Occidental de 1925, l’impérialisme français s’est assuré – au travers de la Petite Entente – un Locarno balkanique et, enfin, un Locarno oriental ; autant de chaînes destinées à resserrer l’hégémonie française en Europe. Au point de vue colonial, la France possède un territoire de tout premier ordre en Afrique et, en Asie où l’Indochine représente, sans nul doute, non seulement un territoire de grandes opérations financières pour la France mais aussi du fait de sa position géographique qui en fait un pont entre l’Inde et la Chine, une base d’opérations qui sera fortement utilisée dans la lutte entre les forces de la révolution prolétarienne et de la contre-révolution impérialiste, lutte qui se conclura par l’industrialisation de l’Asie sous la direction du prolétariat victorieux.
Les récents événements internationaux prouvent que les positions conquises dans le monde entier par la France ne sont nullement entamées par les résultats des différentes Conférences inter-impérialistes. C’est donc à la guerre qu’auront recours les États capitalistes pour résoudre les problèmes de la lutte pour le partage du monde. Tout comme dans les autres pays, la crise économique en France ne connaîtra pas d’autre issue que la guerre. Les fluctuations, qui se vérifieront dans le cadre de cette crise, pourront permettre aux économistes bourgeois de pousser des cris de soulagement ou bien permettre aux confusionnistes qui pullulent dans le mouvement prolétarien d’écrire des thèses sur la „reprise” ; il n’en restera pas moins vrai que l’expansion de la technique ne trouvera plus de base au sein du régime capitaliste et que, du fait de la puissance acquise désormais par la contre-révolution et l’écrasement du prolétariat, seule la guerre pourra opérer une destruction volcanique de la production et des instruments productifs, ouvrant à nouveau l’ère des attaques révolutionnaires du prolétariat, seule classe pouvant instaurer la société communiste appelée par l’évolution économique et historique comme la seule forme possible d’existence sociale. Les influences ennemies qui ont détruit la seule force historique capable d’agir actuellement ont privé l’humanité toute entière de son centre vital. En France, comme dans tous les autres pays, la crise économique jette dans un bouleversement sans issue toutes les masses opprimées par le capitalisme.
2. – LA SIGNIFICATION DU 6 FÉVRIER
Les événements du 6 février permettent fréquemment de présenter les gouvernements radicaux comme des expressions de la petite et moyenne bourgeoisie, des „remparts de la République et de la démocratie” contre lesquels est déchaînée une attaque du grand capitalisme et du fascisme. Sur la base de cette interprétation erronée, le parti socialiste appuie les gouvernements radicaux menacés par la „réaction”, et des gens qui se prétendent communistes leur demandent des mesures capables de repousser l’attaque fasciste du capitalisme. La social-démocratie affirmera qu’un gouvernement démocratique sera la condition même pour maintenir les conquêtes ouvrières. En outre, elle ne manquera pas de prendre les expériences d’Italie, d’Allemagne et d’Autriche pour prouver qu’il faut agir immédiatement dans ce sens. D’autre part, centristes et oppositionnels de toutes nuances exigeront des mesures énergiques du gouvernement radical au pouvoir, ainsi que de leurs acolytes socialistes, afin de les mettre „au pied du mur” et penseront avoir déterminé ainsi un mouvement de progression de la lutte prolétarienne. En effet, selon leur raisonnement, radicaux et socialistes ne pouvant que se montrer incapables de repousser le fascisme, après le démasquement de ces derniers, le prolétariat n’aurait plus qu’à faire son entrée triomphale en scène pour réaliser ses buts spécifiques.
Les événements qui sont à la base des appréciations que nous critiquons se rapportent évidemment à une analyse absolument fausse du sens des élections de mai 1932. Il paraîtrait que ces élections ont porté au pouvoir un parti qui représente les intérêts des petits paysans, de la petite-bourgeoisie, c’est-à-dire de couches sociales foncièrement opposées au grand capitalisme et dont la défense ne peut être assurée que par l’action victorieuse du prolétariat. Avec une telle conception, il est facile d’affirmer que seule une perspective et une tactique qui s’inspirent de ces „conditions réelles” permettront graduellement la liquidation des radicaux, des socialistes, et feront apparaître les communistes comme les seuls capables de sauvegarder les intérêts communs de la petite-bourgeoisie et du prolétariat.
Mais une brève analyse de l’œuvre des gouvernements de „gauche” entre juin 1932 et janvier 1934 réduit à néant cette position. Les gouvernements Herriot, Boncourt, Daladier, Sarraut et Chautemps, n’ont jamais sacrifié (tant au point de vue agraire, industriel et financier) les intérêts du grand capitalisme au profit de la petite-bourgeoisie. Que cela soit la conversion des rentes, la politique des contingentements, l’intervention de l’État sur les marchés agricoles, le renflouement des entreprises industrielles et bancaires, la participation de l’État aux Compagnies de Chemins de fer, toujours c’est l’intérêt du grand capitalisme qui a prédominé. A ce propos, Herriot inaugurant l’ère des gouvernements radicaux en 1932 répondait aux propositions socialistes de Huygens qu’il ne voulait pas répéter l’expérience de 1925, c’est-à-dire se heurter à l’offensive du „mur d’argent”. Malgré cela, les socialistes pratiquèrent leur politique de soutien, donnant ainsi une majorité parlementaire aux différents gouvernements de „gauche”.
Par conséquent, il est clair que la base petite bourgeoise du parti radical accédant au gouvernement ne signifie pas qu’il puisse être un bastion de défense contre le capitalisme financier. Et cela non seulement en considération de la politique qu’il applique, politique qui va à l’encontre des intérêts des petits paysans, mais aussi parce qu’il faudrait nécessairement admettre que les classes moyennes en France puissent jouer un rôle historique autre qu’en Italie, en Allemagne, où l’on représente le fascisme comme un mouvement des classes moyennes. En troisième lieu, cela signifierait donner aux élections qui entraînèrent la victoire des radicaux une signification que les consultations électorales n’ont jamais eu en régime capitaliste, c’est-à-dire admettre qu’elles puissent déterminer une évolution de la société vers des positions favorables aux classes opprimées alors qu’elles ne sont qu’une forme de liaison du capitalisme avec l’ensemble de sa société.
Le marxiste ne déduit pas ses positions politiques, sa tactique, de la base sociale des partis qui agissent dans la société, mais en fonction du rôle qu’ont des forces sociales déterminées, des partis. Le facteur électoral est considéré par lui comme l’expression d’un rapport de forces en présence, donc de classes. En l’occurrence, en 1932, puisqu’il n’y eut pas une victoire communiste mais la victoire du bloc des gauches, cette dernière devra être considérée comme expression de la meilleure forme de domination capitaliste, à un moment déterminé de son évolution, et nullement comme une position des classes moyennes favorable au prolétariat. La victoire des „gauches” se rattache, en dernière analyse, à un phénomène qui s’est d’ailleurs vérifié dans d’autres pays. Lorsque la crise économique atteignit le point final de la contingence favorable et que débuta la crise, la bourgeoisie se replia rapidement sur son aile gauche afin d’empêcher un regroupement immédiat des masses prolétariennes autour de leurs organisations de classe. Faire croire aux masses ouvrières qu’elles seront défendues au parlement par les gouvernements de gauche, tel est alors le but du capitalisme. Mais quand l’approfondissement de la crise s’accompagne d’une désagrégation du front prolétarien où le réformisme triomphe en mettant les grèves hors la loi, alors triomphe le capitalisme et l’heure a sonné de balayer les gouvernements de gauche ayant réalisé leur fonction.
C’est donc exclusivement sur la base de la lutte des deux classes fondamentales de la société : le capitalisme et le prolétariat, qu’il sera possible de comprendre la victoire du bloc des gauches en mai 1932 et non en fonction d’une politique soi-disant indépendante des classes moyennes. Il faudra donc considérer les gouvernements radicaux comme des formes de domination capitaliste, apparaissant pour briser les possibilités qui pourraient exister pour une attaque indépendante de la classe ouvrière.
* * *
Le 6 février doit être examiné non en fonction du caractère violent que revêtirent les manifestations, mais en fonction de la lutte entre prolétariat et bourgeoisie. Il ne suffit pas de citer les chocs sanglants de la place de la Concorde pour pouvoir affirmer qu’il existe une opposition fondamentale entre la droite et la gauche bourgeoise. Que l’on tienne seulement compte du fait qu’entre Hitler et Röhm n’existait aucune opposition fondamentale et pourtant on connaît les conséquences du 30 juin. Par ailleurs, la meilleure confirmation de notre opinion est le vote de trêve au gouvernement national issu de „l’émeute” par l’ensemble des radicaux.
Les manifestations violentes du 6 février sont des symptômes du climat historique actuel. Si jadis le roulement entre la droite et la gauche se faisait parlementairement, aujourd’hui cela requiert des manifestations violentes qui découlent du déclin du capitalisme et, en fin de compte, de son désir de manœuvrer le prolétariat, de le pousser en dehors de ses organismes et loin de ses revendications de classe, pour l’enrôler pour la guerre de demain.
La conversion du capitalisme français vers la droite découlait des nouvelles situations et particulièrement de la nécessité de passer à une attaque générale contre les conditions de vie des masses travailleuses. Dans des époques révolutionnaires, lorsque le prolétariat marche à l’assaut du pouvoir, ce sont les formations de gauche et d’extrême-gauche bourgeoises qui sont les plus qualifiées pour défendre le régime capitaliste. Par contre, lorsque cette attaque révolutionnaire n’est plus l’axe de toute l’évolution sociale, le capitalisme opère une conversion à droite, moyen le plus efficace pour préparer la nouvelle guerre. Le passage à un gouvernement de droite correspond donc à une nécessité absolue pour le capitalisme qui verra à ce moment sa gauche occuper des positions aptes à empêcher l’intervention du prolétariat pouvant entraver cette évolution du capitalisme.
La première édition du gouvernement Daladier voulait réaliser l’Union Nationale autour du parti radical. Ce qui prouve bien que droite et gauche ne sont pas irréductiblement opposées. S’il n’y a pas réussi, cela tient aux caractères particuliers de l’époque impérialiste, à la nature contradictoire de toutes les forces qui surgissent de la société capitaliste. Ces remous contradictoires ne s’expriment pas seulement dans l’opposition des classes fondamentales de la société, mais comprennent les formations qui s’agitent au sein de la classe capitaliste elle-même. Marx, contre Lassalle, avait déjà mis en évidence cette donnée de fait et c’est au centrisme que revient le mérite d’avoir ridiculisé, par la formule „classe contre classe”, une des positions centrales du marxisme. Celui-ci n’identifie pas uniformément toutes les expressions d’une société ou d’une classe, dont la loi est la contradiction permanente entre ses composants. Le marxisme recherche plutôt quelles contradictions pourront déterminer le choc révolutionnaire pouvant engendrer la nouvelle société. Et ici il faut immédiatement dire que, seule, l’opposition entre capitalisme et prolétariat peut féconder des mouvements révolutionnaires. Le parti du prolétariat, loin de voiler les contradictions qui existent au sein même de la bourgeoisie, les mettra en évidence afin d’empêcher la classe ouvrière de rechercher l’appui d’une formation bourgeoise, car toutes les luttes internes du capitalisme sont inévitablement appelées à se résoudre en faveur de la bourgeoisie.
Quant aux classes moyennes, il faut que le prolétariat ait réalisé sa victoire insurrectionnelle, détruit le mécanisme de domination de la bourgeoisie, pour qu’elles se déterminent à appuyer l’œuvre du prolétariat. Sans l’intervention du prolétariat, la société bourgeoise ne peut que se mouvoir dans une direction favorable aux intérêts du grand capitalisme.
Tenant compte des considérations émises, il est possible de comprendre que le 6 février fut une partie entre deux forces sociales qui, tout en étant opposées entre elles, n’avaient pourtant qu’un seul but : défendre le régime capitaliste.
Le prolétariat n’avait aucun choix à faire ce jour-là entre les deux partenaires en présence. Il devait se regrouper autour de ses positions de classe pour permettre le développement immédiat de ses luttes.
Actuellement, l’on ergote beaucoup sur les intentions de Daladier ou de Frot lors des événements du 6 février. Mais, pour les marxistes, les idées politiques n’ont aucune force propre ; elles relèvent des classes qu’elles expriment. Même si les premières propositions de Frot, le 7 février au matin, avaient été adoptées et que le Cabinet Daladier était resté au pouvoir, il est certain que très rapidement – Frot ou Blum ne pouvant faire appel à la révolution prolétarienne qui aurait été le seul moyen effectif d’empêcher la réalisation des plans du capitalisme – l’Union Nationale se serait quand même constituée.
Lors des événements du 6 février, le parti du prolétariat, au lieu de pousser les ouvriers à opter entre les différents clans bourgeois, tactique qui a conduit à la victoire du fascisme en Allemagne, aurait du démontrer que la situation ne se déroulait pas autour du dilemme Tardieu-Frot, Daladier, mais que la lutte entre ces derniers représentait le paravent derrière lequel se dessinait l’attaque générale du capitalisme contre la classe ouvrière, contre ses organisations de classe, pour la préparation des conditions concrètes de la guerre de demain.
LA PERSPECTIVE DU FASCISME EN FRANCE
La conception de la perspective politique, prise dans sa signification de principe, se relie directement avec les positions qui sont appliquées dans une période déterminée.
Envisagée ainsi, elle n’a rien à voir avec les „prophéties” sur l’évolution des événements mais devient un facteur de tout premier ordre dans la lutte politique. En règle générale, les marxistes peuvent présager de l’avenir, dans la mesure où ils rendent le prolétariat capable d’influencer les événements dans un sens favorable à l’éclosion de la révolution.
Il ne s’agit donc pas, pour ce qui est de la France, d’établir une „prophétie” sur l’arrivée du fascisme au pouvoir, mais d’établir les bases de la concentration ouvrière, les revendications et moyens de lutte, pouvant réaliser le front le plus large et le plus compact des masses prolétariennes devant l’attaque capitaliste.
L’impérialisme français, comme nous l’avons déjà indiqué, a pu, grâce à ses caractéristiques, mieux résister que d’autres pays aux coups de la crise économique. L’Allemagne, l’Italie, l’Autriche, où le fascisme a pu vaincre, ne se trouvaient pas dans une pareille situation. Le manque de débouchés et de soupape coloniale mettait ces impérialismes devant la nécessité de résoudre, à l’intérieur exclusif de leurs frontières, les problèmes issus de la crise. Par là, ils devaient arriver inévitablement à l’étranglement violent de toute organisation ouvrière, à l’imposition violente de conditions de vie dégradantes aux masses travailleuses. Par surcroît, ces pays avaient aussi connu, dans l’après-guerre, des mouvements insurrectionnels qui avaient donné aux prolétaires une expérience révolutionnaire ; ces derniers auraient donc pu trouver dans leurs défaites un terrain propice à la construction du parti de la révolution. Par contre, en France, le prolétariat n’a pas traversé après la guerre de grandes épreuves. La scission de Tours n’a pas été suffisante pour jeter les bases d’un parti révolutionnaire pouvant faire converger les phénomènes de la crise économique vers le déclenchement de l’insurrection.
