EVOLUTION ET DYNAMIQUE DE LA FORME SYNDICALE
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Dans la succession des grands cycles historiques qui ont suivi l’affirmation victorieuse de la bourgeoisie après la révolution de 1789, les formes d’association économique du prolétariat ont subi certaines vicissitudes, passant de la négation ouverte de la part de l’État bourgeois à la reconnaissance légale et à la tentative de conquête de l’intérieur jusqu’au syndicat unique d’État, contraint et forcé.
Le déroulement de cette dynamique des formes syndicales a conduit suivant les époques à des résultats divers, quelquefois contradictoires (ainsi, les mêmes organisations qui, en 1914, furent utilisées par la bourgeoisie pour entraîner le prolétariat dans la guerre, servirent ensuite au prolétariat lui-même pour la mobilisation anticapitaliste, devenant, dans beaucoup de cas, de vraies „citadelles rouges”).
L’histoire du mouvement syndical doit donc être lue d’une façon dynamique et non formaliste, et la succession des diverses formes d’organisations ouvrières ne peut être attribuée à une „évolution spontanée” de celles-ci dans un sens ou dans l’autre.
C’est l’issue favorable ou défavorable de la lutte des classes qui a fait prévaloir l’une ou l’autre forme d’encadrement syndical, et celui-ci n’est qu’un des aspects de la lutte entre prolétariat et bourgeoisie. Celle-ci, dans le premier après-guerre, réussit à imposer ses propres formes d’organisation syndicale, liées à la solidarité nationale, mais seulement après la défaite de l’assaut révolutionnaire en Occident, la destruction des glorieuses Chambres du Travail et la dégénérescence de la IIIème Internationale.
Selon notre schéma traditionnel, étudions la succession, dans les grandes aires géopolitiques, des cycles historiques qui n’admettent pas de retour en arrière et dans lesquels l’affrontement entre les classes se traduit en des lignes de tendances qui sont déterminées par le développement des forces productives, par l’issue des batailles précédentes et des rapports de force entre les classes.
1848-1871 Phase libérale : interdiction
Les guerres nationales terminées en Europe occidentale, le prolétariat, d’abord encadré dans le front bourgeois anti-féodal, se manifeste pour la première fois comme classe autonome face à la bourgeoisie et à la petite-bourgeoisie, avec ses propres revendications et ses propres organisations. C’est l’époque libérale où la bourgeoisie, encore divisée entre ses diverses fractions propriétaires fonciers, bourgeoisie industrielle et financière, résout ses antagonismes internes au parlement qui est alors l’organe essentiel pour le fonctionnement de la machine étatique.
Grèves et organisations ouvrières sont interdites par la loi, et cela donne aux luttes économiques un caractère immédiatement politique, car la défense du pain ne peut se faire sans affronter l’appareil d’État bourgeois. Pour la même raison, le surgissement des organismes économiques ouvriers va de pair avec le développement du parti de classe, la Première Internationale, et mille fils relient ceux-là à celle-ci. La fin du cycle, c’est la répression du prolétariat parisien, œuvre des bourgeoisies française et prussienne unies, qui marquera la fin, pour toute l’Europe occidentale, des guerres nationales. Après la Commune de Paris, on aura aussi la séparation définitive de la tendance anarchiste de celle marxiste qui, jusqu’alors, cohabitaient dans la Première Internationale, et la séparation de celle-ci des puissants Trade-Unions anglais qui annonçaient déjà une tendance au corporatisme étroit et à la subordination aux politiques conservatrices bourgeoises.
Le cycle s’achève sur un résultat définitivement établi pour le prolétariat européen : le mouvement économique et l’organisation des ouvriers apparaissent désormais comme inéluctables à la bourgeoisie elle-même qui ne se propose plus de les détruire, mais de les influencer et de les détacher de leur but révolutionnaire.