Tenant compte de ces considérations, il en résulte que la perspective du fascisme menaçant, au lieu de représenter une condition favorable à la lutte prolétarienne, peut devenir un élément de confusion en déterminant les ouvriers à la lutte pour empêcher les meetings d’Herriot, Taittinger, De la Roque, Daudet, mais les immobilisant quand il s’agit de construire un front de lutte face à l’attaque du gouvernement de Doumergue contre les salaires, attaque inaugurée par les pleins pouvoirs, les réductions aux fonctionnaires, la réforme fiscale. En outre, une perspective erronée du danger fasciste peut conduire à négliger les formations bourgeoises non fascistes qui, en Italie, en Allemagne, eurent une grande importance en tant que freins de la lutte ouvrière et qui, en France, peuvent avoir une importance encore supérieure et représenter la forme gouvernementale de domination de la bourgeoisie.
En dehors de ces considérations qui se rattachent encore à des éléments incertains de l’évolution politique, il faut établir les positions politiques qui découleraient d’une perspective de menace fasciste. Si cette perspective s’établissait en regard des données mêmes de la situation, il est évident qu’il faudrait arriver à la conclusion que le prolétariat, qui est la seule force capable d’arrêter l’évolution organique du capitalisme vers une nouvelle forme sociale sans laquelle il ne pourrait survivre, ne peut le faire qu’en marchant à la révolution. Cela revient à poser le dilemme : perspective fasciste ou triomphe de la révolution communiste, ce qui signifie que les révolutionnaires ne pourraient faire appel qu’à la classe ouvrière et à ses luttes spécifiques pour faire triompher le terme de ce dilemme historique qui leur est favorable.
Mais actuellement, en France, ceux qui hurlent au danger fasciste posent, au lieu du dilemme : capitalisme/prolétariat, ou bien dictature capitaliste / dictature prolétarienne, le dilemme suivant : fascisme ou anti-fascisme. À ce sujet, une des conditions pour la réalisation du front unique „antifasciste” imposée par les socialistes (sous l’instigation du gauchiste Zyromsky) et acceptée par les centristes est précisément l’abandon des grèves en tant qu’instruments essentiels des luttes ouvrières.
La dissociation entre fascisme et capitalisme inspire cette politique qui mise sur la perspective imminente du fascisme : ceux qui se basent sur elle substituent généralement la lutte pour la défense de la république démocratique bourgeoise à la lutte du prolétariat pour sa dictature prolétarienne, transforment la lutte ouvrière contre l’État capitaliste en appels pour obtenir le désarmement des organisations fascistes, rejettent les grèves pour la défense des intérêts prolétariens et créent des États Généraux pour la défense de „tous”, substituent le bloc antifasciste à l’action indépendante du prolétariat, en un mot poussent à la dissolution totale du prolétariat au sein de la société bourgeoise. Et ainsi, dans l’éventualité qui nous parait fort probante que la situation en France évolue vers une réforme de l’État qui, sans supprimer les partis et les syndicats, arriverait à isoler le prolétariat révolutionnaire et à le rendre inoffensif, la dissociation entre fascisme et capitalisme aura servi, malgré tous les cris sur la menace fasciste, à faire épouser par le prolétariat la cause de la bourgeoisie et le plan sur lequel s’effectuera le rassemblement des masses pour la guerre de demain.
De toute façon, les situations qui ont succédé au 6 février ne confirment pas l’éventualité d’une menace fasciste en France. En effet, à l’opposé de ce qui s’est passé en Italie et en Allemagne, les bandes fascistes n’apparaissent pas pour détruire les organisations ouvrières et se donner une base de masse, mais ce sont les forces armées de l’État qui interviennent pour briser les manifestations ouvrières dirigées contre les partis de droite ou, comme celle des fonctionnaires devant l’Hôtel de Ville de Paris, pour la défense de leurs conditions d’existence.
En définitive, la situation en France va nous permettre de vérifier une position de principe que les événements actuels ne permettent pas encore d’énoncer d’une façon catégorique, à savoir si un capitalisme pourvu d’un empire colonial peut, sans recourir au fascisme, maintenir son régime au travers de la démocratie des pleins pouvoirs remplaçant la démocratie parlementaire. Mais même si notre appréciation était erronée, il n’en reste pas moins vrai que la dissociation entre capitalisme et fascisme, faite au nom de la menace fasciste imminente, le bloc inter-classes de l’antifascisme ne servirait que les intérêts du capitalisme et assurerait la réussite de ses plans, en cas où le capitalisme passerait réellement à l’anéantissement des organisations ouvrières en vue de la guerre.
La théorie marxiste sur la division de la société en classes et sur la mission révolutionnaire échue à la classe prolétarienne n’est pas un simple bavardage, mais une conception qui aboutit à cette conclusion de principe : dans n’importe quelle situation, le seul programme offensif ou défensif autour duquel peuvent se regrouper les masses est le programme communiste. Aucun prétexte valable, aucune suggestion passagère ne devraient donc permettre aux ouvriers, et à plus forte raison à leur parti, de défendre des revendications qui leur sont étrangères ou à réviser favorablement leur appréciation sur ceux qui ont trahi. Ici, comme ailleurs, les analogies avec les attitudes passées de Marx-Engels-Lénine, entre leurs énonciations politiques et celles qui ont cours aujourd’hui, auront une utilité et resteront fidèles à l’enseignement de nos maîtres, à la seule condition de prouver qu’existe un parallèle entre les situations et le rôle des forces sociales de leur époque et de la nôtre. Nous posons le problème ainsi, afin de réagir contre le procédé répugnant qui consiste à prendre éternellement l’expérience russe et particulièrement l’affaire Kornilov pour la compréhension des événements de la France. Il faut bien se rendre compte qu’une opposition radicale existe non seulement entre ces deux situations, l’une extrêmement révolutionnaire et l’autre profondément réactionnaire, entre les positions du prolétariat français et russe, mais également entre les deux termes de la comparaison qui sont différents. D’une part, nous avons en Russie un capitalisme faisant ses premiers pas, d’autre part en France un capitalisme possédant une expérience qui s’échelonne sur plus d’un siècle de luttes ouvrières. En outre, cette analogie entre septembre 1917 en Russie et la situation actuelle est d’autant plus repoussante qu’elle est précisément effectuée pour justifier une modification des positions de classe du prolétariat que l’on veut introduire. En particulier, malgré les événements de l’après-guerre (tous postérieurs à l’affaire Kornilov), le prolétariat devrait opérer un tournant de 180° et considérer comme des alliés éventuels les traîtres qui apparurent dans l’histoire comme seule force capable de sauver le capitalisme en 1919-1921, ceux qui participèrent aux massacres du prolétariat révolutionnaire. La compréhension des événements en France doit plutôt prendre pour termes d’un parallèle les expériences faites par les prolétaires des autres pays, après la guerre, spécialement en Italie et en Allemagne. Il est évident que les expériences vécues par ces différents pays ne feront que corroborer les positions de tactique que nous avons indiquées ; et ces données synthétisées avec nos conceptions de principe constitueront un bloc homogène qui ne pourra être une copie des positions de nos maîtres. Les situations actuelles, loin d’être une pâle copie des situations passées, sont plutôt des points terminaux dans la progression historique des événements, des périodes où un bilan s’est déjà effectué sur la chair des ouvriers du monde entier. Par là même il est impossible que les traîtres qui, hier, massacrèrent les travailleurs, puissent être présentés par les communistes aux masses prolétariennes comme leurs défenseurs, même si en échange des services rendus par eux au capitalisme ils ne recevaient que des coups à la place de la considération à laquelle ils estiment avoir droit.
Nous voulons maintenant examiner si le prolétariat possède vraiment une fonction de classe révolutionnaire dans toutes les situations, ou si son apparition violente sur l’arène sociale est le produit de certaines contingences historiques. Pour prouver qu’il reste la seule partie vitale de la société actuelle, il suffit d’analyser sommairement les spasmes inextricables qui caractérisent aujourd’hui la société capitaliste. Elle peut avoir brisé les attaques révolutionnaires du prolétariat (y compris en Russie), mais elle ne parviendra pas pour cela à apporter une solution aux problèmes de sa crise économique. Et le déclenchement de la guerre reste sa seule solution possible. Cependant, il faut à nouveau définir le programme du prolétariat lorsque les situations ne permettent plus de poser à l’ordre du jour le problème capital de la conquête du pouvoir. Ainsi en est-il en France où le capitalisme ne peut se maintenir au pouvoir qu’en menaçant toutes les positions conquises par le prolétariat, non pour s’incruster dans la société capitaliste mais pour en faire des marches ascendantes de sa lutte vers la révolution. La défense des positions conquises par le prolétariat est le terrain où doit s’opérer la concentration de la classe ouvrière. Il va de soi que leur défense n’est, en définitive, possible qu’à la condition de mettre rapidement le problème du pouvoir au premier plan de la lutte : la persistance du capitalisme nécessitant aujourd’hui la disparition de tous les anachronismes, telles les conquêtes ouvrières, et ne pouvant tolérer leur défense acharnée.
Il s’agit donc d’effectuer une adaptation dans le programme immédiat de lutte du prolétariat qui, ne pouvant pas poser le problème du pouvoir, se regroupera pour la défense de ses revendications partielles. Cette adaptation ne fera que correspondre aux modifications qui se sont vérifiées dans le degré des possibilités révolutionnaires contenues par les situations et, encore une fois, le développement des possibilités de lutte de la classe ouvrière ne sera possible qu’à la condition du maintien intégral de sa position de classe indépendante. D’autre part, les expériences d’Allemagne et d’Autriche montrent que les forces socialistes et centristes altèrent le programme de classe du prolétariat et ne font que favoriser l’attaque du capitalisme et du fascisme. Enfin le régime démocratique n’est pas une entité abstraite rattachée aux intérêts des travailleurs : il correspond à une phase donnée de l’évolution de la société bourgeoise. Au lieu d’être une position du prolétariat, il est un instrument dont se servira la bourgeoisie pour dévoyer la lutte pour le socialisme (le réformisme l’a prouvé admirablement) On ne peut donc faire servir ce régime contre sa propre nature, ses propres buts, pour en faire un instrument de la révolution. Même dans la phase actuelle où le capitalisme est obligé d’en modifier substantiellement le fonctionnement (pleins pouvoirs) ou bien de l’anéantir, le régime démocratique n’acquiert pas une signification prolétarienne. Bien au contraire, la défense d’une pareille institution, condamnée historiquement, ne peut conduire les ouvriers qu’à rallier des forces révolues, alors qu’eux représentent la force de l’avenir appelée à détruire à jamais le mensonge de la démocratie, à faire disparaître les classes et à favoriser l’épanouissement total de la technique productive qui, avec le développement de la société communiste, fera disparaître la loi du nombre et ses multiples tromperies, loi qui n’a de fondement ni dans la vie sociale, ni dans les phénomènes de la nature.
Pour conclure, nous ajouterons encore que pour ce qui est du tournant de la bourgeoisie vers ses formations de gauche, ainsi que des concessions qu’elle effectue pour éviter le déclenchement de l’attaque prolétarienne, il est certain que le capitalisme ne recourra aucunement à des manœuvres démocratiques dès que le prolétariat aura abandonné ses revendications spécifiques pour adopter comme programme la défense de l’État démocratique. A ce sujet, il est facile de constater que les gouvernements les plus réactionnaires en France (comme dans les autres pays) ont surgi de parlements de gauche. Cela signifie que lorsque le prolétariat s’oriente vers une modification de l’État existant et non plus vers sa destruction, au lieu d’assister à sa modification à l’avantage de ses luttes, il verra cet État prendre sa forme réactionnaire et Poincaré d’abord, Doumergue actuellement, bénéficieront des majorités de gauche.
Le terrain où s’établit donc le système défensif du prolétariat reste celui où il agit en tant que classe ; ce terrain est limité dans la contingence défavorable, évolue et atteint des proportions allant jusqu’à la lutte pour le pouvoir dans d’autres situations, tel est le programme du prolétariat dans une période où le capitalisme ne peut rester à la tête de la société qu’à la condition de priver le prolétariat des conquêtes obtenues par lui.
En tout cas, toute dénaturation du programme du prolétariat ne peut qu’étouffer l’avant-garde révolutionnaire et permettre la victoire de l’ennemi et le déclenchement de la guerre.
LE FRONT UNIQUE
Il est à remarquer que la simplicité des conceptions ne signifie par leur clarté. Ainsi en est-il de l’idée très simple qui prétend que l’unité ouvrière est la condition sine qua non pour battre l’ennemi et qui devient en réalité un moyen d’anéantir les capacités de lutte du prolétariat, comme l’expérience de l’après-guerre le prouve surabondamment. A l’encontre de tous ces „ouvriéristes” qui bavardent sur l’unité ouvrière, Marx et Lénine nous ont appris que l’essence de la doctrine révolutionnaire consiste à envisager la politique du prolétariat non comme un produit automatique surgissant des besoins de résistance des ouvriers contre l’exploitation capitaliste, mais comme le résultat d’une théorie qui donne aux exploités une conscience des buts qu’ils doivent atteindre et des moyens qu’ils devront mettre en œuvre à ces fins. Par conséquent, les expériences de l’Allemagne par exemple, au lieu de nous apprendre que le prolétariat a été battu „parce que divisé”, doivent nous pousser à effectuer une analyse profonde de la politique qui fut appliquée dans ce pays, afin de rechercher sur quelles bases, avec quelles autres notions et forces politiques le prolétariat aurait pu vaincre. Il faut donc établir la fonction des forces sociales qui, au sein du prolétariat allemand et international, ont agi pour sa défaite et projeter les notions qui permettront dans la suite de construire l’organisme que la classe prolétarienne devra se donner pour arriver à la victoire.