1871-1914 Phase d’expansion : assujettissement
C’est la période de développement „pacifique” de la bourgeoisie et de l’extension du mode de production capitaliste à l’échelle mondiale. L’expansion économique entraîne la croissance numérique et la concentration toujours plus grande du prolétariat dont les organisations s’étendent et se renforcent. Le développement des organisations ouvrières va de pair avec la résurgence du parti de classe, la Deuxième Internationale qui l’encourage et le renforce. En Italie en particulier, ce procès est retardé par rapport aux autres pays, et la naissance des ligues prolétariennes au début du XXème siècle est étroitement liée au développement du Parti Socialiste avec lequel elles maintiendront toujours des liens très étroits.
La bourgeoisie ne peut plus tenter la destruction physique des organisations du prolétariat, et est contrainte d’en reconnaître l’existence, contredisant sa doctrine libérale. Elle crée cependant ses propres syndicats blancs et jaunes en opposition aux syndicats rouges liés au Parti. Parallèlement, elle tente d’influencer les organisations ouvrières de l’intérieur, par le biais des tendances réformistes et révisionnistes.
Ces tendances trouvent leur base matérielle dans les couches de l’aristocratie ouvrière que le capitalisme a pu créer grâce aux conquêtes coloniales et à l’exploitation bestiale du prolétariat et des paysans de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique Latine. C’est avec les revenus de cette exploitation que le capital a pu, en leur balançant quelques miettes, corrompre de vastes couches du prolétariat européen, renforçant les tendances révisionnistes, pacifistes, légalitaires. Une longue période d’épanouissement économique et d’expansion semble avoir éloigné à jamais la catastrophe économique et sociale, avalisant les thèses des réviseurs et des négateurs de la doctrine marxiste.
Au sein des syndicats, de telles tendances se manifestent avec la revendication de la neutralité syndicale, c’est-à-dire de l’indépendance par rapport au parti de classe et de la prétendue autonomie des organismes syndicaux qui ne signifie rien d’autre que de se soustraire à l’influence du parti pour se plier aux ordres de la bourgeoisie.
Les tendances révisionnistes et réformistes, toujours opposées au marxisme révolutionnaire, se développent progressivement, jusqu’à devenir, à la veille de la guerre, dominantes dans tous les partis de la Deuxième Internationale.
Le choc de la guerre mondiale fait se précipiter la situation dans toute l’Europe, les partis de la Deuxième Internationale mis à part le PSI qui maintient la formule ambiguë „ni adhérer ni saboter” passent directement dans le camp bourgeois, et c’est seulement grâce à leur aide que la bourgeoisie réussit à entraîner le prolétariat de tous les pays à se massacrer sur les fronts de la guerre. Le cycle s’achève avec la mise en tutelle complète des centrales syndicales par les bourgeoisies nationales respectives et avec leur utilisation pour la mobilisation patriotique des travailleurs. C’est une grande victoire pour la bourgeoisie.
1914-1926 Parabole révolutionnaire : la courroie de transmission
Seules de petites minorités à l’intérieur des partis socialistes restent sur des positions révolutionnaires cohérentes. Les deux premières années de guerre sont caractérisées dans tous les pays par l’absence de luttes prolétariennes. Mais les conditions de vie créées par la guerre, les souffrances, les massacres, les privations ramènent rapidement le prolétariat au premier plan. Ce sont les premières manifestations contre la guerre, pour la paix, pour le pain, au front comme à l’arrière. À la pression des conditions économiques s’ajoute la vivacité d’une tradition récente de lutte de classes que la trahison de la social-démocratie n’a pu que ternir mais non effacer.
Le 1917 russe renforce et stimule énormément les luttes du prolétariat en Europe occidentale, renforce de même les ailes révolutionnaires à l’intérieur des vieux partis. À la fin de la guerre et à ses derniers moments, l’élan du prolétariat européen est énorme et les luttes ne se limitent pas à la défense économique, mais atteignent un point culminant d’organisation et de lutte armée contre l’État. Après la révolution d’Octobre, les différentes bourgeoisies sont contraintes de conclure en toute hâte la paix afin d’éviter que l’onde révolutionnaire ne s’étende selon l’exemple russe. En Allemagne, à la fin de 1918, le mouvement des soviets et les insurrections se succèdent sans pourtant trouver un parti ayant une politique révolutionnaire cohérente, et sont écrasés en janvier 1919 dans une défaite sanglante.
La guerre terminée, dans les années 1919-1920, la répression des masses prolétariennes atteint l’intensité maximale dans toute l’Europe. Les ouvriers répondent immédiatement par la lutte à la crise économique qui suit les années de guerre dans tous les pays. De formidables grèves se succèdent dans tous les secteurs. Pour conduire cette lutte de défense des conditions matérielles, les vieux syndicats se révèlent encore utilisables, même si leur direction est aux mains des réformistes. En Italie, la CGL gonfle démesurément ses effectifs, passant en peu de temps (1918-1920) de 249.039 à 2.150.000 inscrits. Parallèlement, naissent sur les lieux de travail, pour la nécessité de la lutte immédiate, les conseils de fabrique. L’afflux de ces masses énormes dans les vieux syndicats qui maintiennent encore un tissu ouvrier leur apporte une bouffée d’enthousiasme classiste, de sainte haine contre les patrons et leurs institutions, les transformant dans beaucoup de cas en véritables citadelles rouges. La bourgeoisie veille, se fiant au travail des réformistes, alors que la petite-bourgeoisie est apeurée et penche plutôt du côté du prolétariat : il est significatif que, durant les grèves, les boutiquiers portent les clés de leur négoce aux Chambres du Travail et ouvrent aux grévistes un crédit illimité pour qu’ils puissent tenir. La force est du côté des travailleurs et, ainsi, le „soutien de l’opinion publique” ne peut manquer : c’est une leçon à ne pas oublier.
Les bonzes opportunistes cherchent par tous les moyens à limiter l’accès aux organisations syndicales, à freiner les luttes, à les maintenir dans le cadre de l’ordre bourgeois. Une lutte féroce s’engage alors à l’intérieur des syndicats contre la direction opportuniste.
Les communistes sont à leur place dans cette bataille, ils dénoncent au prolétariat comme défaitiste l’œuvre des centrales de la Confédération et montent à l’assaut des directions des syndicats, afin d’en expulser les chefs traîtres.
En 1920, le IIème Congrès de l’Internationale Communiste dictait ses thèses „Sur les syndicats et sur les conseils de fabrique„. Deux visions déformées y sont combattues : celle kaapédiste négatrice du syndicat, selon laquelle les ouvriers révolutionnaires doivent s’en détacher et s’organiser séparément de la grande majorité du prolétariat, et celle conseilliste, qui voyait dans les conseils de fabrique, organes contingents de lutte, la forme enfin découverte qui se serait substituée aux vieux syndicats. Les thèses établissent que les communistes ont le devoir de pénétrer à l’intérieur des organisations ouvrières pour en conquérir la direction, en démontrant que les directives pratiques du parti sont les plus efficaces pour la défense du pain, et pour qu’elles deviennent les courroies de transmission, entre le Parti et les masses prolétariennes, des directives révolutionnaires.
Dans toute l’Europe occidentale, les marxistes révolutionnaires se séparent pour toujours des sociaux-démocrates. Les partis communistes surgissent, sections de la Troisième Internationale, souvent faibles, avec des carences, mais avec une large influence sur le prolétariat. À la centrale syndicale jaune d’Amsterdam, on oppose l’Internationale des Syndicats Rouges de Moscou, qui a déclaré la guerre aux classes riches et qui appelle le prolétariat de tous les pays à la lutte de classe sans quartier.