Le front unique ne devra donc pas être accepté par les communistes comme la panacée universelle pour tous les maux. Lorsqu’il s’établit sur des notions politiques favorables au capitalisme, loin de représenter une position favorable, il ne pourra être que la consécration d’une politique d’erreurs, de confusion, de trahison, effectuée grâce à l’enthousiasme des prolétaires autour d’une entente entre communistes et socialistes. Il ne pourra être dans ces conditions qu’un appui puissant aux forces contre-révolutionnaires et les courants communistes, au lieu de trouver dans le front unique un terrain favorable au déclenchement de luttes révolutionnaires, seront repoussés brutalement par les ouvriers emballés par l’idée de l’unité et convaincus qu’une critique envers elle ne peut être tolérée. Léon Blum et Thorez pourront même, au nom de l’unité, faire matraquer par les ouvriers l’avant-garde révolutionnaire au grand profit de l’ennemi qui ne pourra qu’être avantagé par un front unique réalisé sur une base politique contre-révolutionnaire. Nous estimons qu’une condition de beaucoup supérieure pour la défensive ouvrière est le maintien de la séparation entre communistes et socialistes, car ainsi l’esprit critique des ouvriers ne sera nullement anéanti par l’illusion de l’unité. D’autre part, l’avant-garde se trouvera dans des conditions moins mauvaises pour montrer aux prolétaires le chemin politique qu’ils devront emprunter.
Le front unique est revendiqué par les communistes en tant que moyen de concentration des masses autour d’objectifs précis de lutte, de moyens d’action appropriés, mais seulement au sein d’organisations capables d’embrasser les masses, ses objectifs, ses moyens d’action. Il est certain qu’objectifs et moyens de lutte (défense des salaires, par exemple, et grèves revendicatives) dépassent les divisions qui existent au sein du prolétariat, et en même temps qu’ils obligent les traîtres à se démasquer, permettent de réaliser l’unité d’action entre tous les ouvriers. Par contre, le front unique inter-partis ne peut se réaliser qu’à la condition (la France le prouve aujourd’hui très clairement) que les communistes abandonnent leurs revendications fondamentales et historiques. A tous ces charlatans qui prétendent que le Front Unique inter-parti est possible sans des renonciations principielles des communistes et qui apportent à l’appui de leur thèse des exemples de bloc où fut stipulé le respect des positions particulières des communistes, on ne peut qu’opposer la conception élémentaire du marxisme qui montre qu’un bloc qui comprend deux classes antagonistes comporte inévitablement la dissolution de l’une dans l’autre, malgré et contre toutes les stipulations. La social-démocratie, agent de la bourgeoisie, ne restera pas fidèle à sa nature seulement dans des phases particulières de l’évolution historique, mais à chaque instant de la vie de la société capitaliste. S’unir avec elle est donc livrer le prolétariat au capitalisme.
Après les défaites de l’immédiat après-guerre, le front unique des masses qui s’était réalisé autour de l’Internationale Communiste fut brisé : les conditions mêmes ne mettant plus à l’ordre du jour la lutte immédiate pour la prise du pouvoir, unique condition réelle pour l’établissement d’un front unique autour du parti communiste qui, seul, lutte contre toutes les formations politiques ennemies et pour la révolution prolétarienne. Mais quand apparaissent des situations réactionnaires et que ne se pose momentanément plus le problème du pouvoir, les mots d’ordre du prolétariat se restreignent obligatoirement d’un point de vue quantitatif, sans toutefois abandonner leur caractère de classe. Sous aucun prétexte le prolétariat ne peut avoir intérêt à soutenir dans une pareille période des positions revenant à choisir la forme de domination la moins mauvaise du capitalisme, car sous prétexte de se retrancher il se lierait à la défense du régime démocratique, c’est-à-dire se livrerait désarmé à son ennemi. La lutte de la classe ouvrière doit se baser sur les revendications partielles des prolétaires, sur les organisations qui peuvent mobiliser les masses autour d’elles, les syndicats fondés au prix de luttes sanglantes.
La période actuelle, envisagée comme moment de l’époque des guerres et des révolutions, montre que le capitalisme ne peut rester au pouvoir sans porter atteinte aux conditions de vie des ouvriers. Inévitablement, la défense des revendications partielles doit donc poser à nouveau le problème du pouvoir, de l’insurrection, dirigée par le parti du prolétariat, revendiquant comme seule forme de gouvernement pouvant être défendue par les travailleurs : la dictature du prolétariat.
Dans des situations révolutionnaires, les ouvriers parviennent très facilement à se libérer des influences idéologiques de l’ennemi parce que les socialistes seront forcés de prendre les armes contre le prolétariat révolutionnaire. Par contre, dans des situations réactionnaires, la social-démocratie peut faire semblant de défendre les revendications immédiates des masses et ainsi garder la direction des syndicats. La propagande et les illusions que jetteront alors les socialistes ne seront donc pas l’expression de leurs capacités ou de l’inhabilité des communistes à les dénoncer, mais des produits directs de la situation défavorable et de la force de l’ennemi.
En somme, libérer les masses de l’influence socialiste, c’est préparer les nouvelles situations, c’est déterminer des conditions favorables pour la lutte des masses, c’est briser l’attaque du capitalisme et, enfin, réaliser le succès de la lutte pour les revendications partielles, succès qui pourrait provoquer un choc vers la prise du pouvoir.
Le front unique inter-partis qui vient de s’établir en France a été possible parce que les deux conditions socialistes ont été acceptées par les centristes :
1° Défense des institutions démocratiques ;
2° Abandon des „mouvements grévistes” dans la lutte contre les pleins pouvoirs.
Il ressort clairement que, tant au point de vue de la lutte, des principes, aussi bien qu’au sujet des problèmes posés par la situation, le front unique se réalise ici par l’abandon des positions de classe du prolétariat qui substitue le programme de la défense de l’État démocratique à la lutte pour la dictature du prolétariat, qui substitue à la grève l’arme spécifique pour la défense de ses intérêts la campagne pour „imposer” au parlement la législation „antifasciste”. Ce front unique représente une tentative de dissolution de la classe ouvrière au sein du capitalisme : l’appuyer c’est trahir le prolétariat. Il faut le dénoncer impitoyablement et mettre en garde les faibles énergies du prolétariat français afin de tenter de les préserver pour les luttes de demain.
Il est faux de croire que l’unité de lutte découle du front unique. Au contraire, elle peut en être l’opposé. Après les événements du 6 février, les ouvriers de toutes tendances se sont rencontrés spontanément et les épisodes d’unité d’action purent se produire parce que n’intervinrent pas les forces qui agissent au sein de la classe ouvrière au profit de l’ennemi (socialistes, centristes). Cependant, il est évident que la victoire ouvrière ne peut résulter que d’une concentration des résistances locales. A cette fin, il faut établir une base où l’on puisse asseoir les luttes prolétariennes se déroulant sur une plus vaste échelle. Prendre pour base le front unique du type de celui qui vient de se réaliser, sans tenir compte de la nature de classe des objectifs, c’est, en définitive, étouffer toute résistance locale et générale de la classe prolétarienne.
Avec la confusion qui existe aujourd’hui en France, la défense des positions prolétariennes devient extrêmement difficile. Mais s’il existe une seule chance de salut pour le prolétariat français, elle réside dans une opposition acharnée au front unique qui vient de se réaliser et le rejet de tous les fronts uniques de ce genre. Les communistes soutiendront, par contre, des positions de classe, et autour d’elles proclameront la nécessité de réaliser le front unique.
L’AUTO-DÉFENSE OUVRIÈRE
En rapport avec la dissociation établie entre le fascisme et le capitalisme, se situe la conception qui considère possible l’armement du prolétariat, sans la destruction parallèle de l’appareil étatique de la bourgeoisie et de sa domination politique et économique. D’autre part, les protagonistes de cette position font appel à des forces nettement capitalistes et contre-révolutionnaires (non seulement la social-démocratie, mais aussi les radicaux-socialistes) pour réaliser la défense armée du prolétariat. Une telle erreur de principe ne peut conduire qu’aux conséquences suivantes : si la classe ouvrière prenait les armes spontanément, elle en livrerait immédiatement le contrôle à ses ennemis, ou bien si le prolétariat ne parvenait pas à réagir immédiatement aux attaques armées du capitalisme, on lui ferait croire que ses ennemis mortels peuvent assumer sa défense armée.
Plus que dans tout autre domaine, la défense armée exige une discipline, un contrôle rigoureux, une organisation autonome, le secret organisatoire, le refus de toute transaction ou compromis. En outre, il est archifaux de croire que l’on puisse, en régime capitaliste, construire un appareil militaire qui, techniquement et au point de vue de l’organisation, soit en mesure d’affronter l’appareil militaire et policier du capitalisme. D’ailleurs, la vision de deux armées qui se heurteraient, sur le terrain social, dans des conditions semblables à celles connues par deux armées militaires, n’a rien à voir avec la conception du marxisme et du communisme sur la lutte des classes. La perspective révolutionnaire est tout autre : les forces armées de la bourgeoisie se désagrègeront au cours des situations révolutionnaires au moment même où s’ébauchera l’armée prolétarienne. Et le choc insurrectionnel vérifiera l’incapacité de l’ennemi à employer ses forces militaires, ou du moins la majeure partie d’entre elles, permettant ainsi au prolétariat de fonder son État prolétarien, condition nécessaire pour créer une armée révolutionnaire. L’armement du prolétariat est donc consécutif à la victoire prolétarienne et est inconcevable sans la possession de l’appareil d’État.
En France, aussi bien que ce fut le cas en Italie, en Allemagne, l’heure de la défense armée du prolétariat sonne lorsque l’initiative des armes ne provient pas du prolétariat mais de la bourgeoisie. Intervertir les initiatives est seulement possible à la condition de transformer la situation réactionnaire actuelle en une situation révolutionnaire. C’est tromper les masses que d’affirmer qu’une telle transformation soit possible sur le terrain militaire indépendamment des autres fronts de la lutte prolétarienne. C’est poser la première condition pour la défense des masses que d’affirmer que la capacité militaire de la classe ouvrière représente le point final de la lutte et que quand le prolétariat français ne sait pas défendre ses revendications les plus minimes, ses salaires, il est par là même incapable de s’opposer, par la force des armes, au capitalisme.
La reconstruction de la classe ouvrière, désarticulée par la bourgeoisie, ne peut s’effectuer sur le terrain politique que par la reconstruction de son parti de classe, sur le terrain économique que par la grève générale défensive, contre les réductions des salaires et contre les atteintes aux conquêtes ouvrières. La fraction de gauche doit proposer un ensemble de mots d’ordre pour la réalisation des batailles partielles et pour la grève générale en vue de la défense des revendications immédiates. Au lieu de permettre à la bourgeoisie d’attaquer des institutions prolétariennes se montrant incapables de défendre les salaires ouvriers, il faut tout d’abord redonner à ces institutions la capacité d’arrêter l’offensive de l’ennemi. Seulement ainsi il sera possible de provoquer parmi les prolétaires un attachement solide à leurs institutions. En outre, au lieu de permettre à l’ennemi d’attaquer zone après zone, centre après centre, une série de localités ouvrières, au travers de manifestations ou d’attaques fascistes, le prolétariat ne pourra se contenter d’organiser des contre-manifestations, mais devra pousser l’adversaire à l’attaquer sur tout le front au cours des mouvements grévistes pour la défense des intérêts de la classe ouvrière. L’enjeu de la lutte sera par là très clair et les masses ne s’effriteront pas, ne gaspilleront pas leurs énergies dans une lutte inégale en face d’un capitalisme qui peut disposer d’un puissant appareil pour désagréger les forteresses ouvrières, au travers de luttes intermittentes.
L’armement du prolétariat ne peut être qu’une revendication exclusive du parti, ne peut se réaliser pratiquement que par le développement victorieux des luttes ouvrières, ne peut aboutir qu’après la victoire révolutionnaire. Cela ne signifie pas qu’aujourd’hui, en France, où n’existent ni parti, ni fraction de gauche, où le prolétariat est absolument inexistant en face d’une puissante bourgeoisie, la défense armée du prolétariat soit impossible. De même, cette défense ne peut être renvoyée au moment où les „académiciens” idéologues du prolétariat auraient élaboré des tables programmatiques, auraient acquis une influence sur les masses, construit le parti, et se trouveraient dans la possibilité de lancer un appel à l’armement et à l’insurrection. Ce n’est pas la première fois que l’on combat par de telles sottises les militants qui s’inspirent du marxisme ; mais, malgré cela, nous ne voilerons rien et dirons tout ce que nous pensons aux ouvriers français.
Une différence de principe existe entre armement du prolétariat et défense armée. Le premier point est absolument inconcevable actuellement en France ; le deuxième est absolument possible aujourd’hui où le prolétariat, bien que devant subordonner son rôle historique à la construction d’une fraction de gauche, prémisse indispensable pour la construction du parti, n’est pas encore anéanti comme le prolétariat italien ou allemand.
Mais la défense armée ne se relie pas automatiquement au problème de l’organisation de cette défense armée. Comme nous l’avons déjà vu pour le front unique (qui peut être l’opposé de l’unité de lutte), la formule de „l’organisation de la défense armée” peut conduire directement à l’étranglement des épisodes de défense spontanée de la classe ouvrière. Logiquement, il y aurait tout avantage à pouvoir lancer le mot d’ordre de la défense armée, en indiquant en même temps l’organisme capable de pouvoir embrasser les ouvriers armés, de les organiser, d’en faire en définitive une véritable armée. Mais quand la situation politique est trouble, le lancement d’une formule simple, loin de la clarifier, jettera un nouvel élément de confusion d’autant plus nuisible qu’elle sera „simple” et portera sur la lutte militaire : la lutte armée prêtant le flanc aux pires actions de provocations et de répression de l’ennemi. Le problème ne peut pas être posé aussi simplement : il faut s’armer dès que l’ennemi nous attaque par les armes, mais devra se résoudre ainsi : quel est l’organisme pouvant construire l’organisation armée de la classe ouvrière face aux attaques du capitalisme ? Et, à ce sujet, si l’on fait entrer en ligne de compte l’idée très juste que les patrouilles de l’avant-garde ne peuvent pas suffire, il devient évidemment nécessaire de faire appel à des forces nettement contre-révolutionnaires pour réaliser concrètement un bloc capable de s’opposer à l’ennemi. Pour caractériser la confusion actuelle en France, il suffira de dire que tous les groupes communistes qui s’opposent, au nom d’une plus ou moins grande intransigeance envers les questions politiques, oublient tout à fait la nécessité de la séparation la plus radicale avec l’adversaire pour admettre sur le terrain militaire des blocs d’autant plus dangereux qu’il s’agira ici d’une lutte par les armes. Notre position de principe est que, pour affronter l’ennemi sur le terrain armé, il faut une organisation et, pour réaliser cette organisation, il n’y a que la fraction de gauche. Ce principe comporte la conclusion suivante : l’évolution même de la lutte revendicative de la classe ouvrière et ses succès poseront inévitablement le problème de la possibilité de transformer les épisodes de défense spontanée en une lutte disciplinée et contrôlée par le parti de classe du prolétariat. Ce n’est pas autrement qu’on peut poser le problème.