À la vague révolutionnaire du premier après-guerre, le capitalisme répond en Italie et en Allemagne avec la réaction fasciste et avec la trahison des chefs réformistes. Pendant que les bandes fascistes et les forces régulières de l’État attaquent les Chambres du Travail et persécutent les prolétaires les plus décidés, se heurtant à une résistance efficace seulement de la part des milices ouvrières organisées par le Parti Communiste d’Italie, les chefs du PSI et de la CGL désarment le prolétariat, l’empêchant de réagir, brisant les grèves, cherchant à le porter sur le terrain de la solidarité nationale et non sur celui de la lutte de classe. Sans l’action de trahison des sociaux-démocrates, les bandes fascistes n’auraient jamais eu la force d’attaquer les organisations rouges et les ouvriers, qui même à demi-désarmés, surent leur infliger des leçons mémorables. Seul le Parti Communiste met toutes ses forces dans la défense des organisations de classe qui, même dirigées par des agents de la bourgeoisie, sont encore un instrument valide pour les masses prolétariennes. Le dernier épisode de la réaction de classe a lieu avec la grève générale d’Août 1922 lancée par l’Alliance du Travail (celle-ci, qui surgit grâce à l’initiative communiste, aurait dû constituer un front des forces prolétariennes contre l’offensive bourgeoise). La grève fut sabotée par les chefs réformistes et les chefs anarchistes de l’USI qui, au sommet de l’action, donnèrent l’ordre de la retraite. Après cette défaite, les forces bourgeoises ont la voie pratiquement libre et prennent le dessus, toujours contrées par les forces du Parti Communiste qui chercheront à sauver ce qui peut l’être, ne cédant jamais un seul pouce de terrain sans combattre. Mais ce sera encore une fois aux traîtres de donner au prolétariat le classique „coup derrière la nuque” : en 1926 les dirigeants de la CGL déclarèrent se dissoudre, démoralisant ces prolétaires qui se battaient encore sur le front des syndicats rouges.
Pendant ce temps, dans l’Internationale, suite à la défaite de la révolution en Occident, ce sont les forces de la contre-révolution qui prennent le dessus : le stalinisme. Partant de déviation au niveau tactique (dans l’espoir de renverser les rapports de force désormais défavorables), on en arriva à remettre en cause les principes eux-mêmes et la finalité du Parti Communiste mondial, qui devint un instrument dans les mains de l’État russe. Seule la Gauche Italienne et l’opposition russe guidée par Trotski s’opposèrent à la dégénérescence stalinienne. Le même processus se déroula dans tous les pays et les soi-disant partis communistes liés à Moscou conservèrent les mêmes références, mais passèrent dans le camp ennemi, abandonnant le programme révolutionnaire pour se porter au service des divers intérêts nationaux.
Phase du totalitarisme étatique : syndicats d’État
a) 1926-1945 : Période fasciste
La crise de 1929 se passe sans que n’arrive aucune vague révolutionnaire, et la bourgeoisie peut résoudre ses contradictions avec la deuxième guerre mondiale, massacre de millions de prolétaires, qui vit la glorieuse ex-république des Soviets s’allier d’abord à l’impérialisme allemand, puis à l’impérialisme américain au nom de la démocratie.
Bien différente avait été l’attitude des vrais communistes dans le premier conflit mondial : guerre à la guerre, non à la solidarité nationale, transformation de la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire de classe !
L’onde révolutionnaire passée, le Parti Communiste mondial détruit, la bourgeoisie put tranquillement, sans obstacle, réaliser son plan d’encadrement syndical des ouvriers : ceux-ci n’ont plus leur parti, ne se considèrent plus comme une classe à dimension internationale et opposée à toutes les autres classes, mais comme un „facteur de production”, une composante du peuple, de la Nation qui, avec le Capital, contribue au bien-être et à la prospérité de la Patrie. Dans la conception fasciste, le salaire doit être défendu, mais seulement si cela ne nuit pas à l’économie nationale ; des conflits peuvent exister, mais, au-dessus d’eux, prévaut l’impératif de la solidarité nationale. C’est le programme réformiste que la bourgeoisie, unifiée dans son parti fasciste, tentera de réaliser dans les faits.
Le prolétariat tout entier se voit encadré obligatoirement dans des syndicats qui sont pour tous les vrais organes de l’État ; la bourgeoisie ne peut plus supporter l’existence de syndicats libres, même à direction non-révolutionnaire. La Chambre des Corporations réunit les représentants des divers „facteurs productifs” (aujourd’hui, on dirait „partenaires-sociaux”) industriels et soi-disant représentants ouvriers qui, sous la mainmise de l’État, expriment les divergences éventuelles.
Parallèlement, l’État impose d’en haut une série de mesures providentielles et assistancielles conçues pour discipliner l’exploitation de la main d’œuvre, pour garantir la production, pour prévenir des actions de classe : ces mesures ne sont rien d’autre que les réformes, cheval de bataille de la social-démocratie.
Dans le même temps, l’État évolue dans un sens totalitaire. La bourgeoisie n’a plus besoin du parlement et élimine les formes de la démocratie élective, perfectionnant sa machine d’État qui s’affirme toujours plus comme un gigantesque appareil administratif-bureaucratique-militaire qui a prise sur tous les secteurs de la société. Centralisation maximale, parti unique, domination absolue de l’exécutif, tentative de planifier et de réglementer tous les secteurs de la vie économique et sociale.
Ce processus correspond à l’évolution de l’économie dans un sens monopoliste. L’opposition entre les diverses factions de la bourgeoisie s’est depuis longtemps résolue d’une façon définitive en faveur du capital financier qui domine de nos jours d’une manière incontestée. Toute l’économie est aux mains des grands holdings financiers qui, dans tous les secteurs productifs, opèrent en régime de monopole. L’État lui-même intervient massivement dans l’économie, et, en Italie en particulier, est le capitaliste le plus fort.
Le maître de forges du dix-neuvième siècle cède progressivement la place au président fonctionnarisé, salarié de luxe, au financier, à la société anonyme par actions.
Le capital monopoliste a besoin d’un contrôle rigide du marché de la main d’œuvre, de conditions uniformes sur tout le territoire national, de contrats nationaux de travail valides partout et respectés : tout cela parce qu’il doit absolument enterrer le syndicalisme classiste et encadrer tous les travailleurs salariés dans des syndicats d’État.
Ce processus, dans des pays à capitalisme plus fort comme la France, l’Angleterre, les États-Unis d’Amérique, où il n’y a pas eu un fort parti révolutionnaire, se déroule pacifiquement, et la bourgeoisie peut maintenir les formes de la démocratie élective et des syndicats à adhésion formellement libre et volontaire. Le même processus se réalise donc : concentration de la machine étatique, soumission du prolétariat à la solidarité nationale, sans qu’il soit besoin de recourir à la dictature ouverte. Toutes les forces politiques se soumettent spontanément à l’État ; la classe ouvrière, corrompue par les mesures d’assistance du type New Deal américain (reprises par le fascisme) se laisse conduire tranquillement à la guerre et, pendant celle-ci, s’affirme la tradition d’un syndicalisme disposé à tout sacrifier à la défense des institutions et du régime, disposé à signer comme en Suisse la paix éternelle entre travail et capital. C’est le syndicalisme fasciste masqué, qui s’affirmera aussi en Italie et en Allemagne dans le second après-guerre et que notre parti définira ainsi : „syndicalisme tricolore”.
b) 1945. Période post-fasciste. Le syndicalisme tricolore
La guerre gagnée, les alliés, qui ont entraîné la classe ouvrière à se faire massacrer au nom de la démocratie, pour la „liberté”, contre la dictature fasciste, imposent à l’Italie et à l’Allemagne vaincues le rétablissement des formes démocratiques : élections libres, parlement. Au niveau syndical, les partis, déjà unis précédemment dans le Comité de Libération National constituent d’en haut une centrale syndicale, qui s’appellera Confédération Générale Italienne du Travail. Mais les tendances qui ont poussé à l’affirmation du fascisme comme méthode de gouvernement de la machine étatique bourgeoise non seulement persistent, mais s’accentuent toujours plus. Grands empires financiers, interventions massives de l’État, et tentatives de planifier l’économie, renforcement de l’appareil répressif d’État, domination absolue de l’exécutif sur le législatif. Le parlement est désormais réduit à un „miroir aux alouettes” : il sert seulement à faire croire aux ouvriers que l’État est aussi leur État puisqu’ils sont libres d’élire leurs propres représentants. Ce sont les opportunistes d’aujourd’hui eux-mêmes qui confirment implicitement ces faits quand ils se lamentent sur le recours quasi exclusif aux décrets lois, la permanence des lois fascistes, etc.