Même le mot d’ordre des milices syndicales doit être considéré sous l’angle de l’impossibilité d’adjoindre à l’organisation politique du prolétariat (parti), économique (syndicat), une troisième forme, celle dite militaire, c’est-à-dire d’adjoindre aux organisations syndicales de masse une organisation militaire de masse. Les communistes, en lançant le mot d’ordre des milices syndicales, ne feront qu’indiquer une orientation, au même titre qu’ils se servent de la formule du syndicat pour indiquer que le prolétariat ne peut donner une solution à ses problèmes revendicatifs que dans une nette orientation de classe. La milice syndicale, organisée sur des bases militaires, ne peut devenir une réalité qu’au moment même où le syndicat, cessant d’être un organisme de résistance, fait place aux organismes du pouvoir prolétarien. Les communistes ne peuvent nullement souhaiter que la social-démocratie dirigeant les syndicats contrôle, dans l’intérêt de la bourgeoisie, une organisation armée de masse. Ainsi, le Schutzbund autrichien a servi les intérêts du capitalisme en 1920 ; et il n’est en aucun cas prouvé que la résistance héroïque du prolétariat autrichien eût été en fonction de son existence. D’ailleurs, les ouvriers italiens ont pu opposer une résistance héroïque, sans Schutzbund, aux intrusions des fascistes pourtant pourvus d’armes très perfectionnées.
Le parti interviendra dans la défense de toutes les institutions ouvrières menacées mais ne permettra jamais à d’autres formations politiques de contrôler ou même de connaître le réseau de son organisation militaire. Même quand il participe à des tentatives spontanées de défense armée, ou à des formations embryonnaires d’organisation armée, il gardera l’indépendance de son organisation.
Les positions que nous défendons sont, au surplus, pleinement confirmées par les expériences des autres pays, Russie y comprise. Il est vrai que les jongleurs politiques qui pullulent dans le mouvement prolétarien diront qu’il faut répéter les événements qui, d’avril à octobre, portèrent le prolétariat russe au pouvoir. Mais même si cela était possible, il n’en resterait pas moins vrai que, comme en Russie, il faudrait d’abord réaliser des succès sur le terrain politique, afin de pouvoir passer ensuite à l’armement du prolétariat. En effet, c’est seulement en juin que le parti bolchevik décida de créer un bureau central de l’organisation militaire. Cette décision avait été précédée par les thèses d’avril, alors que toute la situation politique était déjà dominée par l’institution et l’action des Soviets représentant un pôle pour faire évoluer la dualité du pouvoir vers la victoire insurrectionnelle. Et l’Armée Rouge n’est nullement précédente, mais bien successive, à Octobre 1917.
LA QUESTION SYNDICALE
L’importance qu’il faut attribuer actuellement à la question syndicale en France découle de la situation qui ne pose pas momentanément le problème du pouvoir devant la classe ouvrière. De ce fait, le prolétariat ne peut se regrouper que sur la base des revendications partielles. D’autre part, le parti du prolétariat, devant cette phase de reflux qui ne lui permet pas de lutter directement pour ses revendications spécifiques (la dictature du prolétariat), ne conservera sa fonction historique qu’en rejetant toute autre solution du problème du pouvoir. Nous avons déjà démontré que lorsque le parti accepte, même sous réserves, la défense de l’État démocratique, il favorise en fait l’évolution de la société bourgeoise vers le fascisme : le capitalisme n’ayant plus besoin d’avoir recours à des concessions devant un prolétariat qui renonce à ses buts révolutionnaires. Le parti du prolétariat devra donc concentrer son attention autour des luttes revendicatives et des organismes spécifiques pour le déclenchement de ses batailles : les syndicats.
Le syndicat unique représente, évidemment, une des conditions de réussite des mouvements partiels et cela non en vertu de considérations sentimentales et psychologiques (l’unité créant une poussée enthousiaste parmi les masses), mais pour des considérations politiques. En effet, le syndicat unique permet la liaison, dans la même organisation, de l’avant-garde prolétarienne avec l’ensemble des masses, permet, de ce fait, à la partie la plus consciente de la classe d’influencer l’ensemble de celle-ci. D’autre part, puisque la lutte sociale ne dérive pas d’une assimilation par les ouvriers de données politiques communistes, mais résulte des rapports de force entre les classes : l’avant-garde prolétarienne ne pouvant accomplir son rôle qu’à la condition de se trouver reliée à la masse dans des organisations directement reliées à la lutte des classes. Pour cette raison, le syndicat représente la condition réelle pour permettre l’évolution des luttes de la classe ouvrière alors que toutes les autres formations (comité Amsterdam-Pleyel, comité de vigilance, États Généraux, Alliance Ouvrière) devront être repoussées car elles n’ont aucune base de classe et leur agitation n’est pas reliée aux revendications spécifiques de la classe ouvrière. Au surplus, alors que le syndicat possède un moyen de lutte (la grève), toutes les autres formations „unitaires” n’ont aucune possibilité d’action. Si même elles pouvaient avoir recours à la grève, certainement l’objectif de celle-ci serait conforme à la nature de ces formations, c’est-à-dire qu’il n’aurait pas trait directement aux intérêts des masses. L’avant-garde ouvrière trouvera donc uniquement dans le syndicat la possibilité d’épanouir sa fonction car elle oeuvrera dans un organisme qui, par son programme, sa tradition, la place qu’il occupe dans les situations est directement relié avec les mouvements de classe. Partout ailleurs, l’avant-garde se trouverait en dehors de son milieu spécifique et dans l’impossibilité de déterminer un déplacement du rapport des forces entre les classes favorable aux ouvriers.
Le syndicat unique constitue, par conséquent, une revendication essentielle des communistes, mais à la condition qu’il ne soit pas réalisé au travers de l’anéantissement de la fonction politique de l’avant-garde prolétarienne. La rupture de l’unité syndicale en France représente un succès important pour l’ennemi. Les communistes furent sans doute provoqués à la scission par les réformistes et le titre de „CGT Unitaire” pouvait parfaitement correspondre aux intentions de ceux qui la constituèrent. Mais il n’en reste pas moins vrai que les syndicats de la CGT, tout en ne représentant, au début, qu’une faible minorité de la masse, purent, lors de tous les mouvements, représenter l’élément définitif pour la victoire de l’ennemi. Organisations du sarrasinage permanent, les syndicats réformistes parvenaient toujours à orienter des parties plus fortes d’ouvriers en grève vers des solutions arbitrales et des compromis qui finirent par avoir raison d’une avant-garde poignardée par l’existence d’un syndicat jaune. La France a prouvé d’une façon éclatante qu’il vaut mieux, pour l’évolution progressive des luttes ouvrières, que le parti dirige des fractions communistes de minorité au sein des syndicats uniques plutôt que de diriger des syndicats, même numériquement supérieurs, quand les réformistes ont la possibilité de maintenir des organisations dissidentes. Le rétablissement de l’unité syndicale en France apparaît donc comme une revendication essentielle des communistes pour battre, avec succès, l’offensive de l’ennemi. Mais, encore une fois, cette unité n’a pas de vertu révolutionnaire propre ; si elle devait être obtenue par la dissolution de l’avant-garde ouvrière et de sa fonction, elle ne peut représenter qu’un nouvel élément de confusion et de trouble, empêchant le déclenchement des luttes ouvrières.
Actuellement, l’unité syndicale en France se pose ainsi : la CGT conçoit l’unité sur la base de la rentrée des syndicats unitaires en son sein, en même temps qu’elle modifie substantiellement, au travers des États Généraux, le programme élémentaire de classe du syndicat. La CGTU, de son côté, qui avait posé au début le problème sur une base juste (un Congrès d’unification résultant du croisement des deux organisations avec, comme programme, les luttes immédiates), parait s’orienter vers l’acceptation des conditions de la CGT. Dans ce cas, l’unité syndicale se réaliserait au prix de l’abandon, par l’avant-garde, de son programme de lutte et conduirait à la dissolution des communistes au sein des masses livrées à la social-démocratie. Même des garanties de démocratie intérieure (dont les réformistes feront d’ailleurs bon marché en procédant par après à des exclusions de communistes) scrupuleusement observées ne permettraient pas encore le succès des luttes ouvrières, le mécanisme démocratique laissant subsister toute la puissance d’un appareil bureaucratique lequel pourra, à son gré, différer les consultations ouvrières ou les préparer dans des conditions telles que leur succès réformiste soit invariablement assuré. La seule garantie pouvant permettre le succès du mouvement ouvrier est la revendication du droit de fraction au sein des syndicats, ce qui suppose, à son tour, qu’actuellement les fractions syndicales communistes du parti n’abandonnent pas leur programme spécifique : la lutte pour opposer la grève générale à l’attaque du capitalisme. Les communistes ne feront évidemment pas de leur programme de luttes grévistes une condition pour la réalisation du syndicat unique. Ils ne briseront pas l’unité s’ils restaient en minorité. Mais aujourd’hui en France le problème est autre, le PC abandonne ses positions de classe pour prendre délibérément la voie de la dissolution de l’avant-garde dans la social-démocratie.
Le mot d’ordre de l’unité syndicale est donc inséparable de la lutte pour la grève générale. Une unité se réalisant par le simple passage des syndicats de la CGTU dans ceux de la CGT, sans que cette poussée unitaire se rencontre avec une évolution des mouvements grévistes, représenterait un nouveau facteur de la démobilisation du prolétariat à l’avantage du capitalisme.
La Chine soviétique
Quand le mouvement communiste surgit en Chine, après la révolution d’Octobre en Russie, il était saturé d’anarchisme, de guildisme, de tolstoïsme, de marxisme légal, de Sun Yat-Senisme, etc. Ces différents courants auxquels se heurta le communisme avaient de très fortes traditions, surtout l’anarchisme et le socialisme, bien qu’à cette époque tous étaient presque évanouis. En particulier, l’anarchisme avait pu trouver un milieu favorable en Chine, grâce à la philosophie de Lao Tseu.
Déjà immédiatement après la révolution nationale de 1911, des éléments de retour de France et du Japon avaient créé une „Société des huit vœux” dont nous parlerons parce que cette société eut une certaine importance. Elle recruta ses membres parmi les couches intellectuelles de la Chine et eut parmi ses adhérents des personnages qui jouèrent, par après, un rôle important dans la politique du Kuomintang (Wan Tin-Wei, etc.). Le programme de la „Société des huit vœux” était la défense d’accepter des emplois de l’État (accepter un mandarinat), occuper un emploi public (antiparlementarisme), être contre la polygamie, contre l’alcoolisme, pour le végétarisme.
A cette époque, il y avait en Chine des communistes-anarchistes influencés par les écrits de Kropotkine et dont le chef spirituel fut Tsou-Fou. Le mouvement socialiste, quant à lui, se rattache au club pour l’étude du socialisme fondé en mai 1911 à Shanghai par Kiang Kan-Hu, alors instructeur à l’Université de Pékin. Ce club se transforma, après la révolution d’octobre 1911, en parti socialiste de la Chine, le premier parti politique qui fut constitué et qui adopta un programme de revendications qui comprenait la nationalisation de la terre, l’abolition du droit héréditaire, la législation sociale, en somme le programme socialiste de l’époque. Le parti socialiste de la Chine exista pendant la brève époque constitutionnelle connue à l’époque. Après la révolte de juillet 1913 dans le sud de la Chine, provoquée par Sun Yat-Sen, il fut dissous par Yuan Tchi-Kay. Par après, quelques essais de reconstitution furent tentés, mais sans aucun résultat. Kian Kan-Hu essaya, même en 1921, d’entamer des négociations avec la IIIe Internationale en spéculant sur le fait que l’I.C. cherchait en Orient à décrocher des éléments à tout prix. Pendant la guerre, il y eut en Chine un mouvement intellectuel dénommé „La Nouvelle Culture” qui se groupa autour de la revue „La Jeunesse” et qui, fondée par Tchen Tu-Siou, propageait une espèce de révolution éthique et littéraire ; il se transforma en mouvement de défense des théories marxistes. Tchen Tu-Siou, qui était le doyen de la Faculté des lettres de l’Université de Pékin et avec lui Li Ta-Chaou, également professeur à cette université, commencèrent à créer cercles ouvriers et écoles du soir pour les ouvriers. Et ainsi, en mai 1920, il fut possible de constituer à Shangai le premier groupe communiste qui fut suivi par ceux de Pékin, Canton, etc.
Le mouvement communiste chinois, qui renfermait des éléments idéologiques tellement hétérogènes qui surgissaient d’un tel milieu, ne pouvait naturellement avoir qu’un caractère très confus, bien qu’immédiatement fut commencé un travail de clarification dans tous les groupes et dans le mouvement de la jeunesse. À ce sujet, pendant la lutte des étudiants contre la pression japonaise qui aboutit à l’agitation anti-nipponne de mai 1919, les éléments gauchistes de ces étudiants créèrent des groupes de la jeunesse socialiste qui furent fédérés, en 1921, en une Fédération socialiste où se trouvaient pèle-mêle communistes, anarchistes, nationalistes petits-bourgeois, tous unis autour du mot d’ordre de la lutte contre les impérialismes étrangers et pour des idées démocratiques du socialisme. Le travail de clarification au sein des groupes communistes et de la jeunesse se développe par étapes. Avant tout par rapport aux éléments anarchistes ayant beaucoup d’influence et avec lesquels la rupture s’effectua sur les problèmes de la dictature du prolétariat et autour de la constitution d’un parti de classe centralisé. Par après, l’abandon de la propagande purement culturelle pour passer à l’action de masse détacha les éléments nationalistes qui étaient contre la dictature du prolétariat, pour la démocratie (Chen Gun-Po, Dai Chi-Tao, etc.). En juin 1921, à Shanghai, les délégués de sept groupes (qui comptaient 60 à 70 membres) créèrent le parti communiste chinois, naturellement illégal. En mai 1922, à Canton, le premier Congrès de la Fédération de la Jeunesse Socialiste donna son adhésion à l’Internationale des Jeunesses Communistes.