Les partis soi-disant antifascistes ne sont en réalité qu’un parti unique, puisqu’ils sont tous soumis à l’État, qui justement les finance de nos jours. Les syndicats formellement libres formés dans le second après-guerre sont les continuateurs du syndicat étatique fasciste, ils sont „cousus sur le Modèle Mussolinien”. De fait, leur fonction est de tenir la classe ouvrière liée à la solidarité nationale, d’empêcher qu’elle ne se meuve sur un terrain de classe, de faire en sorte que les ouvriers ne se sentent pas une classe particulière mais une „composante de la nation”. C’est le syndicalisme que le parti a appelé „Tricolore”, et il tend de façon inéluctable vers l’encadrement ouvert dans l’appareil d’État. La loi de l’État prévoit de fait pour les syndicats la reconnaissance juridique, c’est-à-dire leur institutionnalisation et ils ont fait dans cette voie beaucoup de progrès : institution de la délégation, c’est-à-dire de la méthode de recouvrement des cotisations par l’intermédiaire des services étatiques et patronaux (méthode d’une organisation qui a réalisé la paix sociale et a renoncé définitivement à la lutte de classe) ; pratiques progressivement affirmées de résolution des conflits autour d’une table de négociation, sous le haut patronage de l’État, en partant non des exigences des travailleurs mais de celles de l’économie nationale. Grâce aux syndicats tricolores, la bourgeoisie italienne, a pu reconstruire sur les épaules du prolétariat son appareil productif, détruit par la guerre, se réinsérer sur le marché mondial, réaliser d’immenses profits, s’enrichir de façon démesurée avec l’exploitation bestiale de la main d’œuvre. Qu’y a gagné la classe ouvrière ? Dix ans de miettes, de bien-être éphémère et de nouveau avec la crise – le chômage, les sacrifices, la faim.
Poussés par la pression ouvrière, les syndicats tricolores sont contraints aussi de diriger des grèves mais ils le font de telle sorte que ces actions n’apparaissent que comme de simples manifestations, des protestations formelles, et jamais de vraies batailles classistes. Ils sabotent toute revendication, toute lutte qui met en danger l’ordre capitaliste. Comme les syndicats fascistes, ils marchent „jouant sur l’air national les refrains patronaux” et leur fonction spécifique est celle « d’ôter aux mouvements révolutionnaires futurs de la classe la base solide d’un encadrement syndical ouvrier vraiment autonome ».
La Confédération Générale du Travail de 1921, même dirigée par les réformistes, était un syndicat de classe anticapitaliste, une organisation tout d’abord ouvrière sortie de la lutte, que le prolétariat pouvait utiliser pour sa propre défense contre le patronat et contre les dirigeants traîtres eux-mêmes. Sur ses statuts, on lisait :
« Art. 1 : Se constitue en Italie la Confédération Générale du Travail pour organiser et discipliner la lutte de la classe laborieuse contre le régime capitaliste de la production et du travail (…)
Art. 2: La Confédération est constituée a) de toutes les fédérations nationales d’industries et de professions, qui ont une fonction de résistance et qui sont sur des positions de lutte de classe (…) ; b) de toutes les Chambres du Travail qui se plient aux devoirs généraux et unificateurs de leurs luttes, qui sont sur des positions de lutte de classe (…) ;
L’article 3 établit les fonctions de la Confédération :
(…) la direction générale du mouvement prolétarien, industriel et paysan, au-dessus de toute distinction politique (…) pour que tout désaccord partiel entre capital et travail soit résolu dans le sens le plus favorable à la classe laborieuse, et pour que tout mouvement général, déterminé par l’aiguisement de la lutte de classe, soit dirigé vers des résultats pratiques ».
Dans la „Charte du Travail” fasciste, on pouvait lire :
« Le bien de l’État doit donc passer avant celui des individus isolés ou des groupes d’individus qui composent la Nation italienne. Cette règle doit régir non seulement la Charte du Travail, mais toute la politique fasciste (…).
L’organisation syndicale ou professionnelle est libre. Mais seul le syndicat légalement reconnu et soumis au contrôle de l’État a le droit de représenter légalement toute la catégorie d’employeurs ou de travailleurs pour lequel il est constitué ; d’en représenter, face à l’État et aux autres associations professionnelles, les intérêts ; de négocier des contrats collectifs de travail obligatoires pour tous les membres de la catégorie, d’imposer ses cotisations et d’exercer, envers eux, la fonction de délégués d’intérêt public(…).