Au début, le mouvement communiste était numériquement très peu nombreux et composé, en grande majorité, d’éléments intellectuels. Il se donnait pour but le mot d’ordre abstrait de la soviétisation de la Chine. Il se limitait à diffuser de la littérature bolchevique ou à l’étudier dans des groupes fermés se trouvant en dehors de la lutte réelle de la Chine, sans aucun contact avec les masses ouvrières et encore moins avec les paysans, couvrant du manteau de l’illégalité sa non-participation aux mouvements de classe. Le problème fondamental qui s’imposa immédiatement aux communistes était celui de fixer leur position vis-à-vis du mouvement national et de déterminer leurs rapports avec le Kuomintang. Déjà, en 1921, des délégués du Kuomintang avaient participé au Congrès des travailleurs de l’Extrême-Orient qui avait été convoqué à Irkoutsk par l’I.C., comme pendant au Congrès du Proche-Orient convoqué en 1920 à Bakou. En août 1922, à la Conférence de Hang Tchéou (province de Tché-Kiang), le représentant du Komintern, Maring (c’est-à-dire le „trotskiste” actuel Sneevliet), imposa l’adhésion au Kuomintang en soutenant „qu’il ne s’agissait pas d’un parti de la bourgeoisie, mais d’un parti commun de classes diverses dans lequel le parti du prolétariat devait entrer pour pousser la révolution sociale”, position qui devait aboutir au mot d’ordre du bloc des quatre classes : de la grande bourgeoisie, de la petite bourgeoisie, de la paysannerie et du prolétariat, avec le rôle dirigeant… de la bourgeoisie. On commençait, dès lors, la politique de la réorganisation du Kuomintang et de la collaboration de celui-ci avec la Russie, surtout sur les bases d’une aide matérielle et d’une étroite collaboration militaire trouvant son expression dans la mission de Borodine et de Galine en Chine. Les événements de mai 1925 à Shanghai, provoqués par les fusillades de la police anglaise sur des manifestations d’étudiants et d’ouvriers, qui donnèrent naissance non seulement à une poussée du mouvement nationaliste dans toute la Chine mais aussi à l’épanouissement du mouvement ouvrier, éveillèrent la bourgeoisie chinoise qui, devant le danger d’une intervention directe du prolétariat, modifia ses positions au cours des événements ultérieurs. Si, au premier moment, il y eut une rupture entre l’aile droite du Kuomintang, qui exprimait les intérêts de la grande bourgeoisie avec ses tendances de collaboration avec les impérialismes, et la gauche qui exprimait les intérêts de la moyenne et de la petite bourgeoisie, en réalité, l’ensemble des couches bourgeoises s’orientèrent vers une politique de compromission, orientation favorisée par la formation, au sein de la gauche bourgeoise, d’un centre qui s’orienta vers la droite pour barrer la route au prolétariat et se préparer à la contre-révolution ; c’est le centre où, autrement dit, la „nouvelle droite” comme on l’appela (avec comme théoricien l’ancien communiste Dai Chi-Tao et le „bras armé” Chank Kei-Chek) qui exécuta, en mars 1926, le coup d’État de Canton dirigé surtout contre les communistes. Mais l’I.C. était contre toute rupture avec le Kuomintang pour mettre quand même toutes les forces du prolétariat aux côtés de la naissante dictature militaire de Chank Kei-Chek afin de renforcer le gouvernement de Canton transporté par après à Wouhang, et afin de soutenir „l’expédition du Nord” contre Chan Tso-Lin. Le prolétariat continua ainsi à rester sous la direction de la bourgeoisie et, comme s’exprima le représentant de l’I.C., les communistes ne devaient pas lancer le mot d’ordre des Soviets, mais faire „un travail de coolies” pour le Kuomintang. Même après „l’expédition vers le Nord”, qui élargit les pouvoirs du gouvernement nationaliste de la région de Canton à Shanghai et qui développa aussi le développement du mouvement ouvrier et paysan, s’exprimant par ces chiffres : 2 830 000 ouvriers organisés au Congrès syndical de juin 1927 et 9 millions de paysans adhérents aux organisations paysannes (nous faisons, bien entendu, toutes nos réserves sur ces chiffres), l’I.C., qui avait alors une délégation sur les lieux, continua à considérer le Kuomintang comme l’organe de la révolution nationale chinoise. Les communistes allaient aux masses sous le nom et la bannière du Kuomintang. Cette politique aboutit, en mars 1927, à l’entrée des communistes dans le gouvernement national. Ils reçurent le portefeuille de l’Agriculture (après que le parti se soit prononcé contre toute révolution agraire et pour „arrêter l’action trop vigoureuse des paysans”) et celui du Travail, afin de mieux canaliser les masses ouvrières vers une politique de compromis et de trahison. Le plénum de juillet du PCC se prononça d’ailleurs également contre la confiscation de la terre, contre l’armement des ouvriers et des paysans, c’est-à-dire pour la liquidation du parti et des mouvements de classe des ouvriers, pour sa sujétion absolue au Kuomintang, afin d’éviter à tout prix la rupture avec ce dernier. Pour cette politique criminelle, tous étaient d’accord : de la droite avec Pen Chou-Chek, du centre avec Tchen Du-Siou et de la soi-disant gauche avec Tsiou Tsiou-Bo. Malgré toutes ces concessions, la rupture avec le Kuomintang survint à la fin de juillet 1927, quand le gouvernement de Wouhang exclut les communistes du Kuomintang en ordonnant leur arrestation.
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Après la révolution de 1911, le mouvement syndical se développa rapidement. À côté des anciennes guildes qui groupaient des artisans et des apprentis, on constitua, dans certains centres industriels, les premiers syndicats ouvriers. Mais ce fut surtout la guerre mondiale qui, avec la diminution des importations, provoqua le développement de l’industrie indigène et, en conséquence, un accroissement de la classe ouvrière. Au premier moment, il n’y eut aucune séparation claire entre le mouvement ouvrier et nationaliste, parce que le Kuomintang avait tout intérêt à rechercher l’appui des ouvriers pour son agitation contre l’impérialisme étranger, particulièrement le Japon.
Les premières grèves de 1919-1922 eurent lieu essentiellement dans les entreprises étrangères. Les luttes économiques des ouvriers chinois renforçaient ainsi, en dernière analyse, l’industrie chinoise et appuyaient le mouvement nationaliste. De là une neutralité bénévole de la naissante bourgeoisie industrielle et l’appui des étudiants nationalistes à ces luttes ouvrières. A cette époque appartient la grève des marins de février 1922 qui, avec l’appui du Kuomintang, paralysa complètement les ports anglais de Hong-Kong. À la fin de 1922, les ouvriers organisés étaient de 300 000 environ, groupés autour d’un Secrétariat pan-chinois se trouvant à Shanghai.
Mais, dès la fin de 1922, la situation changea, des grèves se développèrent dans des entreprises chinoises. Cela modifia évidemment l’attitude de neutralité de la bourgeoisie indigène. Déjà en octobre 1922, contre les mineurs de Tan-Chang, fut employée l’armée, mais ce fut surtout Wu-Pei Fou qui, en février 1923, écrasa, avec une violence inouïe, la grève des cheminots de la ligne Pékin-Hankon, ce qui déclencha une vague de réaction dans toute la Chine.
En Chine septentrionale et centrale, le mouvement ouvrier fut réduit à l’illégalité absolue ou à la semi-illégalité. Ce fut seulement à Canton, où Sun Yat-Sen était au pouvoir et en opposition avec les clans militaires du reste de la Chine, que le mouvement ouvrier eut la garantie de la liberté syndicale.
Les événements qui suivirent les fusillades de mai 1925 influèrent grandement sur le développement du mouvement syndical. En juin 1925 commence la grève générale à Canton et Hong-Kong qui se transforma en blocus de Hong-Kong et qui dura vingt mois, c’est-à-dire jusqu’en avril 1927, date à laquelle il fut brisé par la trahison des nationalistes. Au troisième congrès syndical tenu en mai 1926 à Canton étaient représentés 1 274 000 ouvriers. Après l’avance vers le nord, quand fut tenu, en juin 1927, à Hankow, son 4ème congrès, l’Union Ouvrière pan-chinoise déclarait grouper 2 900 000 organisés. Mais si l’on soumet à une brève analyse ces chiffres, on peut constater que cette Union pan-chinoise existait seulement sur le papier et avait peu de contacts et surtout peu d’influence directive sur les Unions ouvrières locales. Seulement les marins, les cheminots et les postiers étaient organisés à l’échelle nationale. Réellement sous l’influence communiste ne se trouvaient que les ouvriers de Shanghai, la Fédération des Cheminots, les mineurs de Tan-Chang et seulement, dans une mesure réduite, les marins.
Le triomphe de la contre-révolution en 1927 a mis partout les syndicats rouges hors la loi et en même temps le Kuomintang a développé un travail d’organisation d’ouvriers dans les syndicats jaunes, dirigés par lui. Dans la suite, on put remarquer un certain travail de réorganisation au sein des syndicats de classe, la Centrale ouvrière pan-chinoise a même tenu des congrès, mais il découle des rapports publics que le travail des syndicats rouges se trouve encore détaché des grandes masses ouvrières. Il s’agit ici d’une conséquence du dédain du parti officiel envers le mouvement ouvrier des villes et aussi d’un résultat du tournant du centrisme vers une concentration de toute son activité vers l’armée rouge et ce que l’on appelle le pouvoir soviétique de la Chine, comme si les ouvriers chinois ne devaient absolument plus avoir confiance en leurs propres organisations de classe et dans leurs luttes, mais attendre vainement leur libération d’une action unique des bandes de partisans rouges.
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Si l’on étudie maintenant la période névralgique de 1926-27, on peut voir que le parti, tout en se transformant d’une petite organisation de 994 membres dont 60 % d’intellectuels (4ème Congrès tenu à Shanghai en janvier 1925) en un parti de masse de 58 000 membres, dont 58 % d’ouvriers, 18 % de paysans, 19 % d’intellectuels, au 5ème Congrès de Wouhan de juin 1927, jouissait d’une influence réelle sur des centaines de milliers d’ouvriers et paysans, sans jouer vraiment le rôle qui aurait correspondu à une telle influence politique. Ainsi, pour ce qui est de la préparation de la lutte armée, la direction du parti a tout fait pour empêcher l’armement des ouvriers et des paysans, la formation de noyaux communistes dans l’armée nationaliste, le travail de propagande en son sein et la lutte pour y gagner des postes de commandement. Pour les dirigeants du parti, l’armée nationaliste n’était pas le peuple armé, mais une armée de mercenaires au sein de laquelle aucun travail politique n’était possible. Le Plénum du CC du Parti, tenu en décembre 1926, avait pris la décision de créer des cellules dans l’armée, mais des cellules formées seulement de commandants avec interdiction d’y faire entrer les simples soldats. La raison réelle de toute cette politique néfaste était, naturellement, celle qui détermina la politique de cette période, c’est-à-dire empêcher toute rupture avec le Kuomintang. On rejeta, à ce Plénum, la proposition de faire entrer en masse dans l’armée les ouvriers et les paysans, ainsi que les chômeurs et les membres des piquets ouvriers qui, surtout ces derniers, avaient une certaine préparation militaire.
Quant, en 1927, le parti entra dans le gouvernement national, aucun communiste ne fut nommé dans le Conseil Militaire. Et au moment de la rupture avec le Kuomintang, les communistes n’avaient dans toute l’armée que des grades subalternes. Seulement deux d’entre eux, Yeh Tin et Ho Heng, dirigeaient chacun un régiment et cela au moment où se produisit le soulèvement de Wanchangt qui conduisit les partisans rouges presqu’aux portes de la ville de Svatof. Il est d’ailleurs caractéristique de constater que, dans toute l’armée „nationale-révolutionnaire”, ce furent seulement les groupes de soldats, ayant à leur tête des communistes (donc très peu) qui, au moment du passage définitif du gouvernement de Hankow dans le camp de la contre-révolution, suivirent ceux-ci. Cela démontre les possibilités énormes qui auraient existé pour le parti avec une autre politique, une politique d’action réelle au sein de l’armée, dans l’intérêt de la révolution prolétarienne.
Les mouvements paysans en Chine ont une vieille histoire et on les trouve à côté de tous les grands mouvements sociaux dans l’histoire du pays. Par exemple, la révolte célèbre des Taipings, qui se rattache aux premières interventions de l’impérialisme anglais en Chine (guerre de l’opium) n’a pas été un mouvement provoqué par l’ambition et le fanatisme religieux de ses chefs, comme on l’explique en général, mais fut une réelle révolution agraire qui trouve son explication dans les conditions sociales de la Chine et dans l’oppression des propriétaires fonciers.
Le parti communiste ne s’est pas occupé du mouvement paysan, non seulement à l’époque où il était une petite secte, mais aussi après son développement. Comme l’expliquent très justement les signataires de la „Lettre de Shanghai” [1], jusqu’en octobre 1926, la question de la paysannerie n’a pas été posée, fut-ce même une seule fois. A cette époque fut élaboré un programme de revendications paysannes qui resta lettre morte ; par là-même, il n’apporta aucun changement essentiel dans la tactique du parti relativement à la question paysanne : la ligne ancienne consistant à étouffer la lutte dans les campagnes et à freiner les mouvements paysans se continua intégralement. Au Plénum de décembre 1925 fut adoptée une résolution relative à la question paysanne. Dans cette résolution ne figure pas un seul mot concernant le programme et la lutte agraire ; la résolution répond seulement à la question du pouvoir paysan et naturellement d’une façon négative. Elle dit entre autre „qu’il ne faut pas lancer le mot d’ordre du pouvoir paysan” afin de ne pas effrayer la bourgeoisie. C’est encore la même politique que nous avons constatée au sujet de la question de l’armement des ouvriers : éviter, à tout prix, la rupture avec le Kuomintang. Et pourtant, c’était l’époque où, un peu partout, la paysannerie, spontanément, prenait la terre et tâchait de la défendre les armes à la main contre les propriétaires qui, renforcés par la contre-révolution, passaient à la contre-offensive.
Au même Plénum de décembre, quand il s’agit de l’armement des paysans dans l’Hounan, où existait une véritable „jacquerie” des paysans, la réponse fut tout aussi négative ;
On n’était pas encore arrivé, alors, au mot d’ordre de la Chine Soviétique que l’on arbore maintenant…
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La Conférence du parti d’août 1927 condamna définitivement ce que l’on appela la ligne opportuniste de la vieille direction de Tchen-Dou-Siou et fit table rase des anciens dirigeants, sauf Tsiou-Tsiou-Bo qui, ayant fait une opposition verbale gauchiste, fut élevé en exécuteur de la nouvelle ligne. S’ouvre ainsi l’époque „putschiste” qui trouve son expression dans la Commune de Canton de décembre 1927. Toutes les conditions étaient défavorables pour une insurrection à Canton : le soulèvement agraire en déclin, une armée aux portes de la ville, la population ouvrière de Canton composée surtout d’artisans et de coolies, les seules couches d’ouvriers, les métallurgistes, se trouvant de l’autre côté de la barricade et, malgré cela, le parti voulut marcher à l’assaut, donc au putsch. Il est bien entendu que nous ne voulons en rien diminuer l’héroïsme des communards de Canton qui luttèrent jusqu’à la mort. Mais l’exemple de Canton n’était pas isolé. A la même époque, cinq autres comités régionaux, entre autres ceux de Houpelh et de Shanghai, se prononcèrent pour le soulèvement immédiat. On surestimait maintenant les succès des mouvements paysans qui ne pouvaient avoir qu’un caractère sporadique et ne caractérisaient pas la situation générale de reflux de l’action révolutionnaire et de l’offensive de la contre-révolution victorieuse. Le 6ème Congrès du PCC de juillet 1928 continua à maintenir la perspective de „lutter pour la victoire dans une ou plusieurs provinces”. Et ce fut Li-Li-Sian qui fut chargé de l’application de la ligne aboutissant en août 1930, quand les communistes essayèrent de se rapprocher de villes importantes comme Tchangcha et Hon-Kow, à une défaite complète de l’Armée Rouge. Alors ce fut le tour de Li-Li-Sian d’être le bouc émissaire de la défaite. On découvrit soudain „qu’il n’avait pas su consolider la base révolutionnaire”, qu’il avait, lui aussi, fait une politique aventuriste. Après la chute de Li-Li-Sian, après un essai de mobilisation des masses sous des mots d’ordre démocratiques, celui de l’Assemblée Constituante en premier lieu, en remplacement de la perspective „de prendre immédiatement le pouvoir dans une ou plusieurs provinces”, le centrisme a enfin abouti aux mots d’ordre actuels : „défendez l’Armée Rouge, défendez le gouvernement soviétique chinois, défendez l’Union Soviétique Russe”.
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Ces derniers temps, beaucoup de données officielles ont été publiées par le centrisme quant au bilan de sa nouvelle politique en Chine. Nous avons eu, cette année, le rapport de Manouilsky au dernier Plénum de l’I.C., le discours des délégués chinois à cette assemblée et le rapport du président du Comité Exécutif Central de la République Soviétique Chinoise, pour le second Congrès des Soviets Chinois qui doit se tenir cette année. Tous ces rapports ont été reproduits par la „Correspondance Internationale„. Nous les prendrons pour base de notre argumentation.
Manouilsky écrit dans son rapport : „le parti chinois a vu, dans l’espace d’un an, monter ses effectifs de 120 000 à 410 000 adhérents, dont 60 000 dans la Chine non soviétique. L’organe central du parti, publié illégalement dans les régions de la Chine non soviétique, dans des éditions spéciales, atteint souvent un tirage d’un demi million. Le parti chinois est, après le parti communiste allemand, le plus grand parti illégal de l’I.C. Il est à la tête d’un État Soviétique couvrant un territoire de 700 000 km2, territoire plus grand que celui de la France et de l’Allemagne, ou d’une autre puissance impérialiste, sauf les États-Unis. Les Soviets chinois disposent d’une Armée Rouge de 350 000 hommes et 600 000 dans les corps de partisans. Cette armée est, d’après les avis de nos pires adversaires, la meilleure armée de la Chine. Elle comprend 30 % d’ouvriers et ses troupes d’élites contiennent 50 % de communistes. L’Armée Rouge a déjà repoussé cinq offensives de Chank Kei Shek”.
Pendant la dernière campagne de 1933, 87 divisions de l’armée de Chank Kei-Shek comptant, avec les groupes punitifs formés de Koulaks, 600 000 hommes, ont eu 17 divisions anéanties, 40 refoulées. L’Armée Rouge a fait 80 000 prisonniers et occupé 79 nouveaux districts. En ce moment (en 1934), elle est en train de repousser la sixième offensive opérant d’après un plan élaboré par le général allemand Von Seckt, ancien commandant de la Reischwher, lequel dispose d’avions américains, tanks et chars d’assaut anglais, d’artillerie française. Déjà 15 districts de la province de Szechwan ont été occupés par l’Armée Rouge. Voilà, brièvement résumées, les affirmations de Manouilsky. Malheureusement pour lui, les chiffres cités sont démentis par ceux qui émanent du gouvernement soviétique chinois même. Dans le rapport de ce dernier, on trouve notamment que la tâche centrale de l’année passée fut de briser la cinquième campagne du Kuomintang. L’Armée Rouge aurait détruit… 41 régiments, 6 bataillons et 10 compagnies de 100 hommes chacune. Elle aurait refoulé 8 divisions, 33 régiments, 19 bataillons et 9 compagnies. Comme le lecteur pourra le constater, il y a une certaine différence entre ces chiffres et ceux donnés par Manouilsky au Plénum de l’I.C. En particulier, les 80 000 prisonniers faits soi-disant par l’Armée Rouge se sont brusquement évaporés. Mais, dans ce même rapport, se trouvent encore d’autres données très intéressantes : une brigade des troupes du Kuomintang se serait révoltée dans la région du Szechwan et une autre dans la région de Mahan où aurait été instauré le pouvoir soviétique. Plus loin encore, il est dit que „grâce à notre travail inlassable, la 19ème Armée ne représente plus une force active dans la lutte contre l’Armée Rouge”. Or, il se fait que cette 19ème Armée qui, d’après la presse centriste, aurait constitué des Soviets à Shanghai, a néanmoins participé très activement à la cinquième offensive contre les „rouges”.
Pour ce qui regarde les soulèvements de troupes gouvernementales, il est incontestable que les dissensions entre les différents clans militaires qui dirigent l’Armée du Kuomintang, les refus fréquents des soldats de combattre parce que non payés, sont tous des faits qui secondent l’Armée Rouge. Mais, en tout cas, il s’agit là de faits accidentels heureux pour les communistes et non des résultats d’un travail de propagande au sein de l’Armée de mercenaires.
Il y a, dans le rapport du gouvernement des régions soviétiques de la Chine, d’autres données qui sont surtout intéressantes si l’on désire les comparer à celles fournies par Manouilsky. Il paraîtrait que l’organe du gouvernement soviétique se diffuserait dans les territoires rouges à 40 000 exemplaires, l’organe de la jeunesse 26 000. D’autre part, „La Lutte„, organe du PCC, se vendrait à 22 727 et l’organe de l’Armée Rouge à 17 300. Comme on voit, le tirage de l’organe du parti (22 727) est loin d’atteindre le demi-million cité par Manouilsky et, certainement, ce ne seront pas les régions non soviétiques de la Chine qui permettront de couvrir la différence.
Quelle est réellement la situation actuelle du parti communiste en Chine et la réelle signification de classe de la République des Soviets Chinois ? Pour ce qui regarde le parti chinois, depuis deux années, le Comité Central a été transporté dans les districts soviétiques et il se transforme graduellement en un parti paysan. De même qu’en 1926-27 le centrisme capitula devant la bourgeoisie, aujourd’hui il capitule devant la paysannerie, concentre tout son travail autour de la guerre des partisans rouges des régions soi-disant soviétiques, abandonne tout travail dans les villes, en un mot dissout le parti dans les masses paysannes. Même en acceptant les chiffres donnés par Manouilsky, il subsiste une disproportion considérable entre le nombre d’inscrits au parti dans les zones non soviétiques et dans les zones soviétisées où il s’agit de masses paysannes qui sont enrôlées en bloc pour pouvoir éblouir les ouvriers du monde entier avec des chiffres imposants.
La vieille garde du parti a tout à fait disparu ; beaucoup ont été massacrés par la contre-révolution, d’autres exclus comme „trotskistes”, le restant est éliminé de toute activité ou bien chargé de fonctions purement administratives dans les zones soviétiques. Aujourd’hui, c’est l’époque des éléments irresponsables, des étudiants inexpérimentés et pauvrement éduqués de l’École de Moscou, de militants voués au culte de la ligne infaillible du Komintern qui, quand elle fait faillite, parlent de mauvaise application… et du pilote de la révolution Staline. C’est aussi l’époque de la provocation et de la trahison. De nombreux fonctionnaires importants renvoyés du travail sont passés, à plusieurs reprises, ouvertement à l’ennemi et ont provoqué la liquidation de l’appareil illégal du parti, des imprimeries clandestines, donné les chiffres et les adresses, provoqués l’arrestation des responsables du parti qui furent exécutés. Récemment, Chan Kei-Shek a centralisé ce travail de provocation dans l’organisation des chemises bleues dont la majeure partie est composée d’anciens communistes, surtout d’anciens étudiants de l’Université Orientale de Moscou.
Passons maintenant à la République Soviétique Chinoise qui, d’après les thèses de l’agit prop est devenue un des facteurs les plus puissants de la révolution prolétarienne mondiale. Jusqu’en 1930, ont existé des petites zones soviétiques créées autour de mouvements agraires locaux et d’exploits de groupes des paysans ; en somme, des oasis soviétiques qui changeaient de place au fur et à mesure que les différents militaristes envoyaient contre eux des forces supérieures. Peu à peu ces régions se sont localisées dans le centre et dans le sud de la Chine, surtout dans les provinces de Kiansi dans le Foukien occidental, dans le Kwantoung septentrional, dans certaines régions du Houpeh et du Hounan. Il s’agit partout de zones éloignées des villes importantes et qui ne peuvent, de ce fait, exercer aucune influence sur la situation générale. Naturellement, la paysannerie est complètement incapable de jouer un rôle politique indépendant, surtout quand le prolétariat urbain reste passif. Mais tout cela n’a pas empêché les centristes de créer autour des zones soviétisées la conception antimarxiste du „village assiégeant la ville” et des paysans „guides” des ouvriers. Encore au 16ème Congrès du Parti Communiste Russe, Staline affirmait que l’on disait „qu’il s’était formé un gouvernement soviétique dans la Chine”. Par après, vers la fin de 1930, on commença à affirmer que, dans différentes provinces de Chine, il y avait plus de 200 districts soviétiques dont la population s’élevait à plus de 30 millions et que les masses influencées par les Soviets représentaient infiniment plus que ces chiffres. Dans les districts soviétiques, tous les éléments contre-révolutionnaires auraient été supprimés et les masses pris possession des entreprises et de la terre. Ensuite, les centristes écrivirent que les forces révolutionnaires de la Chine étaient en train de se donner une direction unique en convoquant un Congrès soviétique national lequel, fixé d’abord pour le 7 novembre 1930, puis le 11 décembre, date de la Commune de Canton, fut tenu effectivement le 7 novembre 1931. Dans le rapport déjà cité de Manouilsky, il est dit que la victoire de l’Armée Rouge est déterminée surtout par le fait que les masses travailleuses de la Chine se rendent compte, ipso facto, par l’expérience de la Chine soviétique, de l’avantage de ce système.
Manouilsky affirme également que le parti communiste a conquis les masses parce qu’il a mené jusqu’au bout la révolution agraire, confisqué la terre et le cheptel des agrariens, des nobles, des koulaks, réglé le commerce et les métiers sans le socialisme (souligné par nous), en organisant le secours public et étatique aux paysans sans bétail. Ce n’est pas encore la dictature du prolétariat mais une forme particulière de la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. C’est la dictature exercée sous l’hégémonie du prolétariat ( ?) et sous la direction politique unique du parti communiste qui mène la révolution démocratique bourgeoise jusqu’au bout et prend, au cours du développement de celle-ci, une série de mesures socialistes. Tout cela assure une transformation rapide de cette révolution en révolution socialiste à la condition d’élargir le pouvoir des Soviets dans les centres industriels.
Comme l’on voit, quand il s’agit de préciser le caractère de ce pouvoir soviétique, on donne une explication tout à fait confuse et contradictoire. En réalité, les soi-disant Soviets instaurés dans les régions occupées ne sont pas établis sur la base de la lutte des classes entre la paysannerie et les propriétaires fonciers (nous ne parlons même pas de dictature du prolétariat). Dans la plupart des districts soviétiques, les paysans riches, et même les propriétaires fonciers, s’introduisent dans les Soviets, dans l’Armée Rouge, dans les nouveaux organes du pouvoir. Il est à remarquer que ce n’est pas nous qui affirmerons cela, mais le bulletin officiel du PC qui s’appelle „La Construction du Parti„. La terre est partagée au profit des riches. Dans d’autres régions soviétiques, les dirigeants ne réalisent pas le partage de la terre, la confiscation des boutiques, mais lancent le mot d’ordre de „protéger” les marchands. Souvent les Soviets ne sont que des groupes de paysans pauvres en lutte contre les paysans au travail et qui, dans beaucoup de cas, se trouvent soutenus par les classes supérieures du village. La socialisation est si peu développée que, d’après le rapport du Comité Central du gouvernement soviétique chinois, les Soviets tirent „la presque totalité de leurs revenus des confiscations et des réquisitions d’exploiteurs„. De cela se dégage la conclusion de combien les exploiteurs doivent encore être puissants dans les „zones soviétiques”. Presque continuellement on peut lire dans la presse centriste que les fautes commises ont été corrigées, que l’appareil soviétique a été épuré d’éléments de classes étrangères qui s’y étaient glissés, qu’il faut essayer d’extirper le féodalisme „sans s’attaquer aux paysans moyens”. L’application des lois soviétiques du travail dans les villes (?) et les campagnes ne se fait pas sans résistance de la part des capitalistes et des koulaks. Comme on voit, de tout cela se dégage la difficulté qu’il y a à concilier l’affirmation quant à la confiscation de la terre des propriétaires fonciers et des terres fertiles des koulaks et la réalité que les uns et les autres sont encore si puissants et peuvent „fournir la presque totalité des revenus aux Soviets”.
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Une preuve du bluff de la presse centriste a été fournie par les récents événements de la province de Foukien. A la fin de 1933, une clique s’est séparée du Kuomintang en créant „un gouvernement populaire” avec une phraséologie anti-impérialiste. Le Foukien se trouve lié à la „zone soviétique centrale”. Mais le parti communiste de Chine qui, d’après les thèses de l’Agit. prop. représente le seul guide de la lutte inter-impérialiste de tout le peuple chinois, s’est limité à publier un beau manifeste. D’autre part, l’Armée Rouge, la meilleure armée de la Chine d’après Manouilsky, s’est bien gardée d’intervenir dans ce conflit entre militaristes chinois pour chercher à avancer vers la mer en essayant de conquérir une de ces grandes villes qui peuvent donner une certaine consistance à tout le mouvement soviétique chinois.
Un autre exemple encore plus récent, au sujet du bluff que l’on fait autour des perspectives révolutionnaires en Chine, est fourni par le fait que le 1er mai 1934 s’est déroulé dans la plus complète indifférence dans toutes les villes industrielles de la Chine. A Shanghai, le pouls de la Chine, où eurent lieu les trois grèves générales de 1927, où, selon le rapport du délégué chinois au dernier Plénum élargi de l’I.C., l’organisation du parti avait créé, en une seule année, 92 nouvelles cellules dont 72 dans les usines et les ateliers, le prolétariat démoralisé par les dernières grèves qui, sans direction, avaient évidemment échouées, fut absent et pas même de simulacres de démonstrations (que nous eûmes ces dernières années) n’eurent lieu. La seule démonstration qui fut organisée fut celle des nazis qui, la croix gammée déployée, manifestèrent devant le consulat allemand où des orateurs fascistes marquèrent l’interprétation du Premier Mai fasciste.