Dans le contrat collectif de travail, la solidarité entre les divers facteurs de la production trouve son expression concrète, grâce à la conciliation des intérêts opposés des employeurs et des travailleurs et grâce à leur subordination aux intérêts supérieurs de la production. Cette disposition élimine toute raison de haine entre travailleurs et patrons, lesquels, dans leurs rapports, ne se considèrent plus comme ennemis, mais comme collaborateurs cordiaux avec l’intention commune d’améliorer la production. »
L’article 1 des statuts de la Confédération Générale Italienne du Travail affirme :
« La Confédération Générale Italienne du Travail (CGIL) est une organisation nationale de travailleurs. Elle organise les travailleurs qui indépendamment de toute opinion politique, conviction idéologique ou foi religieuse et d’appartenance à n’importe quel groupe ethnique acceptant et mettant en pratique les principes des statuts, considèrent la fidélité à la liberté et à la démocratie comme des fondements permanents de l’activité syndicale (…).
La CGIL met à la base de son programme et de son action la Constitution de la République Italienne et en poursuit l’application intégrale, particulièrement en ce qui concerne les droits qui y sont proclamés et les réformes économiques et sociales qui y sont dictées ».
Et dans la Constitution on dit justement :
« 39. L’organisation syndicale est libre. On ne peut imposer aux syndicats d’autre obligation que leur enregistrement auprès des autorités locales ou centrales, selon les normes légales.
Pour être enregistrés, il est nécessaire que les statuts des syndicats souscrivent à un règlement intérieur à base démocratique.
Les syndicats enregistrés ont la personnalité juridique. Ils peuvent représentés unitairement en proportion de leurs inscrits, négocier des contrats collectifs de travail avec application obligatoire pour tous les membres des catégories auxquelles le contrat se réfère.
- Le droit de grève s’exerce dans le cadre des lois qui le réglementent ».
Ainsi, le syndicalisme tricolore ne différencie pas sa politique du syndicalisme fasciste.
Les syndicats du second après-guerre ne sont cependant pas des organes de l’État, mais ils tendent inévitablement à le devenir, et, en ce sens, ils ont franchi des pas importants, comme l’introduction de la délégation.
Le rétablissement en 1945 de l’adhésion formellement libre et volontaire au syndicat signifie que la bourgeoisie, grâce au PCI et au PSI, a pu se lier les masses exploitées sans qu’il soit nécessaire d’avoir recours à la contrainte du syndicat d’État.
S’appuyant sur une tradition usurpée et sur la corruption d’une large aristocratie ouvrière, les partis opportunistes ont réussi à lier les masses exploitées au char de l’économie bourgeoise qui, aujourd’hui, après dix ans de „boom”, est en train de les pousser de nouveau dans la même misère que dans le premier après-guerre.
Mais, de la même façon qu’est irréversible la tendance de la bourgeoisie à emprisonner les ouvriers dans des syndicats du régime, de même est irréversible la crise qui entraînera l’écroulement de l’économie capitaliste et avec elle celui de toutes les conquêtes que certains croyaient éternelles, de toutes les tromperies démocratiques, de toutes les illusions pacifistes.
Il ne restera aux masses exploitées d’autres alternatives que la lutte pour la défense de leurs propres conditions d’existence. De cette lutte, qui s’opposera à toutes les centrales tricolores, à tous les partis, à tout l’appareil d’État, devra resurgir le Syndicat de classe.
Syndicat tricolore et syndicat de classe sont deux termes antithétiques ; l’un exclut l’autre. Les ouvriers devront briser l’appareil qui lie aujourd’hui leurs conditions d’existence à la bonne marche de l’économie du profit, pour affirmer avec force leur droit de vivre et de travailler, même quand les profits des entreprises diminuent.
C’est pourquoi la renaissance du syndicat de classe se produira contre la politique et la structure syndicale actuelles, contre la solidarité nationale, pour la solidarité entre tous les exploités contre les classes dominantes.