Il découle de toutes ces considérations qu’il n’existe pas de Chine soviétique actuellement. L’écrasement du prolétariat en 1927 par les forces du Kuomintang a brisé toute possibilité de prise immédiate du pouvoir en Chine. Comprendre cela c’est aussi comprendre tout ce qu’a de vain le bavardage centriste sur la Chine soviétique et c’est définitivement juger la ligne politique de la bureaucratie centriste de Moscou, qui a déjà sacrifié la révolution chinoise en 1927 au nom de compromissions avec le Kuomintang et qui, aujourd’hui, pousse le PCC à s’isoler des villes au nom de la défense de territoires soi-disant soviétisés.
Le problème essentiel pour le prolétariat chinois est de parvenir à rompre avec l’orientation du centrisme, à se grouper autour de nouveaux organismes qui soient à même de donner une réponse prolétarienne aux défaites de 1927, qui se préparent à traverser les situations de demain qui verront les différents impérialismes s’affronter pour le partage total de la Chine, et qui verront la fin catastrophique des châteaux de sable du centrisme. Seulement le prolétariat, appuyé par les paysans, derrière sa fraction de gauche, pourra contre les impérialismes, contre sa bourgeoisie nationale, hisser à nouveau le drapeau de la révolution prolétarienne.
Gatto MAMMONE
Parti - Internationale - État Pt.5
Dans les chapitres précédents, nous avons analysé des idées centrales qu’il s’agit maintenant de confronter avec l’expérience du mouvement prolétarien. Ainsi nous déterminerons les positions sur lesquelles la classe ouvrière pourra reconstruire l’organisme qui la guidera dans la réalisation de sa mission historique: l’Internationale Communiste.
La marche des événements historiques est échelonnée par différentes étapes de l’évolution de la technique de production qui représentent autant de formes et de moments de la domination de l’homme sur les forces de la nature. Les phases successives de cette évolution productive donnent vie aux classes, à la lutte des classes. L’insuffisance de l’ensemble de la production, devant les besoins des collectivités humaines, permet à une minorité de s’approprier la maîtrise et le contrôle des moyens de production au travers de l’institution d’un type de société capable d’établir sa domination. Par là elle deviendra la classe dominante dans une époque donnée de l’évolution historique. Cependant, le développement de la technique de production se manifeste au point de vue mondial. Par suite, les phénomènes de bouleversement social qu’elle engendre ne peuvent être circonscrits à un pays donné. Il n’existe pas de séparation étanche qui brise l’unité mondiale en permettant qu’une époque historique soit caractérisée par la mixture de plusieurs régimes sociaux ayant un poids égal et correspondant à l’extension des territoires respectifs. Ce qui détermine l’évolution historique de toute une époque, c’est la classe qui est appelée au pouvoir par le degré atteint par la technique productive. Cette classe construit une société correspondante à ses intérêts, même si elle n’englobe qu’une partie restreinte du territoire mondial ; elle représente le pôle de concentration de toute la vie sociale. Les pays européens, où fermente la classe prolétarienne révolutionnaire, la force historique appelée à construire la société communiste, représentent actuellement le centre autour duquel se développent les événements mondiaux de notre époque.
Les caractéristiques spécifiques d’une classe, c’est-à-dire les tâches historiques qu’elle s’assigne, déterminent la structure de son organisation mondiale et de l’instrument devant servir à son expansion. Aussi longtemps que l’évolution de la production ne permet que la domination d’une minorité, tant qu’il s’agit d’établir un type particulier de domination et d’institution d’un privilège social, la coexistence de régimes donnés où la classe au pouvoir diffère, mais qui établissent tous une domination particulière sur les classes travailleuses, est parfaitement possible. Cette coexistence se rattache à une impossibilité d’universaliser immédiatement l’évolution productive : la formation du capital résulte d’un ensemble de facteurs qui ne se trouvent pas dans la même mesure dans tous les pays, mais seulement là où les conditions naturelles et politiques ont permis la création d’entreprises industrielles. Au surplus, la classe qui prend le pouvoir pour asseoir son privilège, qui crée des forces entraînant le développement d’une autre classe, qui crée son propre fossoyeur, qui devient un frein à la marche ascendante du mécanisme économique, au lieu de s’assigner pour but la création universelle de types de société analogues au sien, essayera d’établir son contrôle sur des territoires (les colonies) où elle s’efforcera d’arrêter l’évolution économique et industrielle. Au moment même où cette classe exploiteuse établira sa domination sociale, elle devra étendre sa domination mondiale et l’instrument de son expansion sera la guerre, seul moyen pour conquérir des marchés à ses produits, pour évincer ses concurrents et réaliser une course aux profits.
Il en est tout autrement pour le prolétariat qui apparaît lorsque la technique de production peut s’épanouir dans toute son ampleur et satisfaire pleinement les besoins des producteurs, en même temps qu’elle exige la suppression de la classe bourgeoise. La société sans classe que désire le prolétariat ne peut admettre aucun anachronisme ; c’est uniquement sur le terrain mondial qu’elle peut s’établir. Même dans ces pays où l’évolution industrielle est loin de permettre l’institution d’une société sans classe, le prolétariat mondial ne peut s’assigner pour but de favoriser le triomphe des classes bourgeoises afin de poser ensuite sa candidature au pouvoir. Il ne peut qu’appuyer les forces du prolétariat local qui, quoique numériquement très restreintes, représenteront quand même la seule force sociale ayant un poids progressif. D’autre part, sa mission historique n’étant pas de construire une domination spécifique et particulière, le prolétariat ne pourra pas, comme les classes qui l’ont précédé, avoir recours à la guerre comme instrument de son expansion, mais devra s’appuyer sur les luttes sociales dans tous les pays afin de les faire évoluer vers le triomphe du prolétariat mondial.
La „guerre révolutionnaire” de l’État prolétarien peut évidemment apparaître comme un aspect de l’activité de cet État, mais seulement si les conditions concrètes existent pour le déclenchement de mouvements révolutionnaires dans les pays capitalistes. La „guerre révolutionnaire” est un produit de circonstances historiques particulières ; elle représente donc un facteur secondaire, subordonné aux événements sociaux et aux mouvements de classe qui sont l’élément essentiel des situations. La guerre révolutionnaire qu’aurait dû mener l’armée rouge lors de l’avènement d’Hitler, position courante dans les milieux communistes dits de „gauche”, n’a donc aucun rapport avec la mission historique du prolétariat et fait partie de la politique de décomposition qui gangrène le mouvement prolétarien.
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Il s’avère donc que „l’internationalisation” de toutes les classes précédant le prolétariat fut, avant tout, un phénomène d’extension de la puissance d’un privilège acquis. Pour le prolétariat, l’Internationale est la forme de l’exercice de son pouvoir et représente la forme supérieure de sa lutte, l’expression d’une maturité pour réaliser ses objectifs historiques. Il en résulte que l’Internationale prolétarienne, loin de pouvoir résulter d’un programme ou d’une coordination de volontés militantes, est le produit direct de situations qui permettent la réalisation de la victoire prolétarienne. Si les situations ne permettent pas la victoire de la classe ouvrière, les conditions n’existent pas pour la construction d’une Internationale. Dans ce cas, toutes les tentatives qui pourraient s’effectuer ne seraient qu’entreprises de confusion et, ce qui est plus grave (comme nous le montrerons par la suite), empêcheraient le travail préliminaire indispensable à la reconstruction de l’Internationale.
Une différence essentielle existe entre le parti et l’Internationale, bien qu’évidemment les matériaux pour la construction d’un parti ne peuvent résider que dans des considérations internationales qui forment l’essence de la théorie marxiste. En effet, le parti surgit d’un milieu social bien déterminé, d’une ambiance de luttes de classes qui oppose directement le prolétariat à un État qui lutte journellement contre ses conditions de vie. C’est l’évolution même de cette lutte de la classe ouvrière atteignant sa forme supérieure, posant le problème de l’insurrection, qui posera le problème de la construction de l’organisme capable de généraliser la victoire dans le monde entier, c’est-à-dire l’Internationale Communiste. Évidemment, nous ne voulons pas affirmer ici que les événements devront fatalement s’ordonner dans un ordre qui portera tout d’abord à la construction des partis dans le monde entier et ensuite à la fondation de l’Internationale, celle-ci restant impossible sans des étapes préalables et formelles : les partis. Bien au contraire, l’entrelacement des faits est continu et dialectique : le cours menant à la victoire du prolétariat dans un ou plusieurs pays est le même qui détermine la construction progressive de l’Internationale. Mais nous voulons seulement indiquer que lorsque l’on pose le problème de la fondation d’une Internationale, il faut poser le problème ainsi : reconstruction des capacités et des possibilités de victoires révolutionnaires internationales. Si l’on intervertit les données du problème en affirmant que, pour atteindre la victoire, il faut construire l’Internationale, non seulement l’on s’engage dans une entreprise impossible, mais on empêche la marche du prolétariat vers la reprise de ses luttes.
Les situations révolutionnaires expriment à la fois un rapport de forces très favorable à la lutte insurrectionnelle, et la capacité du prolétariat à regrouper idéologiquement, sous son drapeau, toutes les masses travailleuses échappant à l’emprise des appareils de domination de l’ennemi. Mais les expériences de ces situations ne profitent pas seulement au prolétariat ; les organismes de répression du capitalisme grandissent sur cette base, grâce à leur perfectionnement et, surtout, du fait de l’intervention de l’ennemi au sein même des masses parmi lesquelles s’agiteront alors avec succès les formations politiques qui les trahissent.
La bourgeoisie actuelle est toute autre qu’en 1848. Le prolétariat n’a de chances de victoires qu’à la condition d’être lui aussi, au point de vue de sa lutte matérielle aussi bien qu’idéologique, tout autre que les prolétaires de 1848. En outre, le capitalisme d’aujourd’hui est tout à fait différent de ce qu’il fut en 1918. Le prolétariat ne peut donc vaincre qu’à la condition de suivre, à son tour, un chemin progressif.
Les questions de principe autour desquelles s’établit le programme concret de l’insurrection prolétarienne (qui représentent aussi la base de la fondation de l’Internationale), s’incorporent avec la force sociale appelée à renverser le capitalisme. Aussi, les „Soviets” sont l’arme de la révolution en Russie, parce que dirigés par les bolcheviks, mais représentent une formulation permettant le triomphe de la contre-révolution en Allemagne, où les indépendants en proposent l’insertion dans la Constitution de la République bourgeoise. Programme et organisme constituent, par conséquent, un tout organique.
Il s’agit maintenant de bien déterminer la position historique avec laquelle peut croître la force sociale agissant pour la révolution prolétarienne. De 1789 à la situation actuelle se vérifie une progression ininterrompue qui élève chaque fois les formules de la lutte ouvrière, qui rejette du camp de la révolution des formations politiques qui avaient pu agir précédemment dans l’intérêt du prolétariat et qui sont devenues, par après, un chaînon de la contre-révolution bourgeoise. Chaque défaite révolutionnaire montre, en même temps que l’incapacité du prolétariat à réaliser, au cours même des mouvements insurrectionnels, une pleine conscience historique de la voie à suivre, la nécessité de percevoir un horizon plus vaste qui permettra la reprise des luttes et la victoire communiste.
Aussi, en conséquence des défaites de l’immédiat après-guerre, la première condition pour reconstruire l’Internationale est de remettre sur le chantier tout le programme sur lequel s’était basée la perspective du déclenchement de la révolution en 1917-20. Il faut, dans ce travail, considérer qu’une forme supérieure du programme politique ne peut être atteinte qu’au travers d’une filiation aux forces historiques qui luttèrent pour la révolution en 1917-20, c’est-à-dire au travers des fractions de gauche, réactions directes et prolétariennes à la dégénérescence centriste. Ceux qui, aujourd’hui, prennent une position formellement plus avancée se lancent à l’aventure, en voulant construire une nouvelle Internationale, devront faire appel aux forces de la social-démocratie, que l’évolution historique a définitivement rejeté dans le camp de la réaction et de la contre-révolution capitaliste. D’autre part, au point de vue politique, les „constructeurs” d’Internationales ne pourront que reprendre intégralement des positions programmatiques qui ont engendré le centrisme, la défaite et la trahison, et tout cela pour reconstruire les capacités de lutte ( ?) de la classe ouvrière. Encore une fois, les continuateurs des fondateurs du socialisme scientifique, des chefs de la révolution russe, se trouveront parmi les militants qui se baseront sur la nécessité d’extraire des terribles défaites du prolétariat les règles programmatiques qui accompagneront la reprise de sa lutte, et non parmi ceux qui transformeront les grands chefs prolétariens en des icônes à qui l’on prête des opinions politiques que l’on ne pourrait justifier par une analyse principielle.
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Un rapide examen historique nous permettra de constater la progression des notions programmatiques de la lutte prolétarienne et le fait de l’apparition du prolétariat, en tant que force révolutionnaire, parallèlement à l’éclosion des grands bouleversements sociaux. La révolution de 1789 ne portera pas au pouvoir la classe ouvrière, pourtant déjà appelée à la direction de la société, par le caractère des instruments de production devenus collectif (s’opposant ainsi à l’appropriation individuelle et à l’institution du privilège bourgeois), mais c’est le capitalisme qui prendra le pouvoir. Les idéologues de la révolution française exprimeront bien ce caractère contradictoire caractérisant l’avènement au pouvoir de la bourgeoisie. Ainsi, Robespierre et Marat dépassent le programme réel de la bourgeoisie, sans pouvoir atteindre la compréhension que Babeuf seul (seulement après Thermidor) pu atteindre et qui en fit un précurseur du mouvement communiste. La „Conspiration des Égaux” de Babeuf représente déjà une rupture avec la confusion du programme de „liberté, égalité, fraternité” de 1789, mais elle n’est encore qu’une expression embryonnaire d’un prolétariat qui doit encore s’appuyer sur la bourgeoisie, ou du moins sur certaines de ses couches, afin de revenir à la Constitution de 1793, renversée par Thermidor. Le premier balbutiement prolétarien de cette époque exprime bien la situation historique car le prolétariat, extrêmement faible, se joint à la bourgeoisie et ne s’affirme pas en tant que classe indépendante luttant pour ses intérêts propres.
Il faut passer à un stade plus avancé, c’est-à-dire à un moment où le développement de la bourgeoisie au pouvoir détermine l’opposition du prolétariat et qu’un contraste profond se creuse de plus en plus entre bourgeois et ouvriers, pour trouver les premières formulations de la lutte ouvrière. En France, c’est la révolte des canuts en 1831 ; en Angleterre, c’est le mouvement des chartistes. Ces deux mouvements se caractérisent par le fait qu’ils naissent d’une révolte ouvrière contre le capitalisme et Blanqui, par l’organisation de ses „coups de main”, caractérise bien cette conception qui devait subsister jusqu’en 1848 : le prolétariat veut se regrouper autour de positions de lutte contre le capitalisme, mais ne parvient pas encore à concrétiser cette lutte par l’établissement d’un programme et d’une tactique pouvant ébranler l’ensemble de la société capitaliste. D’autre part, il sera encore estimé possible de s’appuyer sur la bourgeoisie libérale pour faire avancer les revendications ouvrières. C’est sur ces bases que se fondera la Ligue des Justes.
Le coup de main de 1839, organisé par „La Ligue des Justes” et Blanqui et qui échoua, comme l’on sait, représente en réalité la mesure exacte de ce que pouvait à cette époque réaliser le prolétariat encore en formation. La Ligue des Justes est son organisation de classe issue de la lutte contre un État qui exclut certaines couches de la bourgeoisie de la direction de la société, et le prolétariat tout en comprenant la nécessité de lutter pour ses revendications spécifiques, veut suppléer au manque de réaction de la bourgeoisie libérale apeurée par le prolétariat, en effectuant „un coup de main” contre l’État existant. L’échec de ses tentatives détermine évidemment la chute de son organisation de classe, comme expression de l’impossibilité de renverser l’État existant avant une pleine maturité des situations et du prolétariat lui-même.
C’est Marx qui entre alors dans la lutte avec le développement du capitalisme provoqué par le développement sur une grande échelle de la machine à vapeur et qui préside à la fondation de la Ligue des Communistes qui représente enfin un stade encore plus élevé de la lutte prolétarienne. La Ligue des Communistes représente certainement deux choses : d’une part l’expression de la lutte du prolétariat allemand ayant à ses côtés une bourgeoisie libérale luttant contre le féodalisme et d’autre part une expression des capacités de lutte du prolétariat international. Riazanov, dans son livre „Marx-Engels”, affirme à ce propos que „nous avons maintenant quelques renseignements sur la composition de cette Ligue. Elle comprenait quelques belges, quelques chartistes anglais penchant vers le communisme, mais surtout des allemands”. Et il conclut en affirmant que le „Manifeste Communiste„, plate-forme de la Ligue des Communistes, devait tenir compte de ces particularités.
Le statut de la Ligue des Communistes dit déjà que „le but de la Ligue est le renversement de la bourgeoisie, la domination du prolétariat, la suppression de l’ancienne société bourgeoise, basée sur l’antagonisme des classes, et la fondation d’une nouvelle société sans classes ni propriété individuelle”.
Nous voyons donc que l’organisation du prolétariat surgit à cette époque en fonction du développement de la classe capitaliste entraînant celui du prolétariat, que son programme historique se base sur la lutte contre le capitalisme dont l’avènement se caractérise par les soubresauts volcaniques qui agitent la société en 1848, tout en espérant pouvoir bénéficier de la lutte de la bourgeoisie contre le féodalisme. Au point de vue politique, la Ligue Communiste, par rapport à Babeuf, affirmera la nécessité de la lutte indépendante du prolétariat ; par rapport à Blanqui, elle posera les problèmes de la lutte de classe. Au point de vue politique, elle exprimera les caractères de l’époque historique, n’ayant pas encore montré le rôle réactionnaire de la bourgeoisie libérale sur laquelle Marx escompte encore pouvoir s’appuyer pour la révolution prolétarienne. Les révolutions de 1848-49 constituent la grande vérification historique du programme du prolétariat.
La défaite de 1848 comporte l’écrasement du prolétariat en Europe, et en 1852 se produit la désagrégation et la dissolution de la Ligue des Communistes.
C’est seulement en 1864 que se fondera la Première Internationale. Au moment de sa création la situation de l’Europe est restée volcanique. 1848 n’a pas résolu une série de problèmes essentiels pour la vie du monde capitaliste. L’Italie est restée divisée. La Hongrie a été écrasée et rattachée à nouveau à l’Autriche. La bourgeoisie française doit résoudre, au travers de Napoléon III, le problème de son expansion (guerre d’Italie contre l’Autriche, de Crimée). Par après, la guerre de sécession en Amérique provoque une crise du coton qui se répercute dans toutes les industries et détermine une crise économique aiguë. Enfin, en 1861, l’abolition du servage en Russie détermine une effervescence révolutionnaire qui s’exprime en Pologne par une insurrection rapidement réprimée. Tous ces événements constituent l’assiette sur laquelle la Première Internationale va poser ses fondements. On peut donc affirmer que la première organisation internationale du prolétariat surgit non comme l’expression de la volonté de quelques génialités, mais comme instrument de possibilités historiques de faire triompher, grâce aux situations révolutionnaires, la révolution prolétarienne dans les principaux pays d’Europe. L’extrême centralisation de la Première Internationale exprime d’ailleurs très bien le caractère que lui donnent les situations.
En conclusion, la Première Internationale renferme deux éléments fondamentaux que nous retrouvons dans la fondation de la IIIe Internationale également. En premier lieu, elle surgit d’une lutte de groupes prolétariens nationaux, étant parvenu à clarifier les problèmes essentiels de la lutte de classe contre le capitalisme au feu des événements mêmes, ensuite dans une situation de grands bouleversements sociaux. Mais si la preuve historique de la „trahison” de la bourgeoisie avait bien était faite en 1848-49, l’histoire n’avait pas encore montré les conditions réelles de la lutte du prolétariat pour le pouvoir.
La fin de la Commune de Paris devait fatalement entraîner celle de la Première Internationale sur le fond d’une période d’expansion du monde capitaliste. Le transfert du Conseil Général de la Première Internationale, en Amérique, ce qui signifia en fait sa liquidation, s’explique par le fait qu’après la Commune de Paris, Marx était encore indécis sur le cours ultérieur des événements. Peut-être espérait-il encore une reprise de la lutte révolutionnaire en Europe. Le fait que cette reprise ne se produisit pas, et qu’au contraire le capitalisme se consolida partout, en Allemagne avec l’aide de Bismarck, qui fit une révolution bourgeoise „par en haut”, en France, où la bourgeoisie avec sa IIIe République prit enfin vigoureusement les rênes du pouvoir en main, en Italie, l’unification se faisant sous la direction de Cavour (en 1870), ces faits, joints à un essor du capitalisme, rendirent nécessaire la liquidation complète de la Première Internationale, en tant que liquidation des possibilités de lutte pour le pouvoir du prolétariat mondial.
La disparition de la Première Internationale n’est nullement suivie par la reconstruction d’une nouvelle Internationale, fondant les nouveaux partis. Ces derniers commencent à se fonder dans différents pays et c’est seulement beaucoup plus tard que sera fondée la Deuxième Internationale. Dans une lettre à Bebel, Engels fait d’ailleurs une remarque très suggestive : „Il n’est évidemment pas nécessaire de parler de l’Internationale comme telle, dit Engels à propos du programme de Gotha, mais au moins fallait-il rester au delà du programme de 1869, et dire que bien que le parti ouvrier allemand soit obligé d’agir pour l’instant dans les limites des frontières que lui trace l’État (il n’a pas le droit de parler au nom du prolétariat mondial, et encore moins d’avancer des choses fausses) il reste conscient des liens de solidarité qui l’unissent aux ouvriers de tous les pays, et qu’il serait toujours prêt à remplir, comme par le passé, les devoirs que lui trace cette solidarité”. Engels envisage donc une période où le parti est obligé „d’agir pour l’instant dans les limites des frontières que lui trace l’État”, ce qui fut d’ailleurs le cas pour les différents partis qui surgirent après la mort de la Première Internationale.
La défaite de la Commune ouvre une période où le problème du pouvoir ne se pose pas pour le prolétariat et la Deuxième Internationale ne sera en réalité qu’une „fédération des partis socialistes”. Le capitalisme qui a pris le pouvoir en Europe traverse sa période ascendante et peut faire certaines concessions aux ouvriers gagnant ainsi progressivement ses organisations. Encore une fois, ce fait ne découle pas de l’inexistence de génies du type de Marx, mais de la situation ne permettant pas de poser le problème de la révolution mondiale et ne permettant pas l’existence d’une véritable internationale, incarnant la conscience révolutionnaire du prolétariat mondial, qui passe à l’assaut du bastion capitaliste pour fonder sa société. En 1914, la IIe Internationale a disparu naturellement avec la fin de la „fédération des partis socialistes”, lesquels suivirent chacun leur capitalisme respectif en passant ouvertement à l’ennemi de classe.
Les bolcheviks russes, dès que la IIe Internationale se fut effondrée, purent prendre l’initiative de la fondation de la nouvelle Internationale, parce que depuis de longues années ils avaient accompli, au travers des fractions, le travail idéologique indispensable. De plus ils furent le pilier de la nouvelle Internationale parce qu’ils avaient dirigé la révolution en Russie. Et la IIIe Internationale ne précède pas, n’accompagne pas, mais suit la victoire révolutionnaire qui a lieu en Octobre 1917. Le Premier Congrès aura lieu seulement en mars 1919 et le Congrès qui élaborera les conditions programmatiques de l’Internationale, en septembre 1920. Au point de vue politique l’Internationale révolutionnaire se fonde par une lutte impitoyable contre Kautsky, qui prétendait appliquer la même tactique que Marx défendit en 1848, ce qui devait permettre à la social-démocratie allemande et des autres pays d’étouffer dans le sang des prolétaires la révolution communiste. Au point de vue historique, la nouvelle Internationale est le produit direct de la situation révolutionnaire et de la marche au pouvoir du prolétariat international.
Cette rapide analyse historique confirme les conclusions de principes que nous avons émises, au début de ce chapitre, et qui sont défendues par notre fraction. La voie de Marx et de Lénine est en définitive la voie dans laquelle s’est développé le mouvement prolétarien. Actuellement, la continuation ascendante de cette voie programmatique du prolétariat, la fondation de la IVe Internationale, passe par la solution principielle des problèmes relatifs à la gestion de l’État prolétarien et de ses rapports avec le mouvement du prolétariat mondial, au travers de la critique du chemin qui a conduit à la lente incorporation de l’État Soviétique dans le système du capitalisme mondial. Cette lente incorporation prouve que les bases politiques sur lesquelles s’était établi la première expérience de gestion d’un État prolétarien, doivent être réexaminées, rectifiées et complétées. D’autre part, ce travail n’est pas le produit de discussions académiques, mais d’une rupture du mécanisme des rapports de force entre les classes, qui s’est institué après la victoire des centristes au sein des partis communistes. Ces rapports ébranlés profondément par les contrastes qui le minent, sera détruit par les luttes pour la révolution communiste qui se concluront par une victoire, à la seule condition que les fractions de gauche effectuent dès maintenant le travail idéologique et politique qui les rendra aptes à diriger l’insurrection prolétarienne.
La Campagne pour Thaelmann
Depuis quelques mois le centrisme mène une campagne effrénée pour la libération de Thaelmann. Partout, il n’est question que du grand chef, du bolchevik modèle qu’il fut, de la nécessité de faire pour lui ce que le prolétariat fit pour Dimitrov, c’est-à-dire obtenir sa libération.
Dernièrement s’est tenu à Paris, salle Wagram, un grang meeting pour la libération de Thaelmann et de Paula Wallisch, avec la participation de Me de Moro-Giafferi, Marcel Cachin, H. Barbusse, le socialiste Dupont. À ce propos Me de Moro-Gaffieri, canaille bourgeoise qui « sympathise » avec le centrisme, a osé qualifier l’ouvrier révolutionnaire Van der Lubbe, décapité par le fascisme, de « misérable inverti ». Il est évident que pour la racaille capitaliste, sont des misérables tous ceux qui attentent, d’une façon ou d’une autre, à l’ordre bourgeois. Mais que des prolétaires aient tolérés qu’un monsieur vienne cracher sur leur lutte, l’aient même applaudi, prouve bien la décomposition actuelle du mouvement ouvrier.
La campagne pour Thaelmann, telle que le centrisme la mène, n’a vraiment rien à voir avec une campagne de solidarité pour les ouvriers révolutionnaires jetés dans les bagnes hitlériens ou parqués dans les camps de concentration. Thaelmann est bêtement dissocié des milliers de prolétaires frappés par le fascisme, on en fait un « chef », un « être supérieur », pour la libération duquel seront mobilisés des avocats véreux du type de Moro-Gaffieri, l’opinion universelle, sur la base d’un « Comité Thaelmann », dirigé par l’ineffable H. Barbusse.
Nous sommes disposés, quant à nous, à faire notre devoir de solidarité prolétarienne envers Thaelmann, comme envers tous les ouvriers qui, en Allemagne, gisent dans les geôles fascistes. Mais nous ne reconnaissons aucun « cas Thaelmann ». Nous ne connaissons que des prolétaires pour qui aucune opinion universelle n epeut être mobilisée, qui ne sont pas des « êtres supérieurs », des « parfaits bolcheviks », qui sont de simples ouvriers qui, fidèles à leur classe, à leur idéal révolutionnaire, payent aujourd’hui pour la politique contre-révolutionnaire de la social-démocratie et du centrisme. Pour tous ceux-là, pour tous ceux emprisonnés par le fascisme, nous sommes convaincus qu’une action de solidarité doit instamment être entreprise. Mais la solidarité prolétarienne n’a rien à voir avec l’appui de « bourgeois aimant la liberté », elle n’a rien à voir avec des entreprises particulières puant l’esprit de boutique, surtout elle n’a rien à voir avec la glorification d’une unité d’action de trahison entre centristes et socialistes. La solidarité prolétarienne se mène dans les organisations de classe des travailleurs, se relie à la lutte spécifique des différents prolétariats, n’a rien de commun avec la bourgeoisie et la manœuvre politique.
C’est donc sur la base des syndicats, auxquels les partis apporteront leur appui, qu’une action réelle pour tous les ouvriers frappés par le fascisme doit être entrepris.
Mais le centrisme répète avec Thaelmann ce qu’il fit avec Dimitrov : enfoncer le prolétariat dans les marais de l’opinion universelle, afin de déclencher le maximum de bruit possible, la plus grande confusion dans le cerveau des ouvriers, et sur cette base réaliser ses manœuvres contre-révolutionnaires, aujourd’hui de front unique avec la social-démocratie.
Que centristes et avocats bourgeois exigent donc du « pédéraste Hitler » la libération de Thaelmann, les communistes y opposeront l’action des masses groupées dans leurs organisations de classe, pour la solidarité avec tous les prolétaires frappés par le fascisme, solidarité reliée à la lutte contre leur propre bourgeoisie.